Comme des orpailleurs

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Comment découvrir la part lumineuse de chaque être humain lorsqu'elle est obscurcie par la désespérance et l'effroi qu'engendre une trop grande précarité ? Maryvonne Caillaux nous propose un chemin : être comme des orpailleurs. Ces chercheurs de paillettes creusent et fouillent les sables les recueillent et les brassent pour les laver et pour en faire ressortir les ressources cachées. Ce livre utilise cette métaphore pour dire les voies qui conduisent à regarder et découvrir l'autre autrement.
Publié le : samedi 1 mai 2010
Lecture(s) : 70
EAN13 : 9782336265506
Nombre de pages : 233
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Préface

Chacun en conviendra, l’expérience de blessures, d’échecs ou de traumatismes ne constitue pas, à elle seule, la garantie d’une compréhension des personnes fragiles. Il arrive même que des histoires malheureuses s’invitent dans notre perception des réalités sociales, au point de faire écran. Dans un rapport au texte, comme vis-à-vis d’autres personnes, la tentation de la projection est forte. Mais lorsque à partir de sa propre existence l’on s’efforce, au contraire, de marier le souci des autres avec une réelle appropriation distanciée de ce que l’on a vécu, des trésors peuvent jaillir. Après vingt-cinq années d’engagement à ATD Quart Monde et une foi chevillée au corps, c’est bien un trésor que nous offre Maryvonne Caillaux avec Comme des orpailleurs. Nous y découvrons, en effet, une « militante-chercheuse » portée par une histoire d’échecs traversés et habitée par des intuitions d’une bouleversante lucidité. Le mode implicatif de l’écriture nous permet ainsi d’entrer dans un propos d’une rare acuité et d’une pertinence lumineuse. Il aide à saisir de l’intérieur le passage de la fatalité à la libération. Sans opter pour les pauvres, les malheureux, les humiliés, pourrait-on dire à la suite du philosophe cubain Raul FornetBetancourt, sans fonder une communauté avec ceux qui souffrent de l’injustice, il n’y a guère de chances que nous
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comprenions bien notre temps 1. Or, justement, ce livre qui s’offre à nous se pose comme une invitation à changer nos modes de représentation, à mieux appréhender le présent des réalités concrètes, pour chercher, avec les plus pauvres, l’ouverture à des possibles transformations : dépasser la peur, sortir de la honte, oser prendre la parole en public, reprendre sa vie en main. Nous goûtons ici la fécondité d’un regard habité par le respect et l’amour. À travers la boue des souffrances quotidiennes se manifeste, ainsi, une attention aux pépites de l’existence. Cette attention passe par des gestes simples, des mots ciselés qui s’efforcent de ne pas blesser. Elle se déploie parfois même dans des silences réparateurs qui manifestent simplement une présence, et laissent passer une voix de fin silence : « Tu comptes pour moi. » Alors que la personne fragile se croyait capable de rien, nulle, abattue par les multiples traumatismes, des possibles émergent. Un nouveau rapport à soi se construit. Ce livre imbibé d’espérance nous le montre bien : quelle que soit notre histoire, nous ne sommes pas des feuilles mortes ballottées par le « vent mauvais ». La vie peut changer et l’on peut apprendre à mesurer les transformations humanisantes, à passer de l’obscurité à la lumière. Mais pour cela, des gestes ou des paroles de reconnaissance se révèlent nécessaires. Dans nos désirs de solidarité, il convient alors d’apprendre à sentir pardelà le visible et à comprendre que, bien souvent, l’on ne sait pas. Nous voilà également encouragés à mesurer qu’au-delà de la bonne volonté, nous sommes conviés à nous mettre à l’école des plus pauvres. Comme des orpailleurs nous engage donc à emprunter une voie émancipatrice qui appelle à ne plus appréhender l’autre à partir de ses failles, de ses limites, de ses manques, mais

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1. Raul Fornet-Betancourt, Interculturalidad y filosofia en America Latina, Concordia, Rehe Monographien-Band 36, 2003, p. 46.

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sous l’angle des richesses humaines qu’il déploie au-delà des apparences. Lisez ce livre, il nous montre ce que nous ne savons pas voir. Parcourez une à une ces pages, elles traversent un univers de vies brinquebalées et secouent la caméra de nos certitudes vers le « hors-champ ». Ruminez chaque idée habitée par la chaleur de l’amour, elle transforme notre rapport au monde des pauvres et nous fait toucher du doigt l’essentiel d’une vie porteuse de sens et de saveur. Si l’art produit une « transfiguration du banal » (Danto), les propos de Maryvonne Caillaux constituent alors un vrai travail d’artiste. Nous voici, en effet, invités à effectuer un déplacement du jugement spontané, superficiel, vers l’accueil d’une altérité qui toujours nous échappe. Cet ouvrage nous montre une véritable expérience d’humilité à l’œuvre, par exemple, devant cette femme qui exprime l’importance de l’école, mais n’y envoie pas son fils. Humilité, en effet, lorsque Maryvonne Caillaux, dépassant le jugement, se reprend et mesure dans l’échange que l’essentiel lui a échappé : « Tu sais, je ne peux pas l’envoyer à l’école le corps vide ! S’ils nous dénoncent, ils prennent les enfants. » Chacun se voit donc amené à comprendre que l’on ne sait pas, à retisser sans cesse le lien avec l’autre, à apprendre que la vérité est très au-delà des perceptions spontanées. Le lecteur mesure, enfin, l’importance de rester en vérité avec soi-même et les autres, de savoir se remettre en cause et chercher des modes de solidarité qui produisent une mise en route libératrice. Là où un regard superficiel enfermerait l’autre dans la fatalité, Maryvonne Caillaux nous apprend à regarder tout autrement les germes d’espoir et de libération. Être présent aux plus pauvres pour en révéler la beauté c’est promouvoir

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ce que j’appelle une « esthétique de la solidarité » 1. Car il s’agit bien, en effet, de valoriser les diverses expériences de libération et de mettre en relief la force qui se manifeste, parfois, au sein de la vulnérabilité. Cette esthétique se pose comme capacité à relever, dans le monde social, la beauté des plus fragiles. Il s’agit alors de se rendre attentif à ce qui s’expérimente comme solidarités et comme expériences collectives de libération. La force valorisée, ici, ne relève pas d’un désir de domination, ni d’un conformisme face aux normes instituées, mais au contraire, elle ouvre à la joie partagée qui dépasse la plainte impuissante ; une joie qui se manifeste dans l’expérience, fragile mais belle, de la libération. Des pépites d’or se cachent dans ce livre, à vous lecteur, à votre tour, de devenir un orpailleur.

Professeur de philosophie Université catholique de l’Ouest

Fred Poché

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1. Fred Poché, Blessures intimes, blessures sociales. De la plainte à la solidarité, Paris, Cerf, 2008.

L’impossible, nous ne l’atteignons pas, mais il nous sert de lanterne 1. Par leur pensée propre les plus pauvres sont presque constamment à la recherche de leur histoire et de leur identité et […] eux seuls ont un accès direct à une part essentielle des réponses à leurs questions. Ces questions sur leur histoire et leur identité, bien plus que sur leurs besoins, ou même leurs droits, ils se les posent parce qu’ils savent, peut-être confusément mais profondément, que c’est là qu’ils trouveront le chemin de leur libération 2. Umuntu ngumuntu ngabantu 3.

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1. René Char, Recherche de la base et du sommet, dans Œuvres complètes, Paris, Gallimard (Bibliothèque de La Pléiade), 1995, p. 766. 2. Joseph Wresinski, Échec à la misère, Paris, Quart Monde (Cahier Joseph Wresinski), 1996, p. 15. C’est moi qui souligne. 3. Un proverbe zoulou. La patience en permettra la traduction.

Introduction

« Je témoigne de vous, enfants, femmes et hommes qui ne voulez pas maudire, mais aimer et prier, travailler et vous unir, pour que naisse une terre solidaire. Une terre, notre terre, où tout homme aurait mis le meilleur de lui-même avant que de mourir… »

Ainsi parlait Joseph Wresinski le 17 octobre 1987, sur le Parvis des droits de l’Homme et des libertés, à Paris, rendant hommage, par-delà les âges et les frontières, aux pauvres du monde 1.

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1. Joseph Wresinski, Strophes à la gloire du Quart Monde de tous les temps. On peut retrouver ce texte dans Jeanpierre Beyeler et Pierre Brochet, Album de familles, Paris, Quart Monde, 1994, p. 146. Joseph Wresinski (1917-1988) est né à Angers, d’un père polonais et d’une mère espagnole, et vécut son enfance dans une grande précarité. Ordonné prêtre en 1946, il crée en 1956, avec des familles très pauvres du camp des sans logis à Noisy-le-Grand (93), ce qui allait devenir le Mouvement ATD Quart Monde.

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Participer à la construction d’un monde où chaque être humain aurait la possibilité de mettre le meilleur de lui-même avant que de mourir nous a conduits, mon mari et moimême, à rejoindre en 1982, un rassemblement d’hommes et de femmes habités par ce même idéal, le Volontariat du Mouvement ATD Quart Monde 1. Nous avons rejoint des équipes en France, puis aux États-Unis et en Espagne. J’y ai principalement animé des actions culturelles (bibliothèques de rue, artothèque, atelier d’art, Université populaire Quart Monde), et accompagné des personnes et des familles particulièrement démunies. Au cours de mes vingt-cinq ans d’engagement, j’ai rencontré de très nombreuses personnes tellement défigurées par le malheur, anéanties par la misère et le chaos, qu’elles semblaient ne jamais pouvoir émerger des mille difficultés et de la souffrance qui tissaient leur existence. À vrai dire, certaines étaient devenues si incompréhensibles qu’elles ont mis à la question ma bonne volonté et les sentiments de compassion qui m’habitaient, me faisant mesurer mes limites à aimer et à me porter auprès des plus pauvres. Mais dans un même temps j’ai rencontré aussi des personnes qui malgré les stigmates de la misère m’ont profondément impressionnée par l’immense humanité dont elles étaient habitées. Comme si, ayant traversé l’horreur, elles vivaient d’une vie transfigurée. Je pense à Jean-Marie, Élisabeth, Marcel, Josiane, Patrick, Anne, Marie et tant d’autres. Des êtres « pleins d’une lumineuse douceur qui, par-dessus ténèbres et souffrances, nous remuent les entrailles », pour

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1. Nous appelons « volontaires » des hommes et des femmes qui s’engagent à temps plein, au sein du Mouvement ATD Quart Monde, pour rejoindre les plus pauvres à travers le monde et vivre avec eux. Ils acceptent un salaire minimum ainsi que la vie et le travail en équipe. Ils sont environ 400, répartis dans 27 pays.

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reprendre les mots de François Cheng 1. Comment comprendre ces transformations ? Qu’est-ce qui avait pu leur permettre de faire ce passage ? Qu’est-ce qui leur avait donné de passer de l’ombre à la lumière ? Cette question m’a longtemps habitée. Et voici que, en 2006, une formation universitaire a été proposée à un groupe de volontaires-permanents. Il s’agissait du DUHEPS (Diplôme universitaire des hautes études de la pratique sociale), organisé par l’université François-Rabelais de Tours 2. Cette formation s’adresse à des personnes qui, après une longue présence sur le terrain, souhaitent relire leur expérience, reconnaître sa valeur et formaliser les savoirfaire, savoir être et savoir penser que leur engagement et leur action ont développés. Elle devait nous permettre d’« acquérir la maîtrise théorique de notre pratique sociale 3 » pour nous ouvrir au dialogue avec d’autres courants de pensée contemporains. Relire notre expérience en élargissant notre horizon sur d’autres réalités, d’autres approches théoriques et d’autres manières d’aborder le monde : cette proposition m’a tentée et j’ai décidé de me lancer dans l’aventure. Pour commencer, nous avons été invités à identifier une question parmi celles qui nous habitaient et en faire le point de départ d’une recherche. Je l’ai formulée ainsi : À quelles conditions les relations sont-elles libératrices ? Une interrogation ne vient jamais de nulle part. C’est pourquoi il nous fallait ensuite considérer où elle prenait sa source et comment elle s’ancrait dans notre propre biographie, en y recherchant les faits qui donnent du sens. Il

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1. François Cheng, Cinq méditations sur la beauté, Paris, Albin Michel, 2006, p. 99. 2. Cette formation a débouché sur la présentation d’un mémoire personnel. C’est ce mémoire, avec quelques modifications, que reprend ce livre. 3. Université François Rabelais de Tours, Document de présentation du DUHEPS, p. 1.

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s’agissait de rendre compte de notre parcours personnel en fonction de la question de recherche. Toute vie est un parcours initiatique. Il y a une quête à travers le récit de son histoire. Ainsi, après avoir parcouru à nouveau la route qui fut la mienne, je me suis questionnée sur mon propre chemin de libération. Et je fus peu à peu conduite à tenter de clarifier le contenu de ma recherche : qu’entendre par libération ? Libération de quoi ? Pour quoi ? Par quoi ? Vers quoi ? Les relations sont-elles, comme je le pressentais, essentielles au processus de libération ? Quelles relations peuvent permettre à des personnes si malmenées par la vie de se libérer ? Où puiser les forces et les élans qui nous feront ensemble, sans abandonner personne, inventer un monde qui ne laisse personne de côté ? Enfin j’ai voulu confronter mes intuitions à l’expérience de Marcel et Anne, deux personnes qui avaient vécu l’extrême pauvreté et qui, me semblait-il, en avaient émergé. Le récit de leur histoire allait-il éclairer mes questions ? À travers ce parcours j’ai bien le sentiment de n’avoir fait qu’effleurer la surface d’une question dont la profondeur est insondable, « car c’est de l’homme qu’il s’agit, et de son renouement 1 »…
Je voudrais rendre hommage à ceux dont le compagnonnage m’a conduite bien au-delà de ce que j’aurais pu imaginer pour ma propre vie, et qui m’invitent à l’espérance pour ceux qui, parce que trop défigurés par la misère, peuplent aujourd’hui ma vie et mes préoccupations. Merci à Gaston Pineau et à Patrick Brun qui nous ont accompagnés dans la démarche du DUHEPS en nous ouvrant sur des horizons nouveaux.

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1. Saint-John Perse, Vents, III, 4, Paris, Gallimard (coll. Poésie, 36), 1968, p. 82.

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Merci encore à Gaston Pineau pour m’avoir proposé la publication de ce travail dans la collection qu’il dirige, « Histoire de vie et formation ». Merci à Marcel et à Anne qui ont accepté dans la confiance et la simplicité de me faire part de leur parcours de vie. Je n’ai pas le sentiment d’avoir épuisé le contenu de ce qu’ils m’ont confié. Merci à Jean-Claude qui a été le fidèle compagnon toujours encourageant et pacifiant, parcourant avec moi le dédale de ma recherche. Merci à mes enfants qui m’ont enseigné la tendresse. Merci aux membres du Mouvement ATD Quart Monde qui m’ont encouragée et soutenue, et particulièrement aux volontaires, mes compagnons depuis plus de vingt-cinq ans.

1 Des chemins qui mènent quelque part

De l’intolérable à la lumière Le Mouvement ATD Quart Monde, lieu d’apprentissage Ouverture sur le monde Des champs à cultiver Du recul pour faire le point

Chapitre 1

De l’intolérable à la lumière

DANS LA SÉRÉNITÉ

Je suis née de l’autre côté de la Méditerranée, sur une terre qui me fait encore rêver ! Et je l’ai quittée trop jeune pour que ma mémoire en ait gardé les aspérités ou les contradictions… Je n’en garde que la beauté, même si la suite des événements qui ont marqué l’histoire de ce pays a montré que la paix et l’harmonie y sont des aspirations à encore construire. Dans mes souvenirs d’enfant tout y était quiétude, simplicité et sérénité. J’ai grandi au rythme des saisons, torrides en été et glaciales en hiver, sur les hauts plateaux de l’Oranie, dans une Algérie encore « française ». Mon père était garde forestier. En raison de son métier nous habitions au fin fond du bled, à huit kilomètres de Balloul, un tout petit village. C’est là que j’ai appris à lire, dans la petite école à classe unique où nous allions ma sœur et moi. Parmi la cinquantaine d’élèves nous étions les seules blondinettes, les autres élèves étaient tous

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« indigènes » à l’exception des quelques enfants d’une famille juive d’origine espagnole. Les grands espaces, l’odeur de la menthe et du cresson poussant à l’ombre des grenadiers le long du petit ruisseau qui courait tout près de la maison, les oliviers tortueux et centenaires que nous escaladions sans prendre garde à leur âge vénérable, l’ombre du micocoulier géant qui nous accueillait les jours de canicule… Aux alentours, les tentes des Bédouins, surgissant un matin et disparaissant aussi soudainement, nous intriguaient mais nous aimions les visiter, accueillis avec un verre de thé brûlant et des gâteaux dégoulinant de miel… Les promenades à cheval, collée sur la poitrine de mon père… Le gourbi sombre et frais d’Aïcha où rien n’est superflu… Tous ces souvenirs, ma mémoire ne les filtre-t-elle pas pour n’en conserver que la beauté ? Oui certainement, mais c’est un fait : je n’ai gardé au cœur que la simplicité de la vie là-bas. Simplicité, voire dépouillement, recélant en ellemême la possibilité d’approcher l’harmonie et la paix auxquelles nous aspirons tous. Bien que j’y sois très infidèle, cette quête m’a semble-t-il toujours poursuivie. La première fois que j’ai été amenée à exprimer les raisons profondes qui nous avaient conduits, mon mari et moi, à nous engager dans le Mouvement ATD Quart Monde, je me suis surprise à parler de cette recherche d’une vie dans la simplicité et de l’intuition forte que c’était seulement dans un certain dépouillement matériel que l’être humain pourrait réellement approcher la plénitude de l’existence. Mes parents, mon père surtout, vivaient dans le respect de la population indigène. Je me rends compte aujourd’hui que nous étions loin des grandes questions qui agitaient les esprits de cette époque : la colonisation, l’oppression, la volonté de domination des uns confrontée de plein fouet au désir de liberté et d’indépendance des autres… Et pourtant ce sont ces grands remous qui ont bouleversé notre famille.

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UN GRAND CHAMBOULEMENT

Je n’avais pas 9 ans quand les mots de fellagas, de troubles et d’attentats ont commencé à résonner autour de nous. Événements lointains d’abord, mais se rapprochant de plus en plus jusqu’à venir rôder si près de nous qu’on est venu blinder les portes de notre maison ! Il fallait éviter de circuler. Le transport par le car n’étant donc plus assuré, ma sœur et moi ne pouvions plus aller à l’école. Mes parents décidèrent de nous envoyer en « métropole », là où des débats passionnés et contradictoires animaient ou envenimaient tout le pays. Ils nous avaient tout expliqué, nous faisant ainsi passer dans le monde des adultes et nous permettant ainsi de comprendre ce qui arrivait et ce qui nous arrivait. C’est ainsi que des pages d’Histoire, la grande Histoire lointaine et désincarnée que nous étudions fastidieusement à l’école, sont venues se mêler à notre propre histoire intime et familiale ! Ma sœur et moi avons été accueillies chez nos grandsparents maternels. Notre grand-mère, droite et autoritaire, nous effrayait… Les jours se sont écoulés goutte-à-goutte dans ce monde étranger et hostile qui était devenu le nôtre. Ma mère est rentrée à son tour avec mes trois petits frères. Elle pleurait beaucoup et je ne savais pas la consoler. C’était le lendemain de Noël, en 1956. La pâte à modeler, les petites voitures Dinky toys, les habits de poupées avaient fait notre bonheur. Des gendarmes sont arrivés, ils ont enlevé leur képi et dans un souffle ils ont juste dit deux mots à ma mère : « Il vous faudra être courageuse, madame ! » À cette seconde tout a basculé. Temps infime, impalpable, suspendu et pourtant si réel ! La vie coupée en deux : avant la venue des gendarmes et après. Et c’est inconciliable ! Les « pourquoi » m’ont envahie… Questions sans fond et sans réponses ! Qu’est-ce qui est juste ? Et Dieu dans tout
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