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Clint Eastwood : Une Légende

De
800 pages
Voici enfin raconté Eastwood, légende vivante du cinéma, cinéaste, acteur, réalisateur et producteur prolifique, attentif à tous les aspects de ses films, autant qu'à préserver sa vie privée. En se plongeant dans des archives de studio et des manuscrits non publiés, en interviewant ses amis, sa famille et ses associés qui, pour la plupart, n'avaient jusqu'ici jamais osé coopérer avec l'auteur d'une biographie non autorisée par Clint, Patrick McGilligan a réussi un véritable tour de force. Il nous explique comment la vie de Clint a été retouchée et enjolivée par ses attachés de presse et amis journalistes, revient en détail sur chacun de ses films et examine ses relations avec les femmes (il est le père d'au moins cinq « enfants illégitimes »).
Son livre est à la fois un monument de cinéphilie et un grand travail d’investigation.
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ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 1ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 2ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 3
CLINTEASTWOODClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 4ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 5
Patrick McGilligan
CLINTEASTWOOD
Une légende
Édition actualisée et augmentée
Traduit de l’anglais par
Muriel Levet
nouveau monde éditionsClintEastwood-Reed2011 8/04/15 1:19 Page 6
Clint, The Life and Legend
Mise en pages : Annie Aslanian
Corrections : Catherine Garnier
© Patrick McGilligan, 1999-2011
© Nouveau Monde éditions, 2008-2011, pour la traduction
21, square Saint-Charles – 75012 Paris
ISBN : 978-2-36942-313-3
Dépôt légal : janvier 2012
Imprimé en République tchèque
ˇ ˇ´ ´ ´par TESINSKATISKARNA, a.s.ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 7
À MamanClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 8ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 9
Ce livre est une biographie non autorisée de Clint EastwoodClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 10ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 11
Remerciements
Je tiens à remercier particulièrement les personnes qui m’ont
autorisé à citer les manuscrits non publiés suivants :
Take Ten (The Life Story of Anita Lhoest) de Ria Brown
Who the Hell is Kitty Jones ? de Kitty Jones
Clint Eastwood (non titré) de Paul Lippman
An Oral History with Edward Carfagno
Interview réalisée par Barbara Hall
Beverly Hills, Californie :
Academy of Motion Picture Arts and Sciences, 1991
An Oral History with Charles Marquis Warren
Interview réalisée par Ronald L. Davis
Dallas, Texas : DeGolyer Library ;
Southern Methodist University, 1980
Photos reproduites avec la gracieuse permission des individus
suivants : Ria Brown, Robert Donner, Geneviève Hersent-Koevoets,
Ross W. Hughes, Harley R. Jones Jr, Jeremy Kronsberg, Paul
Lippman, Sondra Locke, Ted Post, B. Kenneth Roberts, Megan Rose,
Meredith Runner, John Saxon, Floyd Simmons, Lindy Warren et
Bobs Watson.
11ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 12
Clint Eastwood
Organismes : Saturday Matinee, Eddie Brandt ; Ray Cavaleri
Talent Agency ; Department of Parks, Comté de King, État de
Washington ; Las Vegas Tourist Bureau ; Linn County Historical and
Genealogical Society ; The National Enquirer ; Cinema-Television
Archives, Université de la Californie méridionale ; Wisconsin Center
for Film and Theater Research ; The Ronald Grant Archive ; Aquarius
Picture Library ; Popperfoto ; Paul Sakuma/AP/Wilde World Photos;
Pierre Gleizes/Gilbert Tourte/AP/Wide World Photos ; Rex Features ;
John Hayes/Associated Press.ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 13
1.
L’arbre de Clint
1930
L’Homme sans nom a un passé aussi mystérieux que son titre
le laisse présager. Harry le Charognard a eu une femme, mais son
existence est à peine mentionnée dans les films. Les personnages joués
par Clint Eastwood tendent à souffrir de cauchemars récurrents
tournant autour d’événements passés, tout en n’existant que dans
l’urgence du présent. Ils se matérialisent dans des tourbillons de brume,
règlent des dettes de sang – en faisant tournoyer leur arme comme
des magiciens – et disparaissent dans le soleil couchant, à cheval
ou au volant de voitures voyantes.
À l’instar des personnages qu’il joue, Clint est secret quand il s’agit
de son passé, de sa vie privée. Secret, ou plutôt sélectif. Il sait très bien
jouer là-dessus lorsqu’il est en public. Sa mémoire retient parfois tout,
parfois seulement ce qui l’arrange. Il aime être celui qui sait mais
qui refuse de divulguer. L’acteur, tout comme les personnages qu’il
joue, préfère savoir quelque chose que le public ne sait pas.
Il est impossible que le public connaisse la saga familiale des
Eastwood, qui suit de près l’histoire des États-Unis. Il est fort
probable que Clint lui-même n’en connaisse pas tous les détails. Au cours
des interviews qu’elle a pu donner, la star du cinéma n’a fait
qu’évoquer son arbre généalogique, ne s’attardant que sur des morceaux
choisis qui apportaient quelque chose à son image (cet arbre est
com13ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 14
Clint Eastwood
plètement laissé de côté dans la biographie autorisée de Richard
Schickel, Clint Eastwood). Mais son héritage est fascinant, il
transparaît dans ses films, et l’épopée des Eastwood procure une
magnifique musique d’ouverture à une vie qui est une triomphante
success story entièrement américaine – une route pavée d’or.
Pour certains, la musique défilant derrière les noms de personnes
créditées pourrait sembler surprenante avec ses accents de jazz et
de fêtes populaires, ses sons raffinés et ses accords de banjo, ses
morceaux de mélodies et de rythmes disparates s’intégrant,
étonnamment, dans une composition rouge, blanche et bleue digne de
Copland ou d’Ives.
L’affirmation de Richard Schickel, qui écrit qu’« il n’y pas
d’Eastwood dans la Society of Mayflower Descendants », n’est pas
complètement exacte, bien qu’elle tende à faire reluire l’aura de
personne défavorisée dont aime se parer Clint. Le plus ancien de ses
eaïeux paternels arriva en Amérique au début du XVII siècle, et les
Eastwood firent partie des premiers colons qui prirent la route de
l’Ouest. La famille de la côte Est, à l’origine yankee et puritaine,
planta des rejetons qui poussèrent dans l’État de New York, dans
l’Ohio, dans le Michigan, en Virginie, dans l’Illinois, en Louisiane,
au Kansas, dans le Colorado, le Nevada, en Californie et en Alaska,
inscrivant au passage leurs noms dans les annales de la guerre
d’Indépendance, les premiers conflits entre États, la guerre
angloaméricaine de 1812, la guerre de Sécession et la ruée vers l’or. Ils
fondèrent de nouvelles villes, érigèrent des églises, ouvrirent des bureaux
de shérif, portèrent des insignes de maintien de la paix,
accumulèrent les terres et les biens immobiliers. C’était un clan très doué pour
les affaires, dont les membres étaient fermiers, charretiers,
constructeurs de sloops, commerçants, représentants de commerce,
propriétaires d’hôtels ou de saloons, mineurs – et, il faut le dire, très tôt,
les Eastwood firent preuve d’un certain talent pour le spectacle.
Clint est comme la graine qui a poussé dans l’ombre et qui est
devenue la gloire de la forêt, le plus grand des séquoias. Mais le succès et
la prospérité ont marqué sa famille bien avant qu’il ne vienne au monde.
14ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 15
L’arbre de Clint
Le premier Eastwood né en Amérique fut Lewis Eastwood. Il vit
le jour plus d’un quart de siècle avant la guerre d’Indépendance,
en 1746, à Long Branch, dans le New Jersey. Les parents de Lewis
étaient venus d’Angleterre, où les Eastwood étaient de respectables
propriétaires terriens, qui se revendiquaient d’une lignée datant du
eXVII siècle originaire de Dublin et de Louth en Irlande.
Lewis mena une vie qui servit d’exemple aux futurs Eastwood.
Fermier et commissionnaire (transporteur de denrées commerciales),
il circulait librement et résida quelque temps à Allentown dans le
New Jersey, mais aussi à Goshen, Schenectady, Ballston Lake,
Kinderhook, Catskill et Red Hook, dans l’État de New York, ne
séjournant que quelques mois dans certaines villes, plusieurs années
dans d’autres. Il investissait son argent dans la terre – une tendance
qui allait se dessiner chez les Eastwood –, et la période d’optimisme
qui suivit la guerre d’Indépendance l’amena à New York, où il fonda
une tannerie.
C’était aux environs de 1792. En plus de la tannerie, Lewis
Eastwood possédait toujours une société de transport assez
importante. L’annuaire des commerces de New York le classa cent troisième
sur les 1 200 commissionnaires de la ville, ce qui indiquait qu’il
possédait un grand nombre de chariots. Au début des années 1800, les
transports de la ville de New York étaient dominés par les
charretiers, qui contrôlaient les ventes de meubles, de produits industriels,
de bois de chauffage, de foin et de nourriture. En échange du
serment d’allégeance qu’ils prêtaient aux ordonnances municipales, les
charretiers se voyaient accorder une autorisation de monopole, et
par conséquent, acquéraient un poids politique considérable.
Les immigrants parvenus étaient mis de côté par les associations
de charretiers, qui faisaient l’objet de plaintes constantes pour les prix
exorbitants qu’ils pratiquaient. La plupart des charretiers étaient
partisans du parti au pouvoir, le parti démocrate-républicain, à cette
époque toujours dirigé par Thomas Jefferson, qui faisait de son mieux
pour limiter les intrusions et les régulations des organismes
gouvernementaux. Clint déclarerait souvent à la presse : « Je suis le
premier de la famille à avoir réussi », mais les charretiers new-yorkais
15ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 16
Clint Eastwood
avaient très bien réussi – et les premiers Eastwood étaient étroitement
associés au pouvoir et aux privilèges.
D’après l’Encyclopedia of New York, un charretier était «
facilement reconnaissable à sa redingote blanche, son chapeau de
fermier et sa pipe en terre ». Lewis Eastwood et sa redingote blanche
se servait probablement rarement de ses chariots, préférant employer
des gens pour transporter les marchandises. Il vécut d’abord à Eagle
Street (plus tard rebaptisée Hester Street), puis à Henry Street, des
equartiers de maisons de briques du 7 District – le futur Lower East
Side –, la zone la plus peuplée de la ville en ce début de siècle. Les
deux adresses étaient commodément situées près des quais de l’East
River et des terminaux ferry.
Tout près, il y avait également la Third Presbytarian Church, que
les Eastwood fréquentaient certainement, car il s’agissait d’un clan
pieux – une caractéristique familiale qui disparaîtrait curieusement
de la personnalité de Clint. Des documents attestent que Lewis
Eastwood s’était engagé, en 1784, à donner 15 shillings pour le salaire
d’un pasteur de la ville d’Allentown dans le New Jersey.
La vie bien ordonnée de Lewis commença à vaciller à la mort
de sa première femme. Malgré un remariage, il ne redevint jamais
l’homme respecté qu’il était. Il se mit à boire, et réussit à dépenser
« tout l’argent qu’il possédait », d’après son fils Asa. Lewis retourna
à Allentown, près de l’endroit où il avait vu le jour. Il y mourut en
1829, et son addiction à l’alcool servit d’avertissement aux autres
membres de la famille.
Lewis engendra cinq enfants dont John, constructeur naval qui
vécut à Sackets Harbor, dans l’État de New York ; Enos, capitaine
d’un bateau de transport d’huîtres à Shrewsburry, dans le New Jersey;
et Asa, né à Allentown en 1781. Les Eastwood aimaient les noms
bibliques, un goût assez courant chez les puritains qui affluaient vers
l’Amérique.
Asa, l’arrière-arrière-arrière-grand-père de Clint, était le plus
jeune fils de Lewis, et le plus brillant – il était économe, travaillait
dur, était sociable et s’adaptait toujours aux différents défis qui
pouvaient se présenter à lui. Pour les Eastwood, l’expérience était le
16ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 17
L’arbre de Clint
meilleur de tous les enseignements. Asa ne finit pas sa scolarité et
s’initia au monde du transport aux côtés de son père. En 1800, il
s’engagea dans la marine, fut affecté dans la frégate USS Constitution
et servit dans la guerre de Tripoli, qui opposa les États-Unis aux États
barbaresques ; son courage fut remarqué. New York était son port
natal, et ce fut là qu’il épousa Mary Doxsey, à Long Island, en 1801 ;
elle avait 19 ans, et lui tout juste 20 ans.
Après son mariage, Asa se vit offrir un poste d’officier sur un
navire de guerre hollandais. Il accepta de bon cœur. D’après un récit
publié de la vie d’Asa Eastwood, aussi lustré que les futures
descriptions de celle de Clint, « après s’être battu dans tous les coins
de la terre pendant des années et avoir connu toutes les vicissitudes
du destin, le jeune aventurier retourna à New York pour retrouver
son épouse qui l’avait patiemment attendu ». Asa n’a pas dû connaître
les vicissitudes du destin pendant bien longtemps, car en 1802 le
maire de New York, Edward Livingston, lui décerna sa licence de
charretier. « Cette licence fut remise à des amis de Mr Eastwood, qui,
de son côté, continuait de parcourir les mers », d’après le même récit
publié, dont l’auteur omettait de mentionner que l’influence de son
père avait permis à Lewis d’obtenir une place au sein de l’élite des
charretiers. Car les premiers Eastwood préféraient déjà se
présenter comme des « autodidactes ».
L’annuaire Longworth de New York montre qu’Asa suivit les traces
professionnelles de son père et élut lui aussi résidence à Lower East
Side. D’après certaines sources, d’autres membres de la famille
Eastwood travaillaient dans le secteur lucratif des transports. Mais Asa
avait plusieurs casquettes : il dirigeait également une taverne et un hôtel
situés près des docks – précurseurs de la Hog’s Breath Inn de Clint –
et devint le premier des Eastwood à se lancer dans la politique.
Tout comme son père, Asa était démocrate républicain, mais il
était également membre de la Tammany Society (qui deviendrait
plus tard célèbre pour ses histoires de corruption) et occupait
plusieurs postes politiques.
À partir de 1807, Asa fut nommé enseignant par l’infanterie
légère de la ville. Il devint bientôt lieutenant et officier recruteur. De
17ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 18
Clint Eastwood
1807 à 1822, il fut l’un des constables non rémunérés de la ville.
Ces hommes, nommés par le maire, étaient chargés de la
responsabilité de réprimer les émeutes, de maintenir la paix dans les rues et
de faire office de fonctionnaires au tribunal. Les premiers « Harry
le Charognard » de la nation, les constables et les marshals de New
York avaient également pour mission d’allumer les becs de gaz, de
surveiller d’éventuels départs d’incendie et de protéger Potter’s Field,
le cimetière des pauvres, des étudiants en médecine pilleurs de
tombes. Les personnes nommées par le maire ne portaient pas
d’uniformes, leur seul signe distinctif étant un casque de cuir, qui leur
valait le surnom de « têtes de cuir ».
« Les affectations se multiplièrent, peut-on encore lire dans la
version Horatio Alger de la vie d’Asa, et l’ancien soldat de fortune
devint l’un des plus puissants hommes politiques de New York. Avec
un hôtel, une boulangerie, la vieille tannerie, des mandats
municipaux et nationaux, et un poste de percepteur fédéral, qui lui
permit de forcer les quakers à participer financièrement à l’effort de
guerre, Asa Eastwood ne tarda pas à devenir un homme riche et un
grand politique de Manhattan. »
Les revers de fortune font partie intégrante de la légende des
Eastwood. Après la guerre anglo-américaine de 1812, Asa se retrouva
« tout en bas de l’échelle », bien qu’il possédât encore une usine de
tonneaux et quelques autres affaires. La vie citadine était stressante
et Asa fut le premier Eastwood à écouter l’appel de la nature : il décida
de prendre la route du nord.
Au début du mois d’avril 1817, il acheta un corps de ferme et
quarante hectares de terrain dans le comté d’Onondaga, puis prit un
bateau à fond plat pour se rendre à Albany. À partir de là, il
traversa « les bois sans chemin » pendant neuf jours, accompagné de
sa femme et de ses enfants – trois filles et cinq garçons –, dont un
bébé de cinq mois.
« Nous étions à peine à cinq kilomètres de notre destination
quand la nuit nous prit de court », écrivit Asa Eastwood dans son
journal. « Il faisait noir, froid, humide ; il n’y avait pas de route. Nous
nous déplacions à l’aveuglette, mon employé et les enfants dans un
18ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 19
L’arbre de Clint
chariot, mon épouse dans un boghei, et moi-même devant, faisant
office d’éclaireur. La nuit est devenue de plus en plus sombre et le
chariot s’est renversé dans une grande mare de boue. Ma première
exclamation a été : “Mon Dieu, mes enfants !” Nous avons réussi à
les dégager et avons utilisé le toit du chariot comme tente. Nous nous
sommes couchés sur des tapis, transis, affamés et couverts de boue.
Nous n’avions rien à manger, pour nous-mêmes et pour les animaux.
Nous avons fait un feu avec ce que nous avions. Nous l’avons allumé
avec un vieux nécessaire à amadou. Au cours d’un moment
particulièrement effrayant, des loups se sont mis à hurler ; les bois qui
nous entouraient en étaient pleins. »
Ce type de suspense familial ne fut jamais reproduit dans les
westerns de Clint Eastwood. Pour la simple et bonne raison que les
personnages que jouait l’acteur étaient rarement mariés et que leurs
aventures commençaient généralement plus à l’ouest, au-delà du
Mississippi, la frontière étant déjà établie – et les colons ayant besoin
de six-coups pour se protéger des dangers, qui provenaient moins de
la nature que des êtres humains. Mais Asa et sa famille n’étaient
cependant pas au bout de leurs peines. Lorsqu’ils arrivèrent à
destination, c’est-à-dire sur la rive sud de l’Oneida, à environ 1,5 km
à l’est de South Bay, les Eastwood, habitués au confort urbain des
briques rouges, ne trouvèrent en guise de ferme qu’une misérable
baraque ayant désespérément besoin d’être reconstruite.
Les voisins se rassemblèrent pour participer aux rénovations de
la maison, et les hommes construisirent une nouvelle aile spacieuse
tandis que leurs épouses faisaient la cuisine pour les équipes de
volontaires. On fixa des stores vénitiens pour embellir les fenêtres. On
brûla des chênes pour dégager la terre. Dans la ville de Cicero, toute
proche, tout le monde murmurait qu’un homme riche venait
d’emménager dans les environs. En tout premier lieu, Asa Eastwood se
joignit à la congrégation locale.
Asa a un jour déclaré qu’il était « de toutes les affaires, mais
n’[était] le maître d’aucune ». Il se mit alors à commercialiser des
produits agricoles dans la région de la Mohawk River, s’appuyant sur
la proximité de Syracuse. Il se lança dans la vente de bétail, de
che19ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 20
Clint Eastwood
vaux et de foin, travailla brièvement dans une entreprise de sel, et
ouvrit un magasin de meubles. Mais Asa étant un homme très droit,
il finit par trouver qu’« il [fallait] tellement mentir pour faire du
commerce qu’[il ne pouvait] plus supporter cela ». De plus, il n’aimait
pas s’occuper du magasin et des tâches agricoles. Il ressentit le besoin
de retourner à New York pour travailler dans la politique et les
finances. Sa femme aurait beaucoup à faire durant son absence. Mary
Doxsey Eastwood devrait en effet superviser les opérations de la
ferme tout en élevant ses onze enfants. Quand elle aurait un peu
de temps « libre », elle gagnerait quelques revenus supplémentaires
en tissant et en filant de la laine.
Sous la surveillance de leur mère, les enfants les plus âgés scieraient
du bois, s’occuperaient des cultures, prendraient soin des chevaux et
du bétail. Asa retourna à New York en 1821, et au cours des dix années
qui suivirent partagea son temps entre la ville et la campagne. Dans
le comté d’Onondaga, il était juge de paix, et à New York, il avait gardé
sa place de marshal. Son prestige était tel à New York que, sur
recommandation du maire, Stephen Allen, il se vit décerner par un arrêté du
conseil municipal le titre de citoyen honorifique.
En 1821, Asa fut élu député d’une convention qui avait pour
mission de modifier la Constitution de l’État. En 1833, il fut membre
de l’assemblée de l’État de New York, où il représentait le comté
d’Onondaga. S’il avait été élevé dans la foi de Jefferson, à cette époque,
Asa commença à s’éloigner des whigs. Il était « fermement opposé à
tout ce qui tendait à réduire le pouvoir des esclaves » et refusa de suivre
le parti démocrate « quand il abandonna ses vieux repères et tomba
dans le bourbier de l’esclavagisme et du propagandisme », d’après une
source. En 1856, Asa vota pour l’antiesclavagiste, John C. Frémont,
le premier candidat à la présidentielle du tout récent parti
républicain, et changea définitivement d’affiliations politiques. Les futurs
Eastwood – dont Clint – resteraient attachés au parti républicain,
adhérant à des valeurs fondamentalement conservatrices.
Mary Eastwood mourut en 1862, après soixante années de
mariage avec Asa, qui lui survécut jusqu’en 1872. Asa garda contact
avec ses enfants en leur écrivant régulièrement et continua de tenir
20ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 21
L’arbre de Clint
son journal quotidiennement quasiment jusqu’au jour de sa mort.
Les rejetons d’Asa s’étaient disséminés au loin. Sa fille Mary s’était
mariée et habitait désormais l’Indiana, Lucinda était dans le Michigan,
Samuel dans le Nebraska, et Elisha finit par s’installer en Louisiane
– où il resta fidèle à l’Union durant la guerre de Sécession, et devint
plus tard un respectable juge de paix. Mais le goût de l’aventure était
limité chez certains Eastwood, qui préférèrent rester dans le nord
de l’État de New York. Ce fut le cas de John, Benjamin, Nelson, Enos,
William et Lewis, ce dernier nous intéressant particulièrement en
qualité d’arrière-arrière-grand-père de Clint.
Né en 1810 à New York, à l’époque où Asa vivait à Front Street,
Lewis Washington Eastwood était le troisième enfant mâle de la
famille. Comme certains Eastwood qui se satisfaisaient de leur sort,
il s’accommoda de passer sa vie dans une ferme du comté d’Onondaga.
Il épousa Margaret A. Sullivan, engendra cinq enfants, et fut le
premier des enfants d’Asa à mourir (en 1863, à Cicero). Asa Bedesco,
le cadet de ses cinq rejetons, avait reçu son nom en hommage au
patriarche, et était né en 1846 à Cicero. Asa B. se révélerait être
l’arrière-grand-père de Clint. Si l’on en juge par des documents de
recensement, après la mort de son père, Asa resta dans la région quelque
temps, puis devint le premier Eastwood à prendre la route de l’Ouest,
entre 1872 et 1879. Ce fut en effet à cette époque qu’il quitta le monde
des fermiers pour celui des mineurs et des ingénieurs.
Les villes sont sales et populeuses. La beauté et le calme de la
nature inspirent. Dans ses meilleurs westerns, Clint, ou ses
personnages, n’ont pas de domicile fixe. Ils fuient ou pourchassent. Ils
laissent filer les miles et les années pour accomplir une vengeance et
laisser derrière eux leurs vies passées tumultueuses.
Des sources nous permettent de retrouver la trace d’Asa B.,
mineur dans le Nevada, avant qu’il ne soit recensé comme
surintendant de la Hathaway Mine dans le comté de Placer, l’un des
comtés adossés aux flancs occidentaux des sierras de la Californie du
centre et du nord. Cette région avait été l’une des premières à être
envahie au moment de la ruée vers l’or de 1849, et avait ensuite été
21ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 22
Clint Eastwood
régulièrement fouillée par des chercheurs d’or solitaires aussi bien
que des grosses sociétés.
Clint a des ancêtres mineurs des deux côtés de sa famille. Dans
ses films, l’acteur montrerait une tendresse particulière pour les
campements et les villes de chercheurs d’or. Mais ses propres ancêtres ne
devinrent jamais aussi riches que Pardner, le personnage qui
chantait « Gold Fever » dans La Kermesse de l’Ouest. La fièvre de l’or, moins
harmonieuse, apporterait également son enthousiasme dans les
intrigues sanglantes de L’Homme des hautes plaines et Pale Rider, le
cavalier solitaire.
À la Hathaway Mine, située à environ 700 mètres au sud-ouest
de la ville d’Ophir, Asa B. Eastwood supervisait le travail
d’environ trente hommes dont la tâche consistait à explorer un filon d’un
mètre de large, qui produisait de la galène argentifère, de la blende,
et de la pyrite qui contenait du cuivre, de l’arsenic et du fer. Comme
beaucoup d’Eastwood, Asa B. possédait au moins deux domiciles
– l’un, proche de son lieu de travail, dans un village de maraîchers
et de bateliers appelé Newcastle ; l’autre, sa résidence secondaire,
dans le tout proche et lumineux San Francisco.
Asa B. mourut à l’âge de 62 ans des suites d’une pneumonie, le
2 avril 1908. L’arrière-grand-père de Clint reçut les éloges posthumes
du Placer Herald, qui le qualifia de « citoyen de grande valeur. Non
seulement pour son sens de la morale et de la patrie, mais aussi pour
ses qualités professionnelles… ». « C’était un homme grand, large
d’esprit, honoré et respecté », ajoutait le journaliste. Le Placer County
Republican le présenta comme « l’un des citoyens les plus
courageux du comté de Placer » ; « C’était un homme consciencieux, qui
avait beaucoup travaillé pour faire en sorte que la Hathaway Mine
puisse faire l’objet d’une exploitation à grande échelle. Il était très
respecté par tous ceux qui le connaissaient. C’était un homme
honnête, probe et droit, et il manquera beaucoup à tous les membres de
la communauté dans laquelle il vivait. »
Après les funérailles, les restes d’Asa B. furent acheminés par le
train n° 5 à Oakland, qui était, vers 1908, le noyau de la famille – au
moins pour la branche des Eastwood qui avait migré vers l’Ouest.
22ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 23
L’arbre de Clint
L’arrière-grand-père de Clint laissa derrière lui une femme, Mabel ;
une fille qui vivait à Los Angeles ; un fils, Orlo, à Corte Madera, dans
le comté de Marin ; et un autre fils, Burr Eastwood, né en 1871, le
cadet des enfants d’Asa B. et celui que le destin désignerait comme
grand-père de Clint.
Mrs Asa B. Eastwood et ses trois enfants s’étaient installés sur la
Septième Rue de San Francisco dans les années 1880, alors que la
métropole de la baie était en train de devenir le plus grand centre
portuaire et financier de la côte Pacifique américaine. Asa B., qui avait
également pour tâche de gérer le transport et la vente du minerai et
des minéraux extraits à Hathaway, passait régulièrement du temps
à San Francisco ; peut-être le climat tempéré était-il préférable pour
Mabel Eastwood et ses enfants. Et il n’y a aucun doute sur le fait
qu’Asa B., en bon gentleman cossu, aimait fréquenter la haute société.
Dès 1888, Burr, 17 ans, et son frère aîné Orlo, devinrent
magasiniers à Holbrook, Merrill and Stetson, un magasin de détail situé
à l’angle de Market Street et de Beale Street, qui avait des liens
commerciaux avec les sociétés minières. Importateurs et intermédiaires
innovateurs, Holbrook, Merrill and Stetson vendaient de la
ferblanterie, de la quincaillerie, des outils et des machines, des pompes,
des appareils électriques, des fours et des cuisinières, de la vaisselle,
et, plus tard, des accessoires pour voitures. Ils écoulaient tous les ans
des millions de dollars de marchandises.
Les Eastwood avaient le commerce dans le sang. À Holbrook,
Merrill and Stetson, Burr fut vite promu à un poste plus
important, et il quitta le cocon familial en 1900. La même année, il épousa
Jessie Anderson, l’une des quatre filles de Matthew et de Lois
Anderson. Ce furent les Anderson, des immigrants venus d’Écosse,
qui apportèrent les premiers traits culturels à la branche paternelle
de la famille de Clint. Matthew et Lois étaient tous deux professeurs
de musique, et Lois légua son piano droit fabriqué en Allemagne
(« le piano de Mamie Andy ») à sa fille Jessie. Ce piano occupait une
place importante dans la maison de Clint lorsqu’il était petit, et on
dit qu’il est toujours dans la famille et qu’il fonctionne encore
parfaitement.
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Clint Eastwood
Le premier fils de Burr et de Jessie Eastwood, Burr Jr, vit le jour
deux ans après le mariage, en 1902. Burr Jr eut bientôt un frère,
Clinton, né en 1906. Même pour une famille encline à donner des
noms brefs et concis, le choix du prénom Clinton, inédit chez les
Eastwood, semblait original. On peut supposer qu’il s’agissait à
l’origine du nom de jeune fille de Helen Anderson, la mère de Jessie, qui
était née dans le Vermont, d’où sa famille était originaire.
Si Orlo quitta bientôt Holbrook, Merrill and Stetson pour un
poste de cadre à la Mechanical Installation Company, Burr Sr faisait
partie des Eastwood flegmatiques et allait rester dans l’entreprise
jusqu’à la fin de sa vie. Il assuma divers postes au sein de la société
pendant environ quarante ans, jusqu’à devenir le responsable de
TayHolbrook, qui, vers l’époque où Burr Sr prit sa retraite, c’est-à-dire
au début des années 1930, avait mis en place des bureaux,
magasins et entrepôts dans pas moins de huit villes.
Le travail de Burr Sr était tellement stable qu’en 1908 il put
emménager avec sa famille de l’autre côté de la baie de San Francisco,
à Piedmont, une petite municipalité encerclée par celle d’Oakland.
Piedmont, dont le nom dérivé du latin signifie « pied de la
montagne », était une ville aux collines boisées de chênes et aux ruisseaux
étincelants qui offrait une vue spectaculaire sur San Francisco et
l’océan. Les magnats de la banque, du chemin de fer, de l’énergie,
des placements financiers, de l’industrie minière et de celle du bois
qui méprisaient le tohu-bohu de San Francisco venaient s’installer
en masse à Piedmont. Là, ils pouvaient élever leurs enfants dans de
magnifiques demeures de style rustique situées sur des hectares de
jardins. Les « bogheis à pétrole » commençaient à faire leur
apparition dans la ville récemment incorporée, où un système d’eau
courante amélioré avait été institué et où les logements avaient été
équipés d’installations électriques.
La première maison de Burr Sr, sur Bonita Avenue, se trouvait
à la limite entre Piedmont et Oakland, mais était tout de même
très bien située. Le décès tragique de la femme de Burr Sr se
produisit en 1925. Jessie Eastwood venait tout juste d’avoir 40 ans, et
mourut des suites d’un cancer du sein. Le fils cadet de Burr, Clinton,
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L’arbre de Clint
avait environ 20 ans, et sa mère lui manqua très certainement
beaucoup ; mais l’amour de la musique lui avait déjà été inculqué par
cette fille de professeurs de musique.
À l’école, Clinton était, d’après les souvenirs d’un camarade de
classe, « assez enclin à la paresse intellectuelle » et se montrait «
parfois trop fier » de son physique et de son statut social. Grand, beau
et bien bâti, Clinton jouait au football américain en qualité de
défenseur au lycée d’Oakland. Des amis de la famille pensent que ce fut
grâce à ses aptitudes pour le sport qu’il eut la chance d’aller à
l’université. Mais après un semestre ou deux passés à Berkeley en 1925,
il abandonna les études et, suivant la tradition familiale, opta pour
l’école de la vie.
Burr Sr ne tarda pas à se remarier, en 1927, l’année même où son
fils Clinton épousa Margaret Ruth Runner. Le mariage de Burr Jr
avait mis en effervescence les pages société des journaux locaux ;
l’épouse de Burr Jr était une femme de la haute, la fille du Dr M. O.
Foster, président de l’Indian Institute of Science de la ville indienne
de Bangalore, tandis que le marié avait été décrit comme « un homme
bien connu des jeunes gens de bonne famille » de Piedmont. Clinton
était un garçon réservé, qui vivait dans l’ombre de son frère, et quand
son mariage eut lieu, la cérémonie, modeste, ne fut pas relatée par
les journaux.
Les Runner n’étaient pas aussi connus que les Eastwood. Mais
Margaret Ruth Runner, que l’on appelait Ruth, avait beaucoup de
personnalité. De nombreuses personnes interrogées pour ce livre
disent que Ruth Eastwood était bien moins réservée qu’elle ne le
paraissait. C’était le cas de nombreuses Eastwood, qui se
complaisaient dans l’ombre de la gloire de leurs maris en prenant des airs
distants qui dissimulaient leurs sentiments intérieurs.
Le célèbre fils de Ruth, qui allait dédier à sa mère, présente dans
la salle le soir de la cérémonie, l’Oscar du meilleur film qu’il
recevrait pour Impitoyable, était plus enclin à parler de son père dans
les interviews qu’il accordait. Mais on peut affirmer avec certitude
que Ruth Eastwood exerça autant d’influence, si ce n’est plus, sur
Clint, que son mari – et que sa moitié de l’arbre généalogique apporta
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Clint Eastwood
des qualités diverses et variées, parfois un peu excentriques, à la lignée
de Clint.
Les ancêtres maternels de Clint firent partie des premiers colons
de Nouvelle-Angleterre, où ils organisèrent leurs vies autour de la
terre, de la communauté, de l’autorité et de la dévotion.
William Bartholomew – le premier ancêtre américain recensé du
côté Runner de la famille – était le noble fils d’une famille originaire
de Burford en Angleterre. Premier d’une longue lignée de
Bartholomew américains, William, âgé de 32 ans, arriva de Londres
en 1634 et fonda un commerce à Ipswich ; plus tard, il résida à
Marblehead et à Charlestown. Il fut enterré près de John Harvard
au cimetière de Charlestown.
En 1640 ou 1641, William engendra William Jr, probablement
le premier Bartholomew né dans le Nouveau Monde. William Jr
épousa Mary Johnson, et leur fils Andrew, après s’être installé dans
le Connecticut en 1729, épousa Hanna Frisbie, jeune femme qui
était originaire de cet État, plus précisément de la ville de Branford.
Cinquante ans avant le début de la guerre d’Indépendance, la famille
était bien établie en Amérique.
Les Bartholomew possédaient des moulins à Branford, dont
Andrew s’occupa jusqu’à la mort de son père, avant de les gérer avec
son frère Benjamin, qui en hérita également. Au cours de sa vie, Andrew
accumula des biens immobiliers à Branford, Wallingford, et d’autres
villes adjacentes ; il était connu dans la région comme un homme pieux
et sociable et fut commandant de l’armée de volontaires locale.
Le fils d’Andrew, Joseph (né en 1721), engendra Andrew (né
en 1744), qui épousa Rachel Royce, originaire de Wallingford.
Résidant à Wallingford dans une immense ferme située sur la route
qui menait à Durham, Andrew était également commandant de
l’armée de volontaires, ce qui explique pourquoi ses voisins le
connaissaient sous le nom de capitaine Andrew. L’une des chroniques de
la lignée des Bartholomew indique qu’Andrew et sa femme étaient
(tout comme Clint) « de grande taille et avaient la peau mate ».
Réputé pour être économe (tout comme Clint), Andrew savait
néan26ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 27
L’arbre de Clint
moins se montrer généreux quand il s’agissait de ses enfants. Et parmi
les dix enfants qu’Andrew Bartholomew conçut avec Rachel et sa
seconde épouse se trouvait Noyes Dana Bartholomew.
Noyes Dana – l’arrière-arrière-arrière-grand-père de Clint – était
né à Wallingford le 2 avril 1785. Whig jusqu’en 1856, puis, comme
les Eastwood, membre fidèle du parti républicain, il était, d’après un
récit de sa vie, « un fermier industrieux et consciencieux qui faisait
son travail au moment opportun ». Après avoir participé à la guerre
anglo-américaine de 1812, Noyes Dana Bartholomew, sous la
présidence de Martin Van Buren, quitta la ville de Wallingford pour
celle d’Elmwood, située à l’ouest de Peoria, dans le nord de l’Illinois.
Il emmena avec lui sa femme, Elizabeth Hall, et ses dix enfants, dont
trois fils nés à Wallingford : Luzerne (l’aîné, né en 1812), Noyes
Ellsworth (né le 17 juin 1826) et Edward Franklin (né le 8 août
1828). D’autres membres de la famille Bartholomew le suivirent.
Elmwood s’était construit autour du carrefour de la route de
Peoria et du chemin de fer d’Oquawka, qui se croisaient au
centrenord de l’Illinois. En 1835, on avait découvert du charbon dans les
collines voisines, et la ville semblait offrir de bonnes perspectives
de développement.
Le 3 avril 1838, quatre hommes – Noyes Dana Bartholomew
et son fils Luzerne, Calvin Cass et Frederick Kellogg – fondèrent
la ville de Newburg à 700 mètres à l’ouest d’Elmwood. Il y avait chez
les Kellogg, qui faisaient également partie des fondateurs de la ville,
des jumelles, Cornelia et Cordelia (nées en 1829), filles d’Edward et
de Jane Kellogg, dont la maison avec jardin de North Street était
située à 2,5 km de la ferme des Bartholomew. Les frères
Bartholomew, Noyes Ellsworth et Edward Franklin, proches des
jumelles de par leurs âges et leur éducation, les épousèrent
respectivement en 1848 et 1853.
Ce double mariage entre les Bartholomew et les Kellogg suffirait
amplement à faire de Clint un candidat à la Mayflower Society. Les
premiers Kellogg étaient arrivés en Amérique à l’apogée de
l’immigration puritaine, entre 1620 à 1640, apportant avec eux beaucoup
d’argent, de biens et de bétail. Ils étaient les descendants directs de
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Clint Eastwood
Myles Standish et du gouverneur Bradford et la plupart des États
américains comptent un Kellogg dans leurs premiers colons et
éminents citoyens. Le plus célèbre de leurs descendants est sans doute
W. K. Kellogg du Michigan, le roi des céréales de petit déjeuner.
Les Kellogg et les Bartholomew bâtirent la première école et la
première église congrégationaliste de Newburg. Noyes Ellsworth
Bartholomew achemina par bateau le premier chargement de bétail
vers la ville à Chicago. Luzerne, l’aîné de la famille, construisit sur
95 hectares de terrain une lainerie, une trépigneuse, un moulin à eau
et un abattoir d’où la viande de porc partait directement par bateau
sur la rivière Illinois pour le marché de Saint Louis.
Newburg était une petite ville où les gens étaient dépendants
les uns des autres. « C’était une époque centrée sur l’intérêt
commun, où la colonisation de l’Illinois était synonyme de durs
sacrifices, d’isolement, d’inconvénients uniquement compensés par la
promesse de récoltes fructueuses, l’amour de la communauté et le
partage des fardeaux », peut-on lire dans un récit des colons de
Newburg. « C’était l’époque des écoles construites en bois, des
concours d’orthographe, des chansons qui émanaient des écoles et
des petites églises. »
L’épouse de Luzerne, Betsy Yale Bartholomew, était une
descendante directe de la famille Yale du Connecticut, et une femme
très cultivée, dont on disait qu’elle écrivait en vers avec autant de
facilité qu’en prose.
Luzerne, quant à lui, est sans doute le plus folklorique des
ancêtres des Runner. Il était fermier, mécanicien et inventeur (son
fils John, au début des années 1900, allait diriger la Bartholomew
Co., qui lancerait l’automobile Glide monocylindre à 8 chevaux,
également appelée la « Bartholomew »), mais c’était aussi un
courageux aventurier. Quand l’Illinois Jayhawkers, une société
d’hommes d’origines diverses, décida de quitter l’Illinois pour
rechercher de l’or, Luzerne ne tarda pas à devenir l’un de leurs meneurs.
Nouveau « capitaine Bartholomew », Luzerne servit de guide à un
contingent composé de quinze chariots couverts et de vingt et un
hommes, bien décidé à s’en aller vers des horizons lointains.
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L’arbre de Clint
Parti de Galesburg dans l’Illinois en avril 1849, le groupe mené
par Bartholomew arriva à Salt Lake City en septembre, trop tard
pour explorer les chemins septentrionaux glacés qui traversaient les
montagnes. Un traqueur leur proposa de les emmener au sud en
passant par l’Old Spanish Trail. « Comme il était trop tard, les avis
étaient partagés : certains pensaient qu’il fallait continuer vers l’ouest,
d’autres préféraient passer l’hiver à Salt Lake City », écrit Manley
Ellenbeckan, historien des Jayhawkers. « Le récent désastre
hivernal de Donner Pass était à l’origine des hésitations. Luzerne et son
frère Edward Franklin se divisèrent. Luzerne faisait partie du groupe
minoritaire. Il conduisit le chariot Bartholomew n°9 sur la Lossen
Route qui suivait la rivière Humboldt. Tous les membres de son
équipe arrivèrent sains et saufs à Sacramento, le 3 novembre. »
Le frère cadet de Luzerne, Edward Franklin, 23 ans, conduisit
une autre équipe qui préféra passer par la Vallée de la Mort. Il arriva
dans la région de Sacramento plus tard, au printemps 1850. Edward
Franklin se révélerait être un chercheur d’or chanceux, tandis que
Luzerne se lassa après avoir tamisé l’équivalent de 90 cents de
poussière dorée. Luzerne eut alors la chance de rencontrer le
propriétaire d’un ranch situé près de Sacramento, dont le bétail était
attaqué par un mystérieux animal. Sur un coup de tête, il racheta
l’exploitation du cow-boy. Luzerne parcourut la propriété et
découervrit le coupable : un grizzly. Aidé d’un autre 49 , qui était
forgeron, Luzerne créa une large cage de fer avec une porte qui se
refermait une fois l’animal entré, et en utilisant des morceaux de venaison
comme appât, piégea le grizzli, le plus gros qui ait jamais été vu en
captivité. On estima qu’il mesurait environ 1,25 mètre au garrot
et qu’il pesait aux alentours de 850 kilos.
Doté d’un instinct du spectacle digne de Bronco Billy, Luzerne
1baptisa l’ours « Bruin » et le fit voyager, d’abord dans une cage
montée sur roues, puis par bateau. L’ours traversa le canal de Panama,
puis le golfe du Mexique jusqu’à La Nouvelle-Orléans, et remonta
ensuite le Mississippi jusqu’à Elmwood, où il passa l’hiver, avant
1. « Ours brun » (N.d.T.).
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Clint Eastwood
d’être exposé au regard ahuri du public la saison suivante, dans toutes
les régions de l’Est et du Canada. Plus tard, Luzerne fit faire à Bruin
la tournée du cirque P. T. Barnum, et présenta l’animal dans les
plus grandes villes d’Europe. Plus tard encore, l’ours fut exposé au
regard des touristes à Central Park.
Pendant ce temps, Edward Franklin Bartholomew, qui s’était
enrichi, retourna dans l’Illinois, se maria, et se consacra aux
responsabilités prosaïques qu’engendre la fondation d’une famille.
Le deuxième de ses quatre enfants, sa fille aînée, née en 1859, était
Sophia Aurelia Bartholomew, l’arrière-grand-mère maternelle de
Clint. Edward Franklin tenait une droguerie, avant d’être enrôlé en
qualité de chef de convoi pour la cause de l’Union ; il servit dans
la cavalerie pendant une année, puis fut réformé à cause d’une
blessure au pied.
Alors que la guerre de Sécession faisait toujours rage, Edward
Franklin projeta de partir pour le comté de Linn (Kansas), sans doute
ersincité par d’autres 49 qui y avaient immigré. À cette époque,
s’installer à Linn équivalait à élever une bannière abolitionniste, puisque
le comté avait longtemps été un champ de bataille sanglant du
mouvement antiesclavagiste. Les abolitionnistes avaient battu les
esclavagistes lors d’une élection de 1857, suite à laquelle le Kansas avait
été déclaré État libre, mais des soldats et des activistes proesclavage
contestaient toujours fermement cette décision. John Brown et le
colonel James Montgomery, champions enragés de
l’antiesclavagisme, étaient des héros du comté de Linn.
Au début de l’année 1863, un chariot Bartholomew partit pour
Mound City, siège du comté et importante plate-forme pour les colons
partant vers l’Ouest. Certaines sources indiquent qu’Edward Franklin
fit d’abord le voyage seul en passant par Saint Louis afin de remplir
des chariots de marchandises en vue d’ouvrir une nouvelle
droguerie. Sa femme Cordelia et ses enfants le rejoignirent en train au cours
de l’hiver 1863-1864. À ce moment-là, Edward Franklin avait déjà
acheté une maison de bois et un enclos à bétail ; et il avait ouvert un
magasin de quincaillerie et d’outillage, Bartholomew and Smith, situé
eà l’angle de la 3 Rue et de Main Street. Les affaires allaient bon train
30ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 31
L’arbre de Clint
– les journaux évoquaient le nombre toujours croissant de chariots qui
soulevaient des nuages de poussière en arrivant de l’Est.
Le frère aîné d’Edward Franklin, Noyes Ellsworth, qui était un
riche fermier avant que ses affaires ne soient durement touchées
par la période de crise qui suivit la guerre, arriva avec sa femme et
ses enfants en 1866, apportant avec lui 1 100 têtes de bétail. Un autre
de ses frères, Samuel Dana, s’installa également dans le Kansas. Les
frères Bartholomew firent partie des membres fondateurs de
l’association qui, en 1866, érigea la première église congrégationaliste
de la ville. Noyes Ellsworh fut le premier diacre de l’église et conserva
son poste pendant vingt-quatre ans.
Dans les westerns de Clint, les actrices jouent généralement des
rôles secondaires bien limités – propriétaires de saloons, prostituées,
épouses de fermiers desséchées. Les véritables femmes dont la star de
cinéma est le descendant menaient des vies beaucoup plus complexes,
et l’épouse d’Edward Franklin, Cordelia Kellogg Bartholomew, un
exemple de la lignée, laissa une belle empreinte dans l’histoire du
comté de Linn.
Le comté de Linn fut doté de l’une des premières associations
pour « les droits de la femme », et Cordelia Bartholomew
contribua à organiser ce qui fut probablement la première association de
femmes à l’ouest du Mississippi, la Ladies’ Enterprise Society of
Mound City, qui s’était donné pour but d’ériger la Mound City Free
Meeting House, une salle de réunion dédiée à la dévotion, aux débats
sur l’éducation des enfants et aux conférences sur la science, la
littérature et la politique. Cordelia fut l’une des premières présidentes
de l’association.
« L’association était essentiellement composée de jeunes femmes
qui avaient quitté le confort et le raffinement de la vie civilisée pour
fonder leurs foyers dans cette région brute et sauvage », explique
William Ansel Mitchell dans Linn County, Kansas, A History. « Avec
leurs enfants qui grandissaient autour d’elles – les familles
nombreuses étaient en vogue, les enfants se suivaient d’environ deux
ans – les sujets de la construction d’une nouvelle école, de l’école du
dimanche, de l’église, de la salle de lecture, étaient pour elles d’une
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Clint Eastwood
importance capitale. Leurs maris et frères s’intéressaient également
à ces problèmes, mais au cours des dernières années de la guerre de
Sécession, et même au cours de celles qui la suivirent, les temps
étaient trop durs pour qu’ils les prennent en charge eux-mêmes. »
Edward Franklin possédait au moins 75 hectares dans la zone
sud-est de Pleasanton, et certaines sources indiquent qu’il s’adonnait
à de constantes transactions de terres. De 1874 à 1878, il se mit
également à voyager pour le compte d’une société, qui, d’après ses
proches, devait être Wells Fargo. Ces voyages l’amenèrent dans le
Colorado, où depuis 1860, à Oro City, on exploitait activement des
mines d’or. Les quantités d’or commençaient à diminuer, mais on
découvrit que le sable des exploitations de placers était constitué
de carbonate de plomb qui contenait une grande quantité d’argent.
Cette découverte fut à l’origine de la fondation de la ville
champi1gnon voisine de Leadville .
Pendant près de quatorze ans, les Bartholomew avaient été les
chefs de file de Mound City. Mais certains ancêtres de Clint ne
pouvaient se contenter d’une vie de famille conventionnelle. En 1878,
l’année de la folie de Leadville, Edward Franklin Bartholomew
déménagea de nouveau, s’installant cette fois-ci dans le centre du
Colorado. Dès qu’il arriva à Buena Vista, il acheta un bâtiment à un
certain Charles Claude (« C. C. ») Runner, qui possédait des biens
immobiliers et des exploitations minières dans la région. Les autres
membres de la famille Bartholomew arrivèrent en train une année
plus tard, et descendirent au terminus, Canon City. Edward Franklin
alla les chercher et les conduisit en chariot à Buena Vista, au
sudouest de Denver. Sur une photographie d’époque, on peut voir
Edward Franklin tenant les rênes d’un chariot devant le tout
nouveau Bartholomew Bros Store de Gunnison Street.
Buena Vista attendait avec impatience le printemps 1880,
moment où la ligne de chemin de fer menant à Leadville
traverserait enfin la ville. Les Bartholomew coupèrent du bois pour
fabriquer les traverses. Au moment où l’on posa les rails, il y avait
éga1. Lead signifiant « plomb » (N.d.T).
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L’arbre de Clint
lement avec eux C. C. Runner, que l’on peut voir sur une
photographie datant d’environ 1880 aux côtés du fils d’Edward Franklin,
Edward Albert Bartholomew (le frère de Sophia), d’un neveu des
Bartholomew et d’un autre homme.
Au Bartholomew Bros Store – qui appartenait à Edward Franklin
et à son frère Samuel Dana –, on espérait que Buena Vista, grâce à
sa gare, deviendrait une importante ville étape. Les publicités du
Bartholomew Bros diffusées dans les journaux du comté de Laffee
promettaient des aliments de qualité et des outils pour le travail de
la mine, ainsi qu’un « élégant stock de beaux meubles, de vaisselle et
d’ustensiles de maison ». « Nous possédons le plus grand magasin de
la ville et pouvons faire des gestes commerciaux sans égal »,
pouvaiton également lire. Edward Franklin ouvrirait bientôt plusieurs autres
commerces, dont une pépinière dans la région de Pueblo.
C. C. Runner est l’un des fripons de la dynastie – un coquin,
d’après les souvenirs familiaux, dont la simple présence suffisait à
charmer les gens. C’était un descendant d’une autre famille bien
établie en Amérique, qui s’était installée en Virginie dans les années
1600. C. C. était né en 1857, probablement en Virginie.
Inévitablement, il tomba amoureux de la fille aînée d’Edward Franklin,
Sophia, qu’il épousa en 1881, probablement à l’église
congrégationaliste de Buena Vista, où Samuel Dana Bartholomew, l’oncle de
la mariée, venait d’être nommé diacre. Le premier enfant du couple
naquit à Buena Vista le 17 février 1882 ; il s’agissait de Waldo Errol
Runner, le grand-père maternel de Clint.
Nostalgique de la ville où elle avait grandi, Sophia souhaitait
rentrer à Mound City. Les jeunes mariés y retournèrent donc peu de
temps après la naissance de Waldo, et leur second fils naquit à Mound
City en 1885. Les journaux de Mound City indiquent que C. C.
Runner ne tarda pas à se lancer dans les affaires : il ouvrit la
boucherie et magasin d’alimentation générale Wolf and Runner (l’un
des personnages que Clint jouerait dans ses westerns, Joe Kidd,
« fournisseur de viande », aurait pu travailler pour l’entreprise Wolf
and Runner).
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Clint Eastwood
Les Runner restèrent à Mound City de 1882 à 1889, une époque
très mouvementée. C. C. devint un homme d’affaires, un important
personnage pour la communauté et un artiste local. Les journaux ne
cessaient de parler des deux époux : C. C., occupé à organiser la foire
d’été et à diriger les préparatifs de la fête du 4 Juillet ; Sophia,
fondatrice du Library Club et assumant volontairement diverses
fonctions civiques.
Le tout premier signe distinctif de C. C. était sans aucun doute
son goût pour le spectacle : il était comédien et musicien. On sait
qu’il joua le rôle de Livingston dans la pièce populaire Streets of New
York, qui fut montée à la Mound City Opera House en mai 1884
par la caserne de pompiers de Watson, Independant Hook and
Ladder Co., afin de récolter des fonds pour acheter de nouveaux
uniformes. Un journaliste du Mound City Progress, impressionné,
remarqua, comme certains critiques le feraient parfois au sujet de Clint,
que le rôle était en parfaite harmonie avec ce que les gens savaient
de la personnalité de l’acteur : « Et la réplique “Je ne peux pas
t’aider, je suis sans le sou ; je viens juste de prendre conscience de ma
pauvreté” était dite de façon éloquente et appropriée. Mr Runner
avait peut-être déjà eu l’occasion d’utiliser ce type d’argument dans
un contexte sérieux. »
Comme C. C. touchait 1 000 dollars par an en tant qu’agent
itinérant d’un magasin d’instruments de musique, on peut supposer
qu’il était également bon musicien. Des articles de presse indiquent
d’ailleurs que C. C. joua de l’orgue pour accompagner des marches
militaires de la Mound City Broom Brigade (mai 1884), et fut l’un
des cinq accompagnateurs d’un grand bal organisé au bénéfice de
la Bucket Brigade (également mai 1884). En plus d’être acteur et
musicien, il était également connu comme danseur – assez doué pour
enseigner l’art de Terpsichore dans l’une des trois écoles de Mound
City. Aimant, tout comme les Eastwood, mêler plaisir et affaires, C.
C. alla jusqu’à ouvrir sa propre école de danse à Strong’s Hall.
C. C. avait plus d’une corde à son arc ; on se demande bien
comment un tel individu trouvait le temps de dormir. Il ouvrit
également le restaurant Oyster Lunch Room dans le Hulland and Curry
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L’arbre de Clint
Building, où sous des lumières tamisées, on servait des dindes aux
joueurs durant les fêtes de Noël. Et avec un associé, il fonda une
briqueterie qui se vanta bientôt de produire 250 000 briques tous les
quarante jours.
Quand, au début de l’année 1885, « deux Nègres complètement
ronds » saccagèrent l’Oyster Lunch Room, C. C. écrivit une lettre
ouverte, qui fut relayée par un journal, afin d’exprimer sa colère
contre le laisser-aller dont était responsable le marshal de la ville.
S’imaginer C. C. brandissant un six-coups pour rétablir lui-même
l’ordre dans la ville serait néanmoins aller trop vite en besogne ; car
quand le marshal répondit, en écrivant sa propre lettre ouverte, il
accusa C. C. de contribuer à la décadence de Mound City en
encourageant les gens, par son propre exemple, à boire, fumer, jurer, jouer
et chasser le dimanche.
Cet embarrassant retour de bâton fut peut-être, entre autres, à
l’origine du retour de C. C. et de Sophia à Pueblo, dans le Colorado,
les registres municipaux indiquant qu’ils y résidaient de nouveau
en 1889. Les Runner eurent encore deux filles, et leur union, qui
n’était pas si heureuse que cela, dura encore cinq années. Les mines
étaient épuisées et C. C. essaya quelque temps de mener une vie
calme et posée de commerçant et de citoyen exemplaire. Mais il se
lassa rapidement. Il voyageait désormais régulièrement pour faire
la promotion de l’orgue d’un magasin de musique de Pueblo, dont
il jouait pour en vanter les vertus au cours de récitals qui avaient lieu
en plein air dans les villes voisines.
Sophia se convertit à la science chrétienne, ce qui ne
représentait pas un changement radical vis-à-vis du congrégationalisme, mais
d’après des proches, ses nouvelles convictions religieuses
bouleversèrent la famille. Un jour, suivant les préceptes de la science
chrétienne, elle refusa d’appeler un médecin alors que l’une de ses filles
était gravement malade. L’enfant mourut. C. C. ne s’intéressait pas
spécialement à la religion, et ses tâches paternelles ne le passionnaient
pas plus. Les sirènes de la ruée vers l’or du Klondike le tentèrent. On
retrouve sa trace en 1898, en Alaska, où il vivait en compagnie d’une
femme nommée Lizzie Burke. Sophia fut tellement outrée par le fait
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Clint Eastwood
qu’il ait déserté le foyer qu’elle se mit à l’inscrire comme « décédé »
dans les papiers officiels. Il est fort peu probable qu’elle ait un jour
de nouveau posé les yeux sur son vagabond de mari. Et quand l’un
de ses enfants se rendit en Alaska pour rencontrer C. C., les choses
durent mal se passer, car à son retour le jeune homme jura qu’il
n’aurait plus jamais de contact avec son père.
À Skagway, en Alaska, C. C. et Lizzie Burke vivait au Fifth
Avenue Hotel, dont ils furent respectivement le propriétaire et la
gérante pendant dix ans, d’après les annuaires de commerce de la
ville. Burke finirait par développer une chaîne de quatorze hôtels en
Alaska. La ligne de chemin de fer, qui traversait Skagway, était la
principale voie de communication pour se rendre à Yukon et dans
les lieux importants d’Alaska, et l’agitation de la ruée vers l’or
apportait dynamisme et vitalité à la ville. Le Fifth Avenue Hotel peut être
considéré comme le précurseur de la Mission Inn de Carmel, qui
appartient aujourd’hui à Clint ; l’hôtel semblait très luxueux – cent
chambres, toutes éclairées à l’électricité et équipées d’un système
de clochettes d’appel électrique, avec salle de bains individuelle, eau
chaude, et un chenil pour que les chercheurs d’or puissent abriter les
chiens qui traînaient leur butin.
À l’apogée de la ruée vers l’or, Skagway comptait environ dix
mille habitants. En 1910, il n’en restait plus que mille. À cette
époque, C. C. s’était fâché avec Lizzie Burke et s’était réfugié dans
l’une des dernières frontières américaines, la ville californienne de
Los Angeles, où il allait finir ses jours en occupant de mystérieux
emplois au sein de sociétés minières, dans l’ombre de l’industrie
du cinéma, en plein développement. Quand C. C. Runner
mourut en 1936, le signataire de son certificat de décès était un certain
Val Burke. Pourtant, à cette époque, plusieurs membres de la famille
proche de C. C. résidaient en Californie, dont Clinton Jr, son
petitfils, âgé de 6 ans. Il est fort probable que Val Burke ait été un enfant
illégitime de C. C.
En juillet 1903, Waldo Errol Runner – le premier-né de C. C.
et de Sophia – avait épousé Virginia May McClanahan au cours
36ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 37
L’arbre de Clint
d’une cérémonie célébrée à la First Methodist Episcopal Church
de la ville de Pueblo dans le Colorado.
Virginia May était le fruit de l’union des Boyles, originaires de
Pennsylvanie et de Saint Joseph dans le Missouri, et des McCorkle
et McClanahan, originaires de Virginie. Les Boyles étaient des
descendants des Beyles, immigrants venus d’Allemagne au milieu du
eXVIII siècle. Devenus « Boyles » en Virginie, les Beyles furent
d’éminents médecins, prêcheurs et législateurs. Virginia May était la fille
de Matilda, également connue sous le nom de Mattie Bell, dont
on dit que le mari, qui pratiquait désormais à l’ouest du Mississippi,
avait été le premier médecin formé à l’Université Johns-Hopkins. Le
père de Virginia était administrateur d’écoles publiques dans le
Missouri. L’un de ses oncles, William Boyle, bûcheron, avait été l’un
des pionniers de l’Indiana. Henry Green Boyle, qui était également
l’un de ses oncles, avait été l’un des premiers citoyens de San
Bernardino ; également bûcheron, il avait créé une scierie et fut deux
fois élu à la législature de l’État de Californie.
Les Boyles étaient des gents droits et durs, qui agissaient un peu
comme certains des personnages de Clint. Henry Green Boyle, qui
était né méthodiste, s’était converti au mormonisme, et un jour, dans
les années 1840, il tomba par hasard sur le constable d’une ville de
Virginie, un nommé Henry McDowel, homme notoirement «
mauvais » qui disait du mal des mormons et se moquait d’eux. « Je ne
voulais pas lui chercher querelle et ce fut ce que je lui dis, mais il
ne cherchait que cela », écrivit Henry Green Boyle dans son journal.
Après un échange d’insultes, Boyle frappa l’homme, qui tomba
à terre, « se releva, écrit Boyle, et tomba de nouveau à terre après que
je le frappai trois fois. Je le frappai au visage, dans les yeux et à la
bouche, jusqu’à ce que le sang coulât, mais il réussit de nouveau à
se relever (car c’était un homme robuste qui devait peser 80 kilos) et
me projeta par-dessus une chaise au beau milieu de tonnelets pleins
de clous qui se trouvaient à l’angle du comptoir ».
« McDowel allait sortir son couteau pour m’en frapper quand
j’attrapai un couvercle de four en fonte qui se trouvait près de moi
et j’en frappai McDowel trois fois […]. Il demeura inanimé […]. »
37ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 38
Clint Eastwood
« Je n’étais pas le moins du monde blessé, mais McDowel, pour
sa part, mit bien du temps à retrouver l’usage de ses sens. Il ne parla
pas pendant deux jours et mit six mois à se rétablir. La plupart des
gens de la communauté étaient ravis que je l’eusse à ce point épuisé. »
L’union de Waldo Errol Runner et de Virginia May McClanahan
allait produire trois enfants : la première (Virginia Bernice, née en
1904) vit le jour à Pueblo, dans le Colorado, mais les deux suivants,
Melvin (né en 1906) et Margaret Ruth (née en 1909) vinrent au
monde en Californie, où les Runner s’installèrent en 1904.
Ce fut également le cas de Sophia Bartholomew,
l’arrière-grandmère de Clint, dont le nom apparut dans l’annuaire de la ville
d’Oakland en 1910. Elle s’y présentait comme « adepte de la science
chrétienne » et s’entêtait à se dire veuve, alors que C. C., son mari,
était bien vivant. Son fils Waldo occupa un poste à la Southern Pacific
Railroad, puis travailla en qualité d’employé de bureau et de
comptable dans la région d’Oakland, avant de devenir, dans les années
1920, cadre de la Gray Bumper Manufacturing Co., une entreprise
qui fabriquait des pare-chocs arrière à la mode – en réalité, des
portebagages sur lesquels étaient fixées des roues de secours et une malle –
pour les automobiles.
Si Waldo et Virginia May habitaient au départ Oakland, ils
améliorèrent rapidement leur niveau de vie, et dans les années 1920, leur
maison du 166 Ronada Street était située à Piedmont, à environ
six rues de la résidence de Burr Eastwood ; les Runner et les Eastwood
avaient en commun leur passé familial dans la mine et les affaires, et
leurs enfants fréquentaient les mêmes églises et écoles.
Clinton et Ruth furent tous deux élèves du lycée de Piedmont,
mais Ruth insistait toujours sur le fait qu’elle avait quitté le lycée avant
la dernière année et avait obtenu son baccalauréat à la célèbre Anna
Head School de Berckeley, un établissement fondé en 1888 qui
faisait à la fois externat et pensionnat et qui instruisait les jeunes filles
tout en leur enseignant les bonnes manières. Si les Runner étaient des
habitants de Piedmont, ils n’avaient pourtant pas vraiment les moyens
d’inscrire leur fille à Anna Head, mais Ruth avait insisté pour y aller,
invoquant le prestige social que cela lui procurerait. Son frère aîné,
38ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 39
L’arbre de Clint
Melvin, se satisfaisait pour sa part des établissements publics de
Piedmont. Contrairement à Ruth, également, Melvin voulut
poursuivre ses études et obtint un diplôme d’ingénieur.
Jolie et menue, la jeune Ruth, qui était pourtant intelligente,
ne s’intéressait pas aux études. Elle avait un petit ami très beau, mais
elle avait des vues sur Clinton Eastwood, qui était plus connu et plus
populaire – sans parler du fait que les Eastwood étaient assez haut
placés sur l’échelle sociale. Si Clinton abandonna l’université, d’après
des proches, ce fut parce que Ruth, qui avait deux ans et demi de
moins que son amoureux, voulut à tout prix se marier dès qu’elle eut
obtenu son bac.
« Je pense que c’est Ruth qui a fait la cour à son père, et non le
contraire », dit un proche, qui a préféré garder l’anonymat. « Clinton
Sr était trop suffisant pour faire la cour à qui que ce soit. » C’était Ruth
la battante ; elle réussit à séduire Clinton, mais certains disent
également que ce fut elle – aidée de sa famille – qui le poussa à réussir. «Il
y a des gens qui prennent et d’autres qui donnent », commente un
proche. « Ruth faisait partie de ceux qui prennent. Je pense que c’est
comme ça que [son fils, l’acteur] Clint a réussi, de la même façon. »
Waldo, le père de Ruth, avait suivi les traces de C. C. quand sa
fille était âgée de 16 ans : il avait quitté sa femme et avait mis de la
distance entre elle et lui, en emménageant à Los Angeles. Virginia
May Runner resta dans la région de Piedmont, mais Ruth Runner
n’avait plus qu’un seul parent, tout comme Clinton, dont la mère
était morte en 1925. Ce manque commun noua sans doute un lien
entre eux, et dut également avoir une influence sur leurs forces et
leurs faiblesses en tant que futurs parents.
Le certificat du mariage Eastwood-Runner, daté du 5 juin 1927,
indique que Ruth, 18 ans, était comptable pour une compagnie
d’assurances tandis que Clinton occupait un poste de caissier de banque.
La cérémonie fut célébrée par le révérend Charles D. Milliken,
pasteur de l’église interdénominationnelle de Piedmont. Des documents
attestent que trois ans plus tard, Clinton avait repris le flambeau
légué par la longue tradition familiale en se lançant dans la vente
d’actions et d’obligations.
39ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 40
Clint Eastwood
Leur premier enfant, un garçon colossal, vit le jour le 31 mai
1930. Mrs Eastwood accoucha au Saint Francis Hospital de San
Francisco, pour une raison qui demeure obscure. « C’était déjà une
star », déclarerait-elle au cours d’une interview accordée au journal
anglais News of the World. « C’était le plus gros bébé de la
maternité. Il pesait 5,2 kg. Les infirmières s’amusaient beaucoup à le
montrer aux autres mamans. Elles l’appelaient “Samson”. Il était
tellement grand. » La mère de Clint se souvient qu’après deux semaines
passées à l’hôpital, quand toutes les mères se rassemblèrent pour
apprendre à changer et à nourrir leurs enfants, le plus gros bébé de
la maternité obtint son premier rôle star : les infirmières en firent
leur « mannequin pour couches ».
Le garçon – le fruit de ce passé purement américain marqué par
de nombreux rebondissements – fut baptisé Clinton Jr en hommage
à son père. Il ne reçut pas de second prénom. On l’appelait parfois
1« Sonny », ou tout simplement « Junior ». C’était Clinton Sr que
l’on appelait « Clint », même si aujourd’hui le fils qui porte le nom
de son père est connu dans le monde entier sous ce prénom
monosyllabique. Mais certaines vieilles connaissances, cependant,
continuent par habitude d’appeler la star du cinéma « Clinton ».
1. « Fiston » (N.d.T.).ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 41
2.
« L’époque merdique »
1930-1953
Les films que l’on jouait à Oakland et San Francisco, dans la
dernière semaine de mai 1930, étaient précédés de petits spectacles et
fièrement annoncés comme « parlants ». Il s’agissait entre autres de
films de Clara Bow et de Ramon Navarro, anciennes stars du muet
vouées à disparaître très vite de l’écran, ainsi que du Metteur en scène,
tentative manquée de Buster Keaton, un génie déjà démodé,
d’adapter son art à l’ère du son.
Les journaux de la région urbaine de San Francisco débordaient
de braquages de banques, de trafics de stupéfiants, de meurtres atroces,
de lynchages de Noirs et de divorces saignants. Les nouvelles de plus
grande envergure reflétaient l’anxiété d’une nation en pleine
révolution technologique. Des dépêches décrivaient les premiers bateaux
réfrigérés qui acheminaient des fruits frais de Californie en
ExtrêmeOrient, la première utilisation transcontinentale d’un radiotéléphone
dans un avion, les projets des scientifiques américains qui
envisageaient un voyage sur la Lune dans un futur lointain. Le Golden Gate
Bridge, qui allait commencer à traverser la baie de San Francisco en
1933, faisait toujours l’objet de débats civiques passionnés.
Si la Grande Dépression avait submergé la baie de San Francisco
tout autant que le reste du pays, peu d’articles l’évoquaient et
l’humeur était au beau fixe dans les journaux locaux, détenus par des
41ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 42
Clint Eastwood
conservateurs. Tandis qu’à la page trois d’un journal de San Francisco,
l’écrivain Theodore Dreiser déclarait que la démocratie était une
imposture et que l’Amérique était en réalité dirigée par Wall Street,
la première page était réservée au plus grand banquier de Californie,
A. P. Giannini, qui rassurait les lecteurs en prétendant que l’on
pouvait s’attendre à « une reprise progressive mais sûre des affaires durant
les mois à venir ».
Ceci étant, en Californie, le chômage atteindrait bientôt un taux
de 28 % et dans l’industrie, la marine, le commerce et la plupart des
autres secteurs, beaucoup de personnes perdraient leur emploi. En
1934, une violente manifestation de dockers évolua en grève
générale et paralysa l’économie de la région urbaine de San Francisco. Les
temps étaient durs, et les gens ordinaires avaient du mal à s’en sortir.
Mais si, dans la « région de Piedmont », la Grande Dépression
était prise très au sérieux, elle n’avait pas vraiment d’impact sur la vie
de tous les jours. Piedmont était une zone huppée, une véritable
banlieue chic d’Oakland, tellement chic qu’elle pratiquait, jusqu’à une
décision de la Cour suprême prise en 1948, une ségrégation
rigoureuse à l’encontre des Noirs, des Juifs et des Asiatiques. La Grande
Dépression écorna les comptes en banque de Piedmont, mais
n’empêcha pas les gens de garder leurs passe-temps onéreux et leurs cartes
de membres de clubs privés.
Pendant quarante ans, les attachés de presse de Clint – qui
insistait lui-même sur ce point lorsqu’il donnait des interviews – ont
prétendu que l’acteur était originaire d’Oakland. L’image que renvoyait
cette ville ouvrière ajoutait encore à sa réussite spectaculaire. Clint
a même un jour affirmé que s’il traitait si souvent les gens de « trous
du cul » dans ses films, c’était probablement parce qu’il avait grandi
à Oakland.
Richard Schickel, avec sa biographie de Clint, a été le premier
à resituer l’enfance de l’acteur dans la ville de Piedmont. Le livre
de 1996 révèle que les Eastwood ont résidé dans une « modeste
maison au toit couvert de bardeaux » à Piedmont durant la Seconde
Guerre mondiale, mais Schickel se hâte d’ajouter que cette maison
« était située à la limite d’Oakland » et que « ce furent ce port de cols
42ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 43
« L’époque merdique »
bleus et cette ville industrielle, objets de comparaisons désobligeantes
avec la prestigieuse San Francisco de l’autre côté de la baie, et non
le très conservateur Piedmont, qui allaient au bout du compte gagner
la loyauté de Clint ».
En réalité, quand Clinton Eastwood Sr avait épousé Ruth Runner
en 1927, les familles respectives des deux jeunes mariés étaient depuis
longtemps établies à Piedmont. Au départ, les Eastwood
s’installèrent au Beacon, résidence située à une rue de Lakeshore Avenue,
un lieu convenable et prisé, situé à environ un kilomètre – et non
à la limite – de Piedmont. Puis les Eastwood emménagèrent à
Woodhaven Way, c’est-à-dire à quelques blocks au nord de la limite
entre Oakland et Piedmont. On peut donc affirmer que Clint a
grandi tout près de Piedmont, et que dans ses premiers souvenirs
d’enfance les rues des deux villes voisines doivent se confondre.
En 1933-1934, au plus fort de la Grande Dépression, Clinton
Sr et Ruth quittèrent la région. Clinton Sr avait été engagé comme
commercial chez East Bay Refrigeration Products quelque temps
avant la pire vague de licenciements. Alors, d’après la légende de
Clint, Clinton Sr se mit à rechercher du travail partout où il y en
avait. « La jeune famille voyageait dans une vieille voiture, traînant
derrière elle tout ce qu’elle possédait dans une remorque à une roue »,
explique l’un des nombreux conteurs des malheurs des Eastwood.
Cette remorque à une roue – ou « à deux roues », d’après d’autres
récits – sillonnait les routes de Californie et traversait les bidonvilles
faits de boîtes à tabac Prince Albert écrasées.
Le père de Clint était jeune et, contrairement aux autres habitants
de Piedmont, n’avait ni diplôme universitaire ni qualifications
professionnelles. Plus d’une fois, le frère aîné de Ruth, Melvin, dut tirer sa
famille d’affaire. Diplômé de l’Université de Washington, Melvin trouva
des emplois bien rémunérés dans des firmes internationales et s’en
sortit très bien tout au long de la Grande Dépression. Il faut également dire
qu’il avait épousé une femme riche. Quand Clinton Sr perdit son emploi,
Melvin lui trouva un poste dans une usine de réfrigérateurs à Spokane.
Ruth a un jour déclaré que sa famille avait dû vivre à Spokane
pendant un an, mais il se peut qu’elle y ait séjourné moins longtemps.
43ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 44
Clint Eastwood
D’après des proches, ClintonSr manquait de confiance en lui au
travail et n’avait pas beaucoup d’ambition. Il avait besoin d’être aidé et
encouragé – par Melvin, par son frère aîné, Burr, et surtout par Ruth.
Après Spokane, le père de Clint, grâce à des amis, obtint un poste
de pompiste dans une station-service Standard Oil située sur Sunset
Boulevard, à son intersection avec le Pacific Coast Highway, au nord
de Santa Monica. La famille s’offrit « la moitié d’une maison double »
(d’après les mots de Richard Schickel) à Pacific Palisades, ce qui lui
permit de se rendre régulièrement sur les toutes proches plages où,
un jour, Clint, alors âgé de 4 ans, manqua de se noyer après avoir été
emporté par un gros rouleau.
La famille passa environ une année à Pacific Palisades, puis fit un
séjour plus court dans un bungalow qu’elle partageait avec une autre
famille, au beau milieu de Los Angeles, à un block au sud d’Olympic
Boulevard, sur Curson Avenue. C’est là que les Eastwood étaient
domiciliés le 18 janvier 1934, jour de naissance de la sœur de Clint,
Jeanne. Sur le certificat de naissance, la mère de Clint mentionna
comme profession « femme au foyer », ce qui indique qu’elle n’avait
pas travaillé hors de chez elle depuis son mariage.
Jeanne est une Eastwood discrète et oubliée. Plus tard, la sœur
de Clint allait parfois faire des apparitions publiques au cours
d’événements organisés en l’honneur de son célèbre frère, mais elle n’a
jamais donné d’interview au sujet de Clint. Ce dernier n’avait pas de
frère et n’avait que quatre ans de plus que son unique sœur. Tout
laissait présager qu’ils deviendraient de bons compagnons de jeu. Mais
bizarrement, comme il l’a lui-même clairement énoncé, Clint n’a
jamais été proche de sa sœur lorsqu’il était enfant.
Clinton Sr finit par perdre son emploi à la station-service, et
les Eastwood durent de nouveau partir. Mais on peut oublier la belle
image de Clint élevé « au milieu des Okies qui erraient à travers la
Californie à la recherche de travail », telle que Norman Mailer la
forgerait dans le magazine Parade ; et on peut aussi pardonner Mailer
d’avoir lu les mêmes coupures de presse que tout le monde. « Il n’y
avait jamais ni panique ni désespoir dans ces déménagements »,
explique Schickel, qui actualise l’histoire dans son récit. « Quand
44ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 45
« L’époque merdique »
la famille faisait ses paquets, M. Eastwood avait toujours retrouvé
un emploi. Et à aucun moment Clint ne s’est senti délaissé ou
abandonné durant cette période. »
Le plus souvent, Clinton Sr s’en tenait aux emplois que lui
avaient trouvés ses relations familiales. Les Eastwood faisaient des
allers et retours entre des villes comme Redding et Sacramento, au
nord de l’État. Le père de Clint occupait le plus souvent des postes
de cols blancs, mais il prêchait « les valeurs de la classe ouvrière »,
comme Clint s’est souvent plu à le dire. Les Eastwood se
retrouvèrent à Sacramento, la capitale de l’État, en 1936, puis encore en
1939 ; à chaque fois, Clinton Sr occupait un emploi de vendeur
d’obligations, et à chaque fois la famille vivait dans de respectables
quartiers, à des adresses suivies d’un « h » dans l’annuaire de la ville,
1ce qui indique qu’ils étaient propriétaires .
Vers la fin des années 1930, Clinton Sr fut engagé chez Shreve,
Crump and Lowe, une bijouterie de San Francisco « qui était à cette
époque dirigée par la famille d’un jeune homme avec qui il avait joué
au football », d’après les mots de Schickel. Peu de temps après, en
lisant la rubrique des ventes de biens immobiliers, Ruth tomba par
hasard sur une annonce passée par l’une de ses tantes, qui mettait en
vente sa maison de Piedmont. « Nous connaissions très bien la
maison, a expliqué la mère de Clint. Les maisons ne se vendaient pas
bien du tout à Piedmont, alors nous l’avons achetée pour une somme
dérisoire et de tous petits versements par mois. »
En tout, les Eastwood avaient erré pour prendre des emplois
réservés à l’avance pour le père de Clint pendant un peu moins de
six ans. « C’était une époque merdique », déclarerait Clint au Village
Voice en 1976, dans son langage qui savait si bien varier pour
s’adapter à son interlocuteur. « On n’était pas itinérants », allait-il plus tard
dire à un journaliste de Rolling Stone. « C’était pas Les Raisins de la
colère, mais c’était pas le luxe non plus. »
Il était bien commode d’exagérer « l’époque merdique » pour
certaines interviews. Mais l’atmosphère de la Grande Dépression recréée
1. En anglais, « Householders » (N.d.T.).
45ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 46
Clint Eastwood
dans Honkytonk Man n’est qu’un simple décor pour l’exigeante
tragédie du personnage joué par Clint, la vie autodestructive du
cowboy et musicien Red Stovall. L’ambiance d’époque est traitée de façon
rapide et légère, et principalement construite autour de réminiscences
de photographies de Walker Evans – comme les bidonvilles de boîtes
de Prince Albert que Clint dit avoir observés sur la route, entre les
escales que faisait sa famille.
Vers 1940, les Eastwood étaient de retour au sud de Piedmont,
et vivaient dans le quartier d’Ardley Avenue, tout près de l’endroit
où la grand-mère de Clint, Sophia Runner, avait passé ses derniers
jours. Certains Eastwood n’avaient jamais quitté la zone de
Piedmont. Le frère aîné de Clinton, Burr Jr, garda son logement
de Clarendon Crescent tout au long de la dépression, prospérant
en tant que directeur d’un programme de ventes d’actions affilié à
des banques californiennes, puis en tant que directeur de Franklin
Wulff Co. Clint voyait souvent, probablement entre autres membres
de sa famille, la fille de Burr, Inez, sa première cousine, qui
grandirait avec la future star du cinéma.
Dans les années 1930, Clint rendait également très souvent visite
à la mère de Ruth, Virginia May Runner, matriarche du clan Runner
depuis la disparition de Sophia en 1928. Grand-mère Runner resta
dans la région de Oakland-Piedmont jusqu’en 1936 ou 1937, époque
où une série de déménagements la repoussa vers les régions rurales,
de plus en plus loin derrière les faubourgs est d’Oakland. Son autre
enfant ne vivait pas dans la région. On pouvait donc compter sur
Grand-mère Runner, qui était seule dans la vie, pour chérir son
premier petit-fils.
« Parfois, la vie était tellement difficile que la famille devait se
séparer » : c’est l’une des fausses informations qui a été plus que
rabâchée au sujet de la vie des Eastwood à cette époque. Clint était envoyé
dans la ferme de sa grand-mère près de Sunol pour de longs séjours.
Ce fut Grand-mère Runner qui, d’après les récits qui racontent
l’origine des talents de cow-boy de Clint, apprit au jeune homme à faire
de l’équitation et à s’occuper des chevaux. Pour sa grand-mère, le
garçon faisait des travaux de ferme et apprit des valeurs telles que
46ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 47
« L’époque merdique »
le devoir et le sacrifice. « Grand-mère a eu plus d’impact sur ce que
je suis devenu que n’importe quelle théorie d’éducation, expliqua
Clint lors d’une interview. Elle vivait seule et était très autonome. »
Grand-mère Runner était sans doute un esprit unique et
indépendant, mais comme d’autres Eastwood « autonomes », elle ne
manquait pas d’argent : elle avait un patrimoine, touchait la retraite de
son mari et était soutenue financièrement par son fils Melvin, qui ne
cessait de s’enrichir grâce à son emploi d’ingénieur itinérant. Certains
disent que lorsqu’elle entendait des anecdotes sur son fils qui
restait en pension chez sa grand-mère, la mère de Clint avait l’habitude
de marmonner qu’elle ne se souvenait pas qu’il y soit resté plus d’une
semaine ou deux, de temps à autre. Mais pour l’image de Clint, il
valait mieux qu’il y ait passé de longs séjours et que ces séjours lui
aient « forgé le caractère ».
Clinton Jr avait à peine 10 ans quand Clinton Sr trouva un
emploi lucratif et devint assureur à la Connecticut Mutual Life
Insurance Co. Quand la guerre arriva, comme il était mobilisable,
Clinton Sr travailla également comme tuyauteur sur les chantiers
navals. En 1942, cependant, l’économie avait été revigorée par les
besoins de la guerre, et les Eastwood avaient rebondi. À ce
momentlà, la famille était domiciliée dans un quartier en vogue, au 107
Hillside Avenue, et résidait dans une maison de deux étages avec
un grand jardin, qui soutenait parfaitement la comparaison avec
les autres résidences du quartier, et n’était située qu’à quelques
minutes de marche des écoles de Piedmont.
« L’époque merdique», qui fut courte, était bel et bien
terminée. On peut dire que, pour cette période de l’histoire, Clint reçut
une éducation middle-class meilleure que la moyenne. Mais les six
années qu’il passa hors de Piedmont faillirent lui voler ce qui lui
revenait de droit. Ce fut le « Rosebud » de l’histoire de sa vie, le lien perdu
avec sa famille et sa terre, et peut-être le début d’une imagination
romanesque.
Bizarrement, pour le descendant d’une famille à la généalogie
parsemée de bâtisseurs d’églises et de personnes pieuses, Clint n’est
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Clint Eastwood
inscrit sur aucun registre de baptême ou d’école du dimanche de
la région urbaine de San Francisco. Tous ces déménagements
créèrent un autre manque dans cette catégorie.
S’il tenterait plus tard de se définir dans ses films comme un héros
moralement complexe, Clint devrait admettre qu’il ne souscrivait à
aucune forme de religion organisée. Il n’allait pas à l’église, même
lorsqu’il était petit. Lorsque David Frost évoqua le sujet de Dieu dans l’une
de ses prestigieuses interviews télévisées, Clint se mit à marmonner
et se rabattit sur la nature comme principale source spirituelle.
« Est-ce [la religion] important pour vous ? demanda Frost.
Dieu ?»
« Je trouve qu’il s’agit d’un sujet très personnel, répondit Clint.
Je ne souscris à aucune religion officielle. Mais j’ai toujours accordé
beaucoup d’importance à ce genre de choses, il me semble. Surtout
quand je suis dans la nature. Je crois que c’est pour ça que j’ai tourné
autant de films en plein air, dans la nature. Mais la religion, pour
moi, c’est quelque chose de très personnel. Je n’ai jamais vraiment
réfléchi là-dessus à voix haute.
« C’est un peu comme… vous savez, vous vous asseyez sur une
belle montagne, ou dans les montagnes Rocheuses, ou ailleurs,
n’importe, et vous… le Grand Canyon, c’est quelque chose… et tout à
coup, vous ne pouvez pas vous empêcher d’être ému. Il y a une telle
quantité de temps qui s’est écoulée sur cette planète, et le temps de
l’humanité, là-dedans, ça représente juste ça [claquement de doigts].
Et vous vous dites : “Comment tout ça a pu se produire ?” Et vous
pouvez continuer comme ça à l’infini, dans votre tête, mais c’est
marrant de réfléchir là-dessus. Et si vous ne le faites pas, il n’y a rien
qui peut vous pousser à sauter de la falaise. »
Quand, au début des années 1940, la famille s’installa à Hillside
Avenue, le quartier était bourgeois et la maison à deux étages très
jolie. Le piano de Mamie Andy trônait dans le séjour et des altères
traînaient dans le vaste jardin. Dans quelques années à peine, les
Eastwood allaient passer à des résidences encore plus spacieuses avec
piscine. C’était une famille qui aspirait à un style de vie récréatif et
48ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 49
« L’époque merdique »
qui jouait au tennis et au golf dans des clubs privés (pendant une
courte période, Clint se fit de l’argent de poche en occupant un petit
boulot de caddy). Elle possédait même un chalet au bord d’un lac
près de Fresno.
Piedmont était une ville de rêve pour un adolescent. Il y avait un
lac et des ruisseaux au bord desquels les enfants accrochaient de hautes
balançoires ou pêchaient des perches noires et des perches-soleil bleues.
Les parcs étaient merveilleux pour faire de la randonnée ou du
camping. Tout le monde se connaissait dans le petit voisinage, et les enfants
1pouvaient jouer à kick the can jusqu’à la tombée de la nuit.
Au bout du compte, Clint changea d’établissement scolaire huit
ou dix fois ; c’est la fourchette statistique employée dans les
interviews pour mettre en valeur le côté déracinement et working-class de
cette période des années 1930. Mais il faut dire qu’à cette époque
la plupart des enfants allaient dans des établissements différents pour
l’école primaire et le collège, avant d’entrer au lycée. Et, au moins
une fois – quand il quitta son premier lycée pour un autre au bout
d’une année –, si Clint changea d’établissement, ce ne fut pas à cause
d’un déménagement.
Glenview (près d’Ardley Avenue), Crocker Highlands (nommé
ainsi en référence à la banque Crocker, qui avait fait don du site)
et Frank Havens School (nommée ainsi en référence à l’un des pères
fondateurs de Piedmont) – trois des écoles primaires que fréquenta
le garçon – étaient situées à Piedmont, ou tout près de Piedmont.
Havens était déjà une institution locale, et un jour, à Crocker
Highlands, le garçon aux cheveux ébouriffés suivit un cours de
photographie avec, entre autres camarades de classe, Jackie Jensen, le
2futur joueur star des Red Sox de Boston .
Les écoles de Piedmont étaient en avance sur le reste du pays pour
ce qui était de l’équipement moderne, de la pédagogie et même de
la prise de conscience de l’importance de la santé et de la nutrition.
Les parents étaient encouragés à adopter de rigoureux programmes
1. Jeu d’enfant qui se pratique à l’extérieur (N.d.T.).
2. Le meilleur joueur des ligues majeures de 1958 (N.d.A.).
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Clint Eastwood
de mise en forme pour leurs enfants : beaucoup de repos, de jeux
en plein air, et les bases d’un régime sain (« beaucoup de lait, de
légumes, de céréales, d’œufs, de fruits et d’eau », d’après le manuel
de l’une des écoles).
Aîné des enfants et héritier mâle du nom des Eastwood, le petit
Clint devait se sentir, comme le dit Francesca dans un autre contexte
dans Sur la route de Madison, comme un « prince du royaume ».
C’était un prince chanceux – chanceux de par son éducation et son
environnement, chanceux de par son apparence et sa vitalité
physique. Lorsqu’il était petit, sa mère le portait souvent au-dessus de la
clôture du jardin et interpellait les voisins : « N’est-ce pas qu’il est
beau ? » Et il était beau comme un dieu. Même avant l’adolescence,
Clint, qui allait finir par atteindre son mètre quatre-vingt-quinze,
faisait déjà une tête de plus que la plupart des autres garçons de son
âge. Il était connu dans le quartier pour ses grandes enjambées
rapides. Il avait les cheveux ébouriffés, de pétillants yeux verts et,
déjà, ce grand sourire désarmant. Un sourire qui lui permettait,
comme par magie, de communiquer avec les gens ; un sourire qui
illuminait le visage des autres aussi bien que le sien.
Mais lorsqu’il entra au collège, cependant, il y avait très peu
d’autres signes qui le distinguaient des autres enfants. Comme
beaucoup d’autres, il distribuait des journaux, dans son cas, l’Oakland
Tribune, qu’il livrait à ses abonnés éparpillés le long de Piedmont
Avenue. Clint tondait également des pelouses, emballait les courses
à la caisse de l’épicerie, s’impliquait dans les activités des boy-scouts
et collectait dans le voisinage les morceaux de métaux, participant
ainsi à la mobilisation pour l’effort de guerre.
S’il avait l’étoffe d’une star, cela n’avait rien d’évident. Cherchant
à établir la genèse de sa profession d’acteur, sa mère a dit que
lorsqu’il était enfant, Clint s’inventait des amis imaginaires et mimait
des scènes avec ses jouets. « Clint appréciait sa propre compagnie,
at-elle déclaré. Chacun de ses jouets avait sa propre personnalité. Ils
discutaient avec lui et mettaient en scène ses idées. » Ruth Eastwood
a également relaté une anecdote – typique de l’enfance de nombreux
petits Américains, et pas seulement de celle de Clint – sur son fils
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« L’époque merdique »
et un ami qui s’aspergeaient de sang de ketchup lorsqu’ils jouaient
aux cow-boys dans le jardin.
« Comme j’étais presque toujours le petit nouveau, déclara Clint
à McCall’s en 1987, je jouais souvent tout seul, et dans ces cas-là votre
imagination devient très active. Vous vous inventez plein de petites
histoires dans votre tête… » L’une de ces petites histoires a sans doute
tourné autour de l’exagération du côté « très solitaire » : Ruth
Eastwood a elle-même déclaré qu’elle n’était même pas au courant
que son fils se sentait si seul. Et il en est de même pour les bandes
d’amis dont « Clint le loup solitaire » faisait partie intégrante,
plusieurs de ses copains allant d’ailleurs rester longtemps à ses côtés,
l’accompagner du collège à Hollywood.
Clint s’est plu à raconter que l’une de ses premières rencontres
avec la comédie s’était déroulée au collège de Piedmont, et que son
père et sa mère y avaient assisté, de même que d’autres Eastwood.
Il s’agissait de l’un des excellents collèges de la région de Piedmont,
adjacent au lycée, avec un vaste campus et un gymnase et une
piscine modernes.
Contre toute attente, Clint avait été choisi par son professeur
d’anglais de quatrième, Gertrude Falk, pour tenir le premier rôle
dans une pièce en un acte. (« Je suppose que c’était pour m’aider,
parce que j’étais un type introverti en classe. ») Cela n’avait rien de
bien important ; il s’agissait juste d’une partie d’un devoir d’anglais.
Harry Pendleton, l’un des camarades de classe de Clint, qui devait
également jouer un rôle, appréhendait tout autant que Clint. Pour
ne rien arranger, Mrs Falk annonça que la pièce serait jouée dans
la salle de spectacle du lycée.
Clint eut « tellement peur qu’[il faillit] sécher l’école ce jour-là »,
raconterait-il plus tard. En 1974, il déclara à Playboy que le spectacle
avait été « un désastre » et qu’ils avaient « loupé plein de répliques ».
Harry Pendleton tâtonnait avec son exemplaire du script dissimulé
dans un journal tandis que Clint ne cessait de se cogner contre les
meubles disposés sur la scène. Puis ils commencèrent à se mettre à
l’aise et obtinrent des rires appréciateurs. Le supplice fut terminé
au bout de quelques minutes.
51ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 52
Clint Eastwood
D’après la biographie autorisée de Clint, ce spectacle engendra
« un rare moment de reconnaissance dans son parcours scolaire
généralement anonyme ». Il permit également à Clint d’apprendre « une
petite leçon de vie » : « Plus jamais ça ! » Il est vrai que les
apparitions de Clint sur scène seraient exceptionnelles. Mais déjà, un
modèle s’était établi dans la vie du futur acteur : le destin avait choisi
le plus grand et le plus beau de la masse et lui avait offert une
opportunité exceptionnelle.
Dans toutes les interviews qu’il a données, Clint n’a jamais parlé
d’être allé au théâtre ou d’avoir vu quelque pièce que ce soit. Comme
tout le monde, lorsqu’il était petit, Clint assistait aux doubles séances
du samedi matin, même s’il n’envisageait certainement pas le cinéma
comme un moyen potentiel de faire carrière ou comme une forme
d’art. Les Raisins de la colère, Blanche-Neige et les sept nains, Autant
en emporte le vent, La Glorieuse Parade et Sergent York – les films
que Clint citait comme ayant marqué son enfance – étaient des
grands succès des années 1930 et 1940 qui auraient pu figurer sur la
liste de n’importe quelle autre personne.
Il faudrait attendre l’époque où il était sous contrat avec Universal
pour qu’il découvre les nombreux classiques au cours des projections
qui avaient régulièrement lieu au studio. Ce fut là que pour la
première fois, Clint apprit les noms de réalisateurs tels que Howard
Hawks et John Ford, avec qui il allait un jour être comparé (et se
comparer lui-même). Mais Clint avait du retard à rattraper sur le
sujet de l’histoire du cinéma, et était tout à fait capable, lorsqu’il
jouait au cinéphile, de faire l’éloge du réalisateur George Cukor pour
son lumineux gros plan de Greta Garbo dans La Reine Christine
– alors qu’il s’agissait en réalité de Rouben Mamoulian.
Pour ce qui était des arts populaires, les Eastwood se
passionnaient davantage pour la musique. Le père de Clint jouait de la
guitare et chantait dans des groupes improvisés lors d’événements
sociaux. Ruth Eastwood, qui collectionnait les disques de jazz,
l’accompagnait parfois à la mandoline. Clint grandit, comme les
personnages de Sur la route de Madison, en écoutant des morceaux de
jazz et de rhythm and blues qui passaient sur KWBR, la station radio
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« L’époque merdique »
d’Oakland. Il commença avec des solos expérimentaux au bugle et
à la clarinette, avant de jeter son dévolu sur le piano de Mamie Andy,
imitant les musiciens préférés de sa mère, les géants du jazz Art Tatum
et Fats Waller. S’il apprit beaucoup à la maison, Clint finit par
prendre quelques leçons de piano avec un professeur qui vivait tout
près, à Berkeley.
Grâce à l’influence de sa mère, Clint découvrit le jazz, et son
adolescence allait lui laisser de tendres souvenirs de concerts et de soirées
à l’Oakland Philharmonic. Le jazz était un hobby qui évolua en
passion. Clint donnait l’impression qu’il n’était jamais aussi heureux que
lorsqu’il était perdu dans la musique – « ses yeux reflétant la fascination
de son âme », comme l’écrirait un journaliste du San Francisco Chronicle
après avoir observé l’acteur à un concert d’Oscar Peterson bien des
années plus tard, « sa concentration totale, uniquement interrompue
entre les morceaux par quelques jurons incrédules ».
Mais il y avait une autre explication au plaisir que Clint
prenait à jouer des riffs de piano, une explication que comprenaient très
bien, déjà à cette époque, les copains avec qui il traînait. « Quand
on sait jouer d’un instrument, explique Don Loomis, l’un des
camarades d’école de Clint, ça marche plutôt bien avec les filles. Au moins,
ça vous fait des ouvertures. » « J’étais un gamin plutôt timide à
l’époque, déclara Clint à Rolling Stone en 1985, mais pendant les
soirées, je pouvais me mettre à jouer du blues. Et les nanas venaient
toutes autour du piano, et tout à coup, j’avais un rencard. »
La gaucherie de Clint était à la fois authentique et feinte. « Au
lieu de parler quand il vous voyait, il levait et baissait son menton
dans votre direction – ou il coinçait son pouce dans la ceinture de
son pantalon et pointait son index vers vous », explique Ross Hughes,
un voisin de Piedmont. « Je l’ai souvent vu déglutir une ou deux fois
avant de dire quelque chose à une fille. »
La timidité, peu importe qu’elle soit feinte, plaît aux filles. Clint
a confié qu’il était devenu sexuellement actif plus tôt que la moyenne
et avait perdu sa virginité à l’âge de 14 ans. Il s’est contenté de dire
à Richard Schickel : « J’avais des voisines gentilles. » Ce qui a amené
son biographe à faire cette remarque : « C’est tout ce qu’il a jamais
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Clint Eastwood
dit sur ce moment décisif. Il était, et resterait, terriblement discret
– pour ne pas dire secret – quand il s’agissait de ses aventures
sexuelles. »
Pas si discret, ou secret, que cela, à proprement parler. Les copains
de Clint se vantaient toujours à propos de leurs petites amies et de
leurs aventures sexuelles, et lorsqu’il était avec ses amis, Clint
faisait de même. À Hollywood, également, les meilleurs copains de
Clint entendraient parler de ses conquêtes, avec tous les détails
salaces, bien avant les tabloïds.
* * *
Clint quitta le collège de Piedmont et entra au lycée, suivant
un parcours classique, tout du moins entre janvier 1945 et janvier
1946, date à laquelle les ennuis commencèrent.
Certaines sources indiquent que l’éducation scolaire laissait déjà
Clint indifférent et qu’il devait suivre les cours de rattrapage d’été
pour passer à la classe suivante. Alors qu’il était bien élevé, et
socialement avantagé, il cherchait de plus en plus à prendre des allures de
marginal à la James Dean, de rebelle, le premier personnage que la
future star du cinéma allait en un sens maîtriser.
Il n’est pas vraiment exact de dire, comme on l’a fait dans tant
d’articles, que le jeune Clint était un introverti. S’il était parfois du
genre discret et peu causant, il pouvait aussi se montrer étonnamment
loquace. Il ne qu’il était solitaire. La liste
de ses bons amis de l’époque est longue : Fritz Manes, Don Kincaid,
Don Loomis, Jack McKnight, Harry Pendleton, Milt Young, et bien
d’autres encore. Tous ces garçons se déplaçaient en meute.
Clint n’avait rien d’un rassembleur – ce n’était pas un bon joueur
d’équipe, pas le meneur de son groupe. Alors qu’il savait jouer de
la musique, il rechigna à rejoindre l’orchestre de l’école. Alors qu’il
était bâti comme un athlète, il ne perça jamais dans les équipes
sportives de ses établissements scolaires. Les premiers portraits de ses
attachés de presse – l’image typiquement américaine forgée à Universal
– ont développé le mythe selon lequel Clint était « une star » de
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« L’époque merdique »
son équipe de basket du lycée, et ce mythe est devenu une part
intégrante de l’histoire de sa vie, repris au fil des années dans de
nombreux articles et livres, et même dans une source aussi récente et
sérieuse que Current Biography (Yearbook, 1989).
Cela n’empêcha pas Clint de soutenir ce petit mensonge au cours
d’interviews – en disant par exemple qu’il « [jouait] un peu au
basket » à l’école et « [faisait] un peu de football au collège ». Il
s’agissait là d’une mise en valeur standard de son image de star de cinéma.
Mais Clint ne joua pas assez au basket ou au football pour que son
nom soit mentionné dans les annuaires de ses écoles. « Je ne me
suis jamais vraiment impliqué dans les sports d’équipe, à cause de
tous les déménagements », déclara-t-il à Rolling Stone, alors qu’il
ne déménagea jamais plus à partir de 1940.
Clint, grand sportif ? C’est une image qui fait beaucoup rire ses
vieux amis. Les seuls sports qu’il aimait pratiquer étaient les sports
individualistes et middle-class : le tennis et le golf. « Clint est
vraiment un type adroit, fait remarquer Don Kincaid. C’est un bon
athlète. Il aurait pu être bon au basket ; il était tellement grand. Mais
on aurait dit que ça ne l’intéressait pas du tout. »
Le travail d’équipe, les gens en feraient l’éloge, des années plus tard,
à propos de l’organisation de Malpaso, la société de Clint. Mais à
Malpaso, le travail d’équipe était du type de celui où les
responsabilités sont déléguées, à contrecœur, par le leader incontesté, Clint – une
situation qui se répéterait dans de nombreux films où il jouait les héros
antisociaux plongés dans des crises qui requéraient de l’action.
Certains amis de Clint étaient de véritables athlètes, inscrits dans
des clubs de sports ; d’autres habitaient dans des quartiers populaires.
Ces derniers étaient fiers de sécher les cours et rivalisaient
d’imagination pour jouer de mauvais tours aux professeurs.
Exceptionnellement attachant, Clint était accepté par les deux groupes, mais
n’appartenait qu’à moitié à chacun d’entre eux.
Comme ses amis riches, il pouvait s’offrir des chemises Pendleton
et des Levi’s neufs. Contrairement à certains d’entre eux– qui
conduisaient « des voitures plus belles que celle de [ses] parents », d’après
ses propres mots –, le jeune Clint devait se contenter de vieilles autos
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Clint Eastwood
cabossées. Tandis que les jeunes gens riches étaient prompts à
accepter Clint du fait de son physique et de sa position sociale, les autres
appréciaient ses airs de rebelle.
Dès les premières années au lycée de Clint, il semblerait que ce
soit ce côté rebelle qui ait pris le dessus, même si la raison exacte pour
laquelle le jeune homme quitta le lycée de Piedmont demeure
mystérieuse. Les premiers attachés de presse de Clint ont avancé l’idée
fantasque selon laquelle le jeune homme se serait inscrit au lycée
technique d’Oakland pour pouvoir suivre les cours de théâtre de
qualité qui y étaient dispensés ; ce n’est qu’à partir de Honkytonk Man
qu’on a pu commencer à lire, dans les portraits officiels de l’acteur,
que Clint « anéantissait systématiquement les efforts de ses
professeurs d’art dramatique du lycée technique d’Oakland, qui
cherchaient à l’enrôler dans les pièces de l’école ». Mais c’était trop tard :
les anciens élèves du lycée technique s’étaient eux-mêmes déjà mis
à croire le mythe selon lequel Clint aurait été la star des pièces de
théâtre de leur établissement. Un camarade de classe de Clint du
lycée d’Oakland a écrit à l’auteur de ces lignes, pour répondre à l’une
de ses questions : « Je ne le connaissais pas [Clint] personnellement,
mais il était bien sûr assez célèbre au lycée : il était la vedette de
plusieurs des pièces qui y étaient jouées. »
Cela a fait beaucoup rire les vieux copains de Clint. Les cours de
théâtre du lycée de Piedmont étaient excellents, bien que le
programme du lycée technique d’Oakland – où Clint finirait par se
rendre – fût de qualité légèrement supérieure. Il est vrai que le lycée
technique d’Oakland dispensait l’un des meilleurs enseignements
d’art dramatique de la ville, si ce n’est du nord de la Californie,
organisant d’ambitieux programmes mêlant pièces recyclées de Broadway,
tragédies de Shakespeare, spectacles annuels et pièces pour enfants.
Mais Sally Rinehart Nero, qui enseignait l’anglais ainsi que l’art
dramatique aux classes de première et de terminale du lycée technique
d’Oakland, insiste sur le fait que Clint n’était inscrit à aucun de ses
cours ou de ses ateliers. Il ne tenta jamais de jouer dans une seule des
pièces montées par l’établissement. Nero explique qu’elle est lasse
d’être interrogée au sujet de Clint par des gens qui pensent, pour
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« L’époque merdique »
l’avoir lu dans des journaux, qu’il a suivi ses enseignements. Elle
est catégorique : « Personne ne se souvient de Clint. »
La biographie officielle de Clint suggère que ce dernier aurait
quitté son premier lycée parce qu’il aurait « pris conscience qu’il
n’y avait pas de Noirs à Piedmont, pas d’Asiatiques, et seulement une
ou deux familles juives ». Clint aurait donc commencé à montrer du
mépris pour ce type de sectarisme ? Cela fait également beaucoup
rire tous ses vieux copains. Des garçons blancs, de classe moyenne,
tout comme lui.
Le départ de Clint du lycée de Piedmont n’eut rien à voir avec
l’art dramatique ou la conscience sociale. Bien des années plus tard,
un journal d’Oakland relaterait que Clint avait quitté le lycée de
Piedmont parce qu’on le lui avait « demandé ». « Clint a écrit des
insinuations obscènes à propos d’une employée de l’école sur le
tableau d’affichage du stade, et en plus, il a enterré l’effigie de
quelqu’un dans la pelouse de l’école ». D’après l’article, ce fut ces
incidents qui poussèrent l’un des dirigeants du lycée à suggérer
fermement à Clint de changer d’établissement. Les archives du lycée ne
présentent néanmoins aucune trace de ces faits et mentionnent
simplement qu’il quitta l’établissement.
Le lycée technique d’Oakland allait devenir partie intégrante de
la légende du Clint « col bleu ». Il fut volontairement mentionné
de coupures de presse en coupures de presse, de sorte que même
une source aussi réputée que le New York Times pût signaler à
plusieurs reprises que l’acteur « avait été élevé dans un quartier mixte
de la ville californienne d’Oakland au milieu de familles noires,
asiatiques et mexicaines » (17 octobre 1996) et fréquentait le lycée du
quartier dont « est originaire le manager de baseball Billy Martin,
ainsi que d’autres personnalités rappelant l’inspecteur Harry» (24
février 1985).
Le terme « technique » est en fait assez trompeur. Le lycée
technique d’Oakland dispensait bien des enseignements qui préparaient
aux tâches manuelles et aux tâches de bureau, mais ces cours étaient
complétés par de nombreuses filières d’art, de littérature, de
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Clint Eastwood
guistique, de sciences, d’éducation civique, d’histoire et de
mathématiques. Le programme d’études de l’établissement, affilié à
l’Université de Californie, était compétitif, et la très large majorité
de ses élèves était censée se rendre à la faculté. Il s’agissait d’un lycée
très coté, quoique nettement différent de celui de Piedmont, dans
la mesure où il revendiquait, avec ses deux cents élèves des différents
quartiers d’Oakland, une véritable mixité raciale et sociale.
Son année de terminale approchait, et Clint avait deux
priorités dans la vie : « les voitures rapides et les femmes faciles », d’après
ses propres mots. Il obtint sa première voiture avant même d’avoir
atteint l’âge légal pour passer le permis. Il la conduisait sur son
itinéraire de livreur de journaux, conformément à une tradition de
Piedmont bien acceptée. Vinrent ensuite une série de Ford et de
Chevy. Les passe-temps favoris de Clint et de ses amis étaient les
balades en voiture, les courses d’accélération, et les caresses et les
baisers à l’arrière des automobiles.
Une fois en possession de sa propre société de production de films,
Clint allait rechercher des scénarios qui lui permettraient d’assouvir
son goût pour les déplacements en voiture, moto et autres véhicules
– Le Canardeur, L’Épreuve de force, Honkytonk Man, Pink Cadillac,
La Relève et Un monde parfait, ne sont que les exemples les plus
marquants–, optant souvent pour des intrigues qui mettaient en scène
une surabondance de courses-poursuites et d’accidents.
Quelles étaient ses autres occupations ? Au lycée technique
d’Oakland, Clint suivait, non des cours de théâtre, musique ou sport,
mais des ateliers de travaux manuels et de mécanique auto. Il assistait
également à des cours de maintenance aéronautique (« Les films
d’aviation de la guerre avaient fait naître en lui un intérêt romantique
pour le monde aérien », écrit Richard Shickel). « J’ai remonté un
moteur d’avion, et aussi un moteur de voiture », déclara Clint à un
journaliste de Crawdaddy en 1978. « Je pense que dans certaines villes,
les gamins passent par des périodes où les voitures, c’est toute leur vie.
Les voitures d’abord, les nanas ensuite. » Après les cours, alors que
certaines de ses connaissances allaient réviser ou jouer dans l’équipe
de football américain du lycée, Clint, avec sa coupe ducktail et son
58ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 59
« L’époque merdique »
blouson de cuir, passait son temps dans la station-service où l’un
de ses camarades travaillait, et utilisait les différents produits mis à
sa disposition pour lustrer et entretenir sa voiture.
Les voitures, les filles, la bière : Clint ne pensait pas à l’avenir. Lui
et ses amis préféraient rôder – au Coffee Dan’s, où ils écoutaient un
jeune pianiste nommé Merv Griffin, qui passait alors très souvent à
la station de radio KFRC ; au Hambone Kellys, une boîte de blues
d’El Cerrito ; au Omar, une pizzeria du centre-ville d’Oakland, où
il arrivait parfois à Clint de prendre place sur le tabouret de piano
et de jouer pour « quelques pizzas et quelques pourboires», et « les
pizzas étaient meilleures que les pourboires ».
« Je l’ai entendu raconter cette histoire et je l’ai moi-même
racontée des milliers de fois, alors je ne sais pas si elle a gagné ou perdu
à force d’être répétée : Clint jouait du piano jusqu’à avoir les doigts
en sang », se souvient l’un des garçons de la bande, Fritz Manes.
Le petit groupe de copains resta relativement le même, alors que
les filles allaient et venaient. Les soirées démentes, fortement
arrosées de bière, étaient en vogue. Clint avait un petit penchant voyeur,
tout comme les personnages qu’il incarnerait dans La Corde raide
et Les Pleins Pouvoirs. Une fois, d’après l’un de ses copains, qui a
demandé à ne pas être identifié, Clint se cacha dans le placard d’une
chambre afin de regarder son ami forniquer avec sa petite copine ;
mais il ne put retenir ses rires et sortit du placard en courant au beau
milieu des ébats.
La première expérience sexuelle de Clint fut suivie de beaucoup
d’autres. Déjà à l’époque du lycée, Clint, d’après son biographe
officiel, « commençait à prendre conscience de son pouvoir de séduction»,
ce qui, naturellement, allait de pair avec « une prise de conscience
encore plus marquée du pouvoir de séduction que certains membres
du sexe opposé exerçaient sur lui ».
Selon Fritz Manes, Clint entama une relation intense et sérieuse
avec une fille de Piedmont plus âgée que lui, dont la famille, aisée,
fréquentait les Eastwood. « C’est devenu une gêne pour les deux
familles », explique Manes. Les parents des deux jeunes gens
craignaient que la fille ne tombe enceinte. Clint criait haut et fort qu’il
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Clint Eastwood
était prêt à l’épouser, mais il arrivait à peine à s’en sortir à l’école. Les
deux couples de parents décidèrent donc de les séparer.
Aucune des personnes qui connaissaient les Eastwood n’arrive à
comprendre, après coup, comment cette famille sans prétention a pu
engendrer l’une des plus grandes icônes du cinéma américain, et
encore moins une icône ayant les traits de caractère de Clint – en
particulier le donjuanisme qui finirait par dominer sa vie privée.
Pour tous, s’il y avait bien une famille dans laquelle on aurait rêvé
de naître, c’était celle des Eastwood. Les amis de Clint enviaient son
foyer, qui semblait idéal, et ses parents, qui formaient en apparence un
couple heureux. Ruth avait l’air d’être dotée d’une douceur et d’une
patience à toute épreuve, et Clinton Sr était « vraiment un mec sympa»,
d’après les mots de Don Loomis. Souvent, le père de Clint ramenait
même à la maison un pack de six bières ou un barillet pour le donner
à son fils et à ses copains, sans se soucier du fait qu’ils n’avaient pas encore
l’âge légal pour boire de l’alcool. Les deux parents étaient originaires
de familles assez aisées, mais on aurait dit qu’ils avaient dû faire
beaucoup d’efforts pour en arriver là, et ils se montraient toujours accueillants
avec les amis de Clint et tolérants vis-à-vis de leurs espiègleries.
Quand ses enfants devinrent grands, Ruth se mit à multiplier les
emplois de bureau, travaillant à un moment pour IBM. Clinton Sr,
quant à lui, ne put conserver son poste au-delà de la Seconde Guerre
mondiale. Il trouva alors un emploi à la California Container
Corporation, une entreprise de boîtes en carton implantée dans trois
villes de la côte Ouest – Los Angeles et Emeryville en Californie,
et Seattle dans l’État de Washington. D’après Donald Pooley, l’un
de ses collègues, le père de Clint commença sur le site d’Emeryville,
au bas de l’échelle, en qualité d’apprenti.
Clint, qui, en grandissant, développerait des caractéristiques
distinctives, tenait à la fois de son père et de sa mère. Clinton Sr était grand,
quoiqu’un peu plus large d’épaules que Clint. Clint avait le même
sourire et la même démarche tranquille que son père, la même
sociabilité insouciante. « On ne pouvait pas le [Clinton Sr] qualifier
d’extraverti », explique Al Naudain, un cadre de l’usine de cartons qui fit la
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« L’époque merdique »
connaissance du père de Clint après la Seconde Guerre mondiale. «Mais
il n’était pas introverti non plus. C’était une personne discrète. Je ne l’ai
jamais vu perdre son sang-froid. Il était tranquille. »
Les boîtes en carton étaient le cheval de trait de l’industrie
nautique, vitale à l’économie de la côte Ouest. À la California Container
Corporation, Clinton Sr commença au service comptabilité. Au
premier coup d’œil, on comprenait qu’il s’agissait « d’un bûcheur, et
non d’un fonceur », d’après les mots de Donald Pooley. Mais le père
de Clint avait avec lui la chance de la famille. Quand, en 1948, la
maison mère fut rachetée, et que la nouvelle direction décida de
redéfinir le fonctionnement de l’entreprise, de nombreux employés
d’Emeryville décidèrent de partir ou furent licenciés. Ceux qui
avaient fait des études furent promus à de meilleurs postes. « Clint
Eastwood [Sr] a fait partie de ces types qui n’ont pas dû se plier au
programme, explique Pooley. Ils l’ont laissé tranquille. Et il y a eu
plein de portes qui se sont ouvertes pour lui, puisqu’il n’y avait plus
personne nulle part. Je crois qu’il est devenu directeur des ventes. »
À cette époque, Clint Sr avait un peu plus de 40 ans. Il s’adapta
rapidement à l’industrie du carton et fut bientôt considéré comme
un directeur des ventes efficace ; il était admiré dans le secteur pour
les liens serrés qu’il établissait avec ses clients. Le père de Clint avait
également un trait de caractère que l’on retrouverait bientôt dans
le type de personnalité passif-agressif qui se développerait chez son
fils. Clinton préférait fréquenter des gens qui avaient rapport avec
son travail et aimait se protéger des décisions difficiles.
« Quand je m’occupais des ventes par téléphone avec lui, je
trouvais qu’il était très sympathique avec les gens, qui l’aimaient
beaucoup, et d’ailleurs, il faisait toujours affaire », se souvient James Frew,
qui allait travailler avec le père de Clint un peu plus tard, à la
GeorgiaPacific. « Mais deux fois, j’étais avec lui et il n’a pas fait affaire, tout
simplement parce qu’il n’a rien demandé. Je suis allé le voir et on a
discuté et passé un bon moment ensemble. Et au bout d’un
certain temps, j’ai dû passer aux choses sérieuses et lui demander la
foutue commande, qu’il n’avait pas passée. Il n’avait pas du tout l’air
d’avoir l’intention de le faire. »
61ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 62
Clint Eastwood
La nouvelle direction demanda rapidement au père de Clint de
prendre la tête de l’une des usines de la société, à Seattle. C’était
un poste qui impliquait davantage de responsabilités, ainsi qu’une
bonne augmentation. Tout se passa très rapidement, et vers fin
1948début 1949, les Eastwood durent organiser à la hâte un séjour dans
l’État de Washington, emmenant avec eux Jeanne, alors âgée de 14
ans – qui continuait son parcours scolaire à Piedmont – et laissant
derrière eux Clint. Pour pouvoir terminer son dernier semestre au
lycée, ce dernier demeura avec la famille de Harry Pendleton, dans
une résidence située sur Oakland Avenue.
Les pages consacrées aux dernières années dans l’album du lycée
technique d’Oakland de 1948-1949 ne mentionnent la
participation de Clint Eastwood qu’au Senior Day et aux Seniors Baquet
Committees, tâches obligatoires pour les futurs bacheliers.
Durant son année de terminale, Clint séchait régulièrement les
cours. Il se fit expulser de l’école « au moins une fois, mais
probablement davantage », d’après l’un de ses copains. Mais il ne s’agissait
que d’espiègleries innocentes, insistent ses amis. Clint ne
franchissait jamais la limite de la criminalité. Il préférait simplement flâner
avec ses copains plutôt que de somnoler en cours.
Clint, qui semblait vouloir prendre son temps pour grandir, avait
presque 19 ans lorsqu’il obtint son bac, alors qu’à l’époque certains
jeunes gens le passaient à l’âge de 16 ans. « Clint a eu son bac de
mécanique avion, s’amuse à dire Don Kincaid. Je crois que c’était sa
matière principale. » « Il me semble qu’il ne passait pas beaucoup de
temps à l’école parce qu’il avait bien mieux à faire ailleurs », reprend
Don Loomis. « Ce qui s’est passé, c’est qu’il s’est lâché et qu’il a
commencé à s’amuser », acquiesce Fritz Manes.
Les fichiers sur le baccalauréat sont maintenus par la loi dans
la plus stricte confidentialité, mais l’annuaire du lycée technique
d’Oakland présente Clint parmi les bacheliers du milieu de
l’année scolaire – il aurait obtenu son diplôme en janvier 1949. Sur sa
photo de classe, en costume et cravate, il arbore une banane bien
dense.
62ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 63
« L’époque merdique »
Après le bac, Clint continua de vivre avec Harry Pendleton
pendant un certain temps. Ce fut probablement au printemps que Clint
et Don Loomis entreprirent un voyage en voiture en Californie du
Sud pour rendre visite à un ami commun qui était entré à la
California State Polytechnic University. En plus d’avoir vécu à Los
Angeles lorsqu’il était petit, Clint s’était déjà aventuré dans le Sud
plusieurs fois auparavant, entre autres pour se rendre à un concert
de Charlie Parker avec des amis.
Cette fois-ci, lui et Loomis firent le tour du campus de Pomona
et discutèrent des pour et des contre de la vie d’étudiant. Ils
parvinrent à la conclusion que cela avait peu d’attraits, excepté pour
ce qui était de la vie nocturne. Ils occupèrent ensuite leur
weekend à faire la fête un peu partout, y compris dans une luxueuse boîte
avec piscine. Loomis se souvient encore du moment où Clint s’est
assis au piano et a commencé à tapoter les touches, avant de se
retrouver encerclé de filles.
À un moment ou à un autre, ils rencontrèrent une jeune fille qui
vivait à Malibu. Elle les invita chez elle, où ils continuèrent de faire
la fête. Plus tard, alors qu’ils rentraient en voiture, ils durent
s’arrêter au milieu de la route pour éviter de percuter des chevaux qui
passèrent en trombe devant eux. L’un des jeunes hommes présents dans
la voiture, un garçon du quartier, reconnut les marquages des
animaux. « Ce type a arrêté la voiture et a dit : “Stop ! Je sais à qui ce
cheval appartient”, se souvient Don Loomis. Il est descendu et a
attrapé ce foutu cheval. Il nous a dit qu’il appartenait à Howard
Hawks, le producteur-réalisateur. Il a ramené le cheval chez Howard
Hawks et le lui a rendu. »
Ce fut à ce moment-là que Clint Eastwood, qui n’était encore
qu’un adolescent, croisa pour la première fois la route de Howard
Hawks, le réalisateur des westerns de John Wayne et de ces
comédies loufoques devenues classiques. Avec le temps, cette anecdote
se transformerait en un mythe, similaire à celui qui avait fait des
miracles sur l’époque terne du lycée technique d’Oakland. « Ce fut
la seule rencontre de Mr Eastwood avec Howard Hawks, qui était
l’un de ses réalisateurs préférés », écrivit Janet Maslin dans un
élo63ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 64
Clint Eastwood
gieux portrait publié dans le New York Times à l’époque de
l’hommage rendu au travail de réalisateur de Mr Eastwood au Museum of
Modern Art, en 1993. « Il dit considérer Mr Hawks, de même que
John Ford et Anthony Mann, comme des hommes qui ont
beaucoup influencé son propre travail. »
« Je n’étais pas cinéphile, mais je savais qui était Howard Hawks »,
expliqua Clint à Richard Schickel pour sa biographie autorisée.
Schickel ajoutait, pour informer les lecteurs peu avertis, que Hawks
était « le réalisateur de Sergent York et d’un nombre incalculable
d’autres films d’action très aimés par les gens de sa génération parce
qu’ils avaient pour sujet des hommes coléreux mais ayant bon fond
qui unissaient leurs efforts pour atteindre un objectif commun. »
Hawks, Ford et Mann eurent bien sûr un impact positif sur
l’image publique de Clint. Mais d’après Don Loomis, ce jour-là,
Clint n’échangea pas un seul mot avec Hawks ; il resta simplement
dans la voiture et continua de boire. C’était l’autre garçon qui
connaissait Hawks, et ce fut lui qui lui rendit son bien. Si l’on en
croit Loomis, Clint, le jeune homme qui avait réussi cahin-caha à
obtenir son bac, ne rencontra pas Hawks et n’avait pas la moindre
idée de qui il était.
Clint partit à Seattle rejoindre sa famille, probablement au début
de l’été 1949. Il déclara à un journaliste de Crawdaddy qu’à ce
moment-là il était « livré à [lui]-même… [il partait] à la dérive ».
L’auteur de l’article, Robert Ward, ajouta un commentaire élégiaque :
« Il y a des accents de solitude dans la voix d’Eastwood. Pas comme
s’il s’apitoyait sur son sort, mais comme s’il avait manqué de quelque
chose durant son enfance : de sécurité, de tendresse. Il est clair qu’il
s’est nourri de ce manque. »
À en juger par ses rapports scolaires, Clint avait déjà en lui cet
étrange mélange de paresse et de force nerveuse vitale qui
deviendrait plus tard manifeste dans son caractère. Il avait fait quelques jobs
d’été lorsqu’il était adolescent – confectionner des meules de foin
dans une ferme qui appartenait à la famille de Jack McKnight près
de Yreka ; couper des arbres et tracer des sentiers pour le Forest
64ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 65
« L’époque merdique »
Service près de Paradise. Mais au cours de l’année qui suivit, après
s’être rendu à Seattle, il allait remonter ses manches et travailler plus
dur que durant toute autre période de sa vie.
Étant donné que le jeune homme avait peu de qualifications, il
décrocha probablement ses différents emplois grâce aux relations
professionnelles de son père. Clint travailla dur dans une usine de la
Weyerhaeuser Company située à Springfield, près d’Eugene, dans
l’Oregon, où il resta « pendant environ un an, un an et trois mois »,
d’après le principal intéressé ; probablement moins longtemps si l’on
reconstitue minutieusement la chronologie. Humblement, Clint
travaillait avec ceux qui ramassaient les troncs dans l’eau et les mettaient
sur la chaîne qui partait à la scierie.
Ce fut à Springfield que Clint assista à un concert de Bob Willis
and The Texas Playboys, groupe évoqué dans Honkytonk Man et
représentant le côté le plus raffiné de l’intérêt discontinu que
l’acteur portait à la musique country. « Contrairement à la plupart des
groupes de country, ils avaient des cuivres et des instruments à anche
et ils jouaient avec du swing », déclarererait la star à un journaliste
de Rolling Stone, des années plus tard. « Ils étaient bons. Ça m’a même
un peu étonné qu’ils soient si bons. Et il y avait aussi plein de filles,
ce qui, en revanche, ne m’a pas du tout étonné. Alors je pense que
vous pouvez dire que c’est par amour pour les femmes que j’ai élargi
mes horizons musicaux. »
Springfield était situé au milieu de la ravissante vallée de
Willamette, mais les hivers pouvaient y être longs et froids, et quand
vint le printemps Clint décida de partir. Il semble fort probable qu’il
se soit installé à Seattle à la fin de l’hiver ou au début du printemps
1950. Clint était déjà enregistré dans l’annuaire de Seattle
19481949 comme résidant dans la ville avec sa famille. Les Eastwood
avaient élu résidence dans une maison de deux étages qui se trouvait
dans une tranquille impasse, au cœur d’un quartier aisé campé sur
une falaise surplombant le tout proche et magnifique lac Washington.
Jack McKnight, un copain du lycée, vint rejoindre Clint à Seattle.
Clint enchaîna les emplois temporaires : il fit l’inventaire des pièces
chez Boeing ; il conduisit un camion pour les transports Color Shake;
65ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 66
Clint Eastwood
et il fit partie d’une équipe de nuit chez Bethlehem Steel, où il aurait
pu répéter pour l’une de ses tirades du Canardeur, celle où
Thunderbolt (Clint) s’extasie sur la porte du coffre-fort d’une
banque, qui est « en acier inoxydable – 4 centimètres d’acier moulé –
puis 30 centimètres d’acier résistant au feu, et encore 4 centimètres
d’acier sur sole ». Le savoir-faire technique est une spécialité
Eastwood.
Ces expériences ne furent néanmoins pas longues, et,
probablement au cours de l’été, Clint suivit une formation et occupa,
pendant une courte période, un poste de maître-nageur. C’était la
CroixRouge qui organisait ce type de programme et qui décerna à Clint
son diplôme de maître-nageur sauveteur. Ce fut pour lui une chance :
il venait de recevoir par courrier sa convocation au service militaire.
Et le diplôme de la Croix-Rouge allait se révéler précieux.
Clint a déclaré dans des interviews qu’il avait finalement décidé
de faire des études supérieures et de tenter d’obtenir un diplôme
de musique à la Seattle University. Pour commencer, d’après le
prin1cipal intéressé, il devait s’inscrire à des cours préparatoires afin de
« se remettre à niveau d’un point de vue scolaire ». Il n’y a aucun
doute là-dessus : Clint avait bien les cours préparatoires en tête, étant
donné que les étudiants n’étaient pas concernés par l’engagement
qu’avait pris le général de division Lewis B. Hershey en août 1950,
à savoir, envoyer « 30 000 hommes en quatre-vingt-dix jours » en
Corée, où la guerre faisait alors rage.
Les jeunes gens bien élevés de l’enseignement supérieur avaient
décidément toutes les chances de leur côté. Clint appela le conseil
de révision et demanda un délai. Ce traitement de faveur ne lui fut
pas accordé. Il fut obligé de rentrer en Californie pour l’appel.
Quelques jours avant la date prévue, Clint arriva à Oakland, et but
comme un trou pour oublier.
Fort Ord, le centre de réception des appelés sélectionnés pour les
États de l’Ouest, s’étendait sur près de 12 000 hectares de terrain
1. « Junior College » (N.d.T.).
66ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 67
« L’époque merdique »
répartis sur différents sites de la péninsule de Monterey, près des villes
de Monterey, Pacific Grove, Carmel et Salinas. Les différentes
infrastructures et la topographie variée, qui allaient des plaines
ondulées et des dunes de sable de la baie aux collines escarpées de la zone
de garnison est, avaient fait de la base une précieuse zone
d’entraînement pour l’infanterie durant la Seconde Guerre mondiale.
En septembre 1950, la guerre de Corée battait son plein. Le 25
juin, les forces armées de la Corée du Nord avaient envahi la Corée
du Sud et réussi à prendre Séoul. Les Nations unies, poussées par les
États-Unis, étaient entrées en guerre aux côtés des Sud-Coréens,
tandis que la Chine s’apprêtait à rejoindre la cause nord-coréenne. Les
forces armées américaines, rempart de l’« action de police » de
l’ONU, avaient, après quelques contretemps, réussi à couper les
forces d’invasion nord-coréennes en deux en convergeant en un
même point. On avait alors besoin de soldats fraîchement
entraînés pour que le général Douglas MacArthur puisse mener son
offenesive vers le nord, au-delà du 38 parallèle.
Par milliers, les jeunes recrues arrivaient à Fort Ord, où on se
préparait à les transformer en féroces soldats pour les besoins de la célèbre
e6 division de l’armée. Tout autour des recrues, à l’aide de grandes
affiches ou de haut-parleurs, la propagande réclamait plus d’action et
moins de compassion dans la lutte à mort contre le communisme.
À l’apogée de la guerre de Corée, la vaste majorité des hommes
qui arrivaient à Fort Ord n’y faisait qu’un bref séjour, et était ensuite
acheminée vers les missions urgentes à l’étranger. Les appelés de Fort
Ord savaient qu’ils allaient directement prendre la route du champ
de bataille. Dans son cercle d’amis, Clint était l’un des rares à avoir
attendu d’être appelé. Les autres s’étaient portés volontaires et
plusieurs d’entre eux finirent par participer à l’action en Corée.
Clint arriva probablement à Fort Ord vers fin 1950-début 1951.
Bien sûr, la chance était avec lui. Les gens qui travailleraient pour
la star, plus tard à Hollywood, inventeraient même une expression
pour désigner ce phénomène : « la chance de Clint. » En privé, Clint
admettrait qu’il croyait plutôt en sa propre force de volonté et en
sa capacité à attirer la chance, volontairement.
67ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 68
Clint Eastwood
Le diplôme de maître-nageur sauveteur récemment ajouté à son
curriculum vitae était une chance dans le sens où il le rendait apte
à postuler à un emploi à la faculté de Fort Ord – en qualité de
professeur de natation. L’audition qu’il passa à la faculté fut le premier
casting de Clint : les candidats étaient invités à se présenter devant
un jury et à déclamer un discours préparé sur le sujet qu’ils se
sentaient aptes à enseigner. La plupart des instructeurs potentiels étaient
en possession d’un diplôme d’enseignement supérieur. Mais Clint
était un bon nageur, et son audition fit bonne impression.
Il fut ainsi nommé professeur de secourisme, un poste qui
consistait également à aider à superviser les opérations dans la piscine de
Fort Ord. Le statut d’enseignant avait évidemment de nombreux
avantages : avant tout, bien sûr, les membres de la faculté n’étaient
pas emportés par le « flux de la relève ». Ils pouvaient obtenir de
l’avancement et de la considération sans risquer leur vie. Grâce à leurs
responsabilités éducatives, les enseignants se voyaient également
accorder un degré exceptionnel d’indépendance et de liberté
vis-àvis des devoirs militaires les plus triviaux, tels que la KP (kitchen
1police ). Et leurs logements, dans un immeuble à part, étaient un
cran au-dessus de ceux des recrues moyennes.
Clint était déjà membre de la faculté quand Wayne Shirley,
vétéran de la Seconde Guerre mondiale, arriva à Fort Ord au début de
l’année 1951. Les deux hommes allaient partager le même palier
au deuxième étage : Shirley dans une chambre de sous-off ; Clint
relégué dans l’une des petites turnes. Shirley enseignait le secourisme,
et travaillait parfois avec Clint, qu’il considérait comme « un
excellent instructeur ».
Shirley estime que l’armée a, à juste titre, la réputation de
redresser et d’améliorer les gens, et qu’elle a bien rempli ce rôle dans le
cas de Clint. Fort Ord lui a en effet permis de cultiver des qualités
dont il ne connaissait pas même l’existence auparavant et dont
certaines se révéleraient étonnamment utiles à Hollywood. Les
ensei1. Corvée de plonge et de nettoyage de la cuisine assignée en cas d’infraction
mineure commise par un militaire américain (N.d.T.).
68ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 69
« L’époque merdique »
gnants, par exemple, devaient mémoriser leurs discours, et les
déclamer avec sang-froid devant un public en constante évolution. On les
entraînait également à la projection de films, et il fallait qu’ils
obtiennent un certificat en ce domaine, car pendant les cours ils devaient
régulièrement projeter des documentaires pédagogiques en 16 mm.
Et l’esprit de commandement de l’armée n’était pas une mauvaise
préparation au travail de réalisateur : plus tard, bien souvent, Clint
allait comparer son équipe de tournage à une organisation de type
militaire. « C’est comme un peloton, dirait-il. Je guide le peloton
vers l’endroit où il doit aller. »
« Clint aimait être sur scène, et être sur le devant de la scène,
commente Wayne Shirley. Pour son job, il devait savoir de quoi il
parlait, il devait être en relation avec le public, il devait établir un
lien avec les gens et interagir avec eux, et il devait apprendre toutes
les techniques de méthodologie. Je pense que ça l’a aidé, plus tard,
à gérer les choses quand il travaillait dans le cinéma. »
Mais s’il était devenu un professeur exceptionnel, il avait gardé,
d’après Shirley, son attitude de fumiste. Il n’aimait pas cirer ses
chaussures ou ranger sa chambre ; les moutons de poussière s’accumulaient
sous son lit. Il n’aimait pas que l’on lui demande de faire le «
mannequin » pour les démonstrations de secourisme, même si la règle
tacite de la faculté voulait que l’on prête un coup de main à tout
collègue qui en avait besoin. « Il préférait rester assis dans son bureau
sans rien faire », se souvient Shirley.
Fort Ord était une petite ville autosuffisante : il y avait des
casernes et des cantines, mais aussi d’excellents établissements
hospitaliers, des centres de sports et de loisirs, des magasins, des théâtres
et des cinémas. Les studios de Hollywood entretenaient une relation
particulière avec certaines branches de l’armée, Universal Pictures
ayant probablement mis en place le programme de soutien le plus
actif à Fort Ord. Les nouveaux films y étaient souvent projetés avant
leur sortie nationale, les stars se rendaient sur place et signaient des
autographes, et la base disposait de plusieurs cinémas, qui
changeaient de programmation deux à trois fois par semaine (Clint y a
probablement travaillé de façon occasionnelle pour remplacer des
69ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 70
Clint Eastwood
projectionnistes, un moyen pour la faculté de tirer profit de la
formation qu’elle dispensait).
Comme il s’agissait d’un centre de formation polyvalent, tous les
gens de Hollywood qui étaient appelés par l’armée commençaient leur
service militaire à Fort Ord, et de nombreuses personnalités du monde
du spectacle se retrouvaient dans la base, en général dans les services
spéciaux chargés de l’organisation des nombreux événements sportifs et
culturels qui avaient lieu à Fort Ord. Autre coup de chance de Clint :
la section athlétisme des services spéciaux était liée à l’entraînement à
la natation, et donc le maître-nageur avait des liens avec Hollywood.
Parmi les artistes de Hollywood les plus connus, les services
spéciaux comptaient Norman Bartold (qui avait joué un rôle en 1952
dans La Collégienne en folie), l’ancienne baby star Bobs Watson (qui
avait fait une apparition dans Des hommes sont nés), Martin Milner
(un jeune acteur prometteur avec déjà cinq rôles « dans la boîte »,
dont un dans Destination Gobi, film qui serait projeté en
avant-première à Fort Ord alors que Milner s’y trouvait encore), et le jeune
David Janssen (qui venait de commencer à Universal, mais qui
finirait par devenir célèbre grâce à la série télé Le Fugitif).
Janssen et Milner animaient les spectacles de variétés et les petites
pièces de théâtre qui divertissaient les civils de la région tout autant
que les soldats de Fort Ord. Ils réalisaient également des films
éducatifs pour l’armée. Si Clint avait des relations avec certains membres
de la troupe des services spéciaux, il ne connaissait pas vraiment
Janssen et Milner à cette époque. Pourtant, les portraits officiels de
la future star ont souvent présenté les deux acteurs comme des «amis»
qui avaient donné un petit coup de pouce à Clint sur son chemin
vers Hollywood. « Je ne connaissais pas très bien Clint, explique
Martin Milner. On a tous les trois fait carrière dans le cinéma, alors
ils nous ont mis dans le même panier. » « On l’a bien croisé
quelquefois, c’est vrai, acquiesce Bobs Watson, mais à l’époque, on ne
le connaissait pas personnellement. »
Clint a déclaré que Norman Bartold (à qui il allait plus tard
donner un petit rôle dans Breezy) l’avait encouragé. Il se peut également
que Janssen l’ait flatté en lui disant qu’il pouvait réussir, Janssen étant
70ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 71
« L’époque merdique »
toujours à la recherche de « chair à caméra ». Mais comme Martin
Milner le fait remarquer, Janssen n’en était qu’à ses débuts « et à cette
époque, il avait lui-même du mal à faire démarrer sa propre carrière ».
Un peu comme au lycée, Clint ne chercha pas vraiment à
participer aux activités des services spéciaux. C’était comme s’il attendait
le moment opportun pour saisir sa chance : il se contentait
d’observer les beaux et talentueux jeunes hommes des services spéciaux, qui
semblaient attirer les filles comme des mouches, et qui avaient l’air
d’avoir une vie encore plus agréable que la sienne au sein de la base.
Les musiciens faisaient également partie des services spéciaux et,
curieusement, Fort Ord était un véritable foyer de jazzmen.
Régulièrement, de grands noms tels que Billie Holiday et Lionel
Hampton faisaient des apparitions à la base ; les clubs tout proches
de Monterey et des autres villes côtières accueillaient des artistes
prometteurs comme Gerry Mulligan et Chet Baker ; San Francisco et
ses célèbres boîtes de jazz telles que le Blackhawk and Facks attiraient
également les recrues. « L’année 1952 a changé ma vision du jazz
pour toujours », écrivit dans ses mémoires le compositeur André
Previn, qui était dans l’orchestre militaire de San Francisco et qui
explorait lui aussi l’univers nocturne du jazz.
Parmi les musiciens qui faisaient leur service militaire se trouvait
un certain Lennie Niehaus, qui avait travaillé avec Stan Kenton en
qualité d’arrangeur et de soliste. Le groupe de Niehaus jouait
régu1lièrement au Fort Ord’s Junior NCO Mess , quatre soirs par semaine,
de 19 heures à la fermeture, et se produisait également dans d’autres
lieux de la base et dans différentes boîtes de jazz de la péninsule de
Monterey. « Il [Clint] était barman au club de sous-officiers où je
jouais avec mon quatuor ou mon octuor, raconterait plus tard
Niehaus. Le week-end, je jouais dans une boîte près de Monterey.
Il venait souvent et je l’observais, grand et maigre, les pieds sur une
chaise ; il buvait une bière en m’écoutant jouer. »
Clint ne sympathisa pas avec Niehaus non plus. Mais il ne
pouvait que constater que les musiciens, tout comme les acteurs de
1. Mess des jeunes sous-officiers de Fort Ord (N.d.T.).
71ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 72
Clint Eastwood
cinéma, étaient leurs propres maîtres. Les musiciens se couchaient
tard, échappaient aux sales boulots et vivaient même en dehors de la
base dans des foyers où ils pouvaient faire la fête et picoler autant
qu’ils le souhaitaient.
Mais il y avait également des avantages à être enseignant, dont
le temps libre qui permettait de flâner dans la région, dotée de l’un
des littoraux les plus spectaculaires d’Amérique et de célèbres
terrains de golf, en particulier celui de Pebble Beach, dans la baie de
Carmel, qui offrait un paysage de verdure hors pair, parsemé d’arbres
et de buissons, et bordé par le bleu de l’océan Pacifique. Tous les
hivers, Bing Crosby organisait son tournoi annuel « pro-am »
rassemblant des célébrités dans la péninsule de Monterey. Les joueurs
passaient du Monterey Peninsula Country Club au terrain de Pebble
Beach. Avant de se diriger bras dessus bras dessous vers les terrains
de golf, Crosby et Bob Hope faisaient leur escale annuelle à Fort Ord
et étaient les vedettes d’un show organisé au Soldier’s Club.
Pour la première fois, Clint visita Carmel-by-the-Sea, petite ville
côtière située juste au sud de Monterey et plus connue sous le nom
de Carmel ; il murmura pour lui-même : « J’aimerais bien vivre
ici un jour. » Pour la première fois, il visita le Mission Ranch, un
groupe de bâtiments qui, en périphérie de la ville, près de la
mission San Carlos Borroméo, abritait à cette époque l’un des clubs
d’officiers de Fort Ord. Il est peu probable qu’il se soit dit : « Un
jour, cet endroit m’appartiendra », mais un jour, cet endroit allait
bel et bien lui appartenir.
Plus tard, à Hollywood, Clint incarnerait la virilité militaire dans
des films tels que Quand les aigles attaquent ou De l’or pour les braves.
Pour le peu de backstory attribuée à ses personnages, on mentionnait
simplement qu’il était un vétéran décoré de médailles. Son éthique
faillit peut-être dans Le Canardeur, Le Maître de guerre ou Les Pleins
Pouvoirs, mais les scénarios laissent penser à un passé héroïque au
cours de la guerre de Corée. Or, Clint n’a jamais été envoyé
combattre à l’étranger et est resté « en poste fixe » à Fort Ord tout au long
de ses deux années de service militaire. Les héros de la guerre, comme
72ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 73
« L’époque merdique »
bien d’autres personnages qu’il a incarnés, relevaient du domaine de
la projection de l’imagination ou de la volonté d’accomplissement
de désirs inassouvis.
« C’était un grand type sympathique avec un beau sourire,
commente Wayne Shirley. D’un certain côté, je l’apprécie toujours, mais
il y a des choses que vous devez savoir sur Clint. » Tout d’abord,
d’après Wayne Shirley, le futur acteur était un incorrigible coureur
de jupons. Ensuite, alors que certains membres du département
natation étaient envoyés en Extrême-Orient, Clint n’était pas pressé de
rejoindre le combat en Corée (un sentiment partagé par beaucoup
de jeunes gens à cette époque).
Comment Clint a-t-il pu éviter le conflit coréen ? D’après Shirley,
c’est en partie parce qu’il « est resté discret et qu’il faisait bien son
travail ». Le professeur de natation gravit les échelons jusqu’au grade
de caporal, et fit même l’objet d’une citation récompensant le mérite
de ses cours (« comme une critique de cinéma quatre étoiles », dirait
Clint au cours d’une interview).
La drague était le premier passe-temps des garçons du camp
mili1taire. Il y avait beaucoup de WAC et de volontaires femmes, et les
réseaux de prostitution étaient de notoriété publique sur le front
de mer et dans les villes adjacentes. Le lundi matin, Clint faisait
partager à tout le monde ses exploits du week-end, et il régala même un
jour les oreilles grandes ouvertes de ses compagnons de chambrée en
décrivant les faits et gestes d’une nymphomane qui avait réussi à
l’épuiser.
Plus tard, Clint se montrerait moins expansif sur ses aventures,
tout du moins dans ses déclarations officielles, mais il lui arriverait
parfois de se laisser aller. En 1987, alors qu’il s’entretenait sur les
sentiments obsessionnels qu’éprouvait une fan pour un disc-jockey dans
le premier film qu’il avait réalisé, Un frisson dans la nuit, Clint parla
à un journaliste du magazine US de l’une des aventures qu’il avait
eues à Fort Ord : « J’ai eu une expérience similaire quand j’avais
19 ans, avec une nana qui devait en avoir 23 : il y avait un petit
mal1. Women’s Ary Corps (troupes féminines de l’armée). Soldates (N.d.T).
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Clint Eastwood
entendu sur le degré de sérieux de notre relation. » La star donna
davantage de détails au journal londonien Times en 1998 : cette
femme était professeur à Carmel ; elle le « harcelait et [lui] faisait des
menaces de mort ». Ce genre de « petit malentendu » entre lui et
les femmes avec qui il couchait allait se répéter plus d’une fois dans
la vie de Clint.
La volonté de séduction apparaît en filagramme dans l’un des
plus célèbres épisodes de la vie de Clint à l’armée : le moment où,
en automne 1951, il survécut à un dramatique accident d’avion.
Clint était en permission pour le week-end et retournait dans sa
famille à Seattle à bord d’un avion réservé aux militaires. Ses
compagnons de chambrée de la faculté avaient appris, par le principal
intéressé, qu’on lui avait arrangé un rendez-vous galant dans le Nord.
À la fin de sa permission, il demanda à se faire emmener dans un
AD Skyraider à deux places, un bombardier de la marine qui partait
de Seattle pour la Mather Air Force Base près de Stockton. « Dès
le départ, on aurait dit que tout allait de travers », a raconté Clint au
cours de l’une des interviews qui furent publiées dans les journaux
contemporains de l’incident. Le système de génération d’oxygène
« ramait », le système de radio ne fonctionnait pas, la visibilité était
de pire en pire.
La radio étant défaillante, le pilote, le lieutenant F.C. Anderson
de San Diego, ne put pas recevoir d’instructions pour atterrir.
L’essence commença à fuir, et il dut faire un atterrissage hors piste
au crépuscule « à environ 8 kilomètres au nord de Point Reyes »,
d’après un article contemporain de l’événement. Du fait de
l’atmosphère de guerre, empreinte de paranoïa et de crainte d’un possible
sabotage de la part de l’ennemi, l’incident fit les gros titres des
journaux de la baie. L’infortune de Clint figurait à la première page du
erSan Francisco Chronicle du 1 octobre 1951.
Richard Schickel écrit dans son ouvrage : « Clint n’a jamais relaté
ce voyage en détail », oubliant le fait que les tout premiers
communiqués de presse liés à Rawhide relataient l’anecdote, en partie
pour présenter Clint comme « l’un des acteurs les plus en forme de
Hollywood ». Dans la biographie autorisée de Clint, on peut lire :
74ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 75
« L’époque merdique »
« Il passait en général très vite là-dessus dans les interviews, pour
ne pas que l’on transforme cet épisode en exploit – ce qui n’était
pas le cas, même s’il s’agissait d’un moment formateur et plein de
suspense. » Six pages sont ainsi dédiées à ce « moment formateur
plein de suspense ».
D’après les articles de journaux de l’époque, les deux soldats
réussirent à sortir de l’avion avant qu’il ne coule, prirent des canots de
sauvetage, puis traversèrent les eaux glacées en ramant jusqu’au rivage
dans l’obscurité grandissante. Plus tard, on pourrait lire dans certains
articles et livres que Clint avait dû nager 5, voire 6 (« ces 6 kilomètres
ne furent pas si fatigants ») kilomètres pour sauver sa vie. Ruth
Eastwood, la mère de Clint, alla même jusqu’à parler de 11 kilomètres
dans l’une des rares interviews qu’elle accorda à la presse. Mais si l’on
a pardonné Norman Mailer d’avoir avalé le morceau, il faut aussi
autoriser les mamans, plus que toutes autres personnes, à embellir la vérité.
Le titre de l’article du San Francisco Examiner était : « Un
professeur de natation rame [mot souligné par l’auteur] pendant 3
kilomètres après un crash aérien. » « En fait, je suis resté quasiment
tout le temps sur le canot de sauvetage », expliqua Clint à l’Examiner.
« Je me suis cassé la figure trois ou quatre fois, mais j’ai réussi à me
raccrocher au canot. J’ai quand même dû nager un peu. » Le pilote
avait en plus un « Mae West » ; d’ailleurs, même si cette version est
contredite par d’autres journaux, d’après l’Oakland Tribune, les deux
passagers avaient des gilets de sauvetage en plus des canots.
L’épisode des deux hommes ayant sauvé leur vie, avec l’aide de
canots de sauvetage et sans doute d’un ou deux « Mae West », fut
traité avec une note d’humour par le Fort Ord Panorama, le
journal de la base, qui publia un dessin parodique de l’événement.
L’article racontait en détail comment Clint et le pilote avaient dû
retirer leurs chaussures pour ramer dans leurs bateaux respectifs, puis
avaient cherché en vain à se rejoindre en approchant du rivage. « Les
deux hommes, sur leurs canots pendant environ trois heures, avaient
été séparés par le courant », relata le Panorama. Quand le bateau
de sauvetage de Clint atteignit le ressac près du rivage, il se retourna,
et ce fut à ce moment-là qu’il dut réellement nager.
75ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 76
Clint Eastwood
Le lieutenant Anderson fut poussé par l’océan près d’une ferme à
l’ouest d’Inverness. Clint débarqua sur le rivage du comté de Marin.
Il aurait ensuite marché, pieds nus, 11 kilomètres avant de tomber
sur une station de radio de Point Reyes. Quand Wayne Shirley
l’aperçut, peu de temps après, il était en train de monter en boitant les
escaliers du bâtiment de la faculté. Après lui avoir fait part de son
expérience, Clint, en souriant, avoua que la nage n’avait pas été la partie
la plus pénible. « Ce qui m’a tué, c’est d’avoir dû marcher des kilomètres
sur une route en gravier. Mes pieds me font un mal de chien ! »
L’autre point de l’anecdote, qui est bien sûr resté en dehors des
versions officielles, c’est que Clint tenta d’allonger sa permission
de trois jours en exagérant les efforts qu’il avait dû accomplir. En
partie pour cette raison, d’après Wayne Shirley, on supposa que l’armée
allait mener une enquête officielle à propos de l’incident, ce qui –
la chance de Clint – ne se produisit en fait jamais. « Je pense qu’il est
possible, écrit candidement Richard Schickel, qu’il n’ait jamais été
envoyé en Corée parce que l’armée voulait qu’il reste à sa disposition
pour une éventuelle enquête sur le crash. »
Par une ironie du sort, les journaux qui avaient couvert la
mésaventure de Clint comportaient également d’importants bulletins de
eguerre. Le 23 régiment de la seconde division de l’armée américaine
lançait des assauts répétés au sommet des reliefs déchiquetés de la
crête de Crève-Cœur, sur le front est de la Corée. Il faudrait attendre
1trente années pour que Clint se tourne vers la crête de Crève-Cœur ,
dans l’un de ses films les plus chauvins.
Après le crash aérien, une autre année s’écoula, et durant ce temps
aucune enquête militaire et aucun ordre de mobilisation pour la
Corée ne vinrent perturber la vie quotidienne de Clint. La campagne
présidentielle de 1952 marqua la première élection à laquelle il
pouvait voter ; tout comme les précédentes générations d’Eastwood, il
prit parti pour les républicains et déposa dans l’urne un bulletin pour
Dwight Eisenhower.
1. Heartbreak Ridge (« la crête de Crève-Cœur »), titre original du film Le Maître
de guerre (N.d.T.).
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« L’époque merdique »
Au cours de la seconde moitié de son séjour à l’armée, Clint se
vit accorder encore plus de liberté du fait de sa participation au bon
fonctionnement de la faculté. En plus de ses emplois occasionnels
de videur, barman et projectionniste, il avait désormais trouvé du
travail saisonnier à la Spreckles Sugar Company près de Salinas.
Personne n’aurait pu penser qu’il ferait un jour carrière dans le cinéma
– et il ne s’en doutait sûrement pas lui-même. Comment le
professeur de natation de Fort Ord est-il arrivé à Hollywood ? Il s’agit là
d’un autre mystère de Clint, qui n’a jamais vraiment été élucidé
par ses portraits officiels et ses interviews.
Durant la plus grande partie de sa carrière, la version toute prête
des événements était la suivante : un visiteur de Hollywood l’avait
remarqué pour la même raison que son professeur d’anglais l’avait
choisi pour tenir le premier rôle d’une pièce quand il était en
quatrième, son physique. Les cerveaux fiévreux des attachés de presse
ont sans doute enjolivé l’histoire de sorte que Clint devienne
l’équivalent masculin de Lana Turner, découverte sur un tabouret de bar
au Schwab’s. Le premier communiqué publicitaire d’Universal à
propos de Clint, datant du 18 février 1955, affirmait : « Eastwood a
été découvert par le réalisateur Arthur Lubin durant le tournage de
Francis chez les wacs à Fort Ord au printemps dernier. »
Le premier communiqué de presse de CBS au sujet de Rawhide
donnait davantage de détails sur cette belle histoire : « Une équipe
de tournage Universal International était en train de travailler à Fort
Ord, en Californie. Un audacieux assistant réalisateur remarqua le
beau jeune homme de 1,95 m alors qu’il s’apprêtait à faire la queue
pour la cantine. Il lui dit : “Quand tu auras fini, passe faire un tour sur
le plateau. Je voudrais que tu rencontres notre réalisateur.” Clint
s’exécuta et le réalisateur fut tellement impressionné par son physique et la
façon dont il lut une courte scène qu’il lui demanda de le rappeler à
Universal International dès qu’il aurait terminé son service. »
La biographie officielle de Clint modifie cette anecdote. Là, le
personnage essentiel n’est ni un réalisateur ni un assistant réalisateur,
mais un certain Chuck Hill, une autre recrue de Fort Ord, qui
encouragea Clint à se rendre à Los Angeles. À la fin de leur service
mili77ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 78
Clint Eastwood
taire, les deux hommes restèrent en contact ; Clint s’inscrivit à la
même université que Hill, qui décrocha alors un emploi à Universal.
Un jour, Chuck Hill fit entrer Clint en cachette dans les locaux du
studio et le présenta à un cameraman nommé Irving Glassberg, « qui
vit en lui un beau jeune homme du genre de ceux qui avaient
toujours réussi dans le cinéma », d’après les mots de Richard Schickel.
Le journaliste Earl Leaf, pigiste de la presse people – et première
personne à avoir interviewé Clint – n’a jamais évoqué ni Chuck Hill
ni Irving Glassberg. Leaf connaissait bien Clint ; ils faisaient la fête
avec la même bande de copains dans les années 1960. D’après l’un
des récits de Leaf, Clint, à Hollywood, passa par une courte période
durant laquelle il restait assis « pendant des heures sur un tabouret
1de bar, au Schwab’s Drug Store », attendant d’être découvert à la*
Lana Turner. Il parvint à ses fins le jour où « il rencontra une jolie
standardiste blonde qui travaillait pour Universal International et
qui se prit d’affection pour lui ». Par conséquent, elle « le fit entrer
en cachette dans le studio » et le conduisit jusqu’à un directeur de
2casting .
Aujourd’hui, cette « jolie blonde » est sans doute considérée
comme un détail embarrassant. Mais il faut dire que dans bien des
coups de chance de Clint, on retrouve une blonde en arrière-plan.
L’histoire de l’assistant réalisateur peut sembler tout aussi
embarrassante, si l’homme qui a abordé le bel étalon dans la cantine de
Fort Ord se révèle être homosexuel.
Pour Arthur Lubin, réalisateur polyvalent sous contrat avec
Universal et à l’apogée de son succès commercial au début des années
1950, Clint était sans aucun doute un « beau gosse ». En réalité, Clint
avait déjà quitté Fort Ord au moment où Lubin y tournait Francis
chez les wacs ; et le réalisateur explique qu’une personne le
conduisit à une station-service de Los Angeles où Clint travaillait afin de
1. Toutes les expressions en italique suivies d’un astérisque sont en français dans
le texte. (N.d.T.)
2. Cette standardiste est également mentionnée comme un personnage ayant aidé
l’acteur dans le premier communiqué de presse de CBS annonçant que Clint ferait
partie du casting de Rawhide. (N.d.A.)
78ClintEastwood-Reed2011 7/12/11 11:34 Page 79
« L’époque merdique »
lui présenter le jeune garçon. Ce fut ainsi qu’ils se rencontrèrent. Il
se peut que l’entremetteur ait été Glassberg et il est donc possible
que ce soit bien ce dernier qui ait présenté Lubin au beau jeune
homme, pensant que le courant passerait immédiatement entre eux.
Il existe différentes versions de cette anecdote qui varient en
fonction des interviews et des campagnes promotionnelles, Clint tentant
de minimiser le facteur du physique, qui joua pourtant un rôle
déterminant. « J’étais le genre de type dont les studios ne voulaient pas
dans les années 1950 », a-t-il bien souvent dit. Tout comme une
enfance passée à Piedmont, cet avantage physique inné aurait eu
tendance à atténuer la puissance de la légende de l’autodidacte acharné
et solitaire. Mais au moment où Clint quitta Fort Ord, à la fin du
printemps 1953, il avait déjà été repéré dans la file du mess par
quelqu’un qui avait des liens avec les studios, et l’engrenage des
événements avait commencé.
« Il y a très peu de gens qui ont vraiment réussi à connaître
Clint», dirait un jour la première femme de l’acteur, Maggie
Eastwood, à la journaliste people Rona Barrett, une remarque dont
les amis et les associés de Clint se firent souvent l’écho. D’un côté,
en 1953, Clint avait l’air d’un type tranquille, avec peu
d’ambition, qui avançait aussi laborieusement que son père ; d’un autre
côté, une petite flamme brûlait en lui.
De retour de Corée, en janvier 1953, Don Kincaid, l’un des amis
de lycée de Clint, put s’inscrire, grâce au GI Bill, à l’université de
Californie à Berkeley. Clint était toujours à Fort Ord, et il était tout
naturel pour lui de rendre visite à son ami lorsqu’il avait un peu de
temps libre. Comme Kincaid sortait avec une jeune femme d’Alpha
Delta Pi, la plus ancienne et la plus prestigieuse sororité du pays, il
présenta à Clint l’une des « sœurs » de la communauté, Margaret
Neville Johnson, surnommée « Maggie ».
« Le courant est tout de suite passé », mais Clint était habitué à
ce que le courant passe tout de suite entre lui et les femmes, et pas
assez « mordu » pour ne pas retourner passer l’été à Seattle lorsqu’il
fut libéré de Fort Ord. Maggie devait passer son diplôme à Berkeley
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Clint Eastwood
en juin puis retourner chez elle à Altadena, une localité
indépendante située dans le comté de Los Angeles, au nord-est de Pasadena.
Il se peut qu’ils se soient de nouveau vus au cours de l’automne, au
moment où Clint formula le souhait de s’inscrire dans une
université de la région de Los Angeles.
À Seattle, Clint avait prévu de faire la cour à une fille – ou deux.
Ce n’était pas vraiment un secret. Ce fut probablement au cours
de cet été que Clint travailla le plus longtemps en tant que
maîtrenageur sauveteur. Il avait désormais tellement d’expérience qu’il
donnait des cours aux futurs sauveteurs pendant la cession annuelle de
formation au lac Beaver. Parmi les nouveaux venus, il y avait un type
costaud nommé Bill Thompkins, qui allait bientôt devenir le meilleur
ami de Clint et le suivre à Los Angeles.
Ronald Reagan aimait à parler de « [sa] chère expérience de
maître-nageur sauveteur » (Garry Wills prétend que les jobs d’été de
Reagan lui auraient enseigné « la stabilité et la discipline, et appris
à reconnaître l’autorité, et non à la subir »). Gary Cooper, John
Wayne et un bon nombre d’autres stars du cinéma ont également
travaillé pendant un temps non négligeable en qualité de maîtres
nageurs sauveteurs. On pourrait écrire un essai sur le rite de
passage du sauvetage en mer en tant qu’entraînement permettant de
trouver la bonne pose à prendre une fois à Hollywood.
Grand et mince, vêtu uniquement de son maillot de bain, se
prélassant sur sa chaise ou arpentant la plage, Clint devint une véritable
personnalité de la plage Kennydale, à Renton, où il avait été envoyé.
« C’était un beau gosse bien bâti », raconte George D. Wyse, le
responsable des sports du comté de King qui l’avait embauché. « Il y avait
toujours toute une ribambelle de jeunes filles autour de lui. » « D’après
la rumeur, ajoute Penny Wade, l’actuelle responsable du budget et du
personnel des parcs du comté de King, il n’apportait jamais son
déjeuner. Et il n’avait jamais besoin de faire les corvées habituelles, comme
nettoyer la plage, parce que les filles le faisaient toujours pour lui. »
Plus tard, à Universal, Clint allait griffonner « Little Theater de
Seattle » dans la section « expériences professionnelles » de son CV.
Il s’agissait peut-être bien de l’un des endroits où il passait ses soirées
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