Compostelle, vous en pensez quoi ?

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Depuis plus d’un millénaire, des pèlerins venus du monde entier ont convergé vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Ces dernières années, ce mouvement s’est amplifié pour connaître aujourd’hui un essor considérable.

Alain Humbert n’a pas résisté à l’envie de prendre son bâton pour parcourir les 1500 kilomètres qui séparent Le-Puy-en-Velay de Santiago. Sans idée préconçue, sans a priori, il a voulu se faire sa propre religion de ce qui est devenu aujourd’hui un véritable phénomène de société. Ce livre présente ce qu’a été son quotidien au fil des différentes étapes : ses rencontres, ses découvertes, ses réflexions, ses émotions... L’auteur y a intégré, souvent avec humour, des anecdotes parfois succulentes et rappelé toutes les grandes légendes qui constituent, en quelque sorte, le sel du chemin.


Publié le : vendredi 19 février 2016
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EAN13 : 9782334073424
Nombre de pages : 208
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ISBN numérique : 978-2-334-07340-0

 

© Edilivre, 2016

Citation

 

 

« Il ne savait pas que cela était impossible, alors il le fit. »

Jean Cocteau

Avant-propos
« Compostelle, vous en pensez quoi ? »

Nous sommes en septembre 2010, Marie-Jeanne et Gaby, les amis de toujours, dînent à la maison. Nous nous connaissons et nous nous apprécions suffisamment pour aborder sans retenue toutes sortes de sujets : qu’ils soient personnels, politiques, religieux, et que sais-je encore. Sur beaucoup de points nous partageons les mêmes convictions, et rares sont les sujets pour lesquels nous avons constaté de profondes divergences d’opinions. À la fin du repas, entre la poire et le fromage, au moment où les esprits sont le plus libérés, Marie-Jeanne lance cette petite phrase sibylline : « Compostelle, vous en pensez quoi ? ». De quoi veut-elle parler ? Que nous lui donnions notre avis sur ce phénomène de société qui prend aujourd’hui un essor considérable, ou alors est-ce une invitation à endosser l’habit du pèlerin pour rejoindre Santiago ? Le doute est complètement levé lorsqu’elle ajoute : « depuis des années je rêve de faire ce pèlerinage ». Voilà, le décor est planté !

Ma première pensée est de me dire : « qu’est-ce qu’elle nous a encore inventé ? ». Mais je me garderai bien de lui lancer une telle repartie. La question paraît trop importante pour ne pas y apporter une réponse qui serait le juste reflet de mes idées. À vrai dire, je n’y avais jamais pensé, je ne l’avais jamais envisagé, car dans mon esprit cela constituait un challenge bien au-dessus de mes capacités, tant physiques que morales. Je m’étais fait à cette idée à la suite du récit d’un ami qui rentrait de Santiago. Il m’avait décrit ce qui faisait son quotidien, les étapes de 30 à 40 km, les intempéries, les conditions de vie très spartiates dans les gîtes, la promiscuité, les douleurs, les moments de doute, de spleen. J’avais alors admiré son courage mais sans ressentir un quelconque appétit pour une telle « aventure » et j’avais donc refermé le dossier, pensant ne jamais avoir à le rouvrir.

Ce soir, je me dois alors d’être prudent vis-à-vis de Marie-Jeanne. Elle vient d’aborder un sujet important. Elle ne l’a pas lancé par hasard, il semble lui tenir à cœur, alors je n’ai pas le droit de balayer tout cela d’un simple revers. Je lui explique que sur le principe j’y serais favorable, que cela correspond aussi à un besoin que j’ai en moi de profiter de la retraite pour réaliser quelque chose qui sorte de l’ordinaire et que, par ailleurs, la dimension religieuse d’un tel projet me convient bien. Je lui précise immédiatement qu’aux échos que j’en ai eus, il y a beaucoup d’aspects que personnellement j’aurais du mal à supporter. Nous évoquons tout cela, en discutons librement, cherchons des parades à ce que je considère comme des contraintes rédhibitoires. Par rapport aux distances quotidiennes, nous convenons qu’il faudrait se limiter à une vingtaine de kilomètres, concernant les hébergements, qu’il faudrait préférer les gîtes privés ou les pensions aux gîtes communaux, qu’il serait souhaitable de faire le pèlerinage sur 3 ou 4 ans… C’est ainsi qu’au fil de la discussion un projet s’échafaude, que ce qui était jusque-là inenvisageable devient possible.

Pour cette soirée, nous laisserons la réflexion à ce niveau, mais la reprendrons régulièrement à chacune de nos rencontres. Marie-Jeanne, qui a déjà lu quelques livres sur le sujet, dont « En avant, route ! », d’Alix de Saint André, me les confie, histoire de faire mûrir chez moi l’envie du Chemin. Elle est convaincue, elle maintient la pression. Gaby reste sur l’expectative, pensant ne pas avoir la condition physique nécessaire. Mon épouse sait d’emblée qu’elle ne pourra pas participer compte tenu des difficultés qu’elle éprouve à marcher sur de longues distances. Quant à moi, les choix que nous avons faits ayant balayé tous mes a priori, je ne ressens plus qu’un profond enthousiasme et une grande joie à l’idée de prendre le chemin.

C’est ainsi que, quelques mois plus tard, après avoir étudié le projet sous ses différents aspects, nous décidons ensemble de partir pour Compostelle.

 

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Premier parcours en septembre 2011
du Puy-en-Velay à Figeac

Mercredi 31 août 2011 : Clans – le Puy en Velay

Par principe un pèlerin part de chez lui, de la demeure où il vit. Nous faisons une entorse à cette règle en allant prendre le chemin au Puy-en-Velay, l’un des quatre points de départ français. C’est dans cette ville que débute la Via Podiensis, un itinéraire qui s’appuie sur le GR65 et qui rejoint les chemins venus de Tours et de Vézelay au pied des Pyrénées. S’y rendre par les transports publics n’est pas chose aisée, alors c’est en voiture que nous rallions notre lieu de départ. Nous parvenons au Puy vers 13 h après 6 heures de route et un sandwich en guise de déjeuner. Nous garons la voiture au grand séminaire. Nous y rencontrons un prêtre-médecin qui a fait le chemin deux mois auparavant, en 63 jours. Il nous fait part de son expérience et nous prodigue quelques précieux conseils. Il nous enseigne que le plus important sur le chemin, ce sont les pieds. Il nous recommande de leur apporter la plus grande attention et notamment, par exemple, de prendre la douche le soir plutôt que le matin au réveil pour éviter d’attendrir les chairs et ainsi de les rendre plus vulnérables aux frottements de la chaussure. Sur un tout autre chapitre il nous confie : « sur le chemin vous trouverez des gens bien avec lesquels on aime faire route ensemble et échanger quelques propos, sur notre vie, notre famille, nos motivations…, mais vous trouverez aussi des casse-pieds. Alors là », nous dit-il, « vous avez deux solutions : ou marcher plus rapidement qu’eux ou marcher moins vite ». Nous prenons bonne note du conseil et le quittons en le remerciant de ses recommandations.

La voiture parquée, nous cherchons le lieu d’hébergement que Marie-Jeanne a réservé : le gîte des sœurs de Saint François. Il est situé tout près du parking, mais dans le centre de la vieille ville, trouver ce lieu s’avère particulièrement difficile, d’autant que le GPS n’est d’aucune aide car il ne connaît pas toutes les ruelles du quartier. Nous y parvenons enfin et nous voilà maintenant soulagés de nos bagages et prêts pour une visite de la ville ; une visite qui débute à l’Eglise Saint-Michel, édifiée au sommet d’un piton volcanique. Nous y accédons en gravissant les 265 marches d’un escalier taillé à même la paroi rocheuse. Puis c’est la découverte de la cathédrale Notre-Dame-de-l’Annonciation qui se dresse sur un promontoire, lui aussi d’origine volcanique. Si le chœur repose directement sur le rocher, les travées, elles, ont été édifiées sur le vide au-dessus de hauts piliers qui permettent de compenser le dénivelé. Sur le maître-autel se dresse la statue de la Vierge noire du Puy. L’actuelle effigie remplace celle qui aurait été offerte par Saint Louis et détruite à la Révolution française. Beaucoup d’incertitude demeure encore quant à son histoire et à l’origine de couleur noire du visage de la Vierge.

Nous profitons de notre passage à proximité de la sacristie pour y faire l’achat de nos crédencials, ces passeports que chaque jour nous ferons tamponner par les hébergeurs pour attester de notre passage. Ce document présente un double objectif : d’une part il nous permet d’être identifié en tant que pèlerin et à ce titre de bénéficier des quelques privilèges associés à ce statut : accès aux gîtes, menu du pèlerin dans les restaurants… et d’autre part d’obtenir à l’issue du pèlerinage la célèbre Compostella, ce diplôme qui certifie que nous avons bien réalisé l’ensemble du parcours. Même si ce parchemin, délivré par l’Office des Pérégrinos de Santiago, ne constitue pas l’unique mobile qui pourrait justifier un si long périple, il fait partie intégrante du rituel et tout pèlerin éprouve une certaine fierté à l’arborer à son retour.

Après une Leff (il y en aura beaucoup d’autres sur le parcours) et un repas en terrasse (où nous nous faisons escroquer de dix euros, heureusement Gaby sait compter), nous regagnons nos chambres car demain il faudra se lever tôt pour ne pas être en retard à la messe. Les locaux sont très propres et bien tenus par les sœurs. Pour la première fois de ma vie, je découvre ce qu’est un « sac à viande » : à vrai dire ce n’est pas très confortable mais il faudra bien s’y habituer, car dans les gîtes les draps sont rarement fournis.

Jeudi 1er septembre 2011 : le Puy – Le Chier : 21 km

Tous les matins, à 7 heures précises, a lieu la bénédiction des pèlerins et nous ne voulons pas manquer cette célébration qui marque en quelque sorte le « coup d’envoi » de notre pèlerinage. Après le petit déjeuner nous nous rendons à la cathédrale Notre-Dame qui se situe à quelques pas du gîte. Deux prêtres officient, dont le prêtre-médecin qui nous a accueillis la veille. Nous sommes une cinquantaine de pèlerins à recevoir la bénédiction et la médaille de la Vierge noire. La cérémonie s’achève par le « Salve Regina » chanté en chœur au pied de la statue de l’apôtre Saint Jacques. L’heure du grand départ est proche. Après la traditionnelle photographie sur les marches de la cathédrale nous allons nous élancer sur les 1511 km de la via Podiensis. Petit contretemps : Marie-Jeanne a égaré les crédencials. Cela commence bien ! Il faut attendre l’ouverture de la sacristie à 10 heures pour en acheter de nouveaux. C’est mal parti et, à vrai dire, la situation m’agace un peu car j’ai une certaine impatience à prendre le chemin. Nous avons réservé une chambre d’hôtes au Chier, ce qui représente une première étape de 21 kilomètres sans difficulté majeure. Pour débuter dans un domaine que nous ne maîtrisons pas, mieux vaut jouer la prudence. Marie-Jeanne a pu arranger le coup avec un séminariste qui prenait son service plus tôt que prévu et finalement nous quittons Le-Puy-en Velay vers 9h30, certainement dans les derniers, mais, peu importe, maintenant c’est parti et c’est bien là l’essentiel. Nous rattrapons une Québécoise avec qui nous parcourons une partie de l’étape. Nombreux sont les Québécois et plus généralement les Canadiens sur le chemin. Je l’avais lu dans des récits de pèlerins et j’en ai eu la confirmation ce matin lorsque le prêtre a demandé à chacun de nous d’indiquer son pays d’origine. La dame, qui éprouve déjà quelques difficultés pour marcher, nous quittera à Monbonnet, car pour son premier jour de marche elle a choisi de faire encore plus court que nous.

Hormis la sortie du Puy, où le chemin emprunte la chaussée bitumée de la rue Saint-Jacques puis de la rue de Compostelle, ce premier tronçon nous fait découvrir des sentiers assez sympathiques, recouverts de scories volcaniques avec çà et là quelques rochers qui affleurent le sol. Nous gagnons Saint-Christophe-sur-Dolaison où nous prenons notre premier déjeuner et, comme sur la plupart des étapes, ce sera un simple sandwich. Le topoguide nous indique que nous allons longer le Lac de l’œuf. Je suis un peu impatient de le découvrir car une étendue d’eau donne toujours une touche sympathique au paysage. Mais surprise, nous n’apercevons ni lac ni œuf. Un paysan, rencontré un peu plus loin, nous explique que ce que l’on nomme Lac de l’œuf, n’est en fait qu’une immense tourbière, qui, à une certaine période de l’année, laisse apparaître au centre d’une vaste étendue de fleurs blanches, un rond couvert de fleurs jaunes. Dommage pour nous, ce n’était pas la saison.

Nous parvenons au gîte vers 17 heures et pour être honnête, un peu fourbus. Alors commence le rituel que nous allons désormais, à quelques variantes près, reproduire à chaque fin d’étape : le verre d’accueil, l’application du tampon sur la crédential, l’installation dans les chambres et la douche suivie du repas. Aujourd’hui c’est le luxe : chambres individuelles et dîner à la table d’hôte avec les propriétaires des lieux. Le menu est digne d’un trois étoiles : salade avec pain au thon, côtes de porc aux cèpes et pommes de terre sautées, fromages et gâteau au chocolat, le tout accompagné d’un Vacqueyras. Pas mal du tout pour un début ! La discussion tourne bien évidemment autour du chemin. Nos hôtes nous disent s’y être essayés sur quelques étapes et nous mettent en garde pour celle de demain qui, à les entendre, ne serait pas des plus aisées. Mais maintenant il est l’heure d’aller nous reposer, à chaque jour suffit sa peine !

Vendredi 2 septembre 2011 : Le Chier – Saugues : 22 km

Le réveil sonne peu avant 7 heures. La nuit n’a pas été très reposante car je ne me suis endormi que vers 3 heures du matin : le stress a dû être plus fort que la fatigue ou alors c’est la faute à la pleine lune. Voilà une journée qui commence mal d’autant que l’étape du jour comporte son lot de difficultés. Elle doit nous conduire à Saugues. Un dénivelé très important nous fait passer d’une altitude de 1200 m sur le plateau du Velay à 600 m sur les rives de l’Allier. Auparavant, nous traversons St Privas d’Allier, puis la Rochegude, où l’on ne manque pas la visite de la petite chapelle Saint-Jacques, édifiée au 12e siècle. À ses côtés se dressent les vestiges de la dernière tour d’un château fort qui, au moyen âge, permettait de surveiller la route des marchands menant d’Espagne au Dauphiné. Le site offre une vue magnifique sur la vallée de l’Allier que nous rejoignons après une descente des plus difficiles à travers les forêts de pins. Leurs racines, qui serpentent hors du sol, constituent autant de pièges pour le randonneur. Restons vigilants et ne nous laissons pas trop distraire par la beauté des lieux !

Heureusement, le temps est sec, et je n’ose pas imaginer une telle descente sous la pluie et sur un sol détrempé. Bon, aujourd’hui la chance est de notre côté ! Peu après midi nous traversons le pont Eiffel pour pénétrer dans Monistrol-d’Allier. Nous déjeunons à la terrasse d’un bistrot en bordure de la rivière, savourant pleinement ce moment de repos amplement mérité. Deux pèlerines font de même à la table voisine. Nous échangeons quelques mots ; encore en activité, elles habitent la capitale et sont venues passer une semaine sur le Chemin, histoire de se mettre à l’écart pendant quelques jours des tracas de la vie parisienne.

Le GR65 coupe la vallée perpendiculairement, ce qui signifie qu’après la descente abrupte il va falloir maintenant affronter, sur le versant opposé, une côte tout aussi raide. Une petite halte à mi-pente à la chapelle Sainte Madeleine nous permet de reprendre notre souffle. Le sanctuaire frappe par son originalité, car creusé à même la roche à la manière des maisons troglodytes, et surmonté de magnifiques orgues basaltiques.

Il est 18 heures lorsque nous poussons la porte de notre gîte. Tout y est parfaitement organisé : des rayons pour les chaussures que nous quittons à l’extérieur, des râteliers pour les bâtons et des explications sur le fonctionnement de la maison qui nous sont données autour d’un verre de menthe à l’eau. Le temps de faire la lessive, de prendre la douche, arrive le dîner que nous partageons avec 23 autres pèlerins : soupe de légumes, salade de foies de volaille et pot-au-feu. Une table comme on aimerait en trouver davantage sur le chemin. Le repas est on ne peut plus copieux, et notre hôte, sur un ton qui n’admet aucune contestation, nous demande, que dis-je, exige, que nous terminions les plats. Nous avons d’autant plus de plaisir à reprendre de la salade que, comme c’est toujours le cas avec ce mets, les foies sont restés au fond du saladier. Il nous reste une dernière tâche avant le coucher : récupérer nos habits que nous avons mis à sécher sur un fil à linge devant la maison. Comme ils ne sont pas totalement secs, la dame, pour nous être agréable, nous propose de les suspendre sur des fils prévus à cet effet au-dessus de sa cuisinière. L’idée est bonne car le foyer est encore chaud ce qui fait que le séchage devrait être rapide. Je m’endors, rassuré de savoir que demain je pourrai reprendre le chemin dans des vêtements propres et secs. Mais dans la nuit, dans ces moments de réflexion entre deux sommeils, où souvent l’on se repasse le film de la journée, je me suis souvenu que c’est là, sous ces fils, qu’elle avait fait cuire le pot-au-feu. Je n’osais imaginer comment demain j’allais retrouver mon polo blanc et mon short beige. Mais finalement plus de peur que de mal, les fils n’ont laissé aucune trace sur les vêtements. Je pense que notre hôte est habituée à cette opération et que son petit coup d’éponge sur le fil m’aura échappé.

Samedi 3 septembre 2011 : Saugues – Chanaleilles : 15 km

L’étape du jour, nous l’avons voulue relativement courte pour récupérer de la veille : une quinzaine de kilomètres au cœur de la Margeride pour rejoindre Chanaleilles sur les rives de la Virlange. Une commune qui se meurt doucement : peuplée de 1000 habitants au début du siècle dernier, elle n’en compte plus que 200 aujourd’hui. Nous y avons réservé notre hébergement pour la nuit. Le gîte est situé dans une maison à l’entrée du village mais les clés sont à retirer au bar, à une centaine de mètres de là : c’est là que travaille la patronne. La visite du village ne prend que quelques dizaines de minutes, car hormis la petite église du 12e siècle réputée pour son clocher-mur, il n’y a absolument rien à voir ici, rien qui mérite la moindre photo. Nous rejoignons le bar pour y prendre notre dîner. La serveuse nous installe à une table en compagnie des deux Parisiennes rencontrées à Monistrol-d’Allier. Nous faisons plus ample connaissance. L’une se prénomme Véronique, l’autre Yveline, orthographié à l’identique du nom de ce nouveau département de l’Ouest parisien ; un prénom particulier qui pourrait faire penser à une erreur de transcription de la secrétaire de l’état civil, mais non nous dit-elle, il s’agissait bien de la volonté de ses parents de la prénommer ainsi. Une particularité qui lui a d’ailleurs valu, explique-t-elle, d’être invitée, avec quelques autres jeunes filles qui portent ce même prénom, au baptême de ce nouveau territoire. Un autre pèlerin nous rejoint pour partager le repas. Il se prénomme Brian, est anglais, professeur d’histoire à Manchester. Il a choisi de faire un break dans sa carrière d’enseignant et a pris une année sabbatique pour marcher vers Compostelle. Un monsieur à la taille imposante, qui mesure certainement pas moins de deux mètres et dont la corpulence est en rapport avec la grandeur. Nous poursuivons les échanges, tout en savourant les plats qui nous sont servis, dont un rôti de veau aux chanterelles mijoté sur un lit de pommes de terre : un véritable délice !

Dimanche 4 septembre 2011 : Chanaleilles – Saint Alban – sur-Limagnole : 19 km

Aujourd’hui nous avons prévu de rejoindre Saint-Alban-sur-Limagnole, une petite ville distante de 19 kilomètres, située au cœur de l’ancienne province du Gévaudan. Le temps est couvert mais pas frais. À l’arrivée nous aurons quelques gouttes qui nous obligeront pour la première fois à passer nos vêtements de pluie. Nous quittons Chanaleilles en empruntant un petit pont qui enjambe la Virlange ; une rivière réputée pour être le repaire de moules d’eau douce abritant, paraît-il, de véritables perles de joaillerie. Dommage que notre timing ne nous permette pas de tenter une pêche qui se serait certainement révélée être miraculeuse ! Nous poursuivons donc, faisant aujourd’hui l’essentiel du parcours avec Yveline, Véronique et Brian, notre Anglais de Manchester. Le chemin s’élève à 1300 mètres d’altitude pour franchir le col de la Margeride, non loin du domaine du Sauvage, un site du bout du monde, en pleine nature, qui accueille chaque jour un grand nombre de pèlerins sur le chemin de Saint-Jacques. Quelques kilomètres plus loin nous quittons la Haute-Loire pour la Lozère et découvrons la chapelle Saint-Roch. Détruite par une tempête à la fin du 19e siècle, elle fut reconstruite en 1900. Tout près se trouve une fontaine dont l’eau est réputée pour procurer des effets bienfaisants et reposants. Nous y remplissons nos gourdes en espérant que la quantité d’eau sera suffisante pour en ressentir les vertus.

Il est 13 heures et la faim commence à nous tenailler l’estomac. Ce matin en quittant Chanaleilles, faute d’épicerie, nous n’avons pas pu nous ravitailler pour le repas du midi. Fouillant le fond de nos sacs, nous retrouvons quelques barres de céréales et abricots séchés qui nous permettront de survivre et d’atteindre notre destination. Nous y parvenons en milieu d’après-midi. C’est une ferme isolée, plantée au beau milieu des champs, située à 3 kilomètres en amont de St Alban. Le lieu n’est pas habituel. En effet un logement a été construit de toutes pièces à l’intérieur d’un hangar agricole, et quelques chambres y ont été aménagées pour l’hébergement des pèlerins. C’est le lieu qui surprend, pas sa propreté, car sur ce plan il n’y a vraiment rien à redire, tout est parfaitement « clean ». Il n’y a personne pour nous accueillir, les propriétaires doivent être très certainement occupés aux travaux des champs. Néanmoins tout est prévu sur la table de la cuisine : des boissons, des petits gâteaux, quelques barres chocolatées et une petite corbeille pour recevoir nos dons. Nous pouvons parler de dons car aucun prix n’est indiqué sur les différentes marchandises proposées. C’est formidable ! Quelle confiance ! Sur un chemin aussi fréquenté, laisser les portes ouvertes et la cagnotte sur la table ! J’admire ! Brian semble très à l’aise dans la cuisine. À l’observer, nous pourrions croire qu’il a toujours vécu ici. Il nous prépare un café, dispose les tasses, distribue les gâteaux secs. Quelques instants plus tard nous voilà tous requinqués. La vaisselle faite nous quittons les lieux, non sans oublier de mettre notre obole dans la corbeille.

Avec Gaby et Marie-Jeanne, et après réflexion, nous décidons de changer de gîte, non pas parce qu’il ne convient pas, mais simplement parce qu’il est très loin de la ville et que les kilomètres que nous ne ferions pas aujourd’hui, nous aurions à les faire demain. Un coup de téléphone au propriétaire en le priant de nous excuser et le tour est joué. Les hébergeurs sont habitués à ces changements de dernière minute et ne nous en tiennent pas trop rigueur. Ils nous en sont même reconnaissants, car en pareil cas, la facilité associée à une bonne dose d’indélicatesse, pourraient pousser les pèlerins que nous sommes, à « oublier » de décommander. Ils comprennent bien que certains aléas, les douleurs, la fatigue, la distance que l’on avait sous-estimée, peuvent remettre en cause notre planning de réservations. Et puis, s’il y a ceux qui se désistent, il y a aussi ceux qui arrivent à l’improviste, à la dernière minute et sans réservation, alors dans une certaine mesure, les uns compensent un peu les autres.

Nous gagnons Saint Alban en compagnie de Brian et des deux Parisiennes. Ensemble nous visitons l’église de la ville puis dînons dans un restaurant à proximité de notre hébergement.

Lundi 5 septembre 2011 : Saint Alban-sur-Limagnole – Aumont-Aubrac : 15 km

Ce matin nous repartons en compagnie d’Yveline et de Véronique. Brian nous a quittés pour poursuivre seul. Je comprends très bien son choix, car si marcher en groupe est agréable et enrichissant par les échanges avec les autres, en contrepartie ça ne favorise pas la réflexion personnelle. Nous avons besoin par moments d’être seul pour faire le point, rechercher des solutions à nos problèmes, imaginer l’avenir et que sais-je encore ? Je pense que Brian ce matin était dans cet état d’esprit, il a choisi de se mettre un peu à l’écart pour lui permettre de réfléchir, de méditer. Nous le retrouverons quelques jours plus tard. Ce sont des situations fréquentes sur le chemin : nous marchons plusieurs jours ensemble et puis, pour différentes raisons, nous nous perdons de vue, avant de nous retrouver quelques étapes plus loin.

Le parcours du jour nous conduit à Aumont-Aubrac. En chemin nous faisons la connaissance de Bernard, un Lyonnais très sympathique, qui projette d’aller jusqu’à Cahors et qui se dit ravi de faire un bout de route avec nous. Nous l’avions déjà rencontré aux abords du Sauvage alors qu’il était à la recherche de son bandana qu’il venait de perdre.

Parvenus au hameau « Les Estrets », nous faisons une halte, le temps de découvrir la petite église avec son clocher-mur à deux arcades et de prendre un petit encas. Nous atteignons le bas du village par une descente relativement rapide, traversons le Pont des Estrets qui enjambe la Truyère et poursuivons le chemin vers Aumont-Aubrac, ville qui marque l’entrée dans ces merveilleux paysages de l’Aubrac.

Nous avons réservé un hébergement aux « Sentiers fleuris », un gîte situé en plein centre-ville. Après la lessive et la visite de l’église, arrive l’heure de la traditionnelle Leff que nous dégustons au bar de la mairie. Sur la place, une statue représentant une bête féroce nous rappelle que nous sommes dans le Gévaudan, là où au 18e siècle un animal mystérieux fit trembler toute la population. En trois ans il aurait tué une centaine de personnes, essentiellement des femmes et des enfants. S’agissait-il d’un loup, d’un ours, voire d’un homme déguisé en animal ? Beaucoup d’hypothèses furent évoquées mais aujourd’hui les faits gardent encore une partie de leur mystère.

Mais la région n’est pas réputée que pour sa bête, elle tient également sa renommée d’une spécialité culinaire qui lui est propre : l’aligot, un plat élaboré à partir de purée de pommes de terre et de tome fraîche. Un troisième ingrédient est essentiel pour le réussir : la main de l’homme. Ce plat nécessite effectivement de battre et rebattre le mélange jusqu’à obtenir une pâte onctueuse et parfaitement homogène. Ici, il est surnommé « ruban de l’amitié » car dit-on, « à l’instar de la fondue savoyarde, par le cérémonial qui lui est propre et qui l’accompagne, il renforce l’amitié entre les convives et débride la cordialité ». On raconte également dans la région que ce plat serait né d’une rencontre entre trois évêques du pays. Au moment de passer à table, chacun d’eux sortit les produits rapportés de son territoire : celui de l’Auvergne apporta le pain, celui du Rouergue apporta du fromage frais, du beurre et du lait, et celui du Gévaudan de l’ail et du sel. Ils donnèrent tout cela au buronnier qui sut leur préparer un plat. Au fil du temps, le pain fut remplacé par des pommes de terre. De là serait né l’aligot.

Ce soir au repas nous n’y échapperons pas car ici c’est aligot ou aligot. Lorsque nous nous installons dans la salle à manger du gîte, le chef, debout devant ses fourneaux, est en train d’achever ce fameux plat. Devant une trentaine de pèlerins qui admirent son savoir-faire, il tourne et retourne la pâte en l’élevant très haut au-dessus du caquelon et en la laissant retomber doucement. Tout un art ! La cuisson terminée, il sert très copieusement chacun d’entre nous. Je pense qu’aujourd’hui nous avons gagné davantage de calories que nous en avons perdues sur le chemin !

Mardi 6 septembre 2011 : Aumont-Aubrac – Nasbinals : 27 km

Au petit déjeuner, j’échange quelques mots avec une Bretonne partie du Puy en Velay et qui, en comptant bien, nous a déjà « mis » un jour depuis le départ. À l’entendre détailler son planning, elle prévoit d’en gagner encore un d’ici Figeac. Tant pis, chacun sa vitesse ! Et puis nous éprouvons tellement de plaisir sur ce chemin que nous ne sommes pas pressés d’en finir.

Ce matin les filles nous ont quittés pour regagner la capitale, le métro et le boulot, et nous poursuivons seuls avec Bernard sur cette étape de 27 kilomètres qui nous conduit à Nasbinals. Nous marchons maintenant depuis 6 jours et je me rends compte qu’aujourd’hui nous allons franchir la barre des 100 kilomètres. Certes il en reste encore beaucoup avant Santiago, mais de réaliser que nous avons déjà parcouru une telle distance et sans ressentir la moindre souffrance physique, nous met en confiance pour la suite. Si jusqu’ici nous pouvions douter de notre capacité à enchaîner de telles étapes, maintenant nous voilà totalement rassurés et comme dit la chanson : « c’est bon pour le moral ».

Cette nuit pour la première fois il a gelé. Il est vrai que la ville est située à un peu plus de 1000 mètres d’altitude et par conséquent, il n’est pas surprenant que l’hiver y soit plus précoce que dans nos plaines. Les prés et les pâtures sont recouverts de gelée blanche que le soleil ne va pas tarder à dissiper, car aujourd’hui encore nous devrions profiter du beau temps. Nous croisons l’autoroute A75 reliant Clermont-Ferrand à la Méditerranée. Heureusement les architectes n’ont pas oublié les pèlerins et ont aménagé un tunnel pour la franchir sans risque.

Au lieu-dit « les quatre chemins », nous pénétrons en Aubrac. J’avais lu dans des récits l’enchantement qu’avaient éprouvé les pèlerins en traversant cette région. Un ami auquel j’avais fait part de mon projet de faire le chemin en partant de Saint-Jean-Pied-de-Port, m’avait répondu : « si tu ne traverses pas l’Aubrac, tu n’auras pas fait le chemin », m’expliquant et me décrivant, sans être avare de superlatifs, les paysages que je n’aurais pas la joie de découvrir. C’est sur cette recommandation, qu’avec les amis, nous avions décidé de prendre le départ au Puy-en-Velay. Merci Jean-Pierre pour tes bons conseils !

Et maintenant, nous y sommes, nous allons pouvoir nous faire notre propre idée de ces paysages si particuliers. La transition est extrêmement rapide. Les arbres qui bordaient le chemin se sont soudainement raréfiés, repoussant bien au loin la ligne d’horizon. Ici, pas de culture, pas de champ, mais des pâtures à perte de vue avec des murets en guise de clôture. Le chemin serpente entre ces empilements de pierres ; parfois, dans les points les plus bas, un filet d’eau le traverse, obligeant le marcheur à prendre quelques pas d’élan pour le franchir. Si le décor est particulier, les animaux le sont également. Les vaches qui paissent sur ces estives présentent des caractéristiques qui les distinguent complètement de celles que nous rencontrons dans nos régions : une robe beige unie avec une touche de noir à l’extrémité de la queue et des pattes, des cornes longues et relevées, des yeux cerclés de noir et de blanc qui font penser qu’elles sont passées au maquillage avant la pâture. Leur lait est traité sur place, dans des burons, pour produire la Fourme d’Aubrac.

Nous croisons deux villageois qui nous expliquent que ces murs de pierres, qui font la beauté et l’originalité de ce plateau, classés au patrimoine de l’Unesco, ont été érigés par leur grand-père au début du 20e siècle. Je suis assez étonné car finalement ce n’est pas si vieux. Ils paraissent tellement ancrés dans le paysage que je pensais qu’ils en avaient toujours fait partie, qu’ils étaient nés avec les plaines et les collines.

Nous atteignons Nasbinals vers 18 heures après avoir un peu galéré pour trouver le gîte du « Centre équestre » dans lequel nous avons réservé notre hébergement. Au dîner, nous faisons la connaissance de trois pèlerins qui pérégrinent ensemble depuis quelques étapes : Claude qui vient de Besançon et projette d’aller jusqu’à Roncevaux, Patrick qui envisage de rejoindre Compostelle puis Fatima et Marie Rose, une Belge, qui souffre abominablement de ses pieds et qui, à cet instant, n’a plus aucune certitude de pouvoir poursuivre. Le Chemin a aussi ses revers !

Mercredi 7 septembre 2011 : Nasbinals – Saint-Chély-d’Aubrac : 17 km

Ce matin, au moment de se mettre en route, la météo n’est pas très favorable : le temps est maussade, l’air est frais, et sur ce plateau, à 1200 mètres d’altitude, le vent qui commence à se lever n’arrange rien. Pour se donner du courage, on se dit que c’est un moindre mal, car la pluie était annoncée dès l’aube ; en fait nous ne la rencontrerons qu’en milieu d’après-midi. L’étape n’est pas très longue mais pas pour autant reposante, car elle nous fait franchir un point haut à 1400 mètres d’altitude, le sommet le plus élevé avant Roncevaux.

Le balisage, irréprochable jusque-là, fait défaut à un carrefour et nous laisse commettre notre toute première erreur d’orientation. Nous réalisons notre faute quelques centaines de mètres plus loin mais trop tard pour retourner. Nous choisissons de couper à travers les pâtures pour rejoindre le GR65. Nous nous rendons compte très vite que ce n’était pas le choix le plus judicieux, car nous nous retrouvons face à un taureau de belle taille. La bête a dû reconnaître en nous de pauvres pèlerins égarés et heureusement ne manifeste aucune agressivité à notre égard. Ouf, c’est passé ! C’est juré...

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