Chroniques du Levant

De
Publié par

Fouad Kamal Kozah Bey nous livre le récit de sa vie, jetant un regard avisé et sensible sur un vingtième siècle qu'il a traversé de part en part, comme il a traversé le Moyen et le Proche-Orient, les turbulences des deux guerres mondiales, les grands conflits internationaux. Brillant ingénieur-architecte, infatigable voyageur, il est aux premières loges pour relater les grandes affaires. Au soir de sa vie, il témoigne aussi des premières heures de son pays : le Liban. Un récit d'un homme épris de poésie, qui retrace aussi la vie d'un père, souvent loin des siens, sur les routes d'Orient.
Publié le : jeudi 1 juillet 2010
Lecture(s) : 269
EAN13 : 9782336280394
Nombre de pages : 317
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

ChroniquesduLevan
tFouadKamalKozah
ChroniquesduLevan
Mémoiresd’unarchitectelibanai
L’HARMATTA
N
s
ttt
Je venaisàpeine de terminer la traductionenfrançais de neufrécitsd
l’illustreécrivainetpoèteAlexandreSergheïevitch Pouchkinequand j’eu
l’idée de solliciter l’avis de M. AlainF ouquet,c onseillerc ultureld
l’ambassade françaiseàBeyrouth. Carjemeposaisdes questions surl
publicationéventuelle d’untel ouvrage. Devantsonapprobation, je luifis
partdemonintentiondepartir Parisàceteffet.
Ilmedemanda:
–Avez-vouspriscontactavec unemaisond’éditionàParis
–Pas encore,monsieurleConseiller, mais je pensaisdemander l’avis de
la romancièreKénizéMourad. J’étaisunami de sa mère,laprincesse Selm
Raouf, quemadameMouradacélébrée dansson roman De la partdel a
princesse mort .
–Neprenezpaslapeine de partir, me répondit-il, elle arriveàBeyrouth
dans quelques jours pourlasignature de sonnouveauroman Le Jardind
Badalpour.
Durantnotre entretien, le conseillerappritquej’étaisnéàIstanbul, qu
monpèreétaitundes fondateurs dupartides Jeunes Turcsetunproche de
TalaatPacha, Grand vizir dusultan Réshat.Ilmep osad es questions
percutantes surlap olitiquedelaT urquie àc etteé poque. J’yrépondi
clairementet,àlafindenotreentretien,ilmedemanda
–Pourquoin’écrivez-vousdoncpas vosMémoires?
–J’yréfléchiraisérieusement,monsieurleConseiller, etje vousremerci
vivementde votresincèresuggestion.
Surcesmots,jelequittai.
Le8novembre1998,à19heures, je me rendisaustand de la librairie
Antoine, auBeirut Hall. Là,entouréedejeunes Libanais,laromancière
7
e
:
s
e
e
e
a
?
à
a
e
s
e
s
s
o
o
p
p
o
o
r
r
p
p
-
-
n
n
a
a
v
v
A
Asignaitsondernier roman. J’attendisavec impatiencelemomentde pouvoi
l’aborder.
Me voyantseul,ellemedemandagentimentsij’avaisàluiparler.
–Biensûr, madame, mais j’attendaisquevoussoyezseule,etce pou
deux raisons:lap remièree stnaturellementde vousd emander de bien
vouloirsigner votredernierouvrage...
Jeleluipassai.
–Etlaseconde?sehâta-t-ellededemander.
–Laseconde consisteàvousentretenir, si vousenavezle temps, de
souvenirs inoubliables d’une personne quevousc hérissez…etmoid
même
–Maisdequivoulez-vousparler?
–Devotremère,uniquementde votremère
–Comment?Vousl’aviezdoncconnueàBeyrouth?...s’écria-t-elle.
–Jep uis vousassurer, chèremadame, quej’aié téson fidèleami e
conseiller.
–Continuez...continuezdonc!
–Jesuisné,commeelle,àIstanbul.
Je luir acontai alorsm on enfance, mond épartde Turquie,l ’exil e
l’arrivée auLiban en 1924delaprincesse Selma, accompagnée de sa mère,
HatidjéSultane(filledusultanMouradV),desonfrère,leprin eHaïri,etde
Zeynel,leurfidèleeunuque;de notre rencontre aulycée,de navettes entrel
maisonetl’école,etdenotreamitiéaufildesans…
Je luiracontai la joie de vivre de sa mère,sabeauté, sonamou pourl
danse,sonmariageaveclerajahdeKotwara…
Le soir même,j’emmenai la romancièreauquartierSioufi afin de lu
montrerleb el immeubleoùsesp arentsa vaienthabité. Je luim ontra
égalementnotrevieille demeure ainsi quel ’emplacementde l’ancienne
Missionlaïquefrançaise,àl’angledesruesdeDamasetd’Achrafiyé.
Aminuit,lorsquejelaramenaiàsonhôtel,ellemeremercia,ajoutant
–EcrivezvosMémoires,cherFouad….Ecrivez-les.
Prenantcongé d’elle,jepromisdeluifaire parveniràParis unrécitdes
inoubliablessouvenirsconcernantsamèreauLiban.
8
:
i
i
a
r
a
c
t
t
!
!
e
r
rJe tiensàremercier monsieurFouquetetmadameMouraddem’avoi
suggéréd’écrirecesMémoires.
J’avaislongtemps hésitéàécrire messouvenirs. Je lestrouvaissimples e
naïfs bien quevéridiques.Ils s’étendentsurune période de plusdecentans,
de1885jusqu’audébutdece vingtetunièmesiècle.
Je ne citerai quedes événementshistoriques ainsiquedes faitsordinaire
quemon pèrem’a plusd’une fois relatés avec précision etclarté, d’autre
quej’aivécusmoi-mêmeouquedesmédiasontcertifiéscomme véridiques.
Il ne me fut pas facile de faire émerger dufond de ma mémoire des fait
etdates trèsanciens quejen’avaisjamaisretranscritsniconservés dans un
journalintime...
C’estpourquoije sollicitel’indulgence demonaimable lecteurpourtout
erreuroumépriseglisséedanscesMémoires.
9
e
s
s
s
t
rtt
Monpère
Monpère,KamalKozah,estnéàDamas,auxenvironsde1875,alorsqu
la Syriefaisaitencore partie de l’Empire turc ottoman. Il étaitle fils d’une
famillebourgeoisecomposéedesixgarçonsetd’uneseulefille.
Uneparticularitépropreànotre famille concernaitl’héritage familial:
seulesl es fillesselep artageaient,l es garçonsé tantconsidérés aptes
travailleretàs ubvenira ux besoins de leurs futuresfamilles. Inutile de
préciser quemon pèreetsescinqfrèresavaientrespectécetterèglelorsd u
décèsdeleursparents:l’héritagerevintintégralemen àleursœurunique.
Je n’ai jamais demandéàmon pèreles raisons d’une telle particularité.
Lui-mêmenemelesajamaisdévoilées,laissantsans douteautemps le soin
de le faire... Plustard, aufild es premièresa nnéesd ’exercice de ma
professiond’ingénieurcivil,jepuslesdevinerdanssafiertépourtantvoilée:
«Mon fils,med it-ild itunj our, la valeurdel ’homme estdans
l’accomplissementhonnêtedes on devoir. L’argentn’estnullementu n
facteurdecettevaleur. Soistoujours digne!Siunjourtu trouves surton
cheminune pièced’or, foule-laetpoursuis ton chemin. Ne tebaisse jamais
pourlaramasser, car ce gesteestindigne de tafiertéd’homme.Necherche
pasàamasserl’argentpar cupidité, car la fortune n’estpas symboled
dignité... Néanmoins, amasse assezd’argentpourassureruntoitàtafuture
famille.Sache quel’homme ne meurtjamais de faim... Imagine qu’unsoir,
retournantde ton travail, lasetfatigué, tu trouves tafemme ettes enfant
dans la rue, le propriétaire de ton logisn’ayantpasperçule loyer... Voilà la
véritablehonte, voilàoùtadignitéd’hommeseraitbafouée!»
Je n’ai jamais connumongrand-pèrepaternel.Jesupposetoutefoisqu’il
étaitd’une probitéexemplaire.Jeneciterai quecequemon pèrem’ena
rapporté:
Adolescentettrèsambitieux,mon pèreavaitdécidédecontinuer se
études secondairesàBeyrouth, ville intellectuelle de la Méditerranée
orientaleoùexistaientdéjàplusd’une université. Cetteville avaitconnu
l’exode de quelques familless yriennes emportantavec ellesd es biens
11
s
s
e
t
à
e
1
1
e
e
r
r
i
i
p
p
a
a
h
h
C
Cmobiliers etsurtout des tapispersans dontellesdevaientse départiràdes
prixdérisoires. Monpèreécrivitdonc ausien, suggérantqu’ill uifasse
parvenirune modestesomme pourenacquérir quelques-uns.Etmonpèred
recevoirlaremontrancesuivante:
«Jet’aienvoyéàBeyrouth, monfils,pouracquérir une instructiondigne
de toi,etnonlesbiensdes veuvesetdesorphelins!»
Afin de mieux approfondirlal angueturque, monp èrep oussa se
connaissancesaussi bien en arabe qu’enpersan, desquelsdériveleturc
partspresqueégales.Ilparvintàlefaire en peude temps etfut nommé
professeurdeturc àl ’écoleg ouvernementaledeH aoud-el-Wilayet
Beyrouth. Ilyenseignalagrammaire,enpartantd’une explicationsimplee
rationnelle de sa lexicologie. Cédantàl’insistance de sesélèves,dontil étai
souventle cadet,ilpublia unlivretintitulé La Voie aiséepour apprendrel a
langue turque.
Le succès de ce livretfut si grand qu’onl’adoptadans nombreusesécoles
de l’Empire ottoman. En le lisan,jeparvinsàmieux cerner lesloisdecett
grammaire.Maintes fois,des personnes d’uncertainâge ayantfaitleurs
étudesdutempsdesTurcs,etàquijevenaisd’être présentécommele filsde
KamalKozah, ne tarissaientpas d’éloges surleurancien professeur. Ils
débitaientdes passages qu’il leuravaitappris, voilà déjàplusd’undemi-
siècle… passages toujours présentsdans leurmémoire,par leurclartéetleu
simplicité. Je ne citerai parmi lesé lèves de monp èreq uef euSami
Abdelmalak.
En vued’alléger lescharges de famille,mon pèredevintfonctionnaire
la municipalitédeBeyrouth, sec ionbâtiments, travaillantsousl’égide du
fameuxarchitectelibanaisYoussefAftimos.
1
Audébut duvingtième siècle, le wali de Beyrouthdevaitprocéder
l’inspectiondelamunicipalitédelacapitale.Acause de sa parfaitemaîtris
de la langueturque, monp èref ut désigné par l’administrateurp ou
accompagner le wali durantsa visite. Fortsatisfaitdes explications
intelligentes etdétaillées quemon pèreluifournitetsurpris par sonaisance
en turc,l waliluiditenlequittant
«Jeunehomme,jetrouvequevotre placen’estpasàlamunicipalit ,
mais ailleurs. Venezdonc me voirdemainàdixheuresdans monbureau,a u
siègedela wilaya.»
Le lendemain, àl ’issued ’unl ong entretien, monp èref ut nommé
secrétaire généraldel wilaya de Beyrouth. Dèslors, sondestin ainsi qu
sonmode de vie devaientcomplètementchanger,surtout lorsquel wali le
1
Wali:préfetougouverneur,responsabled’unedivisionadministrative:lawilaya.
12
e
e
a
é
:
e
r
e
à
t
à
r
e
t
t
t
à
à
s
echargeaofficiellementdelereprésenterauxséanceslittérairesquiclôturaien
lesannéesscolairesetuniversitaires. Monpèreappréciaitbeaucoupces
séances, d’autantplusquelaville comptait,outre sesuniversités,nombr
d’écoles secondairesoùl’onenseignaitl’arabe,le françaisetl’anglais,parmi
lesquellesl’Ecolepatriarcale(catholique),l’écoledelaSagesse(maronite),
l’écoledes TroisDocteurs (orthodoxe)ouencore l’écoleZahratel-Ihsan
pourf illes, dontlesé lèves étaientcapables d’interpréter des œuvresd
Racine,Corneille,Molièreouautres!
Cesé tablissementsd evaientobtenirp ourc haquep ièce de théâtre
interpréter unpermisdel wilaya.Ilincombaitàmon pèredel’octroyer,
aprèsavoirdébattudusujetaveclereprésentantdechaqueécole.
Un jour–j’évoquecef aitpours on importance primordialed ans
l’existence de notre famille–lagrande damedeBeyrouth, Emilie Sursock,
fondatricedel’écoleZahratel-Ihsan, vintconsulter monpèreausujetd’une
piècedethéâtre queles élèves deTerminaledevaientinterpréter. Monpèr
suggéravivemen AthaliedeRacine.
Interloquée,lagrandedameluirépondit
–Commentdonc, cherami?… Oubliez-vousquec’estle triomphe du
christianisme?Nousfaisons partie de l’Empire turc ottoman etl’islames
religiond’Etat!Commentespérerobteniruntelpermis?
Monpèrelarassuraaussitôt:
–Non seulementje vousaccorderai ce permis, mais bien plus, je feraid
sortequel wali assisteenpersonneàvotre représentation!Je souhait
surtoutqu Athaliesoitunsuccès total
Lagrandedamepritcongédemonpère,perplexeetpensive.
Un branle-bas agitaaussitôtla classe terminale:toutes lesélèves qu
devaientprendrepartàlatragédiefirentdes effortsinouïs pourrelever le
défiauquelellesétaientconfrontées.
La représentationeutfinalementlieu.Auleverdurideau,l wali occupai
laplaced’honneuravecmonpèreàsadroite.
Pendantla représentation, le wali,perspicace, se tournaverslui, disan
toutbas
–Vousavezdécidé de faire jouer cettetragédie, j’enconviens,maisqu
celasepasseenmapropreprésence,n’est-cepas unpeutrop?
–Avouez,Excellence,quec’estune trèsbelle tragédie...
Le wali souritàson tour... etredoublad’attention. La représentationeut
untrèsgrandsuccèsauprèsdel’assistance.Lesactricesjouèrentbrillammen
ettoutelavilleenparlaen termesélogieux.
13
t
e
:
t
t
e
i
!

e
e
e
t
:
t
e
a
à
e
e
tUnesemaine après,Emilie Sursock vintchezmonpèrepourleremercier
chaleureusementde sessuggestions judicieuses etde la présenced u wali,
ajoutantcependant
–Vousdevezcomprendre, cherami,lagêne quejeressens,chaquefoi
quejedoisvenirchezvoussansyêtre accueillie,pourautant,selon le
exigences de la politesse,par unedame... Je veux dire par votre épouse!Les
malintentionnés pourraienttrouver matièreàjaser…Quand prendrez-vou
donc la décisiondefaire diriger votre foyer par celle quiberce vosrêves, par
cellequimerecevra,commeilsedoit,àvotreplace?
Monp èrec ompritl’allusion quevoilaientlesp ropos de sa grande
visiteuse:elle pensait,eneffet,àl’une de sesproches parentes,fille du
consulhonoraire de PerseàBeyrouth, lespourparlers de cetteéventuelle
unionayantdéjàétéamorcés.
–Madame,j’ypenseraiplustard...
–Jevois… répondit-elle.Et…lajeunefille quiinterprétasibrillammen
lerôled’Athalie,nevousplairait-elledoncpas
Pourtouteréponse, monpèresecontentad’unpetitsourire,maisl
grande damedutyentrevoir una veu,àpeine voilé,d’une union souhaitée.
Elleentamaaussitôtlesdémarchesnécessaires…
Mamère
Quefut,àl’époque,la réactiondelajeuneélue?Je l’ignoretotalemente
j’avouen’avoirjamaisposécettequestiondélicateàcelle quidevint,par la
suite,mamère.
Elle s’appelaitNaïméG hobril:c adetted ’unc ommerçantnotable de
Beyrouth,IbrahimMakariusGhobril,originairedeHasbaya,fiefdesgrandes
famillesorthodoxesdudix-huitième siècle(pourneciter queles famille
Abichahla,Amiouni,Ghobril,Matar,Dabaghi).
Lesparentsdemamères’étaientdéjàinstallésàBeyrouthetleussix
filless uivaientdesé tudes avancées àZ ahratel-Ihsan, sise auquartie
Achrafieh. Lescours comportaiententre autresl’arabe, le français, le russe
ainsi quelamusique, le chant,ladanse, la peinture,lagravure surbois, la
tapisserie,le théâtre,lesavoir-vivre...Dois-jesignalerici,afin dedonner une
idée de la valeurdeces études,qu’en1928, ma sœurHélène, élèved
première aulycéefrançais de Beyrouth, puisaitdes passages entiers de
14
e
r
r
s
t
a
?
t
s
s
s
:littérature dans lescahiersdenotre mère,passages remontantàplusdetrent
ans
LesfillesGhobril étaientconsidérées alorscomme lesmeilleurs partis de
Beyrouth.Ac ause de leuré ducation, de la perfectiondel eurs travaux
manuelsetde leursavoir-vivre.Chacune d’ellestrouvamari… Monpèr
étaitincontestablementle plusr espectédetousàcause de sa position
sociale.
Equitédel’administrationturque
Monp èrevouaitàlaT urquie une loyautéa bsolue, ett rouvaitdans
l’administrationturquejustice,équitéetcompassion.
Nel’avais-jepasentenduconter,maintesfois,lerécitsuivant
Le comitédel wilaya se réunissait,unjourdelasem ine, en audience
plénièresouslaprésidence du wali, quirecevaiten directlesdoléancesdes
habitantsdeB eyrouth. Aucours d’une séance, le wali,a ttentif aux
sollicitations des quémandeurs, remarquaquelerapporteurducomitéfaisai
subtilementdes signes,a vec trois doigts,àl’adresse d’unvieil homme,
pauvre etdéguenillé.Visiblementdérangé,l wali demanda discrètement
monpèred’enconnaître la raison.Lerapporteurexpliquaalorsàmon père,
lequel expliquaa u wali,quecequémandeurétaitvenuse plaindred’une
augmentationdetrois piastresturques surlataxeannuelle de sonéchoppe.
Le tourdecesolliciteurarrivaetle wali,s’adressantaurapporteur, lu
demandadebien vouloiréluciderlecasdecetindividu.
–Excellence,luiréponditle rapporteur, cethomme vientvousdéranger
cause d’une augmentationdetrois piastress urlataxea nnuelle de son
échoppe,laquellereviendraitàdix-huitpiastresseulement,aulieudequinze.
–Assez!luiréponditle wali.Sicepauvre homme n’étaitpas vraimen
lésé,ilneseraitpas venus’humiliericietquémanderjustice!
–Bien, votreExcellence,onluiporterasataxeàseizepiastresseulement.
–Non plus!MonsieurleRapporteur, vousluidiminuerezsa taxeinitiale
dedeuxpiastresafindelarameneràtreizepiastresturquesseulement.
Morfondu,lerapporteuracquiesça.
15
t
à
i
à
e
t
a
a
:
e
!
eCe cas banal estune xempletypiquedelaj usticeé quitabled
l’administrationturque. Me faut-ilmentionner l’adage quel’onserépétai
autrefoisàBeyrouth:
«Tuévoqueras:
Le Russe,silapoussièreestsoulevée... par analogieaugrand nombred
troupesrusses!
L’Anglais, si unbâtimentprend la mer... par analogieàlamaîtrisedes
mersdesAnglais!
Le Français, si quelqu’une stv olubile... par analogieàl eurr apidit
d’élocution!
Le Turc,siquelqu’unestbon administrateur...par analogieàlajusticee
àl’équitédesTurcs!»
16
t
é
e
t
ett
MesparentsàIstanbul
Aprèss on mariage, monp ères ongea àc onsolider sons tatutsocial,
pourtantdéjàb iene nviable. Il fixas on choixsurI stanbul, capitaled
l’Empire turc ottoman, oùil se renditaussitôt,accompagné d’uneépouse
aussi ambitieuse quelui. Là,ilpoursuivitdes études brillantesàlafacultéd
droit,obtintune maîtriseetdevint,enquelques années,l’avoca le plu
appréciédelacapitale. Ilyétablitbientôtune prestigieuse étude avecM
2
FouadKhouloussyBey,avocatetdéputéd’Antalya.
Je me permetsderappeler icique, partout dans l’E pire,les appelsdes
jugementsprononcéspar lestribunaux de première instance devaientse
dérouleruniquementdevantlestribunaux d’appeld ’Istanbul. J’aimerais
évoqueràcesujetunlitigeimportant,dontl’appel fut confiéàmon père. Ce
litigeavaitéclatéentre lescommunautés maroniteetjuivedeBeyrouth.
L’enjeuétaitla possession d’une grande propriétéfoncièreaucen re de la
ville.Legrand patriarche orthodoxed’Antioche etde tout l’Orient,Son
Eminence GharighariosHaddad, affirmait,dans unelettre explicativeàmon
père, avoirétésollicitépar tousles prélatschrétiens de Syrie etduLiban qu
désiraientluiconfierl’appel duprocès, en vuedefaire triompher leurcause.
Cesprélatsinsistaientsurlagravitédulitigeetl’importance des effort
déployés par la communautéjuived’Orientauprèsdes plushautes instances
turques,enparticuliercellesdeDamas dontle gouverneur, Izzetel-Abed
Pacha,jouissaitd’unegrandeinfluenceauLiban.
Legrandprélatorthodoxeécrivait
«Figurez-vous, moncher Kamal, quenos adversairesonteurecours aux
bons offices de ce gouverneur, en employantlesmoyens lesplusattirants,
lesplusalléchants, allantmême jusqu’à dépêcherdeséduisantes eunes
filles...C’estainsiquelacommunautéjuiveestparvenueàgagnerle premie
jugementautribunal de Beyrouth. Si nousportons ce faitàvotre attention,
ce n’estnullementpourvousdécourager mais,aucontraire,pourquevou
2
Bey:hautfonctionnaire,officier supérieurdansl’Empire turc ottoman.
17
s
r
j
:
s
i
t
m
e
s
t
e
e
2
2
e
e
r
r
i
i
p
p
a
a
h
h
C
Cvousr endiezcomptedelap uissance de vos adversairesetquevou
redoubliezd’effortsa uprès dut ribunal d’appel. Je vousa viseq uel
communautéjuiveadéjàdépêchéàIstanbullegrand avocatde Beyrouth,
MeMohammadel-Hout,pourplaiderleurappel.»
Enarabe, houtsignifiebaleine.
3
MonseigneurHaddad étaitconsidérépar la SublimePort comme le seu
représentantde toutes lesc ommunautés chrétiennes de cettep artie de
l’Empire,lui-mêmereprésentéauprès dusultan Réshatpar la personne de
monpère. Il vasans dire quepourcedernier le défiétaitde taille.C’es
pourquoi il ne manquapas d’opposeràsespuissantsadversaireslalogiqu
de sonraisonnementcartésienettoutel’astuce de sa personnalité. Aubout
de troissemaines,legrandpatriarchereçutdeluiladépêchesuivante:
«Vousaviezmentionné l’envoi d’une baleine hout]comme avocatde la
partieadverse.Jevouslarenvoie… en têtard[balöut]!»
Inutile de préciser queleprononcé dujugementfinal duprocès, devantle
tribunal suprêmed ’Istanbul, fut prononcé en faveurdelac ommunaut
maronitedeBeyrouth. Son grand prélat,l’évêquee-Debs, envoyaàmon
pèreuneémouvantelettre,danslaquelle ilpriaitleSeigneurdelepréserver
jamaiscommeangeprotecteurdelacommunautémaronit
Monpèreeut l’honneurdeprésenter unedeses œuvresenlangu turqu
ausultan AbdulHamid II (surnommé le sultan rouge, carilfaisaitbascule
sesadversairesdans le Bosphoreles pieds lestés de poids). Cettevisiteeut
4
lieudans le grand Divan dupalaisYeldiz.Elle fut unsuccès etle monarqu
5 6
le récompensa de sonpremier titre d’effendi,accompagné d’unfirman
officiel écritàlamainàl’encredorée etportantsonsceau.Une curiositéd
ces firmans étaitquel es dates yfiguraientaubas en arabe,a lors qu
l’intégralitédes textesétaitrédigéeen turc.
Leschroniques de l’époquerapportentqueles personnes ayantobtenula
grande faveurd’être reçues par le sultan devaientavancer versluiàquatre
pattes,lacourbetteétantsi profonde queles mainseneffleuraientle sol!
Toutefois, l’historienlibanaisetancien professeurd’arabe aulycée françai
de Beyrouth, Elie Saba,racontedans sontraitéd’histoire portantsurcett
époquequeseulKamalKozahfaisaitexceptionàcetétrangecomportemen :
il saluaitle grand sultan en avançantla main avec unesimpleetrespectueuse
révérence!
3
Porte ouSublimePorte:nom donnéautrefoisau gouvernementottoman.
4
Divan:conseildusultanottoman.
5
Effendi:titre donnéauxsavants,dignitairesetmagistrats dansl’Empire turc ottoman.
6
Firman:décretémanantd’unsouverainmusulman.
18
t
e
s
e
e
e
r
e
e
!
e
à
l
é
[
e
t
l
e
a
sEn 1909, mesp arentsa vaientdéjà trois enfants, tousn és
Istanbul:Salwa, Hélène etSami.Lafamille occupaitunappartementdans
7 8
l’immeubled u damad Aref Pacha,g endre dusultan. Quarante-hui
appartementsé taientrépartis surd ouzeé tages desservis par quatre
ascenseurs.Cegrand édifice étaitsituéface aupalaisYeldizdusultan rouge
etjouxtaitleChampsdeMars,Télim Khané,delacapitale.
En ces temps-là,lapolitiqued’Etatcaptivaitmonpère. Le partides
Jeunes Turcs, UnionetProgrès, étaitdéjàformé sousles auspices etl’aid
de TalaatPacha. Suiteausuccèsfoudroyantde la révoltedes Jeunes Turc
9
contre le sultan AbdulHamid II,TalaatPacha devint,en1909, Grand vizir
dunouveausultan Réshat,frère cadetd’AbdulHamid II.Les autreschefsd
larévolteétaientle damadEnverPacha,DjamalPachaetconsorts.
Voicicequelemaréchal allemand VonHindenbourg dira duGrand vizir
danssesMémoiressurlaPremièreGuerremondiale:
«C’étaitl’hommed’Etatleplusgénialquel’histoireaitjamaisconnu.»
Parc ontre,ilc onsidéraitEnver Pacha comme uno fficier ne devan
jamais dépasserlegrade militaiedecapitaineetcroyaitquesanominationà
la têteduministèredelaDéfense, lors de l’éclatementde la Première Guerre
mondiale, n’étaitduequ’à sontitre de damad etàses intrigues politiques e
nonàses connaissancesguerrières. Le généralallemand VonLudendorff,
chef d’état-major dumaréchal Hindenbourg,partageaitd’ailleurs, dans se
Mémoiress urlag uerre de 1914-1918, le même pointde vueq ues on
supérieur.
Il estcurieux de constater quel’ambassadeurdeSaMajestéNicolas II,
tsardetoutes lesRussies,vouaitàTalaatPacha lesmêmes considérations
queles deuxhautsofficiersallemands.Jerelus, maintes fois,lacarted
visitequ’il avaitlaisséeàmon père, audébut de 1914, etsurlaquelle il avai
notédesapropremain,enarabe
«CherKamalKozahBey
Je suis venuvousrendre visitecematin,maisjen’aipas eula chance de
voustrouver.
Dieu!Comme je suis surpris par votre influenceauprès de la Sublim
Porte, surtout auprès de Son Excellence le Grand vizir,TalaatPacha, qu
7
Damad:marid’uneprincesse.
8
Pacha:titre honorifique attachéàdehautes fonctions dans l’Empire ot oman, notamment
gouverneurdeprovince.
9
Grand vizir:Premierministre dansl’Empire turc ottoman.
19
t
i
e
:
t
e
s
t
r
t
e
s
e
t
àtientàluiseulles rênes dupouvoirdel’Empire!Jerapporterai tout cela
monmaître,SaMajestéletsarNicolasII. »
Suitlasignatureencaractèresrusses.
Larévolutionde1909
Monpèreetma mère m’en avaientrelatéséparémentlesévénement
dramatiques,suivantlerôlequ’ilsyavaientjoué.
Al ’aube dujourJ,l es milices dupartiJeunes Turcs, déjàf ormées
militairementetbien équipées en armeseten munitions,vinrentencercler
l’immeubled u damad Aref Pacha. TalaatPacha etsesacolytes s’étaientdéj
rassemblés ausixième étage. Monpères’étaitjointàeux,alors quemamèr
étaitdépêchéedans unabrispécial, aménagésurlaterrassedudouzième
étage etreliépar téléphoneàlasalle oùsiégeaitTalaatPacha. Sa tâche étai
de rapporteràmon père, minutepar minute, ce qu’ellepouvaitvoirdeson
posted’observationet,surtout,leséchosquipouvaientluiparvenirdescours
entourantle palaisdusultan AbdulHamid II,oùs’étaitmasséelatroupe
affectéeàsadéfense. Monpère,àson tour, devaitrapporter tout cela
TalaatPacha.
Seulesles acclamations des soldatsdece tetroupe parvenaientjusqu’à
ma mère,s ans qu’ellep uisse poura utantlesa percevoirc ar ils étaien
dissimulésdanslescours.
Dessoldatscriaient:
« Padishahi !»(MonSouverain!)
D’autresrépondaient:
« TchocYasha!»(Vislongtemps!)
Soudain,laf usillade éclata. La milice, bien barricadée, commença
bombarder le palaisetla garnisonluirépondaitde sonmieux,par des salves
de mitraille etd’obus. Un obustiré par lesdéfenseurs dupalaistraversa,à
hauteurduplafondetdeboutenbout,lesdeuxmursadjacentsdelachambr
oùdormaitpaisiblementmonfrère Sami,âgé de deux mois.Heureusement,
l’obusn’explosapas.Illaissa cependantdeux trous, de quinzecntimètre
de diamètre chacun, dansl es murs. Ce fut unvraim iracle. Ma mère
m’expliquera, quelques années plustard, qued es anges gardiens
protégeaientlesenfants. Parlasuite, le partides Jeunes Turcsdécida de ne
pascomblerces trous,ensouvenirdecettejournéemémorable.Jelesaimoi
20
-
s
e
e
à
m
t
t
à
t
e
à
s
àmême longuementobservés le jouroùje quittai àj amaisI stanbul, en
automne1918,latristessedansmonjeunecœurdesixans.
Toutefois, la fusillade se prolongeaitdepuis quelques heuresetma mère
ne voyaittoujours rienàtraversles cours. Il luiétaitimpossibled’évaluer le
nombredetués de la garnison.Aufuretàmesure quelafusillade continuait,
lesacclamations de longuevieàl’adresse dusultan parvenaientde pluse n
plusfaiblement,révélantunnombrecroissantde soldatsmis horscombat.
Aubout de quelques heures, ces acclamations ne parvenaientplusàl’oreille
de mamère quiaperçut le drapeaublanc se hisserbrusquementsurlemâtdu
palais. Elle se hâtad’annoncercetteheureuse nouvelleàmon pèrequil
communiquaaussitôtàTalaatPacha. Elle eut ainsi le privilège d’assister,d
visu,àladéfaiteetàlaredditiondelagarnisondupalaisYeldiz
Ce fut la tristefin durègne dusultan AbdulHamid II etl’avènementau
trônedusultanRéshat.
er
Qu’advint-ildes troisfilsdusultanAbdul-Medjid
Le sultan MouradVfut détrôné par sonfrère AbdulHamid II en 1876,
l’annéemêmedesonavènement.O n luiimputa«lafolie»…
Le sultan AbdulHamid II fut dét ôné par sonfrère Réshataubout d’un
règne de trente-trois ans. Malgré sonattribut de sultan rouge ainsiqueles
fortes pressions politiques qu’il avaitsubies,AbdulHamid II n’avaitni
sacrifié unpouce duterritoire turc,niacceptéderentrer en guerre contre le
Alliés, craignantune possibledéfaitequiaurait,inévitablement,entraînél
démembrementde l’Empire.Onlec iteratoujours comme le sultan qu
préserva, duranttout sons ultanat,l’intégritéduterritoire dela «grande
Nationmalade»...
Le sultan Réshatavait-il étémanipulé?... Etpar qui?…EtTalaatPacha
avait-ilmal calculé sonjeupolitique?Avait-ilétémanipuléàson tourpou
entrerenguerre?… Etparqui?...
Je n’ai jamais oséposer cesquestionsàmon père, craignantde froisse
sonamour-propre. Il vouaitàson grand amiTalaatPacha uneconfiance
aveugleetunrespectsans tache ni limite. Il ne m’ajamaisexpliquéles
causesréellesdecettegraveerreurpolitiquequi,àlafin de la Première
Guerre mondiale, coûtaauGrand vizir l’exil etquelquetemps après,lavie.
Ilseraassassinépar unArménienàBerlinen1921.
Je ne prétends pas aborder,dans ces Mémoires, lesévénementsauxquel
la Turquie fut confrontéeàcetteépoque. Je pensequemon aimablelecteu
sera assezperspicace pouranalyser, calmementetprofondément,trois quart
de siècleplustard, lesvéritables enjeux quimarquèrentetguidèrentla
politiqueétrangèredelaTurquie,sousles deuxsultanatsdeAbdulHamid II
etde Réshat;politiquequibouleverse toujours lesEtatsduProche-Oriente
del’Europecentrale.
21
t
s
r
s
r
r
i
e
s
r
?
I
!
e
aLepatriarched’Antiocheetdetoutl’Orient
L’avènementdusultan Réshatcontribuaàrenforcer considérablementla
positionpolitiqueetsocialedemon père. Il parvintàserapprocher duGrand
vizir TalaatPacha.Sarenomméeincontestée de premieravocatd’Istanbulne
pouvantpas combler touteson ambition, il essayaderendre lesplusgrands
services aupartiaupouvoir. Toutefois, il compritvitelanécessitédes
couvrir d’unappuipopulaire auprèsdusultan. Il se rappelaquetousles
chrétiens de la partie orientaledelaTurquie n’étaientreprésentés,auprès de
laSublimePorte,queparlegrandpatriarcheorthodoxed’Antiocheetde tout
l’Orient,GharighariosHaddad, dontle siège étaitàDamas.Ilsefitalor
nommer, par la SublimePorte, comme seulreprésentantdugrand patriarche
auprès dusultan, ce quis ignifiaitpourl uil ’appuid ’une populationd
plusieurs millions d’habitants. Son enthousiasme, soncourage etsa fidélit
exemplaireàlaTurquie etaupartiaupouvoirlerapprochèrentrapidemen
de TalaatPacha, quiluiconfia par la suiteplusieurs missions politiques au
sein même duparti. Avec le temps,lesuccès de cesdémarches fi de mon
pèrelapersonne la plusproche duGrand vizir.C’estalorsquemon pèr
conseilla aupatriarche orthodoxed’Antioche etde tout l’Orientde venirà
Istanbulafind’yrencontrerlesultan Réshat.Cettevisiteavait, aux yeuxde
monp ère, unei mportance capitaled ’autantplusq ueden ombreuses
délégations chrétiennes d’Orien venaientde se rendreàParis,s ollicitant
l’appuidelaFrance pourles libérer dujougdel’Empire,cequiirritaitle
gouvernementturc.
Monpèreavaitconseillé augrand patriarche de se faire accompagner par
sa sœurSoussane, supérieure ducouventde Saïdnaya,situéaunordd
Damas, en vuedefaire accorder aucouventune donationgénéreuse.L
patriarche avaithésitéàsuivre ce conseil, alléguantquesasœurneparlai
pointle turc.
–Qu’àcelanetienne,réponditmonpère,jeserviraid’interprète.
Unefoisdevantle grand sultan Réshat,lasœurdupatriarche, aucombl
de la timidité, ne putquebalbutier, en arabe, des motsderemerciementse
dessouhaitsdelonguevie.
S’adressantàmonpère,lesouveraindit
–Jeremarquequ’ellebalbutie quelques motsquevousmetraduisez n
phrases...
–Quevoulez-vousmon augustesultan?Lalanguearabe estsi riche…
quechacundesesmotssetraduitenphrase
Alafin de l’audience, le sultan Réshatordonna de décerner augrand
prélat,par firman officiel, untitre honorifique, etàsasœuruntitre de
bienfaisance,enplusd’uneimportantedonationpoursoncouvent…
22
!
e
:
t
e
t
e
e
t
e
t
t
é
e
s
eDurantcetterencontrehistorique, le sultan, satisfaitde la démarche du
grandpatriarche,souriaitde tempsen tempsàmonpère,puisildéclara :
–Kamal Bey,mon fils,eut grande raisond’inviter Votre Eminence en
visitecheznous,àIstanbul, gestequenousapprécionsàsatrèshautevaleur,
surtoutencesmomentshistoriques.
Quittantle palais,lepatriarches’adressaàmonpèreavecfierté:
–Sivousêtesfilsdesultan,queserais-jealorsmoi-même?
–Filsdeferronniermonpatriarche!
Enarabe, haddadsignifieferronnier.
LeGrandvizirTalaatPacha
Un jour, unc rimef ut commisc on re une importantep ersonnalit
politique, dans une des avenues principales d’Istanbul, aumomentoùTalaa
Pacha passait.Lavictimeétaitcélèbreetle crimefut portédevantla Haut
Courcriminelle.Perplexe, le pr sidentdutribunal n’osaitpas s’adresse
directementauGrand vizir poursavoir s’ilpouvaitle convoquer autribunal
en qualitédetémoinprincipal.Ilvintdonc chezmonpèreafindeconnaître
lesintentionsdecepersonnageimportant.
–Ilira témoignersansaucundoute!
–Enêtes-vousbiensûr?répétaleprésidentdutribunal.
–Attendezdonc,monsieurlePrésident,jeleluidemandesurlechamp!
Monpèreappelason Excellence aubout dufiletluiposalaquestion
cruciale.
–Commentavez-vousrépondu?demandaTalaatPacha.
–Parl’affirmative,Excellence.
–Vousavezbienfait!Jerépondraivolontiersàcetteconvocation.
Rassuré,leprésidentremerciamonpèreets’enalla.
L’audience eut lieumais monpèrenep ut yassister.Aubout d’une
semaine,leprésidentdutribunal vintcheznous,éploré:
–MoncherBey,voicilanotequejeviensderecevoirduGrand vizir
Monp èrelap arcourut des yeux:c ’étaituno rdre de TalaatPacha
exigeantla destitutionduprésidentdutribunal criminel ducorpsjudiciaire
23
!
r
é
e
t
é
tturc!Mon pèreenfut surpris etdemanda aujuge des éclaircissements. Ce
dernier luiaffirmaenlarmoyantqu’ilignoraittotalementlesraisons de son
renvoi.Dissimulantsonémotion, monpèretranquillisalejuge ettéléphon
auGrand vizir:
–Jeviens,Excellence,derecevoiràl’instantla visiteduprésidentdu
tribunal criminel.Ilm’affirmetout ignorer des raisons de sa subitedisgrâce.
Il estéploré, d’autantplusqu’il estsans ressources etqueses enfantssonten
bas âge. J’ai promis de luifournir, si possible, lesgriefs de votre haut
décision.
–Ehb ien, monami,sachezqueceprésidentacommisdeux fautes
impardonnablesdurantl’audience.Lapremière estla plusgrave:ellebafou
l’ultimedignitédelajusticecar il fitle gestedeselever de sonsiège au
momentoùj’entraisdanslasalle.
Commentpouvait-ilignorer qu’il était,après Dieu,l’être suprêmedec
tribunal etqueson autoritépassaitavantla mienne, pournepas dire avan
celle dusultan?Commentaurait-ilpujouir de sonentière liberéetde son
droitsacréàprononcerunjugementimpartial, quand il pouvaitse laisse
influencer par l’arrivée de quiconque… fût-celeGrand vizir!Ignorait-il
aussi quelavie etla mortd’un suspectreposaient,uniquement,entre se
mains?... Etquelegestedeselever signifiaitqu’il se plieraitdans son
jugementauxdiresdecetémoin?
La seconde erreur, quantàe lle,ser apporteaurespectdes règles
judiciaires,carilsecontentademedire:
«Votre Excellence voudrait-elle relater autribunal lesfaitsauxquelselle
assistaentémoindevisu?»
Comments’était-ilpermisd’enfreindreainsi lesrègles élémentairesd u
témoignage quiexigentqu’untémoindoivedécliner tout d’abordson nom,
sonprénom,les noms de sesparentsetdéclarerses relations éventuelle
avec la victime, oule criminel?Ilnesuffitpas auprésidentde connaître
l’identitédutémoin:le public doitaussi la connaître et,enpremier lieu,
l’accusé.Voilàlesraisonsdessanctionsquej’aiprisesàsonencontre.
En apprenantces griefs, le présidentétaitpétrifié.Ala demande de mon
père, il exprima auGrand vizir sesprofonds regretsetimplorason humble
miséricorde. Touché par ce geste, TalaatPacha le fitnommerjuge ordinaire
dans unhameaulointaindel’Anatolie.
24
s
s
r
t
t
e
e
e
att
Manaissance
10
Je vis le jouràConstantinopl ,un18avril 1912,dans l’appartementde
l’immeubleArefPacha. Mesparentsm’appelèrentFouad, nompoétiqued u
cœurenarabe, par égardàlagrande amitié quiliaitnotre familleàcelle de
sonassocié,MeFouadKhouloussyBey.
Premierssouvenirs
Jusqu’audébut de 1914, je peux dire quejenemesouviens de rien...
mais aumois de juilletde cettemêmeannée,mes parentsdécidèrentde
partiràBeyrouthpar bateau,mamèresouhaitantrevoirses proches.Dès
notre arrivée, je fuschoyépar ma tanteMalaké, sœuraînée de ma mère.Elle
étaitl’épouse dudocteurAlexandreBaroudi,undes premiers médecin
libanaisàavoir achevédes études de médecineaux Etats-Unis,àla find u
dix-neuvième siècle. Privée d’enfants, elle portas on affectionetson
dévouementsurmapetitepersonne. C’estainsi qu’ellem’emmenaitsouven
faire une promenade en fiacrejusqu’à la collinedeSioufi,pointculminan
de Beyrouthest,d’oùje pouvaiscontempler unsuperbe panoramadonnan
surunvallonverdoyant.Cevallonséparaitla wilaya deBeyrouthdecelle du
Mont-Liban. Celle-cijouissait,après lesévénementssanglantsde1860entr
druzesetmaronites,desapropreindépendancequegarantissaien la France,
la Grande-Bretagne, la Russietsaristeetl’Autriche. Côtéouest,coulaitle
petitfleuvedeBeyrouthàtraversdes roseaux touffus. Là,serpentaitla voi
ferréedutrain Beyrouth-Damas, donton entendaitle sifflementprolongé
jusqu’àcequ’ildisparaissedans unecourbelointaine, verslen ord.
10
Constantinople:ancienneByzance appelée plustard (1923),parlesTurcs,Istanbul.
25
e
t
e
t
t
t
s
e
3
3
e
e
r
r
i
i
p
p
a
a
h
h
C
CPeut-onlec roire?C ’estàp artir de ce sifflementde train quem
mémoires’éveillaetqu’ellesedéveloppajusqu’àcejour…
Monpèresuivaitde près la politiqueinternationale. Voyantdesnuage
menaçantsseformerdans le ciel de la Turquie,ilconclutàl’imminenc
d’une grande guerre etdécida de nousrameneràConstantinople. C’estainsi
quenousretrouvâmesàlahâte, finjuillet,notre appartementde l’immeubl
Aref Pacha oùcohabitaientde nombreuses famillesa rméniennes e
européennes pratiquantsurtout le négoce. Je me souviens vivementd’une
charmantevoisine française,Pauline, qui, lors des premiers raidsd’avions
des Alliéssurlaville,vintm’arracher de monpetitlitpourm’héberger dan
sonappartement,estimantainsi pouvoirm’assurerunabriplussûr. Quelle
bonnedame!
Vintl’hiver de 1915. Par unmatin glacial, je remarquai surlerebord de
la fenêtre untas de cristaux blancs en formed ’étoilesvariées.Q uelle
manne!Tout doucement,etaprèsmaint efforts, je soulevai le pan de la
fenêtre pourypasserlepoignetetramasserles cristaux dansunpetitbol qu
je cachai sousmon lit.Jevoulais garder montrésorhorsdelaportée de
quiconque!Lorsqu’il me prit,aubout de quelquetemps, de venir l’admirer,
je ne retrouvai,hélas,q ueq uelques gouttelettes d’eauaufond dubol!
Mordantedéceptionpourmonjeuneesprit.
Dèsledébutdes hostilités en Turquie,toutes lesécoles primairese
secondairesdes paysalliésfermèrentleurs portes,renvoyanten congé forc
la plupartdesenfants.Ceux de l’immeubleserassemblaientsouventdansle
cours, se donnantàcœurjoieaux jeux lesplusvariés. J’étaisl benjamin
d’ungroupe d’enfantsdediversesnationalités.C’estgrâceàces jeux qu
j’appris tout d’abordquelques motsdegrec, d’arménien etde turc.Jeréussis
avec le tempsàconstruiredecourtes phrases. Monpèrem’apprenatl’arabe,
Pauline, notre voisine, etma mère,lefrançais.Inutile de préciser quej
m’exprimaissurtouten turc,langueparléeparlaplupartdemescopains.
SouvenirsdeTurquie
Quedesouvenirs me reviennentdesinnombrables momentspassésà
Constantinople,ouailleursenTurquie,entre1914et1918…
Je revoisenpremierlieulespromenadesmatinales,presquequotidiennes,
aujardin de Taxim quemagouvernantemefaisaitfaire quand il faisaitbeau.
Je jouaisaucerceau,empruntantdes allées dépourvues de gazon oude
26
e
i
e
e
s
é
t
e
s
s
t
e
e
s
afleurs.Ensuite, là oùse trouvaientlestables des dîneurs, mespetites mains,
loin de manier bâton etcerceau,étaientpréoccupéesàglaner des piastre
turques quiavaientglissé des pochesdes consommateurs de la veille... Si
bien quejerentraissouventàlamaisonles poches gonflées de monnaie. E
direquec’étaientmespremiersgainsdanslavie !...
Lesdimanches,lejardindeTaxim semblaitdifférentdes autresjours de
la semaine:nousétions alorsaccompagnés de nosparents. La foule étai
autrementdistinguée etnos sièges bien confortables.Nousassistionsàdes
projections cinématographiques surungrand écranenplein air. J’étaistrè
impressionné par lesmimiques des gros ventriloques etle comportementdes
éléphants, girafes, buffles,vaches,moutons,singes etchimpanzés... mais
c’estle gorille quim ’attiraitle plus: adossé àune grosse branche, il
rattrapaitdupied une banane quesamainlaissaittomber par inadvertance!
Unefoisrevenuàlamaison, j’essayai d’imiter,ôcombien de fois mais en
vain, ce gorille,envoulantrattraper de monpetitpied nuunmarronquej
laissais tomberdelamain!Echec etcurieuxétonnementd’unenfantde trois
ans.
Je me souviens aussi qu’onnousemmenait,souventen matinée, au ardin
Bémontioùl’onservaitla bièrefraîche directementd’une valvefixéeàl
tabledes consommateurs.Les valves avaientune fermeture spécialedontle
clés étaientgardéespar uninspecteurdel’établissement.J’aimaisvoirl
mousseépaisseseformerdansles verres,puisdisparaîtrepetitàpetitcomme
parmagie.Monfuturgoûtpourcetteboissonremonteainsiàcesmoments!
Quedef oisn ousa llions en fiacre, Salwa, Hélène, Samietmoie n
compagnieden otre mère etde notre gouvernante, dansd es forêt
domaniales pourcueillir, une fois la récolteofficielle terminée,debelle
fraisessauvages ettellementdélicieuses!On jouaitàquirempliraitle plu
viteson panier d’osier. Lesgagnantsrecevaientplustardune récompense de
monpère.
De la fenêtre de ma chambredel’immeubleArefPacha, je passais des
heuresàsuivre dans le champdeMarsTélim Khané, lesexercicesmilitaire
quel ’onf aisaitfaire aux jeunes recrues de l’armée turque. J’observai
attentivementlesarmes ainsi queles mouvementscollectifsetharmonieux
des soldats. Leurs chantsg uerriers m’impressionnaient,q uoiquejen ’en
comprissequ’unephrasequ’ilsrépétaientfièrementàl’unisson:
«Padishahim,tchoc yacha!»(Longuevieàmonsultan!)
Dans la grande ruelongeantl’immeubleoùnoushabitions,deux sons
différentsattiraientmonattention.
Le premierétaitceluides sirènes des voituresdepompiers:celles-ci
étaientgénéralementtirées par trois pairesderobustes chevaux,roulantde
27
s
s
s
s
s
a
s
a
j
e
s
t
t
sjourcomme de nuitàtoutevitesse.Des coups de claironfusaienten quatre
temps:lepremier assezprolongé se rapprochantde la note«la», lestrois
autrespluscourtsallantcrescendo:
«Ta... tatata.Ta...tatata.»Voulantsansdouteaviser:
«Danger!...Dégagezvitelachaussée!»
Dèsquej’entendaisces sirènes,jem’élançaisàlafenêtreetregardaise n
toussens,essayantd’apercevoirquelquepartunincendieoudelafumée.
Un soir, comme je jetaisuncoupd’œil par la fenêtre avantd’allerm
coucher,jeremarquaiàl’horizon unepetiteboule de feusemblableàun
débutd’incendie.J’enavisaimonpèrequitéléphonaaussitôtàlabrigadedes
pompiers.Ileut la confirmationqu’unénorme incendiefaisaitrage dans le
quartierTatawla oùvivaitune grande communautéarméniennedeclasse
plutôtpauvre.C ’étaientdes maisons en boisetcetincendie fut
incontestablementle plusravageurdel’histoire de la ville.Ildura trois jours
entiers,détruisantplusieurs dizaines de milliers de foyers. Ce soir-là, mon
pèree xprimaàmamèreson étonnementquantàmon sens précoce de
l’observation.
Lesecondsonsefaisaitentendr lanuitetmegardaitsouventév illé :
C’étaient,àintervallesrégulie s, des coups de massettes cylindriques en
bois trèsdurquelaissaienttomber lourdement,enquatre temps, surles
carreaux en basaltedelachaussée, lesveilleurs de nuit.Les deuxpremiers
étaientforts,secsetbiencadencés,lesdeuxderniersrapidesetétouffés:
«TaTatata… TaTa tata.»… Visantsansdouteàavertirlapopulation:
«Dormeztranquilles,nousveillonssurvous. »
Maiscertainementpassurmonsommeild’enfant!...
Dans la grande courdel’immeuble, tousles enfantsserassemblaien
pourjouer,les garçonsàla balle,les fillesàla marelle. Ce dernier jeu
demandaitde l’adresse etunb on équilibre.S ouventlesf illettes lu
incorporaientde multiplessautsàla corde, avec des figuresvariées,exigean
de la prouesse.Jel es observaiss ans entreprendre toutefoislem oindr
essai…
Plustard, en 1916,s’ajoutèrentaux jeux dans lescours des allers-retours
clandestinsenpetitsgroupes de garçons,àl’extérieurdel’immeubleAre
Pacha. Nousfaisions la navette, empruntantle seulmétro quiexistaitalors,
relianten amontle quartierTaxim,avec sesgrandes avenues commerciales,
eten aval le quai duBosphore, justeàl’endroitoùstationnaientlesfiacres
desservantlesdifférentsquartiers de la ville.Nousfaisions cesparcours
gratuitementcar il noussuffisait,pourpasserletourniquetdumétro,denou
courber afin de ne pas l’actionner eten engager le compteur. Ainsidonc,
s’ils se courbaient,l es pauvresg ens pouvaientpassers ans encombre
28
à
s
f
e
t
i
t
r
e
e
etraversletourniquetetprofiter de la compassiondes autorités turques!
Quantàmoi,j’ypassaissanscourbette,àlamanièredupetitPoucet!...
Le but de cesnavettes étaitaussi simple qu’astucieux:alors queles plu
âgés parmi nousmarchandaientavec lescochers le prixde trajetsfictifs, un
garçonnetetmoi-mêmeprofitions de l’inattentiondes cocherspourarracher,
subtilement,quelques crinsdes queues des chevaux,avec lesquelsnos aînés
seconfectionnaientdeslignesdepêcheassezsolides
MonpèreàlamosquéedusultanRéshat
Tousles vendredismatin,mon pèreserendaitàlamosquée privée du
sultan Réshatpourlaprière.Ilemmenaitavec luimon frèreSami, septans
en1916,coifféd’unpetittarboucherouge.
Qu’allaitdonc faire monpèredans cettemosquée?Qu’allaitfaire un
chrétienorthodoxe,lui-même représentantleschrétiens d’Antioche etde
tout l’Orient…àla mosquée?S’il n’étaitpas fanatique, allait-ilprierDieu
lamanièremusulmane
Il suffisaitde voirladispositiondes places,àl’intérieurdelamosquée,
pourendeviner la réponse:aupremierrang,SaMajestélesultan Réshat,à
sa droite, le Grand vizir Talaa Pacha et,justeaux côtés de ce dernier,mon
père, flanquédeS ami... Monp èresetrouvaitlà tout simplementpou
11
souffler lesmotssaintsdel Fatih a àl’oreille duGrand vizir quiignorai
toutdelalanguearabe!
MassacredesArméniensde1915
La présenceduGrand viziràlamosquée étaitdonc protocolaire,non
motivée par la dévotion. Prétendrequeletout puissantTalaatPacha étaitu n
homme fanatiqueé tait,d ’après monp ère, prêcher l’aberration. Il m’
toujours assuré queleGrand vizir n’avaitjamais incitéaumassa re des
Arméniens de Turquie en 1915,m aisq uec ’étaitunc oupm onté,
11
Fatiha:premièredescent quatorze sourates(chapitres) duCoran.
29
c
a
t
a
r
t
?
à
!
sprobablement,par le ministre de la Défense, le damad Enver Pacha,quiétai
aussilecommandantenchefdel’armée turqueetquimultipliaitlesintrigues
contresonchef,toutprotégéqu’ilétaitdepuissancesétrangèresoccultes.
Pourcomprendreles mobilesdumassacre, il suffitde se rappelerqueles
Arméniens de Turquie (Cilicie)étaientlesdescendantsdirectsdes premiers
croisésenOrient.Les croisades étaientmenéespar l’Europe chrétienne don
le but étaitde reprendreleS aintSépulcre aux Turcs. Cesp uissance
étrangères occultes ne devaientpas ignorer tout cela etypuiser le
fondementsdeleurdéterminationvoiléeàe xterminer lesArméniens !…
Surtout queces derniersétaientde ferventschrétiens,capablesdedéfendre
avec vigueurles lieux saintscontre d’éventuelsconquérants. Chaqueannée,
ils se rendaientparmilliers en pèlerinageàJérusalemetétaientreconnu
pourêtredebravesguerriers.
AuministèredelaDéfense
Lesvendredisaprès-midi,mon pèrenousamenait,mon frèreetmoi, au
ministèredelaDéfense. L’édifice étaitentouré d’ungrand ja dinoùl’armée
turquee xposaitlesr écentes armesp risesàl’ennemi. Avantquen ou
n’escaladions,avec monfrère Sami,les marches menantaux bureaux du
ministre Enver Pacha,m on pèren ousf aisaitexécuter le salut militaire
devantces trophées. Pourmoi quiavaitcinq ans, ces gestes symbolisaien
déjàdes sentimentsdeloyautéetde reconnaissance envers la patrie.Sitô
après,j’étaislaissé aux soinsdelagouvernantequiinvariablementmefaisai
faire le tourdujardin,comptantplusieurs entrées auxiliaires. Adjacenteà
l’une d’elles, se dressaitla boutiqued’unfruitier. L’étalage de fruitsexquis
me donnaitl’eauàlabouche chaquefoisq uejepassais... Un jour, ne
pouvantplusretenirmon envie,jedérobai unesuperbe nèfle quejedégustai
furtivement!... Ce fut monpremier vold’enfantetsansdoutelepremier
péchédemavie... Personne ne me soupçonna…P ersonne ne pouvai
supposer une telle audace!Plustardjerepassais, indifférent,devantle
mêmeétalage.
Etaient-celespremiersindicesd’uneconsciencequis’éveillait
30
?
t
t
t
t
s
r
s
s
s
t
tBataillesnavalesdesDardanelles
En juin 1916, ma mère tomba malade après le décès de sondernier-né,
Samia, unefillettedesixmois.Suiteaux conseils des médecins, monpèr
nousinstalla dans une villa,surles hauteurs dudétroitdes Dardanelles,
Tchéné Kalé,d’oùl’onpouvaitvoirlamer Egée se confondreavec celle de
Marmara. Je pouvaisapercevoirles fortins queTurcsetAllemands avaien
construitssurles deuxrivesescarpées dudétroit,dans le but d’interdireàl
flottealliéel’accèsàConstantinople.
Nosjournéesétaientagréableset,denotreperchoir,la vuesurlamerétai
spectaculaire.Nousétions ungroupe restreintde garçons etnos distractions
se limitaientsouventàd es jeux de balle.M aintes fois,n ousé tions
interrompusp ar l’arrivée d’unvieil Arménien dénommé Onik.C elui-ci
vendaitdes gerbes de persilqu’il entassaitdans unvieux panier en osier. Il
étaitpauvrementvêtu et,jenesaispourquelle raison, certains parmi nousl
raillaientbêtement,cherchantàdérobersesgerbes
Ilscouraientderrièreluienchantant
«OnikBeybichebiche,onparameydanos!»
(OnikBeybichebiche(?),dupersilpourdixsous!
Onik passaitde longs momentsavec nous. Etait-il vraimentunvendeu
de persilenquêtedeclients, ou unobservateurmalin,àla sold d’agent
étrangers?Je n’en sais rien. Toutefois, ma mère,entendantnos cris etnos
éclatsderire,venaitsouventàsarescousse,nousgrondantvertementetlu
achetantquelquesbottesdepersil.
Cependant,nos jeux étaientsouventinterrompuspourdes raisons bien
plussérieuses. C’étaientparfois lesnavettes des bâtimentsdelamarin
alliée, quisillonnaientle détroitetquenousaccueillions en ennemis avec
des gestes de mépris.Oubien alors, c’étaientlesp assages du Göben,
croiseurallemand avecses sixcheminées etquiavaitrallié la flotteturqu
dès le début des hostilités:n ousn ousm ettions augarde-à-vouse
présentionsnotresalutmilitaireavec unesalvedehourras!
Bientôt,nousdevions assisteràungrand combathistorique. La flottedes
alliéss’acharnaitàforcerledétroit.Les assautssemultipliaientetlessalves
de la flotteturco-allemande lescontenaient,secondées par lestirs nourris
provenantdes fortins,dissimulésdans lesescarpementsdes deuxrivesd u
détroit.Quedesoirs je regardais, le cœurbrisé,les fortins turcsqueles
Alliésavaientdétruitsdurantla journée, pourles voiràmon réveil, etàm
plusg rande joie, entièrementreconstruitsetcrachantàn ouveauleurs
salves!Ce n’estquebienplustard, lors de mesétudes de géniecivil, quej
compris quec es fortins étaientconstruitsens acs de sableetnon en
pierres!...
31
e
a
t
e
e
i
s
e
r
)
:
:
e
t
a
t
à
e

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.