Claude Simon. Une vie à écrire

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Cette toute première biographie consacrée à l'un des derniers prix Nobel de littérature française retrace l'itinéraire d'un écrivain qui en dépit des innombrables thèses qui lui ont été dédiées reste tout à la fois universellement admiré et curieusement méconnu. La haute exigence formelle de cette œuvre trop souvent jugée ardue a longtemps occulté une évidence qui jalonne toute la production écrite de Claude Simon : son ancrage dans un vécu complexe qui la traverse de part en part et dont elle revisite et décompose livre après livre les ressorts les plus intimes. Issu d'un milieu bourgeois et conservateur, très vite orphelin de père puis de mère, Claude Simon s'est construit dans une relation conflictuelle à ses origines. Il y a l'enfance, bien sûr, récurrente dans son œuvre, mais également d'autres moments marquants, comme son expérience de la captivité pendant la Seconde Guerre mondiale, dont il rendra compte dans La Route des Flandres. Le refus du roman traditionnel qui l'a trop vite classé dans la mouvance du " nouveau roman " apparaît en ce sens tout à la fois comme une ascèse et comme une tentative sans cesse renouvelée d'explorer les non-dits et les secrets les plus enfouis d'un passé douloureux. Tout le propos de cette biographie richement documentée, et écrite d'une plume alerte et sensible, est de nous démontrer combien la vie de Claude Simon est d'abord et avant tout l'histoire d'une émancipation, et son œuvre un exorcisme permanent des fantômes de la mémoire.


Publié le : jeudi 29 septembre 2011
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EAN13 : 9782021056860
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Du même auteur

Arabesque

roman

Actes Sud, 1985

 

L’Effet-fiction. De l’illusion romanesque

Nizet, 1989

 

Les Métamorphoses-Butor,

Le Griffon d’argile,

Presses Universitaires de Grenoble, 1991

 

Claude Simon. Chemins de la mémoire

Le Griffon d’argile,

Presses universitaires de Grenoble, 1993

 

Photos de racines

Des femmes/Antoinette Fouque, 1994

 

Les Sites de l’écriture : Claude Simon

Nizet, 1995

 

La Ville dans L’Emploi du temps de Michel Butor

Nizet, 1995

 

La Division de l’intérieur

roman

L’Hexagone, 1996

 

Une écriture de l’altérité. Les partitions de Claude Ollier

L’Harmattan, 1996

 

Midis. Scènes aux bords de l’oubli

roman

Éditions Trois, 2000

 

Histoire de la littérature française du XXe siècle

ou les Repentirs de la littérature

Honoré-Champion, 2000

 

Assia Djebar ou la Résistance de l’écriture

Regards d’un écrivain d’Algérie

Maisonneuve et Larose, 2001

Du café à l’éternité,

Galilée, 2002

 

Le Grand temps. Essai sur Claude Simon

Presses universitaires du Septentrion, 2004, rééd. 2011

 

Assia Djebar

ADPF-Publication du ministère des Affaires étrangères, 2006

 

Tombeau d’Akhnaton

roman

La Différence, 2006

 

Les Triptyques de Claude Simon

ou l’art du montage

Presses Sorbonne Nouvelle, 2008, avec DVD

 

Jacques Derrida, la distance généreuse

La Différence, 2009

 

Consolation

roman

La Différence, 2010

Il est donc vrai à la fois que la vie d’un auteur ne nous apprend rien et que, si nous savions la lire, nous y trouverions tout, puisqu’elle est ouverte sur l’œuvre. […] Il interroge ce tableau qui naît sous sa main, il guette les regards des autres posés sur sa toile. Voilà pourquoi il n’a jamais fini de travailler. Nous ne quittons jamais notre vie. Nous ne voyons jamais l’idée ni la liberté face à face.

Maurice MERLEAU-PONTY, « Le doute de Cézanne ».

Si, au seuil de ce livre, après des mois de travail en retrait, je tente de nommer ce qui a été comme une intimation à écrire – car ce fut, oui, ainsi, soudain, l’évidence intérieure d’un « il faut » –, écrire la biographie de Claude Simon, ce défi absolu, un mot s’impose : gratitude.

Gratitude envers une œuvre qui est une magnifique leçon de littérature et de vie, et qui mieux qu’un essai philosophique explore, dans la chair des phrases et la tension extrême des vocables appelés à la ligne, les apprentissages du vivre et du mourir.

Gratitude, aussi, envers la personne d’exception que fut 1’écrivain dont j’ai toujours considéré que l’amitié qu’il me manifestait était un privilège.

Gratitude, enfin, envers Réa Simon qui m’a fait généreusement confiance, me donnant accès à toutes les archives, y compris les siennes : j’ai eu la chance de consulter des documents de première main, notamment là où il n’y avait plus personne pour porter témoignage. Sans Réa, entreprendre une telle biographie n’eût pas été pensable.

 

J’ai connu Claude Simon pendant les seize dernières années de sa vie. Relation sans faille qui nous a tenus accordés dans 1’interprétation des textes.

Pour autant, j’ai veillé ci-après à ne pas me prévaloir de cette amitié. Mais à ne pas non plus la passer sous silence. Le biographe a le devoir de s’effacer : c’est d’abord la sensibilité acquise auprès de l’œuvre qui m’a permis d’être à l’écoute, d’entendre les témoins qui témoignent – les humains, les papiers, les lieux, les objets, les manuscrits. Permis de les interpréter, de les articuler.

 

J’ai remonté le temps avec l’aide, indispensable, de plusieurs personnes, surtout de Jeanne Gaillot, Marie Saint-Saëns, Amadeu Cuito, ainsi que de Jean Mathiot et Florence Bourgoin-Codet : ils ont éclairé les époques les plus anciennes et révélé chaque fois le vif du sujet. Le soin de Violette Potylo aux archives du Collège Stanislas a permis d’approcher plus sûrement le jadis.

 

Je ne cache pas, dans les pages qui suivent, mon admiration pour Claude Simon l’écrivain immense, et pour sa traversée exemplaire, tourmentée, du XXe siècle ; cependant, ce n’est pas une hagiographie.

Je n’ai pas tenu de journal de bord pendant que j’écrivais, trop habitée sans doute, pour distraire le moindre instant, par la figure que dessinaient les éléments amassés peu à peu. C’est page après page que s’est reversée la réflexion qui, naissant avec l’écriture, l’infléchissait.

La questionnait. La renforçait de l’épreuve de ses propres tâtonnements.

 

Écrire une biographie est une chose étrange et sans fin. C’est toucher à du secret – et Claude Simon était un homme singulièrement secret. Il n’y a pas de règle générale. Ce que je crois : il faut tenir au secret et avancer à tâtons, avec le tact des mots, entre enquête et fiction, vigilance et intuition, et faire que le langage et ses images s’emparent de la pensée.

 

La plus grande fidélité aura été, peut-être, que cette biographie de Claude Simon soit, résolument, comme lui-même le fut, du côté du vivant.

MIREILLE CALLE-GRUBER

1. Le survivant

Madagascar, Tananarive, 10 octobre 1913. La naissance de Claude ne vient pas seulement combler l’attente du couple que forment le capitaine Louis Simon, du 24e régiment d’infanterie coloniale (RIC), et Suzanne Denamiel, époux depuis le 8 février 1910, après quatre années de fiançailles. Cette naissance les console du deuil d’un premier enfant, un garçon, prénommé Claude, déjà. Mort du croup.

Le fait est inconnu, l’état civil de Madagascar (est-ce oubli ? est-ce perte ? ce ne sera pas, on le verra, la seule lacune administrative) ne l’a pas enregistré. Mais les notes personnelles de Claude Simon, et le témoignage de Réa, sa femme, à qui il s’était confié, l’attestent : « Il porte à sa naissance le nom d’un mort. Usurpation d’identité », écrit-il le 7 mars 1981 dans ses notes personnelles, insistant sur le fait que « longtemps la pensée de ce frère dont il porte le nom » l’aura hanté. Jusque dans certains récits de rêves qu’il a retranscrits et conservés.

Survivant, Claude l’aura été à plus d’un titre. D’abord, de ce frère aîné, l’homonyme disparu qu’il substitue. Puis du père, mort au champ d’honneur – il a tout juste dix mois –, dans l’hécatombe de 1914, le 27 août. Mort dont on ne cessera de lui faire le récit héroïque. Puis de la mère qui succombe à un cancer, le 5 mai 1925, alors qu’il est dans sa douzième année, le laissant seul, tragique descendant d’une famille fantomatique et le dernier porteur du nom des Simon qui ont fait souche à Arbois, Jura.

 

Ainsi, dès les commencements, Claude aura été l’enfant des temps d’urgence, de la vie brève arrachée à la mort, à une époque où le devoir-mourir de l’humaine condition se double du devoir-de-mourir, pour la patrie, la liberté, l’honneur. Et comment aurait-il pu échapper à la violence de la mémoire, alors que, bambin de six ans, sa mère l’entraîne à sa suite, sitôt la guerre finie, dans une région de ruine et de dévastation, aux confins de la France et de la Belgique, dans les parages de Stenay, Laneuville-sur-Meuse, puis vers la forêt de Jaulnay, à la recherche de la tombe de l’époux et du père, sur les lieux de combats où la vie est assignée au deuil ? Ce voyage de l’Apocalypse, il en fera le récit soixante-dix ans après, comme si c’était hier, à l’ouverture de L’Acacia, avec une puissance hallucinatoire qu’anime le souffle de la prose épique.

Et plus tard, sur la route des Flandres, il est une fois encore le survivant de son régiment anéanti lors de l’offensive allemande de mai 1940 ; survivant, lui qui est mobilisé le jour anniversaire de la mort du père, le 27 août 1939, et qui marche dans ses pas, la géographie de la Seconde Guerre mondiale recouvrant la géographie de la Première – la « Grande » –, lui qui s’attend à être abattu d’un moment à l’autre : « Maintenant. Maintenant. Maintenant1… »

Tous sont partis, aucun, presque, n’est revenu.

Cet événement – ou plutôt ce non-événement : qu’il ne meurt pas – aura mis toute une vie à lui arriver. Une vie d’écrivain passée à écrire la vie après la mort qui ne l’atteint pas, et qui le tient au travail d’anamnèse, des jours des années des pages de labeur.

Claude Simon sera à jamais le cavalier du désastre de la route des Flandres. Comme réengendré par le retour de l’Histoire qui, se répétant, s’inverse et le voue à son histoire familiale par l’expérience de la mort imminente, de la guerre et de la captivité. Il lui faudra vingt ans – vingt années durant lesquelles il ne cesse pas de ne pas écrire La Route des Flandres –, avant qu’il puisse donner forme à ce roman qui chemine en lui cependant qu’il publie six livres, de 1945 à 1958. Et après avoir publié La Route des Flandres, en 1960, il ne cessera plus d’écrire encore la route des Flandres, reprenant en des constellations textuelles différentes, dans ses livres suivants, le récit chaque fois unique de cette « matière à base de vécu ».

C’est depuis ce point, où il revient, d’où il repart, qu’il reparcourt son existence – parcours en étoile, par éclats. Cette période somme toute brève, la « drôle de guerre », puis quelques jours au Front jusqu’au 17 mai où il est fait prisonnier, puis cinq mois de Stalag jusqu’à l’évasion, le 27 octobre 1940, cette période l’écriture va la constituer en un espace mémoriel où cristallisent la vie la mort dans le plus grand saisissement, et où s’opère ce qu’il a nommé « l’inlassable réancrage du vécu2 ».

Il aura donc passé sa vie à transmuter des émotions magmatiques en une architecture littéraire sensible ; à explorer, depuis ce moment vital de la déroute, des configurations nouvelles d’archives et de témoignages qui lui découvrent, toujours renouvelées, l’histoire du père, l’histoire de la mère, des familles de ses ancêtres qui participent à l’Histoire politique du monde, de lui enfant, adolescent, jeune puis vieil homme. Et plus il avance dans l’écriture de livre en livre, plus il fouille l’amont de la mémoire et touche aux points névralgiques. De sorte que les trois derniers livres, L’Acacia, Le Jardin des Plantes, Le Tramway, qu’il publie entre soixante-seize et quatre-vingt-huit ans, sont les plus « jeunes » de l’œuvre, consacrés à ce travail de drague autobiographique jusqu’à la petite enfance. Et que c’est à la fin, avec Le Tramway, que l’écrivain racontera, dans un texte d’une facture puissante, l’agonie de la mère.

 

Une vie à écrire. Car Claude Simon aura su très vite que les temps courts du vécu appellent les temps longs de l’écriture, laquelle a, seule, la force têtue de suivre indéfiniment les méandres pli par pli de l’événement, de déplier ce qui a fait masse, vous est tombé dessus comme une destinée. Il sait que n’est véritablement vécu que ce qui aura pris le temps de revivre dans la langue littéraire – où les choses arrivent au présent du travail sur la page, où il arrive infiniment plus, l’écrivain découvrant que « ce que je voulais dire était pauvre par rapport à ce qui s’est dit par mon travail, lorsque je travaillais3 ». Et que ce qui revit ainsi au passage des langues est infiniment plus vaste que le compte rendu d’une histoire personnelle. La merveille dans l’œuvre de Claude Simon, c’est que le temps de l’écriture est temps de survivance. Et qu’il n’y a pour lui de devenir biographique que dans le compte tenu des mots.

Cette vie de l’écriture est sensible sur les manuscrits mêmes où voisinent les notations de date, heure, lieu de travail, les mots en attente dans la marge, les reprises d’un même alinéa en série, ostinato, les bribes de souvenirs, les croquis, les brouillons de lettres… On y trouve les horaires et plans de voyage aussi bien que les plans du roman en cours, les comptes de la récolte viticole aussi bien que le décompte des pages écrites, tout cela comme charrié et déposé dans les tracés du flux du vivant. Où l’on voit se produire, page à page, l’accumulation d’une force.

C’est l’irrépressible naissance d’un désir d’écrire avant qu’une forme naisse de ce désir et fasse livre.

 

Survivre aux siens oblige. Traumatise et oblige à filiation et fidélité, à la mémoire, à l’héritage, mais aussi, paradoxalement, survivre délivre des siens. Claude évoquait parfois l’existence qui aurait pu être la sienne si son père était revenu de la guerre. On peut imaginer que sa mère, très croyante, aurait eu, comme sa sœur Jeanne, une progéniture nombreuse dont il eût été l’aîné. En outre, tôt éloigné de la religion au sortir des années de pensionnat chez les pères du Collège Stanislas, peu enclin à l’esprit militaire et très critique à l’endroit des positions coloniales françaises, il aurait vraisemblablement vécu dans l’affrontement, voire la rupture avec ses parents. Cependant que, petit garçon orphelin, fils unique, il allait grandir dans la tendresse et la compassion de ses oncles et tantes, entouré de trois familles, avant d’être bientôt émancipé : la famille de son tuteur, Paul Codet, à Paris ; celle de sa tante maternelle, Jeanne, mariée à Henri Carcassonne, et leurs six enfants, à Perpignan ; celle de ses tantes paternelles, les demoiselles Simon, toutes trois célibataires, Louise, Eugénie et Artémise, dans le Jura, à Arbois et le village voisin, Les Planches.

Certes, Claude portera toujours l’empreinte de ce traumatisme du survivant qui lui donne l’impression de ne pas être à sa place, d’être dans l’imposture – ses carnets, comme plus tard ses romans, le répètent :

images

Il en éprouve le sentiment d’une culpabilité qu’il notera chaque fois que le deuil le touche de près. Il garde une sensibilité exacerbée à la précarité et à la réversibilité des situations, et un rapport très singulier au temps qui va doter peu à peu son écriture d’une fulgurance sans pareille, capable de capter le précipité du vécu, lequel ne relève pas seulement du récit des faits mais, tout ensemble – et c’est là que réside la puissance de l’œuvre –, de l’empathie pour les minuscules vivants à l’instant, et du surplomb d’une intelligence générale, sans complaisance sans concession, des êtres et des choses.

C’est ce qu’il explicite avec acuité, après un demi-siècle de métier d’écriture, lors de son discours de réception du prix Nobel à l’Académie suédoise de Stockholm, le 10 décembre 1985, constatant que « les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l’espace mesurable » ; et concevant l’écrivain comme un explorateur s’efforçant de parvenir « par l’approfondissement acharné du particulier et sans prétendre avoir tout dit, à ce “fonds commun” où chacun pourra reconnaître un peu – ou beaucoup – de lui-même4 ».

 

Une image hante le seuil de cette tentative de restitution d’un récit de vie. C’est l’une des images qui a peut-être habité l’Œuvre entier, et dont la description ne vient que dans les derniers livres : elle est sépia, c’est la photographie du survivant assis près de la mourante sa mère.

Comme dans beaucoup de familles bourgeoises à l’époque, soucieuses de leur mémoire, la famille maternelle de l’écrivain a tenu des albums, albums de photos, de cartes postales, de voyages, de représentations de jeux de société. Claude avait les siens qu’il a toujours conservés. Format à l’italienne, cuir et carton marron, les clichés soigneusement datés montrent la vie ordinaire d’un petit garçon, enfant parmi des enfants, dans un décor de végétation méditerranéenne.

Or, la première photographie du premier album, légendée « Automne 24 », qui a été prise au Mas Les Aloés, résidence d’été de la famille maternelle entre Perpignan et Canet Plage, représente, allongée sur une méridienne de salon tapissée d’un motif à fleurs que l’on a sortie sur le terre-plein devant la porte, sous les arbres (pins, tamaris), une femme au visage dur, émacié, tel un masque sans âge, comme asexué. Elle se tient, le cheveu rare (il l’écrira dans Le Tramway, elle porte une perruque), dans une robe de repos, très soignée, étole escarpins fins. Elle est prise de profil, ne regarde rien, absente. Elle tient dans sa main la main du garçonnet assis sur la méridienne à ses pieds. Claude.

Il regarde l’objectif en face, il sourit, larges yeux clairs, un peu joufflu, couronne de cheveux sombre. Il porte une culotte courte et une veste à revers, de hautes chaussettes de laine montant jusqu’aux genoux. Suzanne Denamiel Simon va mourir neuf mois plus tard. C’est la scène de l’enfant à la mère. Elle est si loin déjà, il semble qu’il la retienne encore au présent de l’instant photographique. Chacun cependant est sur un versant de la vie. Rétrospectivement, c’est la photographie du jeune garçon et la mort.

Dans L’Acacia, il a décrit la terrifiante agonie, sous ses yeux d’enfant, de cette femme. Survivant à l’époux tant aimé, elle ne cesse de se survivre à elle-même dans l’imminence de sa disparition programmée :

[…] il avait avec le même égal et docile étonnement, sans bien comprendre, vu d’abord la femme toujours vêtue de sombre qui était sa mère fondre peu à peu, se résorber, échanger son visage bourbonien contre celui d’un échassier, puis d’une momie, puis (grâce aux bistouris qui taillaient retaillaient dans le corps) même plus une momie : quelque chose comme un bistouri lui-même, une lame de couteau, une sorte d’épouvantail vivant, la tête d’oiseau décharné émergeant de châles qui recouvraient quelque chose de plat d’abord étendu sur des liseuses, puis des divans, puis dans un lit, de plus en plus plat, soulevant à peine le drap, puis disparaissant tout à fait, ne laissant plus rien d’elle qu’une boîte de chêne verni sous un amoncellement de fleurs au violent parfum mêlé à l’odeur des cierges, et rien d’autre, de même, pensa-t-il, que gisant comme dans une boîte à l’intérieur d’un compartiment de chemin de fer […]5.

La phrase, en ce point, enchaîne et poursuit sur l’histoire du fils, jeune brigadier acheminé au Front fin août 1939, dans un compartiment de troisième classe. En fait, on le voit déjà ici, par le précipité narratif qu’opère le montage du texte, l’écriture de Claude Simon fait bien plus que traiter la survivance en motif. Attentif à marquer la découpe du temps à la surface de la page, la fragmentation, les béances de la syntaxe, l’écriture appelle la langue aux passes difficiles où le vivant, à toute extrémité, doué de la force visionnaire des mots, s’exalte. Ainsi de la description des prisonniers de la route des Flandres, entassés dans l’obscurité du wagon qui les transporte vers le camp, « comme si nous étions déjà plus morts que des morts puisque nous étions capables de nous en rendre compte6 ».

 

Rendre compte et se rendre compte, c’est ce que Claude, touché très tôt par des tragédies qui sont à la fois intimes et mondiales, va s’efforcer de demander à ce formidable potentiel d’interprétation qu’est le roman. Le roman lorsqu’il raconte les aléas de l’existence depuis l’après-la-mort, où les transports de la phrase conduisent, et où se découvrent par la mise en rapport des éléments, des trésors de clairvoyance.

Claude Simon, ce sera cela : une vie à écrire et réécrire. Pour que les informes affects du deuil prennent forme au travail de la langue et que le livre trace le dessin d’une vie. Pour « exister de façon un peu moins vertigineuse », dira-t-il. C’est une vie d’homme pleine des violences et des péripéties du siècle, vouée cependant avec constance au cheminement de l’écriture, qui explore à travers le récit de la propre expérience, les concordances incalculables de la vie des mortels.

1.

Claude Simon, Le Jardin des Plantes, Paris, Minuit, 1997, p. 310.

2.

Claude Simon, « L’inlassable réancrage du vécu », entretien avec Mireille Calle-Gruber (1993), dans Mireille Calle-Gruber, Le Grand Temps. Essai sur l’œuvre de Claude Simon, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2004, p. 237-250.

3.

Claude Simon, dans Mireille Calle-Gruber (dir.), Les Triptyques de Claude Simon ou l’art du montage, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2008, p. 33.

4.

Claude Simon, Discours de Stockholm, Paris, Minuit, 1985, p. 31.

5.

Claude Simon, L’Acacia, Paris, Minuit, 1989, p. 165-166.

6.

Claude Simon, La Route des Flandres, Paris, Minuit, 1960, p. 19.

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