Côme III de Médicis

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Contemporain de Louis XIV et de Léopold Ier, Côme III régna plus d'un demi-siècle sur la Toscane, préservant sa stabilité politique et institutionnelle tout en la tenant à l'écart des grands conflits européens. Loin d'avoir exercé un pouvoir autocratique, il fut assez habile pour assurer avec autorité la gestion du quotidien dans le partage des intérêts en jeu, de sorte qu'il régna sans péril ni gloire. Souverain fantôme sur la scène européenne, il s'éteignit en 1723, sans descendance masculine, vaincu par le cours de l'histoire.
Publié le : mardi 1 décembre 2015
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EAN13 : 9782336398754
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Chemins de la Mémoire
e Chemins de la MémoireSérie XVIII siècle
Franck Lafage
erContemporain de Louis XIV et de l’empereur Léopold I ,
fi gures écrasantes de l’Europe du Grand Siècle, Côme III régna plus
d’un demi-siècle sur la Toscane, préservant sa stabilité politique
et institutionnelle tout en la tenant à l’écart des grands confl its Côme III de Médiciseuropéens.
Grand-Duc de Toscane
Victime d’une damnatio memoriae historiographique jusqu’au
eXX siècle qui plaça son règne sous le signe de la décadence absolue,
Côme III, loin d’avoir exercé un pouvoir autocratique, fut assez habile Un règne dans l’ombre de l’Histoirepour assurer avec autorité la gestion du quotidien dans le partage des
(1670-1723)intérêts en jeu, de sorte qu’il régna sans péril ni véritable gloire.
La dynastie médicéenne connut sous Côme III son nadir biologique,
à défaut d’une descendance masculine, ce qui entraîna sa disparition
en 1737 et aboutit à un changement dynastique avec les
HabsbourgLorraine. La Toscane se trouva transformée en enjeu des négociations
diplomatiques entre les grandes puissances belligérantes. Souverain
fantôme sur la scène européenne, Côme III s’éteignit en 1723, vaincu
par l’impitoyable cours de l’histoire.
Franck LAFAGE, diplômé de sciences politiques et docteur en philosophie du
droit, consacre son champ d’investigations aux résistances politiques, religieuses
et culturelles à la modernité dans la culture occidentale.
Illustration de couverture : Côme III, Grand-Duc de Toscane
(avant 1691), Adriaen Haelwegh, Gravure, 37,1 x 26,8 cm.
Courtesy National Gallery of Arts, Washington.
ISBN : 978-2-343-05838-2
46 €
eSérie XVIII siècle
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Côme III de Médicis Grand-Duc de Toscane
Franck Lafage
Un règne dans l’ombre de l’Histoire
(1670-1723)




Côme III de Médicis
Grand-Duc de Toscane
Un règne dans l’ombre de l’Histoire
(1670-1723)
Chemins de la Mémoire

Fondée par Alain Forest, cette collection est consacrée à la publication
de travaux de recherche, essentiellement universitaires, dans le domaine
de l’histoire en général.

Relancée en 2011, elle se décline désormais par séries (chronologiques,
thématiques en fonction d’approches disciplinaires spécifiques). Depuis
2013, cette collection centrée sur l’espace européen s’ouvre à d’autres
aires géographiques.


Derniers titres parus :

PRIJAC (Lukian), Le blocus de Djibouti, Chronique d’une guerre décalée
(19351943), 2015.
CHASSARD (Dominique), Vichy et le Saint-Siège, Quatre ans de relations
diplomatiques, juillet 1940-août 1944, 2015.
CHAUX (Marc), Les vice-présidents des États-Unis des origines à nos jours, 2015.
eEL HAGE (Fadi), Le chevalier de Bellerive, Un pauvre diable au XVIII siècle,
2015.
PAUQUET (Alain), L’exil français de Don Carlos, Infant d’Espagne
(18391846), 2015.
SARINDAR-FONTAINE (François), Jeanne d’Arc, une mission inachevée, 2015.
LOUIS (Abel A.), Marchands et négociants de couleur à Saint-Pierre de 1777 à
1830 : milieux socioprofessionnels, fortune et mode de vie, Tome 1 et 2, 2014.
ePREUX (Bernard), Enfance abandonnée au XVIII siècle en Franche-Comté,
2014.
EMMANUELLI (Francois-Xavier), Un village de la basse-provence durancienne :
Sénas 1600 – 1960, 2014.
NAGY (Laurent), La royauté à l’épreuve du passé de la Révolution (1816-1820).
L’expérience d’une monarchie représentative dans une France postrévolutionnaire,
2014.


Ces dix derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions,
avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être
consultée sur le site www.harmattan.fr


FRANCK LAFAGE








CÔME III DE MÉDICIS
RAND-DUC DE TOSCANE G
Un règne dans l’ombre de l’Histoire
(1670-1723)















L’Harmattan
Du même auteur


Du refus au schisme. Le traditionalisme catholique, Le Seuil, 1989

L’Argentine des dictatures 1930-1983. Pouvoir militaire et idéologie
contre-révolutionnaire, préface de Emile POULAT, L’Harmattan, 1991

L’Espagne de la Contre-Révolution. Développement et déclin XVIIIe-XXe
siècles, préface de Guy HERMET, L’Harmattan, 1993

Le comte Joseph de Maistre (1753-1821). Itinéraire intellectuel d’un
théologien de la politique, L’Harmattan, 1998

Les comtes Schönborn 1642-1756, L’Harmattan, 2008, 2 tomes

Le Théâtre de la Mort. Lecture politique de l’apparat funèbre dans l’Europe du
XVIe au XVIIIe siècle, L’Harmattan, 2012




















© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-05838-2
EAN : 9782343058382
1Certa fulgent sidera
1
Devise de Côme III (Il est certain qu’elles brillent au ciel) ayant pour emblème un bateau guidé par les
étoiles médicéennes.Sommaire
Introduction p.11
Les institutions centrales d’un État multipolaire p.17
La jeunesse du grand-prince Côme p.25
L’expérience européenne du Grand Tour p.33
Les principautés de l’Italie du nord p.37
Le premier Grand Tour p.43
Le second Grand Tour p.47
Les années de réforme institutionnelle 1670-1690 p.59
Honorer le père p.61
La démographie et l’économie de la Toscane p.65
À temps nouveaux, personnel nouveau p.71
La réforme des magistratures p.81
Fortune et pouvoir de la noblesse p.89
Discours sur les origines :
généalogie et archives familiales p.95
Signes extérieurs et exigences sociales p.101
Deux des plus puissantes familles nobles :
les Riccardi et les Salviati p.115
Le palais Pitti, siège de la cour médicéenne p.141
Une sacralité hétéronome p.163
La construction ambiguë du principat médicéen p.169
Côme III en quête de sacralité p.187
Côme, Dieu, l’Église romaine p.201
La sanctification princière par l’ascèse monastique p.207
Directeurs de conscience, éminences grises p.213
L’impossible magistère spirituel de Côme III p.217
L’orthodoxie cosimienne contre le quiétisme p.223
Côme et la « nation juive » de Livourne p.235
Livourne la cosmopolite p.239La prohibition du commerce charnel entre juifs
et chrétiens p.245
Conversions volontaires, suggérées, forcées p.249
Quatre figures majeures de la République florentine
des Lettres p.259
L’archiâtre Francesco Redi (1626-1697) p.269
Le comte Lorenzo Magalotti (1637-1712) p.289
Le bibliothécaire Antonio Magliabechi (1633-1714) p.305
L’helléniste Anton Maria Salvini (1653-1729) p.317
Une famille éclatée, sans descendance p.329
Côme et Marguerite-Louise d’Orléans p.331
Ferdinand et Violante-Béatrice de Bavière p.347
Anne-Marie-Louise et Jean-Guillaume de
Palatinat-Neubourg p.381
Jean-Gaston et Anne-Marie-Françoise de
Saxe-Lauenbourg p.401
François-Marie et Éléonore de Gonzague p.419
La Toscane entre État souverain et fief d’Empire p.439
L’architecure institutionnelle de l’Italie impériale p.441
Le débat sur les contributions de guerre (1692-1693) p.451
L’enjeu diplomatique de la succession des Médicis et
les controverses sur le statut juridique de la Toscane p.459
La fin d’un règne p.471
Conclusion p.483
Sélection bibliographique p.491
Annexes p.511
Bulle Romanus Pontifex du 27 août 1569 p.513
Diplôme impérial de Maximilien II du 26 janvier 1576
conférant le titre de Grand-duc de Toscane au duc de
Florence François p.519
Index onomastique p.523INTRODUCTION
Parmi les dynasties italiennes (les Cybo-Malaspina, les Della Rovere, les Este,
les Farnèse, les Gonzague) qui se sont éteintes entre le XVIIe et le XVIIIe siècle, figure
2au premier plan celle des Médicis. Cette ambitieuse famille florentine de changeurs ,
parvenue au principat au XVIe siècle, a trouvé sa consécration, notamment dans
l’histoire de France, dans les personnes de Laurent le Magnifique (1440-1492) et de
deux reines de France aux destins tourmentés, Catherine et Marie de Médicis. Cette
primauté a laissé cependant dans l’oubli les figures de souverains qui contribuèrent de
manière significative à la construction et à la stabilisation de la Toscane dans l’espace
polycentrique italien.
Cet ouvrage s’inscrit dans le sillage historiographique des dernières décennies,
d’une extraordinaire richesse pluridisciplinaire, consacré au grand-duché de Toscane de
la fin de la période médicéenne, à ses dynamiques internes ainsi qu’à sa catégorisation
parmi les formes de l’État moderne, qui a conduit à une radicale réinterprétation du
règne de Côme III (1670-1723) jusqu’alors enfermé dans le paradigme négatif de la
décadence. Il prolonge ainsi le nouveau cadre interprétatif de cette période de l’histoire
médicéenne qui se détourne de la notion de crise et de déclin pour s’intéresser au règne
de l’avant-dernier souverain de Toscane en mettant l’accent notamment sur les grands
rituels d’État, sur les milieux intellectuels forts d’individualités remarquables et
d’institutions culturelles sous patronage médicéen, sur l’hétéronomie de la Toscane sur
la scène diplomatique européenne.
L’État médicéen de la seconde moitié du Seicento s’est caractérisé par la
stabilisation du pouvoir autour de la figure du prince et par la régularité de son
fonctionnement institutionnel. Avant-dernier grand-duc, Côme III a gouverné pendant
cinquante-trois ans la Toscane, un État régional au centre d’une Italie plurielle et
affaiblie qui se composait de communautés et de cités agrégées par l’histoire, possédant
3chacune leur tradition institutionnelle et normative propre .
Afin de faire oublier les derniers souverains Médicis pour asseoir l’autorité
contestée de la nouvelle dynastie, une Légende noire construite par Jacopo Riguccio
4Galluzzi (1739-1801) dans sa volumineuse Istoria del Granducato di Toscana sotto il
5governo della Casa Medici en huit tomes (1781) et par le polygraphe opportuniste
2
Cf. Jacques HEERS, Le clan des Médicis. Comment Florence perdit ses libertés (1200-1500), Paris, Perrin,
2012, p.182.
« Les premiers Médicis n’étaient rien de plus que des « changeurs » qui s’adonnaient aux prêts d’argent. »
3 Cf. La Toscana nell’età di Cosimo III. Atti del convegno di Pisa - San Domenico di Fiesole (FI), 4-5 giugno
1990, a cura di Franco ANGIOLINI, Vieri BECAGLI, Marcello VERGA, Florence, EDIFIR, 1993.
4
Alessandra Contini, Organizzazione di archivi e riforme nel Settecento, Archivio di Stato di Firenze
dicembre 2002 (http://www.archiviodistato.firenze.it/atti/aes/contini.pdf), p.6.
Natif de Volterra d’une famille noble cultivée, Jacopo Riguccio Galluzi, en qualité d’archiviste surintendant
et de professeur de morale, avait entrepris en 1775 à la demande du grand-duc Pierre Ier (1765-1790), un
vaste travail de très grande érudition, à partir des archives dites de la « Segreteria Vecchia », sur l’histoire de
la dynastie des Médicis dans son Histoire du Grand-duché de Toscane sous le gouvernement de la Maison
des Médicis.
5
Cf. Jacopo Riguccio GALLUZZI, Istoria del Granducato di Toscana sotto il governo della Casa Medici,
Livourne, da Giovan-Tommasso Masi e compagni, 1781, t. IV, pp.248-275.
116Francesco Becattini (1743-1813) a fait porter à Côme III le poids de la décadence
7économique et politique supposée de l’État médicéen . « L’accumulation et la
transmission de stéréotypes ont fini par produire une sorte de cliché qui s’accorde
parfaitement avec la soi-disant débâcle économique, politique et culturelle de la fin de
la période médicéenne, à son tour s’inscrivant dans l’interprétation la plus commune
8de l’époque baroque en Italie comme période de crise » .
9L’historiographie libérale jusqu’au XXe siècle a conforté cette lecture d’un
règne placé sous le signe de la décadence absolue en raison du poids du cléricalisme et
de la réaction nobiliaire. Le cinéma italien à ses débuts (1912) devait reprendre, à partir
10d’un fait divers tiré de l’oeuvre de Jacopo Riguccio Galluzzi , cette vision
obscurantiste du règne de Côme III. Le film muet de Ugo Falena (1875-1931), Un
11Drame à Florence , avait mis en scène l’histoire tragique, romancée mais réelle, de
l’amour contrarié par son oncle le cardinal Niccolò Acciaioli (1630-1719), du chevalier
de l’Ordre de Saint-Étienne Roberto Acciaioli (1637-1713) pour la belle veuve
Elisabetta Mormorai († 1724), mère de deux enfants d’un premier mariage. Le cardinal
souhaitant accéder à la papauté voulait que son beau-neveu contractât un mariage plus
lucratif et avait empêché ce mariage par tous les moyens coercitifs avec l’appui de
6
Cf. Maria Augusta MORELLI TIMPANARO, « Su Francesco Becattini (1743-1813), di professione
poligrafo », Florence, Archivio Storico Italiano 548 (1991), pp.279-374 ; Francesco BECATTINI, Fatti
attinenti all’Inquizione e sua storia generale e particolare di Toscana, Florence, A.G. Pagani, 1782
(Bologne, Forni, 1981, réédition).
7
Cf. Niccolò CARRANZA, « Polemica antimedicea dopo l’istaurazione lorenese », Pise, Bolletino Storico
Pisano, n°22-23 (1953-54), pp.122-162 ; Marcello FANTONI, « Il bigottismo di Cosimo III : da leggenda
storiografica ad oggetto storico » dans La Toscana nell’età di Cosimo III. Atti del convegno di Pisa - San
Domenico di Fiesole (FI), 4-5 giugno 1990, a cura di Franco ANGIOLINI, Vieri BECAGLI, Marcello
VERGA, Florence, EDIFIR, 1993, pp.391-402 ; Philippe CASTAGNETTI, « Le Prince et les institutions
ecclésiastiques sous les grands-ducs Médicis » dans Florence et la Toscane XIVe-XIXe siècles. Les
dynamiques d’un État italien, Sous la direction de Jean BOUTIER, Sandro LANDI, Olivier ROUCHON,
Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2004, p.307.
« Le long règne de Côme III a longtemps pâti d’analyses qui le résumaient à un effondrement dans la
bigoterie. Si ce cliché a fait long feu, la complaisance de Côme à l’égard de la papauté n’en est pas moins
incontestable. »
8
Cf. Peter HERSCHE, Italien im Barockzeitalter (1600-1750): Eine Sozial- und Kulturgeschichte, Vienne,
Böhlau, 1999; Marcello FANTONI, La corte del granduca. Forma e simboli del potere mediceo fra Cinque e
Seicento, Rome, Bulzoni Editore, 1994, p.202.
9
Sur ce débat historiographique, notamment :
Cf. Guido QUAZZA, La decadenza italiana nella storia europea. Saggi sul Sei-Settecento, Turin, Einaudi,
1971; Luca MANNORI, « Effetto domino. Il profilo istituzionale dello stato territoriale toscano nella
storiografia degli ultimi trent’anni » dans La Toscana in età moderna (Secoli XVI-XVIII). Politica,
istituzioni, società : studi recenti e prospettive di ricerca. Atti del convegno Arezzo, 12-13 ottobre 2000, a
cura di Mario ASCHERI e Alessandra CONTINI, Florence, Leo S. Olschki Editore, 2005, p.60 (pp.1-58) :
« De [Benedetto] Croce aux historiens nationalistes des années 1920-1930 jusqu’à l’ensemble de la tradition
gramscienne de notre après-guerre, pour arriver à cette historiographie des Lumières qui a modelé
d’elle-même la construction du XVIIIe siècle italien jusqu’il y a peu d’années, il semble qu’aucune des
grandes composantes culturelles de notre XXe siècle n’a pu se dispenser de souscrire à cette évaluation
radicalement négative de l’Ancien Régime italien déjà effectuée par l’historiographie dix-neuviémiste. »
10
Istoria del Granducato di Toscana sotto il governo della Casa Medici op. cit. pp.253 et suivantes (tome
VIII).
11 Cf. Harold ACTON, Les derniers Médicis, traduit de l’anglais par Jacques Georgel, Paris, Librairie
Académique Perrin, 1984, pp.205-206.
Un Dramma a Firenze – Idillio tragico sotto Cosimo III de’ Medici. Les acteurs principaux étant Francesca
Bertini, Giovanni Pezzinga et Alfredo Campioni.Le film a été restauré en 2003 en version colorisée. Il en
existe une version disponible en consultation auprès de la Cinéthèque de Bologne et auprès du Nederlands
Filmmuseum.
12Côme III. Dans le film, les deux amants en fuite étaient tués par les sbires du cardinal,
alors qu’ils tentaient de traverser un fleuve pour échapper à leurs poursuivants, tandis
que dans la réalité le chevalier Roberto Acciaioli, après diverses péripéties, avait été
incarcéré à vie sur ordre de Côme III dans la forteresse de Volterra et privé de son
patrimoine, tandis que son épouse Elisabetta Momorai avait dû le répudier pour ne pas
être incarcérée avec lui.
Contemporain de Louis XIV (1643-1715) et de l’empereur Léopold Ier
(1658-1705), les deux figures majeures et écrasantes de l’Europe du Grand Siècle,
Côme III pâtit principalement d’avoir gouverné un État vassal du Saint Empire, à la
périphérie de l’Europe « utile », sans pouvoir prétendre au statut d’un grand
administrateur et encore moins d’un roi de guerre. Prince moderne, curieux dans sa
jeunesse des avancées économiques et scientifiques des États de l’Europe occidentale,
ayant formé son expérience politique dans deux voyages de longue durée, Côme III
accéda au pouvoir en 1670 conscient des dysfonctionnements institutionnels de l’État
médicéen. Reprenant personnellement la direction d’un pouvoir délaissée par son père,
le nouveau grand-duc ouvrit une première phase réformatrice (1670-1690) de son
règne, marquée par d’importantes réformes institutionnelles afin de renforcer son
pouvoir. Cette politique qui s’appuya sur des ministres tels Ferrante Capponi
(1611-1689) et Francesco Feroni (1614-1696) partageant les vues de leur souverain, se
trouva toutefois freinée dans son efficacité par les résistances ordinaires des
magistratures qui formaient l’architecture bureaucratique de l’État médicéen.
Loin d’exercer un pouvoir autocratique au sommet de la pyramide
institutionnelle, le grand-duc gouverna en effet en interaction avec les autres acteurs de
la scène toscane (sa famille, l’Église, la cour, les magistrats) qui se trouvaient en
perpétuelle compétition. Constituée tardivement et rassemblant des communautés de
différentes tailles qui s’administraient depuis l’époque médiévale, la Toscane ne
présentait pas une unité historique comparable à la France. Le pouvoir médicéen
s’apparentait ainsi plus à une tutelle qu’à une autocratie. La négociation, les relations
clientélaires et l’oscillation continue des équilibres entre les différents acteurs
déterminaient l’équilibre du pouvoir. Si la corruption dans sa forme discrète pratiquée
par les élites aristocratiques pouvait participer d’« une part d’insubordination supine et
12submergée » , cette contestation économique marginale n’était toutefois pas de nature
à affaiblir le pouvoir du souverain. Celui-ci fut ainsi assez habile pour assurer avec
autorité la gestion du quotidien dans le partage des intérêts en jeu, de sorte qu’il régna
sans péril ni gloire plus d’un demi-siècle.
Durant son règne, Côme III s’incarna sans discontinuité dans la personne d’un
souverain à la forte religiosité contre-réformiste. Celle-ci irriguait les liturgies
religieuses, les grands rituels d’État ainsi que la cour du palais Pitti dans lequel se
déployait et se manifestait le pouvoir politique du souverain, réinsérant ainsi Florence
dans l’ordinaire des cours européennes catholiques. Le palais Pitti, décoré par les plus
grands artistes italiens, mettant en résonance l’histoire dynastique avec l’histoire
antique ou la mythologie, siège de la cour florentine, s’était ainsi transformé en théâtre
12
Jean-Claude WAQUET, «Le gouvernement des grands-ducs (1609-1737)» dans Florence et la Toscane
XIVe-XIXe siècles. Les dynamiques d’un État italien, Sous la direction de Jean BOUTIER, Sandro LANDI,
Olivier ROUCHON, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2004, p.102
13de la mise en scène du pouvoir médicéen qui devait prodiguer sans compter les signes
de sa splendeur.
Comme ses prédécesseurs et comme les plus puissants souverains de son
époque, Côme III achetait du prestige en transformant des richesses matérielles en
capital symbolique. La magnificence dont il fit montre malgré l’état de ses finances,
combinait la prodigalité et le faste au service de sa personne et de sa dynastie autour de
laquelle se rassemblaient artistes et hommes de science en un dense réseau prestigieux.
Comme l’écrivait au début du règne, Francesco Redi (1626-1697), l’archiâtre
grand-ducal, au père jésuite Athanase Kircher (1602-1680), par comparaison avec le
chant VII de L’Odyssée : « Vous avez noté que j’ai l’honneur de servir dans une Cour
vers laquelle accourent de toutes les parties du monde tous ces grands hommes qui par
leurs pèlerinages cherchent et font commerce de vertu ; et lorsqu’ils y arrivent, ils sont
reçus avec des manières tellement bienveillantes que dans la cité de Florence ils
confessent la renaissance des antiques et enchanteurs jardins des Phéaciens, et dans le
Sérénissime Grand-duc Côme III et dans les autres sérénissimes princes l’amabilité
13royale la plus courtoise du roi Alkinoos » .
Au service de la glorification du souverain et de son pouvoir, l’exposition des
richesses artistiques et des collections grand-ducales dans la Galerie des Offices et dans
le palais Pitti qui avait commencé en 1582 comme nouveau rituel politique, attirant les
voyageurs étrangers de qualité qui en rapportaient la description laudative dans leur
pays, contribuant à la renommée des Médicis hors de leur État, s’était amplifiée sous
Côme III et parfois à son insu, sous la direction du maître de la Garde-Robe, comme
l’avait relaté le huguenot d’origine languedocienne Denis Nolhac (1679-1746) : « On
accuse le Grand-duc de lésine, et même je suis assez porté à croire qu’on ne lui fait
pas tort, quand je fais réflexion à la manière, dont on fait voir sa gallerie. Je ne puis
pourtant pas assurer qu’il ait part au profit qu’on en tire. Il faut païer à trois
différentes personnes, qui la font voir. Premièrement c’est à celui qui montre les
peintures. Celui-ci vous remet à un autre qui fait voir les antiques : il le faut païer
aussi. Ensuite il vous adresse à celui qui a la direction sur la vaisselle et la porcelaine
14du Grand-duc, à qui il faut aussi son présent » .
Privé comme les autres princes italiens des attributs d’une sacralité de droit
divin, Côme III avait développé une sacralité de substitution, qui déboucha sur l’octroi
du traitement en royal en février 1691 par l’empereur Léopold Ier (1657-1705), avec
l’élaboration d’un système cérémonial complexe autour des funérailles princières
célébrées dans la basilique de San Lorenzo, du serment des sénateurs au Palazzo
Vecchio et de la vêture de l’habit de grand-maître de l’Ordre de Saint-Étienne lors des
rites d’avènement du souverain. Cette sacralité de substitution, hétéronome en raison
des autorités (le pape et l’empereur) à l’origine du principat médicéen, s’alimentait de
même plus substantiellement au culte régional de la Madonne de l’Annonciation érigé
en un cérémonial hebdomadaire à l’usage de la dynastie.
13 Gaetano IMBERT, La Vita Fiorentina Nel Seicento : Secondo Memorie Sincrone (1644-1670) Con
Quattordici Illustrazioni, Florence, R. Bemporad & Figlio, 1906, p.151.
14
Denis NOLHAC, Voïage historique et politique de Suisse, d’Italie et d’Allemagne, avec figures, Francfort,
François Varrentrapp, 1736, vol. I, p.349 ; cf. Jean-Daniel CANDAUX, « Un anonyme identifié. Les
souvenirs de voyage de Denis Nolhac, réfugié, marchand et manufacturier huguenot », Revue française
d’histoire du livre, 1984, vol. 53, n°45, pp.691-711.
14Caractéristique du règne de Côme III, la stabilité politique et institutionnelle
de la Toscane reposait sur trois facteurs cumulés : la neutralité des Médicis réfractaires
à tout agrandissement territorial qui aurait perturbé les équilibres propres à la péninsule
italienne, leurs alliances matrimoniales tournantes et hypergamiques avec les grandes
dynasties européennes (Habsbourg, Wittelsbach ou Bourbons), enfin la situation
géographique excentrée de la Toscane qui la préservait, pour l’essentiel, des grands
conflits européens. Dans le dernier tiers du XVIIe siècle, la Toscane était un territoire
en paix grâce à la politique médicéenne d’équidistance diplomatique entre Versailles et
Vienne. La contrepartie de cette tranquillité était l’influence marginale que les Médicis
exerçaient désormais en Europe.
La dynastie médicéenne allait connaître sous Côme III son nadir biologique
entraînant sa disparition en 1737. Rien ne présageait pourtant cette extinction. Le
mariage hypergamique en 1661 du grand-prince Côme avec une princesse française de
sang royal, cousine du Roi-Soleil, s’il avait permis d’assurer la descendance avec deux
garçons et une fille, s’était achevé après de multiples péripéties par une séparation de
corps avec le retour définitif en juin 1675 de la grande-duchesse dans sa patrie. À
l’échec conjugal des parents devait s’ajouter au fil du temps celui des deux princes
Ferdinand et Jean-Gaston. L’héritier du trône le grand-prince Ferdinand (1663-1713)
qui s’était employé avec succès au développement d’un important mécénat artistique,
notamment en matière musicale, s’était montré très distant de son épouse bavaroise
Violante-Béatrice (1673-1731), lui préférant des maîtresses. Atteint de démence
syphilitique, le grand-prince s’était éteint en octobre 1713 sans descendance. Son frère
cadet Jean-Gaston (1671-1737), nouvel héritier aux tendances homosexuelles, avait
montré peu d’appétence pour le pouvoir et encore moins pour l’hyménée, fuyant le
château en Bohême de son épouse, une duchesse allemande réfractaire au soleil de la
Toscane. La seule fille du couple grand-ducal Anne-Marie-Louise (1667-1743),
princesse ambitieuse, si elle avait trouvé l’amour à Düsseldorf auprès d’un prince
électeur palatin, devait rester veuve sans descendance et revenir à Florence comme
ultime gardienne de la mémoire dynastique après 1737.
Représentant d’une dynastie sans descendance masculine seule apte à régner,
Côme III s’était trouvé dépossédé du choix de son successeur par les principales
puissances européennes. Fief d’Empire comme une grande partie de l’Italie du nord
(Reichsitalien) soumise à la suzeraineté de l’empereur qu’administraient deux
institutions lointaines (le Conseil aulique d’Empire à Vienne et la Plénipotence
impériale à Milan), la Toscane taxée lourdement pour financer l’effort de guerre de
l’empereur contre le roi de France était devenue au début du XVIIIe siècle un territoire
enjeu des négociations diplomatiques (le traité de la Quadruple Alliance, la conférence
de Cambrai) auxquelles les émissaires du grand-duc Côme III, souverain fantôme,
étaient présents en qualité de simples spectateurs malgré leurs efforts. La difficile
conquête du principat sous Côme Ier avait ressurgi alors avec toutes ses ambiguïtés à
l’occasion des débats diplomatiques et des controverses juridiques sur la succession
médicéenne. Les protestations officielles de Côme III s’étaient avérées impuissantes à
changer le cours des événements.
Lors des dernières années du règne de Côme III et encore plus sous son fragile
successeur Jean-Gaston Ier (1723-1737), la Toscane moderne qui avait fonctionné sur
des pratiques institutionnelles construites presque entièrement sur des négociations
15permanentes entre différents centres de pouvoir sous tutelle grand-ducale, était devenue
un ensemble territorial politico-juridique, atypique au regard des États modernes.
Vaincue par l’histoire, elle devait perdre sa liberté sur l’autel de la modernité.
Cet ouvrage à l’ambition mesurée se donne pour objet de réintroduire dans
l’Histoire un souverain victime d’une damnatio memoriae infondée et le grand-duché
de Toscane dans un cadre d’intelligibilité des systèmes politiques des monarchies
d’Ancien Régime.
16LES INSTITUTIONS CENTRALES
D’UN ÉTAT MULTIPOLAIRE15Depuis la réforme constitutionnelle du XVIe siècle (Ordonnances du 27 avril
161532) qui avait vu le passage de la république oligarchique au principat médicéen ,
l’organisation institutionnelle du grand-duché de Toscane reposait à l’échelon central
sur deux assemblées issues de l’héritage républicain (le Sénat des Quarante-Huit et le
Conseil des Deux-Cents) et sur deux conseils consultatifs (la Pratica Segreta et la
Consulta) créés par les grands-ducs. Un haut fonctionnaire, l’auditeur des
Réformations, homme de confiance du souverain, était chargé de faire le lien entre les
assemblées et les conseils. Un organe collégial, le Magistrat Suprême, héritier formel
de la Seigneurie, faisait fonction de tribunal du prince.
Incarnation majeure de cet héritage républicain, le Sénat des Quarante-Huit (Il
Senato dei Quarantotto) était une assemblée prestigieuse dont les membres âgés d’au
moins 40 ans, au nombre de quarante-huit, étaient nommés à vie par le seul souverain
parmi les membres du Conseil des Deux-Cents. Dans un contexte de crise, le Sénat
avait joué un rôle majeur d’investiture lors de l’affirmation du principat médicéen avec
l’élection, le 10 janvier 1537, de Côme Ier comme successeur à la tête de la République
de Florence, sans le titre de duc, d’Alexandre de Médicis (1532-1537) assassiné le 6
janvier 1537. En application de l’article 4 des Ordonnances d’avril 1532, cette
assemblée législative était chargée d’approuver les lois générales et de nommer certains
17magistrats et hauts fonctionnaires . Nonobstant cet effacement institutionnel, la
nomination à la dignité sénatoriale conférait un très fort prestige symbolique
couronnant l’ascension sociale de l’élite florentine et s’accompagnait souvent de
18l’élection du nouveau sénateur à d’autres magistratures civiles . « Le Sénat manifeste
la réussite d’un système qui a su capter le vocabulaire des institutions républicaines
19pour le faire fonctionner sous le contrôle du prince » .
Ce prestige institutionnel avait conduit certains de ses membres à revendiquer
la primauté sur les autres corps de l’État médicéen. Niccolò Dell’Antella
15
Ordinazioni fatte dalla Repubblica Fiorentina insieme con l’excellencia del Duca Alessandro De’ Medici
dichiarato Capo della medisima sotto il dí 27 aprile 1532.
16 Bibliographie sur cette période :
Olivier ROUCHON, « L’invention du principat médicéen (1512-1609) » dans Florence et la Toscane
XIVe-XIXe siècles. Les dynamiques d’un État italien, Sous la direction de Jean BOUTIER, Sandro LANDI,
Olivier ROUCHON, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2004, pp.65-89 ; Antonio ANZILOTTI, La
costituzione interna dello Stato Fiorentino sotto il duca Cosimo I de’ Medici, Florence, Francesco Lumachi,
1910 ; Elena FASANO GUARINI (a cura di), Lo Stato Mediceo di Cosimo I, Florence, Sansoni, 1973 ; idem,
Il Granducato di Toscana alla morte di Cosimo I (1574), Rome, Cartografia Riccardi, 1979 ; Giorgio SPINI,
Cosimo I e l’indipendenza del principato mediceo, Florence, Vallecchi, 1980.
17
Le Sénat nommait en particulier les magistrats des Otto di Guardia e Balia (un tribunal statuant sur les
litiges civils et pénaux), les Conservatori delle Legge (une cour d’appel) et les Ufficiali del Monte qui
administraient les organismes publics de prêt.
18 Caroline CAILLARD, Le Prince et la République : Histoire, pouvoir et société dans la Florence des
Médicis au XVIIe siècle, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2007, p.369.
« Trois ans après sa nomination [Carlo Strozzi, 1587-1670], son journal enregistre l’accumulation des
honneurs et des charges : le 5 mars 1654, il est membre des Otto di Guardia, le 26 novembre de la même
année il est élu Procurateur du palais ; en 1656 il est uffiziale dell’Abbondanza, chargé de gérer
l’approvisionnement et le prix des blés, conseiller à la cour du tribunal des marchands et provéditeur, puis
en 1657, consul de l’Art de la laine ; en 1658, il est magistrat de l’Uffizio de’ Pupilli, chargé de la gestion
des biens des orphelins sous tutelle ; enfin en 1650 [sic] [1660], il est provéditeur des Conservatori di Legge,
chargé de veiller à la bonne application des lois. »
19 Idem p.370.
1920(1560-1630) , sénateur et haut personnage de l’État, avait défendu dans ses Ragioni di
21precedenza a favore dei signori senatori con i signori auditori (1630) les droits de
préséance des sénateurs sur les auditeurs, hauts fonctionnaires, au motif que les
sénateurs étaient les membres du corps du Sénat dont la tête était le grand-duc, tandis
que les auditeurs n’étaient que des ministres qui n’appartenaient pas à ce même corps.
Jouant habilement sur les rapports entre le pouvoir réel concentré dans les mains du
prince et le pouvoir formel concentré depuis 1532 dans le Sénat et le Conseil des
Deux-Cents, Niccolò Dell’Antella entendait préserver la dignité sénatoriale qui n’était
rien moins que l’expression de l’estime que le grand-duc manifestait envers ceux qu’il
élevait à cette dignité et qu’il lui appartenait de ne pas avilir pour ne pas nuire à l’État.
Dell’Antella n’avait cependant pas réussi à convaincre le grand-duc. Il avait dû se
contenter d’une consolation personnelle que Ferdinand II lui avait concédée à titre
viager, avec la préséance qui lui était accordée en qualité de conseiller d’État sur
l’auditeur fiscal.
Dans les cérémonies publiques, les sénateurs revêtus d’une robe vermeille et
précédés par des massiers en livrée rouge, munis d’une masse d’argent, avaient la
préséance sur les représentants des autres institutions (à l’exception de la Rote et de
l’auditeur fiscal d’après le rescrit grand-ducal du 22 mars 1630), y compris sur les
dignitaires de la cour. À chaque avènement, les sénateurs prêtaient le serment de
fidélité au nouveau souverain lors d’une cérémonie solennelle au Palazzo Vecchio.
L’assemblée fonctionnait comme un élément de reconnaissance sociale pour
l’oligarchie florentine dans la mesure où son appartenance entraînait une proximité
directe avec le grand-duc, source de pouvoir et de faveurs. L’accès au Sénat restait
presque exclusivement réservé aux familles de la noblesse urbaine héritière du patriciat
républicain, assurant la continuité de l’origine républicaine de l’institution sénatoriale.
« Des 634 hommes nommés sénateurs entre 1532 et 1736, 91% provenaient du groupe
des patriciens les plus anciens de la République et 82% étaient issus de familles qui
avaient eu au XVe siècle des prieurs quatre fois au plus. Trente-trois sénateurs, soit
5%, étaient dans la catégorie « autre », c’est-à-dire qu’ils n’appartenaient pas à des
22familles du groupe identifié » .
Le Conseil des Deux-Cents (Il Consiglio de’ Dugento) était composé des
citoyens florentins âgés d’au moins 35 ans. Ils étaient nommés à vie par le souverain.
L’appartenance au Conseil des Deux-Cents n’était pas incompatible d’ailleurs avec la
dignité sénatoriale. Ainsi en août 1680, Côme III avait nommé Francesco Panciatichi
(1627-1701) à ces deux conseils. En vertu de l’article 9 des Ordonnances d’avril 1532,
20
Il avait été successivement membre du Conseil des Deux-Cents (1599), auditeur de la Religion de
Saint-Étienne (1605), sénateur (1608), membre de la Pratique Secrète (1617) et, pour finir, membre du
Conseil de Régence (1621).
21 Cf. Archivio di Stato di Firenze, Miscellanea Medicea 21, cc. 1-33 (Questione di precedenza fra i
componenti del Senato dei Quarantotto e gli auditori granducali: appunti e memorie, 1588-1630).
22
Cf. R. Burr LITCHFIELD, Emergence of Bureaucracy: The Florentine Patricians, 1530-1790, New
Jersey, Princeton University Press, 1986, p.142.
Sous Côme III, seuls quatre sénateurs (Andrea Poltri, Aurelio Sozzifanti, Francesco Panciatichi, Coriolano
Montemagni) n’étaient pas sortis des rangs de la noblesse. Un recensement sommaire de l’appartenance au
Sénat des Quarante-Huit, entre 1532 et 1721, des 607 sénateurs nommés par les Médicis mettait en évidence
la prépondérance d’un nombre limité de familles aristocratiques par ordre décroissant : les Capponi, les
Strozzi, les Médicis, les Guicciardini, les Antinori, les Acciaiuoli, les Altoviti, les Nerli, les Niccolini, les
Ridolfi, les Salviati, les Corsini, les Martelli et les Gondi.
20cette seconde assemblée législative qui se réunissait six fois par an en présence du
souverain ou de l’un de ses représentants, était chargée d’approuver à la majorité des
23deux tiers, sans amendement ni rejet possible, les provvisioni di spezialità ou
règlements relatifs aux particuliers et aux communautés sujettes, que lui soumettait le
souverain après avoir fait l’objet d’une approbation préalable par les procurateurs du
24Palais . Parmi ses autres attributions, le Conseil des Deux-Cents était chargé d’élire à
la majorité simple certains magistrats et officiers, d’accorder la citoyenneté florentine,
source de droits politiques, par l’inscription sur les registres de la décime. Dans les
faits, le souverain avait assez tôt accaparé la partie des pouvoirs du Conseil (concession
de la citoyenneté, nomination aux magistratures citadines et aux offices) qui
garantissaient son autonomie, le réduisant ainsi à une assemblée sans véritable pouvoir.
Les séances s’étaient même espacées en raison d’un manque de conseillers présents.
L’abaissement du quorum à 120 conseillers et l’édiction de sanctions sévères contre les
absences injustifiées n’avaient pu freiner le déclin de cette assemblée.
À côté de ces deux assemblées fonctionnaient deux conseils consultatifs sans
véritable base légale, qui se réunissaient à la discrétion du souverain. La Pratica
Segreta avait vu le jour au milieu du XVIe siècle. Ses membres choisis par le seul
souverain étaient les hauts fonctionnaires spécialisés (l’auditeur de la Chambre,
l’auditeur de la Juridiction, l’auditeur fiscal, l’auditeur des Réformations, le Trésorier
général, le soprassindaco ou premier commissaire des Neuf Conservateurs du Domaine
25florentin) dans les finances et dans l’administration, qui devaient examiner les
propositions que le souverain entendait soumettre aux deux assemblées législatives.
Les questions féodales (succession ou division des fiefs) qui concernaient soit les
relations du grand-duc en sa qualité de suzerain avec ses vassaux, soit celles entre des
feudataires et leurs vassaux, rentraient dans le champ des compétences de la Pratica
Segreta. Cette dernière était de même consultée par le grand-duc dans ses relations
parfois difficiles avec la Cour de Rome ou l’Inquisition. Avec le développement
d’institutions spécialisées, la Pratique Secrète avait vu son domaine d’intervention se
réduire d’autant plus qu’une partie de ses compétences informelles devaient être
transférées au début du XVIIe siècle à la Consulta.
26Cette magistrature collégiale dénommée Consulte avait vu le jour en juin
1600 à l’initiative de Ferdinand Ier (1587-1609) dans le but de traiter les innombrables
et diverses suppliques adressées au souverain. À l’origine, ce conseil aurait dû se réunir
épisodiquement, mais il s’était rapidement transformé en un organe stable et permanent
dont la composition dépendait de la volonté grand-ducale. Les principaux auditeurs et
jurisconsultes à l’expertise bien établie, appartenant à l’entourage du grand-duc, en
faisaient partie. Quand bien même la Consulte n’avait pas un domaine de compétences
d’attribution, elle fonctionnait comme une juridiction informelle statuant sur les recours
directs adressés au grand-duc pour obtenir la suspension ou la réformation des
23
Les demandes faisant l’objet des règlements relatifs aux particuliers étaient très disparates (émancipation
de mineurs, remise de dettes privées, réclamation de dots par des femmes indigentes, …). Les pétitions
venant des communautés concernaient des prorogations d’exemption fiscale, des autorisations en faveur des
marchés et des foires, des remises de dettes publiques, ….
24 Les six magistrats étaient choisis par le grand-duc, à raison de deux parmi les sénateurs et quatre au sein du
Conseil des Deux-Cents.
25
Cf. R. Burr LITCHFIELD op. cit. p.78.
26
Il existait une Consulte propre à l’État de Sienne (lo Stato Nuovo) avec les mêmes attributions que celle de
l’État de Florence (lo Stato Vecchio).
21décisions des tribunaux ordinaires. Au fil du temps, la Consulte s’était transformée en
cour souveraine dans les causes civiles et criminelles, exerçant son propre contrôle sur
l’application des lois et sur les magistratures. Durant le premier quart du XVIIe siècle
(1615-1628), la Consulte avait vu son rôle politique croître à cause de la maladie du
souverain et de la période de Régence ouverte en raison de la minorité du nouveau
27grand-duc, concurrençant le Conseil de Régence dans ses attributions. Son rôle de
centre stratégique du pouvoir devait reculer cependant avec l’avènement de
Ferdinand II (1621-1670).
28Au début du règne de Côme III, la Consulte se composait des Médicis
vivants (la grande-duchesse Victoire, le cardinal Léopold), du premier secrétaire d’État
l’abbé Giovan Filippo Marucelli (1628-1680) et de quelques conseillers comme le
grand majordome le marquis de Chianni Gabriello Riccardi (1606-1675), le comte de
Vernio Ferdinando de’Bardi († 1680) secrétaire de la Guerre et l’auditeur des
Réformations Ferrante Capponi (1611-1689) marquis de Montecchio Vesponi,
auxquels vint s’adjoindre le marquis del Castelnuovo Luca degli Albizzi (1638-1708).
Lors de la guerre de la Ligue d’Augsbourg (1688-1697) devaient y entrer les marquis
Vieri Guadagni (1631-1708) camérier, Giovan Vincenzo Salviati (1639-1693) grand
majordome, Filippo Corsini (1647-1706) grand écuyer et le comte Lorenzo Magalotti
(1637-1712). À partir de juillet 1713, l’auditeur président de l’Ordre de Saint-Étienne
et conseiller d’État Niccolò Francesco Antinori (1633-1722), le secrétaire de la Guerre
le marquis Carlo Rinuccini (1679-1748) et le grand-prieur fra Tommaso Del Bene
(1652-1739) maître de la Chambre y furent appelés par Côme III. Vers la fin du règne,
aux précédents s’étaient adjoints le sénateur Coriolano Montemagni (1665-1731) le
premier secrétaire d’État, ainsi que les auditeurs Pier Matteo Maggio et Pier Francesco
Mormorai.
Exerçant une charge prestigieuse dès l’époque républicaine, l’auditeur des
Réformations avait vu ses fonctions s’étendre avec l’institution du principat médicéen
au point de remplir un rôle pivot du pouvoir grand-ducal. Les Ordonnances du 27 avril
1532 lui avaient conféré les fonctions de secrétaire des deux grandes assemblées
législatives (le Sénat des Quarante-Huit et le Conseil des Deux-Cents). Cette mission
avait été étendue peu après à la juridiction souveraine qu’incarnait le Magistrat
Suprême. L’auditeur des Réformations, jurisconsulte de valeur apte à relayer la volonté
princière auprès des assemblées et dont la nomination relevait du seul souverain, s’était
vu confier dès 1547 les fonctions de secrétaire de la Pratique Secrète. Ses fonctions
n’avaient cessé de s’étoffer au fil du temps, soulignant la confiance que lui accordait le
prince. Il était devenu ainsi le notaire particulier de la famille grand-ducale, réglant les
donations et aliénations entre Médicis. Il rédigeait par ailleurs les actes d’exemption et
de concession de privilèges par le grand-duc à des personnes privées, à des feudataires
ou à des communautés. Il veillait également à la rédaction des diplômes d’inféodation
ainsi qu’au renouvellement des investitures et des questions fiscales liées. Par ailleurs,
siégeant au Palazzo Vecchio, il administrait les archives du palais dans lesquelles
étaient déposés obligatoirement les traités conclus avec les États étrangers, les lois
27 Ce conseil se composait du primat de Toscane l’archevêque de Pise Mgr Jean de Médicis (1543-1562), du
comte Orso Pannocchieschi d’Elci (1569-1636), du sénateur Niccolò Dell’Antella (1560-1630), du marquis
del Monte Fabrizio Colloredo (1576-1645), commissaire général aux armées.
28
Cf. Jean-Claude WAQUET, Le grand-duché de Toscane sous les derniers Médicis, Rome, École française
de Rome, 1990, pp.512-513.
22générales ainsi que les exemplaires des documents les plus importants des autres
administrations. Ce rôle de premier plan se retrouvait dans l’étiquette des cérémonies
publiques (discours d’avènement au trône, Fête des Hommages, …) lorsque l’auditeur
des Réformations siégeait aux côtés du grand-duc et prononçait les harangues
officielles en son nom.
Ayant remplacé formellement la Seigneurie abolie par les Ordonnances du 27
29avril 1532, le Magistrat Suprême se composait de quatre conseillers choisis parmi les
sénateurs pour une durée de trois mois, siégeant sous la présidence théorique du prince
mais dans les faits de son « lieutenant » ou représentant. Le Magistrat Suprême qui
n’avait jamais exercé les pouvoirs de la Seigneurie, n’exerçait plus en matière politique
que l’approbation formelle des actes gouvernementaux élaborés ailleurs. Si les
compétences juridictionnelles du Magistrat Suprême s’étaient étoffées au fil du temps,
le lieutenant du grand-duc et les conseillers n’en avaient pas bénéficié, car l’auditeur
nommé par le grand-duc parmi les juges du tribunal de la Rote s’occupait des affaires
les plus importantes, tandis que le chancelier et le sous-chancelier, eux aussi nommés
par le grand-duc, s’occupaient des autres. Les trois devaient cependant rendre compte
aux sénateurs qui les interrogeaient sur les affaires traitées ainsi qu’auprès des autres
magistrats. Comme successeur de la Seigneurie, le Magistrat Suprême était responsable
de la « famille du Palais », qui comprenait le personnel participant à l’apparat des
cérémonies publiques (les massiers) et le personnel judiciaire subalterne (les huissiers,
les crieurs publics, les greffiers, les coursiers). Le Magistrat faisait fonction de cour
suprême, de tribunal du prince, auquel recouraient les plaignants insatisfaits des
décisions des autres juridictions. Sa juridiction s’étendait aux nombreux conflits de
compétences dus à l’existence des diverses juridictions civiles et pénales du
grand-duché.
La stabilité de l’organisation institutionnelle du grand-duché de Toscane
30devait perdurer jusqu’à l’extinction de la dynastie des Médicis (1737) .
29
Cf. Giuseppe PANSINI, « Il magistrato supremo e l’amministrazione della giustizia civile durante il
principato mediceo », Sienne, Studi senesi LXXXV (1973), pp.283-315.
30
Cf. Jean-Claude WAQUET, « Le gouvernement des grands-ducs (1609-1737) » dans Florence et la
Toscane XIVe-XIXe siècles. Les dynamiques d’un État italien, op. cit. p.95.
23LA JEUNESSE DU GRAND-PRINCE CÔME31La naissance, le 14 août 1642, d’un héritier viable du nom de Côme avait
rassuré la cour qui connaissait l’état de désunion du couple grand-ducal. Victoire et
Ferdinand II vivaient en effet séparés dans deux parties du palais Pitti et ne se voyaient
qu’au cours des cérémonies officielles. Cette naissance avait permis d’écarter les
craintes toujours présentes d’une extinction de la dynastie. Celles-ci devaient d’ailleurs
disparaître dix-huit ans plus tard avec la naissance d’un autre prince François-Marie
(1660-1711).
Par un édit du 14 août, un programme de réjouissances avait été organisé dans
toute la Toscane avec la célébration dans la matinée du 14 août, à Florence dans la
cathédrale Santa Maria del Fiore, d’une messe du Saint-Esprit en présence du souverain
et des corps constitués. Trois jours de festivités avec des feux d’artifice et des
illuminations avaient suivi. Des ambassadeurs extraordinaires étaient partis annoncer la
nouvelle aux voisins du grand-duc. Cette naissance importante pour l’avenir de la
dynastie s’était traduite allégoriquement par un portrait réalisé par Giusto Sustermans
(1597-1681) de la grande-duchesse Victoire en sainte Marguerite d’Antioche, patronne
des femmes en couches, en guise d’ex-voto. Ce portrait, aujourd’hui dans la Galerie
32Palatine du palais Pitti, représentait la grande-duchesse avec les attributs de la sainte ,
la croix et un dragon à ses pieds.
33À l’occasion de la naissance de l’héritier du trône titré grand-prince , la
34 35grande-duchesse Victoire (1622-1694) avait été la dédicataire d’un ouvrage rédigé
36par un lettré florentin, Andrea Baroncini (1607-1666 ?) , sur le contenu de l’éducation
que devait recevoir Côme. Les idées pédagogiques développées par Baroncini n’étaient
pas nouvelles et correspondaient à celles en vogue alors au XVIIe siècle. Ce petit traité
de onze chapitres s’inspirait fortement des auteurs classiques de l’Antiquité (Aristote,
31
Deux expériences malheureuses avaient précédé la naissance de Côme. Le 20 décembre 1639 était né un
premier fils mort le lendemain. Le 31 mai 1641, la grande-duchesse Victoire avait accouché par césarienne
d’une fille mort-née.
32
La légende voulait qu'elle fût avalée par un dragon et qu'elle en transperçât miraculeusement le ventre pour
en sortir indemne au moyen d'une croix.
33
Le grand-duc Ferdinand Ier (1582-1609) avait obtenu en 1590 de l’empereur Rodolphe II (1576-1612) le
titre de grand-prince pour le premier né de sa Maison, autorisant par avance la désignation officielle de
l’héritier du trône.
34
Cf. Monica MIRETTI, « Dal ducato di Urbino al granducato di Toscana. Vittoria della Rovere e la
devoluzione del patrimonio » dans Giulia CALVI, Riccardo SPINELLI (a cura di), Le donne Medici nel
sistema europeo delle corti : XVI-XVIII secolo. Atti del convegno internazionale (Firenze – San Domenico di
Fiesole, 6-8 ottobre 2005), Florence, Edizioni Polistampa, 2008, tomo 1, pp.313-326.
Dernière descendante des ducs d’Urbin, dont le territoire fut rattaché par la force en 1631 aux États de
l’Église, à la mort de son grand-père François Marie II dernier duc souverain (1574-1621, 1623-1631), par le
pape Urbain VIII (1623-1644), la duchesse Vittoria della Rovere avait été recueillie très jeune et éduquée
religieusement par ses tantes les dévotes Marie-Madeleine d’Autriche et Christine de Lorraine, veuve de
Ferdinand Ier. Par son mariage public le 6 avril 1637 avec son cousin Ferdinand II (un premier mariage privé
avait eu lieu le 2 août 1634), Victoire était devenue grande-duchesse de Toscane. Mais ce mariage avait
abouti rapidement à un échec en raison des tempéraments opposés des époux et de la bisexualité du
grand-duc, ce qui avait conduit son épouse à vivre à l’écart, se livrant à la dévotion religieuse.
35
Della “Cosmopedia ò vero educatione di Cosimo Terzo grand Principe di Toscana”. Opera politica e
morale del Dottor Andrea Baroncini fiorentino (Biblioteca nazionale centrale, Firenze, Manoscritti
Magliabechiani, XII, 10).
36
Homme de vaste culture et jurisconsulte de métier, Andrea Baroncini s’était déjà illustré en publiant en
1629 un épitalame pour les noces de Giuliano Serragli et en 1638 une pastorale La Griselsa dédiée au
marquis de Montieri et Boccheggiano Antonino Salviati (1617-1639) pour ses noces avec Caterina Strozzi
(† 1699).
27Tacite, Plutarque, Xénophon). Le rôle principal d’éducateur incombait à la figure
paternelle, tandis que celui de la mère, organique, restait limité à la période de la
grossesse. Dès la naissance, la mère s’effaçait devant la nourrice dont le choix était
crucial, puisqu’il conditionnait le développement physique du jeune prince. Si les
exercices corporels avaient toute leur place pour un prince appelé au commandement
militaire, ils devaient cependant être contrebalancés par l’éducation musicale et les arts
qui tempéraient l’aggressivité naturelle et favorisaient la paix indispensable au
développement des lettres et du savoir. Le contenu des savoirs passait par la
connaissance du latin et des langues étrangères les plus pratiquées (l’espagnol, le
français, l’allemand). Baroncini consacrait enfin tout un chapitre au choix du
précepteur qui devait être un gentilhomme à la vertu reconnue et à l’expérience
éprouvée.
37La période de la prime enfance de Côme reste encore dans l’ombre et il faut
se tourner vers les registres du palais Pitti pour avoir des informations d’ordre pratique
38sur cette période . Les premiers mois se passaient dans la nurserie du palais située à
l’angle nord-ouest au second étage, abritant aujourd’hui la Galerie d’Art Moderne, et à
laquelle l’on accédait par le Grand Escalier. Cette nurserie regroupait plusieurs pièces.
La chambre exposée au nord, la plus fraîche, servait pour se protéger des rigueurs
estivales, tandis que celle tournée vers le sud était utilisée en hiver. Près de ces deux
chambres se trouvait la garde-robe princière. À l’angle le plus extrême de la nurserie se
trouvaient une petite chapelle à laquelle l’on parvenait en traversant la chambre de la
gouvernante, et une cuisine destinée au service de la Bouche du grand-prince. Celui-ci
dormait dans un berceau avec une tête de lit élevée. Les inventaires du palais indiquent
que le jeune Côme disposait d’au moins trois berceaux. Ces berceaux en bois,
recouverts de toile damassée et garnis des deux côtés de soie blanche, étaient complétés
par de petits matelas rembourrés de laine ou de coton. Il s’agissait d’obliger les
39nourrices à ne pas dormir avec les bébés de peur de les étouffer par inadvertance
pendant leur sommeil. Afin de prévenir tout risque de suffocation, chaque berceau était
équipé d’un dispositif en forme d’arceau (l’arcuccio) servant à tenir les couvertures
soulevées. Jusqu’à ce qu’il puisse marcher, le jeune Côme était transporté dans le
carrozzio, ancêtre de la poussette, recouvert de damas incarnat et garni de franges de
soie et d’argent avec quatre toupies, des coussinets et un petit pot de chambre en cuivre
à l’arrière de la poussette. Les premiers pas s’effectuaient dans le palais en toute
sécurité grâce au charruccio qui soutenait le petit marcheur.
Dès 1644, l’héritier du trône avait disposé d’un noyau de personnels à son
service, avec un médecin particulier Andrea Guerrini, deux gouvernantes issues de la
noblesse (Marietta Strozzi et Elena Gaetani Borromei). Celles-ci étaient chargées de
tout ce dont le petit prince ou sa nourrice pouvait avoir besoin (vêtements, jeux, draps,
vaisselle, …). Elles s’adressaient alors à l’Office de la Garde-Robe et étaient
37
Cf. Maria Pia PAOLI, « Di madre in figlio : per una storia dell’educazione alla corte dei Medici »,
Florence, Firenze University Press, Annali di storia di Firenze, III (2008), p.116.
38
Cf. Iolanda PROTOPAPA, “Cum pudore læta fecunditas”. La prole granducale a Pitti in epoca medicea”
dans Vivere a Pitti. Una reggia dai Medici ai Savoia, Sergio BERTELLI e Renato PASTA (a cura di),
Florence, Olschki, 2003, pp.4-19.
39
Les nourrices étaient choisies avec soin parmi le personnel aulique ou, plus fréquemment, parmi des
femmes de la campagne recommandées par des personnes de confiance. Les nourrices en parfaite santé
devaient avoir une conduite irréprochable, être mariées ou nubiles. Si elles avaient enfanté, leurs enfants
devaient être dotés d’une excellente constitution physique.
28responsables sur leurs deniers des objets qui leur étaient confiés pour le service du petit
prince. La charge de gouvernante n’était pas sans avantage cependant. Ainsi Giovanni
Antonio le mari d’Elena Gaetani Borromei fut-il nommé précepteur (ajo) de
40François-Marie (1660-1711), frère cadet de Côme. À l’âge de 9 ans , au début de juin
1651, Côme avait été retiré à la surveillance de ses gouvernantes. En même temps, une
petite cour était constituée pour le préparer à sa participation au cérémonial aulique.
Cet embryon de cour comprenait notamment un échanson (scoppiere) dans la personne
du marquis de Filattiera et Terrarossa Bernabò Malaspina (1619-1664), un maître
41d’hôtel (scalco) dans celle du comte Domenico Bentivoglio (1629-1698). Trois aides
de chambre venaient compléter ce personnel.
Le précepteur, tout à la fois secrétaire particulier et camérier, avait été choisi
par Ferdinand II dans la personne du prêtre et théologien d’origine siennoise Volunnio
Bandinelli (1598-1667), futur cardinal en 1660. Le choix du précepteur était une affaire
d’importance, car il accompagnait les princes jusqu’à leur majorité, influant ainsi
42durablement sur leur personnalité . La formation d’un prince chrétien représentant de
Dieu sur terre était le rôle principal du précepteur expert dans la conduite des âmes. Le
prince en son particulier était entre les mains de son précepteur qui n’avait pas
d’obligation domestique chez le prince. À ce premier ecclésiastique était venu
s’ajouter, deux ans plus tard (1653), à la demande de Ferdinand II et de Victoire, le
père barnabite Ottavio Boldoni (1600-1680) qui devait rester en fonction jusqu’en
1660, lorsqu’il fut nommé évêque de Teano. Servant comme théologiens et confesseurs
43au palais Pitti , les barnabites s’étaient installés à Florence, le 9 février 1627, malgré
44l’opposition de l’archevêque d’alors Mgr Alessandro Marzi de’ Medicis (1557-1630) .
Leur collège San Carlo fondé en 1633 avait acquis une grande réputation, attirant les
enfants de la noblesse d’Oltrarno, dont les parents remplissaient des charges auliques.
L’éducation religieuse de l’héritier du trône s’était accompagnée de son affiliation à
des institutions religieuses. Dès ses 10 ans il était entré le 20 novembre 1652 dans la
Confraternité des Pères Mineurs de Saint François devenant ainsi tertiaire profès et
deux ans plus tard, le 24 janvier 1654, il entrait dans la Congrégation des clercs
réguliers de Saint Paul. Cette affiliation religieuse précoce devait faire du Médicis un
prince particulièrement attaché à sa sanctification par la pratique dévotionnelle
quotidienne élevée au rang de liturgie personnelle intériorisée.
40
Cf. Sergio BERTELLI e Renato PASTA (a cura di), Vivere a Pitti. Una reggia dai Medici ai Savoia,
Florence, Olschki, 2003, pp.5, 115 (Archivio di Stato di Firenze, Miscellanea Medicea, 442 c. 40r).
41 Sur cet office aulique :
Giovan Battista ROSSETTI, Dello scalco del sig. Bio. Battista Rossetti, scalco della serenissima madama
Lucrecia da Este duchessa d’Urbino, nel quale si contengono le qualità di uno scalco perfetto e tutti i carichi
suoi, con diversi ufficiali a lui sottoposti e gli ordini di una casa da Prencipe e i modi di servirlo così in
banchetti, come in tavole ordinarie. Con gran numero di banchetti alla Italiana e alla Alemana di varie, e
bellissime inventioni, e desinari e con molte varietà di vivande, Ferrare, Domenico Mammarello, 1584 ;
Yoko KITADA, « Manager of the Court Meal : The Scalco in the Court of Florence », Japon, Meiji
University, The Journal of Humanities, 2009, 3, pp.117-135.
Ce personnage de la cour, très souvent noble, était chargé de décider du menu, de sa préparation et de la
surveillance du personnel de la Bouche ainsi que de l’organisation des banquets.
42 Cf. Maria Pia PAOLO op. cit. p.92.
43
Parmi les barnabites officiant à Pitti, il convient de mentionner Jacopo Antonio Morigia (1633-1708) qui
servit sous les règnes de Ferdinand II et Côme III, avant d’être nommé archevêque de Florence (1682-1699).
44
Cf. Mauro M. REGAZZONI, « I Barnabiti nell’Italia centro-meridionale (1608-1659) », Rome, Barnabiti
Studi 27 (2010), pp.149-172 (sur leur implantation dans le grand-duché de Toscane).
29En 1653, à l’âge de 11 ans, le grand-prince apparaissait déjà bien en chair,
agréable et formé à l’étiquette à laquelle il allait devoir se soumettre le reste de sa vie,
selon la description laudative qu’en avait faite l’ambassadeur de la République de
Lucques à la cour de Florence : « Le petit prince de 11 ans apparaît robuste, de forte
complexion, de bel aspect, vif ; à tout ce à quoi il s’applique il réussit à merveille ; ses
actions lors de la réception des ministres des princes, ses réponses appropriées sont
45supérieures à son jeune âge » . Il semble que parmi les distractions du jeune héritier
pré-adolescent figurait la chasse, art princier par excellence, pour laquelle on lui avait
offert une petite arquebuse à rouet avec laquelle il s’entraînait sur les oies et les
46cochons . À sa majorité, le grand-prince avait cessé d’être suivi par son ajo. Seuls
demeuraient sur sa liste civile son médecin personnel Andrea Guerrini, renforcé par
47deux autres confrères Francesco Redi (1626-1697) et Pietro Conrieri – la santé de
l’héritier étant de première importance - ainsi qu’un bibliothécaire Alessandro Segni
(1633-1697) qui servait également de secrétaire au cardinal Léopold de Médicis
48(1617-1675), administrant sa riche bibliothèque . Lorsque Côme parvint à l’âge de 21
ans, Ferdinand II désigna comme tuteur (c'est-à-dire un maître chargé de donner des
leçons philosophiques et politiques) de 1663 à 1667 le comte Carlo Renaldini
(1615-1698). Ce noble siennois après avoir servi comme ingénieur des fortifications
pontificales, avait été nommé professeur de mathématiques et de philosophie de 1649 à
1666 à l’université de Pise (Studio generale di Pisa). Il avait été un membre très actif
45 Amedeo PELLEGRINI, Relazioni inedite di ambasciatori lucchesi alle corti di Firenze, Genova, Milano,
Modena, Parma, Torino (Sec. 16-17), Lucques, Tip. Alberto Marchi, 1901, pp.190-191.
46
Cf. Harold ACTON op. cit. p.39.
47
Cf. chapitre « L’archiâtre Francesco Redi (1626-1697) » pp.267-285.
48
Cf. Alfonso MIRTO, La Biblioteca del Cardinale Leopoldo de Medici, Florence, Leo S. Olschki Editore,
1990.
30de l’Académie del Cimento, y représentant l’aristotélisme, le courant intellectuel
dominant l’enseignement universitaire.
Majeur, Côme de Médicis avait déjà acquis cette mélancolie profonde qui
devait le caractériser définitivement et qu’associaient à sa religiosité ceux qui
l’observaient. En 1659, l’ambassadeur lucquois Giovanni Spada notait déjà que le
grand-prince, alors âgé de 17 ans, « donne tous les signes d’une singulière piété, il est
en proie à une mélancolie très anormale, en quoi il se distingue de son père. Le
grand-duc est affable avec tous, rit facilement, n’hésite pas à plaisanter, alors que le
prince, on ne le voit jamais sourire. On attribue cela à son tempérament altier et
49réservé qui ne promet rien de bon » . Si au tempérament la gravité prédominait,
manifestant la conscience de sa dignité et de sa mission, au physique l’embonpoint dû à
une irrépressible boulimie l’emportait que le prince tentait de combattre par l’exercice
de la chasse. Si la cynégétique devait rester une distraction prisée de Côme parvenu à
l’âge adulte, puisqu’il se rendait presque quotidiennement dans l’une de ses réserves,
cette passion devait brutalement s’interrompre en janvier 1717, lorsque, par accident, le
grand-duc âgé de 75 ans avait tué un homme. Pris de scrupule, il avait cessé de chasser
et s’était soumis au jugement d’un conseil de vingt chevaliers de l’Ordre de
Saint-Étienne. Il avait été condamné à payer cinq écus par mois à la famille de la
victime et à naviguer pendant plusieurs années sur une galère de l’Ordre. Cette dernière
partie de la punition devait être effectuée par un chevalier de l’Ordre.
Dans la formation intellectuelle de Côme enfant, puis adulte, sa mère Victoire
della Rovere plus que son père devait exercer une influence durable que d’aucuns ont
jugée néfaste. Dernière descendante des ducs d’Urbin, Victoire della Rovere
(1622-1694) n’avait pas connu son père mort en 1623 tandis que sa mère Claude de
Médicis (1604-1648) s’étant remariée en 1626 avec l’archiduc d’Autriche antérieure,
comte de Tirol, était partie s’installer définitivement à Innsbrück. Dans l’espoir
rapidement envolé d’agrandir la Toscane du duché d’Urbin incaméré en 1631 par la
50papauté, Victoire avait été très tôt destinée à épouser l’héritier de la Toscane et élevée
à cette fin, jusqu’à sa majorité, dans un couvent florentin. De cette éducation religieuse
austère, la mère de Côme III s’était nourrie pour guider sa vie personnelle et celle de
son fils aîné. À défaut d’un époux aimant, la grande-duchesse s’était repliée sur
l’éducation de son fils. L’iconographie tant profane que religieuse devait témoigner de
ce lien filial étroit. Un tableau du portraitiste de la cour, Justus Sustermans
(1597-1681), datant de 1645-1646, actuellement exposé au Musée national du Palais
Mansi à Lucques, témoignait de la complicité entre une grande-duchesse sûre d’elle,
hiératique, sans attribut du pouvoir, enveloppée de noir, avec pour seul accessoire
vestimentaire de la dentelle aux manches et sur la poitrine, et son fils, vêtu d’un habit
de cour dans une pose princière. Un autre tableau allégorique de Sustermans, peint
entre 1647 et 1649, d’inspiration religieuse, représentait la Sainte Famille. Sur un fond
sombre, au centre du tableau se tenait assise Victoire représentée en Vierge Marie, le
regard bienveillant posé sur son fils, le regard profond tourné vers l’extérieur, tandis
que de son index droit elle pointait le livre ouvert que tenait à deux mains Côme
christomimetes, pour lui apprendre à lire. Saint Joseph n’était pas représenté par le
49
Harold ACTON op. cit. p.39.
50
Un premier mariage sous forme privée avait eu lieu le 2 août 1634, mais les noces officielles avec
Ferdinand II s’étaient déroulées en 1637.
3151grand-duc mais par son grand majordome Giovanni Cosimo Geraldini († 1649) au
regard protecteur, dont seul le visage et la main droite émergeaient de l’obscurité,
rappelant le rôle silencieux de saint Joseph, homme juste choisi par Dieu pour protéger
la fragile présence de son Fils Jésus sur terre. Ce tableau qui, à la mort de la
grande-duchesse, avait appartenu par héritage à son fils cadet François-Marie
(1660-1711), était entré à la mort de ce dernier dans les collections grand-ducales.
Côme III l’avait fait accrocher dans sa chambre à coucher où il se trouvait à sa mort.
Devenu grand-duc, les relations entre mère et fils s’étaient poursuivies et
52approfondies. Côme devait continuer à s’appuyer sur sa mère qu’il avait fait entrer
dès son accession au trône à la Consulte ou Conseil d’État qu’elle présida jusqu’à sa
mort et avec laquelle il discutait des affaires de gouvernement. Serre de Lamayène
gentilhomme français de la suite de Mgr de Forbin-Janson, évêque de Marseille,
décrivait en 1673 la grande-duchesse mère comme étant « une des plus habiles femmes
du monde …, gouvernant absolument l’Etat, le grand-duc son fils ne faisant rien que
53par son conseil et sa volonté » . Cette confiance s’était trouvée renforcée par le rôle de
mère de substitution que Victoire della Rovere avait joué pour l’éducation des trois
enfants du couple régnant, délaissés par leur mère biologique hystérique.
51
Giovanni Cosimo Geraldini était un homme important de la cour de Ferdinand II dont il fut
grand majordome pendant vingt ans (1628-1648). Chevalier de l’Ordre de Saint-Étienne en 1611, il était
devenu peu après (1614) prieur de Pérouse avant d’être nommé grand chancelier de cet Ordre.
52
Cf. Jean-Claude WAQUET op. cit. p.513 (note 72) (Le grand-duché de Toscane sous les derniers
Médicis).
53
François-Albert Duffo, Un Voyage en Italie au XVIIe siècle. Les Voyages littéraires. Voyage en Languedoc
et en Provence, Paris, P. Lethielleux, libr.-éditeur, 1930, p.51.
32L’EXPÉRIENCE EUROPÉENNE
DU GRAND TOURPour autant, cette éducation religieuse si prégnante et à laquelle
l’historiographie « cosimophobe » a voulu limiter l’horizon éducatif du futur Côme III,
n’avait pas été exclusive. L’héritier de la Toscane alors dans une situation conjugale
difficile avec Marguerite-Louise d’Orléans avait sillonné à trois reprises (1664 ;
54octobre 1667 – mai 1668 ; septembre 1668 – octobre 1669) l’Europe occidentale pour
enrichir ses connaissances politiques et culturelles sur l’organisation des sociétés et des
institutions, indispensables à un futur souverain. Comme l’écrit Jean Boutier, « il
semble difficile de comprendre l’œuvre politique de Côme III en Toscane en dehors de
toute référence extérieure, en oubliant que le grand-duc lui-même, et nombre de ses
55proches, ont arpenté l’Europe avant d’exercer le pouvoir » .
À l’opposé des grands monarques contemporains (Louis XIV, Léopold Ier,
Philippe IV) qui n’étaient jamais sortis de leurs royaumes avant d’accéder au pouvoir,
ni même après leur accession, et dont la connaissance des États voisins reposait
essentiellement sur les rapports diplomatiques envoyés par leurs résidents permanents
ou sur des ambassades extraordinaires, Côme de Médicis avait accompli, comme
54 Il existe une abondante et récente bibliographie sur le Grand Tour cosimien :
Cf. Daniele STERPOS, Il principe viandante : giornali di viaggio dei secoli XVI-XX, Rome, Opi, 1978 ;
Anna Maria CRINÒ (a cura di), Un Principe di Toscana in Inghilterra e in Irlanda nel 1669. Relazione
ufficiale del viaggio di Cosimo De’ Medici, tratta dal Giornale di Lorenzo Magalotti con gli acquerelli
Palatini, Rome, Edizione di Storia e Letteratura, 1968 ; Henri GRAILLOT, « Un Prince de Toscane à la
Cour de Louis XIV en 1669 » dans Mélanges de philologie, d’histoire et de littérature offerts à Henri
Fauvette, Paris, Genève, Slatkine Reprints, 1972, pp.321-328 ; Carmen M. RADULET, « Cósimo III Medici
and the Portuguese Restoration : A Voyage to Portugal in 1668-1669 », e-JPH, vol. 1, n°2 (Winter 2003),
pp.1-9 ; Stefano VILLANI, « La religione degli inglesi e il viaggio del principe. Note sulla Relazione
Ufficiale del viaggio di Cosimo de’ Medici in Inghilterra (1669) », Florence, Studi secenteschi Vol. XLV –
2004, pp.175-194 ; Ana María DOMÍNGUEZ FERRO, « El viaje de Cosimo de’ Medici por España, a través
de la crónica inédita de Giovan Battista Gornia », Florence, Studi secenteschi Vol. XLIX - 2008, pp.219-230
; idem, « La ciudad de Córdoba en el diario inédito de Giovan Battista Gornia, cronista de Cosme III de’
Medici », Cordoue, Universidad de Córdoba, Alfinge : Revista de filología, N°17, 2006, pp.53-63 ; Edoardo
BENVENUTI, « Insieme con Giovanni Andrea Moneglia da Firenze, a Bologna, Trento, Innsbruck,
Magonza, Amsterdam, Amburgo, Olmüz nel 1667 », Milan, Rivista delle biblioteche e degli archivi XXIII
(1912), pp.37-81 ; Godefridus Joannes HOOGEWERFF, De twee Reizen van Cosimo de’ Medici Prins van
Toscane door de Neerlanden (1667-1669). Journalen en documenten uitgegeven door, Amsterdam, Johannes
Müller, 1919 ; Pierre BAUTIER, « Voyage de Cosme III de Médicis aux Pays-Bas (d’après les notes de
Maurice Sainctelette) », Bruxelles, Annales de la Société royale d’archéologie de Bruxelles, XXX (1921),
pp.113-120 ; Lodewijk WAGENAAR en Bertie ERINGA, Een Toscaanse prins bezoekt Nederland. De twee
reizen van Cosimo de’ Medici 1667-1669, Amsterdam, Uitgiverij Bas Lubberhuizen, 2014 ; Christina
MARCHISIO, « Il principe assaggiatore. Cosimo de’ Medici in Spagna e Portogallo (1668-1669) », Turin,
Giornale Storico della Letteratura Italiana, vol. CLXXXIV, anno CLXXXIV, fasc. 607, 2007, pp.368-388 ;
José Manuel GARCÍA IGLESIAS, Xosé A. NEIRA CRUZ, Cristina ACIDINI LUCHINAT, El viaje a
Compostela de Cosme III de Medicis, Saint-Jacques-de-Compostelle, Publicacións del Xacobeo, Xunta de
Galicia, 2004 ; Sara GOGGI, Toscana ed Inghilterra nella seconda metà del 1600 : il Grand Tour di Cosimo
de’ Medici nel 1669, Pise, Biblioteca del Dipartimento di Storia Moderna e contemporanea di Pisa, Tesi di
laurea della Facoltà di Lettere e Filosofia dell’Università di Pisa, 1993-1994 ; Paolo CAUCCI VON
SAUCKEN (a cura di), El viaje del príncipe Cosimo dei Medici por España y Portugal,
Saint-Jacques-de-Compostelle, Xunta de Galicia, Eurograf, 2004, 2 volumes ; Jorge ESTRELA, Viagem de
Cosme III de Médicis em Portugal no ano de 1669, Lisbonne, Fundação Mário Soares, 2013 ; Lorenzo
MAGALOTTI, Diario di Francia dell’anno 1668, a cura di Maria Luisa Doglio, Palerme, Sellerio Editore,
1991 ; Filippo PIZZICHI, Viaggio per l’Alta Italia del Ser. Principe di Toscana poi Granduca Cosimo III,
Florence, Stamperia Magheri, 1828, Londre, British Library, Historical Print Editions, 2011.
55 Jean BOUTIER, « L’institution politique du gentilhomme. Le « Grand Tour » des jeunes nobles florentins
en Europe, XVIIe-XVIIIe siècles » dans Istituzioni e società in Toscana nell’età moderna. Atti delle giornate
di sudio dedicate a Giuseppe Pansini, Firenze, 4-5 dicembre 1992, Rome, Publicazione degli Archivi di
Stato, Saggi 31, Ministero per i beni culturali e ambientali, Ufficio centrale per i beni archivistici, 1994, vol.
I, p.262 (pp.257-290).
3556 57précédemment son père Ferdinand alors grand-prince , plusieurs séjours incognito à
l’étranger pour y observer le fonctionnement des institutions, s’imprégner des
habitudes des cours, vérifier le prestige de sa dynastie et connaître l’état de
développement des royaumes visités. Ces voyages servaient ainsi à la formation et à
l’instruction du futur souverain de la Toscane.
56
Cf. Archivio di Stato di Firenze, Auditore delle riformagioni, 35 cc. 208-210, juillet 1628 ; Mediceo del
principato, 6379-6380.
57 Cf. Volker BARTH, Inkognito : Geschichte eines Zeremoniells, Munich, Oldenbourg, 2013; Ulrik
LANGEN, «The Meaning of Incognito», The Court Historian, Vol. 7, N°2, pp.145-155; Volker BARTH,
«Les visites incognito à la cour des Bourbons au XVIIIe siècle» dans Caroline ZUM KOLK, Jean BOUTIER,
Bernd KLESMANN et François MOUREAU (Sous la direction de), Voyageurs étrangers à la cour de
France 1589-1789, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, Versailles, Centre de recherche du château de
Versailles, 2014, pp.323-335.
Produit d’une fiction, l’incognito était un acte politique calculé de renoncement temporaire à une position de
pouvoir. Mettant en scène une identité factice, l’incognito participait d’un jeu cérémoniel public auquel
participait la cour visitée qui avait une claire connaissance de l’identité adoptée par le visiteur princier.
Comme l’écrivait dans ses Mémoires Nicolas de Sainctot (v.1632-1713), spécialiste de l’étiquette sous
Louis XIV (maître des cérémonies de 1655 à 1691, puis introducteur des ambassadeurs de 1691 à 1709) :
« L’incognito est bon pour éviter l’embarras de toutes les cérémonies du dehors ; mais comme tout prince
qui est incognito ne veut pas perdre son rang, c’est son avantage que l’introducteur [des ambassadeurs] soit
auprès de lui pour l’avertir des coutumes et usages qu’il peut ignorer, et aussi pour lui faire rendre le
respect par des gens qui, ne le connaissant pas, pourraient en manquer. »
36Les principautés de l’Italie du nord
Le premier voyage de mai à juillet 1664 avait conduit le grand-prince dans les
principautés du nord de l’Italie avec lesquelles les relations diplomatiques, culturelles
et familiales étaient les plus nourries. Dans la matinée du 11 mai 1664, Côme, après
avoir entendu la messe au palais Pitti et avoir été accompagné par les autres princes de
sa famille jusqu’au Ponte Rosso, commença son voyage à destination des cités de
Bologne et de Ferrare en Romagne, dans les États de l’Église. À Bologne, le
58grand-prince et les gentilshommes de sa suite avaient été logés chez Ferdinando
59Cospi (1606-1686) , marquis de Petriolo, un ancien membre de la cour de Florence qui
avait mis à leur disposition son palais de la Via San Vitale, réputé pour ses collections
prestigieuses de tableaux (Véronèse, Titien, Bronzino, Brueghel) notamment de l’école
bolonaise (Reni, Domenichino, Sirani), tandis que les serviteurs logeaient dans un
monastère. À la différence des Grands Tours hors de la péninsule italienne dans les
années suivantes, Côme de Médicis devait séjourner cette fois-ci, lors des différentes
étapes, de préférence dans des palais et plus rarement dans des institutions religieuses.
Lors de la rencontre avec Mgr Carlo Carafa della Spina (1611-1680), le
cardinal légat qui gouvernait alors Bologne, le grand-prince avait été honoré de la visite
de courtoisie des grands noms de la noblesse locale dépêchés par les souverains voisins
(la duchesse de Modène, le duc de Mantoue, le duc de Parme et de Plaisance). Parmi
60tous ces représentants, l’un devait prendre immédiatement du service auprès du
grand-prince. Il s’agit du comte de Novellara Giulio Cesare Gonzaga (1618-1676)
envoyé par son parent le duc de Mantoue Charles II de Gonzague (1637-1665). Ce
comte était entré le 13 mai au service de Côme en qualité de maître de la Chambre.
Après Ferrare où il avait été reçu avec tous les honneurs par le cardinal légat Girolamo
Buonvisi (1607-1677) et accompagné par le marquis de Magliano Ippolito Bentivoglio
(1611-1685) dans tous ses déplacements pour visiter les différents lieux mémorables de
la cité (la cathédrale, les églises, la forteresse, le théâtre) et assister aux spectacles
donnés en son honneur (il Mascherone et la Corsa della Lancia), Côme avait repris la
route le 17 mai à destination de Venise. Il s’agissait de l’étape la plus longue puisqu’il
y séjourna du 19 mai jusqu’au 30 mai.
58
Il y avait le comte de Vernio Ferdinando de’Bardi († 1680), le chevalier Dante Catellini da Castiglione
(† 1677) maître de la Chambre, le comte Silvio Albergati échanson, le marquis Vieri Guadagni (1631-1708)
camérier, Annibal Dovàra fourrier majeur, Bandinello Bandinelli page porte-valises, Appollonio Bassetti
(1631-1699) secrétaire et Filippo Pizzichi, le chapelain.
59 Cf. Riccardo CARAPELLI, « Un importante collezionista bolognese del Seicento : Ferdinando Cospi ed i
suoi rapporti con la Firenze Medicea », Bologne, Il Carrobbio, XIV, 1988, pp.99-114.
Natif de Bologne, Ferdinando Cospi était devenu à 8 ans page de livrée rouge de Côme II, puis page de son
fils le grand-prince Ferdinand. Devenu page de livrée noire, Cospi avait hérité à la mort de son père, en 1624,
de ses biens et de ses charges. Il avait été nommé ambassadeur grand-ducal à Bologne où il avait rempli des
fonctions de représentation et de médiation entre les autorités bolonaises et toscanes. L’utilité de ses services
(notamment artistiques) rendus au grand-duc Ferdinand II lui avait valu d’être créé bailli d’Arezzo (1641)
dans l’Ordre de Saint-Étienne. En mai 1650, Ferdinando Cospi devenait sénateur de Bologne. Le marquis de
Petriolo était également un grand collectionneur depuis sa jeunesse. Sa collection comprenait des espèces
terrestres, marines et des fossiles, des instruments scientifiques, des vases, des pierres dures, des médailles et
des monnaies antiques. Le marquis en avait fait don en 1657 au Palazzo Pubblico.
60
Cf. Filippo PIZZICHI, Viaggio per L’Alta Italia del Ser. Principe di Toscana poi Granduca Cosimo III
descritto da Filippo Pizzichi, Firenze, Nella Stamperia Magheri, 1828, p.13.
Le chanoine Filippo Pizzichi, rédacteur du journal de voyage, n’a fourni aucune explication sur les raisons de
l’engagement immédiat du comte de Novellara par le grand-prince.
37Le Sénat vénitien avait dépêché à son illustre hôte la galère d’apparat de la
61Sérénissime République, le Bucentaure , pour le conduire avec sa suite jusqu’au coeur
de leur cité. Deux grandes gondoles avaient conduit à terre le grand-prince et les
gentilshommes de sa suite. Arrivé dans la soirée du 18 mai, Côme s’était établi dans le
palais du résident de Toscane. Le lendemain, le Sénat mettait à sa disposition une
gondole richement décorée aux armoiries médicéennes dirigée par deux gondoliers en
livrée. Deux autres gondoles étaient réservées aux gentilshommes, tandis que les
serviteurs du grand-prince disposaient de gondoles plus modestes. Le résident de
Toscane et d’autres gentilshommes s’étaient proposés comme accompagnateurs du
grand-prince dans sa découverte de la cité lagunaire. Les différents couvents riches de
peintures célèbres notamment de Véronèse avaient été visités par le Médicis. Le 20
mai, il avait assisté à la messe dans le somptueux monastère féminin de San Lorenzo
dans le sestiere de Castello, qui comptait plus d’une centaine de bénédictines issues de
la noblesse vénitienne (Bragadin, Contarini, Dandolo, Foscarini, Malipiero, Priuli,
Tron, …). Leur vocation religieuse, souvent imposée par les familles, apparaissait
piètre aux yeux des Florentins. Ces moniales libertines (malmonacate) aux habits peu
conformes à la modestie religieuse les faisaient plus ressembler à de séduisantes
62nymphes .
La Fête de l’Ascension (Festa della Sensa) à Venise était célébrée avec un
faste tout particulier. La veille, le doge Domenico Contarini (1659-1674) et le Sénat
s’étaient rendus en grand apparat à la basilique Saint-Marc pour un office solennel. Le
22 mai avait lieu la traditionnelle cérémonie des Épousailles de la Mer par le doge à
bord du Bucentaure. La galère d’apparat avait accosté au môle devant le palais ducal.
Le doge était monté à son bord, revêtu de ses vêtements princiers (le manteau de
brocard lamé d’or et d’argent ; la fourrure d’hermine ; la corne ducale ou zoia sur la
tête ; la bachetta ou baguette de commandement à la main). Il avait pris place sur son
trône à la poupe, avec le légat papal à sa droite et l’ambassadeur de France à sa gauche.
Les sénateurs de Venise revêtus de leur toge écarlate et de leur étole sur l’épaule
occupaient quatre rangs de sièges. Le Bucentaure avait vogué lentement vers
l’Adriatique, environné de bateaux et de gondoles. Il était sorti de la lagune au large du
Lido. Le patriarche de Venise (1644-1678) Mgr Gianfrancesco Morosini (1604-1678),
venu par un autre navire, était alors monté à bord de la galère dogale et s’avançant à la
proue avait prononcé la bénédiction nuptiale. Le doge Domenico Contarini avait jeté
l’anneau dans la mer, en présence des sénateurs, après avoir prononcé ces paroles :
« Desponsamus te, mare nostrum, in signum veri perpetuique domini ». Le Bucentaure
avait ensuite abordé l’église San Niccolò del Lido desservie par les franciscains, où les
autorités vénitiennes assistaient à un office religieux d’action de grâces.
61 Cette galère d’apparat à deux ponts inaugurée le 10 mai 1606, jour de l’Ascension, avait coûté 70 000
ducats. Le Bucentaure était actionné par 168 rameurs issus de l’Arsenal (arsenalotti) fonctionnant par
équipes de quatre sur chacun des quarante-deux bancs de nage. Le commandement du bâtiment revenait à
l’amiral de l’Arsenal, assisté à la proue de l’amiral du Lido vérifiant la route, et à la poupe l’amiral de
Malamocco dirigeait le gouvernail. Ce bâtiment de prestige, troisième du genre, était richement sculpté dans
le goût de la Renaissance tardive. Des illustrations de l’époque montrent que les côtés de la galère étaient
recouverts de figures mythiques de sirènes chevauchant des hippocampes, tandis que les loggias étaient
soutenues par des dauphins cambrés au milieu de guirlandes entrelacées et de volutes en forme d’hydres
monstrueuses, tandis qu’à la proue se trouvaient deux imposantes sculptures de la Justice et de Mars et à la
poupe deux lions de Saint-Marc.
62 Cf. Filippo PIZZICHI op. cit. p.36.
38Dans la journée du 26 mai, Côme de Médicis avait été autorisé à voir le
trésor et les reliques de la basilique Saint-Marc sous la conduite du très influent Giovan
63Battista Corner Piscopia (1613-1692) l’un des deux procurateurs de supra de cette
basilique. Les jours suivants furent occupés à la visite des célèbres verreries de l’île de
Murano, de palais prestigieux et d’églises dotées de reliques et de tableaux de grands
64maîtres. Le séjour à Venise du couple princier de Brunswick était l’occasion de
rencontres réglées par une stricte étiquette où chacun des participants s’efforçait de
préserver son rang tout en rendant les honneurs à l’autre, au risque de s’embarrasser
65mutuellement .
La veille, après avoir pris congé de ses hôtes, le grand-prince et sa suite étaient
partis le 30 mai 1664 à destination de Padoue sur le Bucentaure mis à disposition par le
Sénat pour remonter une partie de la Brenta. La suite du voyage s’accomplit par terre,
admirant les riches villas et palais des patriciens vénitiens le long du fleuve. À la
différence de la cité des doges qui avait subjugué les Toscans, Padoue, Vicenze et
Vérone n’eurent droit chacune qu’à un bref séjour, marqué par des réceptions données
par la noblesse locale et la visite d’églises ou de couvents décorés d’œuvres d’art.
Après quelques étapes dans des localités moins connues, les Florentins étaient arrivés
le 11 juin à Mantoue, où le grand-prince avait été logé dans le palais du marquis de
66Vescovato Pirro Maria Gonzaga (1646-1707) . Dans la soirée, le grand-prince avait
participé à un bal et à un repas donnés par les souverains de Mantoue Charles II de
Gonzague et son épouse Isabelle-Claire d’Autriche (1629-1685), puis le lendemain à la
Fête-Dieu, où le duc et d’autres membres de sa famille soutenaient le dais sous lequel
l’évêque (1646-1669) Mgr Masseo Vitali († 1669) portait l’ostensoir. La présence du
duc tout près de l’ostensoir participait de la recherche de sacralité pour la dynastie des
Gonzague dépourvue comme toutes les autres Maisons princières de la péninsule, de
l’onction du saint chrême. Les jours suivants, Côme avait visité la villa ducale de
67Marmirolo et le palais du Te édifié et décoré par Giulio Romano (1499-1546) entre
1524 et 1535.
De retour à Mantoue, le grand-prince avait assisté à l’ostension traditionnelle
du Précieux Sang du Christ dans la basilique Saint-André où s’étaient rassemblés la
cour et les chevaliers du Précieux Sang en somptueux habits de cérémonie. À cette
occasion avait été célébrée la réception d’un nouveau chevalier en présence du
Médicis. Celui-ci « avait été reçu [dans la basilique] par quelques gentilshommes du
duc qui le conduisirent sur une estrade près du maître-autel, près du dais de S. A. qu’il
salua en entrant, de même que la Sérénissime Duchesse avec le petit prince
63
La procuratie de Saint-Marc représentait la plus haute charge de la Sérénissime République après le dogat.
Les procurateurs de supra s’occupaient de l’administration de la basilique, sanctuaire du saint patron de
Venise.
64 Bien qu’aucune indication précise ne permette d’identifier ces princes allemands, il est très probable qu’il
s’agit de Jean-Frédéric (1625-1679) duc catholique de Brunswick-Lunebourg-Calenberg, qui séjourna
plusieurs fois à Venise et qui fut agrégé au Corps des Nobles en 1668, avec son épouse Bénédicte-Henriette
de Palatinat-Simmern (1652-1730).
65
Cf. Filippo PIZZICHI op. cit. pp.78-79.
66
Depuis 1593, les marquis de Vescovato appartenant à la branche cadette de la Maison de Gonzague avaient
été faits princes du Saint Empire par l’empereur Rodolphe II (1576-1612). Ils étaient par ailleurs Grands
d’Espagne.
67 Cf. Gian Maria ERBESATO, Il Palazzo Te di Giulio Romano, Florence, Scala, 1987.
3968[Charles-Ferdinand, 1652-1708] , dans une petite chapelle décorée en face, et
l’évêque sous un autre dais à côté. Il [Côme] arriva au chant du dernier psaume des
Vêpres et entendit le Magnificat. Après quoi l’évêque monta à l’autel sur lequel étaient
posés les deux vases du Précieux Sang. Il les encensa et au son des trompettes il en prit
un et le porta au milieu de l’église sous un baldaquin soutenu par le duc et les cinq
69marquis de la famille Gonzague , accompagnés par vingt-quatre torches, douze
portées par des pages de S. A. et douze par des frères de la Compagnie (…) Un carme
prononça un bref sermon moitié en latin pour les ultramontains, moitié en langue
vernaculaire pour le peuple (…) À la fin du sermon les trompettes résonnèrent.
L’évêque ayant donné la bénédiction au peuple avec les deux vases revint à l’autel
selon le même cérémonial. Il les donna à baiser au duc et aux autres seigneurs qui,
agenouillés, tenaient les bâtons du baldaquin. L’évêque les prit des mains de deux
prêtres et les déposa à nouveau sur l’autel. Les vases furent encensés et déposés dans
une très belle cassette d’ébène avec du cristal de roche et de l’argent. Tous reprirent
leur place et se préparèrent à partir dans cet ordre. La procession était ouverte par
quatre massiers en casaque de velours rouge, brodées d’or ; derrière suivaient les
douze pages de S. A., puis les chevaliers du Précieux Sang, le premier étant le novice
… marchant au milieu, fit quatre profondes révérences, la première vers l’autel, la
deuxième vers le duc, la troisième vers la duchesse, la quatrième vers le petit prince et
une vers l’évêque et une autre vers les chevaliers au nombre de dix-huit et chacun
d’eux à son tour fit de même. Le dernier fut le duc qui, avant de quitter le dais, salua le
prince [Côme de Médicis] qui entra dans la petite chapelle du maître-autel où lui fut
montrée la précieuse relique, qui est dans deux vases de cristal de roche, déposés dans
deux reliquaires en or, dans l’un desquels se trouve une petite boule du Très Saint
Sang coagulé, grosse comme un œuf de colombe ; dans le second reliquaire, un tout
petit morceau d’éponge avec laquelle il fut recueilli. L’adorant en premier, puis
l’observant, il ordonna à ses gens d’en faire de même et vers une heure après minuit il
70rentra au palais » .
Le lendemain, le dimanche 15 juin, les célébrations s’étaient poursuivies à
Mantoue avec la cavalcade des chevaliers du Précieux Sang et d’autres gentilshommes
dont le duc Charles II qui se rendaient à la basilique Saint-André pour terminer la
fonction liturgique. Dans la basilique, le grand-prince de Toscane occupait la même
estrade que la veille. Durant la messe, les différents corps de métiers urbains venaient
rendre hommage à leur souverain en lui remettant un tribut différent selon les métiers
(des cierges, du pain, des gants, une épée, des brides, …) que les grands officiers de la
cour (le maître de Chambre, le grand écuyer, le grand majordome) apportaient au duc
68
Cf. Daniela FRIGO, « Impero, diritto feudale e « ragion di Stato » : la fine del ducato di Mantova
(1701-1708) » dans Marcello VERGA (a cura di), Dilatar l’Impero in Italia. Asburgo e Italia nel primo
Settecento, Rome, Bulzoni, 1995, pp.55-84 ; idem, « Gli stati italiani, l’Impero e la guerra di Successione
spagnola » dans Matthias SCHNETTGER – Marcello VERGA (a cura di/hrsg. von), L’Impero e l’Italia nella
prima età moderna. Das Reich und Italien in der Frühen Neuzeit, Bologne, Società editrice il Mulino, Berlin,
Duncker & Humblot, 2006, pp.97-107 (3. Mantova e stati padani : l’Impero e la crisi dei principati italiani).
Il devait être le dernier duc de Mantoue à règner sous le nom de Charles III Ferdinand (1665-1708). Il sera
déchu de son duché par décret impérial du 20 mai 1701, confirmé par la Diète de Ratisbonne le 30 juin 1708,
sous l’accusation de félonie pour avoir servi Louis XIV comme général des armées françaises en Italie contre
les Impériaux pendant la guerre de Succession d’Espagne.
69
Giulio Cesare Gonzaga (1618-1676), Camillo Gonzaga (1649-1727), Carlo Giuseppe Gonzaga
(1664-1703), Francesco Gaetano Gonzaga (1675-1735), Pirro Maria Gonzaga (1646-1707).
70 Cf. Filippo PIZZICHI op. cit. pp.148-151.
40qui en redistribuaient certains à des chevaliers du Précieux Sang, notamment au plus
ancien le comte de Novellara (1618-1676), entré au service du grand-prince de Toscane
au début de son voyage. Le séjour mantouan de Côme avait pris fin le 18 juin, lorsque
sa suite s’était mise en route par différentes étapes (Guidizzolo, Brescia, Crema) à
destination de Milan où les Toscans devaient séjourner cinq jours.
Le Médicis était arrivé le 24 juin dans la soirée dans la capitale du duché de
71Milan , un territoire espagnol stratégique donnant accès à la péninsule italienne qui
était gouverné depuis 1662 par don Luis de Guzmán Ponce de León y Toledo
(1603-1668), comte de Villaverde. Celui-ci avait dépêché auprès de son hôte toscan le
capitaine de la garde espagnole le comte Fabio Visconti Borromeo († 1683) pour lui
présenter ses compliments. À son habitude, le grand-prince commença ses visites dans
les différents monastères de la ville pour en admirer les œuvres d’art et assister à la
célébration de la messe. Côme était salué à chacun de ses déplacements par ordre du
gouverneur, par des concerts de trompettes. La deuxième soirée à Milan se déroula
dans le palais du comte de Brebbia don Pirro Visconti Borromeo († 1676), père du
capitaine de la garde. Le grand salon de réception était illuminé de plus de quatre cents
bougies. Aux quatre angles avaient été installés des balcons pour les musiciens. Toute
la noblesse milanaise s’était pressée à cette réception présidée par le comte de
Villaverde. Des ballets dansés à l’espagnole par les seuls gentilshommes durèrent
jusqu’à trois heures et demie de la nuit. Les jours suivants, le grand-prince avait assisté
à une revue des troupes espagnoles qui s’étaient illustrées contre l’armée française, puis
il avait visité la Bibliothèque Ambrosienne aux riches collections d’ouvrages. Le
grand-prince devait y rencontrer l’archevêque de Milan Mgr Alfonso Litta (1608-1679)
et son clergé. Une joute à cheval (Corsa dell’Anello e del Saracino) entre
gentilshommes fut offerte en spectacle à Côme de Médicis dans le quartier de San
Dionigi.
Le dernier jour passé à Milan, le 28 juin, Côme s’était rendu à la cathédrale à
l’autel de Saint-Charles pour vénérer le corps de saint Charles Borromée (1538-1584)
placé dans une caisse d’argent avec des parois de cristal de roche, un don du roi
d’Espagne. À la sortie de la cathédrale, Côme de Médicis s’était rendu Via Pantano
chez Manfredo Settala (1600-1680), chanoine de la basilique San Nazaro, et
collectionneur systématique d’objets et d’instruments scientifiques et de milliers
d’ouvrages (dont six cents manuscrits) après la mort de son père en 1633. Le
grand-prince avait passé plus de deux heures à visiter cet extraordinaire cabinet de
curiosités. Le chanoine Settala avait entreposé ses collections tout d’abord chez lui
Piazza San Ulderico et dans les locaux de la basilique San Nazaro, puis dans quatre
pièces du palais familial de la Via Pantano.
Le départ de Côme, de Milan vers Florence, avait respecté le cérémonial
habituel avec la présence de nombreux gentilshommes qui étaient venus présenter leurs
71
Cf. Massimo Carlo GIANNINI, « Pensare e descrivere lo Stato di Milano nel Seicento » dans Lo Stato di
Milano nel XVII secolo. Memoriali e relazioni, a cura di Massimo Carlo GIANNINI e Gianvittorio
SIGNOROTTO, Rome, Ministero per i beni e le attività culturali, Direzione generale per gli archivi, 2006,
pp.LXV-LXXXII ; Gianvittorio SIGNOROTTO, Milano spagnola : guerra, istituzioni, uomini di governo,
1635-1660, Florence, Sansoni, 2001.
À l’extinction de la dynastie des Sforza qui le tenait en fief de l’empereur, Charles Quint avait investi en
1535 son fils Philippe II du duché de Milan.
41compliments au grand-prince. Sur le chemin du retour, Côme avait continué à satisfaire
aux mêmes obligations publiques et à visiter tous les lieux ornés d’œuvres d’art
célèbres. Le 3 juillet, il avait assisté à Parme dont les souverains Farnèse étaient depuis
toujours férus de spectacles et de musique, dans le théâtre du prestigieux Collège des
Nobles de Sainte-Catherine dirigé par les jésuites, à la représentation donnée en son
honneur de La Licasta (une reine de Sicile d’une très grande beauté, surnommée
Vénus), un drame lyrique (aujourd’hui perdu) sur un livret de Benedetto Ferrari
(v.1603-1681) mis en musique par Francesco Manelli (v.1595-1667), le maître de
chapelle du duc Ranuce II Farnèse (1646-1694). Ce dernier avec son frère Pierre
(1639-1677) futur cardinal et leur mère la duchesse Marguerite de Médicis
72(1612-1679) avaient assisté à la représentation sous un dais au milieu de l’avant-scène
en présence de la cour, tandis que Côme voyageant incognito siégeait à part sur une
estrade. Ce spectacle baroque comprenait dix-huit personnages et sept changements de
73décor avec trois ballets .
Parti le 5 juillet pour Reggio, Côme de Médicis y avait fait la connaissance de
74la comtesse Veronica Malaguzzi Valeri (1631-1690) . Cette femme savante, auteur
d’une thèse en latin (Conclusiones Theologicae) et d’un drame sur la vie de
sainte Geneviève (L’Innocente riconosciuta, 1660), était célèbre pour ses
connaissances pluridisciplinaires dans les domaines de la philosopie, de la théologie,
des langues anciennes (grec et latin). Elle s’était illustrée en 1662 à Reggio lors des
disputes publiques qu’elle avait soutenues victorieusement avec les meilleurs
professeurs de Reggio, Parme et Modène. Lors de la venue à Reggio du grand-prince,
en présence du cardinal Carlo Rossetti (1614-1681), la comtesse Malaguzzi Valeri
s’était livrée à nouveau avec brio au jeu intellectuel de la dispute publique. Le
lendemain, le grand-prince partit en milieu de journée pour Modène où il rendit visite à
la duchesse régnante Laura Martinozzi d’Este (1635-1687) et au jeune prince héritier
âgé de 5 ans. Sa visite au palais ducal fut pour lui l’occasion d’y admirer les tableaux
de Véronèse et d’Holbein le Jeune (1497-1543) qui ornaient les murs. À Sassuolo,
résidence estivale ducale éloignée de Modène, Côme avait été invité à un somptueux
banquet donné en son honneur par la duchesse régnante. Le grand-prince avait été servi
lors du banquet par le premier maître d’hôtel et le personnel de la Bouche de la
duchesse régnante.
De retour à Bologne pour un court séjour (du 8 au 9 juillet) où il logea comme
précédemment chez le marquis de Petriolo, le Médicis partit ensuite pour Florence avec
de courtes haltes (Scarica l’Asino, Cafaggiolo,) où certains gentilshommes du
palais Pitti comme les marquis de Castelnuovo, de Montieri, et Bernard Gascogne
(1614-1687) informateur de la Secrétairie d’État anglaise étaient venus l’accueillir. À
l’aube du 12 juillet, le grand-prince et toute sa suite avaient fait leur entrée à Florence
en direction de la basilique de la Santissima Annunziata pour y entendre la messe.
72 Elle était la fille du grand-duc de Toscane Côme II et de Marie-Madeleine d’Autriche (1589-1631). La
duchesse de Parme et de Plaisance était l’une des deux tantes encore en vie du grand-prince.
73
Cf. Filippo PIZZICHI op. cit. pp.221-222.
74
Veuve, elle devait se retirer le 15 mars 1674 dans le couvent de la Visitation de Modène où elle vécut les
seize dernières années de sa vie.
42Le premier Grand Tour
Le véritable premier Grand Tour d’Europe s’était déroulé d’octobre 1667 à
mai 1668 dans les territoires du Saint Empire romain germanique puis dans les
Provinces-Unies. L’heureux événement de la naissance, le 11 août 1667, de la première
fille du couple grand-princier s’était rapidement accompagné de problèmes de santé (un
gros abcès au sein et la variole) pour Marguerite-Louise d’Orléans. Celle-ci plongea
peu après dans une forme de dépression post-partum entraînant pleurs et cris à
l’encontre du grand-prince tenu pour responsable de son état de santé. Une nouvelle
séparation entre les jeunes époux s’imposait, passant par le départ en voyage de Côme.
S’il continuait à voyager incognito, sa suite de plus de soixante personnes signalait la
qualité princière du voyageur. Les fonctions de grand chambellan étaient tenues par le
comte de Novellara, un habitué de la première heure, tandis que celles de premier
gentilhomme de la Chambre étaient remplies par le chevalier Dante Catellini da
Castiglione. Le marquis de Laiatico Filippo Corsini (1647-1706), ami du grand-prince
et grand échanson, complétait avec le marquis Vieri Guadagni (1631-1708) et le bailli
Lorenzo Martelli (1636-1682), tous deux camériers, le personnel de cette petite cour
75itinérante. Le secrétaire le chanoine Apollonio Bassetti (1631-1699) , déjà membre du
premier voyage en Italie du nord, le chapelain Felice Monsacchi († 1706) et le docteur
76Giovanni Andrea Moneglia (1624-1700) , médecin personnel de la grande-duchesse
77Victoire, accompagnaient leur jeune maître .
Parti de Florence le 28 octobre 1667, le cortège s’était dirigé tout d’abord vers
Innsbruck, où régnait la tante du grand-prince Anne de Médicis (1616-1676)
archiduchesse d’Autriche antérieure et comtesse de Tyrol. Le grand-prince y avait été
accueilli avec magnificence. Puis les Florentins s’étaient dirigés vers les principautés
épiscopales d’Augsbourg et de Mayence. Dans cette dernière, le prince électeur
ecclésiastique de Mayence Mgr Johann Philipp von Schönborn (1605-1673) jouait un
rôle majeur dans le Saint Empire romain germanique, car il en était le second
78personnage institutionnel après l’empereur. Il jouait un rôle diplomatique très
important entre les cours de France et d’Autriche pour préserver la paix dans le Saint
Empire. Afin d’éviter la Souabe frappée par la peste, le grand-prince et sa suite avaient
remonté en bateau le Rhin pour atteindre en plusieurs étapes les Provinces-Unies alors
75 Après avoir été au service de 1654 à 1662 comme secrétaire du cardinal Jean-Charles de Médicis, le
chanoine Bassetti avait été affecté par Ferdinand II au service de son héritier en qualité de secrétaire,
conseiller et directeur de conscience.
76
Professeur de médecine à l’université de Pise, membre de l’Académie de la Crusca, il était également
auteur dramatique et librettiste, notamment deux livrets (L’Ercole in Tebe en juillet 1661 et La Tancia ovvero
il Podestà in Colognole en février 1657) pour Jacopo Melani (1623-1676), compositeur d’opéras de style
comique, qui devaient contribuer au succès de la comédie musicale en Italie.
77
Un intendant, un majordome, un fourrier, un pourvoyeur, plusieurs valets de chambre, un sommelier et son
aide, un maître d’hôtel et son second, des laquais, des cuisiniers, des cochers et des muletiers composaient le
personnel de service.
78 Sur le rôle de cet important personnage :
Cf. Franck LAFAGE, Les comtes Schönborn 1642-1756 tome I : Les fondateurs, Paris, L’Harmattan, 2008,
pp.23-191.
Il était également archichancelier d’Empire, fonction attachée à celle de prince électeur de Mayence. De plus,
il était prince évêque de Wurtzbourg duc de Franconie (1642-1673) et prince évêque de Worms (1663-1673).
43à l’apogée de leur richesse commerciale liée à leur puissance maritime (De Gouden
79Eeuw) .
À Amsterdam, le grand-prince avait logé sur le Keizersgracht, un canal
prestigieux, du 19 décembre 1667 au 7 janvier 1668, chez un compatriote Francesco
80Feroni (1614-1696) qui devait jouer un rôle important dans les premières décennies
du règne de Côme III comme ministre. Feroni était arrivé au milieu de la décennie
811640 à Amsterdam, en même temps que d’autres compatriotes toscans et génois
attirés par l’importance de cette plaque tournante en matière de commerce céréalier
européen à partir de laquelle les exportations de la Baltique partaient à destination de la
péninsule italienne. En peu de temps, Feroni était devenu un spécialiste des
transactions commerciales céréalières. Il avait diversifié ses activités en s’enrichissant
82encore plus dans la traite des Noirs de Guinée vers le Nouveau Monde .
Son prestige croissant sur la place d’Amsterdam était arrivé jusqu’à Florence
où Ferdinand II l’avait chargé de défendre officieusement devant les États-Généraux à
la Haye la neutralité de la Toscane et du port de Livourne, qui avait été violée lors de la
83première guerre anglo-néerlandaise (1652-1654) . D’officieux, son rôle de
84représentant du grand-duc était devenu officiel en 1666. Sa correspondance
diplomatique avec les secrétaires grand-ducaux à Florence sur la vie économique et
politique des Provinces-Unies et des territoires de l’Allemange septentrionale était
importante. Les destinataires de sa correspondance s’étaient d’ailleurs élargis à des
hauts fonctionnaires de l’entourage du grand-duc et aux membres de la famille
régnante (les cardinaux Jean-Charles et Léopold, le prince Mathias). Côme séjournait
donc non seulement chez le représentant officiel de la Toscane, mais surtout chez un
homme de confiance des Médicis.
79
Cf. Maarten PRAK, Gouden Eeuw. Het raadsel van de Republiek, Nimègue, Uitgeverij Sun, 2002; The
Dutch Republic in the Seventeenth Century: The Golden Age, Cambridge, Cambridge University Press, 2005.
80 Cf. Hans COOLS, « Francesco Feroni, intermediario in cereali, schiavi e opere d’arte », Ancône,
Quaderni storici, 122, Bd. 2, agosto 2006, n.2, pp.353-365 ; idem, « An Italian in the Metropolis : The
Amsterdam Career of Francesco Feroni (ca. 1640-1672) » dans Dries VANYSACKER, Pierre
DELSAERDT, Jean-Pierre DELVILLE and Hedwig SCHWALL (Edited by), The Quintessence of Lives.
Intellectual Biographies in the Low Countries presented to Jan Roegiers, Turnhout, Brepols Publishers &
Louvain-La-Neuve: Bibliothèque de la Revue d’Histoire Ecclésiastique, 2010, pp.227-247; Paola BENIGNI,
« Francesco Feroni, empolese, negoziante in Amsterdam », Incontri. Rivista di studi italo-nederlandesi, 1,
(1985-86) 3, pp.97-121 ; idem, « Francesco Feroni : da mercante di schiavi a burocrate nella Toscana di
Cosimo III. Alcune anticipazione » dans La Toscana nell’età di Cosimo III op. cit. pp.165-183.
81 Cf. Antonella BICCI, « Italiani ad Amsterdam nel Seicento », Rivista storica italiana, 102 (1990),
pp.898-934 ; idem, « Immigration and Acculturation : Italians in Amsterdam » dans Peter VAN KESSEL,
Elisja SCHULTE, Laurie NUSSDORFER, Henk VAN NIEROP, Rome-Amsterdam : Two Growing Cities in
Seventeenth Century Europe, Amsterdam, Amsterdam University Press, 1997, pp.248-259.
82
Cf. Johannes MENNE POSTMA, The Dutch in the Atlantic Slave Trade, 1600-1815, Cambridge,
ndCambridge University Press, 1992, 2 edition ; Hans COOLS op. cit. p.359.
« En 1665 Francesco Feroni était devenu un marchand-banquier qui, de facto, monopolisait le commerce
néerlandais des esclaves avec l’Amérique espagnole. »
83
La flotte hollandaise bloquant le port de Livourne où s’étaient réfugiés six navires de guerre anglais, les
avait détruits le 14 mars 1653 au large de la cité avant l’arrivée d’une flotte de secours anglaise.
84 Environ 2 000 lettres sont encore conservées dans les archives d’État de Florence.
44Dans sa visite d’Amsterdam, le grand-prince était accompagné par Francesco
85Feroni et Pieter Blaeu (1637-1706) , un imprimeur libraire parlant couramment italien,
ainsi que par le bourgmestre Lambert Reynst (1613-1679), membre du directoire de la
puissante Compagnie unie des Indes Orientales (De Vereenigde Oostindische
Compagnie). Reynst devait faire visiter au grand-prince le théâtre rénové de Van
Campen sur le Keizersgracht. Après avoir visité les bâtiments de l’Amirauté chargée
d’équiper la flotte de guerre néerlandaise et ceux de la Compagnie des Indes
Orientales, deux pièces maîtresses de cet Âge d’Or des Provinces-Unies, Côme s’était
rendu auprès du plus important marchand d’art de la ville Gerrit van Uylenburgh
(v.1625-1679) qui possédait de nombreux tableaux italiens et des antiquités de la
collection de Gerrit Reynst (1599-1658), un riche marchand collectionneur. Parmi les
nombreux peintres qu’il avait rencontrés à Amsterdam, se trouvait Rembrandt
(1606-1669) qui promit de livrer un autoportrait au Médicis.
Après Amsterdam, Côme et sa suite avaient visité Harlem, Leyde et La Haye,
capitale des Provinces-Unies où il avait eu l’occasion de rencontrer le jeune prince
d’Orange Guillaume III (1650-1702). Ce dernier venait d’être écarté du pouvoir depuis
86l’abolition du stathoudérat par l’Édit perpétuel du 5 août 1667 voté par les États de
Hollande, centre de l’anti-orangisme. Parmi les connaissances que le Grand Tour lui
donnait l’occasion de recueillir, le grand-prince privilégiait celles liées à l’art,
notamment aux portraits de femmes de l’aristocratie locale remarquables par leur
beauté qu’il avait eu l’occasion de rencontrer et auxquelles il avait demandé
l’autorisation d’être représentées pour figurer dans les collections palatiales florentines
87par l’intermédiaire de son mandataire Nicolaas Heinsius (1620-1681) . Celui-ci était
un latiniste érudit qui avait sillonné l’Europe jusqu’à Moscou (1669), et dont la
88bibliothèque privée était l’une des plus riches d’Europe . Francesco Feroni était chargé
de payer le portraitiste choisi par Heinsius, le célèbre Jan de Baen (1633-1702) dont
l’atelier se trouvait à La Haye. Afin de compléter la collection de Côme de Médicis,
Heinsius avait pris la liberté de lui offrir le portrait de la comtesse Sophie Amélie de
Nassau-Siegen (1650-1688) peint par Pieter Nason (1612-v.1688). La sélection par le
grand prince pour leur beauté des femmes hollandaises avait suscité l’envie de celles de
Bruxelles. Côme les avait rassurées en leur promettant d’être à leur tour l’objet de
85
Cf. Alfonso MIRTO, Henk Th. Van VEEN, Pieter Blaeu : Lettere ai Fiorentini Antonio Magliabechi,
Leopoldo e Cosimo III de’ Medici e altri, 1600-1705, Florence, Istituto Universitario Olandese di Storia
dell’Arte, Amsterdam & Maarssen, Apa-Holland University Press, 1993.
Il était le fils du célèbre éditeur et cartographe Joan Blaeu (1596-1673). Pieter Blaeu avait sillonné l’Europe
entre 1660 et 1662 au titre de sa formation d’imprimeur libraire et visité successivement Florence, Vienne,
Francfort, Paris, Lyon, Genève et Bâle qui constituaient de grands centres éditoriaux renommés. Il s’était
établi en 1662 à Amsterdam pour diriger la librairie de son père (De Vergulde Sonnewyser) située sur Het
Water (l’actuelle artère Damrak).
86 Cet édit qui déclarait que le capitaine-général ou l'amiral-général des Provinces-Unies ne pouvait pas
devenir stathouder de n'importe quelle province, avait été voté sous l’influence du grand-pensionnaire des
États de Hollande Johan de Witt (1625-1670), du régent d’Amsterdam Andries de Graeff (1611-1678), de
Gaspar Fagel (1634-1688) représentant de Haarlem aux États de Hollande et de Gillis Valckenier
(1623-1680), bourgmestre d’Amsterdam. Trois autres provinces des Provinces-Unies (Utrecht, la Gueldre,
Overijssel) l’avaient aboli à leur tour en mars 1670.
87 Cf. Michael WENZEL, Heldinnengalerie – Schönheitengalerie. Studien zur Genese und Funktion
weiblicher Bildnisgalerien 1470-1715, Heidelberg, Inaugural-Dissertation zur Erlangung der Doktorwürde
der Philosophischen-historischen Fakultät der Ruprecht-Karls-Universität Heidelberg, 2001, pp.370-372
(4.5.1. Cosimo III. de’ Medici : Die neue Kultur des universalen Sammelns, pp.370-373).
88 À sa mort il laissa quelque 13 000 ouvrages.
45portraits lors de son prochain séjour aux Pays-Bas et, en dédommagement de leur
présente infortune, il leur avait offert à chacune un bichon.
De la résidence des États-Généraux, les Florentins s’étaient rendus par eau à
Delft puis à Rotterdam, où les édiles avaient mis à leur disposition le 18 décembre
1667 le yacht de l’Amirauté armé de six canons de bronze, pour atteindre Dordrecht.
Descendant l’Escaut, le cortège était arrivé très tôt le 23 décembre à Anvers dans les
Pays-Bas espagnols, accueilli par une importante population. Anvers première ville
catholique était particulièrement appréciée par les Florentins pour son architecture et sa
qualité de vie. Les autorités s’étaient empressées autour du prince pour lui faciliter son
bref séjour et un gentilhomme espagnol lui avait servi de guide dans son carrosse. Les
principales églises étaient admirées pour leur décoration, particulièrement celle de
Saint-Ignace-de-Loyola construite entre 1615 et 1621 par deux architectes jésuites et
89desservie par les membres de cette Compagnie . Elle avait été décorée de tableaux par
Rubens (1577-1640) et son principal assistant Antoine van Dyck (1599-1641). Le
grand-prince avait de même visité en coup de vent une autre institution anversoise, le
musée Plantin-Moretus doté d’une très riche collection d’ouvrages (environ 25 000) et
d’archives inestimables.
La dernière étape dans les Pays-Bas espagnols se situait à Bruxelles. Le
gouverneur des Pays-Bas espagnols (1664-1668) le marquis de Castel-Rodrigo
(1610-1675) don Francisco de Moura Cortereal qui accueillait avec magnificence
Côme de Médicis, venait d’affronter peu auparavant les troupes françaises engagées
dans la campagne de Flandre qui s’était achevée le 13 septembre 1667. Malgré
l’incognito, Côme de Médicis avait été reçu comme le fils d’un souverain avec
l’apparat dû à son rang.
89
Cf. Rutger TIJS, Architecture Renaissance et Baroque en Belgique, Bruxelles, Éditions Racine, 1999,
pp. 147-148.
46Le second Grand Tour
Le second Grand Tour accompli entre septembre 1668 et octobre 1669, le plus
long et le plus complet, devait conduire le grand-prince pendant un semestre dans la
péninsule ibérique, puis en Angleterre et dans les Provinces-Unies et, pour finir, en
90France qu’il visita pour la seule fois. Le détail de cette longue pérégrination et des
impressions recueillies est connu grâce aux chroniques officielles et aux journaux
personnels des membres de la suite de Côme, notamment Lorenzo Magalotti
(1637-1712) et Filippo Corsini (1647-1706), diplomates de leur état, ou encore
Giovanni Battista Gornia (1633-1684), le médecin personnel du grand-prince dont le
journal était libre de tout préjugé ainsi que de toute interférence diplomatique ou
courtisane, et l’abbé Filippo Marchetti, maître de maison, dont la relation du voyage
91brillait par sa brièveté .
Le 18 septembre 1668, Côme de Médicis avait quitté Florence avec une suite
92réduite à destination du port de Livourne où il avait embarqué le jour même pour
Barcelone. Il y avait séjourné du 29 septembre au 5 octobre retenu par le vice-roi et
93capitaine-général de la Catalogne (1667-1669) le duc d’Osuna (1625-1694) et les
autorités locales. Puis le grand-prince avait fait une halte d’un mois à Madrid du 24
octobre jusqu’au 25 novembre. Charles II alors mineur (1661-1700) et son mentor
l’inquisiteur général le jésuite Juan Everardo Nithard (1607-1681), membre de la Junte
de Régence, l’avaient reçu en audience privée à l’Alcazar royal. Le séjour dans la
90 Cf. Christina MARCHISIO, « Il principe assaggiatore. Cosimo de’ Medici in Spagna e Portogallo
(1668-1669) », Turin, Giornale Storico della Letteratura Italiana, vol. CLXXXIV, anno CLXXXIV, fasc.
607, 2007, pp.369-372.
Cette historienne a recensé les nombreux témoignages écrits de ce second Grand Tour. La Relazione Ufficiale
non datée est contenue dans deux manuscrits : le premier richement illustré par Pier Maria Baldi se trouve à
la Biblioteca Medicea Laurenziana (Mediceo Palatino, 123 I II), et le second sans illustration est conservé à
la Biblioteca nazionale centrale (Fondo Nazionale, II III 429, 430, 431). Le journal de voyage du comte
Lorenzo Magalotti se trouve à la Biblioteca nazionale centrale (Conventi Soppresi G. IX 1863). Celui du
marquis Filippo Corsini est disponible en trois copies connues. Deux sont conservées dans l’Archivio di
Stato di Firenze (Mediceo del Principato 6387, Miscellanea medicea, 838, et, Carte Strozziane, Prima Serie,
LVII). Le troisième exemplaire se trouve à la Biblioteca Corsini. L’Archivio di Stato di Firenze conserve de
même le journal de Giovan Battista Gornia (Mediceo del Principato 6389 ; Miscellanea medicea, 839). Deux
autres copies de ce journal sont déposées à la Biblioteca Marucelliana de Florence (C. 49) et à la British
Library (Add. 16504). Enfin le journal de l’abbé Filippo Marchetti est conservé en trois copies à l’Archivio di
Stato di Firenze (Mediceo del Principato 6381, ins. 5 ; Mediceo del Principato 6388).
91 En sa qualité de maître de maison, il s’était plus appliqué à tenir le registre des dépenses du voyage du
grand-prince (Archivio di Stato di Firenze, Acquisti e Doni, 82, ins. 2).
92
Par mesure d’économie, la suite princière était réduite mais suffisante pour signaler le train d’un prince
voyageant incognito. Le marquis Filippo Corsini avait relaté dans son journal personnel qu’au départ elle se
composait de vingt-sept personnes pour atteindre trente-neuf personnes en cours de voyage (Archivio di Stato
di Firenze, Mediceo del Principato, 6387). Côme voyageait avec un majordome le chevalier Dante Catellini
da Castiglione. Quatre gentilshommes de la Chambre formaient l’entourage immédiat : le comte Lorenzo
Magalotti (1637-1712) voyageur impénitent, le marquis Filippo Corsini (1647-1706) maître d’hôtel et chargé
de la rédaction du journal de voyage, le marquis Vieri Guadagni (1631-1708), camérier ayant déjà pris part
au premier Tour, et le jeune Romain Paolo Falconieri (1638-1704) artiste amateur, l’un des fils du marquis
Pietro Falconieri (1574-1653). Le maître de maison était l’abbé Filippo Marchetti. Parmi les quatre aides de
la Chambre figurait Pier Maria Baldi (1648-1686) chargé de faire des croquis des villes et bourgades pour
l’album de souvenirs. Les soins du corps avaient été confiés au docteur Giovanni Battista Gornia
(1633-1684) et ceux de l’âme au confesseur et chapelain don Felice Monsacchi. Puis venaient les
domestiques, les muletiers, l’interprète et d’autres personnels.
93 Don Gaspar Téllez Girón y Pacheco Gómez de Sandoval Enríquez de Ribera.
47capitale espagnole avait été mis à profit par le grand-prince pour entrer en relation avec
94le médecin particulier du cardinal Luigi Guglielmo Moncada Aragón y de la Cerda
95(1614-1672) , très important personnage de la Régence et célèbre pour sa
connaissance pointue des senteurs. Magalotti l’avait surnommé «le grand génie
96tutélaire des odeurs » dans ses Lettere odorose . L’objet de cette rencontre du Médicis
avec un familier du cardinal n’était pas d’ordre diplomatique, mais concernait les
97recettes du chocolat , boisson très prisée par l’aristocratie européenne, dont la cour
d’Espagne avait eu la primeur dès le début du XVIe siècle avec ses possessions
98ultramarines de la Nouvelle Espagne . Côme de Médicis avait vanté auprès du
99médecin du cardinal son fameux chocolat au jasmin , certain de piquer la curiosité
olfactive de ce prince de l’Église. Ce dernier avait demandé à goûter ce chocolat au
100parfum inédit et la recette jalousement gardée par le premier médecin et surintendant
101 102de la Fonderie Francesco Redi, dans le coffre-fort de la pharmacie du palais Pitti .
En échange, Côme avait reçu un manuscrit auquel il tenait, sur les recettes de chocolat.
À son départ de Madrid, le jeune Charles II et la reine régente lui avaient fait apporter
94 Ce médecin avait été auparavant à Mexico celui de don Juan de Leyva de la Cerda (1604-1678), comte de
Baños et marquis de Leyva, vice-roi de la Nouvelle-Espagne (septembre 1660 – juin 1664).
95
Ce Palermitain à l’impressionnante titulature (prince de Paternò, duc de Montalto, duc de Bivona, comte de
Caltanissetta, de Collesano, d’Adernò, de Sclafani, de Caltabellota et Centorbì, baron de Melilli, de Motta S.
Anastasia, de Belice, de San Bartolomeo et de Malpasso ; trois fois Grand d’Espagne) avait commencé sa
carrière comme président et capitaine-général par intérim du royaume de Sicile (1635-1639). Après avoir été
nommé à deux reprises vice-roi de Sardaigne, puis de Valence, le duc de Montalto était entré au service du
roi Charles II comme gentilhomme de la Chambre et premier majordome de la reine en 1663. Sous la
Régence, il avait été nommé membre la Junte de gouvernement ainsi que du Conseil d’État. L’année suivante
(1664), ce veuf pour la seconde fois était créé cardinal.
96 Enrico FALQUI (a cura di), Lettere odorose (1695-1703) di Lorenzo Magalotti, Milan, Valentino
Bompiani, 1943, p.29.
97
Le premier traité sur le chocolat et ses vertus médicinales (Curioso tratado de la naturaleza y calidad del
chocolate) avait été publié en 1631 par le médecin andalou Antonio Colmenero de Ledesma (actif 1621-actif
1678). Selon l’auteur fervent amateur de chocolat, le cacao permettait de conserver une bonne santé et rendait
ses consommateurs corpulents, beaux et aimables.
98 Le chocolat était si populaire parmi les femmes de la noblesse espagnole qu’elles avaient pris l’habitude
d’en boire lors des offices religieux de sorte qu’en 1681 le nonce apostolique à Madrid Mgr Savo Millini
(1644-1701) avait pris une circulaire interdisant la consommation du chocolat pendant les homélies. Par
ailleurs, le chocolat avait été intégré dans les rituels de sociabilité nobiliaire au travers de « el agasajo »,
lorsque les dames de la cour offraient à leurs visiteuses une dose de cacao avec différentes douceurs (gâteaux,
pains sucrés, …) et d’une cruche de neige.
99
Côme de Médicis nourrissait une véritable passion pour les variétés de jasmin, plus particulièrement celui
de Goa au parfum inégalé, rebaptisé « jasmin du Grand-Duc ». Il le faisait cultiver en grand secret dans la
serre (stufa dei mugherini) des jardins de sa villa de Castello. Cette passion le poussait à en interdire la
commercialisation, la greffe ou le don.
100 La recette qui s’apparentait à un secret d’État, consistait en dix livres de cacao mélangé pendant douze
jours à des fleurs fraiches de jasmin changées quotidiennement, en huit livres de sucre, six onces de cannelle,
trois de vanille et un soupçon d’ambre gris.
101
Jean-Baptiste LABAT, Voyages en Italie. Extraits de l’édition de 1730, Saint Pierre de Salerne, Gérard
Monfort Éditeur, 2005, p.91.
« On appelle Fonderie un bâtiment spacieux et magnifique, avec de très belles galeries, où sont les
laboratoires les plus beaux du monde, dans lesquels les grands-ducs font travailler les plus excellents
artistes qu’ils ont pu attirer à leur service de toutes sortes de pays. Ils y travaillent en chimie et font des
huiles et des baumes précieux, des contrepoisons assurés, des poudres, en un mot tout ce qu’on s’imagine
pouvoir conserver la santé, ou la rétablir quand elle est altérée. Il sort de cet endroit une infinité de drogues
les plus parfaites, dont le Prince fait des présents à ceux qu’il veut honorer et qu’il donne librement à ceux
qui lui en font la demande. »
102
Le secret de la recette du chocolat au jasmin était toutefois connu de la noblesse de Lucques grâce au
savant et médecin Antonio Vallisneri (1661-1730), collaborateur et ami de Redi. Le secret finit par être
dévoilé à la mort de Redi en 1697.
48par leur maître de la Garde-Robe deux grandes caisses richement décorées. L’une
contenait du chocolat venu des Indes et du chocolat fabriqué à Madrid. La seconde
caisse renfermait le service en argent nécessaire à la préparation de cette boisson. Le
séjour espagnol s’était poursuivi dans le sud du royaume.
Dans la soirée du 8 décembre, le grand-prince était arrivé à Cordoue où il resta
jusqu’au 14 décembre. Un accueil solennel lui avait été réservé par l’aristocratie locale
venue dans ses carrosses, en présence d’une foule nombreuse. Comme à son habitude,
le grand-prince avait décliné l’hospitalité offerte par les autorités (le corregidor et les
sénateurs) pour préférer le séjour dans un couvent. La visite des principales églises,
notamment la cathédrale bâtie dans l’ancienne grande mosquée, et des principaux
monuments urbains avait constitué l’ordinaire du séjour des Florentins. Différents
exercices équestres étaient venus les distraire. Pour sa part, le docteur Gornia en quête
de fréquentations intellectuelles avait rendu visite à un confrère qui lui avait ouvert sa
bibliothèque et offert des livres, ainsi qu’à un numismate collectionneur de manuscrits
103du philologue et historien Bernardo de Alderete (1565-1645) .
Sur le versant sud de la sierra de Cordoue, le grand-prince et sa suite avaient
séjourné dans la soirée du 11 décembre dans l’imposant monastère de
Saint-Jérôme de Valparaiso environné de citronniers, d’orangers et de parterres de
jasmins et de violettes. Lors de cette visite, Gornia s’était fait remettre par le moine
herboriste de Saint-Jérôme la recette d’une potion très forte à base d’alcool et d’autres
ingrédients pour le traitement de maladies liées au système nerveux, aux migraines et à
la digestion. Le lendemain, 12 décembre, une corrida à cheval (el rejoneo) avait été
donnée en l’honneur du grand-prince devant trente mille personnes. Quatorze taureaux
avaient affronté des chiens et des cavaliers de la noblesse armés d’un petit javelot à
pointe de fer (el rejón). Ces derniers virevoltaient autour des bêtes pour planter
plusieurs lances courtes tenues à bout de bras, destinées à les tuer progressivement en
offrant un spectacle où la ruse et l’adresse l’emportaient sur la force animale, tandis
que les chiens dressés au combat étaient chargés de fixer les taureaux blessés au sol
pour qu’ils y soient achevés d’un coup d’épée dans la nuque. Un autre spectacle
inconnu des Florentins mais très célèbre dans l’Espagne du XVIIe siècle leur avait été
offert. Il s’agissait des jeux de javelines (el juego de cañas) entre deux groupes de
douze cavaliers nobles richement parés, armés de targes et de lances sans pointe pour
s’affronter à tour de rôle. À l’issue du spectacle, le corregidor avait offert une collation
au Médicis. Ces deux fêtes prévues à l’origine pour la béatification de la terciaire
dominicaine Rose de Lima (1586-1617) célébrée le 5 avril 1668 à Rome, avaient
coïncidé par ordre exprès de la régente Marie-Anne d’Autriche (1635-1696) avec le
séjour à Cordoue du Médicis.
Le 14 décembre 1668, Côme et sa suite avaient repris la route vers Grenade
(17 – 19 décembre) et Séville (27 décembre – 2 janvier 1669), puis vers Talavera la
Real jusqu’à la frontière du Portugal. Le voyage de Côme de Médicis dans la péninsule
ibérique avait aussi rimé avec les plaisirs de la table. Christina Marchisio dans son
104article Il principe assaggiotore a pu parler de « géographie gourmande » en raison
103
Cet érudit espagnol, chanoine de la cathédrale de Cordoue, connaisseur des langues de l’Antiquité, était
célèbre pour avoir rédigé un ouvrage sur les origines de la langue espagnole intitulé Del origen y principio de
la lengua castellana o romance que hoy se usa en España (1606).
104 Christina MARCHISIO op. cit. p.374.
49de l’appétit pantagruélique du grand-prince à l’origine de son précoce embonpoint. Le
grand-prince avait ainsi savouré notamment les poires bergamotes, les prunes rouges de
Daroca, les melons d’hiver parfumés de Tolède, les agrumes de Cordoue et Séville, les
confitures exquises de Grenade. Les vins d’Andalousie avaient eu aussi les honneurs du
palais du Médicis. Il avait visité les caves de la chartreuse de Grenade où le vin
vieillissait non pas dans des tonneaux en bois mais dans d’immenses jarres de terre
cuite. En contrepartie des aumônes royales que laissait le grand-prince pour son
hébergement et celui de sa suite, les moines le remerciaient par des paniers de fruits,
des bouteilles de vin et d’huile ainsi que par des confitures.
Le séjour de cinquante et un jours de Côme de Médicis au Portugal faisait
fonction de mission d’observation sur les conditions qui avaient permis à ce royaume
de battre militairement son puissant voisin espagnol. Pour cela, le grand-prince s’était
fait accompagner jusqu’à la cité d’Estremoz par le vieux général portugais
Dinis de Melo e Castro (1624-1709), comte das Galveias, l’un des principaux artisans
de la victoire des troupes portugaises sur les Espagnols à Montes Claros, le 17 juin
1665. Les journaux des principaux gentilshommes de la suite témoignaient aussi, avec
plus ou moins de précision, de l’intérêt porté au système défensif portugais. L’intérêt
des Florentins s’étendait aussi à la géographie, au système éducatif (l’Université de
Coïmbre, le Collège jésuite d’Évora, le Collège de San Antònio et la Misericòrdia)
ainsi qu’aux nombreuses productions agricoles (oranges, citrons, olives, …). Malgré
quelques vestiges encore présents des combats passés entre Espagnols et Portugais, le
pays leur était apparu comme prospère et bien organisé, tourné vers le commerce
105maritime international. Chaque ville ou site traversé donnait lieu à une description
historique et à un lien avec la situation présente. L’intérêt des visiteurs s’était aussi
porté sur les nombreux signes d’implantation du catholicisme (les églises et les
monastères). Le grand-prince de Toscane séjournait de préférence dans les institutions
106religieuses où il pouvait à loisir s’entretenir avec les ecclésiastiques les plus connus
et faire ses dévotions. Parmi tous les monastères prestigieux visités (Belém, São Bento,
…), les Florentins s’étaient particulièrement intéressés au Mosteiro de São Dinis e Sã
Bernardo de Odivelas fondé entre 1295 et 1305 pour des cisterciennes et occupé par
des moniales issues de la noblesse. Celles-ci jouissaient d’une grande liberté proche de
la vie mondaine, porteuses de riches vêtements, de bijoux et de gants délicats. Sa
fréquentation du clergé n’était pas exclusive. Il s’était aussi entretenu longuement avec
des hommes de science au service de la monarchie portugaise, comme Luís Serrão
107Pimentel (1613-1679) , premier ingénieur du roi et auteur d’une Methodo Lusitanico
de Desenhar as Fortificações das Praças Regulares e Irregulares (1680) dont le
dédicataire sera Côme III devenu grand-duc. À Lisbonne, le médecin personnel Giovan
Battista Gornia avait acquis une certaine célébrité en guérissant le nouvel ambassadeur
d’Espagne (1668-1670) le baron Charles de Watteville (1605-1670). Cette guérison
avait valu à Gornia d’être nommé chevalier dans l’Ordre du Christ par le roi de
Portugal, son grand-maître. Après Lisbonne, Côme et sa suite étaient remontés vers le
105
Lisbonne (20 janvier – 17 février), Coïmbre (23 février), Porto (26 février).
106 Il s’était entretenu notamment avec le célèbre jésuite Antonio Vieira (1608-1697), missionnaire au Brésil
et l’un des plus grands orateurs sacrés du XVIIe siècle à l’instar d’un Bossuet.
107
Cf. Nuno Alexandre MARTINS FERREIRA, Luís Serrão Pimentel (1613-1679) : Cosmógrafo Mor e
Engenheiro Mor de Portugal, Lisbonne, Universidade de Lisboa, Faculdade de Letras, departamento de
História, Mestrado em História dos descobrimentos e da Expansão, 2009, pp.93-96 (3.3.3 – A passagem de
Cosme III de Médici por Portugal).
50centre du Portugal pour atteindre la vieille cité universitaire de Coïmbre sur le fleuve
erMondego, le 23 février, puis Porto le 26 février avant de parvenir le 1 mars 1669, à
Caminha, une ville fortifiée au confluent du Coura et du Minho.
Le séjour du 3 au 5 mars à Saint-Jacques-de-Compostelle du grand-prince et
de sa suite ne constituait pas un véritable pèlerinage pour vénérer les reliques du saint
espagnol comme cela ressort des témoignages écrits des journaux de Magalotti ou du
marquis Corsini qui faisaient mention d’un esprit quelque peu critique envers les
dévotions populaires proches de la superstition autour du tombeau de saint Jacques.
Puis les Toscans avaient repris leur progression en bateau à destination de la Corogne
en Galice pour embarquer vers l’Irlande et l’Angleterre. Avant de quitter le sol
espagnol, l’archevêque de Saint-Jacques-de-Compostelle (1668) Mgr Ambrosio de
Guzmán y Spinola (1632-1684), connaissant le goût de Côme de Médicis pour les
plaisirs de la table, lui avait dépêché le 8 mars 1669, à la Corogne, un gentilhomme
chargé de provisions pour la traversée, dont la description est contenue dans le journal
du marquis Corsini :
«Dans la soirée vint un gentilhomme de l’archevêque de
Saint-Jacques-de-Compostelle avec une lettre destinée à S. A. et avec un cadeau
volumineux, le tout rangé dans des caisses et des barils, et tout à fait approprié à
l’embarquement qui devait se faire dans ce port. Le cadeau consistait en quatre caisses
de jambons, avec dans chacune douze d’entre eux, divers barils de soles et d’autres
poissons marinés, vingt seaux d’huîtres, et d’autres de confitures ou de fruits au sirop,
108et des boîtes de « gieli », et de cotignac … » .
Une tempête imprévue avait contraint la frégate anglaise à accoster à Kinsale,
village portuaire dans le sud de l’Irlande, puis dans l’archipel des Sorlingues. Dans la
matinée du 22 mars 1669, Côme et sa suite étaient arrivés à Plymouth où ils avaient été
accueillis par les autorités avant d’atteindre Londres le 5 avril. Lorenzo Magalotti
109 erdurablement malade à compter du 26 avril avait dû laisser la plume à partir du 1
juin au marquis Filippo Corsini pour continuer la chronique officielle du voyage.
L’Angleterre était pour Côme de Médicis un sujet de grand intérêt qui ne se
démentit jamais tout au long de son règne. S’il est difficile d’affirmer qu’il pratiquait
l’anglais, il s’y intéressait toutefois suffisamment pour commander des livres de
grammaire et de prononciation. Durant son règne, il fut le seul souverain européen à
accepter que les Anglais correspondent avec lui dans leur langue et entretint pour ce
110faire un secrétaire à la langue anglaise . Outre le résident toscan à Londres Giovanni
Salvetti Antelminelli (1636-1716), représentant officiel mais sans envergure, se
108 Christina MARCHISIO op. cit. p.377.
Le grand-prince de Toscane munificent avait offert en remerciements au gentilhomme une médaille d’or avec
son portrait attachée à un bijou avec des diamants et des émeraudes, et une grosse somme d’argent aux
serviteurs de la suite du gentilhomme.
109
Atteint d’une fièvre quarte tenace, Lorenzo Magalotti avait dû s’aliter. Sir Robert Boyle (1627-1691),
membre de la Royal Society avec lequel le comte s’était lié d’une étroite amitié, l’avait visité
quotidiennement deux à trois heures. Magalotti toujours affaibli devra rester à Paris, alors que Côme et sa
suite reviendront à Florence.
110
Cf. Anna Maria CRINÒ, Il Popish Plot nelle relazioni inedite dei residenti granducalli alla corte di
Londra (1678-1681). Fonti della storia d’Inghilterra nell’Archivio di Stato di Firenze, Rome, Edizioni di
Storia e di Litteratura, 1954, p.16.
51111trouvait Francesco Terriesi (1635-1715) homme protéiforme qui avait ses entrées
dans la haute société londonienne. Arrivé au printemps 1668 dans la capitale anglaise à
la demande de Ferdinand II pour ouvrir une maison de commerce des soieries toscanes
et permettre aux marchands florentins résidant dans la capitale d’y commercialiser
leurs productions sans payer des taxes prohibitives, Terriesi était devenu au fil du
temps un point de référence solide d’abord pour les Italiens venant à Londres, puis pour
la cour florentine qui, en mars 1674, dans le cadre d’une violente campagne
112anticatholique après le vote du Test Act du 7 mars 1673 , en fit le consul de la nation
florentine. Côme devenu grand-duc devait se tourner vers Terriesi comme
intermédiaire à la fois politique et culturel pour entretenir des liens étroits avec des
intellectuels, des érudits et des artistes (Henry Neville, Samuel Morland, William
Temple, Samuel Cooper, Richard Gibson).
Après une audience accordée par Charles II (1660-1685) en présence de la
famille royale, le grand-prince dont la présence suscitait la curiosité de la population et
d’observateurs attentifs comme Samuel Pepys (1633-1703), se mit en devoir de visiter,
à leur invitation, les grandes institutions qui faisaient la réputation de cette nation,
comme la Royal Society fondée en 1660 pour la promotion des sciences, ainsi que les
universités de Cambridge et d’Oxford. Dans ces deux prestigieuses communautés
universitaires, le grand-prince avait reçu un accueil chaleureux tirant bénéfice de la
protection accordée par son père Ferdinand II à Galilée contre l’Inquisition romaine.
Au cours de ces rencontres, Côme avait fait la connaissance non seulement des
principales personnalités politiques du moment mais aussi des membres de la
communauté scientifique tels que Robert Hooke (1635-1703) l’inventeur de la loi
homonyme ainsi que du microscope composé, Henry Oldenburg (v.1618-1677) premier
secrétaire de la Royal Society, Isaac Newton (1643-1727) fondateur de la mécanique
classique et du calcul infinitésimal, Robert Boyle (1627-1691), physicien et fondateur
de la chimie moderne.
Le séjour en Angleterre avait été l’occasion pour les visiteurs florentins de
113s’intéresser à la vie religieuse en dehors de l’Église anglicane . L’accent avait été mis
dans les journaux personnels de Magalotti, Corsini et Gornia sur une floraison de sectes
protestantes dont l’acmé remontait aux années de guerre civile et de l’Interrègne
(1649-1660), désormais en perte de vitesse sous la Restauration. La Relazione ufficiale
114du voyage achevée vers 1689 devait accorder dans son long chapitre sur « l’état de
la religion » en Angleterre une importance marquée à ce multiconfessionalisme
(malgré l’anticatholicisme dominant) étranger au catholicisme dominant en Toscane,
111
Cf. Stefano VILLANI, « Note su Francesco Terriesi (1635-1715) mercante, diplomatico e funzionario
mediceo tra Londra e Livorno », Livourne, Nuovi Studi Livornesi X (2002-2003), pp.59-80.
112 Ce Test Act imposait comme loi pénale discriminatoire à toute personne occupant un emploi public, civil
ou militaire, de prêter les serments d'allégeance et de suprématie de l'Église d'Angleterre, de signer une
déclaration rejetant la thèse de la transsubstantiation ainsi que de recevoir les sacrements dans les trois mois
suivant l'accès à l'emploi. Le texte fut étendu en 1678 à la noblesse.
113
En compagnie de sir Henry Neville (1620-1694), un auteur anglais qui était en relations avec la cour de
Toscane, le grand-prince Côme avait assisté le 2 mai 1669 à Londres à une assemblée de quakers.
114 Stefano VILLANI, « La religione degli inglesi e il viaggio del principe. Note sulla Relazione Ufficiale del
viaggio di Cosimo de’ Medici in Inghilterra (1669) », Florence, Studi secenteschi Vol. XLV – 2004, p.188
« Nous ne savons pas précisément quand la Relazione ufficiale a été achevée, même si toute une série
d’éléments mis en lumière en son temps par [Anna Maria] Crinò font penser que sa dernière version a été
faite vers 1689, par conséquent une vingtaine d’années après le voyage. »
52en se basant pour l’essentiel sur un ouvrage polémique en latin (Propugnaculum
Catholicae Veritatis, Libris X), publié à Prague en 1669, par le frère mineur récollet
irlandais Anthony Bruodin (1625-v.1680), professeur de théologie dans un couvent
irlandais de Prague. Dans cet ouvrage apologétique en faveur de la vraie foi, le
franciscain irlandais soulignait l’hétérodoxie extravagante du protestantisme anglais et
ses nombreuses ramifications dans les groupes non-conformistes. Cette situation était,
selon lui, la conséquence inévitable du rejet de la Tradition et de la médiation de
l’Église catholique dans l’interprétation des Saintes Écritures. Le chapitre dédié à la
religion dans la Relazione ufficiale ne correspondait plus à la réalité confessionnelle de
la Grande Bretagne de la Restauration, qui apparaissait ainsi sous la forme d’« un
bestiaire baroque de l’âme (…) une Angleterre imaginaire, peuplée de dizaines de
115sectes folles … » .
L’art restait très présent dans les préoccupations touristiques du grand-prince.
Il avait ainsi passé commande de portraits féminins d’aristocrates réputées pour leur
116beauté et connus sous le nom de Windsor Beauties qui devaient venir compléter les
117collections florentines grand-ducales à l’été 1673, après quelques péripéties . Parmi
les portraits peints par Peter Lely (1618-1680), Premier peintre du roi, se trouvaient
ceux de Barbara Palmer (1640-1709) duchesse de Cleveland et maîtresse de Charles II,
de Mary Cavendish (1646-1710) comtesse de Devonshire et de Laetitia Cheke.
Quelques années plus tard, Côme devait compléter sa collection en
commandant à Lely un autre portrait féminin (Elizabeth Percy, 1646-1690, comtesse de
Northumberland) et trois portraits masculins (Thomas Butler, 1634-1680, comte
d’Ossory et vice-amiral d’Angleterre ; Henry Bennet, 1618-1685, comte d’Arlington ;
le prince Rupert de Palatinat-Simmern, 1619-1682, apparenté à la famille royale des
Stuarts et général royaliste pendant la guerre civile). Les portraits masculins
répondaient au critère de réputation dans l’art de la guerre.
118Des querelles protocolaires avec l’ambassadeur de France à Londres,
Charles Colbert (1625-1696) marquis de Croissy, avaient surgi vers la fin du séjour de
Côme de Médicis à propos de visites rendues par le grand-prince aux épouses des
ambassadeurs à Londres. L’affaire avait traversé la Manche, parvenant jusqu’à
Louis XIV. Le comte Girolamo Rabatta († 1675) résident toscan à Paris avait été
chargé par le grand-duc Ferdinand II d’offrir à Louis XIV la réparation qui pourrait être
erréclamée. Les négociations en cours n’étaient pas achevées le 1 juin 1669, lorsque le
grand-prince avait pris congé du roi Charles II en présence des ambassadeurs à
l’exception du Français. Cette situation tendue avait nécessité de prolonger l’étape
hollandaise pour permettre à Côme de Médicis d’arriver dans le royaume de France une
fois la querelle protocolaire éteinte.
Le 4 juin, le grand-prince embarquait pour son second séjour en Hollande où il
visita les principales villes (Rotterdam, Delft, La Haye, Leyde, Haarlem et
115 Idem p.194.
116 Il s’agissait de dix portraits de dames de la cour de Charles II qui se trouvaient au château de Windsor.
117
Cf. Michael WENZEL op. cit. p.372.
Ces portraits, après être tombés aux mains de pirates néerlandais, étaient parvenus à leur destinataire sur
intervention spéciale de Guillaume III d’Orange.
118 Cf. Harold ACTON op. cit. pp.109-110.
53Amsterdam). À Haarlem, Côme avait rencontré Balthasar Coymans (1618-1690),
membre d’une puissante famille de commerçants qui s’était enrichie dans la traite des
Noirs notamment. Cette rencontre fut peut-être l’occasion pour le grand-prince de
s’entretenir sur les conditions de succès du lancement d’une compagnie maritime
toscane vers les Indes ou d’autres contrées étrangères abondant en matières premières.
À Amsterdam, le Médicis qui logeait comme à son habitude chez son compatriote
Francesco Feroni du 28 juin au 11 juillet, rendit visite à Rembrandt qui lui livra une
œuvre destinée à la galerie des autoportraits aux Offices.
Le royaume de France avait été la dernière étape du troisième voyage
européen du grand-prince. Le 26 juillet 1669, Côme et sa suite venant de la ville
thermale de Spa étaient arrivés à Sedan où le lieutenant du Roi les avait reçus
officiellement. Sur la grand-route royale en direction de Paris, le grand-prince avait fait
plusieurs haltes, dont celle à Nanteuil où le comte Girolamo Rabatta l’avait rejoint.
erDans l’après-midi du 1 août, Côme et sa suite étaient entrés dans Paris par la Porte
Saint-Martin, accueillis au nom du roi par François-Marie de L’Hospital (1618-1679),
duc de Vitry et pair de France.
La première visite de Côme avait été destinée à sa belle-famille résidant au
palais du Luxembourg. Il avait présenté ses hommages à Madame (Marguerite de
Lorraine, 1615-1672), sa belle-mère et à sa belle-sœur, la Grande Mademoiselle
(Anne-Marie-Louise d’Orléans, 1627-1693) en mauvais termes avec la première. Puis
le grand-prince de Toscane s’était retiré dans l’hôtel du faubourg Saint-Germain qui
servait de résidence au comte Girolamo Rabatta. Les matinées parisiennes du
grand-prince étaient placées sous le signe des visites des églises. Le dîner était pris en
public à la mode française avec les gentilshommes de sa suite. Les après-midis étaient
consacrés à la découverte des monuments parisiens, des institutions politiques et
culturelles prestigieuses (le Louvre, le Collèges des Quatre Nations, la Manufacture
royale des Gobelins, …), tandis qu’en fin d’après-midi il rendait une visite de
courtoisie à sa belle-mère la duchesse d’Orléans. Le reste de la soirée était dédié à un
repas pris seul et aux exercices spirituels.
Côme séjournait incognito à Paris pour échapper aux règles toujours plus
complexes du cérémonial et aux querelles de préséance qui en résultaient. Cependant,
dès le 2 août, il avait exprimé le souhait d’être reçu par Louis XIV. Ce souhait fut
réalisé trois jours plus tard au château vieux de Saint-Germain où séjournaient le roi et
119la cour, le château de Versailles étant alors en chantier . Sur ordre du roi, le jeune duc
de Guise Louis-Joseph de Lorraine (1650-1671) était venu prendre en début de matinée
son beau-frère en carrosse pour le conduire dans son appartement du château de
Saint-Germain avant d’être reçu chez sa mère Françoise de Valois duchesse
d’Angoulême (1631-1696). Puis après avoir assisté au repas de la famille royale,
mélangé à la foule des courtisans, Côme de Médicis conduit par le duc de Guise avait
120été reçu seul par Louis XIV dans son petit appartement pour un entretien dépourvu
119 La monarchie y fera son entrée officielle le 6 mai 1682.
120 Composé de quatre pièces (une grotte d’intérieur consacrée à Neptune ornée d’une fontaine d’argent et les
autres faces couvertes de rocaille ; une antichambre ; une chambre ; un cabinet), ce petit appartement du roi
avait reçu le décor le plus baroque que le Premier peintre du roi Charles Le Brun (1619-1690) ait jamais
imaginé, jouant du contraste entre les ombres et les lumières, de l’illusion prodiguée par les miroirs, de
l’accumulation des matières précieuses avec une omniprésence de l’argent.
54121d’étiquette . Enfin les quatre gentilshommes toscans avaient eu le privilège d’être
reçus à leur tour par le souverain. Le grand-prince au sortir de son entretien avait rendu
des visites de courtoisie aux autres membres de la famille royale par ordre décroissant,
y compris à la duchesse Louise de La Vallière (1644-1710), discrète maîtresse du roi
sur le déclin, comme l’avait noté dans son journal personnel le médecin de la suite
princière Giovanni Battista Gornia (1633-1684).
Pour autant des difficultés protocolaires s’étaient faites jour, lorsque des ducs
et pairs de France comme François Honorat de Beauvilliers (1607-1687), duc de
Saint-Aignan, et le Grand Condé Louis II de Bourbon (1621-1686), premier prince du
sang, de ce fait Altesse Sérénissime, ainsi que son fils Henri-Jules (1643-1709) avaient
refusé de donner à Côme de Médicis le titre d’Altesse auquel il avait droit, pour
l’appeler Monsieur, alors que Louis XIV le traitait de cousin. Il s’était avéré nécessaire
que, à la demande du résident toscan le comte Girolamo Rabatta, l’introducteur des
ambassadeurs le vicomte de Savigny Étienne de Chabenat (v.1620-1680) en parle à
Louis XIV pour ramener à la raison protocolaire les princes du sang ainsi que les ducs
et pairs. Les princes de Condé avaient alors choisi de ne plus paraître à Saint-Germain
durant le séjour du Médicis plutôt que de le saluer du titre d’Altesse.
Le 11 août 1669, Côme avait eu les honneurs de Versailles en construction.
122Louis XIV avait donné une fête en son honneur. Le monarque français fier de son
palais et des jardins qui l’entouraient, avait servi de guide au Médicis lui faisant visiter
sa ménagerie, les pièces d’eaux ainsi que le grand canal. À la tombée de la nuit, Côme
et les autres convives étaient entrés dans une grotte aménagée de statues, de blasons,
éclairée par plus de trois cents chandelles, au fond de laquelle une cascade d’eau
formant un voile de fraîcheur dissimulait un orchestre de musiciens. Puis la cour s’était
rendue dans une grande salle garnie d’orangers et transformée en théâtre de verdures
afin d’assister à une représentation de la tragédie Nicomède de Pierre Corneille
(1606-1684). La Fronde (1648-1653) avait inspiré à Corneille cette pièce fondée sur un
affrontement entre idéaux aristocratique et politique, entre le héros et l’État. Corneille
avait puisé son inspiration dans un écrit de Justin sur la politique de Rome envers ses
alliés, notamment les petits souverains d’Orient. Un ballet auquel avaient pris part
Louis XIV, la reine Marie-Thérèse (1638-1683), Monsieur (Philippe d’Orléans,
1640-1701) et d’autres princes, avait suivi la tragédie. La soirée s’était achevée par une
collation et un feu d’artifice après minuit.
Après les divertissements royaux de Versailles, Côme de Médicis avait été
invité par le roi à assister le 13 août à un lit de justice au Palais de la Cité. C’était
l’occasion pour le futur souverain de la Toscane attaché au cérémonial d’assister
comme observateur privilégié dans une loge, au déroulement d’une cérémonie d’État
121 Gérard SABATIER et Margarita TORRIONE (sous la direction de), ¿ Louis XIV espagnol ? Madrid et
Versailles, images et modèles, Centre de recherches du château de Versailles, Éditions de la Maison des
sciences de l’homme, 2009, Collection Aulica, pp.179-180.
« Louis XIV n’inaugura les réceptions fastueuses pour les ambassades extraordinaires qu’en 1668, à
Saint-Germain, dans une galerie magnifiquement parée de pièces d’argenterie, assis sur un trône placé sous
un dais, pour les ambassadeurs de Moscovie, pour Potemkine qui venait justement d’Espagne : il ne fallait
pas faire moins. »
122
Un peu plus d’an auparavant, le 18 juillet 1668, Louis XIV avait donné une fête nocturne (le Grand
Divertissement royal) d’une magnificence inégalée pour célébrer la victoire des armées françaises en Flandre
et la paix d’Aix-la-Chapelle signée le 2 mai 1668 entre la France et l’Espagne.
55en déclin au cours de laquelle le souverain français apparaissait dans toute sa puissance
législatrice sans partage face à des parlementaires de plus en plus réduits à une
123chambre d’enregistrement . Louis XIV tenait particulièrement à ce lit de justice en
raison des grandes ordonnances colbertiennes qui y étaient enregistrées, comptant pour
124le renom de son règne, comme il l’avait écrit dans son Journal secret . Le grand
maître des cérémonies (1666-1684) le marquis de Rhodes († 1705) avait prévenu le
Parlement de la présence du roi à la Sainte-Chapelle où il assistait à la messe. Quatre
présidents à mortier avec six conseillers laïques et deux conseillers clercs étaient allés
le saluer au nom du Parlement. Puis la délégation parlementaire l’avait conduit dans la
125Grand’chambre ou Chambre Dorée , les présidents marchant aux côtés du roi, les
conseillers derrière et le premier huissier entre les deux massiers du roi, tandis que les
trompettes et les tambours avaient accompagné le cortège jusque dans la
grand’chambre.
Aux pieds du roi assis sur un trône de velours bleu fleurdelysé, sous un dais,
se tenaient le grand chambellan (1658-1715) Godefroy Maurice de La Tour
d’Auvergne (1641-1721) duc de Bouillon, à droite sur un tabouret le grand écuyer
(1666-1718) Louis de Lorraine (1641-1718) comte d’Armagnac, à gauche sur un banc
au-dessous des pairs ecclésiastiques, les capitaines des gardes du corps et le
commandant des Cent-Suisses. Plus bas sur un petit degré par lequel on descendait
dans le parquet, se tenait le prévôt de Paris (1653-1670) le marquis de Saint-Bresson
avec un bâton blanc à la main. Le chancelier de France (1635-1672) Pierre Séguier
(1588-1672) était assis dans l’angle de la Chambre Dorée où s’élevait le lit de justice. Il
avait une chaire à bras couverte d’un tapis de velours violet fleurdelisé qui servait de
drap au pied du monarque.
Sur les hauts sièges à la droite de Louis XIV prenaient place les princes du
sang et les pairs laïques, à gauche les pairs ecclésiastiques et les maréchaux de France
venus avec le roi. Le banc ordinaire des présidents à mortier était occupé par le premier
président et les présidents à mortier en robes rouges, revêtus de leur épitoge. Sur les
autres bancs siégeaient les conseillers d’honneur, les quatre maîtres des requêtes qui
avaient séance au Parlement, les conseillers du Parlement, tous en robes rouges. Le
grand-maître et le maître des cérémonies étaient placés sur des tabourets devant la
chaire du chancelier. Dans le même parquet, six hérauts d’armes à genoux devant le roi
123
Cf. Sarah HANLEY, Les Lits de justice des Rois de France. L’idéologie constitutionnelle dans la légende,
le rituel et le discours, Paris, Aubier, 1991, pp.285-302 (Chapitre XIII - La monarchie absolutiste dans
l’idéologie constitutionnelle française : séances royales et lits de justice, 1643-1713).
124
François BLUCHE, Le Journal secret de Louis XIV, Paris, Éditions du Rocher, 1998, pp.69-70.
« Mardi 13 août. – Je vins en Parlement tenir lit de justice pour l’enregistrement d’une suite d’actes fort
importans, presque tous inspirés ou écrits par Colbert et qui compteront à coup sûr pour le renom de notre
règne (…) Les longues robes n’ont peut-être songé qu’à leur amour-propre ; pour moi, je sais que cette
séance au Parlement marquera mon règne. Le contenu de ces grandes ordonnances devroit faire considérer
Colbert comme le nouveau Solon, le nouveau Papinien, le nouvel Ulpien. Je n’en saurois être jaloux puisque
les princes gagnent toujours à s’entourer d’excellents jurisconsultes : il se peut que je sois un jour, par la
vertu de Colbert, le nouvel Auguste ou le nouveau Justinien. »
125 Cf. Sarah HANLEY op. cit. p.44.
« Vers l’an 1500, Louis XII rénova entièrement la Grand’chambre du Palais de la Cité et remplaça le vieux
décor de draperies par un ensemble flambant neuf. La nouvelle salle éblouissait par ses dorures, son beau
plafond de chêne sculpté, ses murs et ses bancs tapissés de velours bleu aux fleurs de lys dorées ; quant aux
ornements proprement royaux, ils comportaient un dais, deux grandes tentures et cinq coussins …, brodés
aux emblèmes de Louis XII, fleurs de lys, porcs-épics et doubles L couronnés. »
56

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