Clémence Royer l'intrépide

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Clémence Royer, l'intrépide, libre et moderne, incarne un XIXème siècle d'ébullition sociale et politique. Parce qu'elle est femme, sa route a été difficile. En 1850, les droits des hommes, et surtout des femmes, étaient ignorés. Femme, elle ose braver tous les interdits. Femme de sciences, elle ose entreprendre la traduction de l'oeuvre de Darwin. Citoyenne éprise de liberté, elle conçoit des réformes hardies et réalistes. Et aujourd'hui, qui se souvient de Clémence Royer ?
Publié le : samedi 1 octobre 2005
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EAN13 : 9782296415317
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Clémence Royer l'intrépide

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diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan!@wanadoo.fr @L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9322-3 EAN : 9782747593229

Aline Demars

Clémence Royer l'intrépide
La plus savante des savants

Autobiographie

et commentaires

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Pour Jean, Pour Catherine et Philippe, Pour Maxime, Pour tous ceux que j'aime.

Sommaire
Avant-propos La dame au chapeau rose, ou la fresque de la Sorbonne Il Première partie: une vie
Chapitre I Autobiographie de Clémence Royer 17 19 43 45 69 83 95 99 107 123 127 131 137 141 145 147 155 159 163 169 181 183

Chapitre II Ce qu'elle dit, ce qu'elle ne dit pas Unejeunesse agitée Années audacieuses et Heures de gloire Pascal Duprat Unefin de vie contrastée A Neuilly. La Maison Galignani Les Banquets Les obsèques Décès de René Duprat Le testament. Amédée Gontier Hommages posthumes. La mémoire 1930: La Sorbonne. La Suisse

Deuxième partie: une œuvre
Chapitre I Les œuvres majeures La traduction de L'Origine des espèces, de Darwin Les Jumeaux d'Hellas. Roman philosophique L'Origine de l 'Homme et des Sociétés Chapitre II Brochures et articles divers La Société d'Anthropologie Chapitre III Querelles, scandales et censure

9

Troisième partie: une femme
Chapitre I Une rebelle réformiste La Lettre d'Opportune Fervent Les Réformes Chapitre II Travail et indépendance Le suffrage universel Chapitre III Les engagements personnels La guerre. L'Europe. La République. Madagascar. Sur la natalité Chapitre IV Une libre féministe

207
209 215 217 227 235 241 249 257 265

ConclUsion Bibliographie

273 281

A vaut-propos
La dame au chapeau rose, ou la fresque de la Sorbonne

La dame au chapeau rose se détache au milieu des habits noirs, stricts et sévères, de l'auditoire qui écoute attentivement la leçon du professeur Arago. C'est une couleur tendre qui éclaire la fresque, en haut de l'escalier d'Honneur de la Sorbonne à Paris. Sous la capote, le fm profil d'une jeune femme, attentive et souriante, presque au premier rang de l'assistance, n'attire aucun regard des savants réunis, et pourtant la présence féminine devait surprendre et peut-être choquer la célèbre assemblée. Elle s'appelait Clémence Royer, et elle était fameuse dans le monde des savants du monde entier, des anthropologues, des scientifiques et des philosophes. Le tableau de Théobald Chartran a été accepté pour orner les murs de la Sorbonne, probablement à la fin du 1ge siècle, vers 1890. Ce peintre, né à Besançon en 1849, est décédé à Neuilly sur Seine en 1907, où il possédait un hôtel particulier, et où il avait probablement eu l'occasion de rencontrer Clémence Royer, puisqu'elle y résidait depuis plusieurs années. Grand Prix de Rome en 1877, devenu célèbre par ses portraits d'hommes politiques français et américains, d'acteurs, de personnalités mondaines et de fresques historiques, il s'était vu confier la réalisation de La leçon 11

d'astronomie de François Arago à l'Observatoire, où figure Clémence Royer. C'est la fresque située à droite de l'entrée du grand salon de la Sorbonne, au premier étage. La scène doit se dérouler vers 1850, lorsque le jeune physicien et astronome, célèbre depuis la mesure d'un arc de méridien, donne des cours d'astronomie populaire devant un parterre de savants, ses collègues. A cette date, Clémence Royer est une jeune fille de vingt ans, avide de connaissances, qui se précipite à toutes les occasions qui lui sont offertes de s'instruire. Admiratrice de François Arago, elle lui consacrera plus tard un article dans une revue italienne en 1886, La vie politique de François Arago. Elle était particulièrement bien placée pour le faire, puisque son ami Pascal Duprat avait été membre du Gouvernement Provisoire en 1848, gouvernement dans lequel François Arago était Ministre de la marine et de la guerre. De son côté, elle était passionnée d'astronomie, peut-être depuis les cours des années 1850, comme en témoignent nombre de ses articles, sur les causes astronomiques des variations séculaires des saisons, par exemple, ou son livre, l'Histoire du Ciel. Cette fresque est pour nous remarquable, moins par le talent du peintre que par 1'honneur rendu à Clémence Royer, elle à qui, en 1880, le Conseil de l'Université de la Sorbonne avait refusé, à l'unanimité, d'accorder l'usage de la salle Gerson pour y faire un cours. Avant les grandes cérémonies qui auront lieu en 1930, lors du centenaire de sa naissance, c'est pour l'Alma Mater une sorte de réparation, la reconnaissance de son génie en même temps que son identité féminine. En cette fm de siècle où triomphe encore la suprématie masculine, où le monde scientifique répugne à reconnaître et à admettre les femmes dans les universités, c'est une forme d'élection extraordinaire, de quoi réparer le jugement désastreux d'Ernest Renan qui avait un jour parlé d'elle comme étant 12

«presque un homme de génie». Le «presque» et « homme» démentis par la gracieuse silhouette claire au milieu des savants ses semblables: «Savante parmi les savants», et même, dira une admiratrice, « la plus savante des savants». La reconnaissance de la Ville de Paris sera elle aussi exemplaire, même si elle apparaît plus modeste. Rares sont les femmes, et encore plus rares sont les savantes qui ont donné leur nom à une rue de la capitale, une petite trentaine de femmes poètes, artistes, héroïnes, presque légendaires ou faisant partie de l'Histoire. Marie Curie elle-même est obligée de partager avec son mari la rue Pierre et Marie Curie, dans le Searrondissement. Le cas de Sophie Germain, mathématicienne du 18e siècle est unique. La rue du 14e arrondissement qui porte son nom est bien discrète, bien cachée, et il est peu probable que les passants sachent qu'elle obtint le prix des Sciences mathématiques de l'Académie des Sciences. Clémence Royer, elle, a donné son nom à une rue du 1erarrondissement, derrière la Bourse du Commerce. C'est une toute petite rue, la plus petite de Paris, dit-on. C'est tout de même un signe de reconnaissance posthume pour une femme qui, toute sa vie, a eu soif de cette reconnaissance et qui, dans ses dernières années, a pu enfm jouir des honneurs et des hommages. Mais pourquoi cet oubli, après 1930 ? Alors qu'elle a été considérée comme un génie, que son œuvre est considérable et d'un intérêt scientifique reconnu, qu'elle a toujours défendu la cause des femmes, réclamant pour elles les droits fondamentaux, ayant elle-même donné l'exemple de l'émancipation nécessaire, pourquoi cet oubli ? Pourquoi est-elle devenue cette «inconnue des bibliothèques» dont parle Geneviève Fraisse, dans un livre paru en1984, Clémence Royer, philosophe et femme de sciences? 13

Pourquoi est-elle absente des dictionnaires usuels, lorsqu'il s'agit de Darwin et de sa traduction? Pourquoi, non seulement les savants, les hommes et les femmes de sciences, les philosophes, mais aussi les loges maçonniques féminines, dont elle fut l'un des membres les plus éminents et qui ne tarissaient pas d'éloges à son égard, et pourquoi les féministes surtout, qui l'ont célébrée avec éclat, pourquoi demeurent-ils tous silencieux, laissant l'oubli s'installer? Lorsqu'en 1900 parut enfm son ouvrage qu'elle considérait comme le plus important, La Constitution du monde, elle en offrit un exemplaire à Alix de Sainte-Croix, avec cette dédicace: « à celle qui m'a ressuscitée d'entre les morts». Adrienne Alix de Sainte- Croix, femme de lettres, avait eu l'initiative en 1897, d'un banquet en l'honneur de celle qui était déjà un peu oubliée, mais qu'elle considérait comme « la plus savante des savants ». Ce fut la première résurrection, car après son décès en 1902, elle retomba peu à peu dans l'oubli, en dépit des célébrations de 1930. Après la deuxième guerre mondiale, son œuvre est mentionnée dans quelques articles, émissions de radio, ou références, dans les ouvrages et colloques scientifiques ou féministes, mais il faut attendre la fm du 20ème siècle pour qu'elle fasse l'objet de livres. Elle connaît cependant une nouvelle résurrection depuis quelque temps, sous l'impulsion des universitaires américaines, spécialisées dans l'étude des mouvements féministes européens, et son nom est revenu de plus en plus souvent sous leur plume. C'est que Clémence Royer, sans jamais vouloir réellement soutenir les revendications féministes, s'est toujours trouvée mêlée à leurs combats, en raison même de ses convictions les plus profondes, de ses propres combats de savante et de femme, et des idées qui lui étaient chères depuis sa jeunesse. Elle milite en son nom propre, et trouve des échos et des adhésions dans les rangs 14

de tous les mouvements de l'époque; c'est pourquoi sa personnalité, aussi bien que ses travaux, attirent l'attention, d'abord des féministes, puis des spécialistes des recherches scientifiques. Certes, nombre de ses idées dans le domaine scientifique, les atomes, les notions de force, de matière, d'énergie, sont dépassées. Mais la réflexion, la méthode, la rigueur, la passion du progrès, la passion d'apprendre et de savoir, dont elle a toujours fait preuve, avec courage et une rare intrépidité, sont fascinantes, et acquièrent une permanence incontestable, car les questions fondamentales persistent. Si la science contemporaine a percé nombre de mystères de la matière et de l'univers, elle n'est pas venue à bout de toutes les découvertes, loin de là, et les problèmes de l'homme et de la femme n'ont pas tous été résolus. Ils persistent même de façon curieusement actuelle de nos jours, qu'il s'agisse de la filiation, de l'enseignement professionnel, de l'organisation et de l'évolution des sociétés, des recherches anthropologiques, de l'évolution, ou des phénomènes climatiques. La personnalité de cette femme originale intrigue aussi bien les chercheurs que les curieux plus modestes; elle étonne, comme en 1860 à Lausanne; elle captive, et elle rassure tous ceux et toutes celles qui se trouvent parfois bien isolés dans leurs révoltes et leurs combats. A voir qu'elle n'a jamais capitulé, jamais renoncé, on finit par penser, qu'elle donne un bel exemple d'humanité, et qu'elle avait raison de croire en elle et en sa propre capacité, infinie, de progrès. Elle a rédigé elle-même sa biographie, sans doute en deux temps, puisqu'elle la dédie d'abord à Pascal Duprat, vers 1880, puis plus tard, lorsque les journaux lui consacrent de multiples articles, et que pleuvent les honneurs et distinctions, elle apporte compléments et rectifications. L'autobiographie, qui est reproduite cidessous, est écrite à la main sur un simple cahier d'écolier 15

à couverture bleue, et elle est suivie de la « liste de ses ouvrages publiés ou inédits». Elle est rédigée à la troisième personne, tandis que les compléments sont tapés à la machine, à la première personne, et le «Je », plus vivant, confère une grande spontanéité au récit. Nous complétons cette autobiographie avec des précisions et de nombreux détails. Ils sont suivis d'une présentation de ses principaux ouvrages et écrits. Il ne s'agit pas d'une analyse scientifique, mais d'une brève mise en perspective. Les ouvrages des spécialistes, les travaux universitaires signalés au cours du texte, fourniront des renseignements plus précis et plus importants sur la traductrice de Darwin, la philosophe et l'anthropologue. La dame au chapeau rose est aussi une figure romanesque du 19ème siècle, dont la vie et la carrière méritent d'être connues. Loin d'être un exemple plus ou moins conforme des types de femmes de ce temps-là, une variante de l'écrivain romancière George Sand ou de la femme de science, Marie Curie, ou de la militante politique, féministe, comme Louise Michel ou Flora Tristan, elle apparaît comme une figure originale, une personnalité qui veut s'affirmer seule, diffuser son savoir, et obtenir la reconnaissance du monde des savants par ses mérites. Faire fortune ne l'intéresse guère, les mondanités lui sont étrangères, elle ne considère la politique que sous l'angle de la liberté qu'elle procure et garantit, pour mener la vie qu'elle choisit. C'est une femme libre. Un cas presque unique au 19ème siècle.

PREMIERE PARTIE

UNE VIE

CHAPITRE

I

AUTOBIOGRAPHIE DE CLEMENCE ROYER

D'un cœur de femme, il faut avoir pitié. Quelque chose d'enfant s'y mêle à tous les âges. Marceline Desbordes-Valmore

Texte de la main de Clémence Royer, rédigé sur un cahier d'écolier, probablement vers 1895, à l'attention de Pascal Duprat et de son fils. Ce cahier est conservé à la bibliothèque Marguerite Durand, à Paris. Texte intégral et authentique.

Madame Clémence Royer est née à Nantes, le 21 Avril 1830. Son aïeul maternel, fils d'un horloger de Saint-Malo, n'ayant pas voulu embrasser la profession paternelle, était parti comme mousse, à bord d'un bateau pêcheur pour Terre-Neuve. Passé dans la marine de l'Etat à l'époque des grandes guerres contre les Anglais, il fut blessé au combat d'Ouessant en 1777. Fait prisonnier dans une autre rencontre, avec quelques camarades, il s'empara de la chaloupe du vaisseau où il était retenu, il revint dessus en France. Décoré de la Légion d'Honneur l'un des premiers, dès 1802, pour ses beaux états de service, vers 1804, il ramenait d'un voyage à Flessingue une belle hollandaise, qui n'avait de biens que sa beauté, et qui, peu après, mettait au jour une fille, «mise sur les chantiers à Flessingue et lancée à l'eau à Brest », disait d'elle son père. Devenu capitaine de Frégate et commandant du Port de Brest, le vieux marin adorait cette enfant, tout son portrait, l'emmenait les jours de fête sur les grands vaisseaux pavoisés. Les canonniers, la prenant dans leurs bras, s'amusaient à lui faire mettre le feu aux mèches. Elle eut un tympan brisé à ce jour, mais devint aussi intrépide que son père devant le péril. Elle avait quinze ans quand il mourut, laissant ses quatre enfants et sa. veuve sans fortune. 21

Celle-ci, encore jeune et belle, mais incapable, paresseusement coquette, n'aimant que ses fils, avait en aversion sa fille aînée, la favorite de son père, devenue la cendrillon d'un foyer qu'elle faisait vivre, où le travail de ses mains adroites mettait l'ordre et la vie...Telle fut l'enfance de la mère de Clémence Royer. Son père, né sur les confins de la Mayenne, d'un marchand de bois, riche pour l'époque, ayant perdu sa mère qu'il adorait, à 19 ans, s'engagea pour ne pas subir l'austérité de la servante maîtresse qui l'avait remplacée, A cette époque, les jeunes gens instruits étant rares dans l'armée, il eut un avancement rapide sous l'Empire. La restauration le trouva déjà officier, en 1815, et lui demanda un serment qu'il se crut obligé de tenir. Aussi, en 1830, donna-t-il sans hésiter sa démission de capitaine pour rester fidèle aux Bourbons, qu'il tenait pour seuls légitimes. Sa fille Clémence avait alors trois mois. En 1832, il embrassa la cause de la duchesse de Berry et fut un des chefs de la tentative de chouannerie qu'elle provoqua. Condamné à mort par contumace après l'avortement de l'insurrection, il se réfugia à l'étranger. En 1833, à Prague, il était un des convives du banquet où quelques fidèles proclamaient la majorité royale du duc de Bordeaux, qui prit alors le nom de Henri V. De là, il se rendit en Savoie où sa femme et sa fille vinrent le rejoindre, avec elles il s'installa en Suisse, près de Lausanne, tout au bord du Léman. De là datent les premiers souvenirs de Clémence Royer, alors âgée de quatre ans. Déjà elle avait voyagé de Nantes à Versailles, où elle avait fait ses premiers pas sur la terrasse du château, tandis que son père préparait l'insurrection légitimiste dans son pays. Puis à Paris, où ses parents se trouvaient en 1833, lors de l'épidémie de choléra. Puis enfin à Lyon, à Chambéry, à Annecy, à Chamonix, d'où, 22

sur les genoux de sa mère, elle avait fait l'ascension de la Mer de glace et s'y était égarée; enfin à Genève, et presque dans toute la Suisse. On tient rarement assez compte, dans l'évolution de l'esprit de l'enfant, de la variété et de la nature des images qu'il emmagasine ainsi pendant que sa mémoire sommeille encore. Elles ont été certainement un facteur important dans le développement intellectuel de Clémence Royer. Elle avait vu tant de belles choses durant ces premières années de sa vie, qu'aucune des impressions postérieures qu'elle reçut de la nature ne put être aussi intense, et que celles de l'art ne lui donnèrent que la sensation de son impuissance à produire la beauté. Blasée d'avance pour toute admiration pour les aspects extérieurs du monde, sa vue myope, mais d'une remarquable précision, devait faire reployer son esprit sur lui-même pour pénétrer surtout le fond des choses, leur dedans, leur comment interne. C'est peut-être ce qui a déterminé sa vocation intellectuelle, en faisant un philosophe de l'artiste ou du poète qu'elle eût été. En 1835, les passions politiques étant calmées en France, son père vint se constituer prisonnier à Orléans, pour purger sa contumace. Incarcéré le 18 juin, il devait être jugé à la fin de juillet. Le Il de ce mois, le jour de la saint Henri, sa femme et celle d'un autre chouan détenu pour la même cause, parcoururent les salles de la prison, distribuant du vin chaud à tous ceux qui voulurent crier: «Vive Henri V ! » Leurs deux maris devaient passer le 18 devant les assises. Interrogé sur les motifs qui lui avaient fait prendre les armes, le capitaine Royer répondit, en regardant ses juges en face: « Pour remettre Henri V sur son trône ». A son avocat, maître Janvier, qui lui reprochait sa maladresse, il répliquait: 23

.J'ai parlé en homme d'honneur. Acquitté à l'unanimité, en dépit de ses provocantes franchises, il vint s'établir à Paris, d'abord rue du Colysée, puis rue Sainte-Anne, au coin de la rue des Orties, dans une maison que l'avenue de l'Opéra a fait disparaître. Il voulait tirer parti d'une invention métallurgique à laquelle il travaillait depuis qu'il avait quitté le service. Les brevets qu'il prit achevèrent de dissiper sa fortune, compromise durant son exil par ses voyages, quand ses biens étaient sous séquestre, et sa pension militaire suspendue; Une telle nature, tout d'une pièce, n'était pas faite pour les affaires. Il n'y trouva que des déceptions nouvelles et se résolut à aller vivre de sa retraite au Mans. La petite Clémence, qui avait dix ans, était restée jusque là dans la famille. Sa mère lui avait appris à lire, son père lui enseignait le calcul et se complaisait à trouver en elle ses propres aptitudes mathématiques; elle avait fréquenté de petites écoles, mais avait surtout acquis le sentiment de la langue dans des lectures bien choisies et dans les entretiens de ses parents dont, comme enfant unique, elle était toujours témoin ou elle se mêlait ellemême. Elle était à la fois bavarde et liseuse, très remuante et très réfléchie. Son père et sa mère chatouillaient tous les deux la muse chansonnière, et dès lors, en cherchant devant elle des rimes, ne lui laissèrent rien ignorer des règles de la prosodie. Ils l'emmenaient souvent au théâtre, et quand ils ne pouvaient l'y conduire avec eux, ils l'envoyaient avec sa bonne au théâtre Conte, passage Choiseul. Si sa mère n'était que très intelligente, très active et d'une volonté très forte, son père, avec son caractère d'acier trempé et sa loyauté à la Don Quichotte, était surtout pour le temps, un lettré. C'était un légitimiste libéral de l'école de Chateaubriand. Comme lui, il aimait à se dire monarchiste 24

par raison, bourbonien par honneur, républicain par nature. Le trône n'était pas pour lui le soutien de l'autel, mais l'autel était le soutien du trône. Il n'aurait pas manqué la messe du dimanche, mais il l'aimait courte, et il allait de préférence à la messe d'une heure à Saint-Roch, qu'un prêtre polonais expédiait en vingt minutes. Là, deboL,t, le corps droit, les bras croisés, avec sa belle figure aux traits arrêtés, aux lèvres fines et serrées, portant d'une main son paroissien qu'il n'ouvrait jamais, on l'eût cru en garde devant sa majesté Dieu en personne. Quant à sa femme, elle n'avait que la dévotion d'habitude des mondaines. Elle eût laissé toutes les messes pour un bal où on faisait cercle pour la voir valser avec son mari, mais trouvait convenable qu'on fit maigre le vendredi, puisque tout le monde le faisait alors. La vie de province devait donc sembler lourde à ces deux mondains, si parisiens de caractère et d'habitude. La paix du ménage en souffrit. On se faisait de mutuels reproches, le mari avait compromis sa fortune pour des idées politiques, la femme n'avait pas été assez économe et n'avait rien apporté en dot. On s'aigrissait là-dessus réciproquement. Le capitaine Royer, en quittant Paris, avait décidé de mettre sa fille au Sacré-Cœur du Mans, où étaient élevées les filles de ses anciens amis politiques, et de ses compagnons de la chouannerie. Au couvent, l'enfant débuta triomphalement, fit une classe en trois mois, en remporta presque tous les prix. On décida qu'elle était mûre pour faire sa première communion, bien qu'elle n'eût que onze ans, et que, d'après la règle du couvent, elle n'eût dû la faire qu'à douze. Sous l'influence de l'enseignement religieux, semblèrent décliner et sombrer soudain sa raison et son imagination précoces, éveillées par toutes les choses vues ou entendues, durant une enfance nomade et agitée. 25

Jusque là, la petite Clémence n'avait reçu aucune notion religieuse précise. Elle accompagnait ses parents à la messe sans rien y comprendre, s'y tenant tranquille comme une petite fille bien sage admise au salon; savait en gros qu'il fallait aller là le dimanche; n'en demandait pas la raison à sa mère qui ne lui en eût pas donné d'autres, sinon que tout le monde y va. Elle croyait bien, toutefois, pour l'avoir vu en peinture, qu'il existait dans le ciel, bien haut, au-delà des nuages, un grand vieillard à barbe blanche, occupé à regarder ce qui se passait sur la terre, et auquel s'adressait la prière qu'on lui faisait dire le soir, avant de se coucher. Cela lui paraissait indiscutable, puisque tout le monde en paraissait persuadé. Ce qu'elle savait de plus, elle le devait à une vieille domestique dévote qui lui donnait des images, des médailles, de petites statuettes de la Vierge ou des saints, et qui, depuis, était rentrée au couvent. L'enfant mêlait tout cela confusément, avec les réalités de la vie. Les prodiges des contes de fée et des Mille et une Nuits ne lui semblaient pas plus impossibles que les miracles de I'Histoire Sainte, qu'elle avait lus dans un joli livre à images. Si bien qu'à l'âge de 10 ans, amalgamant dans un syncrétisme mi-païen, mi-chrétien, les génies de Zoroastre et les anges de Mahomet et de la Bible, elle fit une neuvaine à la Vierge pour obtenir d'elle la lampe d'Aladin, bien résolue à en employer la vertu magique pour rendre son trône à Henri V. Elle se flattait d'être ainsi une nouvelle Jeanne d'Arc. Elle était donc préparée à tout croire, à condition que ce fût intelligible et logique, et elle accepta avec une foi ardente, les dogmes et les miracles chrétiens qui ne contrariaient aucune des notions que jusque là elle avait reçues sur sa nature. Mais comme elle avait besoin de se représenter ses idées, de les objectiver pour y croire, la vision du Paradis et celle de l'Enfer, évoquées sans cesse 26

par son imagination vive, devint une obsession. Sa conscience d'enfant ignorante devint timorée. Elle se crut capable et coupable de péchés dont les noms mêmes ne lui avaient été révélés que par ses livres de piété. Les invocations, les élans d'amour mystique dont ils contenaient les formules ardentes pour le Dieu incarné qui se donnait en nourriture, surexcitaient ses nerfs tendres, la faisaient aspirer à des sensations inconnues qui ne venaient pas, ne se produisaient pas. Sa nature résistant, et répugnant à l'extase, elle en concluait qu'elle devait être indigne et s'en affligeait. Dans ses efforts pour comprendre des mystères inintelligibles, pour éprouver des sentiments contre nature, pour imaginer l'inimaginable, elle sembla perdre toute attention, toute mémoire, toute intelligence pour les choses terrestres. Sa seule préoccupation étant devenue celle de son salut éternel, elle caressait déjà l'idée de mourir en odeur de sainteté à dix-huit ans, pour échapper plus sûrement aux dangers d'un monde dont on lui inspirait la terreur, et qui devait sûrement la conduire en enfer. Durant une retraite, certain prédicateur évoqua l'image d'une jeune fille qui, dans un bal, voyant son danseur tomber mort dans ses bras, s'écriait: «J'ai fait un tour de valse avec un cadavre! ». Le prêtre hurlait ces mots d'une voix creuse et tragique, et pour les mieux graver dans les esprits, il les répéta trois fois. La jeune fille en resta longtemps impressionnée, se jurant de ne jamais s'exposer à pareille aventure. La vie dans laquelle jusque là elle s'avançait heureuse et confiante, lui paraissait maintenant une chose sombre, infiniment sérieuse, où tout acte, même tout mouvement, toute parole prenait de la gravité; il était si facile de pécher contre quelque défense! Un péché mortel pouvait compromettre toute l'éternité, et des légions de démons étaient là, sans cesse, invisibles, pour l'entraîner à le commettre. N'était-ce pas horriblement triste? 27

Dans ses préoccupations religieuses, sa santé s'altérait; elle souffrait de maux de tête incessants. Ses parents sentirent la nécessité de l'arracher à un milieu où elle dépérissait visiblement et semblait tourner à l'idiotisme. On la retira du couvent où elle n'était restée que quinze mois; mais durant plus de deux ans, elle demeura dans une sorte d'hébétude, où rien ne l'intéressait hors des choses religieuses. Retirée seule dans sa chambre, elle s'y livrait à des pratiques ascétiques, se liant les membres avec des cordelettes, en plaçant dans son lit des corps durs ou aigus qui lui donnaient, avec la sensation d'une souffrance, une sorte de volupté. Son affection pour ses parents, autrefois vive et confiante, était devenue pleine de réserve et de défiance. Ils n'étaient pas assez dévots à son gré, n'observaient pas assez régulièrement les jeûnes et les abstinences, ne suivaient pas les offices, ne faisaient pas leurs Pâques. Elle les croyait damnés d'avance. Un jour, son père voulut l'emmener au théâtre de la ville où jouait une troupe de passage; elle refusa net de s'y laisser conduire. Son père lui donna un soufflet, le seul qu'elle en eût jamais reçu. Elle l'accepta comme une martyre accepte la persécution, mais en gardant pour le persécuteur une rancune méprisante. Elle seule était logique. Du moment que l'on croit vrais les enseignements du catéchisme, il faut y conformer sa conduite. Dès qu'on se dit chrétien catholique, il faut se résoudre à l'être tout à fait. Si l'on croit au Paradis et aux moyens d'y entrer, il faut y ambitionner les premières places. Tout le reste est contradictions. C'est ainsi que d'une enfant docile et intelligente, cette logique de la foi avait fait une révoltée stupide qui vivait en attendant la mort. 28

Ses parents, décidés à ne plus la remettre au couvent, avaient un prétexte de moins pour rester dans une petite ville de province, dont le séjour leur devenait de plus en plus pénible. Sa mère s'ennuyait de sa solitude sans distractions; son père lui-même manquait d'occasions. En 1843, la famille revint, à Paris. En revoyant ce jardin des Tuileries, témoin de ses ébats d'enfant, où elle était connue autrefois sous le nom de la souris, mérité par sa vivacité, sa gentillesse et par le petit cri nerveux qu'elle poussait quand elle était prise à la course, la jeune fille, maintenant immobilisée par sa robe longue, éclata en larmes. Il lui semblait qu'en sortant du fond d'une prison, où durant trois ans elle avait été retenue, elle trouvait le monde changé. Néanmoins cette impression s'effaça peu à peu. L'adolescence venait. Ses parents avaient des relations étendues. Elle prit goût à cette vie mondaine, dont on lui avait fait si peur. Rêveuse et silencieuse dans la famille, elle devenait le boute-en-train des cercles où elle passait. Musicienne médiocre, mais infatigable danseuse, elle n'avait plus peur de voir son valseur mourir subitement dans ses bras, et jouait des polkas avec autant d'énergie qu'elle les dansait. La lecture des poètes ou prosateurs, classiques ou contemporains, transformait lentement ses pensées, effaçant ses impressions de couvent, substituant à l'étroite et âpre dévotion congréganiste le déisme vague, mais large et doux de Lamartine. Elle consentait à se laisser vivre, y trouvant plaisir. Le monde lui semblait beau, la nature clémente, et les hommes bons, pourvu que chaque hiver elle eût beaucoup de bals et l'été, de belles parties de campagne, où l'on dînait sur l'herbe, avec des gens aimables et gais. Elle partageait alors son temps entre la musique, la lecture et les travaux d'aiguille où elle était d'une rare habileté. Tout en brodant, elle avait souvent, sur son métier à tapisserie, 29

Corneille ou Racine dont elle s'apprenait à réciter les plus beaux passages. Cependant, son avenir semblait sombre. La désunion qui s'était introduite entre ses parents, avait abouti à une rupture. Son père, aigri par ses déceptions politiques et industrielles, était arrivé à l'hypocondrie. Pris contre sa femme d'une de ces jalousies tardives, qui sont des manies, il était retourné vivre dans son village natal. Sous l'influence unique de sa mère, d'une intelligence très vive, mais plus pratique, l'esprit de la jeune fille se développait avec plus d'indépendance, gagnait en souplesse et en étendue ce qu'il perdait en hauteur et en intensité de sentiments. Elle reprenait pied sur la terre, acquérait une vue plus nette de la réalité de choses, en ne vivant plus au contact d'un héros en retard sur son temps. Elle avait dix huit ans, quand la Révolution de 1848 éclata, jetant dans son esprit, comme autant d'éclairs dans la nuit, toutes sortes d'idées, qui réveillaient en elle, comme des échos assoupis de pensées autrefois conçues, et toutes sortes de doutes sur ce qu'elle avait cru jusque là. Ce fut une phase intellectuelle toute nouvelle, une renaissance, ou une évolution. Elle sentait le besoin de résoudre tous les problèmes posés devant elle. Dès ce moment, à sa foi légitimiste, déjà depuis longtemps ébranlée, succéda une conviction républicaine fortement raisonnée. Sa notion du droit s'était rectifiée. De ce seul fait premier, sa logique devait faire sortir tout un ensemble de convictions contraires à celles dans lesquelles elle avait été élevée. En 1849, son père mourut. La question d'avenir se posait pour elle. Le spectacle du monde, les théâtres, les romans, les dissensions de ses propres parents, tout lui faisait envisager le mariage comme une loterie dangereuse où les gros lots sont rares. Sa mince dot ne lui permettait pas le choix d'un mari, tel qu'elle eût pu le rêver, ses 30

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