Commercantes et épouses à Dakar et Bamako

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A partir d'entretiens auprès de commerçantes Dakaroises et Bamakoises, Hélène Bouchard et Chantal Rondeau analysent les stratégies d'insertion féminine dans le commerce et le rôle de ces femmes dans l'organisation du commerce. Contrairement aux idées reçues, on ne s'improvise pas facilement commerçante. Les critères de réussite sont multiples et complexes et le statut matrimonial de chacune a notamment sa part dans l'échec ou le succès de ces femmes.
Publié le : dimanche 1 juillet 2007
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EAN13 : 9782296178076
Nombre de pages : 433
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Chantal Rondeau et Hélène Bouchard

COMMERÇANTES ET ÉPOUSES À DAKAR ET BAMAKO
La réussite par le commerce

L'Harmattan

2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-03733-5 E~:9782296037335

À mon fils Dominic Coulibaly À mon amie Anna Keita, pour tout Chantal Rondeau

À ma mère À mes informatrices Hélène Bouchard

REMERCIEMENTS DE CHANTAL RONDEAU

De très nombreuses personnes, par leur collaboration, leur bienveillance, leur information, leurs conseils, ont contribué à la réalisation de cette partie sur Bamako. Je suis particulièrement reconnaissante à Anna Keita pour son amitié, pour son travail d'interprète auprès des 100 informatrices. Anna, tu deviens aveugle et tu ne pourras sans doute pas lire ces lignes, mais tu sais que je les écris avec mon cœur. Ce fut un bonheur de travailler et d'être avec toi. Mille fois merci. Toute ma gratitude à toutes mes informatrices pour leurs renseignements inestimables, les confidences, I'humour, le sourire et les cadeaux. De goûter à vos plats fut toujours un plaisir. « Merci, la causerie a bien réussi. » Il m'est impossible d'énumérer toutes les personnes à Bamako qui m'ont aidée d'une façon ou d'une autre, intermédiaires, amies et amis, fonctionnaires, tant elles sont nombreuses. Recevez ici « toutes mes bénédictions ». 1.£s mots ne suffisent pas pour vous dire merci. Parmi elles, je tiens particulièrement à remercier: - Nabé-Vincent Agnès J)iabaté ; CouIibaly, sa famille, de façon spécifique Jo Diabaté et Konfé Traoré,

- mes enquêtrices, par ordre chronologique: Korotoumou Aminata Keita Djiré, Ha\voye Maïga et Nana Kadija Maïga ;

-le Programme population et développement au Sahel (PPDS) et toute l'équipe du Centre d'études et de recherche sur la population pour le développement (CERPOD) de 1993, et surtout Dieudonné Ouédraogo et Mamadou Kani Konaté, pour m'avoir donné l'occasion de travailler avec vous;

- les responsables de la bibliothèque de l'École normale supérieure de Bamako (ENSUP) pour l'autorisation de photocopier de nombreux documents;
- le personnel et la directrice J)iane Mariam Kane, du Centre national de documentation et d'infornlation sur la femme et l'enfant (CNDIFE) , mes félicitations pour ce centre fort utile;

8 - Yacouba Traoré et Farmala Traoré Sidibé de la Régie autonome des marchés du district de Bamako (RAMD) ; -les transcripteurs de cassettes, A\va Bâ Diarra, Ali Ballo, Seydou Koné. À Montréal, j'aimerais remercier tout spécialement Villes et développement, Groupe intenlniversitaire de Montréal (GIM) et Richard Morin, pour m'avoir donné l'opportunité d'être membre du groupe de recherche (1992-1996) et pour Je financement. Ce travail sur les commerçantes est indirectement Je fruit de cette collaboration. Je tiens également du manuscrit: à remercier pour leur contribution à l'amélioration

- Yohanna Loucheur, Julie Perreault et Jeanne Vénéranda pour la compilation desdonnées(1993-1995);
-les personnes suivantes, pour la lecture en partie ou en totalité du manuscrit et leurs conseils éclairés: Sandra Friedlich, Odile Goerg, Odette Lavoie, Lise Lecours, Nana Kadija Maiga, A\va Baba Ndao, Susan Judith Ship, Modibo Traoré;

- Gabriel - mon

Meunier et Ève LeClair, pour la correction du texte et les tableaux;

- Joachim Luppens pour les cartes; fils Dominic, pour l'appui technique en informatique;

- Jean-Pierre Croquet pour la mise en page.

REMERCIEMENTS

D'HÉLÈNE BOUCHARD

Je tiens à remercier l'Agence universitaire de la francophonie (AUF, exAlJPELF-UREF) et le F'onds pour la formation de chercheurs et l'aide à la recherche (FCAR) qui ont financé mes recherches post-doctorales. Je tiens aussi à remercier Philippe Antoine, directeur de recherche à l'Institut de recherche pour le développement (IRD) à Dakar qui a supervisé n10n travail sur le terrain. Nul doute que ses conseils judicieux et ses remarques toujours pertinentes m'ont permis de mener à bien mon travail de recherche. Ce travail n'aurait pu voir le jour sans la précieuse collaboration, l'appui, la bienveillance et les informations de très nombreuses personnes à Dakar. Mes remerciements s'adressent particulièrement: - à toutes mes informatrices, pour les renseignements et les confidences;

- à mes interprètes et transcripteurs, pour leur patience et leur travai1 accompli avec minutie: Moussa Diallo, Marne I)iarra Bousso, A\va Monti, Abdou Ahmane Ba, Awa Baldé, Mingué Gning, Fatou Diouf et Moussa Ndialné Niang ;
- à toutes les personnes sur le terrain, professeurs d'université, chercheurs, consultants, fonctionnaires, etc., pour les nombreuses conversations stimulantes. Mes pensées vont entre autres à Agnès Adjamagbo, Abdou Salam Fall, Fatou Binetou Dial, Pierrette Koné, Laure Moguerou et Élène Tine; - aux responsables de Caisses des femmes, d'ONGs et d'associations féminines, particulièrement à Grand Yoff, Liberté VI Baraka et Ngor, grâce auxquelles j'ai pu constituer une bonne partie de mon échantillon;

- à Marie-Thérèse entrevues;

Ndiaye

au Camp Jeremy, pour la saisie de n1es

- à mes amies et amis d'HLM Grand-Médine, de Niary Tally et de Thiès; - à Marie-Louise Leblanc et Louise Boisclair, pour la relecture du manuscrit.

SIGLES

CERPOD: Centre d'études et de recherche sur la population pour le développement ENDA : Tiers-Monde: Environnement et développement du Tiers-Monde

ENSUP : École normale supérieure de Bamako GIE : Groupement d'intérêt économique IRD: Institut de recherche pour le développement (ex-ORSTOM) ONG : Organisation non gouvernementale OPAM : Office de produits agricoles du Mali PAS: Programme d'ajustement structure]

PPDS : Programme population et développement au Sahel SENELEC : Société sénégalaise d'électricité

SMIG: Salaire minimum garanti SOMIEX: Société malienne d'importation et d'exportation
UMOA : Union monétaire ouest-africain

INTRODUCTION

Pour les marchandes de Bamako et de Dakar, le commerce est indissociable de la vie quotidienne, de leurs relations maritales, familiales et sociales. Construit à partir de la parole des femmes, ce livre réunit deux chercheures québécoises ayant la même préoccupation de départ: suivre la trajectoire de vie des femmes, et ne pas isoler J'économique du social et des relations hommes-femmes. Ce livre sur les commerçantesl de Bamako et de Dakar ne se veut pas une étude comparative; les deux recherches sont plutôt complémentaires. Professeure à l'Université du Québec à Montréal, Chantal Rondeau a réalisé des enquêtes auprès d'une centaine de commerçantes de Bamako, lors de plusieurs séjours au Mali (1988-1989, 1993 et 1994). Elle voulait au départ brosser un portrait exploratoire des modes d'organisation du commerce alimentaire des marchandes bamakoises. Chantal a d~jà participé à une étude sur Dakar et Ban1ako portant sur les « Politiques d'habitat et réseaux sociaux d'accès au logement» (1998). Il s'agissait d'une étude conjointe avec le sociologue sénégalais Abdou Salam Fall. Dans le cadre d'un post-doctorat, Hélène Bouchard a participé pendant deux ans (2001-2003) de façon parallèle à une recherche multidisciplinaire de l'Institut de recherche pour le développement (IRD, ex-ORSTOM) à Dakar. Elle s'est particulièrement intéressée aux rapports hommes-femmes au sein des ménages dont l'épouse est commerçante. Elle a effectué des enquêtes auprès de 160 femmes réparties dans cinq quartiers: Grand Yoff, Liberté-V 1 Baraka, Castor, Ouakam et le village de Ngor. Hélène en est à sa deuxième recherche auprès des commerçantes. Elle est l'auteure de COlnmerçantes de Kinshasa pour Survivre (2002).

Notre collaboration a commencé à l'automne 2003. Hélène était alors de retour au Québec. Pendant deux mois, au rythme de deux jours par semaine, parfois plus, nous avons passé en revue nos données d'enquête pour établir un plan du Iivre. Cet exercice minutieux s'avérait indispensable, étant donné que nos recherches étaient différentes au départ. Il a néanmoins permis de constater, entre autres, à quel point l'une avait approfondi ce que l'autre avait étudié, pour
Dans ce livre, les mots commerçante, Inarchande et vendeuse sont considérés comme des synonynles.
1

12 remettre le sujet dans son contexte. Hélène disposait d'un nombre considérable de données sur l'organisation du commerce des femmes car elle devait, pour bien saisir l'influence du mari sur l'activité commerciale des femmes, remettre ce sujet dans son contexte d'ensemble. De la même façon, Chantal s'étai t intéressée à l'impact du mariage sur le commerce et celui plus général des relations sociales. Bref, le sujet « majeur» de recherche de l'une était le sujet « mineur» de l'autre et vice-versa. Pour le plan du livre, nous avons décidé de respecter la richesse de nos recherches de terrain respectives. C'est pourquoi la partie de Chantal sur l'organisation du commerce est beaucoup plus longue que celle sur l'impact du mariage sur le con1merce. La situation s'inverse pour Hélène: sa première pal1ie est beaucoup moins développée que la seconde. Ce livre vise trois o~jectifs. En premier lieu, il cherche à mieux faire connaître les commerçantes de ces deux capitales, à partir notamment de leurs histoires de vie. C'est entre autres pour atteindre cet objectif que nous proposons deux causeries. Celles-ci viennent s'ajouter aux textes d'analyse de facture plus classique. Nous avons imaginé une rencontre entre un certain nombre de Bamakoises et de Dakaroises. Au cours de la première causerie, chaque femme raconte à tour de rôJe sa propre histoire: son enfance, ses débuts dans le comn1erce, son travail de commerçante, ses rapports avec son mari, etc. Le tout se passe dans le cadre d'une causerie: plaisanteries et taquineries sont les bienvenues. On comprendra cependant que cette rencontre n'a jamais eu lieu; elle est le fruit de notre imagination2. Cette première causerie s'appuie cependant sur des données réelles. Elle a été construite à partir d'extraits des histoires de vie de nos informatrices, sélectionnés parmi les meilleures entrevues3. Pour chaque femme, il s'agit bel et bien de son histoire, de sa propre trajectoire de vie; seuls les noms sont fictifs. Le deuxième objectif de l'ouvrage est de comprendre les facteurs de réussite dans le commerce à partir de l'expérience et du vécu des femmes4. Pour nous, les commerçantes qui parviennent à contourner les obstacles ou à les dépasser réussissent dans leur commerce. Elles sont également en mesure d'exercer un meilleur contrôle sur leur environnement. Nous devons donc expliquer les obstacles que les femmes doivent affronter, non seulement pour commencer, mais surtout persister dans leur commerce. En troisième lieu, Je texte entreprend de situer ces contraintes dans le contexte des rapports hommes-femmes et plus particulièrement du mariage. Ces trois objectifs gravitent autour d'un but commun: celui de remettre le sujet principal de la recherche initiale de chacune dans un ensemble plus large, c'est-à-dire poser la question de la réussite du commerce pour des femmes mariées.
2

Dans la réalité, ces expériences d'échanges sont de plus en plus nOlllbreuses dans le milieu des L'absence de guillemets dans les deux causeries vise à alléger le texte. La seconde causerie rejoint le deuxième objectif. Elle porte sur les conseils à se donner pour le

ONG.
3 4

commerce. C'est la raison pour laquelle elle est placée à la fin de la première partie du livre. Nous retrouvons les mêmes commerçantes qui discutent cette fois-ci sur leurs façons d'attirer la clientèle, leurs techniques de gestion, leurs secrets professionnels, etc.

13 Cet

ouvrage veut également combler modestement le besoin d'études sur les

commerçantes de ces deux capitales car il n'existe aucune étude, comparative ou non, qui regroupe dans un même document des recherches sur les commerçantes de ces deux villes5. Ce livre, écrit pour une lecture à plusieurs niveaux, s'adresse tout autant aux spécialistes qu'à un public plus large, ce qui explique en partie l'idée des deux causeries. Sans aucune prétention théorique, il vise à transmettre, en particulier à toute personne préoccupée par le développement, une somme considérable d'informations sur ces commerçantes qui, nous l'espérons, iront de l'avant dans leurs projets respectifs.

Mise en contexte: deux pays, deux capitales L'intérêt de mettre nos deux recherches dans le même ouvrage s'explique aussi par la proximité de ces deux pays qui partagent une frontière. l.JeMali et le Sénégal ont d'ailleurs formé une fédération pendant une brève période, de juin ] 959 à septembre 1960, pour ensuite donner naissance à deux pays souverains et indépendants: le Sénégal (20 août 1960) et le Mali (22 septembre 1960). Anciennes colonies françaises, ces deux États du Sahel se distinguent néanmoins à plusieurs égards; l'un, plus riche que l'autre, profite d'un accès à la mer. Les données suivantes révèlent plusieurs autres différences.
Mali PIS (2004) Sénégal
$1813
%
6

par habitant (PPA) 7

$10248

Taux de croissance annuel (1993-2003) Population urbaine (2003)

5,0
32,3

4,2 0/0 49,6 0/0

0/0

Le Sénégal est depuis longtemps beaucoup plus urbanisé que son voisin. Ceci se reflète également dans)a différence entre la population des deux capitales, bien que le Mali soit plus peuplé que le SénégaI9. Si on se fie au recensement de 1998 au Mali, le district de Bamako compte 1016296 habitantslO (MEF-Mali, tome l, 2001, p. 52). La région de Dakar, pour sa part, héberge 2 268 542 habitants

5

La seule étude comparative sur les deux capitales concernant également les felnmes est Trois

générations de citadins au Sahel. Trente ans d'histoire sociale à Dakar et à Bamako (Antoine et al.,1998). 6 État du monde 2006, p. 106 et 114. 7 Le PIBppa est le produit intérieur brut à parité des pouvoirs d'achats. 8 Le Sénégal est situé au 163èmerang dans le monde pour le PIB par habitant et le Mali au J85ème rang pour 203 états, ce qui en fait l'un des pays les plus pauvres de la planète en fonction de cet indicateur (ibid., pp. 589-590).
9

En 2005,le Mali compte 13518 000 habitantset le SénégalIl 658 000 habitants(ibid.,p. 106

et 114). 10 Aux dires de certains, le recensement de 1998 aurait sous-estimé la population de Bamako qui
pourrait en 2006, être plutôt de deux millions. Ceci reste du domaine de la spéculation.

14 d'après le recensement de 2002 (MEF-Sénégal, 2004b, p. 14)", cc qui est presque le double, du moins officiellement, en tenant compte des dates. La différence de niveau de vie serait cependant un peu moins importante entre les deux capitales qu'entre les deux pays, dans la mesure où la pauvreté se retrouve davantage en milieu nlral et que, le Mali est moins urbanisé que son voisin. Dakar est néanmoins plus « moderne» que Bamako, et ses infrastructures sont plus nombreuses. Mentionnons qu'à l'époque des enquêtes de Chantal, le contraste entre les deux capitales est encore plus évident. « Par exemple, 50 % des ménages antI' eau courante à Dakar contre 21 % à Bamako; de même pour l'électricité, dont respectivement 65 et 30 % des ménages sont équipés. » (Antoine et al., 1998, p. 27) Un point commun entre les deux capitales est la présence d'une langue vernaculaire (le \volof à Dakar et le bambara à Bamako), qui s'explique par l'importance du groupe \volof/lébou (47,5 % de la population de la capitale sénégalaise selon MEF-Sénégal, 2004a, p. 33) et des Dioula, Bambara et Malinké (48,7 % à Bamako selon MDCP-Mali, 2001, p. 38). Certaines ethnies se retrouvent dans les deux pays, par exemple les Malinké et les Peuls. Ainsi, des Bamakoises et des Dakaroises pe,uvent avoir le mênle nom de famille: Diarra, Diallo, Ndao, Sy, etc., comme c'est le cas d'ailleurs pour quelques-unes de nos informatrices.

Bamako et Dakar: profil des citadines
Les sources pour établir ce profil statistique proviennent, pour Bamako, du recensement de 1998 (MEF-Mali) et de plusieurs enquêtes, et pour Dakar, du recensement de 2002 (RGPH-III) et du Rapport de 5ynthèse de la deuxième enquête sénégalaise auprès des n1énages, réalisée en 2002 (ESAM-II), du Ministère de l'économie et des finances (MEF-Sénégal). loia proportion de la population féminine de Bamako est de 49,3 % en 199812 (MEF-Mali, tOITIe1, 2001, p. 52) et de 50,8 % en 2002 à J)akar (MEF-SénégaJ, 2004b, p. 24). Elle se répartit selon les grandes catégories d'âge:
Bamako (1998)13
Dakar (2002)14 35,0 0/0 59,0 0/0 6,0 0/0

. de 15 ans
15-54 ans 55 ans et + Non déclaré

40,0 °/0 54,0 °/0 5,0 0/0
0,6 0/0

11Bien que quatre années séparent les deux recensements, il est quand même intéressant de comparer certaines données. Pour le recensement de 2002 à Dakar, les données sont provisoires. 12Pour la période des enquêtes de (:hantal (1988-1994), les données socio-démographiques seront généralement présentées au fur et à mesure dans la partie sur Bamako. 13Recensetnent de 1998 dans MPFEF-Mali, 2002, p. 7].
14

MEF-Sénégal,

2004b, p. 24.

15 La population féminine de Bamako serait donc légèrement plus jeune. Par ailleurs, le taux d'activité de la population féminine serait de 31 % chez les Dakaroises de 10 ans et plus (MEF-Sénégal, 2004a, p. 105). À Bamako, le

recensement semble sous-estimer les « femmes actives », car la proportion serait
seulement de 21,8 % pour les femmes de plus de 12 ans (MEF-Mali, tome 1,200] , p. 404). Par contre, l'enquête «Emploi et chômage» de 2001 pour le district de Bamako estime la population active féminine de plus de 10 ans à 45,6 % (MI)CPMali, 2002, p. 12). Il est connu que, selon les enquêtes, la population active féminine peut être évaluée de façon fort différente15. En 2002, parmi la population active féminine, la proportion des femmes « occupées» dans le commerce à Dakar est de 39,8 %, alors que cette activité occupe 17,4 % des hommes actifs (MEF-Sénégal, 2004b, p. 110)Jo. D'après le recensement de 1998, Bamako compte seulement 24 841 commerçantes, ce qui représente 32,2 % de la population active féminine, conlparativenlent à 25,8 % pour les hommes. Cela correspond à 54241 commerçants" soit le double (MEFMali, tome 2, 200 l, p. 433). Par contre, l'enquête sur les dépenses des ménages de Bamako en 1996 affirme «qu'on dénombre presque autant d'hommes que

de femmes » dans le commerce, pour un grand tata) de 62 197 commerçants et
commerçantes, ce qui est contradictoire avec le recensement de 1998 (MEPIMali, 1998, p. 15). l~ question de fond repose sur la définition du métier de commerçante, et il n'est pas facile de C0111parerdes statistiques d'enquêtes différentes. Globalement, il semble bien cependant que la proportion de commerçantes n'est pas moindre à Dakar. Néanmoins, la question demeure délicate, car le calcul est effectué à partir de la population féminine active et les critères pour sa définition varient selon les études. Passons maintenant au contexte familial des citadines des deux capitales. La situation matrimoniale de la population de 12 ans et plus, pour Bamako, et de 10 ans et plus, pour Dakar, est la suivante:

15 Cette
16

question sera de nouveau abordée pour Bamako dans la section 1.1. Ce qui irait dans le sens de l'analyse de Mireille Lecarme (1992, p. 302) pour le secteur

alimentaire. « L'alimentation en ville est presque totalement entre les lllains des femmes, pour la revente au détail des fruits, légumes, poissons frais ou séchés, pour la transformation du poisson L...J L'islamisation, importante au Sénégal. n'a pas entamé cette structuration de l'espace économique. Les commerçants masculins, en concurrence avec les fernmes, sont en général des étrangers, Guinéens pour la plupart. On peut parler d'une situation de monopole des femmes, dans le secteur de la distribution de détail des aliments frais et transformés. » Ce monopole féminin serait un peu moins fort à Bamako (voir tableaux B.l et B.2 en annexe).

16
Bamako (1998)17 42,7 46,8 010 010 Dakar (2002)18 49,3 33,7 010 010

Célibataires Mariées Veuves Divorcées Non déclarées

5,5 010 1 ,2 °10 3,9 0/0

5,2 °10 3,8 %

5,2 0/0

Le point de comparaison le plus évident est la proportion plus importante de divorcées à Dakarl9. En tenant compte aussi du fait que la population de moins de

15 ans est plus importante à Bamako, il est possible d'avancer l'idée que les femmes se marient à un âge plus précoce à Bamako. La proportion des femmes mariées avec un mari polygame est de seulement 18,1 % à Dakar20. Cette proportion serait de loin plus importante chez les Bamakoises âgées entre 15 et 49 ans actuellement en union. En effet, l'enquête démographique et de santé 2001 évalue leur proportion à 28,7 % (MS-Mali, 2002, p. 85). D'après ces chiffres, la baisse de la polygamie serait plus importante à Dakar qu'à Bamako car à l'époque des enquêtes de Chantal, la différence de la proportion de femmes en union polygame dans les deux capitales n'était pas significative21(voir aussi tableau B.4). Une autre différence assez remarquable entre les deux capitales concerne la proportion de chefs de ménage féminins. Elle est de 12,2 % en 1998 à Bamako, selon le recensement (MEF-Mali, tome 1, 2001, p. 691), et de 25 % en 2001 à Dakar, selon les enquêtes de l'IRD (Adjamagbo et al., 2003, p. 14), ce qui représente le double. En soi, ce n'est pas trop surprenant, étant donné la diminution plus importante de la polygamie à Dakar et une proportion plus élevée de femmes divorcées qu'à Bamako. Le taux d'alphabétisation plus élevé à Dakar qu'à Bamako s'explique peutêtre en partie par la différence de niveau de vie entre les deux capitales. D'après le recensement de 2002, 42,9 % des Dakaroises de 15 ans et plus ne savent ni lire ni écrire (MEF-Sénégal, 2004b, p. 137), comparativement à 54,6 % pour les Bamakoises de 12 ans et plus (MEF-Mali, tome 1, 2001, p. 506).
MPFEF- Mali, 2002, p. 72. MEF-Sénégal, 2004, p. 27. 19 Cette différence It'est pas récente. En effet d'après Antoine et al. (1998, p. 155), dont les enquêtes datent de 1989 pour Dakar et de 1992 pour Bamako, on relève 2,8 fois plus de femmes divorcées à Dakar qu'à Bamako. Ce qui s'explique entre autres d'après eux par le fait que les Dakaroises auraient plus d'attentes dans le mariage que les Balnakoises. On les dit plus « exigeantes» pour la prise en charge de leurs dépenses par leur mari. « À Dakar, les situations de précarité économique favorisent le divorce. Ainsi le chômage accélère le risque de divorcer de plus de trois fois. » (ibid., p. 172) Les Dakaroises aUîdient également des raisons plus « sentimentales» de divorcer: « manque d'amour, d'entente, de compréhension, infidélité, etc. » que les Bamakoises (ibid., p. 175). 20 Cette proportion est calculée à partir de l'addition des femmes de mariage monogame et polygame à Dakar (331 922 femmes en union) (MEF-Sénégal, 2004a, p. 27).
18 17

21 À cette époque, dans les deux capitales, « la fréquence de la polygamie s'accroît avec l'âge jusqu'au groupe d'âge de 40-44 ans où la proportion des fetnlnes en union polygame avoisine la moitié des femlnes déjà mariées (52 %) ». (Antoine et al., 1998, p. 151-152)

17 Méthodologie Ce livre est d'abord et avant tout la juxtaposition de deux recherches sur les commerçantes de deux capitales à JaqueJJe viennent se greffer deux causeries. L'une des contributions de l'ouvrage est d'ailleurs d'avoir osé rassembler deux recherches ayant au départ des méthodologies différentes. Nous espérons ainsi enrichir le débat méthodologique sur Je regard posé par des chercheurs sur une même réalité, à savoir celle des commerçantes. Nous ne prétendons pas à l'objectivité, ce qui n'est pas contradictoire pour nous avec une compilation « scientifique », c'est-à-dire minutieuse et exhaustive, des confidences de nos informatrices. Nous sommes conscientes que notre vision du monde à toutes les deux divergent sur plusieurs plans à cause de plusieurs facteurs (formation disciplinaire, personnalité, expérience de vie et de travail). Malgré cela, deux idées principales se dégagent de nos recherches respectives. Premièrement, on ne s'improvise pas facilement commerçante. II est faux de prétendre que quiconque peut commencer à vendre sans trop d'efforts. Les marchandes doivent affronter de nombreuses contraintes pour réussir dans le commerce. Deuxièmement, les commerçantes vivent dans un environnement social où les rapports de domination hommes-femmes pèsent lourdement sur elles, ce qui influence leurs acti vités commerciales. Le mariage en particulier a souvent de nombreuses répercussions sur le commerce. Pour la compilation des données et la rédaction de l'ouvrage, des critères de base ont été fixés. Pour certains termes, comme celui de « citadines de souche », nous avons opté pour la mênle définition. IJes souches englobent les natives et les migrantes arrivées avant l'âge de Il ans. Par contre, pour d'autres données, comme l'expérience du commerce avant le mariage, les perceptions différentes au départ des deux auteures ont été maintenues. Ce livre nous a permis de découvrir de nouveaux aspects de la complexité des situations de ces marchandes. Hélène n'aurait pas rédigé un chapitre complet sur l'organisation du commerce pour une publication individuelle. De la même manière, Chantal aurait accordé moins d'attention aux relations avec le mari, si Hélène ne l'avait pas incitée à regarder dans cette direction. Une étude comparative est impossible à réaliser dans cet ouvrage pour plusieurs raisons. En premier lieu, malgré plusieurs points de ressemblances entre nos deux échantillons (nos informatrices ont par exemple la même moyenne d'âge), ils ne sont pas identiques. Autrement dit, nous ne parlons pas des mêmes commerçantes. Chantal insiste par exemple davantage sur les grossistes et intermédiaires. À ))akar, seules 9 % des informatrices s'adonnent au commerce la première année de leur mariage comparativement à 43,8 % pour Bamako. Et les informatrices dakaroises commencent à vendre ou à redevenir commerçantes en moyenne presque 10ans après leur mariage (section 4.]). Deuxièmement, nos questionnaires respectifs étaient différents. En effet, tout en ayant la même approche à partir de la trajectoire de vie des femmes, nos

18 objectifs de départ n'étaient pas semblables. Un dernier point à mentionner, et non le moindre, est le décalage dans le temps entre nos deux périodes d'enquêtes (Bamako 1988-1994, Dakar 2001-2003). C'est pourquoi il est impossible de proposer des tableaux comparatifs, sauf pour le profil de nos informatrices. Pour Chantal, une certaine mise àjour s'imposait. C'est ainsi qu'un séjour au Mali en mars 20041 ui a permis de revoir certaines informatrices22 et de rencontrer des responsables, de mettre àjour les données statistiques et la situation d'ensemble au niveau des marchés de la ville. Chacune de nos parties personnelles est également Je reflet de notre formation de base, par exemple, pour Hélène, anthropologie et sociologie. Chantal enseigne la science politique. Son approche est pluridisciplinaire, avec d'une part, le souci d'offrir une vision panoramique, et d'autre part, de passer du général au particulier pour mieux comprendre le vécu des femmes. Pour le niveau macro surtout, elle s'appuie largement sur de nombreux auteurs. L'ouvrage Citadines: Vies et regardy de jelnlnes de Bamako de l'ONG MISELI (1998) a été d'un précieux recours pour enrichir la partie sur Bamako23. De plus, en 1993, Chantal a supervisé une enquête auprès de femmes de 78 ménages dans trois quartiers (Niarela, I~fiabougou et Niamakoro)24, grâce à la coJlaboration du Programme population et développement au Sahel (PPDS). Ces ménages avaient déjà fait l'objet d'une vaste enquête quantitative du PPI)S. I)e son côté, Hélène s'appuie en grande partie sur les recherches menées par l'IRD, particulièrement sur le mariage, le divorce et la polygamie. À cause de notre volonté de partir du point de vue des femmes, on comprendra que nous citons souvent nos informatrices. Ces dires reflètent également un certain discours et leur vision du monde qui sont subjectifs, comme les nôtres d'ailleurs. À chaque citation d'une informatrice (sauf dans les deux causeries), nous indiquons entre parenthèses la lettre B pour Bamako ou D pour Dakar25, suivie du nUllléro de I'infolmattice, du mois et de l'année de l'entrevue. Toutes les infolmatrices bamakoises sont ordonnées de 1 à l ()()26,généralement en suivant l'ordre chronologique des entrevues. Il en est de même pour les 160 informatrices dakaroises. Sauf indication contraire, la monnaie correspond to~jours à sa valeur au moment de l'entrevue.
22

Trois des neuf informatrices pour les deux causeries ont été revues, ce qui a permis de tester la première causerie. 23 Précisons que le livre de MISELI ne porte pas sur Je commerce. Par contre, 56,5 % des feInInes questionnées, soit 511 Bamakoises, sont des cOlnmerçantes. Sur ce nombre, 14,6 % effectuent

du « commerce international », 30,5 % du commerce
24

«

local ou forain» (stade intermédiaire) et
(MiscH, 1998, p. 22 et 100)

54,7 % Je petit commerce ou le « COJntnerce de débrouille».

La compilation de certaines de ces données apparaît dans le livre sous l'appellation « femmes

des Inénages PPDS ». Il est à noter que ces femmes ne sont pas nécessairefnent des comlnerçantes. Certaines sont des« femmes au foyer », des fonctionnaires, etc. Les enquêtes portaient sur plusieurs aspects de la vie sociale, familiale et économique de ces femmes, et plus spécifiquement sur les stratégies d'insertion résidentielle des ménages. 25IJ en est de même pour les tableaux B pour Bamako et D pour Dakar. 26Le nombre 100 a été retenu pour éviter les décimales dans le calcul des pourcentages, à la condition bien sûr que toutes les informatrices aient répondu à la question (voir tableau des informatrices en annexe).

19 Même si les deux auteures ont travaillé chacune de leur côté, les mêmes précautions d'usage ont été prises pour la réalisation des entrevues. C'est ainsi que, pour les deux capitales, les entrevues se déroulaient le pl us souvent dans les concessions d'habitation, ce qui permettait de visualiser l'environnement familial et résidentiel de l'informatrice. Autant que possible, ] 'entrevue devait être intimiste et se dérouler loin des oreilles du mari ou de la coépouse. Toutes les entrevues ont en outre été enregistrées avec le consentement des informatrices. Le corpus matériel pour ce livre est donc considérable. I)ans la réali sation de nos enquêtes respecti ves, nous avons affronté globalement les mêmes difficultés. Certaines informatrices craignaient de s'exprimer sur leur commerce, elles pensaient que peut-être nous travaillons pour le gouvernement et nous voulions les taxer: « Nous les commerçantes, nous avons peur de parler de

notre commerce. » Et pour se justifier, l'une d'entre elles ajoute: « Nous avons
besoin de gagner de l'argent, donc ce n'est même pas pour économiser, c'est surtout pour répondre à nos besoins et se suffire à nous-mêmes. » (B.38.06.89) Fatou Sarr (1998, p. 129), auteure d'une étude sur les femmes entrepreneures,

avoue « qu'au Sénégal, faire dire à une femme d'affaires à combien s'élève son
chiffre d'affaires relève presque du miracle ». Chantal devait souvent poser des questions pour chaque produit, dans le but d'arriver à se faire une idée générale du chiffre d'affaires de la commerçante. De la même manière, la plupart des informatrices étaient réticentes à parler des rapports qu'elles entretiennent avec leur mari, particulièrement s'il s'agit de révéler les aspects conflictuels. Cela sans compter les sujets tabous tels le divorce ou même la polygamie. C'est la raison pour laquelle Hélène se devait d'être attentive aux moindres propos de ses informatrices (et mêIlle souvent de démêler les contradictions), pour tenter autant que possible d'avoir des précisions sur des détails qu'elle jugeait essentiels à sa compréhension de la situation vécue par ces femmes. Nul doute que l'apport de ses interprètes (Bousso et A\va) a aidé à délier certaines langues, en particulier dans la façon qu'elles avaient de taquiner les informatrices. Ainsi, par exemple, pour faire parler une femme qui se disait être la seule épouse de son mari, Awa a voulu vérifier en lui disant: «loi tu es jalouse, c'est pour cela que tu ne veux pas parler des autres femmes qu'a pu avoir

ton mari. »
Les activités commerciales de nos informatrices ont comme point commun de relever de l'économie dite informelle. Il existe de multi pies définitions de l'informel (voir Rondeau, 1995). L'approche la plus adéquate semble consister à procéder par déduction. Le secteur informel serait formé par l'ensemble des activités après élimination des entreprises nl0dernes, c'est-à-dire celles qui ont une comptabilité normalisée. Le critère du mode de gestion, en particulier le fait de ne pas tenir une comptabilité, exclut du secteur formel nos 260 informatrices, à une exception près27.

27

lJ ne restauratrice

bamakoise.

20

Profil des informatrices
Le tableau Bamako-Dakar dans l'annexe donne de nombreuses informations sur nos informatrices. Avant de l'étudier, commençons par expliquer notre choix d'échantillon. Celui d'Hélène se comprend d'abord en fonction de l'étude de l'IRD Crise, passage à l'âge adulte et devenir de lafanlille dans les classes mO)Jennes et pauvres de Dakar. Cette étude visait entre autres les jeunes; c'est pourquoi 26 de ses informatrices sont célibataires et 19 % (pas forcément les mêmes) ont entre 1.8-24 ans. lolechoix des cinq quartiers populaires s'est fait également en fonction de cette étude28 et de la possibilité de partir des associations de femmes de ces quartiers pour avoir accès à des informatrices. Il n'était pas prévu à l'origine d'enquêter exclusivement auprès des commerçantes. Mais, étant donné que les femmes de ces quartiers vivent du commerce, l'échantillon comprend presque exclusivement des commerçantes évoluant dans le secteur alimentaire (pour la totalité ou une partie des produits vendus) et quelques anciennes commerçantes. Quant au choix des informatrices comme tel, celui-ci a été guidé par l'apport des responsables d'associations de femmes. En leur présence, une première rencontre avait lieu avec chaque informatrice potentielle, avant le jour choisi pour l'entrevue. Étant donné que les rapports de pouvoir au sein des couples étaient le sujet majeur de la recherche d'Hélène, le choix des informatrices tenait compte des conditions variées des femmcs (célibataires, mariées, séparées, divorcées et veuves, mariage monogame ou polygame et le statut d'épouse des femmes dans le dernier mariage, etc.). Une certaine attention a aussi été portée sur le type d'activité exercé par ces femmes, particulièrement sur le lieu de vente (devant la concession, au marché, le long d'une avenuc, etc.) et celui de l'approvisionnement (dans le quartier d'habitation ou un autre quartier de Dakar, en région ou hors du pays), ceci pour tenter de saisir dans quelle mesure ces variables pouvaient influer sur les rapports entretenus avec le mari.

28

Bien que sa recherche s'inscrivait dans le cadre de celle réalisée par l'équipe de l'IRD, Hélène

disposait d'une grande marge de manœuvre dans le choix de ses quartiers. Ils ont été choisis en fonction d'aspects spécifiques à ceux-ci. Par exemple, le quartier Liberté- V 1 Baraka est habité par une population de déguerpis. Ils ne sont ni propriétaires ni locataires de leur habitation, dans le sens où ils ne paient aucun loyer. Ce quartier ne comporte que des baraques (d'où le nom « Baraka ») faites de matériaux« recyclés », essentiellement des planches de bois et de la tôle. Même si certaines de ces baraques ont été remplacées par des maisons d'une ou deux pièces construites en dur, ce quartier risque à tout moment de tomber sous une décision de déguerpissement des autorités. Les premières enquêtes ont été réalisées à (jrand Yofr, où presque l'ensemble des informatrices habitent une maison dont l'un des occupants est propriétaire (le mari, le père du mari ou de l'informatrice, etc.). Pour le quartier Castor, les enquêtes ont été effectuées seulement au marché du même nom, dans lequel un certain nombre de commerçantes dorment. Elles habitent pour la plupart Mont Rolland (région de Thiès) et ses environs. La distance entre leur lieu de résidence et Dakar les contraint à y passer la nuit. Quant aux quartiers Ouakam et Ngor, ceux-ci ont été choisis du fait de la stntcture villageoise de leurs parties les plus anciennes (voir carte de Dakar dans l'annexe).

21 Pour sa part, profitant de son premier long séjour à Bamako (1987-1989)29 pour tisser de nombreux liens, Chantal a demandé à ses connaissances de la mettre en contact avec des commerçantes. Cette façon de passer par des intermédiaires (comme d'ailleurs pour Hélène) a l'avantage de généralement mettre l'informatrice à l'aise dès le départ. Anna, sa fidèle amie et interprète, a également joué un rôle majeur dans ce sens. Un effort important a été fait pour inclure des commerçantes aux situations économiques et sociales très variées, en tenant compte de la catégorie de comnlerçantes (grossistes, détaillantes, restauratrices, etc.) et du type de produits vendus (condiments, légumes, fruits, plats cuisinés, etc.), de leur lieu de travail et de résidence. L'objectif de départ étant de brosser un portrait des modes d'organisation du commerce, il s'agissait d'éviter de choisir trop de vendeuses de condiments ou pas assez de grossistes, trop de femmes pauvres ou, au contraire, trop de maris plutôt fortunés, ou des informatrices du même groupe d'âge. Contrairement à l'étude sur Dakar, les plus jeunes sont sous-représentées, parce qu'il fallait pour mieux comprendre la gestion des commerçantes s'adresser à des femmes un peu moins jeunes. I)ans la première période d'enquêtes (198889),46 informatrices ont été rencontrées. Dans la seconde période (1993 et 1994), 47 informatrices plus sept commerçantes chefs de famille30 ont été sélectionnées pour un total de 100 informatrices. Certaines ont été intervie\vées aux deux périodes, ou de nouveau en 2004. l.Je petit tableau suivant31 permet de constater que les informatrices dakaroises sont majoritairement des détaillantes.
Bamako 1) 2) 3) 4) Détaillantes Intermédiaires Plats cuisinés Divers33 et grossistes et produits transformés 26 0/0 18 0/0 39 0/0

Dakar32 54,9 0/0
7,0 0/0 23,2 °/0 14,8 %

170/0

Nos informatrices ont plusieurs points en commun. Par exemple, la moyenne d'âge est presque similaire: 39 ans pour Bamako et 40 ans pour Dakar. La proportion d'informatrices mariées à un polygame est également presque identique: 47,9 % à Bamako et 48,9 % à Dakar. Par contre, la répartition par groupes d'âge est quelque peu dissemblable, car malgré une moyenne semblable pour les deux villes, les extrêmes sont beaucoup plus éloignés pour Dakar. La proportion des jeunes informatrices à Dakar est tout à fait volontaire.

29

Le premier séjour date de 1977 pOlir les recherches liées à sa thèse de doctorat qui porte sur La société senufo du Sud-Mali: de la« tradition» à la dépendance. 30 Sept informatrices font partie d'une recherche spécifique sur les femmes chefs de famille à Bamako en 1993 (Rondeau, 1996). Ces informatrices ont été rencontrées grâce à la collaboration du PPDS. 31Voir aussi section 1.1.7. pour Bamako et le début du chapitre deux pour Dakar. 32 Informatrices ayant des activités commerciales autonomes. 33 Informatrices qui vendent des produits de la catégorie 1 et 3 ou des produits non alÎ1nel1taires ou complémentaires à une autre activité.

22

Les différences pour la situation matrimoniale s'expliquent surtout par la
proportion plus importante de jeunes femmes à Dakar: c'est pourquoi nous retrouvons davantage de célibataires. Par contre, pour les catégories veuves, divorcées et séparées, la proportion est étonnamment semblable pour les deux capitales.

IJes informatrices dakaroises ont en moyenne plus d'enfants (5,63 contre 4,8 à Bamako). Nous avons exclu dans ces calculs les célibataires qui ont déjà des enfants. Les dissemblances entre les informatrices des deux capitales concernent les points suivants: la proportion de migrantes, la scolarisation et la situation économique du mari. Les informatrices dakaroises sont nées dans la capitale dans une proportion de 55,6 %, contre seulement 34 % à Bamako. Les Dakaroises dites de souche, c'est-à-dire les natives et celles arrivées avant l'âge de Il ans, constituent 65 % des informatrices à Dakar et seulement 49 % à Bamako. La proportion des migrantes est donc beaucoup plus forte chez les informatrices bamakoises34. Le pourcentage de celles qui ne savent ni lire ni écrire est plus important à Bamako (53,3 %) qu'à Dakar (39,6 %). Il ne faut pas s'en étonner, étant donné que les Bamakoises sont davantage des migrantes. Le décalage dans le temps pour la période des enquêtes peut aussi être en cause. Une comparaison du métier du mari dans les deux villes fait apparaître une différence dans le pourcentage des retraités: 26,5 % à ])akar et 17,1 % à Bamako. N'oublions pas que la proportion d'informatrices de 55 ans et plus est nettement plus élevée à Dakar (17,5 %) qu'à Bamako (5 %), ce qui peut expliquer le nombre supérieur des maris dakarois à la retraite. On note également davantage de manœuvres à Dakar (36,2 %) qu'à Bamako (31,4 %) et moins de maris avec une certaine instruction dans le secteur public ou privé (10,8 % à Dakar et 18,6 % à Bamako). Dans cette dernière ville, certains maris sont hauts fonctionnaires ou des professionnels, médecins par exemple. Ces résultats s'expliquent sans doute par l'échantillon choisi à Dakar et à Bamako: la recherche d'Hélène visait les classes pauvres de I)akar. ])es enquêtes dans d'autres quartiers ou auprès d'autres associations de femmes auraient probablement donné des résultats différents. Dans des quartiers plus riches35, il y aurait eu davantage de femmes ayant le statut d' entrepreneures (Sarr, 1998) et de grossistes. Par contre, à Bamako, un échantillon varié était privilégié. Rappelons que le niveau de vie des populations est dans l'ensemble plus élevé à Dakar qu'à Bamako, même si nos deux échantillons peuvent laisser croire le contraire.
.:t4

La proportion de natives parmi nos informatrices serait inférieure aux statistiques pour les deux villes. Ceci s'explique peut-être par le fait que le commerce constitue l'une des rares sources de revenus pour les migrantes. « À Dakar, on comptait 42 % de non-natifs de la ville au recensement de 1976et seulement 36 % en 1993 L...]. À Bamako, la part des migrants est plus forte, on passe de 35 % de non-natifs en 1976 à 44 % en 1987, pour retomber à 41 % en 1993. » (Antoine et al., 1998, p. 18) En 2001, le tiers seulement des Bamakois sont des migrants (MDCP-Mali, 2002, p. 12).
35

Ceci est d'autant plus vrai qu'à« Dakar, I'habitat planifié a entraîné le développement de quartiers

relativement homogènes du point de vue des catégories sociales et du bâti ». (Fall et Rondeau, 1998, p. 215) Il en est tout autrement à Bamako, où pouvaient cohabiter des gens de couches sociales fort différentes, en particulier à la période des enquêtes de Chantal.

23 Il ne faudrait pas non plus accorder trop d'importance à certains points de ressemblance d'ordre quantitatif entre nos informatlices. C'est probablement en partie l'effet du hasard, sauf pour la moyenne d'âge qui n'a rien de. surprenant. Notre échantillon est trop modeste pour en dégager des conclusions significatives au niveau des chiffres. Par contre, pour les différences, les deux premiers points (les migrantes et la scolarisation) reflètent la tendance générale entre les deux capitales. I) en est autrement pour la situation financière du conjoint. Ce livre se divise en deux grandes pal1ies : la première porte sur l'organisation du commerce, plus spécifiquement sur l'insertion dans le commerce, la gestion du commerce et les facteurs de réussite. La deuxième partie examine l'influence du mariage sur le commerce d'où son titre: «la difficulté de réussir dans le commerce pour des femmes mariées? ». Cette division correspond aux deux problématiques à l'origine des enquêtes. L'introduction, la conclusion commune et les deux causeries sont le fruit d'une rédaction des deux auteures. Dans les deux grandes parties, Chantal Rondeau est la seule responsable de l'écriture sur Bamako. Il en est de même pour Hélène Bouchard sur .I)akar.

PREMIÈRE CAUSERIE
Des commerçantes de Bamako et de Dakar se rencontrent: leurs trajectoires de vie Neuf commerçantes bamakoises viennent à Dakar pour y rencontrer leurs homologues dakaroises. Ces dernières sont au nombre de 1336.Pour la plupart, c'est leur tout premier voyage. l.,es l)akaroises sont venues en délégation pour les accueillir. Après un long voyage de plus de 48 heures, le train entre en gare en matinée. I...£sBamakoises sont bien arrivées, épuisées, mais heureuses. On sent de la fébrilité dans l'air! Évidemment, toute conversation ne peut s'entamer sans d'abord les salamaleks d'usage. Comme le veut l'usage, tant au Mali qu'au Sénégal, les sal utations doi vent d'abord venir de la personne qui se déplace. Les Bamakoises ouvrent le jeu des salan1aleks : «Awnisogolna ! » (bonjour en bambara), ce à quoi les Dakaroises répondent « malekun1 salan1 », qui est la réponse à un bonjour en arabe. Les Dakaroises
«

souhaitent

la bienvenue

en arabe

aux Bamakoises:

Bissimilah, bissimilah ».
Les Les Les Les Les Les Les Les Dakaroises Bamakoises Dakaroises Bamakoises Dakaroises Bamakoises Dakaroises Bamakoises : Na ngen def(comment vous aJlez) ? : Torosite (nous allons bien) ! : Mbaar agsi ngeen Ihi diam (vous avez fait bon voyage) ? : Kana u numa soro (nous avons fait bon voyage). : Ana lttJaaker ga (comment vont les gens chez vous) ? : Torositula (ils vont bien). : Naka aff'airyi (et les affaires) ? : Torosite (elles vont bien) !
(avez-vous la paix) ?

C'est maintenant au tour des Bamakoises

36

Isitukonyana

Ces 22 informatrices (environ 8 à 9 % de nos échantillons respectifs) ont été sélectionnées pour cette causerie en fonction de la richesse de leurs entrevues, dans le sens qu'elles donnent beaucoup d'informations sur de nombreux aspects de leur vie, sur le plan marital, familial, social, économique, voire politique. Il ne faudrait pas voir dans ce choix un souci de représentativité de notre part en fonction des différentes catégories de commerçantes. Ainsi trois histoires de vie concernent des boutiquières et deux autres des commerçantes qui vont à l'étranger bien qu'elles soient peu nombreuses dans nos échantillons respectifs. Par contrc, leurs récits de vic contribuent beaucoup à enrichir cette causerie.

26 Les Dakaroises : Jam rek (la paix seulement) ! Les Bamakoises : Atamoko ukakene (comment vous allez) ? Les Dakaroises : Gnou ngifi (nous allons bien) ! Ces femmes se rencontrent pour la toute première fois et, d'ores et déjà, elles en ont long à se dire sur leurs expériences respectives. Salimata Cissé37, interprète de la délégation malienne pour cette rencontre: Je vous salue commerçantes de ])akar, vous, votre famille et tous les habitants de cette belle grande ville. J'ai toujours beaucoup de bonheur à venir à Dakar. Comme les Maliens ont la pudeur de parler d'eux-mêmes et en tant que leur interprète, laissez-moi vous présenter les neuf marchandes bamakoises de notre groupe: A\va Bagayogo Kadiatou Coulibaly Assitan Diallo Djeneba Diarra Fatoumata J)oumbia Oumou Keita Fanta Konaté Aminata Traoré Et moi-même Salimata Cissé - Je prends la parole en tant qu'aînée de notre groupe, je m'appelle Diémé Dionne. Si tu veux bien traduire Salimata, je vais ainsi pouvoir présenter à nos invitées maliennes mes compatriotes: Astou Ba Marne Diarra Fatou Diop Naft Diop Aminata Diouf Awa Gueye Sokhna Gueye Ndiangou Ndiaye Ndiouck Sene Xèmes Sene A\va Souaré Lala Sy Et moi-même Diémé Dionne

37

Tous les noms des informatrices

sont fictifs.

27
L'aînée des Bamakoises Djeneba s'exprime et deux Dakaroises lui répondent.

Diarra de Bamako38

Salimata Cissé : Nous demandons à notre aînée ~jeneba Diarra vendeuse de condiments au marché de Banconp9 de parler en premier. - Je salue d'abord mon homonyme Marne Diarra. - Diarra, ah, tu es ma sœur maintenant. Marne Dian-a : Je suis Diarra. - Tu es Diarra donc nous formons la même famille. Toutes deux se tapent ensemble les mains40. - Vous savez je suis commerçante seulement depuis 15 ans, malgré mon âge. J'ai plus de 60 ans. - C'est à l'aînée le droit de parole, disent en ch(~ur les Bamakoises. - Mon mari, quand nous sommes arrivés à Bamako, était déjà presque aveugle. Nous sommes venus pour qu'il reçoive des soins médicaux. II a perdu complètement la vue peu de temps après. J'étais une jeune mariée avec de petits enfants. Ma fille qui a maintenant 12 enfants était un bébé à notre arrivée à Bamako. Je suis sa première épouse. Mon mari a commencé à mendier accompagné de notre fils aîné. Ensuite ce sont ses petits-enfants qui se sont promenés avec lui pour demander l'aumône. Maintenant, il a pris de l'âge, c'est pourquoi il est à la maison continuellement. Diémé Dionne: Et toi?

- J'ai travaillé comme bonne pour les gens, comme bonne-cuisinière, et mes patrons me donnaient un plat pour nourrir ma famille_ Quand je me suis sentie fatiguée, j'ai commencé à laver du linge pour les autres. Notre fils a àcheté un terrain au Banconi où il a fait construire et, depuis 17 ans, nous habitons au Banconi. Notre fils a maintenant deux épouses et je ne prépare plus. Diémé Dionne: Maintenant tu vends des condiments? Pourquoi?

- C'est moins fatigant de travailler au marché que de faire la lessive toute la journée. Personne ne m'a initiée au commerce. J'ai une table là-bas. J'ai toujours vendu seulement trois produits: les oignons, le sel et les cubes jumbo. Je me rends au marché à 7 heures et je reviens à la maison à Il heures ou à midi.
Sokhna Gueye, la p)us jeune du groupe des Dakaroises : Pourquoi )a grandmaman continue à travailler malgré son âge?

.~ Dans ce livre, nous faisons souvent référence à ces histoires de vie en donnant le nom fictif de l'informatrice concernée. C'est pourquoi le nom de chacune des informatrices apparaît dans la table des matières: pour permettre d'identifjer la page exacte de ce récit de vie. 39Marché situé dans un quartier où les pauvres sont nombreux (voir no 1 sur la carte de Bamako). 40 Les Bamakoises quand elles veulent faire comprendre par un geste à l'autre qu'elles approuvent, qu'elles partagent les mêmes idées ou les mênles sentiments, tendent leur main droite paume ouverte et doigts écartés pour frapper la main de l'autre qui place sa main droite dans la même position. La façon de faire des Dakaroises est différente, on serre la main de sa cotl1pIice sans frapper dans sa main. Ce sont des gestes de solidarité.

28

- Je gagne peu. Je me sens obligée moralement de faire ça maintenant, car mon fils ne travaille pas. Ma coépouse vend également des condiments au marché, mais elle, c'est à la sortie du marché. Ma coépouse n'a pas eu d'enfant. Moi-même, j'ai perdu quatre enfants. Ma fille et mon fils sont notre seul espoir maintenant. Le moment le plus difficile de ma vie, je le vis depuis l'année dernière. Mon mari est tombé malade, jusqu'à aujourd'hui, il n'est pas guéri. Il est couché. Une grande partie de l'argent de la famille a été utilisée pour payer des médicaments pour ce vieux.
Diémé Dionne de Dakar
Salimata Cissé: Diémé Dionne en tant qu'aînée l'honneur de t'exprimer en premier. des Dakaroises, à toi

- Je suis comme toi Djeneba, car j'ai aussi un vieux mari malade et j'essaie de gagner encore un peu de sous. Je suis née à la Somone, dans la région de Thiès, et je suis venue à ])akar pour rejoindre 1110n mari. Il travaillait au marché Kermel et m'avait demandé de le rejoindre. On s'est marié quand j'avais 15 ans et j'ai 70 ans aujourd'hui. Je suis toujours avec le même mari. Il avait une table à Kermel, où il vendait des crevettes et des muroblancs, jusqu'à ce qu'il tombe malade. Dans ma famille, personne ne vendait. J'étais très jeune quand l'idée de faire le commerce m'est venue. Chez n10i, on cultivait des chan1ps. Et, puisqu'on avait des arachides, j'en grillais et j'allais les vendre. Certains ont commencé à me critiquer et à dire que j'allais de quartier en quartier, de rue en rue pour vendre mes arachides, mais moi je ne disais rien et je continuais ma vente tranquillement. J'allais même jusqu'à Rufisque pour vendre. À ma première ventc,j'ai pu acheter un mouton de Tabaski pour ma mère. À ce moment-là, un mouton de Tabaski coûtait 3 000 CrA. Voilà comment je suis entrée dans le commerce. Salimata Cissé : Et une fois mariée, tu as laissé la vente comme beaucoup de Dakaroises ?

- Même mariée, je continuais à vendre les arachides et même quand je suis venue à ])akar, il y a trente ans. C'est par la suite que j'ai cherché une table pour commencer à vendre des légumes. J'allais à Sandaga, un grand Inarché qui est en ville, pour acheter des oignons, des patates douces et des pommes de terre. Puis, j'ai ajouté du poisson séché, du poisson fumé, des coquillages (ici on dit yet), etc. Je partais m'approvisionner à la Somone et j'achetais des paniers entiers. Chaque mois, je pouvais partir trois fois. Je partais tôt le matin avec les Ndiage Ndiaye (cars blancs) et je revenais le même jour, car la Somone n'est pas très loin de Dakar. Puis, mon mari est tombé malade: c'est depuis 1998. J'ai continué un moment, mais les frais médicaux m'ont mis en panne, comme une voiture qui tombe en panne. Ça faisait plus d'une année que mon mari était malade et j'ai dû arrêter. C'est ma fille qui continue et elle se débrouille bien. Elle est installée à ma place, au marché. Mais je ne peux pas rester sans vendre, c'est pourquoi je suis maintenant au robinet et je vends de l'eau.
Djeneba Diarra : Tu vends de l'eau à un robinet?

29 -Oui, il y a un robinet tout près de chez moi, dans la rue, et je vends de l'eau. Je ne peux pas faire autrement, je cherche ma dépense quotidienne. Je paye la SDE (Société Des Eaux) et le reste est pour moi. Je me contente de ça et je garde espoir. Quelques fois, des enfants passent et me donnent de l'argent. Ils ne prennent pas d'eau, c'est juste pour me donner un peu d'argent. Avant hier, quelqu'un a garé sa voiture à côté du robinet et m'a donné un sac de Iiz. Un musulman, s'il croit vraiment en Dieu, ne peut pas rester sans avoir quelque chose. Dieu lui viendra toujours en aide. A\va Bagayogo : Et tu as pu réaliser des choses, à partir de ton comnlerce de poissons? - J'ai pu construire deux chambres à la Somone et j'ai aussi acheté de beaux habits que j'ai portés et les gens ont pu apprécier et admirer. Tout ce qu'on décide de faire sérieusement, Dieu nous aide à le faire sans problème. Aminata Diouf de la région de Diourbel

- J'aimerais raconter mon histoire maintenant, car tout comme notre invitée de Bamako Djeneba Diarra,j'ai été bonne et même lingère. Aminata Diouf c'est mon nom. Je n'habite pas à ])akar, mais plutôt à Ndiass, un village situé dans la région de Diourbel. Je suis Sérère. Je suis venue à Dakar à l'âge de sept ans, pour accompagner ma grande sœur qui travaillait comme bonne chez des gens. Moi je m'occupais de son enfant. Mais elle me payait 1 000 ou 1 500 CFA par mois, je ne me souviens pas trop. Je me suis occupée de son enfant pendant deux ans environ, puis j'ai trouvé un travail de bonne ailleurs. J'ai ainsi travaillé à Dakar jusqu'à l'âge de 17 ans et là,je suis repartie au village parce qu'on m'avait donnée en mariage. J'ai fait vingt ans là-bas, avant de revenir à Dakar.
Oumou Keita: Pourquoi es-tu revenue à Dakar? - Pour faire du comnlerce. Ça fait deux ans que je viens à Dakar pour vendre. Avant cela, je suis restée au village et je faisais des cultures maraîchères. Mon mari est paysan, mais il ne travaille que pendant I'hivernage. Pendant la saison sèche, il ne fait rien. Je suis revenue donc à Dakar quand mon fils s'est marié. Comme c'est ma belle-fille qui s'occupe de tous les travaux domestiques à la maison, je me suis trouvée vraiment inutile. C'est ainsi que j'ai pensé reprendre une activité. Donc, je suis partie à Bambey et j'ai acheté du bissap, c'est-àdire de l'oseille rouge, que je vendais à Kayar. Mais il s'est trouvé que durant l'hivernage, ça ne marchait pas beaucoup. Alors, je suis venue jusqu'à Castor, donc ici à Dakar. J'ai essayé une fois et ça a marché. Depuis lors, je suis restée à vendre au marché Castor. Djeneba Diarra: Mais tu aurais pu venir à Dakar pour travailler comme bonne, puisque c'est ce que tu avais déjà fait. - J'ai choisi de faire le commerce, parce que c'est l'activité qui pouvait nl'apporter plus vite de l'argent. Et, si j'ai choisi de venir à Dakar, c'est que je connais bien. Je connaissais aussi le marché Castor, parce qu'avec ma sœur, on habitait tout près.

30 Fatoumata Doumbia : Et tu as vécu des difficultés en commençant? as parlé de I'hivernage, mais... Tu nous

-J'ai commencé d'abord avec 10000 CFA que mon mari m'avait remis après sa récolte. J'ai eu des problèmes effectivement, parce que j'avais acheté quatre bassines de bissap et j'en ai perdu deux dans la voiture. Je les avais oubliés en descendant, et donc (rire) j'ai dû travaiJler avec les deux qui me restaient. J'ai pu récupérer cette perte en vendant du bois de chauffe aux restauratrices. C'était du bois que je ramassais. Certaines personnes aussi me demandaient de laver leurs habits. En une semaine environ, j'avais récupéré mon argent. Assitan Diallo : Mais les 10 000 CFA venaient de ton mari... 'ru lui as raconté ce qui s'est passé? Sur un ton de rigolade, elle dit avoir raconté toute I'histoire à son mari. Mon mari m'a dit: «Tu n'es pas une personne saine d'esprit, tu ne peux pas t'en sortir avec le commerce. Mieux vaut alors rester à la maison. »C'est ça qu'il a dit. Et les femmes se mettent à rigoler avec elle.

- Donc, pour lui, j'avais jeté son argent par la fenêtre (rire) et il n'a plus voulu m'aider. (~'est ainsi que j'ai fait les choses dont je vous ai parlé pour récupérer ma perte. Mais vous savez, il ne m'avait pas donné les 10000 CFA, c'était un prêt. Je lui ai remboursé, mais seulement 5 000 CfA. Comme j'ai perdu la moitié de ma marchandise, je n'ai pas à lui rembourser plus. Pour moi, la marchandise est partie avec le camion, c'est donc une perte (rire). Je vends toujours le bissap, mais depuis, j'ai ajouté du nététau et du mil pilé.
Awa Bagayogo : Es-tu toujours au village? l\1 fais l'aller-retour chaque jour? - Je viens à Dakar le lundi et je reste jusqu'au samedi, puis je rentre au village. J'ai encore des jeunes enfants et je ne peux pas les laisser trop longtemps. Je dors dans le marché castor, mais pas avec les autres qui passent la nuit dans les cantines. Moi je passe la nuit au dehors, le long des cantines qui donnent sur l'extérieur. Au début, je rentrais à Kayar vers 16h00 ou 17h00. Je connais quelqu'un qui vit là-bas. Mais une fois, je suis restée au marché jusqu'à 21h00 et j'ai vu des gens qui commençaient à installer leurs nattes et se coucher. Alors,j'ai demandé à une des vieilles qui dort dans les cantines l'autorisation de coucher avec les autres et elle a dit oui. C'est à partir de là que j'ai pris l'habitude de passer la nuit là. Salimata Cissé: I)es commerçantes maliennes dorment également comme ça, à la gare du Dakar-Niger près du marché. Assitan Diallo : Et ton mari, a-t-il changé en voyant que tu te débrouilles bien maintenant, avec ton commerce '? - Il a changé d'avis sur ma façon de gérer mon commerce, mais ce n'est pas pour autant qu'il serait prêt à me prêter de l'argent à nouveau. Ça non! (rire) Il m'encourage, mais ça s'arrête là. Je suis venue vous rencontrer pour apprendre de mes sœurs, les commerçantes, et je compte beaucoup sur la causerie pour m'améliorer.

31 LES MARCHANDES Naft Diop de Dakar Diémé Dionne: Faisons parler une de nos grandes marchandes de poissons de Dakar. Naft, comment as-tu commencé avec ton commerce de poissons? - Voici mon histoire. Je viens d'un village de pêcheurs, en périphérie de Dakar. J'ai surtout subi l'influence de ma mère qui se débrouillait très bien avec ce métier, mais je n'ai jamais eu à l'aider. J'ai commencé à vendre du poisson bien avant de quitter l'école. Souvent, au lieu de retourner à l'école l'après-midi, j'allais à la plage pour surveiller l'arrivée des pirogues. Je devais avoir 9 ans. Mon oncle et mon grand-père étaient pêcheurs et me donnaient un peu de poisson que j'allais vendre devant chez moi. À l'époque, il y avait un marché juste à côté de notre maison. Pendant un bon moment, ils ont continué à me donner du poisson en cadeau, mais j'en achetais aussi en même temps. Salimata Cissé : Ils te donnaient du poisson en cadeau! -Oui,j'étais leur enfant chéri. C'est ainsi que j'ai commencé. J'ai complètement abandonné l'école, car le commerce m'intéressait trop. Donc, dès 7hOO le matin, après mes tâches à la maison, je sortais pour aller sur la plage acheter du poisson et je ne rentrais qu'à 18h00. Je faisais plusieurs navettes dans la journée pour acheter du poisson et revendre. Mais je ne vendais pas qu'au marché, j'ai commencé aussi à aller vers les hôtels ou chez des particuliers. Quand j'ai commencé véritablement l'activité de vendeuse de poissons, c'était cinq ou six ans après avoir abandonné l'école (au CM2) et j'avais 1 000 CFA qui m'appartenaient. Awa Bagayogo : Et aujourd'hui, comment tu fonctionnes? DE POISSONS

- Actuellement, je peux sortir 150 000 CFA pour acheter le poisson d'un piroguier et avoir un bénéfice de 35 000 CFA, après la vente. Mes clients sont les hôtels, les restaurants, des particuliers (les tOl/babs, par exemple), mais aussi les revendeuses. Je travaiJle avec un téléphone portable. I)ès que je reçois n10n poisson, j'appelle mes clients et leur dit que j'ai tel type de poissons. Mais, souvent, ce sont eux aussi qui m'appellent pour passer une commande.
Fanta Konaté : Et que dis ton mari de ton commerce? - Je suis divorcée depuis Il ans, je n'ai fait que six ans avec mon mari. L,ui, il n'acceptait pas que je me déplace autant. En plus, moi je voyage jusqu'en Gambie,j'achète de la marchandise pour revendre ici, à Dakar. Quand il m'a prise comme femme, il savait ce que je faisais, mais il ne pouvait pas supporter que je parte même pour deux jours. Il me surveillait tout le temps. Je n'osais même pas sortir pour voir les amies. Alors, pour l'embêter, je partais palfois en Gambie et j'y restais deux mois. J'ai une demi-sceur qui vit là-bas et je loge chez elle. Sa consœur marchande de poisson, A\va Souaré, la taquine: Donc, depuis Il ans, tu n'as pas trouvé le temps de te remarier? Comment tu fais pour... (fou rire général parmi les femmes).

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- Vraiment, me remarier, je n'y pense même pas. Tu me taquines pour savoir comment je peux suppol1er de... mais, non, je ne veux pas. Les hommes causent trop de problèmes sur des choses inutiles qui te ralentissent dans ton travail. Tu vois, moi je suis toujours sur le bord de la plage jusqu'à 21h00, avec ma mère et mes deux enfants. Le soir, je rentre me coucher. Même si quelqu'un se présente, je le renvoie. Ça c'est certain.
Kadiatou Coulibaly: travail» ? Mais que veux-tu dire, «ils te ralentissent dans ton

- Parce que, tu sais, moi ma maison est près de la mer. I)e ma chambre, je vois la plage et je peux surveiller l'arrivée des piroguiers. Alors, imagine si un piroguier vient avec son poisson et le matin je dois me lever pour préparer d'abord le petit déjeuner de mon mari, avant de partir voir ce piroguier. Je risque alors de perdre le marché de cette journée. Ça, je ne pourrais pas le supporter, ce n'est pas possible. Et puis, en plus, il ne me donne pas deux sous? Ah non, vraiment il faut me croire! Ça fait Il ans que je suis sans mari et c'est mieux ainsi. Avez-vous dans votre délégation une commerçante de poissons? Awa Bagayogo de Bamako Salimata Cissé : Je vous présente A\va Bagayogo. - Je suis une modeste commerçante de poissons. Salimata Cissé : C'est à ton tour de t'exprimer. - Au village près de Mopti, j'ai commencé à vendre très jeune, je n'avais pas encore de seins. Je vendais du poisson, des arachides, des bonbons et des dattes. Mon père était pêcheur mais si je pouvais acheter le poisson d'autres pêcheurs, je vendais aussi leurs poissons. À ce moment là, aucun enfant ne gardait jamais l'argent pour lui-même. Tous mes bénéfices étaient pour ma mère, ma marâtre, mon père. Maintenant les enfants osent garder les produits de leur commerce ou bien une partie pour eux-mêmes, mais auparavant cela ne se faisait pas. Je devais aussi m'occuper de mes frères. Ma mère avait quatre garçons et ma marâtre trois. Nafi Diop: Tu as beaucoup aidé ta fami]]e ? - Oui, je faisais aussi fumer le poisson pour le vendre aux commerçants. Ndiouck Sene: Tu t'es mariée avec un gars de ton village? - Oui, avec un pêcheur bozo comme mon père. Avec mon mariage, j'ai commencé à travailler pour moi-même et pour mon mari et n10n foyer. J'achetais du mil en épis que j'égrenais et faisais cuire. J'en vendais une partie et j'utilisais le bénéfice pour moi-même. Mon mari est tombé malade et il est devenu fou. Je suis restée quand même trois ans dans sa famille après le début de sa maladie, car ma belle-mère ne voulait pas que je parte à cause de l'effort que je fournissais pour la famille. Ensuite, je me suis remariée avec un autre pêcheur bozo. Ndiouck Sene: Bamako? C'est avec ton second mari que tu es venu t'installer à

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- Oui, c'est toujours dans le cadre de la pêche que nous sommes venus, il y a neuf ans, à Bamako. Nous sommes restés 20 ans au village. J'ai perdu ma mère là-bas, j'ai aussi perdu cinq enfants là-bas.
Awa Souaré : Pourquoi êtes-vous partis? - Bamako vaut mieux que mon village, car ici on met de la valeur pour le poisson. Et au village, le poisson ne coûte rien, ça ne rapporte rien. Awa Souaré : Tu vends le poisson de ton mari ? - Oui, seulement les jours où je suis de cuisine. Ma coépouse est également une vendeuse de poissons au marché. Après la vente du poisson du mari, nous devons toujours lui remettre une partie de l'argent de la vente car le mari doit payer les céréales, le riz et les condiments pour nourrir la famille. Il n'y a pas de montant déterminé, c'est selon les besoins du mari. Awa Souaré : J'aimerais parler tout de suite après mon homonyme A\va pour expliquer comment notre mari a partagé notre tour de vente, entre ma coépouse et moi. - Je suis curieuse de connaître ton histoire. A\va Souaré : Et les jours où tu n'es pas de cuisine? - J'achète le poisson avec d'autres commerçantes de poissons. J'ai une place sous un hangar où je vends le matin pour revenir à midi. Surtout quand je ne suis pas de cuisine, je peux prendre aussi n'importe quel produit qui me tombe sous la main: pastèques, arachides, aubergines africaines et même les tomates fraîches. Étant donné que la vie est difficile, je fais aussi parfois des lessives pour les gens. Awa Souaré : Est-ce suffisant la vente du poisson du mari pour nourrir la famille?

- Durant la saison chaude, il n'y a pas beaucoup de poissons et mon mari a une table pour les cigarettes et les bonbons. Mon apport est très important pour la famille, peu importe les saisons. Si tu me vois couchée, ça veut dire que je suis malade. Si je prends du repos, ça veut dire que je suis malade. Sinon, je ne peux pas rester tranquille. Je suis membre d'aucune tontine ou association, car nous sommes trop pauvres. Nous n'avons pas de bonne, ni d'électricité et nous sommes locataires.
Awa Souaré : Est-ce que tu reçois l'aide de tes enfants? - Les filles de nos jours travaillent moins que de mon temps. {Jne de mes filles vend des arachides et une autre, des pastèques, au marché à côté de la maison, mais c'est pour elle-même. Les garçons c'est pour leur père, ils l'aident à la pêche. Marne Diarra : Et ta coépouse ?

- Ni yi donni ala be i donni. Ni i y'a bla i senkara, ala be a bla i senkara a bana. C'est-à-dire: « Quant tu as le problème, tu es mariée, tu as une épouse et ton mari te cherche une autre coépouse donc tu es fâchée. » Bon tu peux être fâchée et t'en faire un problème. Le jour où tu vas t'en faire un problème, ça va

34 devenir un (véritable) problème pour toi. Dieu va te créer des problèmes, c'està-dire que tu n'en finiras pas avec les difficultés. Bon, mais si tu ne t'en fais pas un problème, tu fais comme si de rien n'était et tu continues avec ton quotidien, ça veut dire que Dieu t'a soulagé comme ça. C'est la façon que tu regardes les choses qui compte. Astou Ba, qui a le statut de première épouse de son mari: Tu as raison mais tu sais, y a des femmes qui viennent pour essayer de t'écarter, de prendre ta place. Dans ce cas, elles sont prêtes à tout. Elles peuvent aller jusqu'à mentir, à créer des choses qui n'existent pas, en tout cas pour atteindre ton moi intérieur. Et, dans ce cas, la réplique est que tu fasses autant et ça dégénère, en général, en terme de séparation ou de chamailleries ou de bataille. Mais, si elle vient facilement et qu'elle est tranquille dans son coin, moi je reste tranquille dans mon coin, y aura pas de problème. Mais si elle cherche à me créer des histoires ou inventer des choses sur moi pour essayer de m'écarter pour prendre ma place, ça ne marchera pas, parce qu'elle va me trouver. Awa Souaré de Dakar Djeneba Diarra : A\va, tu as posé tellement de questions à notre compatriote, alors à toi la parole. - Merci Djeneba. Actuellement je vends des légumes au marché malgré mes 65 ans. Ça doit bien faire plus de 20 ans de cela. J'ai démarré ce commerce parce que j'avais beaucoup d'enfants et je ne pouvais pas toujours compter sur mon mari qui était pêcheur. Je n'ai pas commencé à vendre dès le début de mon mariage, parce que j'avais de jeunes enfants. Et puis, mon mari avait une autre épouse qui lui vendait son poisson. A\va Bagayogo : Toi tu es la prenlière ou la deuxième? - Je suis la deuxièllle. Awa Bagayogo: Il y a un proverbe malien qui dit: Gninè kun folo de yé yé. Quand on te dit, tu es la gniné ou la seconde épouse, tu réponds immédiatement le proverbe: « 1...Iaremière tête de souris qui sort c'est elle p la vraie souris. » - Ce proverbe est intéressant. Celle dont je viens de vous parler est la première. Donc, elle vendait le poisson du mari. C'est après qu'il a défini une nouvelle façon de faire, c'est-à-dire qu'une de nous vend le poisson pendant une année et, l'année suivante, c'est au tour de l'autre épouse. C'est ainsi qu'il a organisé le travail. Ici, chez nous, c'est à l'épouse de vendre le poisson du mari. Je parle quand le mari est propriétaire de sa pirogue et de tout son matériel de pêche. Et puis, c'est une question de confiance. lJn pêcheur pourrait chercher quelqu'un d'autre pour lui demander de vendre. Mais peut-être que cette personne pourrait le duper. En tout cas, autant vendre pour ton mari, parce que tu sais que ça revient également à la maison. - Awa Bagayogo : Tu es mariée avec 1ui depuis longtemps?

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- Je peux vous dire que j'ai duré avec lui, parce que je me suis mariée quand j'avais 18 ans. Il est décédé, il y a six ans, et j'ai Il enfants, mais un est décédé en mer.
Oumou Keita: Alors donc, ta coépouse et toi vendiez le poisson de votre mari à tour de rôle. Et l'année où tu n'étais pas de tour, si je peux dire ainsi (rires dans l'assistance), que faisais-tu de tes journées? - C'est à ce moment-là que j'ai commencé à vendre les légul11es, parce que je voulais aussi quelque chose pour moi... un travail pour moi, je veux dire. IJes légumes, je les vends au marché, ça a toujours été ainsi. Pour le poisson, c'était différent, car j'alJais jusqu'à Sandaga pour le vendre. C'était différent avec le poisson, parce que là ollj'habite c'est trop petit et il y a beaucoup de concurrence. Puisque le marché Sandaga est en ville, il était plus intéressant d'y vendre le poisson. Ma coépouse faisait de nlême. Awa Bagayogo : Mais maintenant, tu ne vends plus de poisson?

- Non, je ne vends que des légumes. Comme je vous ai dit, mon mari est décédé, il y a six ans de cela. Mais avant, il avait cessé d'aller en mer, car il était trop vieux. Mais même à partir du moment où il a pris sa retraite, ses enfants à lui, donc ceux de sa prel11ière femme, ont pris la relève et ma coépouse et moi avons continué les tours de rôle. J'avais bien un fils qui aurait pu prendre aussi la relève de son papa, c'est eel ui dont je vous ai parlé pl us tôt. Oui, il est décédé en mer. Alors, aucun de mes autres enfants ne vont en mer depuis.
Kadiatou Coulibaly : Et depuis le décès de ton mari? - Ah, vraiment c'est trop difficile depuis ce temps. Parce que, même s'il était à la retraite, notre rythme de vie était resté le même. Mais depuis son décès, c'est devenu trop dur. Et puis, ma coépouse est décédée deux mois après le décès de mon mari. On avait de très bons rapports, elle et moi. C'était presque une sœur pour moi. Et ses enfants sont restés avec moi. Il est vrai que je suis aidée par mes enfants et ceux de ma coépouse. Ils participent aux charges. Plusieurs d'entre eux partent encore en mer et font vendre leur poisson par leur épouse. Moi, je suis maintenant trop vieille. I..,esenfants m'aident, mais ils ne peuvent pas tout faire. Je peux dire que tout repose sur ma petite tête.

36 LES BOUTIQUIÈRES

Aminata Traoré de Bamako
Salimata Cissé : Aminata, la boutiquière, tu nous disais dans le train que tu as vécu au Sénégal dans ton enfance? - Oui, c'est exact. Mon père travaillait à Dakar. Je suis arrivée avec ma maman dans votre ville quand j'étais un tout petit bébé et je suis retournée à Bamako à l'âge de 10ans. Je n'ai jamais eu l'occasion de revenir au Sénégal et je suis heureuse d'être parmi vous et de vous saluer aujourd'hui. Sokhna Gueye : Tu es allée à l'école? 'ru t'exprimes très bien en français. - Oui, j'ai fait jusqu'à la neuvième, j'ai quitté ensuite à cause des problèmes avec mes yeux. Assitan Diallo : Toi qui a beaucoup d'expérience as-tu commencé à vendre? dans le commerce, quand

- Quand j'étais encore à l'école, je vendais pour ma mère après l'école, des beignets, des locos. Je faisais également le commerce de l'encens pour elle. Pendant les vacances, je vendais pour moi-même des maïs grillés, des bananes, des oranges, des aubergines africaines. Sokhna Gueye : Et à la fin de tes études?

- Je

n'ai jamais cessé de commercer même quand j'étais une employée.

J'ai travaillé à la sucrerie de Dougabougou durant sept mois et, en même temps, j'apportais des sand\vichs et des beignets pour vendre aux travailleurs. Je trouvais que ce travail de nuit était trop exigeant, de minuit à 8h du matin. En plus, je devais acheter la viande le matin et préparer le nécessaire pour la vente de nuit. J'avais peu de temps pour dormir. Je suis partie ensuite à l'usine de céramique. J'étais là du matin jusqu'à 14h30. Je retournais ensuite à la maison manger et me laver et je partais à l'OPAM pour vendre des tissus pour les pantalons et des basins. Les gens de l'OPAM me payaient quand ils recevaient leur salaire. Je vendais aussi à mes camarades de l'usine. Mais je faisais plus d'argent avec les agents de l'OPAM. C'est une copine qui m'a suggéré d'aller vendre à l'OPAM. Sokhna Gueye : Tu étais toujours célibataire à cette époque? - Oui, je faisais des cadeaux à mes parents. Par exemple quand j'étais à Dougabougou, je payais pour eux 27 kilos de riz par mois. J'ai travaillé ensuite à la SOMIEX. J'ai continué à vendre de l'encens, des basins dans les autres services, en plus de mon travail à la SOMIEX. Quand je me suis mariée, j'ai eu un frigidaire à la maison et j'ai engagé également des petits garçons pour se promener et vendre dujin-jin-bere. Lala Sy : Et ton mari, il était d'accord avec ton commerce? - Mon premier mari n'a jamais fait de problèmes pour le commerce, mais je n'ai jamais eu d'enfant et cela était un problème pour le mariage et ça a entraîné le divorce.

37 Naft Diop: Es-tu restée longtemps à la SOMIEX ? - Après trois années passées à la SOMIEX, j'ai entendu dire qu'on allait licencier les nouveaux employés. Dès ce moment, j'ai commencé à prendre mes précautions. J'ai limité mes crédits pour la vente des tissus et j'ai essayé « d'éponger» mes crédits (me faire rembourser). Tout de suite avant même d'apprendre que j'étais «compressée », je me suis initiée avec une nièce à la teinture. J'ai pris l'argent de ma tontine, ma nièce avait aussi une certaine somme, nous avons acheté des tissus au marché et les teintures. Après quelques temps, j'ai décidé de laisser tomber la teinture pour la boutique. Lala Sy : Pourquoi c'est difficile la teinture?

- C'est très délicat comme travail et je n'ai pas une bonne vision. Au début, nous avons confié nos basins à des femmes qui partaient en Côte-d'Ivoire pour les vendre à Abidjan; mais tu n'as pas tellement de contrôle sur le prix de vente là-bas et sur ton bénéfice. J'allais aussi dans les services pour vendre mais avec le retard des salaires (deux à trois mois, parfois plus), les femmes étaient moins intéressées à acheter ces tissus.
Sokhna Gueye: réussi? Il est rare qu'une femme soit boutiquière, comment as-tu

- De son vivant, mon père avait fait construire une boutique qu'il louait. Je connaissais également la vente de l'alimentation par la SOMIEX car j'étais au rayon de l'alimentation. Quand j'ai appris que le dernier locataire avait décidé de partir, je suis allée voir mon oncle, le chef de famille qui recevait l'argent de la location et je lui ai demandé l'autorisation de m'installer dans la boutique. Sokhna Gueye : 10n oncle a dû être content de voir sa nièce s'intéresser à la boutique? -Ah, ce fut toute une histoire. Il avait promis la boutique à un riche commerçant. lJne tante qui avait beaucoup d'argent s'était engagée à s'associer avec moi pour la vente, mais des gens de la famille l'ont persuadée de changer d'avis, car avec moi disaient-ils, la boutique n'allait pas suffisamment rapporter! Sokhna Gueye : Qu'as-tu fait pour obtenir cette boutique? -Je m'étais mis dans la tête que j'allais faire la boutique et de toutes les mille manières, j'allais le faire. Le nouveau locataire de mon oncle a envoyé des gens pour « badigeonner» (peinturer) la boutique. Ma maman m'a envoyé un petit frère pour m'informer de ce qui se passait. J'étais en train de cuisiner. J'ai tout laissé. J'ai pris la bâchée et je suis allée voir le nouveau locataire. Je lui ai dit: « Une chose est certaine, cette boutique c'est mon père qui l'a construite. Il a fait ça pour un jour nous sauver. Aujourd'hui, je ne travaille pas, cette boutique-là, même si je dois me coucher là dedans, tu ne prendras pas cette boutique. Je sais que tu as de l'argent, mais ça, c'est pour mon père, ce n'est pas pour toi. » Le commerçant s'est fâché, il a laissé la boutique. Mon oncle était également fâché. Il s'est finalement retiré et m'a laissé faire. Xemes Sene: Comment as-tu fait pour avoir l'argent pour ton fonds de commerce?

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- Comme j'ai été licenciée par la SOMIEX, j'ai reçu un droit (une compensation) de 150 000 francs maliens. Je me suis débrouillée pour obtenir encore 50 000 francs. J'ai donc commencé avec seulement 200 000 francs maliens. D'autres débutent avec un million de francs. Tu as des petites, des moyennes et des grandes boutiques. J'ai commencé en achetant pour 127 000 francs maliens de marchandises. J'avais un petit boy chez moi qui vendait dujinjin-bere, j'ai continué avec ce dernier dans la boutique. J'ai récupéré le frigo que j'avais acheté pour ma mère et qu'elle n'utilisait pas. Aminata I)iouf : Comment as-tu fait pour faire fnlctifier tes affaires? - Je suis entrée dans une tontine au Gabriel-Touré (l'hôpital) pour 25 000 francs par mois. La personne qui prenait la tontine avait pour 500 000 francs maliens. Quand mon tour est venu, nous étions avec les francs CFA, j'ai eu 265 000 francs CFA. Je ne voulais pas mettre cet argent dans la boutique. J'ai acheté quatre charrettes. J'ai payé trois voyages de cailloux et deux voyages de sable pour mettre sur mon terrain à Kalaban. Aminata Diouf: Tu avais déjà un terrain? - Quand j'ai quitté la SOMIEX, j'avais déjà acheté trois terrains. Je vais m'arrêter ici et garder le reste pour notre prochaine causerie. Aminata Diouf: Une dernière question: Qu'est-ce que tu as fait avec les charrettes?

- J'ai

engagé des jeunes

gens et j'ai loué les charrettes.

Le soir, ils venaient

me donner 150 francs par charrette. J'ai commencé une nouvelle tontine. Avec mes deux tontines, quand ce fut mon tour, j'ai acheté pour 320 000 francs CFA41 de caisses de boissons et c'est ainsi que j'ai commencé à vendre des caisses de boissons à d'autres boutiquiers. Diémé Dionne: Tes compatriotes m'ont dit qu'après ton divorce, tu t'es remariée pour devenir la quatrième épouse de ton nouveau mari. Pourquoi tu as accepté ce mariage?

- Vous devenez

indiscrète...

Sokhna Gueye de Dakar

- Tu sais Aminata, entreprise familiale.

nous avons une boutique d'alimentation,

c'est une

Aminata Traoré: Je suis pressée de connaître ton histoire. - J'ai commencé très jeune à faire le commerce. J'avais 10 ans et c'était pour aider ma mère. Elle vendait des tissus qu'elle achetait à la gare ferroviaire. Oui, là où vous êtes arrivées. En même temps, elle vendait aussi des crèmes glacées et je l'aidais dans ce commerce. Je vendais donc les crèmes à l'école, où j'étais élève, et au marché. Puis, j'ai voulu laisser l'école après avoir échoué l'examen
41

Extrait de deux entrevues

réalisées en mai et juin 1989 avec cette comnlerçante.

39 d'entrée en sixième. Mes parents ne voulaient pas au début, ils m'ont inscrite dans un lycée privé, mais je leur disais qu'ils gaspillaient leur argent. Moi, ce qui m'intéressait, c'était de faire le commerce. Ils ont tout fait pour me pousser à aller à l'école, mais j'étais têtue. Ma mère a finalement accepté que je l'aide au lieu d'étudier. Vous voyez, j'étais peinée de voir ma n1ère pOlier sa lourde glacière à travers le marché et je me disais que c'était à moi de le faire. Quand j'ai commencé à porter ma glacière pour aller vendre les crèmes, j'al1ais encore à

l'école et mes copines de classe me chahutaient en m'appelant « la vendeuse de
crèmes ». Donc, j'ai aidé ma mère jusqu'en 1995,j'avais 22 ans à l'époque. Puis, avec l'aide d'une ONG d'ici, nous avons formé une association de femmes. Ma sœur Khady en faisait partie. Aminata Traoré: Pourquoi n' a-t-elle pas duré? Vous étiez toutes du même âge?

- Non, c'était des femmes de tous âges. La plus âgée avait 67 ans et moi, j'étais la plus jeune. Ça n'a pas fonctionné à cause d'un problème de femmes. Certaines avaient des intérêts personnels, alors qu'on devait travailler en association. Vous savez comment sont les problèmes de femmes. Et puis, je crois finalenlent que nous étions trop nombreuses. Au départ, notre groupe était fornlé de huit femmes. Puis, à la quinzaine de la femme, ma sœur Khady et moi sommes allées à une rencontre pour y présenter nos produits et ça a attiré plus de monde. C'est ainsi qu'on est arrivé au nombre de 26, mais on ne connaissait pas ces femmes. Donc pourquoi ça n'a pas duré? C'est parce que certaines trouvaient que les revenus n'étaient pas suffisants, d'autres avaient des occupations ailleurs et n'étaient pas toujours disponibles pour travailler à la production de jus. Quant aux femmes plus âgées, elles étaient moins actives, justement à cause de leur âge. Elles ne pouvaient pas faire certaines activités et les travaux les plus durs étaient toujours assurés par les plus jeunes. Et, s'il fallait se partager l'argent, on avait la même part chacune. Alors, ça créait trop de problèmes. Ma sœur et moi, on a laissé tomber pour ouvrir une boutique. Mais la location était trop chère, on payait 30000 CFA par mois, plus l'électricité. C'est par la suite que mon frère a aménagé une boutique chez nous pour qu'on ne paie pas de location. C'est lui qui prend tout en charge et on a deux frigos. À la boutique, on vend des produits non périssables (conserves, cigarettes, riz, mil, etc.), mais aussi du pain et je prépare du café. Je vends aussi les jus qu'on prépare nous-mêmes. J'en ai apporté avec moi pour vous faire goûter: des jus de bissap, de pain de singe, de ditakh et de ginger (gingembre). J'ai aménagé un petit coin pour permettre aux gens de boire et manger sur place. J'ouvre la boutique de 6h30 à 13h00 et de 15h00 jusqu'à ce que j'aie sommeil. Pendant le Ralnadan, la boutique est ouverte de 4h30 à 13h00 et de 17h00 à 23h00. Ça fait depuis 1998 que j'ai cette boutique et ça marche bien._
Aminata Traoré: Tu travailles toujours avec ta sœur Khady, ou bien elle fait un commerce de son côté?

- En fait, c'est

une entreprise familiale. Toutes mes sœurs participent à la

production des jus, ma mère aussi. Khady s'occupe de ]' approvisionnement et de la production avec mes autres sœurs et Inoi je vends. Je suis à la boutique, mais souvent je sors pour faire des livraisons.

40 Fatoumata Doumbia : Et tu es mariée? - Pas encore, mais j'ai un copain. Il est douanier. Là où il est, d'ailleurs, il a déjà une femme et je vais devenir sa deuxième. Cela ne me gêne pas, car je ne connais pas sa première femme et je ne sais pas si elle connaît mon existence. Je ne m'occupe que de mon côté, je n'ai affaire qu'avec son mari. En fait, il y a deux hommes qui veulent me marier... - Oh, là là ! s'exclament les autres femmes de l'assistance et les Bamakoises d'ajouter: ll1 es une grande dame gorobinè42. - Qu'est-ce que c'est? Salimata Cissé : C'est notre mot de passe. 1butes les femmes veulent être des gorobinè. Il faut être une grande dame pour que deux hommes souhaitent t'épouser. - L'autre habite tout près de chez moi, mais il a émigré en Italie. Je préfère le douanier, car je n'aime pas les émigrés. Ils restent un, deux ou trois ans sans venir ici. J'aime un mari qui reste à côté de moi et que je peux voir tous les jours, même si je dois le partager avec une autre femme. C'est Dieu qui a fait ainsi. Si je veux être première femme, il faudra que j'attende longtemps avant de trouver un mari. Et même si on est la première femme de notre mari, on n'est pas à l'abri d'avoir une coépouse. I)onc, il vaut mieux aller se marier, quitte à être la deuxième ou la troisième, que de dire qu'on n'aime pas la polygamie. Mais, même si je me marie, je n'abandonnerai pas mon commerce. Je subviens à mes besoins personnels depuis que je vends et j'y tiens beaucoup. Les homInes sont carnIne ça, ils te disent: «J'ai suffisamment de moyens. Si on se marie, tu n'auras pas besoin de travailler. » Quand tu abandonnes ton commerce et qu'au bout de deux ans il ne fait plus rien pour toi, tu vas être dans la galère et tu ne pourras plus reprendre par manque de moyens. D'ailleurs, mon copain m'encourage à continuer. Alors, je ne vois pas le jour où il pourrait me demander de cesser mon commerce.

Lala Sy de Dakar
- Mon père est originaire de la Mauritanie, mais je suis née à Dakar. Quand j'étais jeune, je ne faisais absolument rien. ])ans notre coutume, la femme maure ne fait rien, elle ne doit pas travailler. Peut-être que ça a changé aujourd'hui, mais de mon temps, elle n'avait rien d'autre à faire que de se lever, se faire belle, s'asseoir autour d'une natte et lire le Coran, puis se coucher. Mon père ne voulait pas que ses filles travaillent. Quand même, j'ai grandi dans l'environnement du commerce. Dans ma jeunesse, le con1merce était pour les Maures. Je vous parle au Sénégal, puisque je suis née et j'ai grandi à Dakar. À l'époque, on disait toujours: « la boutique du Maure », parce que les boutiques étaient gérées par les

Maures. Aujourd'hui, on continue toujours à dire « la boutique du Maure », alors
qu'un Peul est là-bas.

42

Dire qu'elle est gorobinè est une façon de flatter les femmes; eIle-mêlne a été prétentieuse.

41 Ndiangou Ndiaye : Ton mari est Maure, mais lui ne s'est pas opposé à ce que tu fasses le commerce?

- Je suis mariée ça fait 20 ans (1982) maintenant et j'ai sept enfants. Mon mari est un Maure, mais ça ne posait pas de problème parce qu'il aime trop le travail. Et puis, il est né au Sénégal lui aussi. Vous savez, nous sommes originaires de la Mauritanie, mais il y a l'influence sénégalaise qui prime. J'ai grandi à Dakar, à la rue 5 (quartier de la Médina). I)onc, j'ai grandi sous l'influence dakaroise, où je vois les femmes se délnerder.
Oumou Keita: Et que fais-tu comnle commerce? - Je vends de la viande dans une cantine. Ça fait trois ans. Mais avant, je tannais les peaux de mouton pour les revendre aux cordonniers. J'habitais avec des gens qui le faisaient et je voyais qu'ils gagnaient beaucoup d'argent. Alors, un beau jour, je me suis dit: «Pourquoi pas moi?» et j'ai essayé. Vous voyez, pour moi, tout enfant qui naît aime l'argent. C'est la clé de toutes les portes. Donc, faire le commerce, c'est avoir de l'argent... avoir la clé de toutes les portes. C'est comme ça que je pense. J'ai tanné les peaux de mouton pendant cinq ans. Mon mari est boucher et a une boucheIie à Khombole. Il a toujours été boucher, mais maintenant il n'a plus de force43 (rire). J'habite avec lui là-bas, c'est dans la région de Thiès. Mon mari avait donc aussi une autre boucherie ici, au nlarché Castor. JI avait mis des enfants là-bas pour gérer et lui s'occupait de celle à Khombole. C'était des neveux à mon mari. Mais, voilà, ils ne géraient pas bien... ils pouvaient laisser la cantine sans surveillance et puis partir. C'est arrivé comme ça un jour de fête religieuse. Je passais leur apporter de la viande et j'ai trouvé que personne n'était là-bas. À ce rythme, la boucherie allait être en faillite, car il y avait trop de pertes. Alors, j'ai pris l'initiative de la relever. Aminata Traoré: Et la tannerie?

- J'ai laissé quand j'ai repris la boucherie. Bon, avec la tannerie, on fait beaucoup plus d'argent, mais c'est aussi un travail très dur. Il fallait travailler avec les mains, l'acide faisait noircir mes mains, alors qu'avec la viande, c'est juste frapper et couper. Ça demande une certaine force physique, mais je préfère la boucherie.
Assitan Diallo : Mais la boucheIie appartient à ton mari ou à toi?

- Bon, on loue la cantine. C'est toujours pour lui, mais les bénéfices sont pour moi. Quand j'ai pris la boucherie en main, on avait beaucoup de dettes. C'est par mon dynamisme que j'ai pris l'affaire en main. Maintenant, il n'y a plus de dettes et je travaille pour mon compte. Je m'approvisionne à crédit auprès de mon mari, puis je lui donne sa part, c'est-à-dire je le rembourse et je garde les bénéfices pour moi.

4.~

Entendons qu'il est vieux.

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LES GROSSISTES Assitan Diallo de Bamako
Salimata Cissé : Assitan, tu vas dans les villages t'approvisionner en céréales et en beurre de karité. Chez nous au Mali, ce sont les hommes qui vendent les céréales. Comment une femme peut-elle s'adonner à ce commerce?

- C'est une longue histoire. Vous savez, je suis née ici à Dakar. (Des exclamations de surprise se font entendre.)
- J'ai quitté votre belle ville dès l'âge de quatre ans pour Bamako. Je suis très contente de revenir à Dakar pour la toute première fois depuis mon enfance. Ma mère était teinturière et commerçante. J'ai commencé à 10 ans à travailler avec elle. Du matin au soir, je pouvais faire la teinture. Ma mère voyageait également dans les villages. Elle avait une place au marché. Elle vendait du concentré de tomates, des cubes jumbo. Je pouvais vendre deux grosses boîtes par journée pour ma mère. J'ai continué le commerce et la teinture jusqu'à mon mariage. Marne Diarra : Tu as cessé de vendre au début de ton mariage?

- Oui, car mon mari n'était pas d'accord. Je me cachais de temps en temps pour faire du commerce. Un jour, une copine m'a demandé d'aller chercher des bananes avec elle. Sur le chemin du retour, j'ai vu mon mari,je me suis dépêchée de cacher les bananes sous un arbre avec d'autres personnes. Je suis revenue à la maison. Mon mari m'a demandé où j'étais partie. Mon mari a insisté: «Je t'ai vue tout de suite. » Je lui ai dit la vérité que je voulais nl'adonner au comnlerce. Il m'a demandé: « Où sont les bananes? » « Elles sont au dehors» ai-je répondu. Et mon mari m'a battue. J'ai pleuré et je suis allée chercher les bananes que j'ai données aux enfants.
Ndiangou Ndiaye : Tu as fait d'autres tentatives au début de ton mariage?

- Oui, j'ai encore insisté, je pleurais chaque fois. J'ai acheté du poivre et d'autres condiments très petits. Quand j'arrivais dans la chambre, je bouclais la porte pour mettre les condiments dans de petits sachets en papier. Je faisais ça quand mon mari était absent. Le matin, je me dépêchais pour faire mes travaux ménagers, quand j'avais fini de préparer, j'allais vendre mes sachets. J'ai essayé aussi de vendre de la tomate concentrée. Je m'enfermais pour ouvrir la boîte. Souvent mon mari découvrait les boîtes de tomates et il jetait lui-même ces boîtes. Et j'étais toujours là en train de pleurer. {Jn jour, mon fournisseur m'a suggéré de déposer ma marchandise chez une copine. Il m'a dit: « Pourquoi tu te laisses faire comme ça ? » Par la suite, j'ai gardé ces choses là chez ma mère.
Fanta Konaté : Moi aussi j'ai du faire des cachotteries ( ! ) à mon mari, j'ai hâte de raconter mon histoire. Comment as-tu fait pour convaincre ton mari? - Ma coépouse a pris la fuite pour aller à Abidjan. Elle est même partie avec la carte d'identité du mari et sans sa permission. Je me suis dit: « Je dois faire de

l'argent maintenant avant qu'elle ne revienne. » À ma grande surprise, mon mari

43 a décidé de me laisser faire. Il a divorcé peu après avec sa deuxième femme, car il était très fâché contre elle. Ndiangou Ndiaye : Pourquoi ton mari n'était pas d'accord auparavant? - C'est l'incompréhension. Il n'avait pas compris combien c'était nécessaire pour moi de faire du commerce. Pendant la grève des enseignants, mon mari a été arrêté. Durant son séjour en prison, j'ai fai t beaucoup de commerce et j'allais dans

les villages. Avant qu'il quitte la prison, je lui ai dit la vérité. « Ça vaut mieux de
voyager, de me débrouiller, de me faire de l'argent que d'aller demander chaque fois de l'argent aux gens. C'est pourquoi j'ai choisi de faire le commerce. Il ne faut pas que tu apprennes par d'autres que je vais maintenant dans les villages

pour m'approvisionner. » Je lui ai dit le proverbe: « Ma Or)umako ke kafisa ni
maûr)umako kuma.fo/i ye. » Si tu es pauvre maintenant, il vaut mieux te conduire en pauvre, que d'aller montrer ta situation. «Il est plus profitable de faire des choses pitoyables que de dire des choses pitoyables. » Les actes préservent ta dignité. Ils sont préférables aux mots. Si tu demandes de l'argent, ton bienfaiteur pourra dire: «Telle personne est tellement pauvre qu'elle vient maintenant me demander de l'argent. »Actuellement, il y a même des jours où mon mari me dit: « Bon, tu vas payer ça, après je vais te rembourser. » Si je n'avais jamais gagné de l'argent, il n'aurait jamais eu l'occasion de me parler ainsi. Naft Diop: Es-tu partie à Abidjan comme ta coépouse ? - Oui, mais c'était pour rendre visite à mon frère. J'en ai profité pour amener des pagnes teintés. Vous savez, je fais encore de la teinture de temps en temps et j'ai amené aussi des beaux basins pour vendre à Dakar (rires).

- Nous

aussi, nous pouvons vous vendre des mangues. Nous en avons apporté

beaucoup avec nous, dit Oumou Keita en parlant pour elle et pour Salimata Cissé.

- À Abidjan mon frère m'a donné 300 000 CFA pour mon fonds de commerce. Depuis ce temps, j'ai connu des pertes et des difficultés financières, mais jamais suffisantes pour perdre ce fonds de commerce. À mon retour d'Abidjan, ma mère avait besoin d'une nouvelle maison car la sienne tombait en ruine. Petit à petit, avec les bénéfices du commerce, j'ai fait construire pour ma mère. J'ai même caché cette grosse dépense à mon mari. Je me suis achetée également un terrain.
Astou Ba : As-tu commencé tout de suite l'achat de céréales?

- C'est surtout après mon retour d'Abidjan que j'ai commencé à aller dans les villages pour acheter des céréales et en plus du beurre de karité. Mon commerce n'avait pas cette importance auparavant. Cela fait plus de 20 ans maintenant que je suis grossiste. Certaines commerçantes maliennes qui viennent ici à Dakar se procurent leur beurre de karité avec moi. D'autres vont à Gao. Je ranlène parfois jusqu'à 300 kilos de beurre de karité par voyage.
Astou Ba : Et pour le commerce des céréales? - Quand c'est la récolte et que j'ai suffisamment d'argent, je peux ramener jusqu'à trois tonnes de céréales, soit l'équivalent de 36 sacs. J'ai un magasin vers

44 le marché et un entrepôt à la maison. Je vends en gros, c'est-à-dire des sacs de céréales au magasin et en quantité moindre à la maison. Comnle j'ai les moyens de stocker les céréales, je peux choisir de vendre petit à petit. Astou Ba : Des femmes achètent-elles tes céréales? - Quand je reviens des villages, ce sont des homines, par exelnple des propriétaires de magasins, qui viennent acheter chez moi. Les femmes sont des détaillantes. Elles achètent de petites quantités de fonio, d'haricots secs, de riz, de mil et du beurre de karité pour les revendre. Les femmes ne sont pas des grossistes car elles n'ont généralement pas le fonds de commerce nécessaire pour commencer ce commerce. Il faut beaucoup d'argent et prendre une patente (voir section 1.5.1). Aminata Traoré: Quand tu t'es procuré ta première patente, est-ce que le fonctionnaire t'a demandé si ton mari était d'accord?

- Oui, la question m'a été posée, une seule fois, la première fois. Ma réponse a suffi. Je n'ai pas eu à présenter une preuve écrite de mon mari.
Diémé Dionne: Nous aimerions connaître les secrets de ta réussite. - Ah, mais une deuxième rencontre est prévue sur ce thème durant la semaine, je ne veux pas tout vous dire dès aujourd'hui. Patientez... Ndiangou Ndiaye : Une dernière question: Que pense ton mari actuellement de ton commerce?

- Quand je reste une journée de marché sans partir dans les villages, mon mari me demande: «Pourquoi, tu ne vas pas au marché aujourd'hui? » Si je manque d'argent et c'est la raison de ma présence à la maison, il est prêt à m'en donner, s'il a suffisamment d'argent à ce moment-là. Oumou Keita de Bamako
Oumou Keita, je suis également grossiste comme ma sœur Assitan. Je suis née en pays malinké d'un père dogon. Mon père s'appelle Keita, car autrefois au Mali on prenait rapidement le nom de son ami s'il y avait une bonne entente. Quand mon père est revenu avec sa petite famille dans sa région natale, le pays dogon, j'étais encore toute petite. J'étais une jeune fille quand je suis arrivée à Bamako. J'ai commencé avec ma mère à vendre du mil et du riz à la soucoupe (une unité de mesure) au grand marché de Bamako. Lala Sy : Et après ton mariage, tu as fait du commerce I? - Quand j'ai demandé à mon mari son accord, j'avais déjà fait six nlaternités. Depuis je voyage Bamako-Sikasso pour faire le commerce. Et même durant mes maternités j'ai continué à voyager, je ne souffre pas de fièvre ou de maux de ventre. J'accouche comme ça sans douleur. Soupirs et exclamations souffrir... » dans l'assistance: «Tu es chanceuse de ne pas

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- Oui, je le sais. J'ai pris l'habitude d'accoucher à Sikasso. Après, je prends le bébé et je continue mon chemin. J'ai eu six enfants avec mon premier mari.
Après son décès, je me suis remariée et j'ai eu dix enfants avec le second. Mon
deuxième mari m'a également donné l'autorisation de faire le commerce. Fatou Diop: Qu'est-ce qui t'a donné l'idée de faire le commerce BamakoSikasso ? - C'est une amie qui me l'a conseillé. Elle m'a dit: « Oumou, nous allons faire le commerce ensemble sur Sikasso. Tu vas essayer. On ne sait jamais d'où et quand vient la chance. Si cela ne réussit pas, nous a110ns arrêter. » C'est ainsi que j'ai commencé et cette même amie m'a donné 1 500 francs (cela fait très longtemps, au début des indépendances) comme fonds de départ. Je n'ai jamais regretté, ça a toujours été merveilleux, donc la chance était là. J'ai même acheté une concession. Dieu merci, je ne regrette pas. Fatou Diop: As-tu toujours fait le même type de commerce? - Non, j'ai commencé avec des arachides et du gombo frais et des aubergines. Le commerce au départ était dangereux à cause des camions. J'étais dans le camion avec ma marchandise. Les accidents se sont multipliés sur la route de Sikasso et le gouvernement a interdit cela. Il fallait mettre ses bagages dans un camion et voyager en taxi-brousse. Quand mes affaires ont comlnencé à fonctionner, j'ai changé pour le commerce des oranges, des mandarines et des ananas et aussi un peu de pommes de terre et de l'ignalne quand c'était la saison. Aminata Diouf: Est-ce que les femmes sont nombreuses pour le commerce des fruits? - C'est maintenant que les hommes s'intéressent aux fruits et vont à Sikasso se les procurer. Ndiangou Ndiaye: famille? Est-ce que tu aides ton mari dans les dépenses de la

- Au début de mon mariage, quand je revenais à la maison,je remettais l'argent à mon mari, c'est-à-dire mes bénéfices. (~elui-ci en prenait et m'en donnait et cela parce qu'il avait des difficultés. Quand il a réussi à se payer un camion et à travailler pour son compte, il n'a plus gardé de mon argent. C'est pourquoi j'ai acheté une concession.
Salimata Cissé : Étant votre interprète, je vais m'exprimer en dernier, mais vous savez je suis également une grossiste en fruits. Je viens m'approvisionner à Dakar.

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