//img.uscri.be/pth/8500d0e13942b522a57d1979145f25d01ef81e69
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 12,38 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Constantine

De
173 pages
Robert Attal retrace la vie colorée, chaleureuse et bruyante de la vie du ghetto de Constantine: le marché de Souk El Acer, le cimetière juif, Zmirda la servante séduite et abandonnée, l'oncle Chlomo dont la jeunesse sera piétinée puis détruite par la Grande Guerre, les amours des adolescents. Arrive la guerre d'Algérie avec un quotidien véhiculant le danger, la violence et la cassure croissante entre Juifs et Musulmans qui vivaient en harmonie.
Voir plus Voir moins

CONSTANTINE
Ombres du passé

Le CREAC (Centre de Recherches Contemporaine), entend:

et d'Études

sur l'Algerie

- Promouvoir

la publication d'ouvrages anciens, tombés dans le domaine public dont la richesse historique semble utile pour l'écriture de l'histoire. - Présenter et éditer des textes et documents produits par des chercheurs, universitaires et syndicalistes français et maghrébins. Dejà parus:
La Fédération de France de l'USTA (Union Syndicale des Travailleurs Algériens. Regroupés en 4 volumes par Jacques SIMON, en 2002). Avec le concours du Fasild-Acsé -L'immigration algérienne en France de 1962 à nos jours (œuvre collective sous la direction de Jacques Simon) - Les couples mixtes chez les enfants de l'immigration algérienne. Bruno Laflort. - La Gauche en France et la colonisation de la Tunisie. (1881-1914). Mahmoud Faroua, - L'Étoile Nord-Africaine (1926-1937), Jacques Simon. - Le MTLD ILe Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (1947-1954) (Algérie. Jacques Simon - La réglementation de l'immigration algérienne en France. Sylvestre Tchibindat. - Un Combat laïque en milieu colonial. Discours et œuvre de la fédération de Tunisie de la ligue française de l'enseignement (1891-1955). Chokri Ben Fradj -Novembre 1954, la révolution commence en Algérie. J Simon -Les socialistes français et la question marocaine (1903-1912) Abdelkrim Mejri - Les Algériens dans le Nord pendant la guerre d'indépendance. Jean RenéGent y. - Le logement des Algériens en France. Sylvestre Tchibindat. - Les communautés juives de l'Est algérien de 1865 a 1906. Robert Attal. - Le PPA (Le Parti du Peuple Algérien) J. Simon - Crédit et discrédit de la banque d Algérie (seconde moitié du XIX" siècle) M. L. Gharbi -Militant à 15 ans au Parti du peuple algérien. H. Baghriche -Le massacre de Melouza. Algériejuin 1957. Jacques Simon - Constantine. Le cœur suspendu. Robert Attal - Paroles d'immigrants: Les Maghrébins au Québec. Dounia Benchaâlal - « Libre Algérie ». Textes choisis et présentés par Jacques Simon. - Algérie. Le passé, l'Algérie française, la révolution (1954-1958). Jacques Simon. - Messali avant MessaliJacques Simon. - Comité de liaison des Trotskystes algériens. Jacques Simon. -Le MNA. Mouvement national algérien. (1954-1956). Nedjib Sidi Moussa Jacques Simon -Algérie. L'abandon sans la défaite (1958-1962). Jacques Simon

Robert

Atta!

CONSTANTINE
Ombres du passé
récits

Publié avec le concours de l'ACSÉ

L'Harmattan

@ L'Harmattan,

2009

5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-09071-2 EAN : 9782296090712

Ces pages sont dédiées à ma sœur Adeline si tôt disparue. Je remercie pour leur aide René Verquin, Thierry Royer, Julien et Bettina Durand ainsi que Jean-Louis Nakache.

Avant-propos

Il y a près de mille ans, l'Ecclésiaste écrivait:

en quête de sagesse

« Souviens-toi de ton créateur au jour où se courbent les hommes vigoureux, où le jour baisse aux fenêtres, quand s'arrête la voix de l'oiseau, quand on redoute la montée du chemin, quand la porte est fermée sur la rue, quand la lampe d'or se brise, que la jarre se casse à la fontaine, vanité des vanités, tout n'est que vanité. »

Moi aussi, mes printemps s'en sont allés, l'hiver campe à ma porte et l'avenir n'a plus d'avenir. C'est pourquoi ce recueil de nouvelles essaie de retrouver des traces du passé qui s'enroule comme une vigne vierge autour d'un seul rameau, Constantine, Constantine la Berbère, Constantine la Juive, Constantine la Française, Constantine de ma jeunesse. Ces nouvelles aux thèmes divers, certains graves, certains plus légers sont comme autant de petits éclats d'une mosaïque. Il ne faut y rechercher aucune leçon, aucune thèse mais essayer de retrouver l'écho d'un monde disparu que ces nouvelles lignes essayent de ramener à une vie éphémère. Néanmoins, il m'a paru nécessaire de classer dans l'ordre celles qui relèvent de faits de société, en fait de la petite histoire, et celles portant sur des faits historiques ayant marqué notre siècle.

7

Constantine Guy de Maupassant visita la ville en 1888, un demi-siècle après la conquête, il avait 38 ans, était déjà célèbre et maîtrisait parfaitement son art. Il nous laissa cette page où la palette du peintre le dispute à la précision de l'écrivain. Et voici Constantine, la cité phénomène, Constantine l'étrange, gardée comme un serpent qui se roulerait à ses pieds, par le Rhumel, le fantastique Rhumel, fleuve de poème qu'on croirait rêvé par Dante, fleuve d'enfer, coulant au fond d'un abîme rouge, comme si les flammes éternelles l'avaient brûlé. Il fait une île de sa ville ce fleuve jaloux et surprenant; il l'entoure d'un gouffre terrible et tortueux aux murailles droites et dentelées. La cité disent les Arabes a l'air d'un burnous étendu. Ils l'appellent Belad El Haoua, la cité de l'air, la cité des ravins, la cité des passions. Elle domine des vallées admirables pleines de ruines romaines, d'aqueducs aux arcades géantes, pleines aussi d'une merveilleuse végétation. Elle est dominée par les hauteurs du Mansourah et Sidi M'cid. Elle apparaît debout sur son roc, comme une reine. Un vieux dicton la glorifie: « Bénissez dit-il à ses habitants, la mémoire de vos aïeux qui ont construit votre ville sur un roc. Les corbeaux fientent ordinairement sur les gens, tandis que vous fientez sur les corbeaux. » Les rues populeuses sont plus agitées que celles d'Alger, traversées par les êtres les plus divers, par des Arabes, des Kabyles, des Bislais, des Mzabis, des nègres, des Mauresques voilées, des spahis rouges, des turcos bleus, des kadis graves, des officiers reluisants. Et les gens poussent devant eux des ânes, ces petits bourricots d'Afrique hauts comme des chiens, des chevaux, des chameaux lents et majestueux. Salut aux juives. Elles sont ici d'une beauté superbe et charmante. Elles passent drapées plutôt qu'habillées drapées 9

en des étoffes éclatantes, avec une incomparable science des effets, des nuances, de tout ce qu'il faut pour se rendre belle. Elles vont, les bras nus jusqu'aux épaules, des bras de statues qu'elles exposent hardiment au soleil, ainsi que leur calme visage aux lignes pures et droites. Et le soleil semble impuissant à mordre cette chair polie. Mais la gaieté de Constantine, c'est le peuple mignon des petites filles. Attifées comme pour une fête costumée, vêtues de robes tramantes rouges ou bleues, portant sur la tête des voiles d'or ou d'argent, les sourcils peints, allongés comme un arc au-dessus de deux yeux, les joues et le front parfois tatoués d'une étoile, le regard hardi et déjà provocant, attentives aux admirations, elles trottinent donnant la main à quelque grand Arabe. On dirait quelque nation de conte de fée, une nation de petites femmes galantes. Elles sont charmantes, adorables et inquiétantes comme des petits monstres adorables. Mais nous voici devant le palais de Hadj Ahmed, un des plus complets échantillons dit-on, de l'architecture arabe. Tous les voyageurs qui l'ont visité, tous l'ont comparé à un palais des Mille et Une Nuits. Il n'aurait rien de remarquable, si les jardins intérieurs ne lui donnaient un caractère oriental fort joli. Il faudrait un volume pour raconter les férocités, les infamies de celui qui l'a construit avec les matériaux précieux arrachés aux riches demeures de la ville et des environs. Le quartier arabe de Constantine tient une moitié de la cité. Les routes en pente, plus emmêlées que celles d'Alger, vont jusqu'au gouffre où coule le Rhumel. Huit ponts jadis traversaient ce précipice. Six des ponts sont aujourd'hui en ruine. Un seul d'origine romaine nous donne une idée de ce qu'il fut. Ce pont avait deux rangées d'arches superposées à 59 mètres au-dessus de l'eau. Aujourd'hui un pont de fer, donne entrée à Constantine. » 10

Le 5 août 1934
Avant que le souvenir meure avec moi, je voudrais que mes proches gardent en mémoire le souvenir de cette journée tragique, où fut versé le sang de l'innocent, de l'homme droit que fut mon père. Nous habitions Bizot, à une quinzaine de kilomètres de Constantine, le chef-lieu du département. Un gros bourg agricole, avec un bureau de poste, l'école et la mairie. Au cœur du village avait été aménagée une place où les hommes jouaient aux boules qui venaient s'écraser contre une petite rambarde de bois. Cette rambarde, je l'avais sautée bien des fois. En face de la place s'alignaient des villas jumelées. Nous occupions l'une d'entre elles, entre celle du facteur arabe et celle de monsieur Sibourg, un agriculteur ami de mon père. A l'extrémité de la rue, un bâtiment bordant la place et dont deux des murs se coupaient à angle droit juste en face de notre maison. Celle-ci, comme toutes les autres, avait une double entrée, l'une donnant sur la rue, l'autre sur une cour. Je pourrais la dessiner, cette cour avec son grand arbre aux ramures généreuses, à l'ombre duquel nous mangions en été, son écurie, sa basse-cour, son jardin. Nous étions une famille banale, vivant durement dans un village ordinaire écrasé de chaleur. Mon père exploitait une ferme de plusieurs centaines d'hectares à plusieurs kilomètres du village. Il partait à cheval à l'aube et ne revenait qu'au crépuscule. Son retour, chaque jour pour nous était une fête. Il nous happait en riant pour nous installer sur l'encolure du cheval. Mon père était un homme doux, je le savais d'instinct car il ne nous a jamais battus. Il aimait rire et nous saluait parfois en ôtant sa casquette d'où giclaient des bonbons. Il avait des yeux bleus, des cheveux très noirs qui se dégarnissaient et une peau très blanche. J'ai une photo de lui, en soldat: il était beau. Ma mère était brune de cette couleur chaude de la terre d'Algérie. Elle en avait la force et la générosité. Ma sœur Adeline à 6 ans était une poupée aux 11

yeux verts, docile et tendre. Mon jeune frère, Pierre, à 4 ans était un petit taureau qui se faisait chat quand il se blottissait sur les genoux de mon père ou de ma mère. Ce 5 août 1934 s'ouvrait sur une journée étouffante. Mon père était rentré tôt de sa ferme. Il pestait car un certain Bouchareb lui avait fait faux bon: il devait lui amener une moissonneuse-batteuse, les blés étaient mûrs et n'attendaient pas, répétait-il. J'entends encore ses paroles, « la récolte cette année sera très bonne. Après les moissons, on ira à la mer». Il sortit. Ma mère, je la revois assise, à même le sol, enserrant de ses jambes une grande bassine de cuivre rouge où elle laissait tomber des abricots dénoyautés. Elle préparait des confitures. Des abeilles, malgré les fenêtres finement grillagées, bourdonnaient. Je jouais dans la cour avec mon frère et ma sœur. Le cheval, « Bijou », que seul mon père pouvait monter, hennissait. On entendait au loin les aboiements de chiens et, tout proches, les gloussements de la volaille. Une banale journée d'été éclaboussée de soleil et d'ennui pour les enfants. Vers midi, mon père revint, l'air sombre. Je le revois parlant à voix basse avec ma mère en scrutant la rue. Des Arabes allaient et venaient en désignant notre maison. Comme nous nous mettions à table, une vitre vola en éclats et une pierre vint rouler à nos pieds. Mon père, très calme nous rassura mais ma mère était furieuse. Elle se mit à la fenêtre et reçut une grêle de cailloux. Les Arabes, en meute, étaient maintenant accotés au mur d'angle et hurlaient. À leurs pieds des pierres, dans leurs mains des gourdins. La lapidation dura toute l'après-midi. J'entends la voix rassurante de notre père et celle de ma mère, dure, exaspérée: « tire Michel, tire! », en lui désignant ses fusils de chasse. Mon père calculait les risques et répétait « si je tire, on nous massacrera ». Je n'avais pas peur, car mon père était force et protection, mais obscurément je savais maintenant qu'on en voulait à notre vie. Mais pourquoi? 12

Vers le soir, la meute investit la maison. Nous nous sauvâmes par la sortie donnant sur la cour et nous entrâmes dans la maison du facteur qui avait fui. Mon père se barricadait pièce après pièce mais la horde suivait, j'entends encore le halètement de la Bête. J'étais hébété, tétanisé. Et ce furent les dernières paroles de notre père. « Je prends Pierrot dans mes bras, toi Louise, sauve-toi avec la petite, et toi Robert cours, cours, tu es grand, tu n'as pas peur. Il faut diviser le danger ». La porte sur la rue était fermée et les Arabes, on les entendait dans une pièce adjacente, hurlant, déchaînés. Leur haine était là, à quelques pas, attendant la curée. Minutes terribles. La serrure enfin céda et nous fûmes projetés dans la rue que la nuit enveloppait maintenant. Mon père serrant mon jeune frère dans ses bras, disparut derrière le mur qui longeait notre maison, ma mère fuit avec ma sœur et j'errai seul sur la place. Soudain, j'entendis des piétinements derrière moi. Je sautai instinctivement la rambarde du terrain de boules et j'entendis des cris en arabe: c'était des hyènes qui cherchaient leur proie, un enfant de huit ans fou de terreur. Je retrouvai par hasard ma mère et ma sœur devant la dernière maison du village. J'entends encore la voix suppliante de ma mère, « Madame Jean-Marie, vous êtes une mère comme moi, ouvrez-nous par pitié ». Les fenêtres qui étaient ouvertes se refermèrent lentement, mais elles se refermèrent. La meute a alors surgi et a enveloppé ma mère et ma sœur de gourdins et de couteaux. Ma mère est alors tombée volontairement sur le ventre, sur ma sœur pour la protéger. Un homme a alors allumé une petite veilleuse d'humanité dans cette nuit d'horreur. C'était Serradj Abdallah, un humble fellah (ouvrier agricole), qui travaillait dans la ferme de mon père. Il donna des violents coups de pied sur les corps allongés en criant aux émeutiers: « elles sont mortes les chiennes, je m'en occupe ». La horde a reflué et l'homme a conduit ma sœur et ma mère dans la cour de la mairie. J'avais 13

assisté de loin à la scène et j'ai fui à nouveau. J'ai grimpé à un arbre, j'ai entendu des cris d'agonie, et l'homme qui témoignait pour tous les Justes, le fellah aux pieds nus a arraché mon jeune frère aux bras de mon père, la tête lardée de coups de couteaux, l'a enveloppé dans son burnous de pauvre et l'a caché dans son gourbi. Mon père qui avait lui aussi essayé de sauver son fils, en le serrant dans ses bras, gisait dans la poussière, le crâne fracassé. Assassiné. Des bruits de moteur ont alors troué cette nuit d'horreur, c'étaient des cars de gardes mobiles qui avaient mis une dizaine d'heures pour parcourir la quinzaine de kilomètres qui nous séparaient du chef-lieu. Mais le crime était consommé. Alors le village européen s'éveilla de sa torpeur, de sa lâcheté. Où s'étaient cachés le Maire Lampo, le garde-champêtre Larocco, et tous les autres et leurs fusils et leurs chiens. Pourtant ils avaient bu l'anisette à la maison et frappé sur l'épaule de Michel en plaisantant. Peur, lâcheté, indifférence à l'Autre, au Juif, c'était un affreux mélange qui ne témoignait pas pour l'Homme. Le corps de mon père fut allongé dans le car, recouvert d'une bâche, et ma mère fit tout le trajet sur le corps de son mari en hurlant à la mort. J'étais pétrifié et je ne comprenais pas pourquoi on nous avait traqués comme des bêtes pour nous tuer. En l'espace d'une nuit la cruauté du monde m'est entrée dans le cœur et ne m'a plus quitté, quoi qu'il en parût. Le 5 août au matin, nous formions une famille heureuse, au terme de cette journée, notre père assassiné, mon frère agonisant - il sera sauvé par notre oncle, le docteur frère de mon père - nos biens volés ou détruits, nous n'étions plus rien, nous n'avions plus rien. Alors un peu plus tard, j'ai appris la terrible charge du mot Juif. Ainsi, on avait tué mon père parce qu'il était juif, et si on m'avait traqué pour me mettre à mort c'est que j'étais juif, moi-même je l'ignorais, car dans le village, j'étais un enfant comme un autre. Qu'avaient donc fait les Juifs aux Arabes 14

pour qu'ils veuillent nous assassiner? Un soldat juif ivre aurait uriné au pied d'une mosquée, et ce geste irresponsable avait été condamné par les responsables juifs. Rien n'y fit, l'émeute balaya la ville et ses environs faisant 25 victimes, hommes, femmes, enfants confondus. La tentation est grande, encore aujourd'hui, de haïr une religion qui permet un tel fanatisme. Mais voilà, il y avait Serradj Abdellah, un Musulman lui aussi. Mais cet homme, ce Juste, ne témoigne que pour lui-même et n'exonère pas les milliers de fauves fanatisés qui ont massacré, hommes, femmes et enfants innocents au nom d'Allah. Grâce à lui, j'ai pu tendre la main à des camarades arabes éclairés, révulsés par ce crime. Je le revois cet homme saint qui avait bravé la loi du nombre, qui s'était élevé au-dessus des solidarités barbares. Il venait nous rendre visite dans notre modeste appartement de la rue Damrémont, un couffin à la main, rempli de figues et de tomates. Ma mère en le voyant pleurait, et lui aussi pleurait en disant qu'on avait tué un homme saint et que les assassins mouraient les uns après les autres au bagne de Cayenne. Il repartait ensuite pour son douar, ayant parcouru une trentaine de kilomètres, les souliers poudreux, le burnous râpé, mais le cœur d'or pur. Lors du procès des émeutiers le procureur Longobardi lui accorda la médaille du Courage et fustigea la lâcheté des habitants du village. J'ai écrit ce texte pour les descendants de Michel Attal, assassiné le 5 août 1934, par des fanatiques musulmans, pour le simple motif qu'il était juif et sous l'œil passif des autorités françaises. Que son souvenir demeure.

15

Zmirda
La femme était ployée vers le sol carrelé qu'elle frottait avec « un chiffon de parterre », c'est le nom qu'on donnait làbas à la serpillière. Elle allait d'un mouvement régulier et circulaire, posément mais fortement, comme si elle voulait effacer des taches. De temps à autre elle allait essorer sa serpillière dans un grand seau en métal. Quand elle se levait on découvrait une femme encore jeune mais plus très jeune, la taille bien prise, brune des pieds à la tête. Dans son visage à l'ovale parfait, les yeux noirs reflétaient une certaine naïveté que démentaient les plis amers de la bouche et les fils gris qui se devinaient dans son opulente chevelure. C'était Zmirda, la bonne des Couret, le directeur de l'école Voltaire et de sa femme, elle-même institutrice. Ils logeaient à l'école dans un grand appartement et Zmirda savait l'heure qu'il était, aux sons de la cloche qui rythmait la vie scolaire. À onze heures et demie juste, le mari et sa femme étaient à table, face à face, avec des chaises vides autour d'eux qu'auraient pu occuper un petit garçon et une petite fille. Ils n'avaient pas d'enfants et reportaient sur le petit peuple scolaire dont ils avaient la charge, un trop plein de tendresse. L'école était pour eux un refuge et une forteresse. madame Couret était menue, la figure austère, lui, une espèce de géant au cœur tendre, promenant sur le monde un regard bienveillant. Zmirda était une fille mère. Son péché comme elle disait, avait donné naissance à un petit garçon aussi doré qu'elle était brune. Il trottait-menu chez les Couret et suivait monsieur Couret comme un jeune chiot. Époussetant un meuble, récurant un parquet ou préparant une sauce, Zmirda revivait souvent son histoire par bouffées douloureuses. Mais cela ne durait guère, sa nature généreuse reprenant vite le dessus. À dix ans elle perdit sa mère et l'année suivante son père. Recueillie par une tante, elle vint s'ajouter aux six enfants de 17