Comme une funambule...

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Atteinte de trouble bipolaire, Emma relate, avec une sincérité et une justesse poignantes, ses longues années de combat contre la maladie. Elle analyse avec une extraordinaire lucidité cette existence hors norme, et décrit sans tabou un lourd passé marqué par les dépressions les plus terrassantes et par des envolées féeriques aux limites de la folie.

À 35 ans, Emma a enfin accepté cet effrayant diagnostic. Elle expose ici les meilleures stratégies qu'elle a pu mettre en place pour maîtriser au mieux sa maladie et en éviter les rechutes.

Ce formidable témoignage se révèle être une aide précieuse pour tous ceux qui veulent mieux connaître et mieux comprendre le trouble bipolaire, en le découvrant de l’intérieur.


Publié le : mercredi 28 janvier 2015
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EAN13 : 9782332858481
Nombre de pages : 248
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-85846-7

 

© Edilivre, 2015

Dédicace

 

A Romane et Cynthia,

Citation

 

 

« Quelle triste époque où il est plus facile
de désintégrer un atome qu’un préjugé. »

Albert Einstein

I

Un masque, au ski, sert à se protéger du vent, du froid, d’une trop forte luminosité, voire même d’un épais brouillard. Aujourd’hui, sur les pistes, mon masque me permet d’être parfaitement à l’abri des regards inquisiteurs ou des jugements extérieurs. Il me sert notamment d’écran providentiel, face au regard plein d’inquiétude de mon homme, Pierre, et au regard particulièrement empathique de ma fille, Sara. Il me protège aussi de la vue de mon beau-fils, Cédric, au regard si innocent et distrait. Les yeux trahissent bien souvent les émotions, là je me sens parfaitement isolée.

Ainsi ils ne peuvent pas voir. Sous mon masque, ce sont les larmes qui roulent, toutes ces larmes que je n’ai plus la force de retenir, toutes ces larmes que je n’ai plus envie de retenir…

A cet instant-là, moi, Emma, trente-deux ans, je suis persuadée d’être arrivée au bout de ce qui peut être toléré. Je ne supporte plus cette effroyable souffrance qui me poursuit partout, qui m’accable et m’anéantit.

Je ne suis plus sûre de rien, ni d’avoir déjà été heureuse, ni de pouvoir l’être sincèrement un jour. Je n’ai pas dû être conçue comme les autres, parce qu’aujourd’hui, je suis incapable de retrouver dans ma vie, une quelconque esquisse de bonheur.

Nous dévalons tous les quatre les pistes de Vars, sous un soleil qui peut être qualifié de parfaitement radieux, je pense. Les enfants semblent ravis, ils sont en vacances, à la montagne, ils skient avec une grande aisance, dans des conditions idylliques, que demander de plus à leur âge. Pierre, quant à lui, est particulièrement soucieux. S’il ne peut pas voir mon regard, il comprend bien à mes attitudes, à mon silence. Il devine que ça ne va pas.

Je ne suis plus avec eux. J’ai l’étrange sensation de ne plus appartenir à leur monde. Je suis loin, très loin d’ici. L’intensité irrationnelle du mal que je ressens à chaque seconde, fait de ma vie un cauchemar éveillé. J’ai trop lutté pour tenter de me construire, une fois encore, une vie à l’image de la normalité des autres, malgré mes faiblesses. Mais cette maladie transforme ma vision des choses, elle détruit tout, réduit en miettes mes derniers espoirs.

Je ne vois ni le soleil, ni la joie, ni le plaisir de faire partie de cette petite famille recomposée, en vacances à la montagne.

Il est 11 heures du matin, je pleure encore et toujours. Je n’y peux rien, la souffrance est plus forte que tout. Mon esprit est ailleurs dans les tourments du désespoir.

Plus rien n’a de sens, plus rien n’a d’importance. Ni ma présence ici à leurs côtés, ni le rôle que je devrais jouer. Je ne suis plus rien, ni une femme amoureuse, ni une mère aimante, ni une belle-mère avec qui on a envie de passer de bons moments.

Je me sens insignifiante, abominablement vide.

Depuis toute petite, j’ai eu la sensation d’être différente des autres. Sans jamais pouvoir mettre de mots sur ce que je ressentais. Je ne saurais pas l’expliquer encore aujourd’hui.

Je me suis souvent considérée comme une étrangère, une personne à part. Pas meilleure pour autant, bien au contraire… J’imagine la vie comme un scénario, écrit depuis toujours, dans lequel chacun joue son rôle, selon des règles bien établies. Une vie comme sur des rails. Dans mon cas, pas de scénario, pas de rail. Je progresse dans la vie comme dans un jeu, mais sans avoir été informée des règles à respecter. Je tente de ressembler aux autres, mais je deviens bien souvent, un élément perturbateur, capable éventuellement de bouleverser le cours des choses, de manipuler, voire de déstabiliser tous ces gens. J’aime l’idée que je peux jouer avec le feu, avec la vie, et même parfois avec la mort.

J’ai souvent cette sensation que je ne pourrai jamais être heureuse, comme si c’était un privilège réservé aux autres. Au fond de moi, j’aimerais tant leur ressembler, moi, à tous ces autres. Je rêverais de suivre mon chemin, sans avoir à trop réfléchir.

Mais parfois, tout déraille. Je ne maîtrise plus rien. Je me laisse emporter par cette terrible maladie.

Malgré une lutte acharnée et toute la bonne volonté dont je sais faire preuve, elle peut prendre le dessus sur moi, avec une facilité déconcertante…

Ma vie, c’est comme des montagnes russes, avec des hauts et des bas, accompagnés de sautes d’humeur imprévisibles. Depuis plusieurs semaines déjà, je flirte avec mon côté obscur. La dépression a repris sa place, petit à petit, dans mon quotidien. J’ai basculé dans un épisode dépressif majeur, sous les yeux de Pierre, compréhensif mais foncièrement impuissant, face à tant de souffrance inexpliquée et inexplicable.

Il a remarqué, ces derniers temps, mon caractère de plus en plus irritable, mon agressivité, l’hypersensibilité émotive. Il connaît ces signes qui ne trompent pas. Ils expriment la force de ma tristesse, la force de ma douleur psychique.

Il n’est pas passé à côté non plus de cette perte de tonus et d’élan vital, mon besoin de sommeil à outrance, le manque d’envie pour tout, que ce soit pour les activités les plus anodines du quotidien, comme pour les plaisirs de la vie. Il sait qu’en ce moment je n’ai plus envie de lui, plus du tout. J’esquive, je le mets à l’écart.

Dans ces phases dépressives, même parler ou répondre à une simple question d’enfant devient un effort terrible. Tout se transforme en une impensable épreuve à surmonter. Je pèse mes mots, soyez-en sûr…

A chaque fois que Pierre fait un pas vers moi, je m’éloigne un peu plus. J’érige autour de moi un mur de protection, qui, jour après jour, me coupe un peu plus du monde extérieur. Ce repli est salutaire et me permet de plonger tranquillement dans les profondeurs du pessimisme, aboutissant à la perte totale du peu d’estime qu’il reste en moi, me dévalorisant en permanence.

A chaque interrogation de sa part, comme ce matin, je lui affirme encore et toujours que ça va aller, que tout est sous contrôle. Je voudrais pouvoir le rassurer. J’ai d’ailleurs pris le temps de lui expliquer très calmement que depuis quelques jours, mon psychiatre avait modifié le traitement, pour éviter que je ne sombre. Et j’ai ajouté, comme trop souvent, un « T’inquiète pas, ça va aller mieux » à peine crédible. Pourtant c’est vrai, le traitement a bien été augmenté, encore un antidépresseur de plus, ajouté à un cocktail explosif d’anxiolytiques, régulateur de l’humeur et autre Prozac et somnifères.

Mais ce que je ne lui ai pas dit, c’est que les effets se font attendre, à ce jour aucune amélioration n’est perceptible, bien au contraire…

Peut-être que cette fois-ci la maladie n’y est pour rien. Ce sentiment de désespoir est tellement réel qu’il me paraît inéluctablement fondé. Rien ne va plus dans ma vie, et je ne peux qu’en être pleinement responsable.

Hier soir, avec Pierre, nous nous sommes encore disputés. C’est assez fréquent ces derniers temps. Les difficultés relationnelles au sein de notre famille, je les vis comme une agression directe. Que ce soit l’incapacité de Cédric à faire preuve d’un minimum d’autonomie, ou bien l’arrogance de Sara, ou encore leurs disputes incessantes et le brouhaha ambiant quotidien, font que l’ambiance devient invivable pour moi. Mon seuil de tolérance est alors relativement limité. Les querelles des enfants deviennent les altercations des parents. Quand je ne maîtrise plus rien, que je suis à bout, tous les prétextes sont bons pour une belle engueulade, et je fais souvent preuve d’une mauvaise foi manifeste, dont je n’ai malheureusement, sur l’instant, pas du tout conscience…

Hier, si nous avions été chez nous, j’aurais claqué la porte, pris la voiture, pour aller nulle part, pour m’enfuir, m’évader, disparaître… Mais là, pas de voiture et dehors, seulement le froid et la neige.

Je me suis mise à l’abri de cette situation, enfermée dans la salle de bain de l’appartement, pendant que les enfants dormaient paisiblement. J’ai pris une boîte de Xanax, j’ai sorti un à un les trente comprimés. Je ressentais un tel déchirement intérieur, que j’aurais voulu dormir pour ne plus rien ressentir, dormir longtemps, très longtemps, le temps que les choses s’arrangent. Encore aurait-il fallu admettre que la situation pouvait s’améliorer, seulement ça n’était pas le cas.

Je suis pharmacienne, même si mon état actuel m’empêche d’exercer ma profession, je sais pertinemment que les anxiolytiques, même à très forte dose, ne tuent pas. A ce moment là, je ne voulais pas mourir…

Pierre était derrière la porte. Il s’inquiétait, et m’a gentiment demandé de sortir. Avaler tout ça n’aurait servi à rien, j’en avais bien conscience. J’ai quand même pris quatre ou cinq comprimés, peut-être plus, histoire de passer la nuit. Une anesthésie locale, très partielle, de la zone du cerveau qui régit les émotions.

Quelques comprimés de plus au réveil m’ont permis de tenir péniblement encore une matinée, jusqu’à maintenant, sur les pistes. Nous sommes le 8 mars 2012. Il est un peu plus de 11h, mon esprit s’égare, mais mon inconscient me rappelle qu’aujourd’hui n’est pas un jour comme les autres. Je suis sur le point d’atteindre mes limites. Je n’ai plus la force, ni le courage, ni même l’envie d’aller plus loin. Tous ces médicaments que j’avale tout au long de la journée n’y font plus rien. J’ai été rattrapée par le mal. Je ne peux plus continuer comme ça.

II

Tout le monde pense connaître la dépression. Certains imaginent pouvoir comprendre ce qu’est la mélancolie, forme la plus poussée de la dépression. Il existe des définitions précises de ce trouble de l’humeur. D’après le Larousse, ce serait un état pathologique marqué par une tristesse avec douleur morale, une perte de l’estime de soi, un ralentissement psychomoteur.

Moi, je sais que c’est bien plus que ça…

Aujourd’hui, loin de toute définition type, ce que je ressens m’est tout simplement intolérable. Une douleur psychique qui est bien au-delà de toutes les douleurs physiques que l’on peut connaître. Un mal qui anéantit radicalement, avec bien évidemment, des conséquences dommageables dans la vie familiale, sociale et professionnelle.

Voilà maintenant trop longtemps que je me lève profondément triste, que je me couche cruellement vide, que chaque geste du quotidien est devenu un effort surhumain.

Je me vois comme un boulet qu’on traîne, une chose dont on ne sait plus quoi faire, gênante, inutile, et même nuisible.

Quand j’ai rencontré Pierre en octobre 2009, il y a presque deux ans et demi maintenant, il a été très clair. Je ne peux pas oublier ces mots sortis de sa bouche dès notre première rencontre. Notre premier rendez-vous…

Jusque là, nous n’avions discuté que virtuellement, sur un site de rencontres. Les propos qu’il m’a tenu ce jour là étaient si simples et si naturels. N’importe quelle autre fille ne les aurait même pas relevés.

Après des histoires compliquées avec des femmes à problèmes, il voulait juste rencontrer quelqu’un qui ait les pieds sur terre, bien dans sa tête, douce et agréable. Une femme en parfaite santé, sportive, vivante. Une femme « saine et équilibrée »…

Il me l’a dit. Et je sais qu’il le pensait sincèrement, c’est certain.

Mais moi je n’ai jamais aimé la simplicité. Je n’étais pas disposée à laisser tomber si facilement cette chance qui s’offrait à moi d’avoir une vie plus normale à ses côtés. J’ai décidé de le voir comme un défi à relever. Je ressentais un besoin irrépressible de lui plaire à tout prix.

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu ce comportement, qui peut sembler déconcertant lors d’une première rencontre, qui consiste à charmer l’autre pour être certaine d’être appréciée, quitte à ne pas rester vraie et sincère, quitte à ne plus être vraiment moi-même. Je ne peux pas concevoir qu’on ne m’apprécie pas. J’ai toujours voulu conquérir les hommes, tous, qu’ils m’intéressent ou non d’ailleurs. Je veux marquer les esprits. J’ai besoin de sentir que l’on m’aime.

J’aurais voulu être la meilleure amie de toutes les filles que j’ai rencontrées, être la plus cool, celle avec qui il faut être vue, la plus belle aussi. Je veux briller par tous les moyens. J’en fais des tonnes et des tonnes. Plus rien n’est naturel. Les paroles, les faits et gestes, tout est savamment orchestré.

Jusqu’ici, dans les périodes hautes de mon humeur, le système fonctionnait plutôt bien, je devenais séduisante, voire sulfureuse, aguichant ouvertement la gente masculine. Le résultat a, la plupart du temps, été probant, parfois presque trop facile.

Par contre, j’ai toujours eu plus de mal avec mes copines. J’ai eu d’innombrables meilleures amies, Christine, Frédérique, Laura, Anne-Laure, Amélie, Sandrine, Emeline,… Elles prenaient très rapidement une place de choix dans ma vie, puis elles disparaissaient finalement assez vite de mon environnement. Je perdais rapidement le contact. Je n’ai jamais su consolider ces relations, préférant bien souvent la fuite pour éviter de prendre le risque d’être rejetée. Finalement, la seule personne qui soit restée proche de moi aujourd’hui, et ce, malgré la maladie, c’est Anaïs, que j’ai rencontrée pendant mes études.

A la fac, je n’avais quasiment que des garçons dans mon entourage. J’ai trop souvent joué avec leurs émotions et leurs sentiments. Je les ai fait souffrir parfois, le but étant simplement d’exercer un pouvoir sur eux, pour avoir la sensation d’exister.

Mais j’ai toujours été rattrapée par mon côté sombre. Je savais qu’on finirait par me démasquer, qu’on me trouverait triste, obscure, peut-être même minable ou misérable. Je préférais me mettre à l’écart du monde, en espérant qu’on s’accrocherait à moi, priant pour qu’on vienne me chercher, mais je ne répondais finalement jamais aux sollicitations. Les rejets ont fatalement tous été vécus comme d’énormes échecs, bien trop lourds pour moi.

Je crois que l’on peut donc affirmer que, même si j’adopte dès la première rencontre un comportement sain et équilibré en apparence, au fond de moi je sais bien qu’il n’en est rien.

Ce n’était pas moi que Pierre espérait rencontrer ce soir-là. Ce n’était pas moi qu’il attendait. Mais je me sentais sincèrement bien à ce moment de ma vie et je trouvais injuste d’être « recalée pour raison médicale ».

J’ai tenté ma chance auprès de cet homme doux, calme et qui respirait la sérénité. Un homme susceptible de me faire vivre une vie stable. Je voulais tellement ressembler aux autres, à tous ces gens que je considérais comme « normaux »….

Je n’ai rien dit.

Notre histoire a donc débuté sur un mensonge, ou plutôt un non-dit. Trois petits mots qui auraient sûrement tout changé : « Je suis bipolaire ».

Comment faire autrement, il m’intéressait sincèrement. Ses idéaux étaient si proches de l’image que j’avais d’une vraie vie de rêve, une grande famille, des vacances tous ensemble à la montagne ou ailleurs, une jolie maison, des loisirs en commun, un chien, une existence simple et probablement idyllique…

Il n’aura fallu que quelques mois pour que nous nous attachions profondément l’un à l’autre et pour qu’il comprenne que ma vie est loin d’être un long fleuve tranquille.

J’étais dans une période dite normo-thymique au moment de notre rencontre, c’est-à-dire d’humeur stable. J’ai donc essayé de cacher mon hypersensibilité, mes difficultés à gérer les situations stressantes, à la maison avec les enfants, mais également dans mon travail, à la pharmacie, où je me mettais une très grosse pression. J’ai tenté de prendre mes médicaments le plus discrètement possible. Je ne voulais rien laisser transparaître, j’ai cru que je pouvais maîtriser toute seule la situation.

Malgré mes efforts, j’ai finalement été rapidement démasquée.

Il était trop tard pour faire machine arrière, nos liens étaient déjà trop forts. J’ai donc décidé de distiller, au compte-goutte, les informations dont il pouvait avoir besoin pour mieux comprendre cette maladie si complexe, de manière assez théorique et simpliste, sans jamais entrer dans les détails.

Il a cherché à me comprendre. J’aurais aimé pouvoir lui en dire plus, mais comment mettre des mots sur cette profonde tristesse que je ne m’explique pas moi-même…

A cet instant précis, je prends pleinement conscience de mon erreur passée. Les pensées les plus sombres tourbillonnent en moi. Je me vois comme une menteuse, une malade invivable, insupportable. J’ai entraîné Pierre avec moi au bord de cet enfer. J’ai également embarqué Cédric, son fils, dans cette tourmente. J’ai honte, encore et toujours.

Je suis persuadée que nous sommes allés trop loin ensemble pour qu’il n’ose tout arrêter. Nous avons des projets en commun, une maison en construction, deux enfants qui ont appris à grandir au sein de ce couple, et notre Labrador, premier achat commun, alors que nous ne nous connaissions que depuis deux mois. Que des idées noires qui s’enchainent encore et encore. Il ne veut pas me faire du mal, surtout en ce moment. Il n’osera jamais m’abandonner. Il va falloir que je prenne les devants, que je le laisse s’éloigner de moi, que je lui rende sa liberté.

Je pense également à cet instant à son fils, il ne m’aime pas, c’est évident. Et moi, est-ce que je l’aime ce petit garçon ? Il ne s’entend pas avec ma fille. Ils se disputent tellement souvent. Je ne tolère plus toutes leurs jérémiades. Ils me mettent hors de moi. Il m’arrive de crier, parfois très fort, et même d’être complètement exaspérée par leurs comportements infantiles. J’ai sûrement une mauvaise influence sur eux. Ils ne peuvent pas comprendre. Comment ce petit garçon pourrait-il m’apprécier ? Sa relation avec son père ne serait-elle pas plus agréable sans moi ?

Et Sara, ma propre fille… Elle ne peut pas vivre avec une mère si fragile, tellement inconstante. Je ne lui apporte pas la stabilité nécessaire à son épanouissement. Les autres mamans savent jouer leur rôle bien mieux que moi. Ma propre mère est tellement parfaite pour ça.

Je ressasse toutes mes pensées en boucle, et je me sens tellement pitoyable. Je m’effondre. Je ne suis plus rien. La détresse est absolue. Je n’ai plus d’issue…

Ma tête est emplie d’un marasme immonde d’idées toutes aussi sinistres les unes que les autres.

Je ne suis plus sûre de maîtriser mes pensées, ni quoi que ce soit d’autre d’ailleurs.

Une implacable vérité s’offre à moi. Je ne vois plus d’autre solution. Je ne veux plus infliger tant de tourments à ceux que j’aime, ils ne méritent pas ça.

L’idée m’a traversé l’esprit l’espace d’une seconde, et s’est imposée à moi comme une vérité indiscutable. Je ne dois rien laisser transparaître. Personne ne doit comprendre. J’ai trouvé la solution, et j’irai jusqu’au bout.

– « Emma, tu vas bien ? » Pierre pose la question, mais il connaît la réponse. Il sait très bien que ça ne va pas. Je ne peux en aucun cas lui dire la vérité.

– « Ecoute, je ne vais pas si mal, mais je suis un peu fatiguée. Je pense que je vais rentrer et peut-être aller faire un tour à pied au village. J’ai besoin d’être seule un moment, un peu de calme et de tranquillité me feront du bien. Tu peux t’occuper des enfants, les faire manger puis les amener à leur cours de ski de cet après-midi. »

Voilà les quelques mots qui sont sortis de ma bouche, d’une voix posée et bien maitrisée, masquant les sanglots, pour ne pas me trahir. Je n’écoute même pas sa réponse.

J’ai préparé le terrain, je vais pouvoir mettre mon plan à exécution. Bien décidée à ne surtout pas donner d’indices concernant mon projet ou mon état d’esprit.

Je ne pouvais pas lui expliquer la vérité, comme ça, ici, devant les enfants. Comment lui dire : « Non, rien ne va plus. Mais tout va s’arranger pour moi, et pour vous aussi d’ailleurs. J’ai décidé de mourir ».

III

J’embrasse une dernière fois Sara. Je lui demande de bien écouter son moniteur pendant les cours de ski, tout à l’heure. Un bisou furtif sur les lèvres de Pierre. Un dernier signe de la main en guise d’au revoir.

Je me retrouve seule avec moi-même et mes pensées suicidaires.

Dès lors, je n’ai plus qu’une idée en tête, un leitmotiv qui ne me lâche plus. Je ne dois plus leur faire de mal. Je ne veux plus souffrir.

Je suis presque calme à présent, étrangement apaisée, déterminée, comme on pourrait l’être j’imagine, en partant sauver le monde.

Je descends rapidement les pistes. Je suis pressée, je ne peux plus attendre cet instant, qui résonne en moi comme une délivrance, la fin de tous les maux.

J’arrive enfin à l’appartement, pose mon surf. Il me faut un peu d’argent, mais je n’ai pas de monnaie. J’attrape ma carte de crédit. Sans prendre la peine de changer mes chaussures de surf, je repars aussitôt. Je ne veux pas perdre une seule seconde. Je ne veux surtout pas prendre le risque de changer d’avis. Je veux faire vite.

Je m’arrête à la supérette. La caissière est de bonne humeur, très joviale. J’ai séché mes larmes maintenant et lui réponds très poliment. Devant moi, posé sur le petit tapis roulant de sa caisse, se trouve un cutter. Mais pas n’importe lequel. Ce n’est pas un cutter d’écolier, ni de bricoleur en herbe. C’est un cutter de compétition, avec une lame en acier trempée, capable, comme indiqué sur l’emballage, de découper tous types de matériaux, même les plus résistants. Si elle pouvait imaginer, ne serait-ce qu’une seule seconde, ce que j’envisage de découper avec ça, elle perdrait vite son sourire et me refuserait probablement la vente. Mais elle ignore tout de mon projet. Elle me donne cet objet tant convoité, en me souhaitant de passer une bonne journée…

Dans mon esprit, il est parfaitement clair que ce que je m’apprête à faire n’a rien d’un acte égoïste et non réfléchi. Bien au contraire. Il faut un courage énorme pour prendre une telle décision. Je le vis comme un sacrifice inévitable. J’imagine qu’il est nécessaire d’avoir déjà eu, au moins une fois dans sa vie, à traverser cette épreuve qu’est l’envie de se suicider, pour pouvoir la comprendre. Mais je ne le souhaite à personne. Pour trouver un peu de courage, je décide, avant de me lancer, d’associer à mon cocktail de médicaments, une légère dose d’alcool.

Je choisis d’entrer dans un petit salon de thé très cosy, à l’ambiance montagnarde. Les tables et les chaises sont en sapin, les murs sont recouverts de lambris peints dans des tons beiges. Il y règne une atmosphère agréable et chaleureuse. Sur la carte, une liste d’apéritifs maison me fait de l’œil. Je commencerai par un vin de mûre.

Plutôt pas mal.

Puis un vin de framboise. Il se laisse boire.

Tiens, Pierre essaie de m’appeler. Je ne veux pas répondre. Pour éviter qu’il ne s’inquiète ou qu’il ne se pose trop de questions, j’envoie un texto rassurant.

« Je vais manger tranquillement ici, ça me fait vraiment du bien d’être un peu seule. Bisous. »

Voilà qui devrait me permettre d’être tranquille pour un moment.

J’enchaîne avec un vin de pêche.

La gérante me regarde amusée, je trouve ça étrange.

Sur la terrasse, deux amies fument des cigarettes en buvant un café. Je leur en demande une. J’ai arrêté de fumer le jour de mon trentième anniversaire, avec le soutien de Pierre et de Sara, il y a plus de deux ans déjà. Et alors, je peux bien me le permettre, ce n’est pas cette cigarette là qui me tuera !

Je commence à vraiment ressentir maintenant les effets de l’alcool mélangé à tous mes traitements…

J’ai l’intention d’arrêter là, quand on me propose gentiment de m’offrir un dernier verre, que j’accepte finalement assez volontiers.

J’ai la tête qui commence à tourner, à virevolter. Les idées confuses. Le cerveau qui flotte.

Je prends mon téléphone, pour un dernier texto. « Je suis désolée pour tout ça ».

Dans le fond du salon de thé, ils vendent des petits gâteaux maison et autres mignardises. Je n’ai pas faim mais j’aperçois de loin, des macarons géants. Sara adore ça. J’en demande trois, un pour chacun d’eux, au chocolat, le parfum préféré de Pierre. En réglant l’addition avec ma carte bleue, je réalise que j’ai oublié mon porte monnaie à la supérette. Tant pis, ça n’a plus aucune importance.

Je prends la peine d’écrire encore un petit texto à Pierre pour qu’il ne soit pas inquiété par le précédent. « J’ai une surprise pour votre goûter après les cours de ski ! Bisous ». Tout ça n’a plus aucun sens, mais c’est un dernier cadeau que je veux leur faire, pour qu’ils sachent que je les ai profondément aimés malgré tout et que mes dernières pensées ont été pour eux.

Je me mets à l’abri des regards, sur un parking, derrière une grande barre d’immeubles. Je sors une des lames neuves du cutter que je viens d’acheter, parfaitement affûtée.

J’ai appris, quelques années auparavant, en cours d’anatomie, à la faculté de pharmacie de Marseille, comment il fallait s’y prendre. Ce cours sur les veines et les artères avait retenu toute mon attention. Je me souviens surtout d’un détail de cette leçon, qui va m’être très utile aujourd’hui. Couper dans le sens longitudinal du bras. Le professeur nous avait expliqué pourquoi les tentatives de suicide par phlébotomie ne réussissaient quasiment jamais. Si on coupe en travers du bras, on butte sur les tendons, qu’on risque de sectionner sans atteindre la veine qui est assez en profondeur. Je sais précisément ce qu’il me reste à faire.

Aucune hésitation. De ma main droite, sans trembler, j’appuie la lame, là, entre deux tendons de mon poignet gauche, sur la zone qui sert à prendre le pouls. Elle rentre très facilement, comme un scalpel de chirurgien qui s’apprêterait à opérer. Elle pénètre profondément dans la chair. A mon grand étonnement, je ne ressens aucune douleur. La lame glisse avec une facilité déconcertante sur quelques centimètres. Je peux rapidement voir le sang affluer en abondance. Je ressors alors la lame de mon bras.

C’est fait. Maintenant, je ne peux plus revenir en arrière. Cette phrase de Chantal Debaise me semble alors prendre tout son sens : « L’idée du suicide est une liberté, la tentative de suicide une soupape, et la pulsion qui mène au suicide un acte incontrôlable. »

Je regarde ce flux rouge sombre, épais, ininterrompu et saccadé, qui sort de mon bras. Le passage du sang sur mon pantalon et mes chaussures de surf noires, ne se distingue pas clairement. Mais sur le sol, toute cette hémoglobine contraste incroyablement avec le blanc de la neige. J’observe avec attention toutes ces grosses gouttes qui s’écrasent lourdement en atteignant le sol.

Je réalise soudain que mon sang est en train de recouvrir la boîte de macarons que je tiens toujours de ma main gauche, le poing fermement serré sur la petite poignée en carton. Dans la précipitation, je n’ai même pas pris la peine de la poser avant de me lancer… Je ne peux pas leur laisser ce dernier cadeau dans cet état-là. Sara ne peut pas recevoir son goûter, présenté dans un emballage couvert du sang de sa propre mère.

Je dois faire quelque chose. Je sais que je vais prendre le risque de tout saboter. J’ai probablement perdu toute ma lucidité, ou bien est-ce une tentative de mon inconscient de se raccrocher à la vie. Je prends la décision de rapporter les macarons jusqu’à l’appartement, pour les déposer dans un plat propre. Je pourrai alors me débarrasser de cette horrible boîte toute ensanglantée.

A mes pieds, une mare de sang. Je me lève. J’essaie de marcher, mais ça tourne terriblement. Je me dirige péniblement vers la pharmacie. Je demande un pansement pour fermer la plaie le temps que je rentre chez moi. La pharmacienne me regarde affolée. Du sang se répand déjà un peu partout sur le carrelage blanc. Elle m’assure qu’ici, ils ne peuvent pas m’aider. La plaie est beaucoup trop sévère. Il faut aller au centre médical, de l’autre côté de la rue. Je quitte les lieux rapidement, sans dire merci, ni au revoir, sans lui laisser le temps d’analyser trop clairement la situation.

Je traverse la route, mais le centre est fermé entre midi et quatorze heures. Je m’assois sur les marches de l’escalier qui se situe juste devant l’entrée. Dans l’instant qui suit, un moniteur de ski m’aperçoit, s’arrête et me demande si j’ai besoin d’aide. J’ai beau lui dire que non, il m’explique malgré tout, qu’il existe une porte d’accès pour les urgences, à l’arrière du centre, et qu’il serait peut-être plus judicieux pour moi de passer par là, au lieu d’attendre l’ouverture ici.

Je me relève alors avec difficulté et contourne l’immeuble. Je sonne, pousse la porte, aperçois au loin le médecin occupé dans son bureau. Il n’a vraiment pas l’air pressé de venir à ma rencontre. Visiblement je le dérange. Peut-être qu’il n’a pas encore eu le temps de manger. J’imagine qu’il avait justement prévu de profiter de cette période un peu plus calme pour déjeuner.

J’attends… Deux minutes, puis cinq… Le sang coule toujours, j’inonde le hall d’entrée.

Il arrive enfin. Je m’explique très brièvement, un peu confuse. Je suis bipolaire. J’ai...

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