Confessions ordinaires d'un enfant précoce

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Yvan est un enfant intellectuellement précoce. Ses difficultés sont accentuées par une scolarité chaotique. Arrivé en sixième, il intègre une école expérimentale et se lie d’amitié avec un camarade malentendant. Mais l’entrée au lycée le plonge à nouveau dans le désarroi jusqu’au jour où il fait une rencontre providentielle...

Couverture illustrée par Lydia BERNARD


Publié le : vendredi 23 août 2013
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EAN13 : 9782332599315
Nombre de pages : 166
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-59929-2

 

© Edilivre, 2013

Dédicace

 

A ma mère.

Citations

 

 

« Alors vint le temps où le risque qu’il fallait accepter pour rester prisonnier du bourgeon était plus douloureux que le risque de s’épanouir. »

Anaïs Nin

« La vie n’a jamais été destinée à être une lutte ; elle ne devrait être qu’une douce progression d’un point à un autre, très semblable au fait de se promener à travers une vallée un jour de grand soleil. »

Stuart Wilde

Chapitre 1
Premiers pas

Je venais de souffler mes trois premières bougies lorsque je franchis la porte de la maternelle pour la première fois. Le matin même, mon père m’avait saisi le menton de ses mains calleuses et m’avait dit : « Faut pas pleurer, fiston, tu es grand maintenant. » J’avais alors retenu mes larmes en mâchouillant consciencieusement l’intérieur de mes joues puis avais emboîté le pas de mes deux grands frères qui marchaient profil bas en cette belle matinée du mois de septembre. Bien évidemment, maman m’avait accompagné, le cœur gros, mais ne le montrait pas ou si peu. Je me souviens seulement qu’elle avait échangé son vieux tablier quotidien contre sa plus belle robe et qu’elle avait pris une voix tendre et rassurante pour vanter les mérites de l’école et de l’instruction.

Une foule bigarrée s’était pressée dans la cour de cette grande bâtisse qui allait devenir ma seconde demeure et nous attendîmes que maîtres et maîtresses apparaissent sur le perron. Mes deux frères, plus expérimentés que moi, ne montraient aucun signe d’appréhension et distribuaient çà et là des poignées de mains chaleureuses et masculines. Ils rentraient respectivement en CE1 et CM1.

Soudain, le directeur fit irruption sur le perron, prit une voix de circonstance, réclama le silence et les cris se turent progressivement.

« Je vous souhaite à tous une très bonne rentrée et tous mes vœux de réussite pour l’année à venir. »

Son discours ne variait quasiment jamais au fil des ans. Il céda ensuite la parole aux enseignantes qui se dressèrent simultanément et commencèrent l’appel d’une voix mal assurée : « Abadie, Azouz, Bachelot, Robinet… Vas-y mon bonhomme » lança ma mère tout en rajustant mon col de chemise.

Le ventre serré, je rejoignis le rang et son cortège de cartables flambant neufs. L’entrée en classe se fit dans le calme même si la plupart d’entre nous réprimaient une irrésistible envie de pleurer. La maîtresse nous fit asseoir sur de petites chaises en ligne.

« Je m’appelle Cécile Heurtebise, mais il faudra m’appeler Madame. » déclara notre nouvelle institutrice.

« Oui, Madame Cécile » reprit spontanément mon voisin de gauche.

La maîtresse nous expliqua alors qu’il fallait dire Madame Heurtebise et se lança dans un discours que nul ne comprit réellement. Puis, Aziz éructa bruyamment, ce qui nous amusa beaucoup.

« Il faut que tu dises pardon, Aziz » soupira Madame et Aziz s’exécuta.

« Je vais maintenant vous lire une histoire mais il faudra que vous soyez bien sages. »

Elle chaussa ses grosses lunettes noires, et fronça les sourcils en regardant Aziz.

« Ecoutez-moi bien. Je vais vous lire l’histoire de Riquet, le petit garçon qui ne voulait pas grandir. »

Tous les regards se braquèrent sur les grosses lunettes de maîtresse qui prit un drôle d’accent pour essayer de nous captiver. Elle détachait les syllabes une à une, méticuleusement, et je remarquai que sa bouche s’arrondissait exagérément chaque fois qu’elle prononçait le son [o].

Quelques instants après, j’avais complètement perdu la trace de Riquet et mon esprit vagabondait en dehors de la classe. Je pensais à maman qui se retrouvait seule à la maison, à mes frères qui devaient essuyer les premières remarques de leur maîtresse et à papa occupé, au fond de son atelier. Madame Heurtebise finit par se rendre compte de ma distraction et me jeta un regard méprisant.

« Cela ne t’intéresse pas Yvan ? » demanda-t-elle sèchement.

« Non, Madame Heurtebise » répondis-je le plus naturellement du monde.

C’est ainsi que débuta ma scolarité, par cet affrontement laconique mais révélateur de ce que j’allais vivre, en partie, tout au long de mon enfance. Je finis la matinée au piquet pour la première fois de ma vie, ne comprenant pas en quoi la franchise était répréhensible, d’autant que Papa m’avait dit bien souvent que le mensonge était la pire des trahisons. Je passai un gros quart d’heure dans le coin de la classe puis Aziz se montra à son tour arrogant en appelant maîtresse « Madame Heurtebisou. »

« Va remplacer ton camarade » cria-t-elle. Aziz obéit, tête basse, et je rejoignis ma place.

Lorsque la cloche sonna, la plupart des petits se mirent à courir dans tous les sens comme des lions en cage. Quant à moi, je m’adossai à l’unique platane qui trônait au milieu de la cour et me mis à regarder les nuages dont les formes variaient au gré des vents.

Soudain, maîtresse tapa dans ses mains et je sortis de ma rêverie. Quelques-uns d’entre nous se mirent à pleurer à nouveau et réclamèrent leur mère, mais madame Heurtebise n’y prêta pas attention.

« Dépêchez-vous, dépêchez-vous. Rejoignez la classe ! »

Nous passâmes une heure à coller des gommettes sur des formes géométriques sans que je ne comprenne l’utilité de cette activité puis maîtresse frappa encore dans ses mains.

« Et maintenant, vous allez faire un joli dessin pour vos papas et vos mamans. »

Elle distribua à chacun d’entre nous une feuille blanche.

« Appliquez-vous, car vous n’en aurez pas d’autres ! » lança la maîtresse.

Je traçai le contour de gros nuages blancs aux formes insolites. Un d’entre eux portait de grosses lunettes noires. Maîtresse fit mine de s’occuper puis passa à chaque table.

« Alors Aziz, montre-moi ton joli dessin. »

Mais Aziz refusait. Maîtresse lui arracha des mains.

« Ce ne sont que des gribouillis ! »

Puis, elle le lui redonna indélicatement. Marion, Joffrey et Pierre-Yves furent félicités. Leur dessin représentait une grande maison entourée d’un magnifique jardin.

« Et toi, Yvan, qu’as-tu dessiné ? »

Je ne répondis pas.

« Tu aurais pu utiliser des couleurs, ton dessin est tout gris ! »

Je murmurai alors que les nuages étaient blancs mais maîtresse ne m’entendit pas.

Enfin, la cloche de midi nous libéra et nous pûmes embrasser nos mères avec soulagement. Madame Heurtebise changea d’expression et fit de grands sourires à tout le monde, puis s’adressa aux adultes.

« Il n’aime pas beaucoup les histoires, Madame Wikosky » glissa-t-elle à ma mère, un brin d’ironie dans la voix.

« C’est que nous n’avons pas beaucoup de livres à la maison » bredouilla Joséphine.

Maîtresse se pencha vers moi, me sourit avec condescendance puis s’en alla discuter longuement avec les mamans de Pierre-Yves et de Marion.

Durant le trajet, maman me posa des questions et nous marchâmes main dans la main. Il y avait bien longtemps que nous ne nous étions retrouvés seul à seul.

« Aujourd’hui, c’est exceptionnel mon chéri. Je suis venue te chercher car c’est ton premier jour d’école, mais il faudra que tu manges à la cantine, comme tes frères. »

Puis tout en dénouant son tablier, elle avait ajouté :

« Alors, dis-moi, elle est comment cette maîtresse ? »

Je jetai un coup d’œil vers la fenêtre et les nuages continuaient à danser dans le ciel.

« Très gentille, maman. »

Chapitre 2
Mots volés

Après trois années de maternelle qui me parurent interminables, j’entrai enfin au CP. Je redevenais petit parmi les grands et l’idée de côtoyer des enfants bien plus âgés que moi me séduisait. D’après mes frères, l’année s’annonçait des plus difficiles. Je les écoutais donc parler en prenant un air sérieux et désolé, mais au fond de moi, je sentais naître un immense ravissement. Le CP semblait l’eldorado promis, la grande porte ouverte sur le monde et le savoir. Enfin, si ce n’était qu’un mirage, j’allais quand même en finir avec les coloriages, les cubes aux formes étranges, les pots de peinture desséchés, les tabliers salis, les récitations enfantines que j’ânonnais sans passion et ces sempiternelles répétitions d’exercices bêtifiants : j’entoure la bonne lettre, je colorie le bon mot, je barre l’intrus… Même avec la plus grande volonté de notre maîtresse qui n’avait pas ménagé sa peine pour nous inculquer quelques notions fondamentales, j’avais le sentiment d’avoir perdu mon temps.

Enfin le grand jour arriva. Sans quitter l’établissement où je venais d’accomplir mes premières armes, je quittai la petite cour pour la cour des grands, leurs cartes magiques et leur partie virile de football.

Notre nouvelle institutrice s’appelait Madame Ledoux. D’abord docile, comme son patronyme le laissait entendre, elle prit la classe en mains avec la plus grande fermeté. Avec elle, les apprentissages avaient des allures militaires, si bien que je peux avouer qu’au bout d’un mois, je lisais sans difficulté. Bien évidemment, comme beaucoup d’enfants, j’avais emmagasiné un certain nombre de mots, décelés çà et là, sur un panneau publicitaire, un paquet de céréales, un journal abandonné, mais ce n’est que de façon intuitive que je pus déchiffrer les premières lignes.

Cependant un peu tôt. Lorsqu’il fallait que je m’applique et que j’écrive les phrases les plus simples : « Le chat mange la souris… le chat n’aime pas le rat » je rechignais à la tâche. Madame Ledoux fustigeait donc toutes mes imperfections et considérait que j’étais un élève paresseux. Elle m’invitait incessamment à recommencer mon travail, à tracer des o plus ronds, des s moins larges, des m moins écrasés et surtout à écrire sur les lignes consciencieusement, avec application, ce dont j’étais incapable. Heureusement, je n’étais pas le seul à pâtir de son impatience.

Comme je me trouvais au fond de la classe, je parvins assez vite à me faire oublier, d’autant que je n’avais aucune compagnie. Les « camarades » qui m’accompagnèrent cette année s’étaient nichés derrière moi, dans le coin de la classe, sur trois étagères branlantes et minuscules. Un jour de désœuvrement, je saisis un petit ouvrage poussiéreux intitulé : Les Mémoires d’un âne. Les minutes qui suivirent ma découverte passèrent à une vitesse vertigineuse et lorsque la cloche sonna, je sursautai. Durant tout le repas de midi, je repensai au désespoir de Cadichon. A 13h30, je n’avais qu’une hâte, c’était d’en finir avec le ballon rond. Ainsi, je pris l’habitude de ne plus bâcler mes devoirs et j’accomplis les tâches que me demandaient Madame Ledoux le plus soigneusement possible. Mes camarades de jeu, quant à eux, s’épuisaient à la faire enrager. Pendant ce temps, je tissais des liens amicaux avec cette comtesse inspirée. Après les Mémoires d’un âne, je suivis les pérégrinations de Charles, ce bon petit diable que martyrisait cette épouvantable Madame Mac Miche, j’enchaînais enfin avec les aventures des petites filles modèles et je découvris la Gloire de mon père.

Les livres devinrent pour moi une échappatoire à cet enfer que demeurait l’école. Les mois passèrent au rythme des aventures de Tom Sawyer, de l’affreux capitaine Achab, de Moby Dick, de Rémi et de Vitali. L’entrée en littérature m’apprit également la rudesse des adultes, leur jalousie, leur arrogance et parfois leur cruauté. Les livres que je lus cette année-là faisaient la part belle, il faut l’avouer, à de sinistres personnages, impitoyables et malveillants. Ces voyages intérieurs comblèrent une longue année de CP où les apprentissages progressaient à petits pas. Dès que je rentrais chez moi, je poursuivais mes lectures au fond de mon lit.

Vers la fin de l’année, Madame Ledoux était fière de nous avoir inculqué les bases du français et du calcul. Elle insistait souvent sur les valeurs morales de l’honnête homme, valeur qu’elle nous avait apprise à grands éclats de voix et à petits coups de règle.

Aussi voulut-elle récompenser tous nos efforts en lisant les histoires des grands auteurs, formule qu’elle avait employée à l’occasion. Un après-midi, alors que nous venions de finir notre leçon de mathématiques, elle se dirigea d’un pas magistral vers le fond de la classe, terre promise qu’elle arpentait fort peu, me contourna et se hissa jusqu’au renfoncement qui contenait tous mes trésors. Il ne restait sur l’étagère que deux gros volumes de Victor Hugo intitulés les Travailleurs de la Mer ; un ouvrage que j’avais commencé en début d’année et que j’avais vite abandonné.

Soudain, Madame Ledoux fit un pas en arrière et ne put réprimer un cri perçant qui fit tressaillir toute la classe. Elle paraissait décomposée.

« Les enfants, il faut que je vous dise qu’il y a parmi nous un voleur ou peut-être même plusieurs. Aujourd’hui, il n’y aura donc pas de lecture comme je vous l’avais promis et si le voleur ne se dénonce pas demain, avant midi, vous resterez après la classe, une heure chaque jour jusqu’à la fin de l’année. »

Un murmure réprobateur parcourut toutes les travées. Les regards échangés furent meurtriers puis de nombreuses têtes se tournèrent vers moi et le tollé grandit. Enfin, la sonnerie mit fin à cette agitation. A la sortie de l’école, les enfants informèrent leurs parents qui ne tardèrent pas à désigner un médiateur pour que le coupable soit renvoyé. Le ton monta. Quelques messieurs menaçaient déjà d’inscrire leur enfant dans le privé. Toutefois malgré cette orchestration très théâtrale et les turpitudes de la rue, madame Ledoux ne broncha pas. Arrivée chez elle, elle avait coupé le téléphone, n’avait ouvert à personne. Les loups étaient lâchés.

A la première heure, et bien avant que la sonnerie n’ait retenti, un petit groupe de parents, s’était massé contre les grilles de l’école. Madame Ledoux était attendue de pied ferme par une délégation de bien-pensants hirsutes et méchants. Les représentants des parents d’élèves s’invitèrent dans l’école et proférèrent à nouveau des menaces. Un d’entre eux, plus véhément que les autres, prit la parole et promit d’en toucher deux mots au recteur, mais la maîtresse ne trembla pas. Le prénom de Mohamed fut plusieurs fois prononcé puis progressivement le mien aussi, vu que je me situais au fond de la classe. Un de mes camarades assurait que j’avais emprunté un livre. Un autre bafouilla que j’étais un voleur car je ne lui avais jamais rendu son compas. Finalement c’est mon frère qui me dénonça. Le surlendemain de l’affaire, il alla voir madame Ledoux et vida sur son bureau un sac qui contenait tous les livres que j’avais empruntés. J’appris un peu plus tard qu’il avait été soudoyé par un élève de sa classe, lui-même dépêché par un parent d’un de mes camarades. Cette trahison m’atteignit au plus profond du cœur. Il fallait donc que je me méfie du monde entier ! Non content d’avoir perdu confiance envers les adultes, je compris à mes dépens que ma propre famille pouvait me réduire à néant. Tadé nous punit sévèrement. L’un pour avoir volé et l’autre pour avoir bafoué l’honneur de la famille. Nous passâmes une grande partie de nos vacances estivales à accomplir des tâches ingrates et répétitives.

Quant à l’institution scolaire, elle ne fut pas en reste et ne manqua pas de m’astreindre, elle aussi, à des travaux d’intérêt général. Bien que je fus encore jeune, je dus revenir à l’école, tous les matins, pendant une semaine, pour ranger des cahiers et des livres et ramasser les papiers qui jonchaient la cour. Durant cette période, madame Ledoux fut présente et curieusement ne semblait pas me tenir grande rigueur de l’acte répréhensible dont j’avais été l’instigateur. Elle nourrissait une plus grande rancune envers mon frère qui s’était illustré par sa lâcheté.

Le directeur de l’établissement, Monsieur Caudebert, me garda plus de deux heures dans son bureau et me fit une longue leçon de morale en tirant sur sa pipe. Cependant, il m’administra une punition très contraignante. Je devais copier des dizaines de lignes de [o], de [s], de [m] et renouer avec ces phrases enfantines dont je m’étais débarrassé une grande partie de l’année. Malgré mes efforts, et bien que je tirais la langue pour rendre une copie conforme aux attentes de maîtresse, je n’arrivais guère à suivre les interstices et à former des lettres de même taille. Les lignes et les cadres étaient faits pour être transgressés. Au terme de ce séjour, Madame Ledoux récupéra mon travail, fronça les sourcils et me demanda de prendre congé avec la compassion qu’éprouve parfois, dans ses moments d’humanité, un maître pour un cancre.

Chapitre 3
Colette

Après les déboires de fin d’année, je décidai de m’acheter une conduite et de me faire encore plus discret. Mes camarades n’avaient pas oublié cette affaire et me firent comprendre que je n’appartenais plus à leur groupe. Au fond, j’étais prévenu et je savais qu’une fois de plus l’année serait longue. La nouvelle institutrice était chargée de deux niveaux et faisait ses premiers pas dans l’enseignement. Loin d’être désagréable, Mademoiselle Baldy que l’on appelait Rose et que l’on tutoyait sans ménagement se démenait pour mener à bien sa mission. Ainsi voulant être partout, elle n’était vraiment nulle part et nous commencions des leçons sans ne jamais les poursuivre, apprenions des poésies qu’elle oubliait de nous faire réciter et nous accordait des récréations interminables que nous transformions en champs de bataille.

Au mois d’octobre, un nouvel élève prénommé Jordan vint nous rejoindre dans la classe. Très vite, il se distingua par son énergie débordante. Mais au bout de quinze jours, il avait mis les nerfs de notre enseignante à rude épreuve. La plupart du temps, il poussait des cris d’animaux, se levait en plein cours, faisait des croche-pattes aux élèves qui passaient dans les travées. Nous apprîmes que Jordan était un enfant hyperactif. Désespérés, mais persuadés que leur progéniture était surdouée, les parents ne savaient quelle attitude adopter avec lui. Trois écoles l’avaient déjà exclu et son attitude bien que dérangeante ne justifiait pas une institution spécialisée. Quand il ne prenait pas de ritaline pour calmer ses manifestations d’angoisse, Jordan s’illustrait par ses frasques incontrôlées. Incapable de tenir en place, il inventait des stratégies machiavéliques pour faire perdre patience aux plus calmes d’entre-nous. Et il y parvenait parfaitement. Quand il ne nous vidait pas nos trousses, il coupait les cheveux des filles, tapotait sur la table sans discontinuer, donnait des coups de pied dans nos sacs et se montrait souvent violent. Cette situation dura un trimestre entier, le temps que la grogne des parents se manifeste et qu’une décision administrative mette fin à ce désordre. Après concertation avec l’ensemble de l’équipe pédagogique et l’enseignant référent de la MDPH, il fut décidé d’adjoindre à Jordan une assistante de vie scolaire. Colette arriva dès la première semaine de janvier. Attendue avec impatience, elle s’affirma dès la première rencontre par son autorité quasi militaire.

« Je m’appelle Colette Grosdidier et j’exige que l’on m’appelle Madame ! »

Cette entrée en matière ne laissa personne indifférent et si certains d’entre nous pouffèrent de rire lorsqu’elle prononça son nom, elle se chargea sans tarder de couper court à nos sarcasmes.

« Vous me ferez cinquante lignes » hurla-t-elle.

Nous regardâmes notre maîtresse pour chercher auprès d’elle un peu de soutien et de réconfort mais Rose semblait elle aussi terrifiée par cette nouvelle recrue. Au détriment de la hiérarchie et du savoir-vivre, Colette s’imposa. Il faut dire qu’elle prenait sa mission très à cœur, un peu trop certainement car elle s’accapara le rôle de la maîtresse en fort peu de temps et rien ne semblait désormais pouvoir être possible sans son consentement.

Encore ingénue, Mademoiselle Baldy se laissa mener par le bout du nez et peu à peu, sa profonde magnanimité et son sourire de début d’année s’éclipsèrent sous la férule impitoyable de cette maîtresse femme.

Il est des sentiments humains qui ne peuvent grandir que dans une malsaine complicité et ce fut le cas. Les deux femmes finirent par s’entendre comme deux larrons en foire. Colette instillait la perfidie et Rose, naïve et soumise, poursuivait l’œuvre de ce dragon.

Le deuxième trimestre fut un véritable calvaire pour les vingt-sept élèves. Nous n’avions plus un tyran capable de nous tétaniser mais un duo de choc. C’était à celle qui hurlerait le plus fort, celle qui rendrait l’oreille la plus écarlate, celle enfin qui aurait l’idée la plus saugrenue, parfois la plus sadique. Jordan, bien évidemment, ne coupait pas à ses sévices et il n’était pas rare que ces deux excitées s’affrontent verbalement. Un seul élève fut épargné par cette mise en scène spectaculaire et pour cause puisque le fils de Colette faisait partie de notre classe. Il s’appelait Léon. C’était un enfant chétif, malingre, délateur parmi les délateurs, fourbe et envieux dont les petits yeux noirs et féroces rappelaient ceux de sa mère. Malgré la pression familiale et la somme de devoirs en tout genre qu’on lui administrait pour fortifier son esprit étriqué, Léon peinait dans tous les domaines. Il s’essoufflait au moindre calcul, faisait une faute à chaque mot, inapte à toute forme de création, inapte également à toutes pratiques sportives car il ne pouvait attraper un ballon sans se blesser. Sans les efforts conjugués de notre maîtresse et de sa mère hystérique, il est à parier que Léon aurait été réorienté.

Colette fit alors tout son possible pour protéger sa progéniture, mais elle n’était pas dupe de sa niaiserie et chaque fois qu’elle en avait l’occasion, elle se vengeait sur nous. A ce titre, je fus un de ses boucs émissaires. J’avais décidé une fois pour...

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