Conscience et politique au Congo-Zaïre

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Cette autobiographie retrace en même temps que l'évolution mouvementée du Congo-Zaïre de Lumumba à Mobutu, les choix politiques opérés par l'auteur qui n'est pas un inconnu dans son pays. L'auteur souligne ses engagements et ses illusions perdues mais aussi ses responsabilités assumées dans le bilan négatif de la Troisième République, en même temps qu'il dévoile le cheminement de sa conscience. A la fois règlement de compte avec soi-même et plaidoyer "pro domo", ce récit de vie demande au lecteur de tirer les leçons pour la reconstruction à la fois d'un Katanga et d'un Congo différents.
Publié le : mardi 1 avril 2003
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EAN13 : 9782296297128
Nombre de pages : 199
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SAMPASSA KAWETA MILOMBE G-M

CONSCIENCE ET POLITIQUE AU CONGO-ZAIRE
De l'Engagement aux Responsabilités
Préfacé par Martin KALULAMBI PONGO

Éditions L'HARMATTAN 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 - PARIS

Copyright L'Harmattan 2003 ISBN: 2-7475-2943-6

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Préface de Martin Kalulambi Pongo
L'exercice autobiographique auquel Godefroid Sampassa Kaweta Milombe vient de se livrer est un portrait à charge qui mélange le passé et le présent, l'individuel et le collectif. Il s'inscrit dans la foulée de cette littérature des « cicatrices », portée au cours de la dernière décennie de 2000 par les hommes politiques congolais de l'époque de Mobutu, qui veulent solder leurs comptes avec leur passé politique. Ouvriers de la première ou de la onzième heure, ils ont jugé bon d'être présents sur le plan de l'écrit. D'aucuns s'y sont pris en jouant d'abord la partition des témoignages enflammés et spectaculaires dans les assemblées de prière, avant de les publier. D'autres ont choisi de rendre leurs témoignages par le biais d'essais ou de longues entrevues journalistiques. D'autres encore ont recouru au travail autobiographique comme nous le propose GodefToid Sampassa Kaweta Milombe. L'on comprend mieux cette urgence, si l'on sait,pur constat,que c'est le Zaïre, aujourd'hui République Démocratique du Congo, en tant qu'idée et en tant que concept, qui sert d'argument polémique à ces politiciens dans leur rage à se ré-interroger, à marquer leur différence ou à justifier la marche du régime qu'ils ont servi. Ce livre est évidemment un portrait à charge de son auteur, ai-je envie de le redire: on ne s'en lasse pas, on en a pour longtemps à méditer sa fraîcheur, sa pertinence, son incongruité, ses faiblesses. L'effort fourni est admirable en ce qu'il reconstruit le damier de l'existence de l'intéressé dans une interaction entre présent et passé, où l'espace et le temps se rabattent l'un sur l'autre, où son histoire parle aussi, ne serait-ce qu'en partie, de l'histoire politique congolaise. Décidé à le sortir des encombrements du langage et de la conscience agitée, Godefroid Sampassa K.M. ouvre son cœur pour partager avec ses lecteurs son engagement, ses illusions et sa responsabilité vis-à-vis du sort qu'a connu son pays. Souvenirs faits d'intensités, de blocs de sensations, de leitmotivs énigmatiques, de réalisations, etc., organisent ici, à la limite du conscient et de l'inconscient, les six chapitres du récit. Qu'on ne s'y trompe pas: il n'y a là nulle apologie du dégagement ou de l'indifférence morale, pas non plus la moindre désinvolture: l'auteur se reconnaît comme spontané, nécessaire, entier, et évolue librement dans ses souvenirs. 5

Mais qui est Godefroid Sampassa Kaweta Milombe? Son ouvrage répond à cette question avec des arrêts sur l'image, introspectifs et rétrospectifs, reconstituant des époques et des milieux dans lesquels il avait été inséré. Dans un travail (auto) biographique, l'auteur est libre d'écrire ce qu'il veut, de blesser qui il veut, d'assumer ou non son audace et, finalement, de manipuler consciemment ou non sa biographie. Fervent partisan de la loyauté en politique, Godefroid Sampassa a tenté de rassembler ses multiples visages, marchant sur un pont d'un bout à l'autre du livre. Il a défait un nœud en luimême, un nœud parmi tant d'autres pour régler ses comptes avec son passé politique. Les autres, faute de les dénouer, il s'attache à les domestiquer au titre de ce qui occupe ses compatriotes: l'échec du projet politique du régime qu'il a servi hier et le devenir du Congo de demain. Il a assumé son audace pour que ceux qui le connaissent le reconnaissent, et pour que ceux qui le connaissent moins l'identifient. Le portrait est brutal, à photographies composées, assez ressemblant pour figurer le modèle, assez intime pour qualifier son auteur,tant les élémentsprésentés pour nounir le personnage ressortissent autant à la vie privée qu'à la vie publique ou professionnelle. Chacun appréciera à sa manière cet ouvrage, soupçonnera ses non-dits, ses clins d' œil, ses sous-entendus, ses postulats implicites et, finalement situera son auteur quelque part. Cependant, la trajectoire politique que rend compte cette autobiographie, - par laquelle Sampassa qui « a choisi de réfléchir sur la situation du pays en interrogeant sa propre vie et sa propre expérience» laisse apparaître, dans toute sa complexité, 1'histoire baroque du Zaïre de Mobutu. Cette histoire est celle d'un rendez-vous manqué par le Zaïre d'autrefois, celle d'une angoisse qui tenaille aussi bien l'homme politique que le simple citoyen au regard de la situation actuelle du pays. Ce diagnostic peut surprendre par sa sévérité, bien entendu dictée par la radiographie de la société congolaise contemporaine aux prises avec une culture politique de la « vérité unique », mais aussi avec des problèmes de clientélisme, de gabegie, de chômage, de corruption et j'en passe. La transaction entre le politique et le pouvoir peut être l'autre versant de l'argumentation qui disculperait celui-là et celui-ci. C'est oublier que persiste encore, dans la conscience des Congolais, un préjugé beaucoup trop simpliste et trop étroit selon lequel tous les 6

politiciens mobutistes étaient une catégorie spécifique, celle des « dinosaures aux mœurs politiques corrompues» qui n'ont pu rien faire pour le pays si ce n'est que voler et s'enrichir et aider leur chef à en faire autant, jusqu'à plonger le pays dans une déconfiture économique et sociale. Bien sûr, ce livre pourrait n'être qu'une curiosité pour qui voudrait faire une anthropologie politique de la scène politique zaïroise. Mais au fond, son simplisme ne fait qu'énoncer l'idée si largement répandue que l'objectif d'une (auto) biographie doit être de restituer l'unité du moi qui sous-tend toutes les manifestations de la personne. L'unité de la personne saurait-elle être un point de départ pertinent, même si dans sa démarche biographique, l'auteur affirme partir de son « expérience» pour comprendre (je dirais expliquer) ce qui a suspendu le système politique de la Deuxième République et « de tirer des leçons pour l'avenir, pour la construction d'un Congo différent»? Dans ce jeu contrôlé des rétrospections, l'auteur fait œuvre utile sous le regard biographique : il montre dans son livre ce qu'a été son engagement politique ainsi que les remodelages permanents du régime qu'il a servi. Tant dans leur objet, dans leurs langages et dans leurs résultats, les fragments de témoignages rassemblés entretiennent un rapport direct aux institutions. Ils dessinent la carte des paysages politiques dans lesquels la trajectoire de l'auteur a frayé ses chemins, mais aussi et surtout, je crois, la connexion immédiate avec la débâcle zaïroise. On aurait tort de voir là seulement l'effet d'une interprétation rétrospective, tant les effets théoriques et pratiques de la politique « zaïroise» et de leur violence sont considérables. Mais est-il possible d'aller plus loin et comment? Malgré les tourments, les hésitations, les fuites en avant et les brusques retours en arrière, le Congo de Sampassa ne s'est pas dilaté. Monstre incomparable, il est capable d'agir sur lui-même, de se transformer en lui-même, de construire son histoire de façon calculée, volontaire et consciente. Et cela, comme l'espère M. Sampassa, par l'abnégation de l'élite et l'implication de tout le monde dans la bataille de la démocratie et du développement.
Pro Martin Kalulambi Pongo [lniversidad Nacional de Colombia 51anta Fe de Bogota

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A mon épouse et à mes enfants
A la jeunesse congolaise

Avant-propos J'aime comparer la vie à un voyage souvent agité et mouvementé comme celui dont parle Homère dans L'Iliade et l'Odyssée. Depuis ma tendre jeunesse, j'avais été mordu par ce serpent que j'appelle la politique, et qui sait devenir venimeux ! Je raffolais des lectures et des discussions sur l'actualité politique dans mon pays et dans le monde. La politique a fini par m'aspirer à tel point qu'elle est devenue ma carrière. Je suis né à l'époque coloniale, plus précisément seize ans avant l'accession de mon pays à l'indépendance, j'ai vécu la sécession katangaise à la fin de mes études secondaires et au cours de mes deux premières années de candidature à l'université. Je sortais licencié en sciences économiques et financières au moment où la deuxième république se trouvait à quatre mois de son premier anniversaire J'ai adhéré au projet de société de la deuxième république et j'ai joué un rôle actif comme responsable jusqu'à l'avènement de la Troisième République. A la demande de certains amis et surtout des jeunes, j'ai décidé d'écrire, de livrer mon témoignage sur cette longue période de ma vie. « Le Témoignage est un combat », a dit Jean Lacouture. Que mes amis d'enfance, mes condisciples d'école, mes camarades de l'UGEC, mes collaborateurs à divers niveaux ainsi que tous ceux qui m'observaient de loin ou de près et souvent à mon insu, puissent, après la lecture de ces quelques pages, mieux me comprendre, mieux saisir tous les contours de ma démarche, mieux évaluer mes motifs de satisfaction et d'insatisfaction. En partant de mon expérience, je m'emploie à un exercice de compréhension qui scrute le système politique de la deuxième république et j'essaie de tirer des leçons pour l'avenir, pour la construction d'un Congo différent. Si "l'erreur est humaine", "persévérer dans l'erreur est diabolique" L'intolérance et l'exclusion, qui ont fait le lit des dictatures, s'activent à compromettre le processus de démocratisation des pays africains. L'Afrique du Sud, grâce à deux destins, Nelson Mandela et Frederick De Klerk, tous les deux Prix Nobel de la Paix, vient d'initier une politique de tolérance et de réconciliation, entre les hommes et les femmes que tout condamnait à l'intolérance et à l'exclusion. Quoique les résultats Il

demeurent encore controversés, le premier pas été posé. C'est dans cet esprit que j'ouvre mon cœur à mes compatriotes, convaincu que notre pays, le grand et beau Congo, finira par s'en sortir, nonobstant les nombreux ratés de la transition. Après une indépendance piégée, après une deuxième république dont le bilan avait été évalué de «globalement négatif », notre pays risque de rater lamentablement son virage vers une véritable démocratie. Il y parviendra tôt ou tard, mais complètement détruit et défiguré par une classe politique qui aura étalé toute l'étendue de sa médiocrité aux yeux du monde. Les espoirs soulevés le 17 mai 1997 au terme de la guerre dite «de libération », ont commencé à s'estomper à peine un an après, suite au déclenchement de la guerre du 2 août 1998. Cette guerre n'a pas encore fini de gaspillertant d'énergies et de ruiner l'économie. Beaucoup d'écrivains congolaiscomme étrangers,auxquelsje ne puis me comparer,
ont publié des articles et des livres sur la situation. Malgré toute cette prise

de conscience, le spectacle qu' ofITe la République Démocratique du Congo à l'aube du troisième millénaire nous plonge dans le
découragement, voire le désespoir.

Impliqué et engagé au sein de cette élite qui a travaillé avec le Président Mobutu, je me trouve face à trois attitudes possibles: soit me disculper en prétendant me convertir à Dieu et en jetant toute la responsabilité sur Mobutu, expliquant que je n'avais été qu'un docile et naïf exécutant; soit avouer que, tout en n'ayant jamais été d'accord, j'avais eu peur pour ma sécurité et j'avais joué le jeu pour mon propre profit, ce qui est irresponsable et qui ne m'innocenterait pas pour autant; soit adopter un comportement responsable, en témoignant du souci que j'avais de donner le meilleur de moi-même au développement de notre patrie et demander pardon au peuple pour ma part de responsabilité dans un bilan désastreux. J'ai choisi l'attitude responsable. En effet, à quelques rares exceptions près, durant les premières années du régime Mobutu, l'immense majorité de la population croyait en l'homme du 24 novembre 1965. Avec le ten1ps, l'enthousiasme du début cédait le pas au désenchantement. Habile manœuvrier, Mobutu savait récupérer ceux qui l'avaient abandonné, même ceux qui l'avaient traîné dans la boue. A chaque congrès ou à l'occasion d'un important évènement, il ranimait les 12

espoirs à coups de discours émouvants d'autocritique, SUIVIS souvent de gestes significatifs. C'est ainsi qu'une bonne partie de l'élite s'était retrouvée autour de sa personne, comme dans un ménage où on divorce le matin pour se remarier le soir. Les ordonnances d'amnistie étaient aussi nombreuses que leurs bénéficiaires! C'est dans cette ambiance que bon nombre d'entre nous, nous retrouvâmes de bonne foi à ses côtés et ce, jusqu'au 24 avril 1990. Malgré le bilan négatif, il y a eu des citoyens honnêtes possédant le sens du devoir, qui ont, dans leur travail au service de l'État comme au service du secteur privé ou de l'Église, accompli des actions valables et même louables. J'ai donc choisi de réfléchir sur la situation de mon pays en interrogeant ma propre vie et ma propre expérience. Au lieu de partir des théories sur le développement ou des postulats idéologiques, je suis parti de moimême, m'impliquant en toute responsabilité. Je dois m'acquitter d'un devoir sacré, celui d'exprimer ma gratitude aux amis qui ne se sont pas lassés de me conseiller de partager mon expérience surtout avec les jeunes qui doivent nourrir l'ambition légitime de faire mieux que moi. Pour moi, j'accomplis ainsi mon devoir de génération. Mes sentiments de profonde gratitude à monsieur l'abbé Kaumba Albert et au Dr Mboyo Albert qui m'ont assisté jusqu'au bout par leurs conseils et leur soutien logistique. Toute ma gratitude à M. Jacques Moussas Mbako et M.Bertin Ntet Mitond pour le premier travail minutieux, long et patient de mise en page. Enfin, je tiens à remercier de tout cœur le professeur Martin Kalulambi qui, malgré ses lourdes charges académiques et scientifiques, a accepté de superviser ce modeste ouvrage. Paraphrasant le titre du livre du ministre gaulliste Alain Peyrefitte (<< Quand la Chine s'éveillera...»), je demeure convaincu que quand la République Démocratique du Congo se réveillera, le monde tremblera. Puissent les lecteurs partager mon ESPOIR!

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Chapitre I LE TERROIR KAT ANGAIS

« Dis-moi d'où tu viens, je te dirai qui tu es ». Tout être humain porte en soi l'influence du milieu dans lequel il a vécu, dans lequel il a grandi et passé cette étape non négligeable de la vie qu'est la jeunesse. Tel un poisson dans l'eau, il est entièrement dans les idées et les habitudes de son milieu, si bien que face aux nouvelles idées, son comportement et plus particulièrement ses réactions le trahissent toujours. Personnellement, lorsque je passe en revue les différentes attitudes que j'ai eues à adopter, je rencontre le poids de l'héritage de mon milieu d'enfance. Pour comprendre l'évolution de mes idées, mes positions, mes engagements, bref mon itinéraire, il n'y a rien de mieux que de retrouver ce milieu que j'appelle le "terroir". 1. De Jadotville (Likasi) au A.Çud-Katanga Le terroir, c'est Jadotville, aujourd'hui Likasi, qui a toujours fait la fierté de ses habitants par sa réputation: "c'est la ville la plus propre du Congo, la plus coquette du pays", disait-on. En effet, blottie à même les flancs des collines et parsemée de manguiers et de flamboyants, cette ville offrait aux enfants que nous étions le spectacle merveilleux d'une cité ouvrière coloniale. Une importante population ouvrière se répartissait entre l'atelier central de Panda, le concentrateur de l'usine d'électrolyse de Shituru, les ateliers sidérurgiques Saint-Pierre, les ateliers centraux de la société des chemins de fer, la fabrique d'explosifs (Afridex), les minoteries de Kakontwe. Alors que les villes industrielles se reconnaissent par la pollution, les déchets et bien d'autres détritus, Likasi fait exception. Est-ce peut-être à cause de son relief, où collines et vallons s'étalent harmonieusement au pied du mont Likasi, atténuant ainsi dans une végétation luxuriante les aspérités des sites industriels? En tout cas, je n'ai jamais caché ma fierté d'être natif de la coquette, mieux dit-on, de la plus propre des villes du pays. 15

Ville industrielle, Jadotville fut aussi la capitale administrative du district qui portait le même nom et devint, suite à la réforme administrative que le pouvoir colonial initia à la veille de l'indépendance, la troisième ville du pays après Léopoldville et Élisabethville. Entités décentralisées, ces villes subdivisées en communes étaient appelées à être dirigées non plus par des fonctionnaires, mais par des élus politiques. Cette initiative du pouvoir colonial était dictée par la volonté du gouvernement belge de desserrer l'étau du système, mais surtout par le vent d'émancipation qui soufflait sur bien de pays du Tiers-monde, notamment ceux d'Afrique. Hormis les quelques fonctionnaires du district, les militaires de la Force Publique (FP), les quelques agents des banques et autres services, la population comptait en majorité les agents et les travailleurs des grandes compagnies dont l'Union Minière du Haut Katanga (UMHK) et la société des chemins de fer BéCéKa (pour Bas Congo-Katanga). L'activité industrielle réglait le rythme de toute la vie tant professionnelle que sociale: écoles pour les enfants des travailleurs, hôpitaux, dispensaires, marché, approvisionnement des familles en vivres, à des jours déterminés, par un système de distribution de bons ou tickets, etc. Cette ambiance de vie collective, que d'aucuns compareront plus tard à des "camps de prisonniers" était en fait celle d'un espace et d'un monde d'amitiés, de jeux insouciants, de fraternisation. Dans cet espace dépourvu de complexes, il n'y avait ni riche, ni pauvre, ni ségrégation ethnique, ni brimades particulières. A l'époque coloniale, les maîtres colonisateurs habitaient dans ce qu'on appelait la ville « blanche », à plus ou moins 2 kms de la cité "indigène" où les travailleurs noirs de toutes les origines étaient mélangés et condamnés à vivre ensemble. Dans les camps ouvriers comme dans les quartiers périphériques, seuls le paternalisme et la détribalisation caractérisaient les travailleurs et leur progéniture. A cette époque, la plupart des jeunes de mon âge vivaient avec une mentalité détribalisée et n'attachaient aucune importance à leurs origines tribales ou provinciales. Pouvait-il en être autrement? Ce souvenir vécu quand j'étais en quatrième année primaire est assez révélateur. Notre moniteur, qui s'appelait Albert 16

Kabangu, était un de ces enseignants recrutés au Kasaï pour les écoles de la compagnie Union Minière. Un beau matin, le maître, mwalimu Albert Kabangu, lança d'un ton dédaigneux: "Je demande à ceux qui sont Katangais de lever la main !". Cinq mains se levèrent et ce fut la révélation! Sur 33 élèves, cinq seulement étaient Katangais. Éberlué, je me suis retrouvé ainsi aux côtés de quatre camarades, devenus désormais des frères d'infortune: il s'agissait de Puta André, Joseph Yav, André Kapenda et Mataba. Mwalimu Kabangu se mit à nous ridiculiser, nous demandant "où étaient passés les autres Katangais ?" Et de poursuivre: "Au lieu de fréquenter l'école, vos frères sont occupés à chasser les rats dans la brousse". Comme si cela ne suffisait pas, notre vénérable instituteur nous soumit à la chicotte pour, prétendit-il, "Payer à la place de nos frères, ces paresseux, ces sales Balamba". Ce fut un choc pour nous. Nous découvrions que provenir de provinces différentes avait une importance! De là à croire que cette pseudo détribalisation dans les milieux ouvriers s'était faite au détriment des autochtones katangais qui se retrouvaient socialement marginalisés - sinon rejetés sous le vocable péjoratif de "Balamba" -, il n'y avait qu'un pas franchi allègrement. Ce n'est que plus tard, lors des surenchères politiques pour l'indépendance, que l'incident "Mwalimu Kabangu" m'apparaîtra comme la manifestation d'une réalité cruciale. Mais pourquoi attacher une importance à cet incident, finalement mineur, dont cinquante ans plus tard, aucune chronologie ne garde la trace? C'est simplement parce que cet incident résume l'imaginaire de la culture urbaine congolaise qui, sous des formes diverses, structure les représentations de 1'« Autre» sur la scène socio-politique. L'Autre est perçu et même jugé à travers des stéréotypes, des fantasmes, certaines de ses habitudes alimentaires, ses pseudo «appétits sexuels », ses prouesses plus ou moins avérées, son milieu d'origine, bref tout ce qui concourt normalement à forger son identification sociale et nationale. En septembre 1954, j'entreprenais les études secondaires au collège bénédictin situé à quelques cinquante kilomètres de Jadotville. J'avais dix ans en cette année où j'entrais à l'internat de ce collège, installé au départ à Luishia, puis transféré plus tard à la Karavia, en banlieue d'Élisabethville (Lubumbashi) Les visiteurs 17

curieux peuvent encore aujourd'hui contempler les vieilles bâtisses aux fameuses tuiles rouges et aux murs jaunes de ce collège. L'enseignement y était assuré par les bénédictins qui veillaient au maintien d'une discipline stricte dans le travail intellectuel et le travail manuel, mais aussi à la formation catholique la plus conservatrice. Sous la gouverne de Mgr De Hemptine qui en imposait par son charisme souligné par une longue barbe blanche, les bénédictins travaillaient dans leurs écoles à la formation méticuleuse d'une élite véritablement pétrie dans le moule idéologique de la Colonisation. Situé à 12 kms de la ville, sur une savane boisée clairsemée de termitières, le collège de la Karavia était un véritable havre de paix, une savane inspirée.

2. « Katangais, où es-tu? »
Pratiquement coupés du monde, les collégiens ne recevaient les nouvelles de la « Ville» et de la « Cité» que lors des sorties mensuelles autorisées. Assez souvent, ce sont les professeurs, qui habitaient la ville, qui les informaient des rumeurs et des grandes nouvelles du Congo de l'époque, comme par exemple celle de l'émancipation politique du pays dans les années 1957-1958. Un bon matin, avant de débuter son cours de mathématiques, M. Robert Everbeck y est allé de ce commentaire : "Vos politiciens, Kasa Vubu et Lumumba, réclament l'indépendance parce qu'ils ont peur de votre génération. Ils précipitent les événements pour vous empêcher de les supplanter avec vos diplômes". A son tour, comme piqué par une abeille, le professeur de français, M. Georges Janssens, vint surenchérir: "Si Kasa Vubu et Lumumba croient que les choux manquent à Bruxelles, ils se trompent. Je suis prêt à rentrer chez moi. Savez-vous ce qui est arrivé en Guinée? Le fameux Sékou Touré a chassé les Français, alors que son pays ne compte que dix ingénieurs et une centaine d'avocats. Les gens montent dans le train sans payer parce que c'est l'indépendance". Les cris d'alarme de nos professeurs excitaient notre curiosité et nous poussaient à nous poser des questions, à chercher à en savoir plus sur l'actualité politique. Les Belges du Congo, et plus particulièrement nos professeurs, disaient-ils la vérité? N'étaient-ils pas dépassés? A cette époque, nous avons fini par créer rapidement un cercle d'information et de réflexion. Sans objectif précis, ce 18

petit cercle était simplement un cadre de discussion qui nous permettait, pendant les heures de récréation, d'échanger sur l'actualité qui était dominée par la lutte pour l'émancipation de l'Afrique. Un de mes condisciples, Valentin-Yves Mudimbe, devenu aujourd'hui une sommité littéraire, peut s'en souvenir, lui qui se moquait de nous qui discutions de politique sur la base des rumeurs et des coupures de journaux! Entre-temps, à la suite des premières élections communales organisées en 1957, toutes les cinq communes "indigènes" des deux grandes villes du Katanga furent conquises par des bourgmestres non originaires du Katanga, plus particulièrement des Kasaïens. Il s'agissait des communes Albert, Ruashi, Katuba et Kenya à Elisabethville et de Kikula à Jadotville. Les résultats de ces élections étaient éloquents et me rappelaient brutalement l'interrogation de mwalimu Kabangu : "Où sont vos frères et sœurs? " Tirant les leçons de ces élections, M. Alexis Kishiba, un des premiers intellectuels katangais en vue, publia dans L'Essor du Katanga un article intitulé «Katangais, où es-tu? » Cet article aux accents d'un authentique manifeste eut un grand retentissement et poussa les Katangais à prendre conscience de leur marginalisation et à s'unir, condition sine qua non de leur survie politique. Dans le contexte de ces élections, le constat était clair: les Katangais s'étaient présentés au vote sans aucune consigne, et de ce fait, ils ont perdu face à la cohésion des "Autres". .. La réponse à cet appel ne se fit pas attendre. Les diverses associations tribales katangaises se regroupèrent dans une structure fédérative dénommée la "Confédération des associations katangaises", (CONAKAT). Cette union inquiéta ceux à qui profitait la désunion des Katangais. Jouant sur les rivalités tribales et les ambitions personnelles, ils réussirent sans difficulté à convaincre la BALUBAKAT et l'ATCAR de quitter la CONAKAT pour former un cartel avec la FEDEKA (Fédération Kasaïenne). C'est un Katanga, divisé en deux blocs politiques, qui participa à la Table Ronde politique de Bruxelles, en janvier 1960: d'une part, la CONAKAT prônant le fédéralisme et, d'autre part, le CARTEL Balubakat-Atcar-Fédéka soutenant l'unitarisme. Comme on semble l'oublier, il n'a jamais été question de sécession à la Table Ronde de Bruxelles mais uniquement de l'indépendance du Congo, dans les frontières léguées par la colonisation. 19

Annoncée pour le 30 juin 1960, l'indépendance fut fêtée avec allégresse au Katanga comme ailleurs dans l'ancienne colonie belge. Dans le jeu politique provincial au Katanga, la démarcation entre «unitaristes» et «fédéralistes» s'est traduite par un fait passé largement inaperçu: les leaders du Cartel unitariste avaient choisi d'aller siéger dans les structures centrales à Léopoldville, tandis que ceux de la Conakat fédéraliste avaient préféré rester «sur place» pour diriger les instances provinciales, laissant l'échelon national à leurs seconds couteaux. Est-ce à dire que le projet de sécession couvait déjà en arrière-pensée? L'avenir semblera confirmer cette hypothèse. 3. A E'ville, dans la ..Çécession Katangaise L'allégresse des festivités du 30 juin 1960 était sans aucun doute manifeste dans l'ensemble de la population congolaise. Par contre, la cérémonie solennelle de l'indépendance fut perturbée par le discours inattendu et ultra nationaliste de P-E Lumumba. Cet incident mit très mal à l'aise le Roi Baudouin 1er et constitua le premier pas dans la détérioration des relations entre les deux pays. Par ses accents radicalement anticolonialistes, le discours imprévu de P-E Lumumba, Premier ministre du Congo indépendant, amena le gouvernement belge à réévaluer sa politique à l'égard de son ancienne colonie et particulièrement à l'égard de son Premier ministre. De même, la mutinerie de la Force Publique et d'autres actes de violence commis à l'endroit des Belges concoururent à consommer le divorce entre le gouvernement belge et le gouvernement congolais. Exploitant à fond cette situation, la Belgique sut rapidement récupérer le sentiment anti-unitariste du gouvernement provincial du Katanga et encouragea ce dernier à «sauver» le Katanga du chaos congolais. Assuré de l'appui militaire, financier et politique de la Belgique, le gouvernement katangais franchit le Rubicon et proclama l'indépendance du Katanga le Il juillet 1960. Sans doute, les soubresauts politiques qui secouaient le Congo et plus particulièrement le Katanga eurent des incidences au collège où les rapports de convivialité entre étudiants s'étaient détériorés. Certains étudiants katangais, chauds partisans de la sécession, considéraient les "Autres" comme des ennemis de 20

guerre. Leur raisonnement était simple, sinon simpliste: "le Katanga a proclamé son indépendance et se trouve sur le pied de guerre contre la République congolaise. Tout Congolais est donc un ennemi de guerre du Katanga". Mais ces idées ne purent gagner du terrain dans l'enceinte du collège où notre petit cercle de réflexion était très actif dans la propagation et la défense de l'idéal nationaliste. Prêt à commencer mon année terminale en classe de rhétorique (1961-1962), j'avoue que j'avais joué un rôle déterminant, dans ce petit cercle, à telle enseigne que la direction du collège me désigna "Capitaine", alors que je ne remplissais pas la condition d'âge. La charge de capitaine revenait de droit au plus âgé des rhétoriciens. Responsable de la discipline, le capitaine jouait également le rôle de trait d'union entre les élèves et la direction. Comme il fallait, dans ces circonstances troubles, un élève ouvert au dialogue et à la fraternité entre collégiens d'où qu'ils viennent, le choix tomba sur moi. Avec l'appui de la direction, j'ai pu, sous mon mandat, faire régner un climat d'entente et de fraternité entre tous les élèves du collège. Une tragédie avait failli compromettre ce bon climat: ce fut la mort cruelle du Frère Didier, de nationalité belge. Économe du collège, il a été assassiné par les casques bleus éthiopiens, alors qu'il revenait de la ville où il était allé faire les provisions pour la communauté collégiale. Cette mort inopinée du Frère Didier fut considérée comme une méprise de la part des casques bleus qui auraient pris le religieux, malgré la soutane qu'il portait, pour un mercenaire. Émotion, panique, deuil, peur.. . Il a fallu toute l'autorité morale du révérend-père et recteur Jean-Chrysostome Eeckhout, pour contenir la panique provoquée au sein de la communauté estudiantine et du corps professoral, essentiellement belge. Profondément nationaliste, tout en étant conscient de mon appartenance au Katanga, j'appréhendais la sécession avec beaucoup de sentiments contradictoires. Je voyais dans la sécession une attitude illogique dans ce sens qu'elle était inspirée aux leaders katangais par ceux-là mêmes qui les avaient marginalisés. Comment le Katanga a-t-il pu soudainement s'allier aux forces colonialistes les plus rétrogrades qui exploitaient les richesses minières de la province à son détriment? Les colonisateurs, qui avaient fuvorisé l'émancipation des 21

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