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Chroniques foetales

De
233 pages
À l'hôpital de la Conception, à Marseille, où Rimbaud est mort, un foetus s'exprime - et s'informe, s'instruit, dispute ! - avant de décider s'il débarquera ou non dans ce bas monde...Tels sont les effets imprévus, et indésirables, d'une expérience de clonage humain. Quoique censément interdite, donc clandestine, la voici ébruitée et aussitôt "peopolisée" par les journaux, radios et télés...Le narrateur arrive bien trop tard pour faire sienne la voix du foetus babillard.
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André Sandral
Chroniques fœtales
Récit tératologique
A l’hôpital de la Conception, à Marseille, où Rimbaud est Chroniques fœtales
mort, un fœtus s’exprime – et s’informe, s’instruit, dispute !
– avant de décider s’il débarquera ou non dans ce bas
Récit tératologique
monde…
Tels sont les efets imprévus, et indésirables, d’une expérience
de clonage humain.
Quoique censément interdite, donc clandestine, la voici
ébruitée et aussitôt « peopolisée » par journaux, radios et
télés…
Le narrateur arrive bien trop tard pour faire sienne la voix
du fœtus babillard.

S’agirait-il d’un conte satirique ?
André Sandral est le frère jumeau hétérozygote
du romancier André-Louis Rouquier. Est-il son
double ou sa doublure ? Il est clair qu’il s’exprime
dans un tout autre registre, moins contradictoire que
congénitalement complémentaire.
Illustration de couverture de l’auteur
ISBN : 978-2-296-57529-5
9 782296 575295
Prix : 23 €
André Sandral
Chroniques fœtales































































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-57529-5
EAN : 9782296575295







CHRONIQUES FŒTALES




























Du même auteur :

La descente de l'arbre, L'Harmattan, 2012.


























André Sandral



CHRONIQUES FŒTALES

récit tératologique






















L'Harmattan






























pour ceux
qui meurent
sans mûrir
et
contre ceux
qui périssent
pourris



































Chapitre 1



i toute fin a sa logique, bien des débuts sont arbi-Straires, il faut s'en faire une raison.

Au grand soir de la St Sylvestre de l’an réputé 1999ème,
l'hôpital de la Conception, à Marseille, dégageait une
odeur soutenue de soufre : n’y mitonnait-on pas un fœtus
moins fœtal que d'autres ?
Hommes et femmes en blanc, oubliant qu'ils étaient
branchés sur l'inconscient collectif — ce peu ragoûtant
ectoplasme — bavotaient leur effarement à l'abri des mas-
ques stériles :
– Ça fait maintenant des semaines que les eaux ont
été lâchées, qu’est-ce qu’il attend ? Le Déluge ? – Et il
cause, c'est tout ce qu'il sait faire ! – Un idiot ? – Oui,
mais surdoué. – Dire qu’il va débarquer là même où
Rimbaud a cassé sa pipe ! – Vous croyez à la réincarna-
tion ? – Reconnaissez que le fait est troublant… – Sûr,
il nous attend au tournant !
Dans le bloc sous haute tension, une parturiente zoo-
mée au plus proche de son intimité évoquait cette toile
de Courbet dite L'origine du monde, mais rasée, expur-
gée de tout soupçon d’animalité primitive.
Et le médecin-chef préposé à la délivrance, Eugène
Quisefit, un obstétricien à la coule, crut humoristique de
dire :
– Ça peut être aussi bien un ange ou une bête...
La sage-femme grommela dans sa barbe :
– Ou les deux à la fois : le diable !
Par réflexe positiviste, le praticien goguenarda :
– A la loterie des mutants, il fallait bien un gagnant
quelque part.
Un mutant ? Le mot courut dans les couloirs, relayé
de bouche à oreille, réexpédié à tous échos, lesté de
questions insolubles :
– Mais il vit de quoi, à la fin ? – De l’air du temps !
– Ses besoins, comment les fait-il ? – En parlant. C’est
un pur esprit !
Un troupeau de pisse-copie assurés d'en avoir vu d'au-
tres, se risquait à des rires gras :
– Le retour d’Arthur ? Galéjade ! En vérité, ecce ho-
mo novus... forcément excessif ! – Adam n'a été qu'un
raté, Dieu-le-Père s'en est mordu les doigts... – A mon
avis, il s’en lave les mains. Sa Création, un boulot bâclé
en six jours ! – Et le marmouset se méfie, il attend, il
coince la bulle... – A-propos de bulle, plus unigenitus,
tu meurs ! – Qui dégonflera la baudruche ?
Et mille autres propos vaseux, oiseux, agglutinés en
rumeur compacte, confuse, jusque dans la morgue glacia-
le où plantonnait le défunt de service ramassé sur la voie
publique.
Un quidam observa, pensif, que cet être extraordinai-
re, mâle ou femelle — en effet, d'une main en éventail, il
dissimulait farouchement son genre et flouait les écho-
graphies — allait naître chez un certain Jean Delêtre :
– Pas de hasard qui tienne, cela relève de l'ontologie
pure et simple !
A ces hauteurs, sa voix s'étouffa d'elle-même.

10 Bien loin de ces vaines querelles, la mère hypothéti-
que, sans autre profession que primipare, belle, radieu-
sement, comme l'est toute femme enceinte jusqu'aux
yeux, Line Delêtre, donc, loin d'accoucher sous X, pour-
vue d'un époux légitime, étalée sur les écrans plats, ou-
vrait grandes ses cuisses molles, piliers du temple naturel
d'où s'échappait à flots une étrange parole :

« Ce cirque, autour de moi, il rime à quoi, pouvez-
vous me le dire ? « L'enfant du progrès », clame l'un. Et
l'autre, furibond : « Ce progrès, on peut s'en passer, il est
plutôt pire que d'autres ! » Me voici malgré moi sujet à
controverses. Si vous vouliez jeter dans l'existence un
pauvre polymorphe pervers, vous ne vous y prendriez
pas autrement. Après l'euphorie d'être, voilà que la dé-
prime monte, je me sens vieux comme le monde ! Vous
espérez des garanties célestes ? Navré, je ne puis les
fournir. Si Dieu existe, il n'en souffle pas traître mot. Je
ne suis personne que moi. Moi tout entier, complet, divi-
sible hélas de maman, ma chère maman héroïque. Dans
quel bocal dort-elle, où sa voix brusquement s'est tue ?
Je me sens si seul pour survivre ! »

Puis, après un silence, comme s'adressant à lui-même :

« O larve humaine, peine ! Remplis, déplie ta peau,
peaufine ton cerveau, accomplis-toi, c'est l'heure ! Non,
pas d'autre méthode que celle de Coué, avec en primeur
un trac fou ! Je vous ai entendus parler d'amour, presque
toujours de façon dramatique, comme s'il s'agissait d'une
issue de secours. Ou d'un arrangement pour faire des
petits qui vivront les terreurs que je pressens. Faut-il être
quelqu'un plutôt que quelque chose ? Faut-il vraiment le
11 vivre, cet instant fatal qu'est la vie ? N'est-il pas temps
d'abolir ce hasard ? Je rêve de redevenir matière à part
entière, répandue dans le vide, invisible et inconnaissa-
ble, aspiré par le même grand trou noir que celui dont je
suis, bien malgré moi, sorti... Car s’il n’existe pas, pour
déployer ma conscience, d'autre réalité que celle que
vous me proposez, me voici sur le seuil d'un cul de basse
fosse. Pourquoi aurais-je envie d'y être précipité ? C'est
un droit, je veux bien, que vivre, mais serait-ce aussi un
devoir ?
Comment ? Que dites-vous ? « D'où diable tire-t-il
ces horreurs ? » Mais de vous, bien évidemment, de vous
qui bavassez à tort et à travers, qui semez à tous vents vos
vague à l'âme, qui vous videz vainement de vos vies.
Vous m'avez distrait de mon rien et instruit sur le vôtre, à
mort ! Et je devrais me taire pour me concentrer davan-
tage sur cette corvée véritable qu'est la venue en ce bas
monde ? Vous vous demandez « d'où ça parle » ? Mais
de moi, de moi seul ! J'en ai marre de la boucler, est-ce
bien clair ? Neuf mois à temps plein, j'ai ma dose !
Quand je pense qu'ils ne me seront pas comptés pour la
retraite ! Branchez vos machines espionnes, vous allez en
ouïr de bonnes. Aujourd'hui, je suis enfin prêt, fin prêt.
Encore un ahan pour maman ! »

Dans le même hôpital, un patient de série, Albert Fai-
tout, écrivailleur en chômage technique — on venait de le
soulager d’un adénome prostatique — regagna son lit de
douleur, sa radio, son ordinateur portable, son magnéto-
phone de poche et sa télé, ces outils désormais indispen-
sables non seulement à toute information récréative mais
à la création la plus élémentaire.
12 Las, il se trouva incapable d'ordonner une seule phra-
se, sauf celle-ci, qu’il garda pour lui-même : « Une sonde
fichée dans le kiki, ça n'aide pas à s'exprimer. »
Sa radio de chevet transmettait en continu, en même
temps que la voix prénatale, la trémulation collective
provoquée par l'événement. Par qui ce fichu fœtus-là
avait-il été sélectionné ? Par Dieu ? Par la Nature ? Etait-
il le produit soudain d'une incubation millénaire de l'es-
pèce ? Ou bien, plus prosaïquement, devait-il sa singula-
rité époustouflante à un laborantin secouant par inadver-
tance un cocktail explosif de spermes ?
Selon des sources non autorisées — transmises par ce
téléphone que l'on dit abusivement « arabe » alors qu'il
est universel — il ne s'agissait pas du produit d'un coït
conjugal normal, bref de routine...
Notre homme de plume gloussa :
– Peu importe d'où il débarque, ce lardon fantasma-
gorique ! Sans nul doute un bluffeur, un esbroufeur, qui
se soulage avec des mots, faute de mieux. En somme
mon semblable, mon frère, pas hypocrite pour deux
sous. Merde, là où il est, il faut tout de même le faire !
Un enfançon allait surgir qui, avant tout pipi/caca, fai-
sait travailler ses méninges, laïussait à bride perdue sans
s'en laisser ni conter ni compter.
Recouché entre parenthèses, le narrateur en espérance
soupira d'aise :
– Il y a là de quoi recharger la batterie de l'imagina-
tion, relancer le moulin grippé de l'utopie sans que l'on
puisse m'accuser de science-fiction gratuite. Et qu'ai-je à
faire d'arguties théologiques ? Elles sont désormais
obsolètes. Pour une fois au cœur de l'action, je ne
laisserai pas ce Verbe s'envoler, j'en tirerai un best-seller
de plage.
13 Il mit donc son magnétophone en branle :
– Ce chiard, qu'il se déballonne ! Cette oralité brute,
quasiment anale, je la ferai mienne, majeure. Ecrire, c'est
reformuler, l'écrivain se tait pour mieux dire.
Soudain, minuit carillonna, explosa en feux d'artifice,
les systèmes électroniques affichèrent tous l'an 2000. Pas
le moindre bug signalé.
Juste au douzième couac, le momichon invisible à l’œil
nu énonça à l’emporte-pièce cette question fondamentale
à laquelle nul être un peu sérieux n’a jamais su répondre,
sauf par des hypothèses, même après des années d'usage
de ce qu'on nomme « l'existence » :
« Putain de moi, qu'est-ce que je viens foutre ici ? »
Un gros malin toussa :
– Un siècle est mort à l’instant même… Que dis-je ?
Un millénaire !
Cet imbécile, fasciné par la date, soudain ronde de
trois zéros, se trompait d’une année. Il était loin d'être le
seul. A toujours se croire en avance, à prétendre tout
maîtriser, voilà bien où on en était.












14 Chapitre 2




lbert Faitout décida de relire un de ses brouillons à A tout va. Belle occasion de le parfaire et, peut-être, de
le caser, ne fût-ce que dans une revue littéraire promise à
l'extinction prochaine. Ses cogitations ne tournaient-elles
pas déjà autour du pot aux roses ?
« Pour ce qui est de donner du temps au temps, l'espèce
humaine ne s'en est pas privé. Mais, tout dernièrement,
moins sûre de son élection par la providence ineffable, elle
a forcé sur les cadences au point de les rendre infernales.
Pour que l'Occident conserve la tête du relais de l'Evolu-
tion, il ne fallait rien moins qu'une révolution. Celle-ci
serait postindustrielle ou ne serait pas… »
Il se sentait élu pour se faire le truchement critique de
l'être babillard qui, embusqué en chien de fusil dans le
tréfonds d'un ventre protecteur, tirait dans tous les coins,
avant même d'avoir une ombre, des salves de libération :

« Oui, je vais émerger, j'émerge, j’ai nagé nu vers le
bout de ma nuit. Immonde vacherie de voyage sur place !
Non, il n'a pas suffi que je m'extirpe de cette membrane
plastique où je me suis trouvé empaqueté, comme un
cadeau ! Enfin au sec, je suis un orage électrique de
phrases. C'est le fond de l'air qui veut ça : votre oxygène
est saturé de mots, il suffit de le respirer pour les capter
et les enregistrer. Et que je les répète vous étonne ? Jeu
d'enfant, après tout, lequel ne s'y adonne ? Tiens, me
voilà en train de rimailler... Bon, laissons la littérature,
cette activité prélogique... et c'est pourquoi, peut-être,
elle me démange si fort... Vous tous, qui m’attendez, au-
riez-vous perdu la mémoire de votre parcours prénatal ?
Mes pareils se taisent, me dit-on ? Par prudence, proba-
blement, juste histoire de voir venir. Courageux mais pas
téméraires ! Ou bien ils sont très lents à l'allumage. En
tout cas, pour moi, c'est tout vu, je suis parti au quart de
tour et je n'ai ni honte ni trouille. Je pourrais même vous
aimer, pour si peu que vous y mettiez du vôtre. L'amour,
si je vous ai compris, reste un luxe, mais gratuit et non
imposable. Mais vous tous, sauf maman, vous me le refu-
sez ! Je puis aussi bien vous haïr. Non, je ne suis pas
agressif. Je veux simplement rappeler que, à l'âge que
j'ai, non homologué sur vos tablettes, sinon médicales, et
tout avorton que je sois, vous ne pouvez plus me passer
aux profits et pertes sans commettre un crime de sang.
Trop tard, j'en suis navré, il fallait y penser plus tôt ! Me
voilà bel et bien formé et informé, vous êtes forcés de me
prendre. De me prendre comme je suis. Certes, cela au-
rait pu commencer mieux. N'aurait-il pas suffi que vous
m'admiriez quelque peu ? Je préférerais des vivats à ces
conciliabules lourds d'arrière-pensées, à cette mise en
scène médiatique fébrile. Certains sont jaloux, je le sens,
ils ne me laissent rien passer. Pourquoi cette animosité ?
Parce que je suis réussi au-delà de toute expression ? Ou
bien, si sûrs d'eux-mêmes, si fiérots d'en avoir bavé pour
parvenir, redoutent-ils d'être placardisés plus que je ne le
suis moi-même. Vais-je les remettre en question ? Non, je
ne suis en rien un extra-terrestre sournois, implanté gé-
nétiquement. Allons, gardez les pieds sur terre ! Mais
devrais-je y venir à deux genoux, mains jointes, bouche
en cœur ? Ne comptez pas sur moi pour un acte de
contrition. Qu'avez-vous à me reprocher quand je n'ai
16 encore rien fait ? Je ne suis pour rien dans ce cirque, je
n'ai pas eu le loisir de choisir. Mon exhibition volubile
me rendrait-elle, à la lettre, « insortable » ? Bien parler
serait faire mal ? Dans tous les cas, si ça écorche vos
oreilles, ça lubrifie ma langue, ça délie mon esprit ! Je me
suis laissé dire que votre révéré docteur Freud appelait
tout bébé « Sa Majesté ». Pour autant, je ne me crois pas
de droit divin. Je me sais petit d'homme — et de femme,
fifty-fifty. Car que serais-je sans maman, ma belle porteu-
se ? Un petit nuage de sperme hâtivement dilapidé,
comme il en est tant chaque jour. Donc, réfléchissons,
voulez-vous ? Je ne suis pas seulement le produit bien
fini de papa/maman réunis, je suis fait de vous tous, je
vaux au moins chacun de vous, oui, tant que vous soyez.
Si j'ai, sous mes pieds nus, un sacré chemin à m'ouvrir
— que je pressens plus malaisé que celui qui a conduit
Jésus à la Passion — je fais déjà partie de votre foutue so-
ciété. Je prétends m'y inscrire au pied levé. Quelle que
soit ma différence, que cela vous plaise ou déplaise, j'exi-
ge le respect de ma liberté d'expression. N'est-elle pas
inscrite dans la Constitution ? »

Emporté par le vent de ce discours, Albert Faitout,
narrateur très éventuel, se découvrait dans une forme
rare :
– Par bonheur, cet animalcule ignore l'écriture, ça
me laisse un bon tour d'avance... Les paroles s'envolent,
les écrits restent !
Mais qu'y ajouter ? Des virgules ?
Il sentait son cerveau au bord de l'implosion.



17
































Chapitre 3




l était maintenant 1h du matin. Un cordon de pom-I piers contenait, non sans mal, les malades et les blessés
en séjour à la Conception, haves, fiévreux, surgis comme
des morts au grand matin de la Résurrection. Et tous de
bombiller dans la langue vulgaire :
– Un prophète ? – Mon cul ! – Vous êtes sûrs que
la mère est en cloque ? Il y a tant de simulatrices qui ne
rêvent que d'un congé... – La Sécu a bon dos, son trou
ne peut que se creuser... – Un envoûtement, je vous
dis…
Car déjà leurs propos dégénéraient.

A l'abrupt d'une page vide, le narrateur non garanti
fut saisi de vertige. La souris frémissait sous sa main
chaude. Et, babines ourlées, elle intima : « Clique, clique,
crétin ! Vive l'émulation et la libre entreprise ! »
Et il frappa comme s'il était habité :

« Dans le chaos en train de s'établir, quelques-uns, aussi
rares que des cheveux sur une caboche irradiée, s'acharnent
à prêter un sens au destin collectif, si minable et intermi-
nable. Mais leur cerveau-miroir ne les renvoie plus qu'à
eux-mêmes, risiblement déformés, dupliqués, cherchant en
vain une issue de secours à leur labyrinthe de poche. Cer-
tains sont ramenés aux automatismes commodes de la poé-
sie dite pure, plus hermétique qu'un coffre-fort dans un
paradis financier. La plupart, abrités de ces excès, se soula-
gent aux moindres frais dans la certitude immédiate des
avantages matériels qu'assurent l'énergie domptée à domi-
cile et les transports motorisés. Même s'ils ont cessé d'y
croire, un lieu commun reste filigrané dans les plis de leur
conscience : « On n'arrête pas le progrès ! » A la fois né-
griers et esclaves d'eux-mêmes, ils feignent d'ignorer qu'ils
se sont soumis corps et âme, autant dire pour trois fois
rien, aux impératifs du marché. »

Albert Faitout suspendit là ses mains rhumatisantes :
– Bien joli, mon coco, les idées générales, mais ne
perds pas d'ouïe ce qui se trame ici : plus qu'un fait di-
vers, à coup sûr !
Il mit alors son ordinateur en veilleuse, contrôla le
magnétophone, ralluma l'image télé de Line Delêtre en
carafe.
Le docteur Quisefit venait de raccrocher sa blouse et
luttait, énervé, contre ses gants affreusement collants :
– Il n'y a pas la moindre urgence. Ce petit sagouin...
– Ou sagouine, qui sait ? intercala la mère, toujours
très attentive au respect de son sexe.
D'un geste mandarinal, l'obstétricien balaya l'objec-
tion :
– Jusqu'à la preuve du contraire, le masculin englobe
la totalité de l'espèce, c'est une question de grammaire, et
la grammaire est au-dessus de tout, les dictateurs les plus
délirants s'y rangent... De plus, pour compenser les per-
tes, inégales dès la couveuse, il naît plus de garçons que
de filles. On peut dire que, l'un dans l'autre, la nature est
plutôt bien faite, mieux faite encore quand on l'aide.

Le fœtus, de sa voix de tête, ricana :
« Grand merci, vous êtes sympas ! »

20 Le médecin grinça :
– Une tête d'œuf, on dirait. Et même, une tête de
nœud ! Une fille digne de son sexe attendrait qu'on lui
donne la parole ! Puisque cela l'amuse, il peut bien main-
tenir sa dextre en guise de feuille de vigne. S'il veut réus-
sir sa sortie, il faudra bien qu'il en rabatte. Je l'attends,
brut de décoffrage !
Et, tourné vers son staff sur le qui-vive :
– Il finira par avoir la pépie... Pour ma part, je vais
me refaire. Quand cet olibrius se trouvera coincé dans le
col du fémur, euh... de l'utérus... il sera trop heureux de
se livrer à moi. Il n'y a pas de risque zéro, et il le sait.
Impavide, la sage-femme tira un drap immaculé sur le
bas-ventre locuteur tandis que, chez Albert Faitout
— narrateur en souffrance mais en espérance — l'enregis-
treur de haute fidélité ne perdait pas même un silence de
l'irrépressible verbiage :

« Vous aimeriez savoir le fin mot de l'histoire... Pour
un peu, on croirait que vous n'êtes pas passés par là. Vo-
tre mémoire est-elle donc si courte ? Parce que vous êtes
français ? Mais bon, puisque vous aimez les récits, va
donc, griot, agite tes grelots ! Je crois savoir que chez
certains peuples d'Afrique, les bébés, sinon les fœtus,
représentent les grands ancêtres. On les vénère comme
tels. C'est vous dire que j'ai du répondant !
Comment tout commença, je m'en souviens comme si
c'était hier... A cette époque, mon corps se recouvrait de
ce duvet que vous appelez « lanugo », puis d'un enduit
gras, le « vernix ». J'éprouvais une douce jouissance à me
peloter à pleins doigts, et il me semblait me suffire... Sans
des illusions de la sorte, quel embryon tiendrait le coup
21 un seul jour ? Certes, j'aimais maman et elle m'aimait
tout autant, elle me voulait. Parce que c'était elle, parce
que c'était moi. D'un amour toujours au contact, payé en
espèces liquides que nous fabriquions l'un et l'autre et
que nous dépensions en circuit fermé permanent... Etre
aimé est un bien, aimer est une jouissance. Mais, pour en
être sûr, il faut pouvoir non seulement le sentir mais le
dire ! Et cela resta impossible — un songe fou ! — jusqu'à
cette nuit mémorable où maman rêva très longtemps en
émettant des sons qui, semblait-il, s'orchestraient drama-
tiquement, signifiaient à l'évidence des choses d'elle très
profondes et qui cependant m'échappaient. M'échappe-
raient-elles toujours ? Puis un cri, déchirant, qui me pro-
jeta nulle part, m'arracha au check-up des circuits im-
primés dans ma matière grise. Et j'eus le sentiment qu'un
vent de raison se levait, m'emportait dans une spirale
inverse de la sienne, plus terrifiante que bénéfique.
Là-dessus, elle retrouva son calme. Ce n'était qu'une
fausse alerte, un cauchemar peut-être. La peur bleue
d'accoucher d'un loup-garou, d'un moinillon bourru ?
Rien de tel pour me replonger dans l'angoisse métaphy-
sique : on peut être n'importe qui, pis encore, le devenir.
La plupart d'entre vous en savent quelque chose... C’est
alors que je lui ai soufflé : « M'aimes-tu, maman, m'ai-
mes-tu ? » En fait, plongé dans le liquide amniotique
comme je l'étais, corps et biens, lémurien nageant dans
ma nuit, encore spectral pour moi-même, je ne proférais
rien que des vagissements obscurs et inaudibles. Mais
mon cœur battait la chamade, mon émotion surexcitait
ma langue. Comment mieux m'exprimer ? Pour en arri-
ver au langage, devant moi une longue draille étroite,
serpentine. Oui, je voulais bien vivre, mais à condition de
me dire mieux que par des cris et des pleurs. N'étais-je
22