Constantine le coeur suspendu

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L'enfance de Robert Attal a été marquée par une tragédie : l'assassinat de son père sous ses yeux pendant les émeutes raciales de 1934. Réfugié avec sa mère et sa soeur dans le quartier juif de Constantine, il raconte la guerre avec les lois antisémites de Vichy et la solidarité du ghetto, puis la vie de son quartier, avec ses odeurs, ses couleurs, ses bruits, ses passions et ses drames. Et c'est encore la guerre dont la phase finale fut très violente à Constantine, et le départ des Juifs, enracinés pourtant dans l'histoire millénaire de l'Afrique du Nord.
Publié le : jeudi 1 juin 2006
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EAN13 : 9782336257679
Nombre de pages : 181
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CHAPITRE PREMIER C’est la guerre
Je suis né et j’ai longtemps vécu à Constantine, ville curieuse, ville pierre qui a choisi la plus haute branche pour installer son nid de cigogne. Il y avait pourtant de la place alentour : les plaines et les plateaux ne manquent pas. Non, Constantine s’est voulue ville défi et ce caractère se retrouvait chez bon nombre de ses habitants. Je venais d’avoir treize ans en 1939, et la guerre était encore jeune. Son acte de naissance s’étalait sur une affiche blanche collée contre une vitrine du plus grand magasin de Constantine, le Magasin du Globe. Les gens la lisaient d’un air grave. Avec Lolo, mon voisin et ami, nous avons propulsé nos culottes courtes jusqu’au premier rang et nous avons lu que la France déclarait la guerre à l’Allemagne : « La grande baroufa (bagarre) a dit Lolo, ça va barder pour les Allemands. Ce n’est pas trop tôt. » La ferveur qui nous animait était loin d’être partagée par tout le monde. Les adultes vivaient une réalité plus grave : ce sont eux qui porteraient le sac et le fusil, qui quitteraient l’épouse et l’enfant pour une odyssée périlleuse, ce sont eux qui mourraient, alors que pour nous, la guerre s’identifiait à une école buissonnière glorieuse. Ainsi, l’un de mes oncles encore jeune, se mit à souffrir d’un ulcère à l’estomac « qui couvait depuis longtemps » expliqua-t-il à sa parentèle étonnée, et l’un de mes cousins, myope mais sans lunettes, constatait qu’il devenait aveugle. Mon oncle Bnounou, de son vrai nom Messaoud Prosper Attal, le chef de la tribu, que certains membres de la famille appelaient par révérence « Docteur », lui, n’y alla pas par quatre chemins. Bien que hors de portée de la mobilisation, à cause de son âge et de ses médailles gagnées lors de la Grande Guerre, il recouvrit son crâne à demi-chauve d’un képi à bande grenat orné de quatre 5

cercles : il était redevenu commandant- médecin. On lui confia un hôpital-annexe dans un collège soigneusement vidé de ses élèves. Défilèrent alors devant ses yeux bleus impitoyables de médecin ophtalmo-otorhino-laryngologiste, tout ce que la ville comptait de malades gravement atteints – disaient-ils – d’affections des yeux, de la gorge, des oreilles, y compris certains membres de la tribu qui calculaient le degré de parenté qui les unissait au Docteur, certains retrouvant des ancêtres communs remontant à David et Salomon. L’oncle, sourd à toutes les sollicitations muettes ou déclarées, envoyait 99% des consultants à la guerre. À la mort, s’écriaient les malheureux gonflés de rage. Et ils serraient dans leurs mains tremblantes, les menus cadeaux qu’ils avaient eu l’intention de lui offrir « même un Allemand aurait eu le c ur plus tendre s’écria l’un d’entre eux. Suppose que dans la nuit, je me lève pour uriner, myope comme je suis, je risque d’aller uriner dans les tranchées allemandes. Voilà la solidarité entre frères ! » J’ai connu heureusement de vrais patriotes, prêts à mourir pour la France. Le cousin de mon oncle Fredj par exemple. En short, le crâne coiffé d’une chéchia rouge de zouave, il clamait « Nous les avons chassés de France à coups de pied au cul (en 14, il devait avoir une dizaine d’années), et cette fois avec un simple bâton, nous les ferons courir, avec le Moustachu en tête… » Ce faisant, il fit tournoyer un balai que sa femme admirative tenait à la main, et le levant bien haut, il cria : « Donnez-moi cet Hitler, une heure, une minute et la guerre se terminera avant d’avoir commencé.» Sans avoir lu Corneille, il imitait Horace ! En dehors de ces exemples pris aux extrêmes, la majorité des mâles du ghetto se rendit dans les dépôts militaires avec gravité. Loin de partager nos élans juvéniles, ils savaient eux, ce que pèsent un casque et un fusil, ils vivaient déjà, l’échoppe fermée et le pain rare pour l’épouse et l’enfant, et le poids de

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l’absence, et l’inconnu fait de sang et de nuit. Car beaucoup avaient déjà connu l’horreur des tranchées de France en 1914. La ville naguère si gaie devint grise. Les cafés autrefois éclairés par les rires et la blancheur des anisettes, n’agrippaient plus qu’une clientèle clairsemée d’hommes malingres ou de vieillards qui ressassaient leur guerre. Da Sousso, amputé du bras droit , mais pas de la main gauche qui caressait du matin au soir une « Phénix » (marque d’anisette très prisée par les Juifs d’Algérie) bien frappée, s’égosillait « Ah quand a sonné le clairon de la France, c’était comme le sanglot du chofar, (corne de bélier) le jour de Yom Kipour (principale solennité de la religion juive), tous les hommes se sont levés, pas un n’a manqué, alors qu’aujourd’hui… ». Et il laissait couler un regard coulissant plein de mépris vers les rescapés de la mobilisation qui ne pouvaient répondre en considération du bras droit amputé ! Chez nous, il n’y avait pas d’homme à la maison. Mon père avait été assassiné au cours d’un pogrom. Jusqu’à l’âge de huit ans, je vivais à Bizot. C’était un tout petit village, distant du chef lieu d’une vingtaine de kilomètres, entouré de mûriers et d’acacias, cerné de collines pelées, où la nuit hurlaient les chacals. Mon père exploitait une ferme et représentait pour moi la force : il était le maître des terres et des troupeaux. Avec ma mère, ma jeune s ur et mon benjamin de frère, nous entourions mon père comme une guirlande d’amour. Nous menions une existence banale dans un village ordinaire. J’étais un gosse comme les autres, je grimpais vers les branches de figuier, aussi bien que le fils du receveur des postes, et j’attrapais les grenouilles à la main, comme le fils de l’épicier. Le dimanche 5 août 1934, par une flamboyante journée d’été notre monde bascula. À midi, nous étions rassemblés autour de la table familiale, à dix heures du soir tout était consommé : une émeute raciale avait pris pour cible, la seule famille juive du village. Mon père assassiné sous mes yeux d’enfant, mon jeune frère de quatre ans, la tête 7

transformée en un bloc de sang sous les coups des couteaux meurtriers, ma mère et ma s ur assommées et laissées pour mortes, j’étais par miracle le seul à avoir échappé à la meute. À l’issue de cette nuit d’horreur, je me suis senti rejeté de la communauté fraternelle des hommes. Je venais d’avoir huit ans et j’avais déjà dans la bouche l’amertume d’un vieillard. Nos biens pillés, le père protecteur disparu dans l’horreur, nous n’étions plus rien, sinon un groupe pitoyable serré autour de la mère. Alors a commencé l’errance : nous n’avions plus de toit, des parents nous ont hébergés par une solidarité mêlée de pitié. Mais ma mère avait l’esprit prompt et refusait la pitié. Alors, ramassant nos maigres affaires, nous allions par des routes incertaines, vers un autre logement, puis un autre, soupirant après les champs de blé piqués de coquelicots, la grande ferme, ses écuries et ses étables, et le père surtout, le père sur son cheval comme un archange. Un jour, nous avons eu le sentiment d’être arrivés. Une amie de ma mère nous avait proposé un appartement, 24 rue du 26e de Ligne, une de ces rues en pente mi-juive mi-arabe, qui cascadait de pente en pente, jusqu’au Rhummel, la rivière rouge qui tranchait la ville en deux. Cette ville que j’épouserai dans l’ivresse jusqu’à mon départ d’Algérie, cette ville aux trois ponts et aux trois communautés. Nous avons emménagé dans un appartement modeste donnant sur une ruelle et une cour à ciel ouvert, dans un immeuble de deux étages où vivaient six familles. S’il n’y avait pas d’hommes mobilisables chez nous, la guerre n’en n’était pas moins présente. Ma mère et ma grandmère maternelle qui vivait avec nous, nous en entretenaient souvent. Mais c’était l’autre guerre, celle de 1914-1918, la Glorieuse et la Tueuse. Ma grand-mère ne se consolait pas d’y avoir perdu son fils, Chlomo (Salomon), « la lumière de mes yeux », disait-elle en pleurant. Notre mère nous racontait notre père soldat. « En Belgique, disait-elle, il avait participé à la terrible bataille de Charleroi, et à l’issue de cette journée, les 8

champs étaient recouverts de coquelicots : c’étaient les corps des zouaves vêtus de rouge qui avaient été fauchés par la mitraille. » Cette image nous frappait par sa cruauté bucolique et nous imaginions mal ces coquelicots de sang. Dans notre maison, la guerre toucha trois familles. Notre voisin immédiat, Monsieur Melki Adolphe, était un homme tout en rondeurs, rond de corps et rond de caractère. Bien qu’il fût père de trois enfants, presque cinquantenaire, et de plus affublé de verres de myopie aussi épais qu’un pain de glace, il fut mobilisé et expédié sur la ligne Mareth qui longeait la frontière avec la Libye, alors colonie italienne. Il ne vit pas le moindre Italien, mais ce n’était pas le fait de sa myopie, mais de cette guerre bizarre. Il n’en tua donc aucun, mais par contre, il écrasa beaucoup de scorpions. Bébert Didot était le seul rejeton d’un couple silencieux. Le père Didot, ne se déplaçait jamais sans un chien basset, qui était le sosie de son maître : court sur pattes, l’ il triste, l’aboiement discret. La mère Élise, était l’ombre d’une ombre, discrète, on se demandait même, si elle avait un jour parlé, et cet effacement vocal étonnait fort nos matrones juives, dont la sonorité du verbe aurait réveillé les morts. Bébert, leur fils était mécanicien. À la suite d’un accident de moto, il avait été trépané. Bien qu’excellent mécanicien, il déraillait parfois. On l’expédia dans un dépôt du matériel, à quelques dizaines de kilomètres de la ville. Enfin Émile comme un loup affamé, il était l’heureux époux de Germaine, le prototype de la beauté orientale. Les hanches larges, la gorge généreuse, elle enflait après chaque maternité, ce qui comblait de fierté son mari. Il fut le seul à traverser les mers pour voler au secours de la France. En attendant la victoire, la ville s’était affichée en tricolore. Des panneaux représentant un soldat français bardé d’acier clamaient : « Nous vaincrons, car nous sommes les

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plus forts. » Nous le croyions, nous enfants et adolescents avec ferveur. Lolo, toujours sérieux et grave, de surcroît, incollable en Histoire et en Géographie commentait le slogan : « La Victoire est sûre et certaine. Essaie de compter. Le Moustachu à la tête de mort, ce cocu, il a combien d’Allemands derrière lui ? soixante-dix millions à tout casser. Maintenant prends un crayon. La France, avec ses colonies, de l’Indochine à Madagascar, avec ses lions, les tirailleurs sénégalais et les tabors marocains, ça fait combien ? 100 millions au bas mot. Ajoute, l’Empire britannique, cet Empire comme nous l’expliquait notre maître, M. Millar et « où le soleil ne se couche jamais », ce n’est pas 100 millions, mais 200 millions d’êtres humains, ça fait combien ? 300 millions. Et je laisse ça pour la fin. Et la flotte anglaise, la première au monde, et la marine française, avec ses cols bleus intrépides (Lolo, comme on sait, voulait s’engager dans la marine), c’est le blocus assuré. Et ils iront bouffer quoi, les Boches ? De la terre, des cailloux ou des fils de fer barbelés ? au choix ! » Et moi, de me tenir les côtes de rire, rassuré, assuré de cette victoire inéluctable. J’ajoutai mi-gave, mi-rieur : « Et les Chinois, ne comptons pas les Chinois pour l’instant, mais ils n’aiment pas les Allemands qui sont les alliés des Japonais qui sont en guerre avec la Chine. Essaie d’imaginer le jour où ils s’énerveront, ils rentreront dans le chou des Allemands. Avec chacun un grain de riz et une miette de curare dans une sarbacane, et ça fait au moins 500 millions de sarbacanes, L’Allemagne est noyée en une journée ». Et Lolo de rire à gorge sonore et victorieuse. Je suggérai alors : « Sans compter que nous, les Juifs… » Jusqu’alors, nous nous étions cantonnés dans des considérations générales et statistiques, un camp contre un autre comme au football. Or, nous savions que Hitler nourrissait envers les Juifs, une haine satanique, surgie du tréfonds de l’animalité et des sombres forêts gothiques, ce qui faisait dire à 10

Lolo : « Pour être aussi méchant, ce type ne doit pas avoir de claouis (testicules) comme un homme normal, c’est un fou ». Mon ami était à l’époque très religieux, il ajouta gravement : « Nous, nous avons Dieu et ses légions d’anges, un seul rayon de la mort envoyé par l’ange Gabriel par exemple, souviens-toi de Sodome et Gomorrhe et l’Allemagne se transforme en désert de sel ! » J’étais un peu plus sceptique, car j’ajoutai en plaisantant : – Tu sais Dieu à deux yeux, l’ il de la vie et l’ il de la mort – Je savais que je jouais avec le sacré car nos rabbins nous répétaient que Dieu est immatériel –. Pour l’instant, le cornard à la moustache, fait le beau, le mariole. Il ne sait pas que Dieu a entrouvert l’ il de la mort et le regarde de travers. Il ne perd rien pour attendre. Comme une catastrophe n’arrive en général jamais seule, l’entrée en guerre de la France coïncida avec la rentrée des classes. Notre collège ayant été transformé en hôpital militaire, on nous relégua dans une banlieue lointaine, dans des bâtiments vétustes, avec comme horizon, les cuves noires de l’usine à gaz, sinistres comme des vêtements de deuil. Nos professeurs, femmes pour la plupart, nous prodiguaient un enseignement disparate, leurs c urs et le nôtre étaient ailleurs. Nous sortions de notre léthargie en classe d’arabe. Notre professeur, un homme corpulent et débonnaire – était-il réformé ou trop âgé pour l’armée ? – n’avait pas attendu la guerre pour se faire chahuter. Il jouissait d’une solide réputation, étayée par des années de déboires et de défaites, sosie colonial de Cripure, le triste héros de Louis Guilloux, que je découvrirai plus tard. Ses yeux globuleux et comme éteints derrière des lunettes loupes, avaient vu défiler des milliers de roquets dont les abois et les morsures n’avaient pas réussi à entamer sa naïveté d’enfant et sa bonhomie. Il répondait aux outrages par des postillons parfumés à la réglisse. On l’avait surnommé Abdel, esclave en langue arabe. Entre deux esclandres, il essayait de nous apprendre la langue du Prophète. 11

Comme thème de chahut, nous avions choisi, en cet automne de guerre, alors que les dernières hirondelles jasaient dans un ciel insolent de lumière, le fameux slogan : « Nous vaincrons car nous sommes les plus forts. » Nous rivalisions d’ardeurs patriotiques, pour lui demander de commenter cette phrase, que les plus calés d’entre nous, attribuaient au président du Conseil, Paul Reynaud. Abdel, la voix chargée d’émotion guerrière, chevauchait les images d’Épinal, appelant à la rescousse les héros grecs Achille et Léonidas, les héros gaulois comme Vercingétorix, et plus proches de nous, Du Guesclin et Bayard et les maréchaux de la Grande Guerre, Pétain en tête. Avec de pareils parrains nous étions invincibles. Un instant sous le charme, nous passions vite aux travaux pratiques : les avions en papier, les noyaux de dattes zébraient l’air. Abdel, tout à sa ferveur patriotique, nous regardait d’un il absent. Il redescendait des hauteurs de l’art militaire, pour nous infliger quelques notions d’arabe, qui dans cette ambiance enfiévrée, avaient peu de chances de nous instruire. La fin des classes approchait avec la fin de la campagne de France. Nos parents avaient l’air préoccupé cependant et si certains parlaient de repli, c’était « un repli élastique. » Mais nous, nous avions foi en Abdel et en Pétain. Nous reçûmes la défaite de la France comme une défaite personnelle et comme une trahison d’Abdel. Non, nous étions vaincus, et nous, petits Juifs, nous allions vite nous en rendre compte. Certains des soldats mobilisés rentrèrent dans leurs foyers, répétant qu’ils avaient été trahis par une mystérieuse « cinquième colonne ». M. Melki revint de la ligne Mareth, sans avoir tiré un coup de fusil, mais bronzé, très bronzé. Bébert Didot revint de la guerre, en fait d’Aïn-Beïda, distant de Constantine de quelques dizaines de kilomètres, en boitant : il était glorieusement tombé d’un camion militaire. Seul, Émile manquait à l’appel. Était-il prisonnier ou mort ? Prisonnier plutôt murmurait Mme Melki qui lisait l’unique 12

journal de la ville La Dépêche de Constantine, en réconfortant la volumineuse épouse du soldat. « Les Allemands ont fait plus d’un million de prisonniers rassurait-elle, comme des poissons pris dans un immense filet, alors Émile est certainement parmi eux. » Elle se trompait. Un matin, Émile réapparut dans la cour, encore plus maigre que d’habitude, un curieux béret kaki à pompon sur la tête. Il revenait du royaume des morts. – J’ai été fait prisonnier… des Anglais. ! Annonça-t-il d’un air défait. – Des Allemands plutôt rétorqua Mme Melki d’un ton apaisant, connaissant les limites intellectuelles d’Émile. – Non, non des Anglais insista Émile. – Mais voyons Émile, les Anglais sont nos alliés et les Allemands nos ennemis. Se peut-il que vous ayez confondu les uniformes ? Nous pensions qu’Émile, faible d’esprit, commotionné par le fracas des armes ne faisait pas de différences entre les colosses blonds, qu’ils fussent Saxons ou Germains. – Non, non, il insistait, les Anglais nous ont fait monter dans un bateau, et les bombes pleuvaient comme la grêle. Je récitais « Chemâ Israël. » (Profession de foi de la religion juive), en pensant à ma femme et à mes enfants. On est arrivé dans un pays tout vert, et on nous a mis dans un camp. On nous a demandé : « Qui veut se battre pour l’honneur de la France ? » Un seul a répondu oui. Moi, je voulais revoir Constantine. Un autre bateau pour la France, et un autre bateau pour l’Algérie, et « Barokh Achem » (Béni soit Le Nom), je suis vivant. – Et comment étaient-ils ces Anglais ? Quels étaient leurs uniformes ? demanda Mme Melki perplexe. – Ils étaient noirs ! Mais pas noirs sénégalais, non, mais noirs moins noirs, avec des drôles de turbans sur la tête. Ils répétaient comme des perroquets « Yesse s ur », comme ma s ur ou ta s ur. 13

– Quelle confusion d’esprit soupira Mme Melki. Voilà un homme qui se bat avec nos alliés contre les Allemands, qui croit avoir été fait prisonnier par nos propres amis anglais, qui comme tout le monde le sait sont plus blonds que des albinos, et qu’il voit lui, tout en noir. En fait, Émile avait participé à la bataille de Dunkerque, avait été évacué par la Royal Navy vers l’Angleterre, où parqué dans un camp, il avait côtoyé des soldats hindous. Il était bien le symbole pitoyable d’un homme lancé dans une bataille dont il ignorait les ressorts, fétu de paille emporté par une furieuse marée. L’armistice fut accueilli avec incrédulité, avec stupeur. La France nous paraissait invincible, et nous restaient en mémoire les cartes de géographie, où l’empire figurait en rose pâle, de l’Indochine à l’Afrique, le drapeau tricolore palpitant au – dessus des mers et des océans. Nous en avions la projection vivante dans notre ville quand défilaient, zouaves et tirailleurs, spahis et artilleurs. « Heureusement, dans ce grand malheur, il nous reste… Pétain » clamait mon oncle Fredj, le facteur télégraphiste, qui, hiver comme été, au travail ou en congé, ne se déplaçait jamais sans la médaille de Verdun accrochée à sa veste. À dix-huit ans il s’était engagé et avait été gravement blessé. Pétain ne représentait pas seulement le général victorieux, mais c’était le père des soldats, glaive et bouclier, presque l’égal de Moïse. Mon oncle Bnounou, le docteur, mentor, protecteur et oracle de la famille, qui officiait dans une villa cossue aux amples terrasses, envisageait les événements de plus haut. Instruit par les journaux, la radio et les livres, il avait été lui aussi foudroyé par la défaite. Il avait connu lui aussi les tueries de 1914, mais il jugeait les chefs militaires avec beaucoup de sévérité. Il les accablait de sarcasmes, ce qui lui avait valu, disait la légende familiale, des ennuis avec ses chefs et même, un duel à l’épée avec un colonel. « L’arrivée au pouvoir de Pétain, entouré de vieilles badernes comme Weygand, c’est la

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fin de la république et le retour de la droite la plus bête du monde. » Et se tournant vers moi : – Sais-tu ce qu’est la République au moins. ? – Oui, c’est la liberté, l’égalité et la fraternité. – Pas mal, pas mal, animal, oui, c’est l’égalité de tous devant la loi. Un berger peut devenir président de la République. C’est l’héritage de la grande Révolution française. Et à présent que voit-on ? Le retour des vieilles idées, le culte du chef, avec en ligne de mire les Juifs, car les nazis sont à Paris et à Vichy. On n’allait pas si loin dans le ghetto, et l’oncle Fredj n’était pas le seul admirateur de Pétain. Beaucoup, jeunes et vieux pensaient qu’il saurait tenir tête aux Allemands. En juillet 40, La Dépêche de Constantine organisa un concours de poésie en hommage au maréchal Pétain. L’un de mes cousins alors âgé de douze ans, remporta le premier prix et son poème fut publié en première page du journal. Ce fut pour ainsi dire l’un des plus jeunes pétainistes de l’Empire français. Il se prénommait Roland Yeouchoua, fils de Baya et Youssef Doukhan. Juifs de longue mémoire ! On ignorait toute la suite de l’histoire. En octobre 1940, sera publié le statut des Juifs, qui faisait de nous des parias.

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CHAPITRE II La bande à Gym Hurp
Cet été 1940 fut torride. De l’aube aux étoiles, un poing de feu écrasait, hommes, animaux et plantes. Le thermomètre de la Grande Poste marquait 40, totalement hermétique aux degrés à midi, et de son il rouge regardait amusé, les passants déraper sur le goudron fondu par la chaleur. C’est au cours du mois d’août de cet été caniculaire que notre bande trouva un nom grâce à un bébé faucon. À Constantine dans ces temps là, naviguaient des groupes d’adolescents dés uvrés, en quête d’aventures, resserrés dans une solidarité souvent brutale mais fraternelle et qui défendaient une rue, un quartier, voire un porche de maison. Mais pour beaucoup, la bande échappait à la géométrie du territoire pour s’attacher à une manière d’être. Il faut y ajouter le poids de l’appartenance sociale. Une bande des quartiers bourgeois nous regardait de haut, quand nous, nous les regardions de travers. On ne se fréquentait guère. Notre bande était née sur les bancs du collège, à partir d’une certaine attitude devant l’étude et les professeurs, le même refus du compromis, les mêmes résultats scolaires, juste moyens afin de ne pas être ennuyés par nos parents. Pas de lèche mais du répondant. Une bande se devait d’avoir un chef. On disait « la bande à Maxou », « la bande à Bobette », mais nous, nous n’avions pas de chef ! J’étais candidat en même temps que Pierrot, un garçon de mon âge mais plus lourd que moi d’une dizaine de kilos. Nous nous affrontâmes en combat singulier, la bande en cercle, attentive. Certainement par hasard, je le fis trébucher et me jetai sur lui, mû à la fois par la peur et par un violent désir de vaincre. Pour asseoir ma victoire, je lui cinglai les jambes au moyen de ma ceinture de cuir. Ce dernier geste ne fut pas apprécié, on ne frappe pas un adversaire à terre. On décida de 17

se passer de chef : notre bande fut la première bande démocratique du ghetto. Voici sortis des sédiments enfouis, des années diasporiques, mes camarades encore imberbes de la vie, encore prêts à mourir pour une question d’honneur, toujours prêts à partager le pain, l’olive et le raisin. Pierrot était de la rondeur des rêveurs lunaires, mais son rêve était accroché très loin, audessus des étendues marines, nous qui vivions dans une ville de pierre, loin des ports et des voiliers. Son père autrefois fort riche, occupait un modeste emploi dans une administration communale. Marceau, notre doyen, était rond lui aussi, mais d’une rondeur aimable, le visage rubicond où ressortait un nez charnu, bourbonien. Lui aussi rêvait beaucoup, non pas de la mer, mais de filles. Son frère cadet, Hubert, un blond aux yeux bleus avait la concession facile, le rire plutôt que la grogne, le geste onctueux d’un évêque. Leur père travaillait à la Poste. Gaston, je l’avais connu sur les bancs du collège et tout de suite reconnu. Aussi brun qu’Hubert était blond, aussi sec que Pierrot était rond, il venait du bled, de Saint-Arnaud et portait en lui l’âpreté des hautes plaines où il était né. Son père autrefois photographe ambulant ne travaillait pas. Yvon enfin, maigre et frisé comme un mouton, l’attitude austère, intransigeant sur les principes. Gaston était orphelin de mère, Yvon et moi orphelins de père. La mort alors fauchait large, il suffisait d’une mauvaise grippe, d’une épidémie de fièvres et l’on passait de l’autre côté du miroir. Par une de ces après-midi où la ville assoupie avait baissé ses volets pour essayer de contenir le feu qui coulait du ciel, nous, nous cheminions le long du Chemin Des Touristes, le Rimès du nom de son constructeur, une mince saignée au fond du gouffre où serpentait un Rhummel moribond. Une ancienne piscine romaine y survivait au milieu des éboulis, fascinante. C’était la chasse gardée de petits Arabes, gardiens farouches de l’eau rare. On nous avait acceptés avec une réserve soupçonneuse. Rafraîchis, nous allions sur le mince sentier qui 18

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