Cinq années au Maroc

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Une jeune Niortaise entraîne le lecteur de ses lettres dans son aventure marocaine. Passionnée par ce pays qu'elle découvre, elle fait sienne la lutte pour l'indépendance. "Mon témoignage est celui d'une jeune femme qui veut comprendre les hommes et les événements avec un regard de foi et d'amour, et cela grâce à ces valeurs essentielles que m'avaient léguées ceux mêmes à qui j'écrivais".
Publié le : mercredi 1 juin 2005
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EAN13 : 9782296397576
Nombre de pages : 430
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CINQ ANNÉES AU MAROC Camille Brugidou-Réchard
CINQ ANNÉES AU MAROC
Une jeune Niortaise découvre
le Maroc de 1951 à 1956
L'Harmattan L'Harmattan Italia L'Harmattan Hongrie
5-7, rue de l'École-Polytechnique Via Degli Artisti, 15 Kônyvesbolt
75005 Paris 10124 Torino Kossuth L. u. 14-16
FRANCE ITALIE 1053 Budapest © L'Harmattan, 2005
ISBN : 2-7475-8344-9
EAN : 9782747583442 Table des matières
nages
vii Documents, typographie, conversion des Francs
viii « Au lecteur » par Camille
Avertissement au lecteur concernant 1951
Liste des correspondants membres de la famille xi
1951 de Niort à Casablanca,
1
" Tu quitteras ton pays, ta famille "
1952
91
Un enthousiasme " missionnaire "
1953
" Des yeux pour voir, des oreilles pour entendre " 157
Illustrations (en hors -texte) fin chapitre 1953
entre pages Carte du Maroc
206 et 207 Aquarelles de Camille et photographies
1954
Ton combat sera le mien 207
1955
Un combat pour l'indépendance 255
1956
" Mission accomplie ! ! " 323
Chronologie
V Index
En couverture : 55A'VII 25- Femme berbère dans la vallée du Draa
Présentation des documents et typographie
Les lettres et autres documents d'origine, classés par date et
chiffres romains. numérotés, par année, en
Les caractères utilisés pour l'impression sont, « suivant modèle
correspondant à chaque cas » :
- pour les lettres de Camille (ou « Cam ») : « Bookman »,
- pour les lettres de Jean et de la famille : « 'Fîmes »,
pour les lettres de tiers et autres documents : « AÉal ». -
Les textes en italique, ainsi que les quelques « Notes » en bas de
page, ont été rédigés en 2001-2002, pour faciliter la compréhension
du récit que constitue l'ensemble de ces documents et donner des
indications succinctes sur l'évolution de quelques personnes
Conversion des Francs 1951 à 1956
en monnaie actuelle (euros 2002)
On obtient une approximation suffisante des valeurs en euros actuels en divisant
par 50 les chiffres de l'époque Au lecteur
En quittant Niort en 1951, j'avais promis à mes parents et à ceux de
Jean, de leur écrire le plus souvent possible, ceci pour atténuer le
chagrin qu'entraînait notre séparation. Maman était chargée
également de faire lire mes lettres à ses deux soeurs, Louise et
Renée, ma marraine. Celle-ci a toujours vibré à nos aventures et
suivi avec passion mon évolution. En outre j'avais demandé à
maman de garder mes lettres, car j'avais conscience que la période
que nous vivions là-bas était exceptionnelle.
En effet la France avait encore son « empire colonial ». Le Maroc
était sous protectorat, c'est-à-dire administré et géré par la France,
le Sultan n'y ayant qu'un rôle de représentation. Mais celui-ci avait
eu au cours de la guerre, en 1942, des entrevues avec Roosevelt,
fondamentalement hostile à tout régime colonial.
En France, en 1951, la situation était angoissante. La menace du
communisme omniprésente, le « rideau de fer », les pesantes
structures mises en place par Vichy, le dirigisme qui lui succédait,
tout cela paralysait une économie et une société qui peinaient à
sortir des destructions provoquées par la guerre, et des tensions
politiques.
En Indochine, un conflit s'enlisait, incompréhensible pour la
majeure partie de la société française qui ne voyait là qu'une
rébellion coloniale, alors qu'il s'agissait du désir d'indépendance des
peuples d'outre-mer.
Nous avions besoin d'un air de liberté, et nous l'avons trouvé dans
ce pays marocain, où nous avons pu regarder toute chose avec un
oeil neuf et sans a priori. Sur le plan social, économique, culturel,
religieux, nous avons pu tout remettre en question, tournés que
nous étions vers l'avenir, et devenus conscients des évolutions
nécessaires, et même inévitables. ix
Faut-il souligner également, qu'il y a 50 ans, une mère de 2, puis 3,
puis 4 petits enfants ne connaissait pas le lave-linge, les couches
jetables, les petits pots pour les repas de bébé, que les avions
étaient à hélice, que le téléphone sur de grandes distances était
impraticable, car trop cher et incertain. On communiquait donc par
lettre.
Mon témoignage est celui d'une jeune femme qui veut comprendre
les hommes et les évènements avec un regard de foi et d'amour, et
cela grâce à ces valeurs essentielles que m'avaient léguées ceux
mêmes à qui j'écrivais.
J'ajouterai une dernière remarque. Lorsqu'on écrit à ses parents, on
ne peut pas tout dire. Pour nous deux, à la lecture de ces lettres un
monde immense resurgit. Celles-ci ne sont que la partie émergée de
l'iceberg. J'ai insisté, je le constate, sur l'évolution des évènements
qui se produisirent autour de nous, et auxquels manifestement
nous participâmes.
Mais on pourrait écrire à l'infini, sur les sensations, les couleurs, les
odeurs, les beautés, les chagrins, les joies, les sentiments, parfois
tempétueux, qui accompagnent chacune de ces lettres. Celles-ci en
tous les cas, témoignent de notre intérét, de notre amour pour un
pays, un peuple.
J'ai parlé des femmes marocaines dans nos lettres, mais j'aurais
voulu le faire davantage. Quelle émotion, à chaque fois que je
croisais, le long des pistes ou des routes du Maroc, ces femmes si
courageuses, rapportant l'eau ou le fagot de bois ramassé pour faire
le feu, ou que je les découvrais, assises dans leurs habitations,
voilées trop souvent à cause des étrangers, parfois même invisibles,
mais tellement présentes, intriguées par nos moeurs, et ne
comprenant que difficilement nos relations de couple.
Tous ces souvenirs, joies, peines et enthousiasmes, il me semble les
avoir partagés avec elles de mon mieux et avec elles j'espère en
l'avenir.
Camille
à Doucemende 3 mai 2002 Avertissement au lecteur
concernant l'année 1951 :
"de Mort à Casablanca"
n'est pas indispensable pour la chronique des années au 1951
Maroc. Le lecteur peut ne pas étre intéressé par une
correspondance qui évoque un milieu, des situations, des familles,
des problèmes matériels, qui se situent en France, à Niort ou à
Bordeaux, et semblent avoir peu de rapport avec la chatoyante vie
marocaine.
La partie 1951 peut donc être lue à part ou pas du tout.
Jean parti au Maroc en avant-coureur y fait part de ses
impressions, de ses problèmes, de ses découvertes, et Camille peine
à quitter les siens, à partir vers l'aventure ; elle croule sous les
problèmes d'intendance. La correspondance assez intime permet de
deviner que ce départ était nécessaire pourtant et qu'il est une sorte
de libération.
Que le lecteur entame donc à son gré les lettres hebdomadaires
rédigées avec fidélité par l'auteur à partir de 1952 et en respectant
alors leur chronologie, pour suivre l'évolution des évènements, et
celle des mentalités, car elles parlent avant tout du Maroc, et de
l'ouverture au monde !!
Camille
Doucemende , 8 novembre 2004 Correspondants , membres de la famille,
des lettres de Cinq années au Maroc
Camille (ou Cam) Brugidou-Réchard et Jean Brugidou
Leurs parents : Marie-Josèphe et Camille Réchard
Anita et Gabriel Brugidou
Leurs enfants : . Florence (ou Flo)
Véronique (ou Véro)
Béatrice (ou Béa)
Vincent
(à venir !) Antoine (né en 1958)
Et leur nièce : Marie-Georges Heck
Frères et soeurs
de Camille : Josèphe (ou Jo) et Georges Heck
Louis et Jacqueline Réchard
Marc et Yvonne Réchard
Marie-France et Roger Bacle
Noëlle et Francis Carton
Marie-José Réchard
José-Maria
de Jean : Anne-Marie Brugidou
Marie-Claire
Jean-Paul Brugidou
Oncle et tantes
de Camille : Raoul et Madelaine Réchard
Marie Réchard
Louise Giboin
Renée Sigonneau 1951
Année 1951
de Niort à Casablanca
" Tu quitteras ton pays, ta famille." ***
Surgères, Lundi 4 juin 1951
Les origines de l'aventure marocaine
Surgères est le centre de la production et de l'industrie laitières des
Charentes et du Poitou. La firme PROLAC vient judicieusement d'installer
dans cette ville, son laboratoire de production de ferments lactiques, suivant
les procédés mis au point par son conseiller scientifique, le professeur
Keiling. Les coopératives laitières de cette région de l'Ouest constitueront,
pour cette société de pointe, une précieuse clientèle, tant par leur exigence de
promotion technique que par l'importance de leurs exportations.
Tout naturellement, PROLAC a choisi comme expert-comptable le cabinet le
plus réputé de la région, celui de Camille Réchard. Parmi les clients du
cabinet qui lui sont confiés, Jean apprécie particulièrement la nature des
services attendus par la société PROLAC ; il lui consacre précisément cette
journée printanière.
Il profite de l'heure du déjeuner pour flâner le long de l'interminable
enceinte de l'ancien château d'Hélène de Surgères célébrée par Ronsard,
avant de s'attabler prosaïquement au restaurant du centre. Il y a déjà là un
autre client, le juge Cibiel président du tribunal d'instance de Surgères ;
gendre de la famille Maupetit, un des médecins appréciés de la famille
Réchard ; lui aussi habite Niort. Mais Jean n'est pas censé connaître cet
homme grave et solitaire, assis dans un autre coin de la salle, et à l'inverse,
le juge ne connaît sans doute même pas l'existence de Jean. Celui-ci, servi
suivant un menu unique et simple, a donc toute liberté pour ne regarder ni
son compagnon ni son assiette et lire attentivement le Monde, notamment
ses petites annonces.
Car depuis plus d'un an, Jean et Camille envisagent de quitter Niort ; Jean
continuerait l'expertise-comptable ou éventuellement changerait d'activité :
ainsi tous deux ont fait un voyage à Paris à Pâques 1950 pour rencontrer
Pierre Michel X de la promo 31 qui avait fondé un cabinet d'organisation ;
ils en ont profité pour faire une enquête sur les possibilités de logement et un
crochet par Caen pour consulter oncle Raoul et tante Madeleine sur le
lancement d'un cabinet de comptabilité.
Au moment de quitter Niort pour ce déplacement, on les avisait de Caen que
toutes les routes de Normandie étaient impraticables : c'était la tempête de
neige du siècle qui paralysait tout l'Ouest de la France. Jean s'est bien
gardé d'en informer Camille, et ils étaient partis l Leur voiture dite 4 Cinq années au Maroc
Popocatepelt » était le seul véhicule en circulation : dérapages sur les bas
côtés, zigzags sur les pentes de la « Suisse normande ». A Caen, ville morte,
et en ruines ! leur apparition inattendue chez l'oncle et la tante de Camille
leur donnèrent un choc. Quant au rendez-vous à Paris, Jean subit la
déconvenue de ne pas être reçu par Pierre Michel, sa performance ne
justifiant pas son retard !
Comme solution à la recherche du logement, Jean et Camille prévoyaient
tout simplement la construction d'une maison à Paris ou aux environs
immédiats. Ils avaient ainsi repéré quelques terrains constructibles pour des
prix de l'ordre de 1.500 francs le m2. L'un de ceux-ci était situé à Saint-
Cloud, dans le quartier de Béarn, où un beau terrain de 800 m2 était à
vendre pour un million de francs. Au dernier moment deux considérations
leur évitèrent de signer le compromis d'achat : ils craignaient la remise en
service du chemin de fer de ceinture qui longeait le fond du terrain, ce qui se
réalisera, mais 40 années plus tard ! Et ils ne disposaient pas des 100 000
francs d'arrhes exigés.
D'ailleurs il apparût que le lieu d'installation de la famille n'était plus un
impératif, et qu'il pouvait être tout aussi bien Bordeaux ou le Maroc !
Ainsi à Surgères, Jean lit ce jour- là sur « le Monde » :
« SOCIÉTÉ FINANCIERE recherch. pour le MAROC,
jeune expert-comptable diplômé, 30 a. envir.
Se prés. 15 rue de Dantzig Paris »
***
Cette courte phrase éveille immédiatement chez le lecteur plus que de
l'intérêt, presque un enthousiasme qui transforme agréablement sa vision de
Surgères et de l'existence en général.
Niort, Mardi 5 juin 1951
Pourquoi un tel emballement ? La venue de Jean à Niort avait correspondu
à un double bouleversement dans sa vie, son mariage et sa première activité
professionnelle ; c'était une existence nouvelle et inconnue dans laquelle il
s'engageait. Évidemment il en a découvert et apprécié les multiples attraits.
Mais dans le travail comme dans la vie de tous les jours, le nouveau couple
est dans la mouvance de la grande famille Réchard.
Là où Camille voit sagesse et communauté de pensée, sollicitude et affection
réciproque, Jean ressent contrainte, traitement discriminatoire, comparaison
désavantageuse. Malgré les apparences, il est sourdement tourmenté, que
ce soit par un complexe d'infériorité en se trouvant dans une situation
nouvelle pour lui, ou au contraire par le désir d'être considéré au niveau de
ses mérites ignorés. Cet état n'est pas sans répercussion sur son
5 1951
environnement et il est clair que la sérénité ne règne pas en permanence à
Niort, malgré les manifestations quotidiennes d'une vie de famille animée,
heureuse, et unie.
Sans doute l'annonce du Monde provoque-t-elle la révélation à lui-même
d'insatisfactions et de désirs que son orgueil lui cachait ou l'empêchait
d'avouer. Mais cette proposition ne se réduit pas à une simple sortie de
cette impasse psychologique, par n'importe quelle fuite ailleurs, elle se
présente comme une chance, et, étant donné les conditions requises, titre et
âge, elle lui semble particulièrement destinée. On peut même se demander
quelles sont les véritables raisons d'une recherche aussi exigeante, de plus
pour un pays lointain, la profession, à ce niveau, étant peu connue, et les
professionnels diplômés, rares. En prime, si l'on peut dire, ces bizarres
annonceurs offrent de l'aventure, et du rêve par la seule évocation du Maroc.
Quant à Camille, elle voit dans cette offre une éventuelle solution qui peut
être providentielle dans une situation où elle n'imagine pour eux aucune
issue à Mort, et dont elle souffre profondément, étant en permanence
déchirée entre sa famille et son mari ; cependant loin d'être éblouie par ce
mirage africain, elle est consciente des difficultés et des sacrifices qu'un tel
bouleversement apportera dans leur existence.
II
Jean Brugidou Niort, Mardi 5 juin 1951
à annonceur du Monde, Paris
Je prends connaissance de l'annonce que vous avez fait paraître sur "le Monde" de ce jour,
et qui m'intéresse.
Je vous demande, si ma candidature est susceptible de vous convenir, de bien vouloir me
donner quelques renseignements, - sur la nature du travail à effectuer, - sur la durée de ce
travail ou alors les possibilités d'avenir, et la nature des engagements que je devrais
prendre, - sur les appointements, ou la rémunération, selon que mon emploi serait salarié ou
indépendant, - sur les possibilités de logement, (je suis marié et ai deux enfants), et le lieu
de résidence. Je suis intéressé par les possibilités offertes par le Maroc dans ma profession,
et d'autre part, je n'ai jamais envisagé de rester définitivement à Niort.
Cependant comme j'ai actuellement ici une situation plus que convenable, je vous prierais
instamment de garder la plus entière discrétion sur ma présente proposition.
Je suis tout disposé à aller vous rendre visite. J B
III
Frédéric Bartkowski-Perrin,
147,avenue Malakoff 17° Paris, Vendredi 8 juin 1951
à Jean Brugidou, Niort
Votre lettre du 5 courant m'est bien parvenue, et je vous en remercie.
Les indications que vous me fournissez me paraissent de nature à répondre à mes désirs. Pour les
conditions exactes de votre collaboration, il serait désirable que nous nous entretenions de vive voix
6 Cinq années au 9Vlaroc
au cours d'une visite que vous pourriez me faire à Paris, dans la semaine du 18 au 23 juin.
Il serait nécessaire, de toute façon, que vous vous installiez à Casablanca, la question de logement,
assez difficile, devant être réglée avec mon concours. Le travail à effectuer consisterait
principalement en études financières, contrôles d'entreprises et constitution de Sociétés.
Votre collaboration pourrait être envisagée sous deux aspects différents :
- soit que vous soyez lié avec ma Société pour y apporter toute votre activité,
- soit que vous conserviez votre liberté en créant un cabinet d'expertise comptable, dont je
serais le premier et principal client étant entendu, dans ce cas, que je vous apporterais mon
concours pour l'installation de bureaux communs, tout au moins à l'origine. F. B-P
***
Paris, Lundi 18 juin 1951
Rue de Dantzig, la Manufacture Ariégeoise du Vêtement est une vaste usine
emplie du bruit des métiers à tisser, familier awc oreilles de Jean. Celui- ci
est accueilli, dans son bureau de gérant de la Société, par Monsieur
Bartkowski-Perrin, qui lui expose le but de sa recherche : organiser au
Maroc un pôle juridique et financier permettant de réaliser dans ce pays les
investissements que son groupe a en projet, et d'en contrôler sur place les
résultats.
Jean ne peut que constater l'intérêt pour lui d'une telle proposition si elle est
sérieuse. M. Perrin apparemment satisfait de ce contact appelle deux ou trois
comparses dont Monsieur Kriegel, qui semble curieusement être le député
communiste de Paris.
Niort, Caudéran 1951
Dans l'attente de cette entrevue et sans prendre trop au sérieux la
réalisation de ce projet éclos en moins d'une semaine, la famille au sens le
plus large, et suivant le tempérament de chacun, s'inquiète d'une entreprise
aussi aventureuse, s'émeut de la séparation des siens qui en résultera pour
Camille et de la privation de leurs cousins pour Florence et Véronique.
en est déjà à évoquer des occasions de retrouvailles pour les enfants, On
notamment à Saint-Sébastien, où les parents de Camille ont installé une
résidence secondaire : c'est une étape séduisante entre la France et le
Maroc. Le site admirable, relativement proche pour les habitants de l'Ouest
de la France, offre des possibilités de villégiature, en alternance avec les
vacances classiques sur notre côte atlantique. C'est aussi une base de
départ pour ceux qui sont attirés par des expéditions à travers l'Espagne.
Ainsi dans l'éventualité d'un départ pour le Maroc, Camille et Jean décident
d'aller en août, avec leurs filles, à Saint-Sébastien.
Jean apprend de son camarade de promo Alain de Vigan, également
polytechnicien et expert-comptable, qu'il a lui aussi répondu à cette annonce
et que, suivant sa version, c'est lui qui aurait refusé cette proposition en
raison de son caractère peu crédible. Mais n'est ce pas pour démobiliser un
7 1951
concurrent ? Jean n'en est que plus intéressé.
Par ailleurs le père de Jean suggère, par prudence, de demander à sa
banque, la B.N.C.I., des informations sur ce M. Bartkowski-Perrin,
parallèlement à la poursuite des conversations entre celui-ci et Jean.
IV
Jean Brugidou Niort, Samedi 23 juin 1951
à M.Bartkowski-Perrin, Paris
Je suis tout à fait d'accord pour aller avec vous à Casablanca au mois de juillet. Je pense
même que ce voyage d'information serait indispensable. Nous pourrions ainsi établir un
plan d'action plus précis. D'autre part je vous signale que je suis convoqué à Paris le lundi
2 juillet pour une réunion importante de la Commission de Productivité du Conseil
Supérieur de l'Ordre des Experts-comptables. J'aurais aimé participer à ses travaux et
assister au dîner qui les clôture. Pourriez-vous reporter le départ au 3 juillet ?
J.B.
V
Bartkowski-Perrin Paris, Mardi 26 juin 1951
à Jean Brugidou, Niort
Je vais faire l'impossible pour vous adresser un billet « avion » pour mardi 3 juillet au soir. Au cas où
je ne réussirais pas, car les places pour Casablanca sont très rares, il serait indispensable que vous
preniez l'avion quittant Bordeaux le lundi 2 juillet au matin.
Veuillez donc me téléphoner jeudi après-midi et je vous fixerai définitivement. F. B-P
VI
TRILANA Caudéran, Lundi 2 juillet 1951
à P.A.S.E. Bordeaux
Nous vous serions obligés de vouloir bien prendre des renseignements sur la Société
Ariégeoise du Vêtement, à St-Girons (Ariège), qui a une succursale 15 rue de Dantzig Paris
15ème. Nous croyons que l'un des gérants est Monsieur Bartkowski-Perrin.
Gabriel Brugidou
VII
Bartkowski-Perrin Paris, Jeudi 5 juillet 1951
à Brugidou, Niort
Je vous remets ci-inclus votre billet "avion" pour Casablanca.
J'espère vous retrouver lundi matin dans l'avion.
F. B.P.
8 Cinq années au Maroc
VIII
Bordeaux, Mercredi 11 juillet 1951 P.A.S.E.
à Ets TRILANA, Caudéran
Ci-inclus renseignements obtenus sur la Manufacture Ariégeoise du Vêtement et Monsieur
Bartkowski-Perrin :
« Manufacture Ariégeoise du Vêtement (M.A.V.E.), SARL, capital 18.000.000 francs. créée en 1947,
gérants Pierre Denis-Farge et Frédéric Bartkowski-Perrin.
Denis-Farge propriétaire d'une importante maison d'alimentation et de quincaillerie en gros, à St-
Girons, a une belle situation immobilière, surface évaluée à plusieurs dizaines de millions, donne
garantie à M.A.V.É., très bonne moralité.
Nous nous étions laissés dire que la Manufacture Ariégeoise du Vêtement appartiendrait maintenant
en fait au Groupe Texier (très riche mais ne figurant pas en nom en raison de son activité pendant la
guerre). Cependant, le banquier (Société Générale) nous dit... : « Bien dirigée, chiffre d'affaires
important, bonne situation, bon crédit.»
Frédéric Bartkowski dit Perrin, né à Berlin de parents autrichiens. A fait la guerre de 1939-1945 dans
l'Armée française et est décoré de la Médaille militaire. Perrin est le nom qu'il aurait adopté dans la
clandestinité. Est naturalisé français.
M. Bartkowski fait partie de différentes sociétés : outre la M.A.V.E.
- IMPERSEC, SARL de 1946, rue des Petites Écuries à Paris...
- S1PORT SARL de 1946, Export de toutes marchandises, rue Caumartin à Paris et rue Victor Hugo
à Lyon
- PERRIN et Cie « Les docks de l'habillement » SARL de 1946 à Paris
Ces sociétés seraient soutenues par M. Denis-Farge.
En ce qui concerne M. Bartkowski personnellement, il est moralement bien jugé, et son train de vie
dénoterait l'existence de bons revenus.
Des relations semblent donc pouvoir être favorablement envisagées, d'autant qu'il bénéficierait de
l'appui non négligeable de M. Denis-Farge. »
IX
Jean, Casablanca Aéroport, Lundi 9 juillet 51 15 h
à Camille, Niort
Excellent voyage. Jean.7 rue Bendahan Casa
X
Casablanca, Lundi 9 juillet 1951 Jean
à Camille, Niort
Ce soir, du balcon de ma chambre, je découvre une partie de la ville et, caressé par une
brise que l'on devine marine, ma pensée s'envole vers toi.
Je te vois encore, hier soir au moment de quitter Niort. A 9 heures j'étais à Bordeaux, après
un voyage éclair, sans excès de vitesse, et malgré un arrêt après Saint-André-de-Cubzac, le
9 1951
temps que deux gendarmes motocyclistes, circulant seuls sur la route déserte, me dressent
procès-verbal pour un prétendu franchissement d'une ligne jaune.
Papa et maman m'attendaient villa Pax ; Anne-Marie était à la chapelle et Paul à la sortie
du groupe des « amis de Paul ».
Pendant les deux heures passées avec mes parents, dans l'attente du retour des jeunes, mon
père m'a dit tout le bonheur qu'il retirait de sa récente « Retraite des Pères de Chabeuil »; il
m'engageait vivement à participer moi-même à une de ces retraites de cinq jours ; la
conviction indiscutable qui ressortait de son ardent appel, me touchait davantage que
l'exposé lui-même qu'il faisait sur les « Exercices de Saint Ignace », objet de ces retraites,
et sur les révélations que celles-ci lui apportaient à tous points de vue : diversité des
retraitants (médecins, artisans, industriels etc), leurs réflexions, les preuves de l'existence
de Dieu, la pratique de la vie chrétienne...
Après ces considérations hautement spirituelles, ma nuit ne pouvait qu'être bonne, mais
courte. Ce matin j'étais à 7 heures aux bureaux d'Air France. Après deux minutes de
formalités, je suis revenu à Caudéran, car l'avion ne décollait qu'à... 10 heures. J'ai regretté
deux heures de sommeil qui m'auraient été très bénéfiques.
Mes parents et Paul m'ont accompagné à l'aéroport de Mérignac où ils ont fait la
connaissance de Monsieur Perrin ; puis nous nous sommes envolés.
Ce fut un vol sans histoire et sans l'ombre d'une émotion ; mais je n'ai pu lire, obligé à
entretenir la conversation avec mon compagnon de route, d'ailleurs intéressant, mais axé
sur les affaires ; il est vrai que c'est dans ce but que nous nous rencontrons ; il faut que je
m'y fasse.
Quelques nuages qui n'ont pas gêné la visibilité : les Landes, la côte aux lieux familiers,
Saint-Sébastien dont j'ai pu distinguer les plages. Grâce à la Concha, à l'embouchure de
l'Urrumea et aux Arènes, j'ai pu repérer le cadre de nos prochaines vacances. Et je rêvais :
« en ce moment Marie-Georges et François jouent sur le balcon de l'appartement, et les
épaules nues de Josèphe, nonchalamment étendue sur le sable fin d'Ondaretta soulèvent les
soupirs admiratifs de , .. mes compagnons de vol !! »
L'Espagne aride, Madrid au milieu d'un plateau désertique, Séville où l'on retrouve la
verdure et l'eau, Cadix au bord de sa lagune, l'Océan sillonné de bateaux et paquebots, la
côte marocaine inhospitalière.
Après un virage, face à la côte nous découvrons Casablanca, son port immense et un
nombre impressionnant de cargos à quai, stationnés en haute mer ou prenant le large.
Le directeur de la société immobilière, M. Boumsel, accompagné de son jeune enfant, nous
attendait à l'aéroport, au volant de sa longue et étincelante Buick.
Nous sommes dans des quartiers nouveaux du sud de la ville, sur un sol plat et désolé, avec
des villas neuves, des villas en construction, des avenues déjà tracées et plantées d'arbres
qui sans doute pousseront, mais encore vides de tout chantier et de toute circulation.
Je suis donc installé à l'hôtel de Paris, rue Blaise Pascal. Nous avons visité les bureaux, au
troisième étage d'un immeuble moderne, très bien situé en plein centre, au n°7 de la rue
Bendahan. Ces locaux, détenus par la société financière Perfa dont Perrin est
administrateur, me semblent un peu exigus pour y abriter la Fiduciaire qui ne disposerait
10 Cinq années au 'Maroc
que de deux ou trois pièces. Nous nous sommes paraît-il mal compris ; il n'y a que Perfa et
le « Boum-Immobilier » ! qui aux dires de nos interlocuteurs sont alimentés abondamment
en capitaux ? Perrin est sur le point d'acquérir à son compte une banque située près de
l'Opéra et espère atteindre un million de dépôts d'ici un an. Je t'expose tout cela sans en
tirer moi-même de conclusions définitives.
Il est question de clientèle. Perrin me dit « Vous avez 120.000 francs par mois assurés au
début et dans trois mois, c'est le personnel qui vous manquera par suite de l'abondance du
travail. »
Après quelques visites en commun, je suis allé voir le docteur Gobin qui m'a invité à dîner
chez lui mercredi soir. Il a été très aimable.
La ville moderne de Casa est absolument européenne. Seuls les Marocains plus ou moins
miséreux qui s'y promènent nous rappellent sa situation géographique.
Il n'y fait pas chaud. Une légère brise souffle toute la journée et la température est très
supportable. Il est donc 19 h. (20 h. à Niort). D'ici j'aperçois une sorte de minaret, peut-être
un beffroi de la mairie, la cathédrale (je suppose) et une place ombragée. Je ne connais pas
encore la topographie de la ville. Jean
XI
Jean Casablanca, mardi 10 juillet 1951
à Camille, Niort
Première carte postale « vue sur le quartier Mers Sultan »...
Je te confirme mon arrivée à Bordeaux, vendredi matin.
à Florence, Niort
Deuxième carte postale « place Edmond Donne »
...Mes futurs bureaux sont dans ce bel immeuble Nehera, sur la face cachée longeant la rue
Bendahan , au 3' étage ; son balcon fait l'angle de l'immeuble qui se confond avec le
bord droit de la carte.
à Véronique, Niort
Troisième carte postale « vue sur le centre de la ville » ; les services municipaux et leur
« beffroi », au fond de la place dans la verdure, le campement du général Drude, lors de la
pacification de Casablanca en 1907. Beaucoup de bises de son papa.
XII
Jean Casablanca, Mardi 10 juillet 1951
à Camille, Niort
Bientôt 8 heures du soir. Quelle douceur et quel beau ciel embrasé ! Ma terrasse est
décidément très agréable !
Journée de marche continue sans grand résultat, car tout le monde est en France à cette
époque. J'ai fait une enquête sur les prix : pour les denrées, inférieurs aux prix de France, la
lingerie, équivalents ; gabardine, supérieurs, voitures françaises, un peu plus chers,
(800.000 francs pour la Simca), voitures allemandes et anglaises comparables aux voitures
françaises, légèrement plus chères que celles-ci.
11 1951
En circulant dans la ville j'ai traversé les beaux quartiers résidentiels : avenue Mers Sultan
avec le magnifique lycée de jeunes filles, avenue Moulay Youssef bordé de quadruples
rangées de palmiers, jardin de la « cathédrale » en construction.
Tout ce secteur ainsi que ses prolongements vers l'est (à l'opposé de la mer), sont
exclusivement des quartiers de villas, dont beaucoup sont très belles, disparaissant souvent
dans des jardins verdoyants. Nombre d'entre elles sont en construction.
Casablanca n'est pas une agglomération démesurée, (600.000 habitants dont 200.000
Français), mais la partie fréquentée par les Européens constitue une belle ville, très aérée
avec de nombreux îlots de verdure. Je me suis renseigné sur les possibilités de construction
de logement : - terrains, de 1000 francs à deux kilomètres du centre, jusqu'à 60.000 francs
au centre, - construction, 700.000 francs la pièce.
Ce soir, Perrin dînant chez des amis, je reste seul. Il envisage un lancement beaucoup plus
rapide, grâce à certaines relations d'affaires, curieuses et intéressantes, dont il me parle
confidentiellement, mais je ne suis pas en situation de juger du sérieux de ces projets. Jean
XIII
Camille Niort, Mercredi 11 juillet 1951
Jean , Casablanca à
reçois ta première lettre ce soir à 5 heures. Elle me fait grand plaisir. Je Je
t'écris à ton hôtel, à tout hasard, car je ne crois pas que cette lettre puisse
être arrivée avant ton départ. Tu dois avoir 3 lettres aux bureaux de la rue
Bendahan. J'espère que tu auras l'idée d'y passer demain. Je suis ravie en
songeant que tu es chez les Gobin ce soir. Tu pourras peut-être ainsi te
faire une idée plus précise de la vie d'une famille « marocaine ». A
vendredi ! Je vais à Bordeaux dans la Vedette de mes parents. Cam
XIV
Jean Casablanca, Mercredi 11 juillet 1951
à Camille, Niort
Dîner ce soir chez les Gobin. Séjour agréable. Arrivée Mérignac vendredi matin 11h15. Jean
***
Caudéran, Vendredi 13 juillet 1951
Un associé inquiétant
A la descente d'avion de Perrin et de Jean, le père de celui-ci les emmène
villa Pax à Caudéran où les attend un déjeuner.
La vue de Perrin transpirant et en bras de chemise ne rassure pas du tout
la maman de Jean sur la bonne éducation de son éventuel associé. Elle
12 Cinq années au Maroc
avouera après coup son inquiétude, lorsqu'elle s'apercevra, au cours de ses
va-et-vient entre salle à manger et cuisine, que les souliers de M. Perrin ont
complètement échappé à la maîtrise de celui-ci. Il aura du mal à se
rechausser. A-t-il l'habitude de marcher en babouches ? Est- ce le climat de
l'Afrique qu'il n'a pu supporter ? Ou a-t-il retrouvé là-bas des habitudes
ancestrale ? On a parlé d'argent et de voiture américaine pendant le repas.
A-t-il vraiment de l'argent ? Si oui, quelle en est la source ?
A Mérignac Perrin reprend seul l'avion pour Paris et Jean rejoint Niort.
XV
Jacqueline Réchard San Sebastian, Vendredi 13 juillet 1951
à Camille, Niort
Après mille occupations ménagères indispensables suivant le déjeuner, Josèphe et Noëlle
sont sorties faire des courses, et je m'isole un moment de notre petite troupe bruyante pour
te consacrer une petite visite. Tous les enfants s'agitent sur le balcon si bien que
l'appartement bénéficie d'un calme relatif. En effet, à l'encontre des coutumes locales, nous
consacrons l'entière matinée à la plage ; mais celle-ci, l'après-midi, devient des plus
populeuses et nous restons alors à l'appartement.
lettre poursuivie mardi 17 juillet
Les jeunes fiancés et Marc sont partis en promenade. Josèphe est chez son coiffeur et moi je
consacre quelques instants à ma correspondance .
Notre vie a trouvé un cours normal, avec l'impression d'irréel qui est l'apanage de ce
séjour ; éloignement, terre étrangère, vue sur mer extraordinaire, et horaires espagnols à
l'envers des nôtres. Depuis deux jours le temps est très clair, et la vue est splendide depuis
notre septième étage en front de mer. Malheureusement le balcon est trop aéré pour y rester
à écrire. En août peut-être bénéficierez vous d'une brise plus légère.
Naturellement je suis anxieuse de connaître les impressions de Jean sur son voyage. Quelles
sont vos conclusions ? Comment vont Florence et Véronique ? Quelle activité au cabinet en
ce mois de juillet ?
Jacqueline
XVI
Josèphe San Sebastian, Lundi 16 juillet 1951
à Camille, Niort
Carte postale « Vue depuis le Mont Igueldo »
Bonne et heureuse fête. Nous sommes au courant de vos vicissitudes et nous pensons
beaucoup à vous. Si ce n'était l'éloignement de Georges nous serions au septième ciel, c'est
le cas de le dire. La mer est splendide. Les enfants vont bien. Nous sommes organisés.
Soyez gentils de nous ratifier la date exacte de votre venue à partir du 10. Nous sommes
enchantés.
Josèphe
13 1951
XVII
Marie-France Bade, Toulouse, Mercredi 18 juillet 1951
à Camille, Niort
Carte postale « Hôtel d'Assézat, édifié en 1557 ».
Tous nos voeux pour la Saint Camille ! Nous nous apprêtons à quitter Toulouse. Notre
Marie-France séjour y ffit très agréable et nous y serions volontiers restés plus longtemps.
XVIII
Jean Brugidou Niort, Vendredi 20 juillet 1951
M. Perrin villa « ETCHE-SOA » Chantaco/ Saint-Jean-de-Luz à
Je prépare le projet de statuts de la Fiduciaire. Comme convenu, nous pourrions nous
rencontrer pour en arrêter les dispositions. Je vous propose de vous voir à St-Jean-de-Luz
dimanche matin 29 juillet à 10h, à votre villa. Veuillez me dire si vous êtes d'accord. J.B.
XIX
Paris, Mardi 24 juillet 1951 F.Bartkowski-Perrin,
Jean Brugidou, Niort
Malheureusement le rendez-vous proposé ne peut avoir lieu le 29 juillet car je serai encore à Paris,
les discussions pour l'achat des parts de la banque en question retardent mon départ en vacances.
Je serai donc le dimanche suivant, 5 août, à Saint-Jean-de-Luz.
Je vous demanderais par conséquent de bien vouloir m'adresser le projet de statuts à Paris et je
vous ferai connaître ma réponse par retour. F.B.P .
XX
Bartkowski-Perrin, Paris, Mercredi 25 juillet 1951
Jean Brugidou, Niort à
Je viens d'interroger la Compagnie Transatlantique sur les traversées prévues au début de
septembre à destination de Casablanca. Un paquebot quitte Bordeaux le 8 septembre, sur lequel je
pourrais retenir votre place. Toutefois les places encore disponibles étant très limitées, il est
absolument indispensable que vous me fassiez connaître par retour du courrier, si cette date vous
convient. Je vous rappelle que je vous confierai ma voiture pour ce voyage. FB-P
***
San Sebastian , août 1951
Vacances en Espagne
Camille, Jean, Florence et Véronique passent leurs vacances d'août dans
l'appartement du 16 bis avenida del Generalissimo à San Sebastian.
14 Cinq années au Maroc
Sont avec eux également, pendant une partie du mois, la maman de Camille,
Marie-Josèphe (jusqu'au 14 août), Marie-José, et jusqu'à la fin du mois,
Marie-France, Roger et leur bébé Isabel. Tous sont séduits par le mode de
vie des Espagnols, dans cette cité maritime privilégiée.
L'océan est toujours grandiose ; sous un ciel resplendissant, ses vagues
puissantes envahissent la Concha pour s'apaiser sur le sable étincelant ;
au contraire quand se déchaîne une tempête, les flots, dont la teinte plombée
se confond au loin avec celle des nuages qui obscurcissent le ciel, se
précipitent de plus en plus furieusement pour se dresser dans un roulement
de tonnerre contre la falaise en lui arrachant les grosses pierres placées là
pour la protéger. Les couchers de soleil ne sont pas moins fascinants ;
tantôt s'étale la palette variée des rouges lorsque le temps a été tourmenté,
tantôt aucune trace de brume ne trouble le ciel serein, l'air est si pur que la
lumière du soleil déjà couché diffracte successivement et distinctement à
l'horizon, toutes les couleurs du spectre jusqu'au dernier rayon vert que
chacun guette du balcon haut perché de l'appartement.
Si le côté mer a ses attraits, côté cité, la douceur des images, la chaleur
communicative de sa population, le pittoresque de la vieille ville vibrante de
musique et de lumières nocturnes, nous enchantent d'une plénitude
d'émotions.
La ville s'ouvre au fond du golfe par une terrasse ombragée dominant les
plages. Le flâneur matinal qui emprunte cette promenade, penché au-dessus
de la belle grille qui la borde ou assis confortablement sur les bancs, jouit de
la vue des trois monts qui jalonnent la baie et de leur feuillage miroitant aux
rayons du soleil levant. Bientôt il voit se succéder bien sagement des
groupes d'enfants, fillettes aux robes blanches, empesées nimbées de
dentelles, "nineras" (nurses) dans une tenue aussi impeccable poussant de
splendides landaus.
Sur la plage chaque famille a sa tente attitrée. Sinon des cabines permettent
au baigneur de prendre et changer sa tenue de bain, maillot pour les
femmes ou caleçon pour les hommes ; /a tenue peut ne pas être
suffisamment décente pour prendre des bains de soleil en restant étendu
sur le sable ; tel homme qui se baigne en slip est passible d'une amende de
cinq pesetas ; cela ne manque pas d'arriver à quelques Français
indisciplinés que nous sommes. Les dames espagnoles arborent des tenues
de plage élégantes et les plus distinguées fréquentent de préférence la plage
d'Ortdaretta. Certaines sont des notabilités telle que la Marquise de
Villaverde, particulièrement entourée lorsque sa belle-fille, fille de Franco, est
en sa compagnie.
Le soir les touristes français de la journée, non convertis aux horaires
espagnols sont réfugiés dans leurs hôtels ou, venus par pure jouissance
mercantile, ont regagné la France, tout fiers d'avoir économisé quelques
francs sur leurs achats, grâce aux petites différences de coût d'un pays à
15 1951
l'autre. Alors, autant que l'organisation de notre communauté familiale nous
le permet, nous trouvant parmi les rares Français égarés dans ce pays, nous
en profitons pour nous mêler à la foule des noctambules espagnols qui
emplissent ruelles illuminées, cafés et restaurants bruyants de la vieille ville,
sous le patronage d'un des amis espagnols de la famille, Paquo, Xavier ou
autre. Nous dînons là, minuit passé, de tortillas, gambas, en nous grisant, un
peu, de Manzanares, ou écoutant des chants basques
Il faut rentrer, les rues de la ville moderne sont vides, y compris de voitures,
en raison de l'interdiction de stationner la nuit dans les rues. L'éclairage
réduit au minimum laisse partout des ombres inquiétantes. Cependant nous
n'avons pas la clef de l'immeuble ; il suffit de claquer dans nos mains.
L'appel résonne dans le silence qui bientôt répercute le pas du "sereno", qui
sillonne le quartier, répondant ainsi à notre signal. Il est en uniforme, salue
et nous ouvre cérémonieusement le passage.
Saint-Jean -de-Luz, août 1951
L'accord de Chantaco
A peine avons-nous commencé à apprécier cette vie de détente hors du
temps, que nous devons nous en arracher une journée pour respecter le
rendez-vous pris avec M. Perrin, précisément en raison de la proximité de
nos lieux de vacances, et finalement pour déterminer notre propre sort. Sans
bagage, en voiture et munis de nos attestations de résidence, les
franchissements de frontière ne présentent pas les problèmes généralement
rencontrés entre France et Espagne franquiste, et les routes sont peu
fréquentées. Camille et moi, nous retrouvons l'animation à Hendaye et par
rapport à l'Espagne plus d'opulence.
Cette impression est peut-être due à notre destination particulière : une
superbe villa basque donnant directement sur les immenses pelouses du
club de golf. Un Perrin plutôt moins massif, dans sa tenue d'été. en drap
léger, nous accueille avec cordialité. Il nous présente comme étant Madame
Perrin une languissante blonde, que l'on suppose jeune, car derrière ses
lunettes noires cette Greta Garbo est tout à fait énigmatique ; elle invite
Camille. à s'installer avec elle à l'abri d'une pergola pour prendre un thé.
Entrés dans une grande salle de la villa, avec mezzanine, Perrin présente un
jeune homme. « Monsieur Brugidou, voici mon, jeune ami, X.. Denis il -Farge
finit son droit ; je lui ai demandé de rester avec nous pour qu'il apprenne à
connaître la pratique des affaires ! »
Sur ce, autour d'une table, sont discutées et précisées les conditions, déjà
connues dans leurs grandes lignes, de la création d'une société fiduciaire, à
raison de 50% pour Jean et 50% pour la société financière Perfa, des
fonctions de gérant de Jean dans la Fiduciaire, du rôle de Jean comme
représentant au Maroc de la société anonyme marocaine Perfa, des
rémunérations de Jean à ces deux titres, des avances financières que Jean,
au nom de Perfa pourra mensuellement s'attribuer, etc. Est également
16 Cinq années au Maroc
décidée la mise à la disposition de la Fiduciaire et de Perfa du local
commercial situé au 3ème étage du 7, rue Bendahan à Casablanca, dont
Perrin aurait acquis le pas de porte. Un mémorandum, rédigé par Jean, est
signé par les deux partis ; Jean est chargé de transformer tout ceci en actes
juridiques et de procéder aux formalités lorsqu'il sera au Maroc. Le départ
de Jean est fixé pour la première semaine de septembre, sa famille devant le
rejoindre vers la fin de l'année. D'ici là, Perrin et son associé Boumsel à
travers « le Boum Immobilier », filiale de Perfa, auront aidé Jean à trouver
un logement.
Nous repartons, moins angoissés, pour Saint-Sébastien. La situation s'est
éclaircie. Une page est tournée. Niort entre déjà dans le passé. Notre
nouvelle destination c'est le Maroc et Saint-Sébastien devient un avant-
poste. Jean rédige des projets de lettres circulaires pour le Maroc et pour les
Français éventuellement intéressés par les perspectives qu'offre ce pays.
XXI
Anne-Marie, Mundaca (Espagne), Mardi 14 août 1951
à Jean et Camille, San Sebastian
Toute la famille est à Mundaca, pittoresque port de pêche. Nous vous rendrons visite
vendredi. Anne-Marie
XXII
Cheminé, Jeudi 16 août 1951 Josèphe
à Camille, San Sebastian
Pendant ce séjour j'ai beaucoup regretté de n'avoir pu davantage parler avec toi, mais
quand tu m'as dit dans la cuisine que tu avais le cafard, je t'ai compris à différents titres.
J'ai compris tout ce que cela cachait. Il est bien certain qu'à une heure décisive comme
celle que vous vivez actuellement votre esprit ne peut avoir nul repos. Il y a de quoi être
tourmenté. Je voudrais que ta santé ne fléchisse pas. Georges m'a confirmé dans l'idée que
je m'étais faite de ta fatigue.
J'ai une intuition qui me dit (je me trompe peut-être), que tout te semblerait moins dur,
moins insupportable, si tu partais avec Jean, quitte à vivre à l'hôtel. J'ai l'impression que la
vente de ton cabinet pourrait s'effectuer dans un bref délai. Mais cette chose te paraît peut-
être d'autant plus impossible que, Marie-Claire étant actuellement à Bordeaux, la maison
est fermée à tes enfants.
<cf ci-dessous, après la lettre, explication concernant l'état de santé de
Marie-Claire>
suite de la lettre
Pour t'aider à te consacrer avec plus de liberté d'esprit à l'arrangement de tes problèmes, je
te propose avec l'assentiment de Georges la chose suivante. Nous te prenons Florence qui,
si tu le juges nécessaire, pourrait commencer à aller en classe ici avec une excellente
17 1951
maîtresse, pendant trois mois, quatre ou six si tu veux. Il ne te reste plus que Véronique à
caser. Vois d'autre part, à qui tu pourrais la confier. Je te l'aurais bien prise, mais l'âge de
Florence me convient ainsi qu'à Marie-Georges. Si je n'avais que deux enfants, j'aurais
préféré Véronique filleule de Georges, mais avec trois, je crois mieux faire en prenant
Florence. Réfléchis à la question.
Pendant que je t'écris, Georges est éreinté (vingt malades ce matin, autant ce soir, il en est à
son dix-huitième et il est 7 heures et demie).
J'ai hâte que tu reçoives cette lettre ; si tu pouvais accepter cette idée, cela nous ferait grand
plaisir. Naturellement quand vous aurez un logement tu viens chercher tes enfants. Tu peux
avoir confiance en moi. J'exécuterai tes prescriptions.
Le 15 août fut triste au possible à Niort. Nous pensions à vous. Écoute-nous. Bonjour à
Lucia. Josèphe
Explication concernant l'état de santé de Marie-Claire :
Après plus d'un an et demi de cure et postcure en sanatorium et maisons de
santé, Marie-Claire est réputée guérie et depuis longtemps non contagieuse.
Mais celle-ci ainsi que sa mère et Camille ont pensé que la prudence
commandait de ne pas la mettre en contact avec des jeunes enfants. C'est
d'ailleurs Marie-Claire qui la première a donné cette alerte, estimant que son
devoir de malade était d'abord de ne pas risquer de contaminer les autres.
XXIII
Marie-Josèphe, Niort, Lundi 20 août 1951
à Camille, San Sebastian
Nous avons reçu à une heure vos deux « messagers », (Jean et Georges), en bonne forme .
Vos trois lettres nous ont fait un immense plaisir car c'est là un inconvénient de St-S, on a
l'impression d'être coupé d'avec ceux qui y sont. Je suis heureuse que nos petites
bénéficient du bon air salin, mais je prie beaucoup pour les âmes du purgatoire. J'espère
que connaissant mes désirs pour vous tous, elles obtiendront de Dieu le beau temps pour
mes chéris que vous êtes tous.
Encore dans la vision de mon départ de St-S, le matin du mardi 14 août, j'ai passé un
curieux jour de 15 août avec notre maison insuffisamment remplie et sans lettre. Hier
dimanche nous sommes allés chez les Heck, chez tante Renée, et de là, déjeuner à
Chalonnes sur Loire où Marie-Georges et François eurent l'illusion de la mer sur la grève.
Louis et Jacqueline étaient à Brouage et au château de la Roche-Courbon.
Je voudrais que Papa me fixe un jour de départ pour St-S ; c'est impossible.
N'est-ce pas ma Camille que St-S. est une ville ensorcelante ! Ma chérie écoute bien, toutes
mes activités spirituelles sont concentrées sur vous et les jumeaux, sur la réussite de Jean,
sur vos santés.
Voici le menu de ce soir : bon potage aux légumes, escalopes de veau, purée de pommes,
melon charentais, dessert, fromage, confitures, fruits. C'était bien.
Soigne-toi bien ma petite aimée et espère, tu verras, la foi soulève les montagnes plus que
nos capacités. Laissons-nous donc guider par Dieu. Nos souffrances sont peut-être
18 Cinq années au Maroc
l'enfantement de « notre salut commun ». L'essentiel c'est de nous aimer profondément
toujours et quand même. Redis au jeune ménage Bâcle mon estime et mon amour...
Jean nous dit qu'il repartira mercredi soir. Marie-Josèphe
XXIV
Niort Vendredi 31 août 1951 Jean
à Camille, San Sebastian
voici de nouveau chez nous... Heureusement que j'avais de quoi lire, car hier j'ai du Me
supporter 5 heures d'omnibus, et ce matin 4 heures.
Papa et maman m'attendaient à la gare, où papa m'a ramené ce matin, à moitié endormi, me
laissant en compagnie de Paul-André Lesort qui m'a sorti de ma torpeur pour me plonger
dans de sombres pensées. J'ai commencé par m'apitoyer sur ma petite Camille, à regretter
toutes les discussions et les heurts qui empêchent deux êtres de se comprendre et de s'aimer
pleinement, alors que c'est le plus cher désir de chacun. Ai-je été suffisamment gentil
durant mon séjour ? J'ai bien peur que non. J'aurais tellement voulu que pour toi cette fin
de vacances en commun fut très heureuse, et te laisse des réserves de merveilleux
Jean souvenirs.
XXV
Saint-Sébastien, Dimanche 2 septembre 1951 Camille,
à Marie-Josèphe, Niort
Aujourd'hui le temps est chaud et très orageux, aussi après le déjeuner,
comme nous n'étions pas très vaillants, nous avons fait une petite sieste.
Comme convenu nous arriverons à Niort mercredi soir. Entendu également
pour les friandises distribuées aux enfants à concurrence de 20 pour
chacun.
Jean a trouvé que le régime que vous lui aviez fait à Niort était excellent. Il
a apprécié la cuisine variée et délicieuse. Il avait d'ailleurs une bonne mine
en arrivant ici. Merci mille fois ma chère maman pour vos bons soins.
J'espère que vous n'avez pas eu trop de mal à vous occuper de mon cher
époux. C'est le jour des régates à Saint-Sébastien, il y a beaucoup de
monde. Pour Mavita nous avons expédié le colis préparé par vous pour son
mariage. Merci encore pour cet agréable et reposant séjour. Je vais
beaucoup mieux. Camille
***
Bordeaux, Samedi 8 Septembre 1951
Les émigrants
Préparatifs fébriles et tristes du départ de Jean en échelon précurseur pour
Casa. Et, plus angoissante, la perspective de ces mois de séparation
pendant lesquels Camille doit assurer sa survie à Niort avec Florence et
19 1951
Véronique, céder le cabinet dentaire, organiser le déménagement, et dire au
revoir à tous et toutes !
Dernières mises au point avec Perrin à Paris.
Celui-ci a réservé, pour la traversée de Jean, l'une des deux « suites » au
centre du pont supérieur des passagers sur le « Ville de Marseille » qui, en
raison de son affectation, sera bientôt rebaptisé « Maroc ». Ce navire étant
de construction récente est particulièrement rapide et confortable.
Camille, les parents de Jean, Anne-Marie, Marie-Claire et Paul
l'accompagnent sur le quai où est accosté le navire. La Simect se faufile dans
la foule des passagers et de leurs accompagnateurs et de tous les dockers
ou autres gens de services, affairés pour enregistrer les voyageurs, charger
le fret et leurs bagages, dont la voiture qu'une grue transporte dans la cale
béante du paquebot. Jean a déjà déposé ses valises dans sa luxueuse
cabine, et pu redescendre à terre pour les derniers adieux. Au dernier appel
sonore, il escalade les escaliers successifs et court le long du bastingage
pour gagner la plage arrière du pont supérieur Le ronflement des turbines
ajoute encore au tumulte. La dernière passerelle est levée, enfermant à bord
l'officier responsable du départ ; les amarres sont larguées et les sirènes du
vaisseau lancent sur le « port de la Lune » l'ultime adieu ; la foule répond
dons un grand cri en agitant des bras innombrables.
De son belvédère, Jean voit les silhouettes chères diminuer, puis
disparaître ; seul, il reste longtemps immobile, ne pouvant s'arracher à cette
dernière vision du fleuve qui les a englouties. Des coteaux qui défilent sur sa
gauche, aux lumières lointaines qui signalent la ville surnageant à l'horizon,
il embrasse tout un monde d'un seul regard, enfance, jeunesse, amour,
monde d'où il émigre pour voguer vers l'inconnu, l'imprévisible, les terres
vierges.
XXVI
Jean "Ville de Marseille" Samedi 8 septembre 1951,14h
en descendant la Gironde,
à Camille, Niort
La carte est remise au bateau pilote qui nous quitte au Verdon, avant l'embouchure de la
Gironde. Tendres pensées à toutes les 3. Jean
XXVII
Camille Niort. Dimanche 9 septembre 1951
à Jean, Casablanca
Le cadre reposant du jardin de la rue St-Gelais est bien fait pour me
recueillir et meubler ma solitude. Je n'ai pas voulu suivre mes parents,
Noëlle, Francis et José qui sont partis cet après-midi en voiture à La
20 Cinq années au Maroc
Rochelle. J'avais besoin d'une demi-journée et de calme pour me retrouver
face à moi-même. Florence et Véronique sont près de moi ; elles sont
exquises. Je n'aurais pas cru qu'elles pourraient être un tel réconfort par
leur seule présence.
Ne crois pas surtout mon aimé que je sois triste et désemparée. J'avais le
coeur lourd lorsque tu nous as quittés hier et que ton visage s'est estompé
avec la distance. Mais je ne veux, ni ne peux me laisser aller à un chagrin
qui serait stérile. J'ai à travailler, à lutter pour notre foyer ici, toi à
Casablanca. Je sais que nous sommes unis par un même amour, une
même pensée, un même désir. Je veux faire en sorte que notre séparation
soit courte et que nous soyons vite réunis, dans la mesure où j'y peux
quelque chose... Souviens-toi que tu es facilement excessif et que, trop
courageux, tu risques d'être téméraire. Mais je continue mon récit.
Nous sommes retournés rue Mangin, et l'après-midi s'est passé
agréablement dans la fraîche maison. Ta maman est retournée voir le
Docteur Bahuet qui décidément a dit qu'elle n'avait rien du tout. Nous
avons causé pendant ce temps Anne-Marie, Marie-Claire et moi. Enfin à 19
heures départ pour Niort. Le parcours m'a semblé court. C'est un train
bien agréable (3 heures et demie de voyage, à retenir). Noëlle et Francis
m'attendaient à la gare, j'en ai été très touchée.
Ce matin réveil, messe à 9 heures, rangement du bureau, courses et
déjeuner rue St-Gelais. Mme Bullow qui garde les enfants de Louis et
Jacqueline en séjour à Megève, m'a donné quelques renseignements
concernant les ventes de cabinets dentaires, à la lumière de son expérience
avec la vente de celui de son mari. Les praticiens cherchent notamment à
quitter les chefs-lieux de canton pour les villes de préfecture. Elle me
conseille de ne pas m'emballer sur les premiers venus. Elle m'a plutôt
donné bon espoir. J'oubliais de dire qu'il y a des quantités de cabinets qui
ont des difficultés avec la Sécurité sociale pour des histoires de
dépassements de tarif ; mais cela qui en général est un handicap pour les
ventes, joue en notre faveur, car pour nous qui ne sommes pas dans ce
cas, c'est au contraire un argument de vente.
J'ai causé assez longuement hier avec Anne-Marie ; je crois que sa
vocation est profonde et véritable. C'est une belle âme qu'Anne-Marie, très
pure et très franche.
9 heures, ce soir, je pense à toi avec intensité ; tu approches des côtes
marocaines, où tu seras demain matin. Mon aimé, comme je voudrais être
avec toi. Pense que tu as tout pour réussir. Aie confiance en ton étoile ou
plutôt en la Providence. Je crois pour ma part que tu réussiras. J'ai
surtout confiance en Dieu et te confie à lui.
A la maison tout le monde m'a demandé les détails de ton départ et
chacun pense que tu as de la chance de voyager dans ces conditions. Ce
n'est pas l'essentiel, je le sais comme toi, mais cela tout de même montre
que tes associés ne sont pas pingres, tant mieux.
Je vais me dépêcher de vendre ce cabinet et je volerai vers toi. Camille
21 1951
XXVIII
Jean Casablanca, Lundi 10 septembre 1951 21 h
à Camille, Niort
Me voici de nouveau à Casa. Mais cette fois-ci j'ai eu l'impression de faire un grand
voyage, un grand départ pour un autre monde. C'est la traversée en bateau qui donne cette
sensation d'éloignement. En avion, toute distance est si vite parcourue que tout pays nous
semble proche. En bateau on commence par franchir les mers, par abandonner tout contact
avec les terres et même à les perdre de vue. Les transitions sont assez longues pour oublier
les paysages laissés derrière nous et être totalement présents à ceux qui s'offrent à nous ; le
dépaysement est total.
La descente majestueuse et prudente de notre paquebot le long de la Garonne puis de la
Gironde, la douceur de l'air, le calme des eaux ont fait de l'après-midi un temps
enchanteur, stimulant mon imagination ; et je pouvais rêver que les deux rives du fleuve me
reliaient encore à ma bien-aimée.
C'est un pilote attaché au port de Bordeaux qui guide le navire jusqu'à l'avant-port du
Verdon. Ensuite celui-ci est gouverné exclusivement par son propre équipage, y compris
dans la sortie de la Gironde pour entrer en haute mer. Nous avons finalement affronté
l'océan à l'heure du dîner avec deux heures de retard.
Je m'accoutumais à mon palais flottant. Mon domaine privatif, entrée-salon, chambre, salle
de bains était agréable. Les hublots ouverts laissaient pénétrer lumière et brise de mer ; les
rayons du soleil couchant faisaient resplendir tapisserie, meubles et garnitures qui
décoraient luxueusement ce petit « appartement » ; en raison de la situation de la cabine,
située à mi-longueur du bateau, sur un pont élevé et vers l'extérieur, d'une part on jouissait
d'une vue étendue vers le large, d'autre part on ne ressentait ni les vibrations des moteurs,
ni les effets du tangage ; de plus le navire lui-même bénéficiait de stabilisateurs anti-roulis
qui pouvaient être déployés au-dessous de la ligne de flottaison, à bâbord et tribord. Mon
voisin de coursive, logé comme moi, était un monsieur d'âge respectable, habitué de la
ligne, connaissait tous les officiers de bord et était invité à leurs tables, mais il ne m'a pas
fait de confidences sur ses activités.
J'ai parcouru les plages avant et arrière, les promenades, passerelles, salons, salles à
4e manger, escaliers jusqu'aux dortoirs de classe et réussi, avec peine, à retrouver mon
chemin dans ce labyrinthe. Par hasard j'ai rencontré mon camarade de lycée et assez proche
voisin de Montrabeau, Yves Bonnet, avec sa femme et ses deux filles. Tous ont été très
gentils et je suis allé plusieurs fois leur rendre visite.
Pour les repas j'étais affecté à une table de quatre, mes commensaux ayant manifestement
plus de cinquante ans :
- un certain Monsieur Poveda, commissaire du gouvernement près la Régie des tabacs ; il
m'a donné sa carte et m'a offert aimablement de m'aider au Maroc ; bavard, intéressant,
original, décidé et athée convaincu
- un couple, le mari est chef de section principal aux Chemins de fer du Maroc et connaît
deux camarades de promotion, également aux Chemins de fer, Millot et Blanc, ancien
condisciple de taupe de Toulouse ; il les a paraît-il hébergés lorsqu'ils étaient en attente de
22 Cinq années au Maroc
logement. Conversations interminables sur la religion, l'union libre, l'éducation des
enfants, la profession d'expert-comptable, Picasso et le Maroc. Samedi à minuit nous étions
les derniers passagers fréquentant encore les promenades, discutant tout en nous laissant
griser par les espaces infinis.
Dimanche matin, pas de messe à bord semble-t-il ? Le petit déjeuner est servi en cabine. La
Cordillère Cantabrique signale au loin l'approche des terres. Dans l'après-midi, nous
doublons le cap Finistère et par bâbord défilent, avec leurs îles et caps escarpés, leurs rias
profonds, les côtes déchiquetées de l'Espagne. Puis nous perdons la terre de vue. Je
commence à m'ennuyer et tente de voir un film, nul. J'imagine mal une longue croisière.
Heureusement, Yves Bonnet m'invite à visiter les étages de services et la machinerie, sous
la conduite d'un électricien de l'équipage qu'il connaissait. Ainsi pendant deux heures nous
plongeons dans les entrailles de ce monstre sous-marin, descendant cinq ou six étages en
ascenseur jusqu'au fond des cales, juchés sur des passerelles nous surplombions, à près de
dix mètres de hauteur, les turbines, les chaudières, nous faufilant entre les tanks de mazout,
suivant les arbres d'hélices sur des dizaines de mètres, jusqu'à leur sortie à travers la coque,
où l'eau de mer réussissait à s'infiltrer.
Alimentation et réglage des brûleurs de mazout et des turbines, commandes des six grues et
des glissières des huit canots de sauvetage de 90 personnes chacun, distillation de l'eau de
mer, remplissage et vidage des ballasts au fond de la coque pour équilibrer le navire,
évacuation par pompes sous la coque de toutes les eaux usées, tout fonctionne par
l'intervention de trois ou quatre hommes seulement. Tout cet équipement avec
l'appareillage électrique, le tableau de bord des machines donne un aperçu impressionnant
sur le travail et la coordination nécessaires pour assurer le fonctionnement de cette ville
flottante ultramoderne, qui abrite, au cours de ce voyage, environ mille personnes, dont 800
passagers et 200 membres d'équipage.
Ma visite terminée, non hélas sans avoir tâché mon beau costume de flanelle, je suis allé à
la bibliothèque me plonger dans « La Tour blanche », que je devrai abandonner en cours de
lecture, à la fin de la traversée. En regagnant ma cabine je fais une courte halte au dancing
du bord, pour regarder comme d'autres, deux ou trois couples glissant et virevoltant au
rythme d'un paso-doble conquérant. Avant de m'endormir j'aperçois scintiller au loin dans
la nuit, des lumières signalant que nous voguons au large de Lisbonne.
Ce matin, temps d'abord couvert, mais bientôt le soleil brille et, cette fois, je découvre peu
à peu une terre nouvelle, une côte colorée mais immobile, aride et monotone à l'infini,
l'Afrique. Cette terre lointaine commence à se rapprocher et à s'animer au large de Fedalah,
pour se réveiller dans un grand sursaut à Casablanca.
Il est vrai que l'arrivée est beaucoup plus spectaculaire que par les airs. Tout à coup les
passagers , dans la fièvre, se précipitent le long du bastingage, ou sortent curieusement la
tête par tous les hublots. Les grands immeubles se dressent soudain, faisant apparaître une
immense ville à la mesure d'un port étendu le long de la côte, qui pourtant n'arrive pas à
contenir la foule des navires qui tentent d'y entrer.
Le « Ville de Marseille » guidé par deux remorqueurs, se fraie son chemin à travers ces
bateaux, franchit les passes des jetées successives, et doucement accoste au quai noir du
monde qui attend passagers ou marchandises. Malgré une grande avance sur l'horaire, à
23 1951
cause des formalités et des longues interventions matérielles indispensables, je ne pourrai
reprendre ma liberté de circulation qu'à 6 heures du soir. Fier de ce périple initiatique,
excité par l'aventure qui commence, et à nouveau séduit par Casa, et plus profondément
que lors de mon aller et retour de juillet, je conduis la Simca débarquée avec dextérité dans
les rues déjà familières de la grande ville.
Je dépose les valises et malles rue Bendahan où une secrétaire de Boumsel assure une
permanence dans nos bureaux. A revoir immeuble et bureaux, non seulement je ne suis pas
déçu, mais je suis plus confiant, tant je les trouve bien. Nous sommes pratiquement sur le
boulevard de la Gare et à cinquante mètres de la place de France ; c'est le centre actif de la
ville. Je loge ce soir dans les locaux de la rue Bendahan, dont je dispose en totalité comme
appartement, en attendant leur aménagement en bureaux : 4 très grandes pièces, grande
salle de bains, cabinet de toilette, cuisine, balcon sur toute la façade, grandes baies. Il est
très agréable. J'ai visité les bureaux de Boumsel, vastes, et très bien installés place de
France. On y voit les couchers de soleil sur l'océan.
Je désirerais par dessus tout que tu sois près de moi et que tu puisses partager les joies de
ces découvertes y compris le voyage en bateau. Jean
XXIX
Camille Niort, Lundi 10 septembre 1951
à Jean, Casablanca
J'ai bien reçu ta carte du « Ville de Marseille ». Je te suis par la pensée.
Nos petites filles sont en excellent état. Florence, hier dans le jardin, me
crie fièrement ; « Maman je caresse la tortue ! » Quant à Véronique il faut
l'entendre chanter « les moutons blancs, blancs et roses... ». Thérèse a l'air
mieux aujourd'hui, et nous reprenons notre vie normale sans toi mon
amour. Camille
XXX
Camille Niort, Mardi 11 septembre 1951
à Jean, Casablanca
A part ta carte du Verdon, rien de toi depuis ton départ. C'est normal car
tu n'as pu mettre aucune lettre à la boîte avant ton arrivée, mais je suis
tendue dans mon désir d'avoir de tes nouvelles. Si tu en ressens le besoin,
dis-le moi, je mettrai tout en oeuvre pour terminer et voler vers toi. Pour
l'instant j'attends la parution de la nouvelle Information dentaire et du
Dentiste de France. Cela m'apportera du courrier pour mes annonces et de
l'occupation pour y répondre. J'ai vu aujourd'hui Mme Boutin (d'Échiré),
sa fille, sa bonne, et aussi Mme Gorron, Mr Poupard.
18 heures, je suis dans le jardin de la rue St-Gelais, à l'endroit où je
t'écrivais mes missives de fiancée ; maintenant nos deux petites filles,
jolies et gracieuses gambadent dans les allées, Florence aux yeux bleus,
Véronique aux yeux noirs.
24 Cinq années au Maroc
Tu lis certainement les nouvelles à Casa ? Je suis suffoquée devant la
nouvelle vague d'augmentation des salaires, des prix et de tout ce qui va
en découler. Comme je voudrais que notre affaire marche au Maroc. Notre
gouvernement est si lamentable ! J'attends ton adresse exacte, le numéro
de téléphone ; dis-moi l'heure à laquelle je risque de te trouver dans la
journée au bureau, en cas d'urgence.
Florence a un petit compagnon de jeux, le fils d'une cousine qui est ici
pour quelques jours. Elle fait du tricycle dans le jardin et aucune allée
n'échappe à son ardeur. Et quelle brave fille ! Elle prête le tricycle au petit
cousin, sans mot dire. Et quand elle parvient à l'avoir à son tour, elle se
lance sur un chemin difficile d'un air résolu, sourcils froncés. Véronique
suit avec la poussette.
A midi Florence me demandait, ce qu'était un noyau de pêche et ce qu'il y
avait dedans, Je lui ai donc expliqué que si on le mettait en terre, il
pousserait un petit pêcher, qui à son tour porterait pêches et noyaux etc.
Elle était hors d'elle, tant elle était excitée par une si belle histoire. J'ai dû,
pour la calmer, lui promettre de planter une graine de haricot afin que l'on
puisse voir ce qui allait se passer.
Quant à moi, chaque soir après dîner, je vais porter ta lettre soit à la gare,
soit à la poste. Je fais un grand tour de vingt minutes à pied. Grâce à cela
je dors admirablement malgré ma solitude. Mais voilà Thérèse qui vient me
chercher, sûrement pour un client. Camille
XXXI
Camille Niort, Mercredi 12 septembre 1951
à Jean, Casablanca
Mon chéri,
Ce soir, j'attends les Gobin à dîner. Cela me fera du bien de parler sans
contrainte de nos projets à quelqu'un de là-bas.
Il y a une chose qui devient chaque jour une certitude. C'est que nous
avons bien fait de nous lancer dans cette nouvelle voie. Foyer, maison,
enfants, tout demandait une solution et il était temps que celle-ci se
présente.
J'ai hâte de savoir si tu as pu planter quelques jalons pour notre logement.
Claude Gobin me dit que si c'est une villa, il faut une voiture pour la
femme, car les quartiers des villas sont trop éloignés du centre (ce ne peut
être notre cas en ce moment) ; si c'est un appartement il serait bien qu'il
soit en ville.
Yvette a annoncé son départ à Jacqueline pour entrer à la Coopérative des
pharmaciens. Je me demande si Thérèse ne remâche pas quelque chose
d'analogue, car je la trouve frondeuse et étourdie. Ce n'est peut-être
qu'une passade amoureuse. Je l'espère.
Soyons unis de coeur, de pensée et de prière. Camille
25 195 1
Je terminais ma lettre et j'ai vu Thérèse s'avancer vers moi dans le jardin,
portant ta lettre épaisse, pleine de tout ce que je voulais savoir. Que je suis
heureuse de ton bon voyage ! Merci de ce récit détaillé. Je vais être
courageuse. Je te sens vibrer comme moi à notre commune tendresse l'un
pour l'autre. Mais j'avais besoin de te l'entendre dire. Que ce sera bon de te
retrouver 1 Cam
XXXII
Jean Casablanca, Mercredi 12 septembre 1951
à Camille, Niort
Hier une longue lettre reçue.
Je couche dans une pièce en principe réservée comme bureau de M. Perrin et située à
l'autre bout de l'appartement. Il y a un grand divan, amovible où je dors bien. Jusqu'à
maintenant je prends mes repas en général dans un petit restaurant près d'ici ; la clientèle
est composée de Français et d'Américains, et les prix sont modestes (300 francs tout
compris).
M. Boumsel étant encore sans téléphone vient téléphoner d'ici. Une jeune fille qui est à sa
charge, reçoit aussi provisoirement rue Bendahan, correspondance et communications
téléphoniques destinées à la Fiduciaire immobilière. Contre la mise à la disposition de
celle-ci, du téléphone et du local, l'auxiliaire de Boumsel assure gratuitement permanence
et dactylographie pour moi. Jean
XXXII'
Camille Niort, Jeudi 13 septembre 1951
Jean, Casablanca
Tu trouveras quelques photos dans cette lettre qui, je crois, te plairont. J'ai
été bien occupée aujourd'hui et la journée a été vite passée.
Ce soir tu en es à ton 3 ème jour de Casa, je suis curieuse de connaître
toutes tes impressions sur ces premiers jours. Mais la lettre sur ton voyage
était si fournie, si complète qu'elle a enchanté ma journée. Je la connais
maintenant par coeur. Merci. Camille
XXXIV
Jean Casablanca, Jeudi soir 13 septembre 1951
à Camille, Niort
Fidèle à notre rendez-vous je viens poursuivre ton image à travers une courte lettre.
Je suis allé ce matin vers Fedala, au nord de Casa, sur la route côtière, voir une maison à
louer. Elle avait si mauvaise apparence que je n'y suis pas entré. Au retour à Aïn-Sebaa-
plage, soit à 400 mètres de la mer et à 81(m de la place de France, je me suis arrêté chez un
entrepreneur qui construit des chalets. Je constate chaque jour que le logement est le
problème n°1 qui obsède les gens venant s'installer à Casa et qui les ruine.
26 Cinq années au Maroc
Ce soir, je me suis présenté impromptu chez mon camarade Millot, ingénieur des chemins
de fer du Maroc : lui, Gilbert, et sa femme, Louisette, recevaient des amis, s'appelant
Autexier qui faisaient étape à Casa en rejoignant leur poste à Douala. Millot et moi n'avons
eu guère l'occasion de nous fréquenter à l'X, mais nous nous sommes cependant reconnus.
Les Millot sont de Tours, lui étant neveu du vicaire général du diocèse. Ils ont trois jeunes
enfants et en ont perdu un quatrième. Leurs préoccupations, sérieuses, n'ont rien à voir avec
le "triomphalisme" de ceux qui sont venus chercher fortune au Maroc ; tous deux sont
accueillants ; ils m'invitent samedi prochain.
C'était aujourd'hui une des plus grandes fêtes religieuses musulmanes. Aussi, impossible
d'aller dans les magasins ou de faire des recherches de logements, d'entrepreneurs : congés.
Cela ne dispense pas les Arabes, paraît-il, de chômer pour les fêtes chrétiennes également.
Je découvre une population de Casablanca bizarrement cosmopolite.
Le climat et le "bled" des environs de Casa, en particulier vers l'océan reflètent des aspects
analogues à ceux de cette population, c'est-à-dire dépouillés, brûlés, brouillés ; le sable
même des plages atlantiques, grossier et terreux donne la nostalgie du sable fin et lumineux
où l'on marche avec volupté le long des côtes landaise ou vendéenne.
Tout cet ensemble n'est d'ailleurs pas désagréable ; si ce pays manque de charme, il a par-
contre beaucoup de caractère et peut être passionnant. II suscite l'action ; il oblige à lutter
contre le climat et le sol et contre les hommes. Mais cela ne me déplaît pas.
Tu sais que je t'attends aussi avec impatience pour connaître ton jugement. Je suis dans
l'obligation d'avoir une opinion puisque tu n'es pas ici...
Ainsi quel bonheur de me laisser bercer par ma douce intuitive. Je t'aime parce que tu es
ma petite femme toute faible, toute peureuse, et parce que tu es forte, et assurée avec
gentillesse, avec innocence, parce que tu es tout à fait féminine.
Mais je ne parle pas de nos petites filles ; elles t'épanouissent et te font briller de nouveaux
feux scintillants. Camille est en elles.
Je vous aime toutes les trois, la limpide, la mystérieuse, la capricieuse ; la source claire et
chantante, les bois où les branches craquent et où passent des ombres, le torrent qui
rebondit.
Camille Florence Véronique
Je vous aime Jean
v xxx
Josèphe Cheminé, Jeudi 13 septembre 1951
à Camille, Niort
Pardonne-moi de ne pas t'avoir écrit plus tôt. J'ai tout le temps pensé à toi, mais mes deux
aînés ont la coqueluche.
Henny est venu nous voir, bien gentille. Les nuits sont fatigantes.
Comment s'est passé votre départ ? J'ai gardé une très mauvaise impression, vis-à-vis de
moi-même, de ma dernière entrevue avec ton mari. Je me suis laissé dominer et j'ai paru et
été excitée. Quel dommage que je ne puisse être toujours calme Pour plaire aux hommes,
au premier de tous, à son mari en particulier, il faut être calme. Les Giboin sont là. Alex est
Josèphe venue me voir au déjeuner.
27 1951
Camille Niort, Vendredi 14 septembre 1951
à Jean, Casablanca
Le plan que tu me donnes de ton bureau me réconforte. Tu es
admirablement installé : bureau de grande classe, c'est important.
Thérèse est beaucoup plus aimable ; l'atmosphère de la maison est plus
agréable. Les Clémot André sont de retour de leur camp « Terre et ciel »,
très emballés !
Nos petites filles toujours délicieuses, Véronique parade devant le petit
garçon ou devant nous. Quelle coquine ! Elle est comique car elle garde
son sérieux même quand nous rions d'elle. Ce matin elle chantait : « Il y a
des moutons blancs dans mon sac... »
As-tu lu sur le journal la catastrophe du Toulouse-Oran ? J'ai un frisson
rétrospectif pour toi. Lorsque je viendrai te retrouver, si je suis avec les
enfants, ce sera en bateau. En vérité je ne vois pas Florence et Véronique
avec le mal de mer. Ce serait terrible. Claude Gobin m'a dit que les routes
d'Espagne l'ont agréablement surpris. Elles ont été réparées. Elles sont
excellentes.
Tes parents et tes soeurs viendront me voir un de ces dimanches, peut-être
demain. Heureuse de ta lettre. Sois confiant. Tout ira bien. Pour le
logement je vais faire une neuvaine à Saint-Joseph.
Camille
p.s. Tu devrais chercher une secrétaire pour toi sans t'occuper de celle de
Boumsel, en mettant une annonce ou autrement. Cela te donnerait le
temps de bien choisir, ce qui sera plus difficile en octobre au retour des
« Marocains » encore en France, en septembre.
XXXVII
Jean Casablanca, Samedi soir 15 septembre 1951
à Camille, Niort
Merci pour les photos de Saint-Sébastien.
J'ai été invité aujourd'hui à déjeuner chez les Millot où se trouvaient également leurs amis
en partance pour Douala et une jeune fille, Ils sont tous deux charmants et délicats. Ils
m'ont ensuite fait faire un tour et notamment à Aïn Diab et Anfa ; de là, point de vue sur
une mer splendide et sur Casa. Si nous habitions dans cet endroit, tu aurais l'impression
d'être toujours en vacances tellement le quartier est plaisant, puis nous sommes allés aux
Crêtes qui dominent Casa. Ils m'ont donné quelques renseignements pour aider à ma
recherche de logement et le couple présent me recommande auprès d'amis qui possèdent à
Casa des immeubles avec plus de 150 logements.
D'autre part les Millot m'ont appris que Latil, sa femme et leurs 3 enfants habitent Agadir
(500 km au sud de Casa), et que Bailly doit venir passer l'hiver à Casa. Décidément ce
jeune ménage est très sympathique et sera pour nous un foyer ami.
28 Cinq années au Maroc
Pourrais-tu me donner les informations suivantes : tes opérations en banque, ton solde en
caisse (maison et cabinet), encaissements reçus éventuellement de ton père pour moi ?
Merci.
Mon n° de téléphone à Casa est 235.71 où tu peux m'appeler. Demain dimanche, je n'ai pas
fixé mon emploi du temps : peut-être promenade en voiture ? Pas de baignade, ne t'inquiète
pas. D'ailleurs c'est extrêmement dangereux aux environs de Casa. Jean
)(XXVIII
Camille Niort, Samedi 15 septembre 1951
à Jean, Casablanca
Sais-tu qu'une lettre que tu postes à Casa, par exemple mercredi soir tard
ou jeudi matin, m'arrive à Niort vendredi à 17 heures. C'est tout de même
assez rapide, n'est-ce pas ?
Huit jours de passés seulement ! Quand on se souvient de la rapidité avec
laquelle le temps s'écoulait lorsque nous étions ensemble à Saint-
Sébastien ! C'est la preuve que la notion du temps est toute relative à nos
états d'âme.
Monsieur Giraud le menuisier est venu faire le travail dans la chambre de
Thérèse, qui est ainsi très bien installée.
Hier soir, cinéma en compagnie de Francis, Noêlle et José : « Sous le ciel
de Paris ». Le film était bien mais faisait très peur à cause d'une histoire de
fou qui égorgeait les femmes seules, rappel de mes frayeurs de la rue du 4
août et, par analogie, étudie bien le quartier de notre futur logement. Tu
me connais ; je mourrais de peur, toute seule dans cette grande ville, à
t'attendre dans un quartier trop désert ; cela s'ajouterait au problème du
ravitaillement, à 8km du centre, dis-tu ! Comment arriverai-je à m'orga-
niser sans voiture ? De plus pense que Florence entre en classe cette
année et qu'il faudra l'accompagner.
Que fais-tu demain tout seul, mon chéri ? Et je pense à tes soirs
solitaires ? Tu pourrais lire, je suis à court de titres, par exemple « Pleure !
O pays bien aimé » dont je t'avais lu des passages à Niort. Je pourrai
t'envoyer dans la collection « pourpre » des classiques, à 200 francs le
volume, « les Trois Mousquetaires », livre qui te distrairait, « Pêcheurs
d'Islande », « la Symphonie pastorale ». Je te signale aussi « Corps et âme »
de Van der Meerch.
Dimanche 16 septembre,
suite de la lettre commencée hier
Véronique progresse d'une façon étonnante. Quant à Florence elle pose des
questions et s'intéresse à beaucoup de choses. Elle va voir tous les jours si
ses haricots germent.
Marie-Claire m'a écrit pour me donner des nouvelles de Paul ; il était à
Berlin et a fait des visites dans le secteur soviétique.
Hier soir je t'évoquais, seul dans Casa, avec une émotion qui me serrait le
coeur, et puis j'ai réalisé que ce sera si merveilleux lorsque nous serons
29 1951
réunis là-bas. Essaye d'utiliser au maximum ces journées de solitude.
Bientôt tu vas être très occupé.
Je voudrais que tu me répondes dans ta prochaine lettre aux questions
suivantes :
17 Où prends-tu ton petit déjeuner ? Que manges-tu ?
27 Peux-tu me donner ton menu de ce jour, midi et soir ?
3°/ 47 As-tu une maison où tu puisses faire laver, repasser tes
chemises ?
57 Qui recoud tes boutons et raccommode tes chaussettes ?
6°/ As-tu maigri ? ....7°/ As-tu des migraines ?
8°/ Quand commençons-nous la neuvaine pour la maison, la Fiduciaire et
le cabinet dentaire ? Quel jour ?
9°/ Es-tu d'accord avec le programme, messe, communion ?
107 Fait-il chaud à Casa ? 11°/Peux-tu dormir malgré le bruit des autos ?
12°/ A quelle heure es-tu au lit et dors-tu, en général ?
137 As-tu bon appétit ? 147 A quelle heure te lèves-tu ?
15°/ Ta garde-robe te suffit-elle pour l'instant ?
16/ N'as-tu aucune émotion avec la Simca dans Casa ?
17/ Te promènes-tu dans les quartiers arabes ?
Comme tu le devines ce n'est pas un questionnaire pointilleux. Mais c'est
pour éviter de te poser beaucoup de questions éparpillées un peu partout
dans mes lettres. Si tu as des choses à me demander, fais une feuille
analogue de questions pour moi.
Je suis heureuse de mesurer, depuis que nous sommes séparés, la
profondeur de notre amour. La vie c'est avec toi qu'elle est belle. Je rêve...
Carn
p.s. J'ai consulté Claude Gobin pour le B.C.G. Il n'est pas d'avis de le faire
aux enfants. En définitive je crois que je ne le ferai pas. Il faudrait que je
prenne cela entièrement sous ma responsabilité et cela m'ennuie. Les
enfants sont en excellent état Alors !
Invitée à midi ce dimanche à l'anniversaire de José rue St-Gelais, Francis
et Noëlle en profitent pour m'offrir un livre, « l'expédition du Kon-Tiki »
pour mon anniversaire prochain aussi.
Existe-t-il des garde-meubles à Casa au cas où je déménagerais d'ici avant
que nous ayons un logement au Maroc ? Les Gobin m'ont dit que c'était
Biardeau qui avait fait leur déménagement. J'attends tes instructions !
XXXIX
Camille Niort, Lundi 17 septembre 1951
à Jean, Casablanca
J'ai été gâtée aujourd'hui, après celle de jeudi j'ai reçu ce soir ta lettre de
samedi. Je suis reconnaissante aux Millot de t'avoir invité à déjeuner et de
t'avoir fait visiter Casa. Je vois qu'il y a des quartiers résidentiels épatants
dans cette ville.
30 Cinq années au Maroc
Noélle va me ramener de Chemillé le petit Marc Giboin pour une huitaine
de jours.
Voici maintenant l'état de nos finances :
Ce soir j'étais en train de coucher les enfants ou plutôt de faire entrer
Florence dans son lit. Véronique selon son habitude s'amusait à se
découvrir au fur et à mesure que je la recouvrais. Finalement excédée de
ce manège je dis à Véronique : « Puisque tu es encore découverte, je ne
t'embrasse pas ce soir. » Puis je m'occupe de Florence.
J'entends Véro : « Et bien moi j'embrasserai pas maman, na ! Non
j'embrasserai pas maman, parce qu'elle est vilaine maman ! » Je me suis
retournée vers le lavabo pour ne pas que Florence me voit rire ; si elle et
Véronique me voyaient rire, j'étais perdue. Puis je les ai regardées, ai
froncé les sourcils, et j'ai administré à Véronique une petite fessée.
Réalises-tu ? un petit bout de chou, répondre cela à sa mère à 2 ans et 3
mois. Je n'en suis pas revenue. Je t'assure qu'il m'a fallu tout mon
courage pour la corriger. Je l'ai fait en pensant à l'avenir et non pas au
présent, car c'était trop drôle.
Je vais maintenant sortir faire une petite marche qui me réchauffera,
porter un colis à Simonnet et cette lettre à la boîte.
Il fait un froid terrible. Je garde mon édredon la nuit et n'arrive pas malgré
cela à me réchauffer. Je crois que je serais heureuse à Casa. Camille
XL
Jean Casablanca, Lundi 17 septembre 1951
à Camille, Niort
Reçu ce soir ta lettre de vendredi ainsi que les papiers l'accompagnant...
Hier je suis allée à la messe à l'église en construction que l'on appelle "cathédrale". Messe
de 11 h, mais très fervente, dialoguée, chantée avec la participation de tous les fidèles,
hommes et femmes, y compris pour la communion.
L'après-midi, bain à Aîn Diab (piscine). Quel beau temps, juillet en France! Mais en
suivant la côte au-delà, c'est le désert et un bord de mer inhospitalier, sable grossier et
vagues "mauvaises" balayant la plage. Connaissant sur les côtes de Gascogne, les lames de
fond, l'entraînement vers la mer des vagues qui refluent et aspirent le sable sous les pieds,
je n'avais aucune envie de tâter l'eau. Les vagues sont beaucoup moins fortes qu'à Saint-
Sébastien, le jour où j'ai été emporté vers le large, mais beaucoup plus traîtresses.
D'ailleurs les écriteaux « Danger », « Ne pas se baigner », jalonnent le rivage...
Aujourd'hui je suis allé voir l'ami des Autexier ainsi que des Millot. II est à la tête d'une
société indochinoise d'armement (bateaux), et a créé une société financière et immobilière.
Aimablement il s'est mis à ma disposition et a téléphoné à un de ses amis, Serfaty, qui
s'occupe d'agences immobilières. Celui-ci est venu pour m'assurer qu'il me logerait dans le
mois, pour un loyer inférieur à 30 000 francs dans un 3 ou 4 pièces. Croyant au début que
j'étais à l'instant en panne, il m'offrait pour 3 mois, 2 pièces. Attendons la suite. Mais ces
31 1951
deux jeunes hommes étaient fort sympathiques, M. Orsini, l'ami des Autexier me
présentant même comme un ami. Ils ont été vivement intéressés par la Fiduciaire et sans
que je le leur propose m'ont promis leur visite et une clientèle H Je cherche des meubles de
bureau. J'ai fait paraître une annonce pour la secrétaire.
Contrairement aux personnes qui, en France, gardent jalousement le secret de leurs affaires,
sont toujours prêts à se plaindre de leurs pertes et évitent de s'engager dans quelque
entreprise que ce soit, ici, les gens sont, du moins en paroles, confiants, enthousiastes et
prêts à aider.
Ne t'inquiète pas de moi et de ma santé. Tout va très bien. Je désire ta présence, non par
suite de perte de moral, mais pour te faire participer à ma vie, te sentir près de moi tous les
jours... et aussi la nuit...
Jean
XLI
Anita Caudéran, Lundi 17 septembre 1951
Camille, Niort
C'est un anniversaire qui ne va pas être très gai pour vous. « Bon anniversaire » mon petit,
combien vous nous êtes chère. Il nous tarde que vous retrouviez votre Jean. Son petit mot
d'aujourd'hui laisse percer sa mélancolie.
Nous avons des commandes très pressées et sommes un peu bousculés. Anne-Marie a passé
ces deux derniers jours au couvent. Marie-Claire prépare les ordres à l'usine. Baisers
affectueux à nos deux petites filles. Maman
Si M. Réchard vient au Congrès des Experts à Bordeaux, venez avec Mme Réchard. Sinon
nous envisagerions d'aller à Niort samedi prochain.
votre papa
XLII
Camille Niort, Mardi 18 septembre 1951
à Jean, Casablanca
Nos amours de filles sont à jouer avec Marie-Catherine et François-Louis.
L'intelligence de Florence se développe énormément, ce sont des pourquoi
sans fin. Je réponds d'un air assuré et j'essaye d'être simple et claire.
Heureusement un enfant de cet âge est satisfait du moment qu'on lui
répond, même si la réponse est pour lui sans intérêt ou incompréhensible.
Ta maman m'a écrit ce matin une lettre maternelle et affectueuse. Elle est
vraiment épatante ta maman.
Mon bien aimé, je voudrais que tu me dises : je t'écris souvent, peut-être
trop ; peut-être as-tu l'impression que je répète toujours la même chose,
mais...
Je trouve surtout les nuits inter minables et vides alors qu'avec toi, c'était
le royaume enchanté, doux.
Camille

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