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CHUTE DE JACQUES COEUR

De
214 pages
L'auteur se base sur des documents authentiques d'archives pour montrer comment l'affaire de Jacques Coeur dont la prodigieuse réussite était entachée de pratiques illicites, alors que la Guerre de Cent ans s'achevait et que Charles VII procédait à une vaste opération de remise en ordre du Royaume, devint une véritable affaire d'Etat du XVe siècle, gérée de près par le Roi.
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Légende de couverture Contrairement à d’autres membres moins connus du Conseil de Charles VII, comme le Chancelier Guillaume Jouvenel des Ursins, ou le Trésorier Etienne Chevalier, tous deux clients du peintre Jean Fouquet, aucune représentation authentique de Jacques Cœur ne nous est parvenue. Il faut nous contenter de figures apocryphes. Dans cette étude pour la réalisation d’un billet de la Banque de France émis en 1941, le peintre Lucien Jonas a réussi à proposer un portrait permettant d’évoquer des éléments majeurs de la personnalité de l’Argentier, que résume bien sa devise, «A vaillants cœurs rien d’impossible» : • L’énergie et la détermination qui ont prévalu, lorsqu’il s’est agi d’ouvrir la voie à ses galées vers l’Orient méditerranéen dominé par les Génois et les Vénitiens. • L’habileté, qui lui a permis en une dizaine d’années seulement, de se hisser au plus haut dans la faveur du Roi et d’acquérir - souvent à bon compte - une série impressionnante de biens fonciers.

Pour Christiane, A la mémoire de Lucien Guilhot

AVANT-PROPOS

Cet ouvrage consacré au procès de Jacques Cœur et à ses conséquences procède essentiellement de la recherche et de l’exploitation de textes originaux, dont certains inédits de grande importance. Ils s’avèrent d’autant plus précieux que selon Georges Duby “les documents dont disposent les médiévistes sont comme les épaves surnageant d’un complet naufrage”(1). Cette formule s’applique parfaitement aux traces authentiques laissées par Jacques Cœur. L’insuffisance documentaire qui a longtemps rendu difficile tout travail le concernant s’explique par plusieurs circonstances : l’Argentier écrivait peu et dès la nouvelle de son arrestation, des lots importants de documents furent dissimulés par ses commis et mis à l’abri hors du Royaume. Par ailleurs, les malheurs des temps ajoutèrent encore à cette pénurie : Grand Incendie de Bourges en 1487 et, en 1871 destruction de la Cour des Comptes où une partie de ses pièces de comptabilité était conservée. Cette insuffisance explique la naissance d’un courant légendaire et la persistance d’interprétations ésotériques, ainsi que l’altération de la qualité historique de très nombreuses biographies qui lui ont été consacrées jusqu’à une date récente : le champ était libre pour l’imaginaire et les récits correspondant au goût pour les épisodes hauts en couleur d’un destin romanesque. S’alignant sur une sorte de vulgate constituée au XVIIIe siècle, nombre de livres pèchent ainsi par beaucoup d’approximations et d’anachronismes, dont certains sont restés tenaces, comme la confusion de la fonction d’Argentier du Roi avec celle de ministre des finances. Les études universitaires, elles, se comptent sur les doigts de la main. En effet, il aura fallu de longues et patientes recherches pour retrouver la trace de pièces d’archives permettant d’approcher

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le personnage au plus près. À cet égard, une avancée décisive a été réalisée avec la publication en 1952-1953 du Journal tenu quotidiennement pendant quatre ans par le Procureur Général Jean Dauvet, chargé du séquestre et de l’adjudication des biens de Jacques Cœur(1). C’est dans l’exploitation systématique de cette mine de renseignements que les historiens ont pu trouver aujourd’hui les éléments d’une étude, qui fait apparaître l’Argentier comme un personnage complexe, certes commis du Roi, exploitant les facilités que lui procure l’accès aux ressources de la fiscalité royale, mais aussi l’homme d’affaires infatigable, aux multiples activités et aussi le patriote que le sort du Royaume ne laissait pas indifférent. Tout comme pour ses entreprises, ces remarques valent pour son procès. Les pièces originales en sont perdues et les copies remontant au XVe siècle comme le manuscrit 126 de la collection Godefroy (Bibliothèque de l’Institut de France), peu nombreuses. Pour étoffer la documentation et toucher de plus près à la réalité du passé que ne l’ont fait les chroniqueurs de l’époque, il fallait prendre appui sur de nouvelles sources, inconnues jusqu’ici ou restées inexploitées. Ce fut le cas avec un cahier proche de l’original reproduisant le compte-rendu des derniers interrogatoires de Jacques Cœur à Tours en 1453 et avec des pièces authentiques, les registres d’audience de la Cour du Trésor à Paris, contenant les procès-verbaux d’adjudication des biens immeubles ayant appartenu au condamné. Notre étude accorde une place majeure à cet apport documentaire et prend en compte les avancées de la recherche dans deux domaines : la connaissance des circonstances dans lesquelles Agnès Sorel décéda(2) et la compréhension des suites qui furent données à cette disparition dans l’entourage de Charles VII(3). Pourquoi un procès criminel intenté à l’Argentier du Roi, comment a-t-il été conduit, telles sont les principales interrogations que suscite la chute brutale de Jacques Cœur condamné à la peine capitale le 29 mai 1453. Sur la nature du procès que nombre d’historiens - encore récemment - ont qualifié d’inique, de parodie de justice, la documentation maintenant disponible permet d’apporter des

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précisionsincontestables:lesconditionsdedétention,d’interrogatoire et de recherche de la vérité par le recours à la torture, constituent autant de caractéristiques de la procédure inquisitoire. La désignation par le Roi de commissaires chargés de l’instruction signifie par ailleurs que le Souverain a exercé son droit de justice retenue. Par contre, les causes profondes de l’élimination d’un homme parvenu à l’apogée de sa carrière ne se laissent pas identifier aussi facilement. En quoi l’Argentier a-t-il été l’artisan de sa propre chute ? Quels poids respectifs accorder aux intrigues de la Cour et à la coalition des marchands rivaux qui la précipitèrent ? Peut-on évaluer jusqu’à quel degré leurs accusations étaient fondées ? Comment caractériser les motivations de Charles VII faisant condamner un homme de confiance ? Sur tous ces points, comme aussi à propos des engagements financiers de Jacques Cœur au profit du Trésor royal ou encore le maintien de ses liens avec ce fils rebelle qu’était le Dauphin Louis, les documents apportent partiellement des éléments de réponse ou des confirmations ; mais ils comportent également des lacunes rendant nécessaire la formulation d’hypothèses.

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I LES PRINCIPAUX ACTEURS DU PROCÈS

1451 : “Le très victorieux Roy de France, Charles septième de ce nom”(1)

Lorsque commença le procès de Jacques Cœur avec son arrestation le 31 juillet 1451, c’est bien le Roi lui-même qui apparut comme le véritable responsable de l’accusation avec l’imputation immédiate de crime de lèse-majesté signifiée à l’Argentier. Le choix de la procédure avec le recours aux droits éminents de la justice retenue correspondait à cette volonté. L’instruction ne fut pas confiée à des magistrats du Parlement de Paris, mais à des membres de la section judiciaire du Conseil royal et à des commissaires. Pendant tout le déroulement du procès, l’implication directe du souverain ne se démentit pas et en raison de ses déplacements, l’accusé fut ainsi détenu de château en château, Taillebourg et Lusignan au moment de la première campagne de Guyenne contre les Anglais, Maillé, Chissay et Tours de l’hiver 1451-1452 au printemps de 1453, puis à nouveau Lusignan en raison de l’ouverture de la deuxième campagne de Guyenne. De même, la prolongation jusqu’à la fin de l’hiver 1452 -1453, des délais accordés en juin 1452 pour produire des justifications, s’expliqua par les évènements de Guyenne qui, après la reprise de cette province par les Anglais (octobre 1452), absorbèrent jusqu’au printemps de 1453 toute l’activité de Charles VII. C’est un Roi au prestige encore rehaussé par la succession des victoires de ses armées - le 15 avril 1450 l’écrasant succès de Formigny avait fait oublier le désastre d’Azincourt - qui de Taillebourg, suivait après la prise de Bordeaux le 30 juin, la marche de Dunois vers Bayonne, dont la capitulation le 20 août allait marquer la fin de l’occupation anglaise en Aquitaine. Dans l’imposant 13

portrait peint par Jean Fouquet entre 1445 et 1451, tout autant que l’image réaliste d’un homme “veule et las”(1), c’est bien l’effigie d’un souverain victorieux dont l’ampleur du buste et la carrure élargie soulignent la puissance, qui est représentée sous l’inscription conçue en étroite relation avec le tableau. À la gloire de ses armes, le souverain lie un souci de réforme et de remise en ordre du Royaume, auquel depuis les ordonnances sur l’armée (1445 et 1449), l’instauration du caractère permanent de la Taille et des Aides à partir de 1446, ainsi que la fixation des règles pour la comptabilité publique (1443), il a donné une vigoureuse impulsion. De son côté, la réformation de la justice amorcée en 1446 aboutit en 1454, avec l’ordonnance de Montils-lès-Tours, à la promulgation d’un code de procédure très complet. Faisant alors le récit de la fin de la Guerre de Cent Ans - période pendant laquelle la justice dans le Royaume avait été “moult abaissée et opprimée” - le Roi exprimait sa volonté “eu égard aux grandes grâces que Dieu lui a faites” de pourvoir ses sujets de bonne justice “sans laquelle il ne peut y avoir durée ni fermeté aucune”.(2) Dans ce contexte, le début de la réanimation des échanges, avec l’apaisement du conflit franco-anglais, ne pouvait pleinement être mis à profit par Jacques Cœur, puisque dans le même temps, la volonté de réforme de l’administration royale dont Jean Jouvenel des Ursins, évêque de Laon, avait établi le programme en 1445 (3), allait contrarier bien des pratiques illicites dont l’Argentier était coutumier. C’était particulièrement en Languedoc que sa situation risquait fort d’être fragilisée. Depuis son arrivée dans la province dans les années 1440, les abus - fiscaux et financiers surtout - n’avaient pas cessé comme s’en plaignaient dans des doléances réitérées les États de la province et un témoin montpellierain entendu lors de l’instruction du procès, Etienne Péronne qui affirmait que “le pays a été fort appauvri depuis la venue dudit Jacques à cause des charges plus grandes du double qu’elles n’étaient auparavant” (4). Jacques Cœur, agissant en marge des règles que la monarchie s’efforçait d’imposer, avait donc largement pris sa part à ces excès. Par ailleurs la proximité escomptée de l’issue favorable

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des combats rendait moins pressants les besoins de la Couronne et moins indispensables les fonds que depuis dix ans il s’était chargé de collecter. Le tout rendait possible la promotion d’autres ambitieux pour peu - et ce fut le cas après le décès d’Agnès Sorel dont la protection était acquise à Jacques Cœur - qu’un autre clan s’introduisit dans les faveurs du Roi, au moment où l’influence angevine déclinait à la Cour après le départ pour la Provence, en février 1447, du Roi René, autre soutien de l’Argentier. Parmi ceux qui gravitaient autour de la nouvelle favorite du Roi depuis l’hiver 1450-1451, Antoinette de Maignelais, figuraient un vétéran, ancien compagnon de Jeanne d’Arc, Antoine de Chabannes, Grand Panetier de France et un jeune écuyer “net et de bonne taille” (G. Chastellain), Guillaume Gouffier, qui faisait merveille dans les épreuves des “pas d’armes”, ces joutes théâtralisées particulièrement appréciées par l’aristocratie de Cour. En sa personne, se trouvaient rassemblées toutes les composantes dont la réunion correspondait à la définition du favori évoluant dans l’entourage proche du Roi et auquel on commençait à donner vers le milieu du XVè siècle le nom de “mignon”. Issu de la petite noblesse poitevine, Guillaume Gouffier(1) avait connu la Cour d’Anjou où avait été élevé le futur Charles VII et il se présentait comme un jeune gentilhomme - il vécut jusqu’en 1495 - de belle apparence, à l’aise aussi bien dans les divertissements de Cour que dans la pratique des armes. Admis dans l’intimité du Roi dont il était le confident, il avait su se ménager les bonnes grâces d’Agnès Sorel auprès de qui il fut attaché à la fin de 1447 et dont il fut l’un des co-exécuteurs testamentaires. Au moment où s’engageait le processus conduisant à la chute de Jacques Cœur, il était au plus haut dans la faveur du Roi, siégeant au Conseil du souverain et admis dans les rangs de la haute noblesse par un mariage avec la nièce de l’Amiral de France, Jean de Bueil (avril 1451). Homme de Cour accompli, il avait pu faire apprécier ses qualités de combattant à l’occasion de la campagne de Normandie à laquelle il avait participé comme Ecuyer d’Ecurie et à l’issue de laquelle il avait été récompensé en 1450 par l’attribution

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d’une seigneurie en Rouergue. Un mois avant l’arrestation de Jacques Cœur, en juin 1451, son statut de fidèle serviteur de Charles VII avait évolué vers un rôle d’agent de l’autorité royale avec sa nomination à l’office de sénéchal de Saintonge. Installés près du pouvoir, Guillaume Gouffier et Antoine de Chabannes n’allaient pas tarder à nuire à Jacques Cœur et figurer parmi les principaux protagonistes de son procès, le premier dans le sillage du Trésorier royal de Toulouse, Otto Castellani, le second comme geôlier de l’Argentier et acquéreur de l’impressionnant ensemble foncier constitué par celui-ci en Puisaye. À la fin de juin 1451, la conjoncture avait donc évolué défavorablement pour Jacques Cœur et l’ingratitude notoire du Roi aidant, il n’était plus à l’abri de poursuites comme celles qui, à l’instigation entre autres de Guillaume Gouffier, venaient de s’achever sur la condamnation (biens saisis, 60 000 écus = 82 500 livres t.(1) d’amende) d’un de ses compatriotes et amis, Jean Barillet, conseiller du Roi et receveur général des finances.

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Juin 1451 : Sire Jacques Cœur, Monseigneur l’Argentier du Roi

Venu à la suite du Roi au château de Taillebourg, Jacques Cœur n’était pas sans ignorer les rumeurs qui couraient depuis un an et qui le mettaient en cause à la suite du décès prématuré d’Agnès Sorel. Au même moment, il avait vu de près la justice royale s’abattre sur de grands officiers de la Couronne et conseillers du Roi, accusés de malversations. Dans la chute de Jean Barillet, dont la seigneurie d’Oiron en Poitou était passée après sa condamnation entre les mains de Guillaume Gouffier, un autre de ses amis avait été entraîné, le familier du Roi René et bailli de Touraine, Bertrand de Beauvau. Pour des raisons semblables, à l’intérieur même de la Maison du Roi, le Grand Maître de France, Charles de Culan faisait lui aussi l’objet de poursuites. Face à la montée des périls, Jacques Cœur avait choisi de faire bonne figure. À la veille de son arrestation il avait envoyé à Bourges son homme de confiance, le notaire-et-secrétaire du Roi, Jean Thierry apportant à son épouse et à son fils Jean, archevêque de la ville, une lettre par laquelle “il escripvoit que son fait estoit aussi bon et estoit aussi bien envers le Roy qu’il avait jamais esté, quelque chose que on en dist”(1). Il se sentait fort de sa richesse qui faisait de lui l’homme d’affaires le plus important de notre Moyen Âge, avec la gestion de monopolesdansdessecteursd’activitésparticulièrementfructueux:la fourniture du grand marché de luxe représenté par la Cour du Roi (Argenterie de Tours), le trafic du sel le long du Rhône (Compagnie fermière), le commerce entre le Royaume et la Méditerranée orientale (les “Galées de France”). Il comptait sur les soutiens et les protections que cette fortune pouvait lui garantir auprès des personnages les plus puissants de l’époque. Charles VII, un de ses débiteurs, avec lequel il avait un compte particulier(2), avait toujours su jusque là récompenser les services

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qu’il lui avait rendus. Ainsi la participation, en tant que Maître de la Monnaie de Paris, aux mesures d’assainissement de la circulation monétaire devenues indispensables en 1436 (retrait des mauvaises pièces, frappe d’un nouvel écu) lui avait valu son accession à l’Argenterie en 1438 ; un peu plus tard, en 1441 - année de son anoblissement(1) - son envoi en tant que commissaire du Roi aux États du Languedoc lui avait donné la possibilité d’entreprendre ses opérations commerciales dans cette province et en Méditerranée ; membre du Conseil du Roi depuis 1442(2), son implication pour le compte de la monarchie française dans la politique complexe de la République de Gênes (1445-1447) avait favorisé le développement de ses activités maritimes et sa mission d’enquête sur les péages du Rhône en 1446, avait été rapidement suivie de l’attribution de l’office de Visiteur Général des gabelles en 1447(3). Surtout sa contribution par une aide très précieuse à la fourniture d’équipements militaires et au financement de la guerre contre les Anglais (275 000 livres t. à l’occasion de la campagne de Normandie, achat de la reddition de la garnison de Cherbourg ; 80 000 livres t. lors des opérations alors en cours en Guyenne) lui avait permis d’accéder aux tout premiers rangs de l’entourage du Roi. Moins de deux ans après ce grandiose évènement, il gardait le souvenir de cette journée triomphale qui l’avait vu le 10 novembre 1449 entrer dans Rouen reconquise avec le cortège royal. Immédiatement après les grands noms du Royaume et les grands princes, le Roi René et son frère le comte du Maine, le comte de Clermont, gendre du Roi, Charles de Culan, Poton de Xaintrailles, Maréchal de France, le Chancelier Guillaume Jouvenel des Ursins et précédant de peu le monarque, il chevauchait en compagnie de Jean d’Orléans, comte de Dunois et du sénéchal de Poitou, Pierre de Brézé. Ces trois derniers avançaient dans un appareil somptueux, chacune de leur tenue valant près de 1 300 livres t. Monseigneur l’Argentier était vêtu d’une jaquette de velours violet fourrée de martres et la housse de son cheval arborait la croix blanche, enseigne des Rois de France, sur un tissu de satin cramoisi(4). Au-delà du Royaume, auprès de la Cour pontificale, du Roi d’Aragon et du Roi René, Jacques Cœur s’était également ménagé 18

de hautes relations et des soutiens précieux qui ne lui firent pas défaut ultérieurement pendant le procès et à l’issue de celui-ci. Dans un premier temps, son frère, Nicolas, procureur du Roi auprès du Pape de 1438 à 1443(1) avait sans doute été à l’origine des premières mesures de dérogation pontificale à l’interdiction du trafic avec les Infidèles. Profitant d’abord des bonnes relations établies entre Charles VII et Eugène IV, par ailleurs lié au Roi René, l’Argentier avait obtenu au moins à partir de 1445 les autorisations d’exportation qui lui étaient nécessaires. D’abord limitées dans le temps, elles furent élargies en 1448 sous le pontificat de Nicolas V(2), sans restriction de durée, ni de nombre de navires et étendues au transport des pèlerins à Jérusalem. Là encore, ces mesures venaient récompenser les efforts de Jacques Cœur, acteur du proche dénouement de la crise de l’Église, aboutissant au printemps de 1449, avec le retrait de Félix V à la fin d’un schisme qui durait depuis 1440. Le grand succès de la magnifique ambassade à Rome, dont il fut l’ordonnateur dans l’été 1448 pour faire obédience au Pape Nicolas V(3), l’audience chaleureuse accordée par celui-ci et l’amitié avec laquelle il traita l’Argentier tombé malade, illustrent la qualité de la faveur dont il bénéficiait auprès du Souverain Pontife, son protecteur et peut-être même son bailleur de fonds (100 000 ducats = 85 000 livres t.), selon une rumeur démentie devant le Consistoire le 16 mars 1455 (4) ; on sait que, de ce lien privilégié, subsiste encore aujourd’hui une marque éloquente avec les armes de ce Pape visibles au tympan de la porte d’entrée de la sacristie offerte par Jacques Cœur au chapitre de la cathédrale de Bourges. Tout aussi nécessaire au succès de ses entreprises maritimes, cette fois-ci en Méditerranée occidentale, dominée par la Couronne d’Aragon était, comme l’a écrit Michel Mollat “la complicité” des rapports entre l’Argentier et Alphonse V le Magnanime. Jacques Cœur avait su se créer des droits à la gratitude du souverain et même nouer avec lui par le canal d’une correspondance personnelle un lien très cordial. Les Archives de la Couronne d’Aragon à Barcelone, exploitées par C. Marinesco, ont fourni sur ce point des détails explicites. En mai 1446, un mois

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avant son voyage à Barcelone et son pèlerinage à la Vierge noire de Montserrat, l’Argentier reçut du Roi une lettre contenant le passage suivant : “Vous aurez l’occasion de constater que nous accorderons toujours une attention toute particulière à vous et à vos affaires, et que lorsque les patrons de vos galées voudront des sauf-conduits… nous les accorderons avec la plus grande bienveillance par estime pour vous”(1). Et de fait, en contre-partie de prêts souvent importants - 6 000 florins remboursés en 1445, 3 000 ducats encore dus à la fin de 1447 -, de démarches en faveur de marchands catalans ayant des difficultés avec la France, de renseignements fournis à propos de Gênes où l’influence aragonaise s’efforçait de l’emporter (1447), la flotte de l’Argentier avait bénéficié jusqu’au mois de juin 1451 de toute une série de laissez-passer et d’exemptions de taxes. Les doléances des Catalans qui se plaignaient à la fois de représailles ordonnées contre eux à la suite de multiples actes de piraterie commis entre 1425 et 1430 et aussi du préjudice que faisait subir à leurs exportations vers Aigues-Mortes le monopole de fait accordé aux galées de Jacques Cœur, ne purent altérer que très passagèrement cette bonne entente. De même Alphonse V revint rapidement en février 1450 sur une mesure de suspension de sauf-conduit prise en raison du transport sur les bateaux de l’Argentier de marchandises prohibées à l’exportation - or et argent surtout - ou appartenant à des ennemis du souverain de Naples. Enfin avant même le transfert du centre de ses affaires maritimes à Marseille en 1447, Jacques Cœur était en relation suivie avec les princes de la Maison d’Anjou : le Roi René était un client de l’Argenterie et le comte du Maine, un de ses principaux débiteurs avec une somme considérable atteignant près de 21 000 livres t.(2) En attendant l’efficace protection qui lui fut accordée après son évasion au début de 1455, il avait trouvé à Aix et à Marseille, lors des séjours de la Cour angevine, cette riche clientèle éprise de luxe, sensible à toutes les séductions du rare et du précieux dont il savait si bien tirer avantage. En fait quelque éminente qu’elle ait pu paraître en juin 1451, la position de Jacques Cœur n’allait pas sans fragilité.

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À la Cour deux disparitions ne pouvaient que le desservir auprès du Roi : en1448, celle de Gérard Machet, confesseur du souverain depuis 1420, ami intime de celui-ci et aussi - bien que très gallican - de l’Argentier ; en février 1450, celle d’Agnès Sorel à laquelle il était lié par l’intérêt sinon par la confiance. Surtout des problèmes sous-jacents se laissaient deviner, tant dans le domaine de ses affaires que dans celui de ses relations. Tous les historiens de l’Argentier ont souligné que sa principale faiblesse - liée à la conjoncture prévalant dans toute l’Europe occidentale - était le manque de liquidités financières, dont la documentation disponible nous donne de nombreux exemples. L’achat de biens fonciers en Berry en fournit notamment des preuves significatives.Ainsi la transaction concernant la seigneurie d’Ainay-le-Vieil se fit moyennant le paiement de 9 000 livres t. en or complété par de la vaisselle précieuse(1) ; pour celle des seigneuries de Marmagne et de Maubranches, il fallut ajouter aux 4 500 écus en pièces d’or et d’argent, 5 tasses d’argent et un feuillet d’or garni d’un gros diamant, d’un gros rubis et d’une grosse perle(2). Avec la multiplication de ses acquisitions foncières à partir de 1447, il eut à assumer la charge d’un capital investi considérable, alourdi en plus par les dépenses faites pour le maintiendesstocksdel’Argenterie,lefinancementdesconstructionsde prestige à Montpellier, Tours et Bourges, ainsi que par la gestion d’une flotte de sept navires que l’on devait périodiquement remplacer. La nature même de ses affaires commerciales avec le Levant rendait incertain l’avenir d’une entreprise, s’apparentant à une mécanique complexe et fragile, qui à tout moment pouvait gravement pâtir des aléas de la piraterie endémique en Méditerranée, surtout en Mer Tyrrhénienne par où passait tout le trafic d’Orient. De son côté, le bon fonctionnement de l’Argenterie aurait-il pu s’accommoder pendant longtemps de l’ampleur de découverts créés par une clientèle plus soucieuse de paraître que de s’acquitter avec ponctualité de ses luxueux achats ? Certes, pour des sommes atteignant chaque année des dizaines de milliers de livres t., Jacques Cœur pouvait disposer, en provenance du Languedoc surtout, d’assignations, de dons, de gratifications

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