Confession sans concession

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Réalisateur dans les années 60 à la télévision tchécoslovaque à Bratislava, les films d'Ernest Strednansky furent portés au pinacle pour ses montages dramatiques. C'est en 1968, suite au Printemps de Prague, que la rupture brutale et totale de sa vie survient. Lors de l'invasion des chars soviétiques en Tchécoslovaquie, une voix anonyme lui enjoint de quitter son pays. Il part alors brusquement avec sa famille. Dans le présent ouvrage, Strednansky relate son arrivée et son exil aux Etats-Unis.
Publié le : lundi 1 juin 2009
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EAN13 : 9782296212459
Nombre de pages : 354
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Confession sans concession
Parcours d'un journaliste et réalisateur slovaque

Ernest Strediiansky-

Confession

sans concession

Parcours d'un journaliste et réalisateur slovaque

Traduit du slovaque par Suzanne Foussereau et Magdalena Lukovic

L'Harmattan

Ce livre a été publié avec l'aide ftnancière de SLOLIA, le Centre d'information pour la littérature slovaque à Bratislava.

Titre original: DRSNE CHLAPSKA SPOVED, publié par H&H, Bratislava 2002 Couverture: Petra Lukovic

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L'HARMATTAN,

2009 75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com cliffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr
ISBN: EAN 978-2-296-06923-7 : 9782296069237

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AVANT -PROPOS

Ce récit n'est pas comme on pourrait le croire à première vue, un documentaire historique concernant une époque que nous avons vécue. Il ne veut pas être non plus l'histoire conventionnelle d'un réfugié politique, l'un de ceux qui ont quitté volontairement et librement leur pays en 1968, à la suite de l'occupation soviétique, comme on a coutume de l'appeler en Slovaquie. C'est une modeste tentative de fiction romanesque empreinte d'une certaine dose de philosophie. Elle s'inspire des aventures d'une époque trop vite oubliée. Elle relate mes réflexions, ma vie sentimentale et ma vie quotidienne. Elle décrit comment j'ai vécu cette époque à l'étranger où j'avais librement et volontairement décidé de partir. Les personnages et les événements de cette histoire sont fictifs. Aussi toute ressemblance avec des personnes vivantes ne peut être que fortuite. Si dans ce roman apparaissent quelques noms de personnes qui existent, celles-ci n'ont qu'une importance marginale dans cette histoire et dans sa philosophie. Leur présence démontre seulement que la fiction et la réalité s'entrecroisent toujours. J'ai écrit à la première personne cette histoire d'un artiste célèbre qui, après son départ à l'étranger, est devenu un coureur solitaire oublié. Cet interlocuteur fictif s'est révélé être un partenaire exigeant. Il a tenté de me comprendre dans ce dialogue incessant et imaginaire, de la même façon que moi-même j'ai essayé de le comprendre. Je n'étais pas toujours d'accord avec lui. Bien souvent ses opinions philosophiques étaient en désaccord avec les miennes. Mais nous nous sommes toujours respectés mutuellement. Finalement, nous avons convenu de ce que nous proposerions au lecteur. Je souhaiterais que celui-ci l'entende ainsi. Bien qu'il s'agisse d'une fiction romanesque, je ne puis nier que cette histoire constitue également un témoignage subjectif sur la génération socialiste perdue à laquelle j'appartiens, moi aussi. Dans le cadre de celui-ci, j'ai tenté de dévoiler un peu de la mentalité négative slovaque et d'indiquer ce qui avait pu la modifier positivement. À aucun instant, je n'ai eu l'intention de m'ériger en juge ou en critique arrogant de cette génération dont je fais partie. J'espère seulement

que l'utilisation de la première personne convaincra le lecteur de ma bonne foi. Et ceux qui voudront bien lire ce récit jusqu'au bout, se rendront peut-être compte de ce que moi aussi j'ai compris après avoir écrit la dernière phrase de mon manuscrit: "Comparée à la génération actuelle, ma génération dite perdue, même si cela peut paraître paradoxal et discutable, n'est peut-être pas perdue à ce point. "

Ernest Strednansky, Washington 2002

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1. DES TANKS SEMBLABLES

À DES JOUETS

Le jus de la treille coulait dans nos verres. Pourquoi ces joyeuses libations? Je n'en ai pas gardé souvenance. Mais la nature humaine est ce qu'elle est, on le sait. Le fait est que trop souvent nous nous retrouvions pour boire, sans motif, uniquement pour le plaisir, comme on dit. Il était déjà minuit passé. Plongé dans les ténèbres, l'immeuble Avion s'était endormi. La porte-fenêtre qui donnait sur le balcon était ouverte. Nous goûtions, avec la tombée du soir et de la nuit, le silence qui régnait toujours lorsque le dernier car avait quitté la station d'autobus. Leur parc de stationnement, bruyant avec ses hautparleurs exaspérants et inutiles, ses odeurs d'essence, était situé exactement sous notre balcon et sous nos fenêtres. Mais soudain nous avons entendu un bruit assourdissant, étrange. Un vrombissement de moteurs puissants, un fracas de pierres que l'on casse, bref, un vacarme qu'il nous était impossible d'identifier. Igor, qui s'était éclipsé un petit moment auparavant sur le balcon, probablement dans l'intention de prendre le frais, rappliqua brusquement dans la salle de séjour, tout excité, en criant: - Des tanks! Son exclamation interrompit tout net notre petite fête. Pendant une minute, nous sommes restés sans voix. Puis, comme si nous obéissions à un ordre, nous avons fixé sur lui des yeux hébétés. Nous ne comprenions pas ce qui se passait, mais un silence étrange plana immédiatement dans la pièce. Son exclamation nous avait paru tellement absurde et déconcertante. Ensuite, sans tenir compte du bruit incompréhensible que nous avions tous perçu, dont nous ne savions, ni ne soupçonnions l'origine, nous avons réagi en riant et en faisant des gestes de dénégation.
-

Des tanks! Tu es devenu fou! Tu as trop bu ! avons-nous
d'entre je pus monde à celui

crié en chœur, en saisissant sans réfléchir nos verres. L'un nous balbutia: - Et ces tanks, d'où sortiraient-ils? Quant à moi, seulement ajouter en lui tendant un verre : - Vide le, je t'en prie. Tu fais une tête comme si le était en train de s'écrouler! Son visage ressemblait tellement 9

d'un clown terrorisé que nous avons éclaté de rire de bon cœur. Nous étions en effet persuadés qu'il nous faisait marcher. Nous le savions bon acteur. En outre, nous étions un peu éméchés. - Igor, tu es vraiment devenu fou! D'où viendraient ces tanks? s'écria Sonia, une ravissante blonde dont Igor était encore amoureux après dix ans de mariage. Qui ne l'eût cru, lorsque tous deux s'en vantaient? Moi seul savais qu'il était encore autant épris d'elle que lorsqu'il était étudiant au Conservatoire d'art dramatique, depuis le premier jour de sa collaboration avec les comédiens amateurs de la Faculté de technologie dont il dirigeait la troupe. IlIa fixait un peu plus longuement que les autres, m'avait-elle confié dans un moment de faiblesse. Et elle-même n'avait ensuite ni évité, ni fui son regard. Ils se marièrent peu après. Elle ne termina pas l'école car on l'avait engagée au théâtre de Martin où tous deux étaient partis. Elle avait énormément de talent. C'était le type même de l'actrice jeune et jolie, aussi n'y eut-il rien d'étonnant à ce qu'elle plût énormément à la direction du théâtre et au public. Tout cela m'avait chagriné. En effet, de même qu'Igor, je l'avais aimée pendant mes études, mais à une période de la vie qui vous laisse en principe le souvenir d'un rêve ancien et fugitif. Peut-être cela semblera-t-il ridicule, mais dans cette histoire, je me suis toujours pris pour Roméo. Pourtant je sentais bien que mes sentiments étaient excessifs et empreints de naïveté. La sentimentalité propre à la jeunesse pouvait les excuser. Cependant, en dehors de moi bien sûr, qui s'en serait soucié? Amusés par le visage effrayé d'Igor, nous scandions en chœur: - Tu es devenu fou! Tu es devenu fou! - Je suis devenu fou? Moi? Moi? Il s'en défendait avec la dernière énergie. - Vous allez vous calmer, à la fin ! Vous m'agacez, répétait avec insistance, calmement, sans se faire d'illusions, Eva qui était la plus sobre d'entre nous. Elle nous assommait tous un peu, car elle n'avait quasiment pas bu. Seulement, de temps à autre, elle laissait échapper une remarque un peu bête en prétendant ensuite qu'elle avait mal à la tête. - Calme-toi, je t'en prie. Les enfants de Hana dorment déjà, tu vas les réveiller! Sonia s'efforçait d'apaiser tout particulièrement Igor, mais celui-ci s'emporta grossièrement contre elle: 10

- Toi, écrase! Et comme toujours, lorsqu'il la faisait taire, elle se fit toute petite. Igor était parfois grossier, surtout lorsqu'il avait bu. Mais il ne s'était jamais comporté d'une façon aussi vulgaire en société. Au contraire, c'était un homme vraiment distingué, au moins en public. Il était cultivé et savait être très spirituel. Sonia m'avait confié autrefois qu'elle l'aimait justement pour ces traits de caractère, bien qu'elle ne fit jamais mystère que c'était lui qui commandait dans le ménage et qu'il était souvent grossier avec elle. Toujours est-il qu'elle était incapable de lui tenir tête, même lorsqu'elle avait raison. Trop souvent j'en avais été témoin moi-même. Surtout au cours de ma tournée au théâtre de Martin. Peut-être est-ce pourquoi, en mon for intérieur, j'étais persuadé de l'aggravation de la crise survenue dans leur ménage. Aussi, des années après, lorsque les jours de nos premières amours de lycéens furent révolus sans retour, ai-je été habité par un désir qui, je le croyais, ne pourrait jamais se réaliser. C'est seulement dans la solitude d'une chambre d'hôtel que j'ai éprouvé l'intime conviction que j'étais toujours amoureux de Sonia, bien qu'entretemps je me fusse marié, moi aussi. Elle-même le soupçonnait également. Nous étions encore trop jeunes et dans un état d'excitation devant lequel nous étions à peu près aussi désarmés que Roméo et Juliette devant leur grand amour. Nos deux couples vivaient pourtant un mariage relativement sans problèmes et s'éprendre d'amour une nouvelle fois revient à s'enfermer dans un dilemme insoluble. On se sent absolument impuissant, on flotte en effet dans l'indécision. Mais prendre dans une telle situation une décision, rompre égoïstement les liens tissés volontairement par les deux parties, sont pour moi de l'égoïsme, surtout si les enfants tiennent un rôle. C'était déjà mon deuxième mariage. La rupture du premier, au cours duquel naquit ma ftlle Sasa, ne m'incombe aucunement. J'avais eu un enfant et je m'en réjouissais. Pendant mes deux années de service militaire, j'avais espéré retrouver le bonheur à la maison. Cet espoir ne s'est pas réalisé. Nous étions trop jeunes et ma femme n'avait pas supporté cette attente. Elle ne m'avait pas attendu. Désemparée, elle n'était plus en mesure de revenir. A mon retour du service militaire, nous nous sommes séparés. Je ne lui ai pas fait de reproches bien que cela me coûtât. Par contre, ce fut différent entre moi et Sonia. Nous nous sommes pliés aux volontés de nos 11

familles. Mais je n'ai jamais considéré que c'était faire preuve de faiblesse, car un dilemme ne génère pas la faiblesse, mais plutôt l'indécision. Et on peut comprendre et pardonner cette dernière. Toutes ces réflexions m'avaient traversé l'esprit pendant les quelques secondes durant lesquelles Igor s'était emporté si vilainement contre Sonia. Igor interrompit le cours de mes pensées en brusquant de nouveau Sonia, bien qu'elle l'eût entraîné dans un coin pour chuchoter sur un ton presque inaudible: - Il n'est pas possible que ce soit vrai... - Arrête tes boniments et viens voir toi-même! Ils foncent à toute allure, comme des fous! Les voici sous le balcon, sous nos fenêtres! Il se tourna tout d'une pièce vers elle, comme si elle seule était concernée et pas nous. Nous ne marchions plus. Il était trop bon acteur. Il ne devait pas se payer notre tête ainsi. Nous nous étions bien amusés, nous n'avions pas cessé de rire. L'alcool n'y était naturellement pas étranger. Mais Igor s'emporta encore davantage. Faisant un geste théâtral, d'un tragique à la Hamlet, il s'élança vers nous, tel un gladiateur qui se bat pour ce qu'il croit être la vérité. - Ce sont vraiment des tanks! Vous comprenez? Des tanks, des tanks, des tanks... Il martela ces mots plusieurs fois. Où est le genièvre? Il criait sans se contrôler. D'un geste preste, nerveux, il saisit la bouteille déjà à moitié vide et se hâta d'ingurgiter ce qui restait. Je le vis frissonner sans m'en étonner. Vous ne me croyez pas? Il nous regardait, perplexe. Nous avons ftnalement compris qu'il devait vraiment s'agir de quelque chose de grave. L'idée me traversa l'esprit que si c'étaient réellement des tanks, alors ce n'étaient pas des tanks de notre armée, sinon on aurait prévenu les gens aftn d'éviter de les effrayer inutilement. Peut-être à cause de l'influence de l'alcool, aucun d'entre nous, c'était indéniable, n'avait compris de prime abord de quoi il pouvait vraiment s'agir. L'absurde réalité du spectacle qui se déroulait non seulement dans la rue, sous notre balcon, mais également dans les rues de toute la ville de Bratislava, était pour nous absolument incompréhensible. Ce n'étaient pas des tanks de notre armée. Ils n'étaient pas en manœuvres! Les fenêtres de notre appartement au troisième étage donnaient sur le Métropole, café très fréquenté où nous nous 12

retrouvions souvent autour d'un verre pour bavarder. L'un des deux balcons sur lequel Igor était sorti pour prendre le frais, donnait aussi de ce côté-là. Le bruit qui montait d'en bas, du parc de stationnement des autobus, du petit parc qui sépare encore aujourd'hui l'hôpital de l'immeuble Avion et de la station-service était tout ce qu'il y avait de plus réel. II pénétrait avec insistance dans les oreilles et rappelait celui de puissants véhicules à moteur. Nous suivîmes Igor sur le balcon. Seule Eva, une amie intime de Hana, qui n'avait pratiquement pas ouvert la bouche de la soirée, était restée assise. Elle était trop fatiguée, expliqua-t-elle et les machins extravagants qui passaient dans la rue ne l'intéressaient pas. Gardant le silence, Stefan, un autre de mes amis proches, se contenta de regarder impassible, les tanks qui défilaient sous nos fenêtres. Ils empuantissaient la rue qui longeait le mur de l'hôpital, là où se trouvent aujourd'hui encore les rails du tram et un kiosque à journaux. Parvenus à l'extrémité de ce mur, au lieu de continuer tout droit en direction de l'église BlumentaI, ils obliquèrent brusquement vers la station-service pour prendre ensuite, à gauche, la rue Ziliradnkka. Une autre colonne de chars arriva. Elle venait de l'immeuble Manderlak, par la rue SpitaIska, qui s'appelait à l'époque rue de l'Armée tchécoslovaque. A la hauteur de l'immeuble Avion, les deux colonnes se fondirent en une seule. ]itka, la femme de Stefan, se mit à trembler, en prétendant que c'était à cause du froid. Hana lui jeta sur les épaules un fichu qu'elle avait sous la main. Toutes deux demeurèrent longtemps serrées l'une contre l'autre, telles des statues. C'est le mari de ]itka qui garda le mieux son calme. Stefan était un linguiste. Introverti, il était épris non seulement de lui-même, mais avant tout des mots et de leur signification. II me l'avait souvent répété. Ceux-ci constituaient son univers, il s'y plongeait et rien d'autre n'avait d'intérêt pour lui à part peut-être le football. C'est seulement là qu'il pouvait plus ou moins décrocher. Sur le balcon s'abattit un silence glacial. Penchés au-dessus du petit mur, nous contemplions l'obscurité et l'espace qui s'étendait sous nos pieds, sans parler, presque sans faire un geste. Nous avions les jambes ankylosées. Une obscurité semblable à celle de la rue envahit nos cerveaux. Igor lui aussi se taisait, comme si le choc qu'il avait subi l'avait littéralement mis K.O. II titubait seulement un peu. L'effet de l'alcool. 13

Sonia me pressa l'épaule et se serra contre moi. J'étais content qu'à ce moment-là, au lieu d'aller vers son mari, elle cherchât à se réfugier auprès de moi. Au bout d'un moment, elle chuchota seulement: - Ces tanks ressemblent à des jouets! Le doute n'était plus possible. C'étaient des tanks. Pas des jouets! C'étaient des tanks russes. Mais pourquoi? Pourquoi? Pourquoi? Cette question m'obnubilait tellement qu'il m'était impossible de penser à autre chose. Je ne comprenais absolument pas ce qui avait pu se passer. Aucun d'entre nous ne soupçonnait alors qu'il s'agissait d'une invasion. Et que cette invasion était la réaction absurde des Soviétiques aux six derniers mois que nous avions vécus dans l'ivresse de la liberté. A l'époque, il ne me serait pas venu à l'idée qu'il nous faudrait patienter encore jusqu'en 1989 pour réussir à obtenir une réponse purgée de blablabla sur la trahison, la contre-révolution et les éléments contre-révolutionnaires. Nous étions alors seulement encore en 1968! Je ne soupçonnais absolument pas que cet événement ne serait pas un épisode insignifiant mais que pendant de nombreuses années il nous conduirait comme un fil rouge et serait à l'origine, pour nous, Hana et nos enfants, de péripéties étonnantes et imprévues. La nuit de l'invasion s'est gravée dans ma mémoire comme la nuit la plus tragique de toute ma vie jusque-là. Elle m'a infligé une blessure profonde qui a atteint les replis les plus secrets, les plus intimes de mon cœur. C'était un de ces coups auquel il était et auquel il est toujours très difficile de réagir avec sang-froid afm d'éviter de se laisser entraîner au même degré de stupidité que l'envahisseur nocturne et d'éructer, à chaque fois que son souvenir s'impose à vous, des mots grossiers, obscènes, qui vous ravalent au rang des animaux. Cette nuit-là contraignit beaucoup d'entre nous à prendre une décision qui allait changer à tout jamais notre vie et imprimer sa marque sur tous nos actes ultérieurs. Il me semble que Sartre a dit que même sous la pression des circonstances, l'homme se décide en toute liberté. On a déjà écrit un nombre infini de pages sur cette année 1968, ses conséquences tragiques personnelles, souvent inexplicables, l'horreur des suicides, mais aussi sur des victoires triomphales. J'aurais voulu absolument comprendre exactement les faits. Leur 14

compréhension est en effet de la plus grande importance. J'ai beaucoup lu et réfléchi sur ce sujet et la tristesse m'a envahi. Jusqu'ici, personne n'a tenté d'étudier en détail comment ces événements ont déformé le caractère déjà gravement dénaturé de notre peuple, qui ne s'en est pas encore remis totalement à ce jour. Peut-être personne n'at-il eu jusqu'à maintenant suffisamment de courage pour le faire. Je ne sais pas comment, cette nuit-là, nous nous sommes séparés. Je me souviens seulement que ce fut précipitamment. Nos invités avaient aussi des enfants à la maison et, manifestement, ils se hâtèrent d'aller les retrouver en cette nuit qui dissimulait non seulement trop de questions nouvelles, confuses, sans réponse, mais aussi des dangers évidents. Seule Eva était célibataire, sans enfant et elle était belle. Elle n'avait pas de compagnon qui eût pu la raccompagner chez elle. Nous ne voulions pas la laisser rentrer toute seule, bien qu'elle n'habitât pas loin de chez nous. Elle déclina notre invitation de dormir à la maison. Elle s'obstina dans son refus. Tout était du bluff et elle avait besoin de dormir tout son soûl dans son propre lit. Elle rentrerait donc toute seule chez elle.

2. UNE BIEN SOMBRE MATINÉE

Le lendemain matin les choses prirent une tournure plus claire. Non seulement parce que le soleil s'était levé et que le ciel était sans nuages, mais aussi parce que nous avions découvert l'amère vérité dans toute sa nudité. En fait, l'obscurité enténébrait cette matinée. Après six mois de liberté relative, je ne sais quel tordu avait entrepris, en déployant ses tanks, de nous faire accepter l'idée que désormais il était inutile de nous soucier nous-mêmes de notre liberté, car quelqu'un d'autre s'en chargerait. A peine les tanks russes avaient-ils commencé à sillonner en trombe les rues de Bratislava qu'une station de radio émettait à plein tube contre les envahisseurs. Nos camarades et collaborateurs s'exposaient au risque d'être immédiatement liquidés par les forces de l'occupant. Ils faisaient montre de plus de courage que moi ou que la plupart d'entre nous. Inlassablement, ils nous informaient surtout des mouvements de l'armée et nous exhortaient à montrer notre force et 15

notre détermination à ne pas capituler. C'était fantastique de voir les jeunes gens en particulier intervertir les plaques des rues afin de désorienter l'ennemi. De toute façon, étant donné la situation, il était extrêmement difficile de se repérer immédiatement. La matinée fut malgré tout ensoleillée par un vrai soleil. Pris de panique, nous nous sommes précipités dans la rue. Hana partit à la recherche de pommes de terre. Comme disait grand-mère, c'est un aliment de base, il permet de survivre pendant de nombreux jours sans connaître la faim. Je me suis naturellement rendu à la télévision. Quelque chose m'y attirait. D'ailleurs c'était aussi ma télévision. Je l'avais créée, j'y avais laissé la partie de mon cœur que je lui avais consacrée depuis le jour de son inauguration. Je fus surpris en voyant les rues pleines de monde. Je ne sais si c'était seulement une impression, mais les gens ne semblaient pas avoir compris ce qui s'était vraiment passé, bien que ce fût évident ce matin-là; chacun devait sentir que le soleil qui était apparu à l'horizon pendant les six derniers mois était outragé par les chenilles des tanks et qu'il avait disparu lentement mais sûrement dans les gaz d'échappement de leurs moteurs fumants. La rue Obchodna, alors appelée rue Molotov, était le chemin le plus court pour se rendre de l'immeuble Avion à la place du Soulèvement national slovaque où, à cette époque, le bâtiment de l'ancienne Tatrabanka abritait nos studios et toutes les installations que nous avions mis plusieurs années à monter et dont nous étions fiers. Par le plus grand des hasards, devant la porte d'entrée de la télévision, j'ai rencontré l'écrivain Ivan Kalsik qui avait déjà essayé de pénétrer à l'intérieur. - Figure-toi que ce salaud ne veut pas me laisser entrer! Pris d'un dégoût indescriptible, il me jeta ces mots à la figure en criant, comme si j'étais responsable de ce qui s'était passé. À l'entrée se tenaient deux soldats vêtus d'une roubaschka. Presque encore des enfants. Je dirais plutôt des pionniers soviétiques. Il ne leur manquait que le foulard rouge. Il était remplacé par une mitraillette qu'ils serraient entre leurs mains. Lorsque nous avons tenté de nous introduire dans le bâtiment, ils les ont braquées sur nous en criant quelque chose eo russe. - Camarades, les gars, les enfants... Je fis des tentatives pour les amadouer en souriant. Laissez-nous entrer. C'est notre télévision. Nous travaillons ici! 16

- Contre-révolutionnaires! s'exclama l'un des deux avec une étrange voix de fausset. La peur semblait lui avoir abîmé les cordes vocales et fait faire dans son froc. Et le voilà qui relève le canon de sa mitraillette et qui, sans avertissement, tire en l'air puis gueule en russe: Fichez le camp! La voix lui était revenue, un peu plus rauque. - Si vous ne fichez pas le camp, la prochaine fois ce sera pour vous! cria-t-il en partant d'un gros rire. Il ressemblait à un garçon espiègle, entouré, dans un pré, d'autres galopins, mais ici, devant notre télévision, il était devenu une jeune brute heureuse à qui on a confié une arme en lui disant qu'il pouvait faire feu où il voulait et sur qui il voulait. Évidemment, à ce moment-là, ni Ivan Kals1k, ni moi ne pouvions comprendre pourquoi ils n'avaient même pas la politesse de nous écouter, pourquoi il était impossible de les convaincre que cet immeuble était notre immeuble, que cette télévision était notre télévision, que nous avions le droit d'y pénétrer, que personne ne devait nous en empêcher. Néanmoins, le komsomol fit feu de nouveau. Et une fois encore. Après qu'il eut tiré absurdement une nouvelle salve, sans nous viser, nous avons cependant battu en retraite. Nous ignorions alors encore que, tout près de nous, ces naïfs mais dangereux pionniers soviétiques sans foulard de pionnier, leur arme entre les mains, avaient fait feu sur un jeune garçon slovaque pas plus âgé qu'eux. - Tu es fou, Ivan! Je l'éloignai de force de la porte de l'immeuble de la télévision. Ces gamins sont vraiment capables de nous tuer! - Des gamins? Ce sont des salauds! Des salauds! Pas des frères! Des fils de putes! Tel un dément, il martelait ces mots tandis que, de toutes mes forces, je tentais de le calmer. Il s'appelait luimême le révolutionnaire de la vérité et je me souvins alors comment Vransq, notre directeur régional, le comparait toujours à un cheval sauvage qui, dans un pré, veut franchir tous les obstacles en chargeant. Ivan Kalsik tenta encore de protester un peu, mais finalement il comprit qu'il était insensé de vouloir s'opposer à ces gosses. Ils ne pouvaient savoir de quoi il s'agissait. On leur avait donné un ordre absurde et carte blanche pour faire feu. En murmurant entre ses dents, il ajouta: 17

- Une brute a besoin de quoi de plus? Pour nous, c'était clair, l'endroit était vraiment malsain. En proie à la même crainte et avec un sentiment inexplicable de honte pour nous et pour ces komsomols russes, nous sommes ftnalement partis chacun de notre côté, sans même nous dire adieu. J'ai appris, mais seulement des années après, qu'il était retourné le jour même à la télévision. D'après ce que l'on m'a dit, il réussit à franchir les barrages des visages inexpressifs des soldats armés de mitraillettes. Il avait rédigé une déclaration pathétique contre l'entrée de l'armée alliée sur notre territoire national. Au moment où je m'enfuyais vers le bâtiment Manderlak, l'écrivain Dominik Tarsky prononça - selon ce que m'ont dit plus tard

des personnes auxquelles j'ai parlé - un discours enflammé sur la
place du Soulèvement National Slovaque, où s'était entre-temps rassemblé une foule de gens qui scandaient des slogans de protestation. Cependant ces gesticulations se révélèrent plus tard absolument inutiles. Du bas du Manderlak, j'ai vu un groupe se diriger vers la porte d'entrée de la télévision. Ces braves gens semblaient vouloir faire un rempart de leurs corps pour la défendre. Mais nous n'avions alors pas d'armes contre les komsomols. Eux en avaient.
-

Ces idiots ont braqué sur nous leurs mitraillettes. Dans leurs

yeux, j'ai lu qu'ils voulaient faire feu! Mais je me suis débiné! me jeta en pleine ftgure Vlado ChlumskY auquel je m'étais presque heurté devant le Manderlak.
-

Je me sauvais tout simplement! En vérité je ne suis pas un

lâche, mais je ne suis pas idiot au point de me faire tuer! Ces gars-là seraient même capables d'arracher un nichon à leur mère. Des brutes! Il était indigné. Dépeignant la situation avec force gesticulations, il m'en ftt une description pleine de couleurs jusqu'à ce que je ne pusse me retenir de sourire, au moins intérieurement. - Tu n'es pas le seul! Moi aussi je me suis carapaté, lui avouai-je tout bas. Bien sûr, ce sont presque encore des gosses, mais ils ont des armes dangereuses. Ils tuent. Ce sont des fascistes! J'ai vu combien cette conftdence le soulageait. - Tu as entendu le discours de Dominik Tarsky? Il était extraordinaire. Il paraît que quelques traîtres sont déjà à l'intérieur du bâtiment! Vlado parlait plus calmement.
-

On dit qu'ils y sont entrés sous la protection de cette horde.
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Je ne voulais pas le croire. Ce ne pouvait être vrai. Pour moi c'était inimaginable. Je ne pouvais comprendre la présence de certains de nos collègues dans ce bâtiment, quelques heures seulement après l'invasion surprise ou même, comme nous l'apprîmes plus tard, avant le début de l'invasion et en compagnie de soldats soviétiques. Et ces soldats venaient d'un pays qui se disait notre ami! Ces soldats venaient du pays de Tchékov, Dostoïevski, Tolstoï, Tchaïkovsky et Borodine! Ces soldats venaient d'un pays immense culturellement. Ils venaient du pays des Nuits blanches sur la Néva, du pays de Gagarine. Mais cette fois-ci, ils n'étaient pas les bienvenus, j'en étais convaincu. Qui les aurait invités? Ils étaient capables de tout et prêts à le faire à tout moment. Même à tirer sur nous! À nous massacrer! Et ils tiraient! Et ils massacraient! Ils avaient tué d'un coup de feu le jeune Peter Legner, sur la place du Soulèvement National Slovaque. Non loin du bâtiment de la télévision. Non loin d'où nous nous trouvions. Je ne savais pas si cet assassinat déclencherait en moi de la surprise ou de la frayeur. Mais à l'annonce du meurtre brutal commis par un komsomol morveux, place du Soulèvement National Slovaque, j'ai été saisi d'une stupeur muette. Je demeurais comme foudroyé. Immobile, blême, sans force, sans défense. Cependant quelque chose bouillait en moi, horriblement. Une révolte intérieure grandissante menaçait d'éclater à tout instant. Le meurtre de la place du SNS ! Je dirais plutôt le meurtre de la place Staline, ce serait plus exact car elle s'appelait ainsi auparavant. Je n'oublierai jamais ce meurtre. Je me le suis juré intérieurement, d'une façon pathétique, je m'en suis rendu compte plus tard, bouleversé comme tous les gens autour de moi. Malheureusement ma protestation était seulement intérieure. Je ne pouvais rien faire d'autre. Avec les mains nues? Pensez-vous! Je n'étais pas un de ces héros qui, pendant ces journées, étaient prêts à mourir pour la liberté. Je n'ai pas été un héros. Je ne me suis jamais senti un héros. Au contraire! De même que d'autres, beaucoup d'autres, la majorité, j'ai été lâche. Nous nous imaginions tellementsinon auparavant, au moins à ce moment-là - que sans nul doute nous étions des dissidents, ainsi que me l'a confié ultérieurement l'un de nos amis proches. La génération socialiste perdue. Les journées qui suivirent furent animées. Il ne s'agissait pas seulement des pommes de terre que Hana coltina jusqu'à la maison. Il 19

ne s'agissait pas seulement de faire des réserves pour un certain temps. L'incertitude et la peur commençaient à l'emporter sur le bon sens. Bien sûr, on peut se demander si le bon sens existait même encore. Du côté des agresseurs ou du côté des victimes, rôle que nous avons dû jouer tout à coup et malgré nous. Mais une autre question plus difficile commença à nous tourmenter, Hana et moi. Nous n'y avions pas pensé plus tôt. Elle était bien trop délicate pour nous permettre de juger et de déchiffrer la situation présente objectivement et instantanément. La possibilité s'offrait de choisir enfm et définitivement notre route. Choisir la liberté. Mais quelle liberté? Triste? Comme Katja Kabanova dans La tempête d'Ostrovski? Serait-elle aussi absurde que ce soldat soviétique qui, lors de la Seconde Guerre Mondiale, s'était jeté devant le fusil d'un nazi, d'une façon suicidaire. Ou une liberté sentimentale, mais réaliste, à l'image de celle préparée par Humphrey Bogart pour l'amour fatal de sa vie dans le film Casablanca? Ou une liberté simple et évidente, mais d'autant plus difficile qu'elle était provoquée par les tanks? La réflexion et la décision qui en découlait étaient lourdes d'une responsabilité terrible. Dans notre cas, il ne s'agissait pas seulement de deux adultes, mais aussi de deux jeunes enfants et de ma mère, la grand-mère de nos enfants. Rester ou partir? La question que se posait Hamlet restait en suspens et, outre le fait qu'elle influençait directement mon raisonnement, elle attendait d'urgence une réponse. Nous soupçonnions en effet qu'il ne nous restait pas beaucoup de temps pour y répondre. Partir? Oui, partir. . . partir. .. partir! Mais où ? Comment? Pourquoi? Pourtant rien ne pouvait arriver. Pourquoi devrait-il arriver quelque chose? Et les enfants? Et ma mère? Et les amis ? Et notre luxueuse demeure, notre confort, ma situation? Mille questions et toujours une seule réponse qui s'imposait de plus en plus. Il n'était pas possible de rester. Il fallait s'en aller... s'en aller! Nous étions chaque jour un peu plus conscients qu'il nous serait de jour en jour plus difficile de respirer non seulement l'odeur des gaz d'échappement des tanks, mais surtout la puanteur que dégagerait la présence d'un dictateur étranger et de ses komsomols. Ils étaient tombés sur nous comme des voleurs, à la faveur de la nuit. 20

Ils avaient envahi notre pays où régnaient la paix et, enfin, après des années, la stabilité. Un pays heureux de caresser des espoirs de vraie liberté. Nous commencions déjà à soupçonner que quelqu'un avait dû les inviter. Ils n'avaient pu venir de leur propre chef. Il nous était difficile d'imaginer l'avenir, ce que feraient avec nous ceux qui les ont appelés et qui, après l'arrivée des troupes, sortiraient comme des cafards de leur trou. Ils déverseraient leur vengeance sur nous, sur ceux qui aspirent à une vie normale, sur ceux qui désirent décider de leur sort eux-mêmes. J'avoue que j'ai été incapable de déterminer clairement si les raisonnements qui se bousculaient dans ma tête en déferlant comme les vagues de la mer étaient seulement des phrases dues à ma lâcheté. Ou bien si elles étaient l'expression de la recherche sérieuse d'une réponse à la question: comment affronter la situation calmement? De cette première matinée dont le souvenir a déjà un peu pâli - plus de trente années s'étant écoulées depuis - je me souviens encore du moment où quelque part, près de l'Université Comenius, des coups de feu ont de nouveau éclaté, faisant encore des morts. L'émotion qui avait submergé la ville s'exprima par des flots de paroles, qui l'envahissant comme une lame de fond, balayèrent alors l'ultime espoir que tous ces événements étaient une erreur inconcevable et inimaginable qui se révélerait le lendemain n'être qu'un rêve dénué de réalité et que les choses reprendraient leur cours normal comme avant. Elles ne le reprirent pas. La mort de Danka Kosanova porta un coup fatal à l'ancienne amitié avec le Grand Frère. - Ce ne peut être vrai, dit Hana, presque en chuchotant. Nous nous étions rencontrés tous deux non loin de Manderlik, après m'être enfui de l'entrée du bâtiment de la télévision gardé par ces deux adolescents soviétiques, armés d'une mitraillette, complètement bornés, qui auraient volontiers tiré sur nous, les contrerévolutionnaires. - Contre-révolutionnaires! J'ai prononcé ce mot pour moi, tout bas. J'ai même un peu souri devant cette absurdité. - Comment peux-tu sourire lorsque des gens meurent, protesta ma femme avec véhémence. Je gardai le silence. Je ne lui avais pas confié non plus que le matin on avait braqué sur moi aussi une mitraillette. 21

Passant près de nous en trombe, une auto manqua nous renverser alors que, nerveux et distraits, nous traversions la rue Spitilska, appelée à l'époque rue de l'Armée tchécoslovaque, afm d'essayer de trouver dans la papeterie située dans cette rue qui s'étend entre les immeubles Manderlâk et Avion, au moins quelques paquets de papier toilette. Ils nous avaient dit la veille qu'ils en recevraient ce jour-là. Nous y sommes allés en doutant que le papier toilette se soit frayé un chemin entre les tanks des envahisseurs.
-

Nous devons encore nous arrêter pour la viande, si on en

trouve, me lança Hana en sortant de la papeterie, bredouilles naturellement. Nous avons tout de même pu acheter de la viande. La boucherie était installée dans l'immeuble Avion, dans l'angle en face de la station-service. Nous étions contents de ne pas habiter loin. Nous avons en effet acheté quelques kilos de saucisson qui se gardait, quelques saucisses et plusieurs boîtes de viande en conserve. Si nous partons, grand-mère en profitera. Grand-mère, ma mère. J'ai respiré profondément. J'avais le cœur serré et j'ai été pris immédiatement de crampes d'estomac comme je n'en avais jamais ressenti. Se décider n'était pas simple. Cependant on ne pouvait agir à la légère, une journée ne s'était même pas entièrement écoulée depuis ces événements effrayants. Mais les idées se succédaient dans ma tête à la vitesse de la lumière. Nous serons obligés d'abandonner grand-mère toute seule, à son sort. Quelle vilaine expression! Mais quelque chose le lui adoucira, au moins j'en étais persuadé. Elle pourra quand même conserver notre logement. Elle a une pension de son mari défunt. Ses voisins sont des amis. Ils l'aideront si elle est dans le besoin, même si nous ne rentrions pas avant quelques jours, lorsque la situation sera plus calme. Même si nous partions, je pensais que nous reviendrions bientôt. La situation se clarifiera, l'ordre sera de retour et la vie sera de nouveau normale. Les idées les plus diverses tourbillonnaient dans ma tête. Il était en effet absolument indispensable de légitimer le parti que je prendrais éventuellement afm d'éviter de se le reprocher ensuite. Je me refusais à reconnaître que c'était un alibi d'intellectuel slovaque content de lui, qui perdait pied et avait besoin de s'excuser d'une 22

façon quelconque. Ce qui me chagrinait le plus était le fait que ma mère, la grand-mère de nos enfants, restât seule à Bratislava. S'il nous était impossible de revenir ou si nous n'en avions pas envie, sa solitude pourrait alors se prolonger jusqu'à sa mort. Sans nous, sans ses petits-enfants qu'elle aimait tant. Au moins, la présence de Sasenka, la ftlle de mon premier mariage, qui allait la voir régulièrement, me tranquillisait néanmoins un peu. Je savais très bien qu'avec son cœur maternel, grand-mère était à la fois son père, sa mère, sa sœur et sa grand-mère. Et j'avais surtout compris qu'elle me remplaçait avant tout parce que, comme je m'en vantais volontiers à l'époque de mon "épanouissement artistique", je ne me préoccupais guère de mes enfants, Lucka et Vlado y compris. J'étais trop égocentrique, content et sûr de moi, le parfait prototype de ma génération. Mais au fond de mon cœur je croyais que l'inverse était également vrai. SaSa était tout pour grand-mère. Tout ce qui lui restait encore dans la vie. - Je t'en prie, aide-moi, prends-moi ces sacs, me dit Hana, interrompant mes réflexions. J'attrapai deux sacs en m'excusant. - Pardon! J'étais en train de rêver. Allons! Nous sommes passés à la buvette que j'avais l'habitude de fréquenter depuis quelques années déjà pour ses steaks hachés et sa bière, tous deux excellents. Tout près du coin de la rue se trouvait l'entrée de la partie de l'immeuble Avion dans laquelle nous habitions. Nous avons pris l'ascenseur jusqu'au troisième étage. Grand-mère était déjà à la porte, elle nous attendait. Les mêmes réflexions m'assaillirent de nouveau. Peut-être est-ce en raison de leur gravité qu'il me fut presque impossible de la regarder en face à ce moment-là. Je l'ai seulement priée de porter les sacs à la cuisine et je me suis enfermé dans mon bureau dont une fenêtre donnait sur le petit parc, l'hôpital civil et le Métropole et l'autre sur les Carpathes et la tour de la télévision. La tour de la télévision! J'ai ftxé les yeux sur l'espace familier qui s'étendait devant moi, sur la tour de la télévision, en pressentant alors déjà, sans vouloir me l'avouer, que ce regard serait l'un des derniers. Je me suis ensuite écroulé sur le lit que j'avais dans mon bureau pour mon usage personnel. Il était dans un angie et je m'y sentais tout à fait chez moi et en sécurité. Étendu sur lui, j'entrepris de réfléchir tranquillement. Ce jour-là, il était grand temps de le faire. 23

Partir ou ne pas partir? Telle était la question que se posait, un peu modifiée, un Hamlet moderne.

3. CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRES

SUR COMMANDE

Deux journées s'écoulèrent sans nouvelles de nos amis. J'étais fort contrarié que Sonia n'appelât pas non plus. J'ai cependant tenté de comprendre la raison de ce silence. Après tout, peut-être avaient-ils des soucis plus graves que nous. Peu de temps auparavant, ils avaient quitté Martin et étaient venus à Bratislava lorsque Igor avait été engagé au Théâtre National. Ils étaient un peu perdus: où faire les courses? où trouver ce que l'on cherchait? Ils devaient également s'occuper de leurs enfants. Ils n'avaient personne pour garder leur ftllette. Ils ne connaissaient personne ici. Leur silence était compréhensible, du moins je le supposais. Le téléphone sonnait rarement. J'avais du mal à me l'expliquer. Tous deux, Hana et moi, sentions dans notre subconscient que nous commencions à perdre notre confiance dans le monde extérieur ainsi que celle touchant à nos relations avec nos amis. C'était comme si nous avions perdu brusquement notre confiance en nous, comme si nous étions lentement devenus étrangers l'un pour l'autre. Et tout cela seulement au bout de deux jours de cette situation absurde. Sans raison. Des pensées singulières, sombres, nous traversaient. Nous remplacions les faits par les sentiments. Nous étions démoralisés. On avait fait de nous de véritables lâches. Peut-être cette xénophobie était-elle vaine, mais nous étions ainsi. En allant faire des provisions, nous avons échangé quelques paroles banales avec les connaissances que nous rencontrions dans la rue. Après nous être livrés à moult réflexions et spéculations, nous avons rassemblé les informations données par les personnes en qui nous avions à peu près confiance ou par celles qui, dans la mesure où la situation présente le permettait, s'en remettaient à nous. Quant à moi, je livrais un combat silencieux contre l'indécision dans laquelle je flottais. Partir ou rester. Depuis les milieux de la télévision s'étaient déjà répandu des nouvelles concrètes concernant l'existence d'un groupuscule qui, 24

disait-on, s'était engagé à "faire régner l'ordre". Il s'était engagé à faire régner l'ordre. Envers qui s'était-il engagé? Pour moi c'était cependant le signal que ceux qui ne les suivraient pas aveuglément seraient qualifiés de contre-révolutionnaires, d'éléments antisocialistes. Quant à ce qui les attendrait... il n'était pas nécessaire de réfléchir longuement. Bien sûr, ce n'était que des réflexions inquiétantes, des rumeurs inévitables, à prendre au sérieux, c'est vrai, dans la situation présente, cependant nous refusions quand même de les croire. Il n'existait pas de preuves concrètes, mais, comme on dit, il n'y a pas de fumée sans feu. Et présentement il y avait de la fumée. Pour le moment, seulement dans les rues, lors de rencontres fortuites . . avec nos an11Sou connaissances. Le troisième ou quatrième jour, le téléphone sonna chez moi, dans mon bureau. J'étais de nouveau étendu sur le lit placé dans le coin de mon bureau qui faisait office de chambre à coucher, Hana et moi dormant séparément. J'étais allongé dans ce minuscule espace qui semblait conçu pour la méditation. Je ne fis qu'un bond pour saisir le combiné. Une voix inconnue, déguisée, enrouée et sourde se fit entendre.
-

Je sais qui vous êtes et que c'est vous, m'informa, sans se Comment savez-vous qui je suis et que c'est moi? Ma
fusé. Ma surprise était si grande que je réagis à ce singulier début d'entretien téléphonique, et de un inconnu qui ne s'était même pas présenté. sa voix, en particulier lorsqu'il m'interpella, m'étonna

présenter, mon interlocuteur, ferme et sûr de lui. Son assurance, si manifeste, me prenait un peu au dépourvu.
-

réponse avait spontanément surcroît avec L'assurance de cependant.
-

Je puis vous assurer que je le sais. Et sans plus

d'explications, il poursuivit aussitôt: Ils sont à votre recherche. Si ce n'est pas maintenant, ils viendront vous cueillir plus tard. Demain, ou peut-être dans une semaine. Vous êtes sûrement au courant de ce qui s'est passé à la télévision. Vous êtes sur la liste noire. La porte de la télévision vous est fermée. Il y a là-bas des gens qui vous l'ont déjà fermée aujourd'hui. TIs vous ont préparé quelques surprises. Ne l'oubliez pas, vous êtes un élément contre-révolutionnaire, l'un de ceux qui ont tenté de s'emparer de la télévision.
-

Moi, j'ai voulu m'emparer de la télévision? Vous êtes
moi, un metteur en scène, j'aurais tenté de 25

devenu fou! Pourquoi

m'emparer de la télévision? J'essayai de l'interrompre.
-

Écoutez, cela n'a pas de sens de m'interrompre. Si vous

voulez échapper à la répression, écoutez-moi! Son injonction n'admettait pas de réplique. - J'écoute. Devant cette voix en ligne, je capitulai. Sans perdre une seconde, elle poursuivit: Je vous conseille vivement de faire tout de suite vos valises, d'emmener votre femme, vos deux enfants, de monter dans votre Fiat et de disparaître pendant qu'il en est temps. Pendant que les frontières sont perméables et pas contrôlées sérieusement. Et pendant que nous nous efforçons encore d'aider les gens. Dans quelques jours ce ne sera plus possible. - Mais... j'essayai encore une fois de lui couper la parole. - Je vous ai dit de vous taire et de ne pas m'interrompre. - Mais enfin, qui êtes vous? Comment puis-je vous faire confiance? Comment puis-je croire que ce que vous dites est la vérité? Que ce n'est pas une provocation? Je ne voulais pas capituler! Qui êtes vous? - Disons que je suis votre ami. Restons en là, d'accord? Vous avez des passeports valides, vous, votre femme ainsi que vos enfants. Vous êtes allés à Munich il y a trois mois et vos passeports sont encore valides. Je vous le conseille vivement, disparaissez! Disparaissez aussitôt que vous le pourrez! Le téléphone fit clic et il devint clair pour moi que cette voix inconnue ne se ferait plus entendre. Je raccrochai, puis restai debout un moment, immobile. À vrai dire, je ne sais pas à quoi j'avais pensé, mais même des années plus tard, je sais une chose. Cet appel ne m'avait ni surpris, ni bouleversé, ni troublé, ni rendu nerveux. Et je n'ai jamais su quelle était cette voix inconnue. Mon interlocuteur avait des informations concernant la validité de nos passeports. Tout excité, je commençai à m'interroger sur mon informateur. Comment était-il au courant? Était-ce une provocation? Voulait-il m'aider? J'ai été incapable de trancher. Peutêtre l'histoire nous apprendra-t-elle un jour comment les choses se sont effectivement passées alors. On a pourtant dit que, parmi les membres de la Sécurité Nationale Secrète, se trouvaient des gens qui, pendant ces journées difficiles, se sont efforcés d'aider beaucoup d'entre nous. Leur conscience leur avait probablement interdit de suivre la route tracée par des tyrans modernes. 26

Je regagnai mon lit, ce cocon dans lequel je réussissais le mieux à me concentrer et à méditer. Mon regard s'égara sur la partie de la bibliothèque dans laquelle je rangeais les scénarios que j'avais réalisés jusque-là. J'ignore par quel concours de circonstances, toujours est-il qu'au dos d'un seul livre figurait le titre Le prince Rastic. Un drame controversé. Nous avons toujours cru les manuels d'histoire. Mais brusquement, les connaissances... Combien d'événements dont nous avons été nous-mêmes témoins, ont été dénaturés ces dernières années. Peut-être est-ce pour cette raison que j'ai de nouveau songé au destin de Rastislav et à son combat contre le prince franc Carloman pour le maintien de l'indépendance de la Grande Moravie. Et aussi à Svatopluk. A-t-il vraiment trahi? Ou bien doit-il toujours être considéré comme le héros de notre nation? Sa trahison est-elle une vérité historique ou seulement une invention de dramaturge? Et comment, dans vingt, trente ou cent ans, les historiens jugeront-ils l'invasion actuelle de ces barbares? Oubliera-ton les baguettes de Svatopluk 1) ou s'en souviendra-t-on? Seronsnous d'accord ou nous détruirons-nous dans la discorde, la haine et l'intolérance? Les Rastic contemporains deviendront-ils les victimes de ce combat indigne qui nous attend, de la même façon que le prince Rastic est devenu une victime dans la mise en scène du drame? Au cours de ces trois journées durant lesquelles ces événements tragiques ont eu lieu, beaucoup de nouvelles contradictoires sont parvenues jusqu'à moi. Finalement, je n'étais pas le seul, car des amis proches ou des collègues de travail ont eux aussi, malgré la peur, passé des minutes le combiné du téléphone collé à l'oreille afin de faire brièvement le point sur la situation. Seulement, j'ai trouvé cela étrange. Pourquoi Igor ou Sonia au moins ne se sontils pas manifestés? J'ai cependant essayé de comprendre. Peut-être avaient-ils peur. TIs avaient un proche parent à l'Ouest. Qui sait comment le prochain pouvoir considérera ce fait. Nombre de mes amis et connaissances que j'ai rencontrés ces jours-là dans les rues de Bratislava n'avaient pas dissimulé leur peur dès le premier jour de l'invasion. Et il ne s'agissait pas seulement de ceux qui avaient des relations avec l'étranger! Sonia... À ce moment-là, j'ai beaucoup pensé à elle. Dans combien de mes mises en scène a-t-elle joué? Combien de nos désirs réciproques se sont évanouis à cause de la complexité des relations qu'il était impossible de changer, me semblait-il. Rien au monde 27

n'était susceptible de les modifier. Rien! Rien! Et je cherchais en vain où la philosophie de la dialectique s'était effacée de mes perspectives. Ou n'avait-elle rien à voir avec les relations humaines? Ou bien n'existait-elle pas du tout? La direction de la télévision avait convoqué une assemblée plénière. Elle devait avoir lieu, paraît-il, dans le bâtiment de l'ancienne halle municipale, à côté de l'immeuble Manderlak qui appartenait alors à la télévision. Mais personne ne m'invita. Je n'en sus pas le motif. Cependant, la voix du téléphone avait probablement raison. On m'avait laissé tomber. Je ne comprenais pas pourquoi il y a des gens qui sont si pressés. Un soir, j'ai rencontré dans la rue, par hasard, Jozef Vransky, le directeur. Nous étions tous deux place Jakub, alors appelée place Lénine, devant le bâtiment de la radiodiffusion. Nous avons regardé les soldats étrangers dans leurs uniformes étrangers déplaisants selon moi, qui dégageaient de loin une insupportable odeur de sueur. - Je ne peux pas rester ici, je ne peux pas, lui annonçai-je au bout de quelques instants, puis, le questionnant sans détours, en le regardant droit dans les yeux, je lui dis: Qu'en dis-tu ? Il regarda fixement devant lui, en gardant le silence. J'insistai :
-

Qu'en dis-tu? Que me conseilles-tu? Que dois-je faire?

Dois-je rester? Ou dois-je partir? Ce qui se passe ici, on ne peut pourtant pas le balancer d'une épaule à l'autre, camarade Vranskf ! J'étais suspendu à ses lèvres. Le directeur Vransky demeura encore un instant silencieux, puis, baissant les yeux, il chuchota: - Va, si ta conscience te dit que tu fais bien, alors va ! Tournant les talons, il disparut dans la foule. Je ne l'avais jamais vu aussi voûté. Je soupçonnais combien les choses étaient difficiles pour lui dans les circonstances présentes. C'était un vieux communiste qui pouvait être classé parmi les gens honnêtes et je sentais combien il lui était pénible de supporter ce qui venait de se passer. Il n'avait pas fait allusion à l'assemblée plénière. Et moi, dans l'émotion du moment, je ne l'avais pas questionné. Naturellement, je n'ai pas participé à cette réunion. Mais après la levée de la séance, on s'est mis à raconter toutes sortes de faits concrets. Au début, je ne leur ai accordé aucune signification particulière. Mais lorsque le bruit m'est parvenu que certains de mes collègues proches s'étaient érigés en juges des "forces contre28

révolutionnaires" qui voulaient, disait-on, s'emparer de la télévision et m'avaient inclus parmi celles-ci, il était devenu évident que je ne resterais pas ici. L'entretien téléphonique avec mon informateur inconnu m'avait seulement conforté dans ma décision.

4. UN DÉPART PRÉCIPITÉ

Assis devant mon bureau, j'étais en train d'écrire quelques lettres à ma famille proche pour les avertir qu'on ne me verrait peutêtre pas d'ici quelque temps. Au moment où dans une lettre j'exprimais réellement ce que je pensais, j'ai ressenti une tension physique inimaginable. J'ai éprouvé une sensation de poids sur l'estomac, comme lorsque l'on a subi un choc. Ma respiration s'est accélérée. J'ai soulevé le combiné du téléphone. Je ne sais pourquoi, à cet instant, je n'ai songé ni à Igor, ni à Stefan avec lesquels nous nous étions retrouvés autour d'un verre quelques jours auparavant et en compagnie desquels nous avions vécu chez nous le choc de cette première nuit, mais à Miki. Peut-être parce que Miki et moi avions l'habitude de travailler ensemble aux projets de scènes pour mes mises en scène et que nous avions rêvé d'aller tout de même une fois à l'étranger, à l'Ouest, où nous aurions eu une chance non seulement d'atteindre le sommet de notre puissance créatrice, mais peut-être de nous surpasser. - Miki, dis-je précipitamment, mais il ne me laissa pas poursuivre et m'interrompit aussitôt: - Je voulais justement t'appeler. Pourrais-tu venir vite chez nous? Amène Hana avec toi. C'est extrêmement important. On ne peut pas parler de cela au téléphone. Je ne demandai pas pourquoi. Dans la situation présente, une telle question eût été inutile. S'il m'avait appelé, ce devait être pour quelque chose qu'il était vraiment impossible de régler au téléphone. Je compris qu'il avait les mêmes préoccupations que nous. Modifiée par l'amère réalité, la question de Hamlet le poursuivait aussi. Partir ou rester? Je sortis précipitamment de mon bureau et criai à Hana de s'habiller. Elle ne protesta pas. Elle ne me demanda pas non plus où 29

nous allions. C'est vraiment singulier. Dans la vie, il y a des moments où notre subconscient nous dit qu'il n'y a pas de temps pour les questions, que les réponses viendront plus tard, qu'il faut d'abord agir, puis parler, puis réfléchir et enfin se décider. Une singulière interversion d'une suite de priorités. Dans la voiture, profondément plongés dans le labyrinthe de nos pensées, nous ne parlions pas. J'étais allé mille fois chez Miki. Aussi, ma tâche - effectuer ce parcours - était-elle un acte purement mécanique. Je n'avais pas besoin de prêter beaucoup d'attention à la route ou à la voiture. Les tanks avaient déjà disparu des rues et des journées plus tranquilles semblaient s'annoncer. Un véhicule blindé passait parfois près de nous, en trombe, mais nous ne les remarquions même plus. Au niveau de Patr6nka, j'ai obliqué à gauche, en direction de 111ynska dolina. Peu après, je me suis arrêté devant une maison individuelle où nous avions passé tant de moments très agréables devant une bouteille de bon vin et des mets exquis. Le hobby de Miki. C'était un connaisseur en vins réputé et un excellent cuisinier. Surtout après les premières de spectacles. Je garai ma voiture devant le jardin, retirai les clefs du starter et le silence se fit alors encore plus profond. Un silence absolu qui nous contraignit à regarder devant nous et non l'un l'autre. Nous craignions presque de bouger. Un peu après, je me tournai vers Hana. - Je sais de quoi il va s'agir. Je soupçonne ce que c'est. Nous en avons maintes fois discuté avec Miki. Et maintenant le moment décisif est arrivé. Si eux ont déjà pris une décision, ils attendront la nôtre. Je soupçonne fort qu'ils ont pris la leur. C'est pourquoi il nous a appelés. Qu'en penses-tu ? Hana ne répondit pas. Elle se contenta de hausser les épaules et je n'insistai pas davantage. Bref, le moment de prendre une décision définitive, irrévocable, n'était pas encore arrivé. Nous avions devant nous quelques heures, peut-être même quelques jours. Chez Miki, l'atmosphère était tendue. Il nous accueillit en nous donnant une poignée de main rapide et nous invita à nous asseoir. Debout, tapie dans un coin, Ruzenka, sa femme, semblait avoir peur de nous adresser la parole. Assis derrière une table, Miki fixait sur nous un regard extrêmement grave. Il se taisait. Et puis le voilà qui tape du poing sur la table. - Les salauds! s'exclame-t-il, contenant derrière ses lèvres fermées, un reste de la colère qu'il n'était pas parvenu à évacuer. Je ne 30

sais pourquoi, mais à cet instant-là il m'a fait penser à un parrain de la Mafia. Son visage était empreint d'une dureté que je n'avais jamais observée chez lui jusque-là. TI annonça alors d'une voix ferme: "Nous partons l" . Sa déclaration était bien laconique, mais Hana et moi avons senti que sa résolution était sincère et fondée. Nous savions qu'elle témoignait d'une succession de réflexions difficiles et qu'elle résultait d'une décision grave qui, comme l'avenir le montra, bouscula dans ses fondations, non seulement leur vie, mais aussi les nôtres. - Tu sais ce qui se passe à la télévision? Cette affaire date de quelques jours seulement et déjà certains de nos collègues et camarades organisent un pogrom contre nous! Son indignation était légitime. Je ne veux pas le croire, mais certains se révèlent être des salopards qui vous donnent des coups dans le dos! - Tu veux dire des procès politiques? Je l'interrogeai sans comprendre, car je ne voulais pas admettre qu'il pût se trouver à la télévision des gens qui, du jour au lendemain, deviendraient des prostitués politiques ou humains. -Nous partons! lança Miki d'un ton ferme et bref, mettant un point fmal à la discussion. Ce dialogue mouvementé terminé, d'un geste autoritaire, il fixa un endroit à Vienne, une petite place près de la statue de Guillaume, où nous devions nous rencontrer le lendemain à dix-sept heures. Bien que nous n'eussions pas encore décidé de faire le saut, une obsession depuis plusieurs jours, il était indispensable d'organiser nos premiers pas au-delà de la frontière. Ce qu'ils seraient, nous ne pouvions même pas le soupçonner. Nous sommes rentrés précipitamment à la maison. Grand-mère n'était pas là. Seulement les enfants. - Où est grand-mère ? Vlado daigna seulement dire qu'elle était allée à l'église, mais Lucka qui était plus ~ée, ajouta aussitôt: - Elle a dit que, peut-être, nous partirions en vacances à Znojmo, chez grand-mère. Elle est allée prier pour nous. C'est vrai, papa? Tu ne nous avais rien dit ! Hana restait plantée là, telle une statue. Nous avons échangé des regards car, pour nous, à ce moment-là, bien que nous ne lui en eussions pas parlé, il n'y avait pas de doute, grand-mère pressentait que nous allions partir. 31

-

Oui, répondis-je sèchement à la question pressante de

Lucka. Mais n'en parlons plus! Lorsque, le lendemain, nous sommes partis, grand-mère était étendue, immobile, sur le canapé du salon, les yeux fixés au plafond. Elle me rappela le moment où, dans mon bureau, j'avais pris ma décision. Elle ne pleurait pas. Elle n'avait plus de larmes, elle les avait peut-être toutes versées seule, secrètement dans la solitude de sa chambre. Son instinct matemellui avait fait comprendre que nous ne resterions pas. Nous avons empaqueté en vitesse les affaires des enfants sur la galerie fixée sur le toit de notre petite Fiat. Hana et moi avons pris pratiquement uniquement ce que nous avions sur nous. La petite Fiat 600 bleue n'aurait pu transporter davantage. Nous avons dit adieu à grand-mère sans même nous embrasser. Je l'ai seulement priée de nous faire savoir, dans quelques jours, comment évoluait la situation, en ajoutant que nous reviendrions sûrement. Nous lui avons fait simplement signe de la main. Finalement nous allions seulement "à Znojmo". En vacances. Cependant, Lucka exprima un peu d'étonnement lorsque, près de l'Université Comenius, nous avons obliqué et pris le vieux pont de Bratislava.
-

Cette route ne mène pas à Znojmo, papa! Nous sommes Oui, répondis-je sèchement et je me tus.

passés par ici, il n'y a pas longtemps, en allant à Vienne.
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La voix inconnue du téléphone avait raison. La frontière n'était pratiquement pas gardée. Il n'y avait qu'un homme, un seul. Il me demanda, c'est vrai, nos passeports, mais négligea d'y jeter un coup d'œil et nous souhaita bonne route. Non loin, sur l'herbe, nos soldats étaient assis, leurs armes à côté d'eux. Il me sembla qu'ils se fichaient du service. L'un d'eux avait le regard fixé en direction de Bratislava, un autre nous fit signe en nous gratifiant d'un sourire. Même de loin, il était évident qu'il nous souhaitait beaucoup de bonheur, mais il nous enviait aussi. Peut-être regrettait-il vraiment de ne pouvoir aller avec nous. Lorsque nous avons franchi le poste de contrôle de la frontière autrichienne, j'ai cependant senti soudain que le monde ne s'ouvrait pas devant nous, mais qu'au contraire il s'était fermé derrière nous. Une violente douleur m'étreignit alors le cœur. Ces trentehuit années de vie physique et sentimentale dans des conditions 32

professionnelles et familiales dont je pouvais repasser tous les détails, je les ai échangées irréversiblement contre quelque chose que je n'aurais même pas vaguement soupçonné. Tout était entouré d'un brouillard confus et j'étais dans l'incapacité absolue de concrétiser un tant soit peu ces idées. Tout ce que je savais c'était que nous avions rendez-vous à Vienne avec Miki, sa femme et son ftls, devant la statue de Guillaume. Là était la frontière où s'arrêtait notre connaissance concrète de l'avenir. C'était le seul point lumineux. À cet instant-là, seules les étoiles étaient capables de voir ce qui se trouvait au-delà de cette frontière. La frontière autrichienne franchie, sans plus tarder je me suis arrêté et je suis sorti de ma voiture. Les enfants et Hana étaient restés à l'intérieur. En effet, ils étaient affamés et avaient étalé sur leurs genoux les sandwichs que grand-mère avait préparés avec tant d'amour. Je l'avais suivie en douce lorsqu'elle les avait emballés avec des mains tremblantes dans les sacs plastiques que nous avions rapportés de notre récente visite à Munich. Grâce à ce séjour, nos passeports étaient encore valides comme l'avait signalé la voix inconnue au téléphone qui, entre autres incitations, avait été l'un des facteurs décisifs de notre résolution de partir. Je regardai ma montre. Il était seize heures. J'étais content que Hana et les enfants ne soient pas sortis avec moi, ce qui me permettait de plonger pendant quelques minutes dans ma propre solitude intérieure, où mon seul réconfort fut une cigarette. Les yeux ftxés au-delà de le frontière, dans la direction de Bratislava, j'étais envahi par une tristesse indescriptible. J'étais absolument convaincu de contempler ce panorama pour la dernière fois. Une douleur m'étreignait le cœur. Je tirai avec force sur ma cigarette, puis, lentement, je rejetai la fumée. J'avais l'impression qu'en se dissipant et en se perdant dans l'air, cette fumée symbolisait en quelque sorte notre destin et je voyais se dissiper notre passé qui à cet instant se perdait irrévocablement sans retour. Peut-être mes impressions étaient-elles trop pessimistes, mais, à ce moment-là, elles ne pouvaient pas ne pas l'être. Jetant par terre ma cigarette, je la piétinai nerveusement, rageusement, comme si j'avais voulu étouffer un passé qu'en cet instant je souhaitais, du fond du cœur, oublier en espérant que ma décision faciliterait la suite. J'ai toujours été entêté. Je sentais que, maintenant aussi, je devais m'armer d'un peu d'audace et de force 33

intérieure. Je devais regarder la réalité en face, afin de remplir la nouvelle mission de ma vie à laquelle je n'avals jamais songé jusque là, mais que de l'autre côté de la frontière, je sentis brusquement devoir remplir. La responsabilité des enfants, d'une femme, de ma famille aux prises avec une situation dont nous ignorions ce qu'elle nous apporterait dans un mois, une semaine, un jour. Nous n'avions aucune idée de ce qu'il en serait, de ce qui se passerait, de ce qui pourrait se passer la minute suivante. Nous avons rencontré Miki exactement à l'endroit convenu. Je ne sais pas comment je m'y suis pris pour y arriver, comment j'ai trouvé la petite place avec sa statue un peu pompeuse. En effet, je ne pouvais me délivrer d'un sentiment pénible d'impuissance qui procédait de l'idée de ne pouvoir ou plus exactement de ne pas vouloir revenir, mais aussi de ne pas savoir ce qu'il en serait de nous le lendemain. Peut-être cet état avait-il influencé mon sens habituel de l'orientation. En dépit des difficultés, je réussis à conduire ma petite Fiat dans les rues de Vienne relativement facilement et sans problèmes graves. Vers dix-sept heures, nous étions sur la place en question. Miki avait non seulement longuement réfléchi à tout, mais il disposait en outre d'informations concrètes. Je ne lui ai pas demandé quand il avait tout organisé. Du reste, on n'avait guère le temps de s'appesantir sur les détails. Cependant, déjà, lors de notre visite dans leur maison de Bratislava, il était clair pour moi qu'il avait non seulement réfléchi minutieusement sur son plan de guerre, mais qu'il l'avait aussi préparé concrètement. Il savait ce qu'il voulait. Il alla tout de suite avec nous à la radiodiffusion autrichienne. On y avait déjà créé une commission spéciale pour les Slovaques fugitifs de la radiodiffusion et de la télévision. Il me donna un plan d'accès détaillé des rues dessiné à la main, car chacun de nous circulait dans sa voiture et nous pouvions nous perdre de vue. Miki prenait soin de nous. Surtout de moi, en effet j'étais toujours incapable d'affronter avec fermeté la réalité extérieure dans laquelle nous nous sommes trouvés plongés. Les Autrichiens nous traitaient amicalement et se montraient compréhensifs et obligeants. Nous sentions qu'ils nous tendaient une main secourable désintéressée. Cela demanda à peine quelques minutes pour qu'ils nous donnent quelques schillings, des coupons pour des repas dans le restaurant de la radiodiffusion et nous envoient dans l'environnement 34

très agréable de verdure de l'une des petites écoles primaires entourées d'un parc et où tout était prêt pour le repos dans une classe petite, également agréable. Des matelas disposés sur le carrelage nous servaient de lits, mais tout était propre. Nous étions infiniment reconnaissants à nos hôtes autrichiens de leur sollicitude. Nous avons appris plus tard que nous étions en quelque sorte des privilégiés, car nous venions de la radiodiffusion et de la télévision: les autres fugitifs se débattaient dans des conditions plus difficiles, bien que les Autrichiens se montrassent également amicaux et compréhensifs envers eux. Nous avons couché les enfants et la fatigue, plus psychique que physique, l'emporta et nous nous sommes couchés. Nous n'avions plus envie de réfléchir. Nous ne voulions pas l'admettre, mais cela dépassait nos forces. Ainsi s'acheva notre première journée d'exil. Ainsi se ferma derrière nous la porte de notre maison. De notre plein gré, mais en fait pourquoi?

5. TROIS MOIS PLUS TARD

Par la fenêtre de ma chambre à l'Institut Goethe de Kochel, une ravissante petite ville des Alpes bavaroises, je regardais leurs cimes de toute beauté. Les Bavarois la nomment Kochel-am-See. Dans la vallée, au pied d'une montagne pierreuse, se trouve un lac romantique auquel, dans la situation qui était la mienne, je n'accordais guère d'intérêt. Sur ses rives et sur ses pentes s'étendait la petite ville où, sans y être pour grand-chose, je me suis retrouvé. Dans ma chambre, des volutes de fumée montaient de ma pipe. Je ne me souviens pas comment je suis passé des cigarettes à la pipe, mais dans la vie d'un homme, lors de circonstances exceptionnelles, toutes sortes de choses peuvent se produire. C'est ainsi que je me suis laissé aller à commettre cette absurdité. J'appelle ainsi le fait de fumer la pipe. Il avait plu et le soleil était en train de se coucher. La soirée était si belle que le souvenir de ce qui s'était passé pendant ces trois derniers mois était revenu me hanter sans pitié, provoquant dans ma tête une singulière confusion. Dans ma mémoire relativement 35

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