Chroniques de Koudougou

De
Publié par

Le quotidien méconnu des médias occidentaux, c'est, entre autres, celui de Koudougou, troisième ville du Burkina, ville moyenne d'une Afrique dont on sait si peu de choses. C'est la vie de ses habitants, leur culture, leurs luttes et leurs espoirs qui se dévoilent. Mais lorsque Koudougou enfin se dévoile, c'est autre vision du continent qui s'esquisse.
Publié le : jeudi 1 mars 2007
Lecture(s) : 257
EAN13 : 9782336275239
Nombre de pages : 274
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Stéphanie JOUAN

CHRONIQUES DE KOUDOUGOU
BURKINA F Asa

L'Harmattan

POUR MARGOT

REMERCIEMENTS

À Herr£, pour ahdurœnt
serait arri1i,

tout !

À Ywn, fIlegrand chef", initiateur et guidesans qui rien œ
indissociable... À Sophie D., currpliœ indispensable de tous crs rrvrrl!J1iS, et crs rrmmnJ:rr3.

età YUt~

de talles

À Pierride, qui a su penser à m'entraîner sur œtte raut£
afri£aine.

À Martine, leariœ enthousiaste et patienœ !

À JFB, qui m'a tŒjours
contrée lointaine. ..

permÎ$ de m'échapperwrs œtte
et plus partiadi£rerrent 1115

A ux rœrrbres de rru farrille,

parents et rru sœur, qui m'ont, sans le sawir, donné l'm de œ li1%e... Et surtout à tous œux qui, à Koudougyu, ont ouœrt leur parte afin de nous faire partaw

en un rrnt. Un grand rœrci à
faculté à nous
rerœttre

Ousrrune,

leur quotidien, leurs histoim, fXJU! SfS expli£ations

leur Ue

et sa

dans k droit r:herrin! À Kouilbi pour son aide

précieuse ,. à Judith qui nous aide à rorrprr;ndre l'uniwrs de la brousse

Et à tous Its autres, anis ou compagnons d'un instant, ont su m'iffrir œtte autre Usionde l'A[riqUE. arka oussUl[J B !

qui

Ciel et terre s'embrasent, et, pourtant, l'atmosphère s'allège. De bas en haut, de gauche à droite, la couleur s'est répandue sur la ville, comme si une main hâtive avait voulu dissimuler un mauvais coup de crayon sous une couche de peinture épaisse et éclatante, jetée sans précaution sur un tableau trop sombre. L'orange mordoré envahit les ornières, les fissures et les plaies. Il coule sur les arbres, les églises, les hommes, s'embusque derrière un portail rouillé, jaillit sans s'annoncer pendant de furtives minutes, avant qu'à nouveau règne
l'obscurité. La ville est sublime. La piste de latérite file vers l'horizon dans un entrelacs de reflets improbables. La couleur prégnante semble presque palpable. Le moment est clandestin, il ne s'attarde pas et déjà, la teinte s'épaissit, virant au bleu profond. L'instant passe, trop intense, trop subtil, pour cette ville perdue, qui ne connaît pas les nuances. On baisse le rideau sur une pièce monotone, sans rebondissements, sans bruit, ni fureur. Ce final grandiose et fugitif en est presque absurde. Que veut-on nous montrer? Quel besoin la ville a-t-elle de se parer ainsi, passant de l'ombre à la lumière, pour inévitablement retourner dans l'ombre? Que veut-elle dévoiler, quand le soleil, maître de ses actes, disparaît enfin? Koudougou, la ville africaine où l'on ne va jamais, prend subitement des allures de diva oubliée, peutêtre trop fardée mais sachant mettre en scène des adieux émouvants ... Sauf qu'ici, pas de scène, pas de médias et si peu de témoins pour saluer la prestation. Koudougou n'a rien d'une étoile. Alors, pourquoi cette parure, cet instant captivant, hors du temps, sur cette ville insignifiante? D'où vient cette magie, cette fascination que le jour morne n'a pas su révéler? Peut-être est-on passé trop vite, hâté par l'envie de voir l'Afrique, la "vraie", celle des paysages exotiques, celle de l'extrême misère, celle des guerres. Il ny a rien de tout cela à

Koudougou.

Tout juste quelques scènes pénibles d'enfants

mendiants, de femmes harassées, et puis du pittoresque cent fois diffusé. L'ennui qui guette, la certitude de trouver ailleurs ce que l'on venait chercher: l'impérieuse nécessité de sensations, peut-être, ou alors l'aventure du témoin-acteur qui pourra raconter le spectacle monstrueux d'une Afrique belle et terrible... Il faut que ça claque, que ce voyage prenne un sens dans le paradigme dramatique ou enthousiaste admis par une communauté satisfaite de savoir... Il ny a pas de place pour la mesure. Pas de place pour ce quotidien trop calme, ces rues sans atours, cette vie sans attraits, saisie sans nuances à travers le prisme de l'Occidental pressé. On rêve déjà à d'autres lieux. Et puis il y a eu ce soir rouge qui vint se déverser sur cette ville si terne. L'esprit, enfin, s'éveille. Il alerte, brusquement: "Cette ville se cache, il faut la
débusquer. " Alors commence la quête. Il faudra s'attarder, vaincre nos représentations, souffler sur la poussière, effacer les histoires pour écrire la nôtre, la sienne. Il faut qu'elle se découvre, la pudique Koudougou. Qu'elle montre le kaléidoscope de sa vraie nature, ses forces et sesfaiblesses, ses rires et ses douleurs. Qu'elle soit celle qu'elle a su être pendant un court instant. Elle est l'Afrique, celle que l'on ne connaît pas, celle où l'on ne s'attarde jamais. Celle qui, pourtant, a tant de choses à dire. Sous notre regard inévitablement blanc, elle ne sera jamais entièrement nue. Mais qui sait, peut-être qu'avec du temps, de la patience et beaucoup d'humilité, pourrons-nous entrevoir un morceau de sa chair, un peu de vérité, un peu d'Afrique. Et soulever enfin un pan de son voile rouge.

10

1. "BONNE ARRIVÉE l"

"Bonne arrivée!" Drôle d'expression qui accueille le visiteur, qu'il soit l'étranger de passage ou un voisin de retour au pays. "Bonne arrivée", soyez les bienvenus chez nous, au Burkina Faso, le "Pays des hommes intègres". Entrez dans la case, dans la maison, dans la cour. Partagez le repas, partagez un moment de notre existence. Entrez en Afrique. "Bonne arrivée" à Koudougou ! Mais où est-ce, Koudougou ? Nulle part pour un Blanc, un "NassaraI", comme on dit ici. Nulle part dans cette Afrique que l'on cherche au milieu des représentations de l'Occidental nourri à l'image. Il n'y a pas de plages exotiques à Koudougou ; pas d'hôtels luxueux érigés autour de piscines démesurées; pas de palmeraies exubérantes, ni de réserves sauvages sillonnées de véhicules 4x4 climatisés traquant le roi lion; on n'y voit pas non plus de rebelles en treillis armés de kalachnikovs ou de machettes ensanglantées, et pas encore d'O.N.G. enfiévrées nourrissant des enfants rachitiques sous les caméras avides d'émotions. Rien de tout cela, à Koudougou. Ce n'est nulle part pour l'Occidental affamé d'images, parce qu'il n'y a pas d'images "fortes". Il n'y a rien honnis des hommes, des femmes, des enfants et leur vie quotidienne. Rien de photogénique, de touristique, de médiatique. C'est pourtant la troisième ville du Burkina Faso. Située à une centaine de kilomètres au sud-ouest de Ouagadougou, capitale politique du pays, elle compte plus de quatre-vingt mille habitants. Et ce n'est pas "rien", une ville de quatre-vingt mille âmes, en Afrique. .. Il y a des administrations, des écoles, des activités économiques, une vie, en somme. Pourquoi alors, cette absence d'identité dans l'esprit du voyageur parti à la découverte de ce continent complexe? Parce que la ville ne possède rien de fabuleux, d'exotique ou de viscéral à montrer, dans un pays où il y a déjà si peu à voir. Et d'ailleurs où est-ce, le Burkina Faso?
I Le tenne, issu du mooré, restera invariable. Il

Hormis le flot d'images d'infonnation, par ailleurs toujours rares concernant ce continent, l'Occidental dispose désonnais d'une nouvelle ressource de connaissances géographiques: les brochures de voyage. .. Le touriste lambda dévore avidement des pages colorées où l'exotisme le dispute au luxe. Page 56 : l'Afrique. Découverte de l'Afrique subsaharienne : Sénégal, Côte d'ivoire, Kenya et Tanzanie. Tarifs accessibles, dépaysement garanti. Avec, en prime, un décalage horaire quasi inexistant, et l'artisanat africain bon marché pour emplir les valises. Trop touristiques, l'hôtel et les excursions? On opte pour les "circuits aventures", plus onéreux mais les sensations fortes, ça se paye. "Explorez cette Afrique mystérieuse et grandiose, en quinze jours, à bord d'un véhicule climatisé, hôtels (nonnes locales) réservés par votre guide". Les photos seront belles, les sites prévus sont majestueux, les rencontres avec les autochtones seront enrichissantes et garanties sans risques...
Retour en Europe: n'est pas à une seule région c'est beau, l'Afrique

- immensité

du

continent immanquablement réduit au pays visité, quand ce

-. Pauvre,

mais beau.

... Mais il a fait si chaud... Et les moustiques, ils n'en parlaient pas des moustiques qui s'agglutinent sur la peau bronzée en fin d'après-midi ou après une violente averse. Mais oui, il pleut aussi en Afrique! Heureusement, j'avais ma "Savarine", contre le palu... J'espère que c'est efficace parce que ça m'a rendu malade au bout de quatre jours! Enfin, ce sont les inconvénients ... On est quand même fatigués, c'est pas de tout repos les excursions, mais alors tu vois de ces trucs! Les femmes avec les enfants dans le dos et les bassines sur la tête! On a ramené du tissu pour faire des nappes. Là-bas, ils s'en servent pour s'habiller. D'ailleurs, on a rapporté un tas de babioles pour la déco! C'est vraiment pas cher, mais alors c'est pénible... Il faut sans cesse négocier, sinon, tu te fais arnaquer! C'est simple, moi, à la fin, je leur disais "C'est tant ou rien l" Je me débrouillais bien... Nous, on a "fait" le Sénégal. Le Burkina Faso? Je ne l'ai pas vu, dans la brochure... Y a quoi, là-bas ?...

12

Rien, justement. Ou presque. Rien qui ne puisse se vendre assez pour faire vivre le pays. Trop peu de "curiosités" qui puissent séduire le touriste éreinté par son année de travail. Pas de mer pour se rafraîchir de la chaleur, celle qui plombe le Nassara, celle que subit le Burkinabé. C'est un pays pauvre que celui des hommes intègres. Il occupe la quatrième place dans l'affligeant palmarès des P.M.A, les "pays les moins avancés" selon le terme officiel. lis sont "moins avancés" que qui? Que les Occidentaux hyperconsommateurs ? C'est un fait. "Moins avancés" en matière de scolarisation, de santé, d'espérance de vie? C'est un euphémisme... Mais pourquoi, à une époque où la misère fait vendre, ne voit-on jamais d'images du Burkina sur nos écrans européens? Parce qu'il n'y a rien à montrer qui maintienne le spectateur devant sa télévision. Certes, on souffre, on meurt Geune) dans cet État enclavé d'Afrique de l'Ouest, mais on le fait démocratiquement, dignement, presque secrètement, sans déranger personne. Même lorsque le pays s'agite, qu'une tentative de putsch a lieu, la presse internationale ne s'en fait pas l'écho. Ou alors sous forme d'un entrefilet liminaire destiné aux seuls initiés qui iront chercher ailleurs s'ils veulent en savoir plus... On se tient presque trop tranquille, dans l'ex-Haute-Volta, en respectant peu ou prou les droits de l'Homme, la liberté d'expression, les engagements contractés envers le F.M.I. La sécheresse flingue les puits, le sida se répand, le paludisme tue presque autant, la Côte d'ivoire renvoie des cohortes d'orphelins, le chômage sévit... "Bonne arrivée" au Burkina Faso. Ne le cherchez pas sur une brochure touristique... ou alors très spécialisée. Vous pourrez peut-être faire le tour de Ouaga1, avec un arrêt "shopping" devant le plus grand hôtel de la ville, descendre jusqu'à Bobo-Dioulasso ou poursuivre vers le nord en direction du Niger. Mais Koudougou ne sera au mieux qu'une courte halte sur un trajet épuisant, au pire on la traversera à vive allure, sans peut-être la voir, bercé par le ronronnement du 4x4 qui file vers la lointaine cascade de Banfora. Ce sera sans regret: même les guides de voyage les plus avertis ne lui accordent que quelques lignes et conseillent
1

L'abréviation "Ouaga" remplace couramment le nom complet de la capitale. 13

de "visiter" plutôt les environs... Les quelques monuments de la ville ne se distinguent pas par leur architecture complexe ou fascinante et son climat ne se prête pas aux longues balades. Inutile, non plus, de vouloir y jouer les "aventuriers" des temps modernes: le grand frisson, c'est ailleurs en Afrique. C'est donc une ville terriblement banale que notre destination, sans fards et sans prétention. Au même titre que ses pairs des pays voisins, oubliés par les "évènements", les brochures ou même la littérature, elle défie les nouvelles lois de l'attraction médiatique et touristique. Koudougou est simplement l'écrin de la vie quotidienne dans un continent délaissé. Et c'est pourtant ce quotidien qui est si difficile à saisir, à comprendre. La ville ne se donne pas, elle se conquiert, au prix d'observations, de discussions, d'interrogations, de doutes et d'un mélange de sentiments toujours exacerbés. Pour pénétrer son intimité, exhumer ses secrets, pour voir ce que l'on ne voit presque jamais, il faut prendre la route, quitter la Capitale, Ouaga l'agitée, pour la province du Boulkiemdé. Débute alors le vrai voyage, à la rencontre de l'âme de la ville: ses habitants qui, seuls, nous livreront, peut-être, quelques clés. "Bonne arrivée!"

14

2. LA TRAVERSEE

Paradoxalement, la route est plutôt bonne pour parvenir dans le troisième pôle urbain du pays: de Ouagadougou à Koudougou, le car mettra un peu moins de deux heures pour vous conduire à destination. Plusieurs compagnies assurent quotidiennement la liaison. Leurs véhicules arborent des inscriptions des plus attractives dans ce pays caniculaire: bar, climatisation... Un rêve pour le Nassara assoiffé qui redoute le trajet. On comprend rapidement que ces promesses de confort furent peut-être tenues lors de la mise en circulation des cars. Mais aujourd'hui, la climatisation se fait au travers des fenêtres ouvertes laissant s'engouffrer un air chaud et poussiéreux, qui fait claquer les barres à rideaux déglinguées. Les cars transportent de tout: hommes, meubles, mobylettes, cartons écornés expédiés par les associations et O.N.G disséminées sur l'ensemble du territoire burkinabé. Elles sont extrêmement nombreuses; si nombreuses que les spécialistes (et les autres) s'interrogent aujourd'hui sur leur influence quant à l'essor du pays, d'aucuns considérant qu'elles sont un palliatif commode afm d'éviter à l'État de prendre à bras le corps le destin de la Nation. Peut-être. Ce n'est, certes, pas une panacée, mais ce n'est pas non plus un pis-aller. Mondialisation et développement ne font pas encore bon ménage dans cette Afrique enseignée officiellement comme "un continent marginalisé" et présentée comme un des enjeux des années à venir. En attendant une hypothétique amélioration de la situation, les associations et autres organisations qui œuvrent sur place tentent d'aider le Burkinabé au quotidien. Les considérations géopolitiques ne sont donc jamais à l'ordre du jour en pleine brousse, surtout lorsque la saison des pluies a été mauvaise et que le prix du mil augmente dangereusement, lorsqu'il en reste... Alors, on continue de charger au maximum les cars de biens hétéroclites et toujours précieux, qui, d'une manière ou d'une autre, contribueront à soulager un village, une petite communauté, ou une famille d'une préoccupation presque toujours vitale. 15

Le trajet est plutôt rapide et relativement confortable: "le goudron" , terme ainsi usité par opposition aux pistes de latérite qui forment le réseau secondaire, est bien entretenu. Il vous mène du centre de la Capitale burkinabée à celui de Koudougou. Entre les deux, si peu de choses pour le photographe amateur ou même pour le curieux venu découvrir l'Afrique. On quitte peu à peu la périphérie misérable de la Capitale, qui s'étiole lentement jusqu'à ce que la brousse reprenne ses droits. Des potagers verdoyants et incongrus annoncent la sortie de la zone urbaine, où pollution et chaleur se mêlent dans un ensemble suffocant. Plus loin, au bord d'un marigot, une "briqueterie". On distingue des silhouettes courbées, qui se plient pour arracher la glaise, qui se lèvent et se soulèvent pour transporter ces lourdes charges. Et puis le car s'arrête: c'est "le péage" . Une guérite et une barrière barrent la ligne du goudron. Tandis que le conducteur s'acquitte du droit de passage, une nuée de femmes et d'enfants vrombit autour du véhicule, proposant aux voyageurs qui des sachets d'eau minérale, qui des bananes, des mouchoirs en papier, les "lotus" selon l'expression locale, des beignets, des journaux et, parfois, n'importe quoi. Quelque chose qui pourrait être vendu et rapporterait quelques CFAl. Le car repart. TIlaisse, dans son sillage de fumée noire et grasse, la satisfaction des uns, l'espoir déçu des autres. Sur le parcours, plusieurs arrêts intempestifs seront possibles, à des motifs divers. Quelquefois, c'est la police qui stoppe le véhicule, grimpe à bord dans un silence de plomb et vérifie consciencieusement l'identité des passagers. Le geste du représentant de l'ordre doit être posé, sans agressivité et toute remarque devra être justifiée car ici, on ne badine pas avec l'honneur. Le Burkinabé est fier. De son statut, de son travail, de sa case, de tout et de rien. Il ne s'agit pas d'une fierté arrogante. Elle est diamétralement opposée à celle de
1

Le Franc CFA est la monnaie ayant cours au Burkina Faso ainsi que dans
de l'ouest.

plusieurs États d'Afrique

16

l'Occidental qui exhibe sa berline ou fait visiter sa villa. La fierté est celle d'avoir réussi quelque chose, aussi infime soitelle, dans ce monde où le "rien" l'emporte. Et l'honneur est parfois la seule chose que l'on possède. Gare au policier qui suspecte, sans raison valable, une pièce d'identité en piteux état ou sourcille à la vue d'une photographie trop ancienne... Le ton peut immédiatement monter, et chaque passager ira de son commentaire, soutenant l'un ou l'autre des protagonistes de l'histoire. Mais en général, le contrôle de police s'effectue sans incident, et l'on repart sereinement, pressés d'arriver à bon port. Plus fréquentes que les contrôles d'identité sont les interventions de la douane, qui effectue une inspection méticuleuse des divers bagages et colis nourrissant le ventre du véhicule. Toute marchandise qui transite à travers le pays fait l'objet d'une taxe, dont les négociants ne s'acquittent pas systématiquement: elle grève les bénéfices. TIsuffit qu'un seul carton douteux soit repéré, et c'est l'ensemble du fatras des coffres qui se déverse alors sur le bas-côté du goudron. On prend son mal en patience, battant la semelle près des douaniers affairés, un œil sur ses bagages écrasés sous une masse d'objets divers: cages à poules, sacs de jute pleins à craquer, valises bon marché. Les passagers, placides, observent le manège puis s'agitent subitement: des colis ont été isolés, leur propriétaire, identifié. On va pouvoir repartir. Chacun s'active pour accélérer le rechargement. La traversée peut reprendre. Le paysage défile à nouveau, à une vitesse quelquefois surprenante, mais le chauffeur semble sûr de lui, et use fréquemment du klaxon fatigué pour faire dégager les hommes ou les bêtes qui pourraient perturber son allure. .. En bord de route, touj ours rien, ou si peu. La brousse, à perte de vue, sèche, épineuse. Quelques baobabs ou manguiers exubérants, à l'ombre desquels se trouve parfois un enfant, surveillant, au loin, son maigre cheptel; ou un homme, qui attend; et encore des femmes, qui se tressent les cheveux ou se reposent quelques instants, avant de reprendre leur fardeau, de l'eau ou du bois mort, et poursuivre leur route, souvent longue. C'est tout. Quelques cases entr'aperçues, au loin. Le squelette d'un marché de brousse, qui attend son jour 17

pour s'animer. La route est rectiligne et semble sans fin. Très vite, la somnolence gagne les voyageurs. La traversée OùagaKoudougou n'est pour eux qu'une habitude. lis savent quand ils partent et restent résolument optimistes quant à l'heure d'arrivée. Pourtant, rien n'est jamais certain. Les véhicules, même correctement entretenus, sont soumis à rude épreuve: chaleur extrême, poussière, ornières gigantesques à l'approche de la gare routière ouagalaise. Les pièces mécaniques résistent puis, d'un coup, cèdent traîtreusement. On est alerté d'une probabilité de panne en raison de l'agitation subite du chauffeur. Chacun se presse contre le dossier du siège avant pour mieux s'informer, les visages se tendent, curieux. On s'agite, on discute. Le véhicule décélère puis s'arrête. Parfois ça fume à l'arrière, ou c'est simplement un pneu qui a éclaté. Les passagers, résignés, descendent. On évalue les dégâts et le temps de la réparation. Si rien n'est plus possible, on réquisitionnera le car d'une autre compagnie qui prendra en charge, dans un bel élan de solidarité, ces naufragés du goudron. En souhaitant que le véhicule arrive vite... s'il arrive. Koudougou se gagne: on y accède facilement mais avec humilité, à la merci des aléas du transport. Il faut apprendre à s'attendre à tout. Si la traversée se fait de nuit, il est curieux d'observer à quel point l'apparition des feux lointains d'un véhicule dans l'obscurité la plus opaque déchaîne immédiatement le chauffeur. TI se met alors à jouer frénétiquement du système "codesphares", puis enclenche son clignotant gauche. L'objectif de cet exercice pour le moins étrange au beau milieu de cette route quasi déserte est pourtant vital: il s'agit de se signaler au conducteur en approche, de l'informer de son état d'éveil et, le cas échéant, de stimuler la vision d'un routier éreinté par des heures de conduite soporifiques. Il est en effet courant que les chauffeurs s'assoupissent au volant, entraînant au mieux le véhicule sur la chaussée broussailleuse, au pire le précipitant sur l'infortuné "en circulation" qui croise sa route au mauvais moment. L'échange d'appels de phares entre les conducteurs est donc la garantie d'un croisement réussi, et les lueurs des clignotants permettent d'évaluer la distance entre les deux 18

véhicules, au cas où l'un des deux serait surpris par une ornière, un vélo, ou une chèvre. La "traversée" se poursuit, monotone. On ouvre et referme les fenêtres au gré des arrêts. On s'entretient un peu avec son voisin, quelques commentaires sur la conduite du chauffeur ou les dernières nouvelles du pays, puis on se laisse bercer et l'on somnole, abruti par la fièvre de la Capitale. Une musique assourdis sante envahit l'espace confmé. Les sièges en skaï collent à la peau, moite, encore, de la chaleur diurne. On respire l'odeur des autres, mélange de sueur, de parfums, de fragrances des marchandises ramenées du marché. C'est aussi l'odeur de la fatigue, image olfactive indissociable du voyage, ruban du temps qui s'écoule sans que rien ne le signale. On l'oublie sur l'instant, pour toujours s'en souvenir. Le car, enfm, s'immobilise. On lâche ce fil imaginaire. L'odeur s'évanouit en même temps que nos repères. TIfaut partir à l'aveugle si l'on veut voir. On se fraye un chemin à travers les voyageurs hâtés de récupérer leurs biens, extraits manu militari du ventre du véhicule qui doit bientôt repartir. TIy a là un ami ou un membre de la famille venu accueillir un visiteur, quelques oisifs curieux et la gare routière exhale les gaz d'échappement des mobylettes qui se croisent dans un espace réduit. Il y a de la poussière, du bruit, des gens, des effluves, des couleurs qui assaillent le nouveau venu et rassurent le Koudougoulais de retour chez lui. Puis tout se calme, brusquement, sans que l'on n'ait rien vu venir. Enfin, voici Koudougou.

19

3. TROIS RUES

Le "centre-ville" de Koudougou s'étale entre deux goudrons, l'un, de bonne facture, filant vers le Mali, tandis que l'autre s'achève au milieu des échoppes. Le rouge de la latérite qui affleure sous l'asphalte craquelé s'est emparé du décor. Sa poussière s'est déposée partout. Elle teinte les guérites, les bâtiments "en dur", les objets, les corps. On n'échappe pas à la couleur du cœur de la ville. On y trouve un marché, une banque, une poste, des églises, des mosquées, des maquis (les "buvettes" locales) qui arborent les couleurs de Coca-cola, et toutes sortes de commerces, formels et informels. Dans cet espace gravitent les gens, les chèvres, les mobylettes, les porcs, les vélos, les poules, les voitures et les monstrueux camions. .. Souvent, sur le bord du goudron, circulant précautionneusement entre l'asphalte brûlant et les égouts profonds, des femmes en files indiennes. Elles ont quitté leur village à l'aube. En équilibre sur leur tête, des chargements hétéroclites: fagots de bois, bassines, marchandises diverses... Elles marchent, silencieuses, le cou tendu, les bras se balançant tels ceux du funambule. Certaines viennent ici vendre leurs "canaris", d'immenses jarres orange, poreuses et fragiles, dont on se sert pour conserver l'eau. Le poids est conséquent, mais la femme file, gracieuse, vers son but: le marché, l'attente, l'espoir de la vente. Puis, le retour, long, toujours long. Pour elle, c'est seulement cela, Koudougou. Au bord des deux goudrons qui définissent le centre de la ville s'alignent des échoppes, des "maquis", et parfois de véritables boutiques. Ici, des réfrigérateurs et de vieux congélateurs exposés en plein air et qui s'offrent à un éventuel acheteur. Là-bas, un marchand de vélos, de sacs, de tout. À côté, on rôtit des poulets (les fameux poulets "télévisés" parce qu'on les voit à travers le four...), on prépare le tô, le plat local, sorte de galettes à base de mil et d'eau, qui bien souvent constitue l'essentiel du repas. Plus loin encore, des ustensiles de cuisine en fer blanc miroitent au soleil, aveuglant le passant. Un marchand de 21

fauteuils et de lits expose son onéreuse marchandise. Un canapé énorme, aux motifs sombres et fleuris, attend un riche acheteur. À côté s'étalent des nattes colorées et des matelas de mousse bariolés, qui constituent l'ordinaire du Burkinabé. On trouve aussi des sacs de riz, de mil, des librairies où s'empilent quelques cahiers poussiéreux, des stylos bic, quelques livres et encore des petits marchands de cigarettes, de savons, de produits locaux. Et puis des réparateurs de deux-roues, des soudeurs, des télécentres, des vendeuses de fruits, d'oignons, des tailleurs, des coiffeurs... Les couleurs, les odeurs, les bruits se mélangent en un tout paradoxalement calme et nonchalant. On ne s'agite pas devant les boutiques. Le chaland est parfois rare. Alors, on attend, en discutant avec son voisin ou une connaissance, que la journée se passe. À Koudougou, il y a donc deux goudrons, l'un bien entretenu, l'autre défoncé par les tonnes trop rapides des camions. Mais il y a aussi, perpendiculaires à ces axes principaux, des ruelles en latérite, des" six mètres" comme on dit, qui relient l'asphalte des grands axes. Sur l'un de ces six mètres se côtoient une mosquée et un cinéma où, pour cent CFA l, on peut voir des films américains ou asiatiques, généralement bas de gamme. Les productions africaines, pourtant mises en valeur durant le FESP AC02, évènement cinématographique et culturel d'envergure organisé tous les deux ans dans la capitale, ne sont pas, ou très peu, projetées ici en raison de droits d'exploitation trop lourds pour les petites structures. On se rabat alors sur des films déjà ultra rentabilisés en Occident ou sur la phénoménale production asiatique. C'est ainsi que les affiches craquelées proposent aux Koudougoulais des heures de kung-fu, de drames made in Bollywood ou le premier Rambo. La culture américaine aux portes de la mosquée: paradoxe aujourd'hui bien difficile à concevoir ailleurs... mais à Koudougou, on a bien autre chose à faire que de s'appesantir sur ces incompatibilités politico-religieuses.
1 100 CFA égalent 0,15 centimes d'euros environ. 2 Le Festival Panafricain du Cinéma et de la Télévision de Ouagadougou (FESP ACO) est la plus grande manifestation cinématographique du continent africain.

22

Une autre de ces artères offre une atmosphère tout à fait particulière. C'est la rue des administrations où s'alignent banque, poste et centre des télécommunications. Des bâtiments chics, colorés et modernes, contrastant avec les boutiques faites de bric et de broc qui les jouxtent. C'est une des seules rues ombragées du centre-ville. Des marchandes de fruits et légumes s'y sont installées, touches de couleur et de gaîté qui confèrent à l'endroit un charme particulier, et créent presque un sentiment d'intimité que l'on cherche en vain sur les avenues goudronnées. Les femmes proposent toutes les mêmes produits: bananes, mangues, carottes, pommes, laitues, choux, ananas, au gré de la saison et suivant les aléas des livraisons... Elles vous haranguent gentiment puis reprennent leurs conversations. La

rue est belle. L'ocre de la latérite contraste avec l'intensité du
feuillage qui joue de ses ombres sur les pagnes vifs des vendeuses. Les étals bien garnis, patchwork de jaune, de vert tendre, d'orange, rassurent étrangement le passant trop vite séduit par ce décor de carte postale. N'empêche. On peut flâner ici, à l'abri du tout puissant soleil qui brûle la ville dès midi. On peut s'arrêter et se rafraîchir d'un bissap glacé, exquise boisson aux reflets rose sombre, préparée à base de fleurs d'oseille, auxquelles on ajoute parfois de la menthe ou du gingembre et du sucre. Un délice pour le Nassara confiant. À cinquante CFA le sachet, c'est néanmoins un petit luxe pour la plupart des Koudougoulais. Le long de cette artère se sont aussi installés quelques artisans offrant aux rares visiteurs les objets de leur fabrication, et particulièrement une des spécialités du Burkina: des statuettes en "bronze", exécutées selon la technique dite de "la cire perdue". On peut aussi dénicher des cartes postales en batik, quelques masques et d'autres babioles importées du Niger, du Ghana ou du Sénégal. Les "bronzes" ont fait la renommée de l'art burkinabé; inutile de préciser que le métal utilisé n'a rien de sa précieuse appellation! TIs'agit en fait d'un alliage de tout ce que l'on peut récupérer, du simple écrou aux bracelets centenaires glanés aux alentours, qui sera fondu, puis coulé dans un moule en terre fabriqué autour d'une figurine de cire. C'est là que réside tout 23

le talent de l'artiste: plus le modèle en cire sera travaillé, sculpté, ciselé, plus la statuette sera harmonieuse. Une fois démoulée, elle pourra, selon l'inspiration du bronzier, être teintée et patinée, se parant ainsi d'une couleur sombre aux reflets mordorés. À Ouaga, les bronzes occupent un vaste espace au village artisanal où ils sont mis à l'honneur. Ils se vendent bien. Tout est plus aléatoire à Koudougou. Les acheteurs ne se bousculent pas. Parfois, un car affrété par un tour-opérateur fait une brève halte d'une nuit, afin d'accorder un peu de repos aux Nassara épuisés par la chaleur poisseuse. Plus fréquemment, on peut croiser quelques aventuriers venus explorer le continent à la recherche de sensations éteintes depuis longtemps sur le chemin de leurs habitudes. On les reconnaît facilement à leurs tenues négligées, leurs chaussures poussiéreuses. TIs ont l'œil hagard et fatigué, une barbe de quelques jours ou le cheveu en vrac. C'est la panoplie du "Blanc sale", comme on dit ici. TIs n'intéressent pas les Koudougoulais parce que ces Nassara ne s'attardent jamais longtemps, trop pressés de se frotter à "l'autre" Afrique. Alors, les deux mondes se croisent et s'ignorent poliment. Le routard passe, déjà lassé par cette ville insignifiante. Koudougou le toise, hautaine dans son pâle quotidien, qui la protège si bien de ceux qui la délaissent déjà. Et puis, il y a les Européens des associations, les plus "nombreux", bien que le terme soit tout relatif. Eux font fonctionner le commerce artisanal, achètent et revendent, afm de fmancer leurs projets. Mais la fréquence de leurs séjours est, tout autant que leurs besoins en objets divers, tout à fait imprévisible. Et la poussière orange de la ville reconquiert les batiks, les bronzes, les colliers qui attendent, parfois trop longtemps, leur futur acquéreur. Enfin, c'est dans cette rue animée que l'on a installé le kiosque de "Radio Palabre" , la radio communautaire de Koudougou. On vient y passer ses annonces ou s'informer. Les postes de radio fonctionnent bien ici. Lorsque les piles sont encore neuves, on monte le son très fort, façon d'en faire profiter les autres, au sens littéral du terme. La musique hurle aussi chez le vendeur de radiocassettes ou de lecteurs CD 24

installé à l'intersection du goudron. Il est facile de se procurer les hits du moment chez son voisin, qui propose des piles de CD et de cassettes hétéroclites, et vraisemblablement contrefaits. On trouve de tout dans le cœur de la ville, entre ces trois rues qui cumulent l'essentiel de l'activité de Koudougou. Quelques centaines de mètres où tous les sens sont en alerte. L'œil aux aguets capte une palette de couleurs vives, qui se déplace sans cesse et dessine un espace fascinant. Les effluves se mêlent, odeurs fulgurantes ou parfums discrets, alliances improbables des fumées de grillades et des pots d'échappement, fragrances inconnues de corps que l'on croise, arômes d'Afrique, d'ailleurs, d'ici. Partout, la rumeur de la ville: le rythme étouffé d'une sono éloignée qui diffuse les titres à la mode; un sillage de mobylettes pétaradantes qui patientent derrière un poids lourd assourdissant. Et puis le ronflement d'un car en partance pour Ouaga, la musique du mooré, la langue vernaculaire de Koudougou, le bruit des marteaux sur la tôle, celui des soudeurs, tapageur, que réussit à peine à couvrir l'appel à la prière lancé du minaret de la mosquée toute proche. Autant de sons qui, pourtant, évitent la cacophonie. Koudougou donne chaque jour le ton, toujours le même. Elle prend son souffle à l'aube, s'éveillant bruyamment, expire puis inspire à nouveau, en un rythme lent et saccadé. La ville est palpable. Elle s'incarne dans les mains de ses habitants, mains toujours tendues pour saluer une connaissance, un voisin, un ami, un Nassara. Paumes rugueuses, paumes moites. Les doigts qui se frôlent ou qui s'étreignent longuement. À Koudougou, on se serrera la main à chaque rencontre, toute la journée, même si l'on se croise plusieurs fois. .. Fermeté des uns, abandon des autres, évidence de la ville, douceur extrême de la peau des enfants, timides mais téméraires, qui viennent, fièrement, toucher l'étranger à la peau laiteuse. Caresse dissimulée de futurs amants, claquement de doigts énergiques entre amicaux complices, on s'effleure sans cesse et sans s'arrêter vraiment, à l'image de cette ville qui ne se livre pas, mais se goûte peu à peu au hasard de la rue. Elle a la saveur des fruits sucrés et de la mangue encore tiède de soleil. 25

Elle a la fadeur du tô, l'acidité fleurie du bissap, l'amertume de la Flag, une des bières locales servies dans les maquis. Elle a le goût de la poussière, des épices, des arachides, de l'oseille qui accommode le riz ou le mil insipide. Parfois, elle assèche les gorges, fait craqueler les lèvres, libérant le goût métallique du sang. Comme un vin oublié, elle libère un bouquet insoupçonné, unissant le meilleur et le pire, que seule une dégustation lente et patiente saura révéler. Koudougou est trompeuse. On la croit agitée, chahuteuse, elle est calme, impassible. Hormis aux heures traditionnellement caractérisées, même ici, par les migrations pendulaires, la ville est presque figée dans un quotidien sans surprise. La rue s'apaise puis reprend vie au rythme du soleil. On attend. Il est loin, le cliché de la cité africaine criarde, aux rues perpétuellement encombrées, où le bruit le dispute à l'agitation des corps trop nombreux pour des espaces exigus. Peut-être cette image est-elle celle de quelques quartiers de Ouaga, de Dakar, de Lagos, de ces mégalopoles africaines invivables pour le Blanc le plus souvent retranché dans son quartier résidentiel, à l'abri de hautes palissades fleuries. Mais pas ici. Où sont-ils donc les quatre-vingt mille habitants de Koudougou ?

26

4.

ÉTAT

DES LIEUX

Il ne sera pas aisé de saisir l'essence de Koudougou. Il faut prendre son temps, vivre au rythme amcain si différent de celui de l'Europe. Il faut prendre patience et, petit à petit, reconstituer le puzzle complexe des extrêmes. Or la ville est à l'image de ses habitants, entre tradition et modernité, désarmante de simplicité et enchevêtrement de concepts, accessible et paisible puis soudainement enfiévrée, si proche et si lointaine. Et mieux vaut tenter de l'apprivoiser avant d'émettre le moindre jugement: Koudougou sera impitoyable. Lorsque l'on vagabonde dans ce coin reculé d'Mrique, aux heures où le soleil n'abuse pas encore de son pouvoir, il est pourtant facile de saisir les clichés communs au continent. Ici, un groupe de femmes aux pagnes multicolores, les enfants solidement arrimés dans le dos, transportent sur leur tête de lourds paniers ou des bassines en fer-blanc d'où émerge le chargement. Là, un tailleur attend que son fer à repasser soit assez chaud. L'engin, rouillé, repose sur un lit de braises rougeoyantes. Plus loin, des écoliers en uniforme pédalent nonchalamment; ils croisent un équipage misérable: deux gamins aux pieds nus fouettent un âne cacochyme, trâmant deITière lui une carriole bringuebalante. Des fillettes graciles offrent des régimes de bananes placés sur un plateau rutilant bien en équilibre au sommet de leur crâne, protégé par un foulard enroulé en guise de support. Ici, un mendiant, là un infirme dans un curieux fauteuil roulant; encore des mômes, qui proposent des lotus et un vendeur "informel" de pagnes soigneusement pliés, qu'il trimballe sous son bras, à la recherche d'un acquéreur improbable. On croise encore un homme digne, tout vêtu de blanc: un marabout. Puis ce groupe afféré autour d'un car, en partance pour on ne sait où. Près d'eux, une petite fille chétive fouille un tas d'ordures. Parfois, une vieille mobylette pétaradante, dont le porte-bagages disparaît sous une cargaison gigantesque, laisse dans son sillage des volutes bleutées. Il y a des traîne-savates, des commerçants, des paysans, des enfants, des fonctionnaires, hommes et femmes qui 27

s'entremêlent et créent mille images, mille facettes de cette ville de nulle part. Ces images s'entrelacent, s'entrechoquent, les sensations s'exacerbent. Une analyse objective de ce tableau pourrait être simple, en parfaite adéquation avec les constats alarmants des spécialistes de l'Afrique subsaharienne. Misère, échec de la politique de développement, mondialisation, corruption, colonisation, autant de facteurs d'explication et leurs controverses qui permettraient de théoriser la scène africaine qui se déroule sous nos yeux. On s'habitue vite à cet "exotisme" qui n'en est pas un. TIn'est pas inconnu, pas extraordinaire non plus. La cohorte de questions qui assaille le Nassara spectateur a déjà maintes fois été écrite. Tous ces gamins, que font-ils là ? Ne devraient-ils pas être à l'école? Et le travail des enfants, n'est-il pas interdit, dans ce pays? Et cette fille, elle n'est pas un peu jeune pour être mère? Et ces hommes, affalés sur les bancs d'un maquis, qu'attendent-ils? La distance est courte, de l'apitoiement à la colère, puis au procès d'intention. Qu'en est-il des droits de l'Homme dans ce pays, dans cette ville? Et les questions qui, déjà, se métamorphosent insidieusement en jugement. En généralisation. Koudougou n'est pas une exception africaine. On connaît, plus ou moins, les aléas politiques, sociaux, sanitaires et économiques du continent. La ville en porte immanquablement les stigmates. De fait, elle ne présente aucun intérêt particulier dès lors qu'elle correspond à la vague représentation que l'on peut se faire de l'Afrique urbaine et pauvre. On passe sur elle rapidement, comme sur une illustration insignifiante d'un fait divers pourtant bouleversant. Mais au-delà des apparences, au-delà des sempiternels atermoiements, exaspérations ou, pire, du paternalisme qui constituent l'essentiel des discours accessibles aux Nassara, que dissimule cette ville? Et que sait-on, avant tout, du Burkina Faso? On sait que le pays est indépendant depuis le 5 août 1960, s'affranchissant ainsi de la tutelle coloniale française et qu'il a traversé des périodes chaotiques. Le nom de Thomas Sankara s'impose dans tous les esprits, pour peu que l'on se soit un peu penché sur l'histoire de ce coin d'Afrique francophone; que le Burkina Faso, ex Haute-Volta, est aujourd'hui une 28

République parlementaire, avec à sa tête un président, Blaise Compaoré, élu pour cinq ans. Voilà les quelques informations dont on dispose en pénétrant dans la ville. Pour le reste, rien, ou pas grand-chose. De l'absence d'images sanglantes ou lamentables du pays sur nos écrans européens, on tire des conclusions: le Burkina Faso? Un pays africain plutôt tranquille, démocratique, membre de l'ONU depuis 1960, protégeant les droits des enfants, des femmes, des immigrés, disposant d'un véritable système judiciaire, de médias et d'organisations non gouvernementales nationales qui veillent au respect des droits de l'Homme, à l'image du Mouvement
burkinabé des droits de l'Homme et des peuples (MBDHP) qui

publie un "Rapport sur l'état des droits humains au Burkina Faso" (subventionné en partie par l'Union Européenne) et que l'on trouve en vente libre dans la ville. De quoi tranquilliser le Nassara venu tout droit du "berceau des droits de l'Homme et du Citoyen". Et néanmoins, les rues, les cours, les marchés de Koudougou semblent contredire cette situation étatique rassurante. Le concept des droits de l'enfant, par exemple, vole en éclats devant le nombre de gamins manifestement intégrés au système économique dit informel, qui occupe ici la seconde place dans les activités du pays après le secteur primaire1. Conclusion hâtive: les conventions ratifiées par le Burkina (Charte africaine du bien-être de l'enfant, Convention internationale relative aux droits de l'enfant2), une façade politique? Peut-être pas. Mais l'État burkinabé ne peut assumer sereinement ses engagements, la situation économique du pays ne le pennet pas. Ces enfants en souffrance ne peuvent être scolarisés en raison d'un système éducatif déficient. Alors ils participent à l'économie familiale; révoltante ou pas, cette situation n'a rien d'extraordinaire; elle n'est que l'une des
Le secteur primaire (l'agriculture) concerne plus de 90% de la population active burkinabée. 2 Une liste non exhaustive des chartes, pactes, conventions et protocoles ratifiés par le Burkina Faso est annexée au "Rapport sur l'état des droits humains au Burkina Faso" publié par le MBDHP. On en dénombre plus d'une quarantaine, couvrant le champ des droits de l'Homme. Voir aussi le complément d'informations inséré en annexe de cet ouvrage. 29
1

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.