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Conversation avec Nisargadatta

De
253 pages
La relation de ce voyage en Inde dans le territoire de Goa, Les Etats du Gujarat et du Maharashtra comporte de nombreuses références à l'univers mythologique de ce pays, mais également à celui du japon.
Le titre de l'ouvrage, Conversation avec Nisargadatta, se rapporte à un long entretien de l'auteur avec ce vénéré maître dans sa modeste demeure de Bombay-Mumbai.
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CONVERSATION AVEC NISARGADATTA

Du même auteur

Yoga et Médecine - Manuel pratique, L’Harmattan, 2004. Histoires de Gopal, Editions Adyar 1995. Matière médicale, Maisonneuve éditeur, 1992.

La mention (Réf. N.b.) dans le texte fait référence aux « Notes biographiques » en fin d’ouvrage. Je remercie Jean-Gabriel et Anita Pieters pour leurs intéressantes remarques désignées par les initiales (J-G.P.). Ma reconnaissance s’adresse également à Monique de Fontanes, ethnologue, pour ses amicales critiques. Yolande Déduit a assuré avec patience et efficacité la relecture du texte et sa mise en page.

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13873-5 EAN : 9782296138735

Louis MOLINE-DÉDUIT

CONVERSATION AVEC NISARGADATTA Récit

En couverture

Morha de Devi

Himachal Pradesh (Kullu)
XIIIe siècle.

Les mohra ou devatā sont des bustes en laiton de divinités qui, lors des festivités religieuses dans les régions himālayennes, sont fixées sur des ratha, sorte de palanquins.

Don de Louis et Yolande Moline-Déduit au Musée Guimet, Paris, 2007.

Après la mort de ma fille, je pris le temps de sécher mes larmes,
puis décidai de partir aux Indes . I - Bo mbay - Mu mbai À l’époque où se situe ce récit, il subsistait un vestige de la malleposte des Indes, the Mail, la vénérable institution qui avait assuré pendant des décennies l'acheminement du courrier anglais par voie ferrée de Calais à Marseille puis par bateau jusqu'à Bombay. Tous les navires qui desservaient ce parcours maritime étaient honorés, quel que soit leur tonnage, du nom légendaire d'Oriental steamer. Modernisée, la nouvelle malle était devenue aérienne. Elle arrivait en France, venant de Londres, sous l'apparence d'un avion bimoteur à hélice, un Douglas DC6 , qui, en surcroît des sacs de courrier, acceptait un petit nombre de passagers. Six ou sept escales, en saut de puce, conduisaient ce robuste appareil des bords de la Tamise à son terminus, la ville de Calcutta. L’entreprise était rentable. Le courrier confié à la poste aérienne était grevé d’une surtaxe importante. En 1947, le père Le Saux, bénédictin ayant consacré sa vie à la découverte de la mystique indienne, se jugeait trop « pauvre » pour l’assumer. (Réf. N.b.) Ce surcoût, établi en 1919, a perduré jusqu’en 1990. La malle-poste britannique prenait en France quelques voyageurs sur expresse réservation et dans la mesure des places disponibles. Mon passage entre Paris et Bombay avait été retenu et confirmé. Au jour dit, par un matin incertain et brumeux, je me présentai à l'aéroport du Bourget en compagnie de trois autres candidats au départ. Après le contrôle des visas, nous fûmes invités à monter l’un après l’autre sur le plateau d’une bascule pour y être pesés avec armes et bagages. Le total des poids fut additionné. Cette formalité était obligatoire étant donné que le DC6, sensible au décollage, était ennemi de toute surcharge. Un retard étant annoncé, le thé nous fut servi par le factotum de service. La compagnie avait prévu pour tromper notre attente l’excellent Queen Mary’s tea pour traiter ses passagers, a priori nantis et honorables. La malle des Indes, dans sa nouvelle version, n'avait rien d'un charter. Le prix élevé du ticket justifiait quelques égards. Une heure plus tard, voyageurs et guide traversaient à pied
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le tarmac pour rejoindre l'échelle de coupée descendue de la carlingue. Qui dira les joies que procurait dans les instants précédant le départ, l’épreuve magique du point fixe ? On oubliait les cahots maladroits du scarabée mécanique sur les rugosités du parcours. Prêt au décollage, il s’était enfin rangé en extrémité de piste. Poussés à plein régime, les deux moteurs devaient donner la preuve de leur puissance. Ils faisaient frémir le fuselage pendant que les freins bridaient le train d'atterrissage. La tension montait jusqu'à la brusque délivrance attendue, soudaine, libératrice qui plaquait votre corps dans un envol in altis. Le DC6 volait bas. Un siège avec hublot vous réservait le plaisir de scruter l’atlas des champs, des villes, des plaines et des montagnes. Ce survol à moyenne altitude réservait au passage des Alpes l’émotion de trous d’air, d’incommodes roulis et de décélérations inattendues. Le confort de l’appareil était modeste. Il marquait cependant une amélioration par rapport aux premiers temps de l’Aéropostale où les voyageurs s’installaient dans la carlingue au milieu des sacs de courrier. Pendant ces longs vols multi-escales, il s’établissait une agréable convivialité entre l’équipage et les hôtes. Sur la ligne Paris-Saïgon de l'ancienne TAI, le personnel navigant suivait les passagers d'un bout à l'autre du trajet pendant trois jours, les accompagnant aux escales et s'occupant de leur hébergement en arrêt de nuit. Notre malle-poste fit halte à Rome, à Athènes, puis à Chypre avant d'arriver au Liban. Nous devions repartir le lendemain dans la soirée. À Beyrouth, l'hôtel réservé par la compagnie compensait la simplicité du logement par une inoubliable vue sur le front de mer. Les temps morts du parcours m'avaient permis de nouer conversation avec un jeune passager embarqué au départ de Londres. Avec générosité, ses parents avaient accepté qu’il parte pour les Indes vers lesquelles il accomplissait son premier voyage. Son nom était Amir, le prince. Le lendemain de notre arrivée, je lui suggérai d'occuper cette journée d'attente par une excursion aux ruines de Baalbek. J’avais fort envie de revoir au passage les vestiges de l'ancienne cité. Un taxi nous conduisit de Beyrouth jusqu’aux ruines du temple dont le promoteur fut l'empereur
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Antonin. Je ressens une certaine sympathie à l’égard de ce personnage de l’Antiquité, étant comme lui d’origine nîmoise. Son long règne de 138 à 161 marque l'apogée de la Paix romaine. Pius, son surnom, le définit comme un homme vertueux qui réforma la dureté des mœurs, interdit la torture judiciaire et traita les chrétiens avec bonté. Notre Voltaire hésitait à croire que la grande modestie dont il fit preuve ne fut que de l’orgueil dissimulé. L’orgueil, dit le sage, est égal dans tous les hommes et s’il y a de la différence, c’est que le modeste le cache mieux. J’ai recopié le paragraphe consacré à Antonin dans son Dictionnaire philosophique. « Quelques théologiens disent que le divin empereur n'était pas vertueux ; que c'était un stoïcien qui, non content de commander aux hommes, voulait encore être estimé d'eux ; qu'il fut toute sa vie, laborieux, bienfaisant par vanité et qu'il ne fit que tromper les hommes par ses vertus ; je m'écrie alors : Mon Dieu, donnez-nous souvent de pareils fripons... » Cette réflexion du patriarche de Ferney clôture l'article intitulé : Vertu. En fait, sainteté ou modestie disparaissent à jamais à l’instant où saints et modestes se reconnaissent pour saints et modestes. Certains puristes affirment que, pendant le jeûne rituel, le simple fait d'imaginer mentalement la moindre nourriture brise le jeûne. Amir, auquel je racontais l’histoire d’Antonin, avait été élevé dans une famille musulmane. Il m'apprit que le croyant ne s’interroge jamais sur la modestie. Au moment de la prière, il doit se courber en soumission au Très Haut. Toutefois, pendant que son front s'humilie, son gros orteil doit rester accroché au sol comme celui du serviteur prêt à se dresser au premier l'appel. 1 Si la prière est quotidienne, il arrive que la peau du front par attritions répétées sur le sol finisse par être marquée par une petite callosité. Le président de la République d’Egypte, Anouar el Sadate, homme courageux, tristement assassiné, portait sur son front cette marque de piété.
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(J-G.P.) « Sur des fresques babyloniennes, on voit le guerrier agenouillé devant le roi avant de monter à la bataille. Il a un genou en terre, la plante du pied est retournée vers le ciel à l’exception du pouce. Le pouce repose alors seul sur la terre comme pour recevoir d’elle, à ce niveau très précis du contact, l’élan vital dont le guerrier a besoin ». Annick de Souzenelle, Le symbolisme du corps humain, Albin Michel,1997.

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Le chauffeur de taxi nous avait indiqué un restaurant attrayant, près du site de la ville antique à côté de l'agréable source Ras-el-Aïn. La terrasse était couverte d'une vaste treille. Cet ombrage reste associé au souvenir d’un somptueux taboulé qui nous fut servi ; semoule de blé, feuilles de menthe, persil, tomates, assaisonnés d'huile d'olive et de jus de citron. Je ne veux pas quitter Baalbek sans avoir narré un souvenir personnel qui me relie au grand empereur nîmois. Mes trésors de famille recèlent une précieuse relique funéraire de l’époque romaine. Elle fut mise à jour pendant les travaux de construction d’un mazet dans une vigne appartenant à mon arrière grand-père en bordure de l’antique via LUTEVA reliant Nîmes à la ville de Lodève. La coutume était, en effet, de disposer les tombeaux le long des grandes routes. Les maçons découvrirent un cercueil de plomb contenant un squelette. Dans la bouche du défunt, on trouva la dîme de Charon. La dîme, en principe le dixième des revenus, decima pars, n’était plus qu’un symbole. Traverser le fleuve des enfers dans la barque du terrible nautonier, ne coûtait pas cher : une pièce d’argent à l’effigie d’Antonin-le-Pieux et un as de bronze de Nîmes marqué COL.NEM en abrégé pour colonia nemausensis. L’as portait les armes de la ville : un crocodile enchaîné à un palmier. Souvenir des campagnes militaires d’Egypte, l’animal était devenu la mascotte des vétérans légionnaires qui fondèrent la citée. Il y a peu à dire de la monnaie d’argent qui date parfaitement la découverte archéologique. En revanche, je m’émerveille de l’as de Nîmes. Le crocodile et le palmier sont à leur place, mais ils ne sont pas seuls. De part et d’autre du palmier figurent aussi sur le même avers un soleil et deux nuages. Passe le soleil que tant de rois puissants ont voulu égaler, mais que dire du nuage, symbole de l’éphémère… Existe-t-il au monde une autre pièce de monnaie représentant un nuage ? 2
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(J-G.P.) On connaît trois émissions de cette monnaie : la première en 28-27 avant J.-C. la seconde en 8-3 avant J.-C. et la troisième en 10-15 après J.C. 10

Les tâcherons chargés de la construction du mazet jetèrent à la voirie les ossements et le cercueil du pauvre mort mais rendirent à mon arrière grand-père, comme honnêtement ils le devaient, les monnaies qu’ils avaient incidemment trouvées. La traversée des siècles ne changeait rien à cette règle. Entre le Liban et la côte du Bengale, notre appareil effectua une escale technique dans un des émirats pétroliers du golfe Persique. La nuit indienne était profonde lorsque nous arrivâmes à Bombay. Dans le hall de l’aéroport, je dis adieu à mon compagnon. Amir désirait poursuivre son voyage pour rencontrer aux Indes un maître spirituel. Bien que cela puisse sembler ingénu, ce jeune homme croyait à la vérité de l’adage : « Lorsque le disciple est prêt, le maître apparaît ». Il ne doutait pas qu’un destin favorable dans l’insondable magie du monde indien puisse le mettre en présence de ce maître qui lui était encore inconnu. Mon scepticisme n’était pas fondé. Plusieurs années après notre rencontre, lui ayant confié mon adresse, je reçus, expédié de Londres, non pas une lettre, mais un véritable mémorandum détaillant le cheminement qui l’avait conduit, après quelques vicissitudes, jusqu’à la ville de Dehradun dans les piémonts de l’Himalaya. C’est là qu’Amir avait eu l’occasion d’être reçu à l’āshram de Mā Ananda Mohī, « mère pénétrée de béatitude », guru célèbre dont la notoriété était immense. L’admission n’avait pas été immédiate. Pour éprouver sa constance, la sainte femme l’avait d’abord repoussé. Elle lui avait dit : « Tu es jeune. Es-tu certain de me vouloir pour maître ? » À cette mise en garde, elle avait ajouté une image flatteuse inspirée du poète Kabīr : « Les abeilles volent vers la fleur la plus éclose. Est-ce bien moi ? » Mā savait jouer de son charme. Amir avait franchi la période probatoire. Il avait pu questionner Mā et recevoir des réponses sans endoctrinement puisque sa pensée excluait tout dogmatisme. Amir reconnaissait que son enseignement « ne venait pas de l'intellect, mais d'un état supérieur de conscience qui lui permettait de trouver la parole juste dont a besoin tout être en quête de vérité ».
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Le compte-rendu d’Amir me conduisit à m’intéresser à l’abondante littérature qui concerne Mā. Tous les indiens qui se sont approchés d’elle ont hésité à définir sa personnalité. Cette femme avait une attitude étrange passant d’un babil enfantin à des crises de fou-rire ou du bavardage au mutisme complet. Dans sa jeunesse, elle avait effrayé ses proches en demeurant trois ans sans mot dire. Il lui arrivait de sombrer dans des extases qui duraient quelques heures ou même un jour entier. Lorsqu’on lui posait, sans faux-semblant, la question : « Mère, dites-nous qui vous êtes ? », Mā répondait en substance : « Je suis ce que j’étais et ce que je serai. Mon corps n’est pas venu au monde en supportant le poids d’un karma passé. Je suis ce que vous voulez. Mon corps est l’incarnation matérielle de vos pensées. Vous l’avez voulu et maintenant vous l’avez. Jouez donc quelque temps avec cette poupée…. » 3 Mā se définissait comme un être neuf, vierge de toutes les conséquences des actes accomplis dans sa vie ou dans une vie antérieure donc dépourvue de ce karma ancien qui guide et oriente les motivations des actes et des pensées. Elle se plaçait au sein de la conception métaphysique proprement indienne qui consiste à nier que les choses existent en dehors de l’acte qui les perçoit, que les objets sont inséparables du sujet conscient et que l’observateur et l’observé sont une même réalité indivisible. Dans un livre hagiographique intitulé La Mère telle qu’elle m’a été révélée un de ses disciples fait état d’une bien curieuse anecdote. « Je vis la Mère frapper le sol avec une baguette de bambou ; par hasard, un des coups atteignit une mouche qui fut tuée. Avec grand soin, la Mère la garda dans sa main fermée. Quatre ou cinq heures passèrent en conversation. La Mère ouvrit alors ses doigts et me dit « Peux-tu faire quelque chose pour cette mouche ? Je répondis : « J’ai entendu parler d’un paradis dans le corps de l’homme ». Ce disant, j’avalais la mouche ». Mā fut un personnage mystique hors de toute norme. L'opinion d'Amir confirmait celle de l'indianiste Jean Herbert, qui consacra un ouvrage aux déclarations les plus marquantes de cette femme.
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Jean Herbert, Mā Ananda Mohī, Albin Michel, 1980. 12

À la suite de son compte rendu, Amir me donnait de ses nouvelles. Il considérait qu’il avait vécu aux Indes une expérience importante mais qu’il avait fini par ressentir « l’usure du vide ». Sagesse, ou crise existentielle, il était rentré dans le rang et faisait de banales études d’ingénieur informaticien en Angleterre.


Devant l’aéroport de Bombay, le comptoir des douanes franchi, je ne choisis pas longtemps mon mode de transport ; je montai au plus vite dans le premier taxi qui se présentait, un taxi noir à toit jaune semblable à tous ceux qui roulaient dans la ville. J'étais fatigué et ensommeillé. Pendant le parcours, je n’observai rien à l’extérieur sachant que, rien d’intéressant ne pouvait exister dans le no man’s land qui précède la grande ville sauf d’ignobles slums. J’ai lu dans L’odore dell’India l’incroyable description que donne Pier Paolo Pasolini de cette zone incertaine. L’écrivain reçut dans ce court trajet sa première et désastreuse impression des Indes. « Monticules boueux, rosâtres, cadavéreux, entre de petits marais vert-de-gris, chaos infini de masures, de déchets, de pitoyables quartiers neufs : on croyait voir les entrailles d’une bête équarrie, éparpillées le long de la mer ». Ces quelques lignes sont extraites de ce livre désespéré qui exprime, mieux que tout autre, la compassion et l’inutilité de tout calcul humain. 4 N'ayant pas précisé ma destination au chauffeur du taxi, celui-ci me conduisit, comme si cela allait de soi, au Taj Mahal Palace qui conserve avec beaucoup de soin le décor modern style en usage lors de sa construction. La légende veut que ce célèbre hôtel construit en 1904 ait été victime d’une erreur de positionnement lors de l’envoi des plans par l’architecte londonien. La façade postérieure donne sur la mer alors que la monumentale façade victorienne regarde la piscine. J’indiquai à mon conducteur que ma destination n'était pas le Taj mais, non loin, le West-End dont j’avais déjà utilisé la facilité

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Pier Paolo Pasolini, L’odore dell’India, Ed. Longanesi, 1962. 13

d’hébergement au cours de mes précédents séjours aux Indes. Arrivé en voyageur solitaire, sans présence féminine à mes côtés, je retrouvais avec un certain contentement cet hôtel calme qui présentait l'avantage de ménager mes dépenses. Comme je l'avais retenue, ma chambre, back-side, était loin des bruits de la rue. Le lendemain, un dimanche, je me réveillai tard. Les Anglais ont légué à ce pays une bonne part de leurs coutumes. Parmi elles, le bienfaisant et régulier repos dominical de tradition sabbatique qui s’est substitué à l’anarchie des nombreuses fêtes religieuses hindouistes. Les indiens savent aussi apprécier d’autres particularités spécifiques du folklore britannique. Ils en deviennent parfois les jaloux conservateurs. Assistant au concours des military-bands à Delhi, quelqu'un me dit à l'oreille, couvrant l’aigreur des cornemuses sonnées par des Radjastani portant le kilt. « Maintenant, Monsieur, les vrais anglais, c'est nous ». Le calme relatif de ce dimanche anglo-indien explique le spectacle insolite que je remarquai dès mon arrivée en examinant ce que je pouvais voir par la fenêtre de ma chambre au troisième étage. En face du bloc de l'hôtel, séparé par une venelle, s'élevait le building de la Direction centrale des chemins de fer. Avant l’ère de l’informatique, le fonctionnement d'une grande administration nécessitait de vastes salles où de nombreux postes de travail se juxtaposaient. Chacun d’eux était occupé par un titulaire, homme ou femme, qui traitait sans fin des piles de dossiers et de bordereaux. Les machines à écrire, utilisant le graphisme indien appelé devanāgarī étaient rares et fort coûteuses. Malgré cette pesanteur, les organigrammes de papier produits par cette vaste bureaucratie étaient efficaces. Le grand réseau ferroviaire hérité du colonisateur était respecté et entretenu. On se souvenait encore que le transport des vivres par voie ferrée avait fait disparaître le fléau des terribles famines qui ravageaient parfois certains états du territoire indien. L’orientation de ma chambre me permettait de voir en face les larges baies d’une des salles d'écriture de cette administration. En ce jour de repos, vide de toute présence humaine, des volées de
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corbeaux pénétraient sans contrainte dans ce vaste scriptorium. Les corbacques, 5 comme les appelle si joliment Cavanna, prenaient leurs aises. Ils sautaient d'un bureau à l'autre, fouillaient les tables, saisissaient dans leur bec des papiers à leur convenance puis repartaient en les emportant, selon toute vraisemblance vers les hauteurs boisées de Malabar-Hill qui ferment la baie de Bombay. Apparemment aucun gardien ne s’était aperçu du calamiteux saccage des bureaux que j’observais de ma fenêtre. Me sentant témoin responsable, je descendis raconter l'affaire au portier de l'hôtel, la seule personne capable d’alerter le voisinage. Par chance, mon stock de vocabulaire hindi comportait le nom du corbeau, kau'ā, prononcé avec un O long et un A terminal plus long encore. Le mot kau'ā croasse bien… Il surpasse le corax grec et le faible corvus des augures romains. Le crow anglais n’est pas mal copié. Je lui préfère le germanique rabe que j’entendais souvent au temps des vieux tramways de la ville de Strasbourg. Le wattman, bon alsacien, annonçait la station Place du corbeau en faisant sortir de sa gorge un profond « Rabe platz… ! », que j’imite encore assez bien. Le corbeau des Indes, plus petit que notre Corvus corax, vit en phalanstère et établit des communautés urbaines. La décision de prendre du papier pour confectionner les nids avait sans doute été arrêtée lors d'un colloque que ces oiseaux tiennent entre eux. L'assemblée avait sans doute estimé que le papier était plus facile à se procurer que les herbes et les brindilles. Le corbeau est le plus évolué de tous les volatiles par la richesse de son langage codé et la disposition qui régit ses cohortes. 6 Son cerveau renferme des structures dévolues aux facultés de discerner, de calculer, d’évaluer, d’anticiper, semblables au néo-cortex des primates. Dans la hiérarchie animale, un régime omnivore joint à une organisation sociale structurée entraîne nécessairement le développement de qualités cognitives. À l’aide de tests convaincants, les ornithologues ont établi que les corbeaux
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« La forme argotique corbac ou corbacque s'emploie tant au propre qu'au figuré ». Cavanna, Les Ritals, La Pochothèque, 1978. 6 Le neurobiologiste Erich Jarvis est l’instigateur du forum de la nomenclature du cerveau aviaire. Site du laboratoire http://www jarvislab.net. 15

comptent jusqu'à quatre sans, toutefois, découvrir la méthode mathématique qu’utilisent ces oiseaux. Je me demande si, tout comme nous, ils ne comptent pas sur leurs doigts qui sont au nombre de quatre, trois en avant et un en arrière. On pourrait le croire en lisant un fragment d’un beau poème écrit par Nicolas Bouvier faisant référence à l’usage des nombres par nos frères ailés. 7 Depuis François-Xavier le Saint Tous les corbeaux de Hokkaïdo parlent latin. Un… Deux… Trois… Ils comptent les clous de la Croix Nous sommes à peine supérieurs aux oiseaux en ce qui concerne notre empan de mémoire, dite mémoire glissante, prévue pour retenir un bref fragment du présent. C’est l’image que nous pouvons voir avec les yeux de l’esprit qui s’arrête au chiffre sept, sauf si nous trichons en regardant nos mains. 8 Descartes écrivait : « Si je veux penser à un kilogone, je conçois bien à la vérité que c'est une figure composée de mille côtés mais je ne puis pas imaginer les mille côtés d'un kilogone comme je le fais des trois côtés d'un triangle ». Bien méchants sommes-nous d’avoir fait du corbeau le porteur de funèbres présages. Cet oiseau est détesté parce qu’aux temps anciens il a fréquenté les gibets et formé de grands rassemblements dans leur voisinage. « Les pies et les corbeaux nous ont les yeux cavés » déplorent les pendus. Archétype confus, le souvenir, en est resté. Le cadastre de la commune de mon village mentionne précisément deux lieux-dits contigus, celui des Corbeaux, croupatas en occitan, situé à côté de celui mal nommé des Justices,
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Nicolas Bouvier, après des études de lettres, part dès ses vingt-quatre ans pour son premier voyage au long cours, qui durera quatre années. Il découvre le Japon, l'Afghanistan, le Pakistan, l'Inde et Ceylan. Fondateur du travel writing moderne, il adopte face au voyage une recherche de baroque et d'hédonisme. Sa disparition prématurée en 1998 a été profondément regrettée. Nicolas Bouvier, Chronique japonaise, Payot, 2001. 8 Un article de Miller, The magical number, passe en revue une série de résultats qui laissent à penser que la capacité de la mémoire à court terme serait limitée à 7 éléments. The Psychological Review, vol. 63,1956. 16

lieu d’exécution. Sur les panneaux de signalisation, la nouvelle municipalité ignorante de l’ancien parler du pays a décomposé le mot croupatas en « trois patas », ce qui n’a plus aucune signification. Quant aux pudiques Justices, au pluriel, il faut comprendre bois de justice, lieu de pendaison ordinaire de la paroisse. Celle-ci n'était ni assez riche, ni autorisée à s'offrir un gibet de pierre à trois piliers comme celui qui se dresse encore, oublié par le temps et les hommes, sur une colline dominant la ville de Nîmes. Une miniature du musée de Madras représente le martyrologe des moines jaïns, gymnosophistes, apôtres de la non-violence, ennemis du meurtre de l'animal le plus infime. Ces ascètes nus et contemplatifs avaient déplu à un petit monarque qui les avait fait empaler. L'artiste qui avait assisté à l'atroce spectacle n'avait pas manqué de représenter des vols de corbeaux piquant du bec les cadavres des suppliciés fichés sur les pieux. Ces oiseaux étaient à vrai dire des témoins innocents et irresponsables de la cruauté des hommes. J’ai entendu dire à l'écuyer Bartabas, maître de l’irremplaçable et défunt cheval Zingaro que l'animal était toujours vrai et n'avait pas à rendre de compte. L’horrible torture de l’empalement était communément employée dans l’Antiquité. Elle avait même persisté jusqu’au XIXe siècle dans les états chrétiens du Pape où la justice en 1806 n’hésita pas à traiter de la sorte le légendaire brigand Fra Diavolo après sa capture. 9 (Réf. N.b.) Une histoire édifiante du folklore indien fait état de ce supplice infligé à un vénérable ascète nommé Māndavya qui avait fait vœu de silence. Sachant le respect que tous avaient pour lui, des voleurs vinrent mettre à l’abri leur butin dans son ermitage. Le saint homme, fidèle à son engagement, ne put rien dire aux soldats du roi, envoyés en perquisition, lorsqu’il découvrirent sans peine la cachette des malandrins. Il fut donc injustement accusé de vol et de recel. Conduit devant le roi, celui-ci le fit empaler. Comme Māndavya ne mourait pas, constatant ce prodige, le roi ordonna de dégager le malheureux et lui présenta ses excuses. Le sage fit alors
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Fra Diavolo - Opéra en 3 actes, libretto d’Eugène Scribe et musique de FrançoisEsprit Auber (1782-1871), compositeur connu de tous à cause de la station de métro qui porte son nom. 17

appel à Dharma, l’entité du Devoir personnifié, pour connaître la raison de son supplice. Dharma lui révéla qu’étant enfant, il avait lui-même empalé un papillon sur une longue épine. Retour aux corbeaux vandales. Sans plus attendre, j’allais raconter au portier et à ses assistants ce qui était en train d’advenir dans la grande salle des bureaux de l’administration voisine. C’est avec une tranquille politesse que je fus écouté. À l’évidence, mon empressement à faire rétablir l’ordre fut ressenti par mes interlocuteurs comme une nervosité imputable à ma mentalité occidentale. L'histoire devait leur paraître assez banale. Transposant ma morale, j’avais accusé les corbeaux sans me rendre compte que leur image, dans la conscience indienne, est différente de la nôtre. Aux Indes, l'oiseau est l’objet d’un authentique respect et bénéficie d’une tacite indulgence vis-à-vis des dégâts qu’il peut causer. Dans le Rāmāyana hindi de Tulsīdās, le récit poétique le plus populaire de toutes les Indes, le corbeau n'est ni traître, ni méchant, ni charognard, ni même le stupide voleur de fromage décrit par La Fontaine. Tout au contraire, le saint corbeau Bhushundi, dévot de Rāma, raconte l'épopée au roi des aigles dans un long passage appelé L’évangile du corbeau. L’oiseau se fait l’interprète du dieu exaltant l’esprit de dévotion. « Rāma dit : Sur tout ce qui est né de moi, j'étends ma miséricorde. Mais, s'il se trouve parmi toutes mes créatures une qui a renoncé à l'orgueil et à la fortune pour m'adorer, s'il m'adore sincèrement de tout son cœur, c'est lui mon préféré. Je le dis, en vérité, un tel serviteur m'est infiniment cher. Souviens-toi de cela et renonce à tout autre désir pour m'adorer ». (Réf. N.b.) Mon intervention malavisée n'aboutit à aucun résultat. Le gardien de l'immeuble des Chemins de fer ne fut pas prévenu et personne ne vint fermer les grandes baies de la salle de comptabilité, laissant continuer sans entraves le carrousel saccageur des kau’ā. Revenu dans ma chambre, j'abandonnai mon inutile observation pour préparer mon eau de boisson.
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Même dans les grandes villes, aucune eau capsulée consommable n’était disponible. L'eau de distribution urbaine était un liquide risqué, parfois capable de déclencher, non la banale turista, mais une authentique dysenterie accompagnée de coliques et d'évacuations sanglantes. Dans un hôtel de la classe du West-End, il était possible d'utiliser l'eau chaude distribuée pour la toilette. Il fallait, du moins, que sa température atteigne 80° au sortir du robinet. Pour obsessionnel qu’un tel comportement puisse paraître, j'assumai en permanence la présence dans ma trousse d'un thermomètre destiné à vérifier la température de l'eau. En ce jour de dimanche, le thermomètre était bien superflu. Le hotwater-tape n'émettait qu'un filet d'eau tiède ferrugineuse seulement consommable après ébullition. Je remplis ma bouteille métallique et j'allumai une tablette d'alcool solidifié le métaldéhyde abrégé en Méta, combustible solide se consumant sans laisser de résidu. Ma génération a bien connu le Méta. Elle garde le souvenir de son odeur prégnante associée aux joyeux campings « front-popu » d’entre les deux guerres. Il fallait une demi-heure pour porter un litre d'eau à une température voisine de l’ébullition avec la modeste source de chaleur du Méta. Ce qui représente une quantité de liquide tout à fait insuffisante pour se désaltérer lorsque la température dépasse le seuil des 37° centigrades. Par bonheur, en ville ou en campagne, une providentielle source d'eau consommable est fournie par les tchaikana, ces populaires et paisibles buvettes à thé. En tout pays, le thé se prépare à l'aide d'eau frémissante à la limite du point d'ébullition. Il suffit d'en remplir sa gourde et de boire ensuite un verre de réconfortant thé indien en le payant correctement. Cette boisson bon marché et populaire représente un indéniable complément alimentaire. Le thé est servi sucré et enrichi du lait des vaches indiennes qui donnent un produit crémeux et concentré, ne ressemblant en rien au liquidus coulant des trayons de nos bonnes Normandes. Sacro-saintes, taboues, aimées, parées, cornes peintes souvent en rouge, nommées comme des filles ou mieux comme des mères, les vaches sont partout présentes pour donner leur lait. Ces animaux bienfaisants ont parfois une fonction cérémonielle. L’observation de faits et gestes de la mouvance indienne sur la plage de
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Rāmechwarām, m’apprit qu'il est possible d'utiliser d'une façon tout à fait inattendue les aptitudes de l'animal sacré. Rāmechwarām, demeure du Seigneur Rāma, est bâtie sur une presqu'île qui s'avance loin dans la mer sur la côte de Malabar. Cette avancée est le point de départ d’un petit archipel qui unit l'Inde à Ceylan entre le golfe de Mannar et le détroit de Palk. Pline l'Ancien dans son Histoire naturelle fait état de ces parages semés d'îlots, de sablonnières et de hauts-fonds où la navigation est incertaine. Ces îles à fleur d'eau étaient autrefois reliées entre elles par une étroite chaussée, l'Adam bridge ou pont d'Adam sur lequel les anglais avaient lancé une voie ferrée. Cette liaison a été abolie par la faute des hommes et celle des éléments. Les rails tordus par les tempêtes vont se perdre inutilement et comme à regret dans la mer. Au temps de l'Indian British Raj, le voyageur pouvait prendre un billet à la gare de Madras puis, sans descendre du train, arriver à Colombo après cette prodigieuse traversée. 10 La vaste île de Ceylan, le Shri-Lanka, a exercé une fascination historique sur les légendes indiennes. Une tradition y place le lieu où le couple originel, Adam et Eve, se serait réfugié après son expulsion du jardin d'Eden. Cette croyance explique le nom d'Adam bridge. L'événement ne fait aucun doute pour les pieux musulmans qui vous conduisent volontiers au tombeau de Caïn et d’Abel, près de la gare de Rāmechwarām-Saithu. Je me souviens que je n’avais pas hésité à me laisser guider vers la sépulture des deux frères, le bon et le mauvais, réconciliés post mortem. Après inspection des sépulcres qu'abrite un mausolée coiffé d'une simple coupole blanche, je compris que les fils d’Adam font confiance en la
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Ces rails désespérés rappellent une autre voie ferrée fossile qui se perd dans le désert d’Arabie. En prenant la piste qui double son parcours pendant quelques kilomètres, on peut suivre ces deux bandeaux de fer rouillés et leurs traverses disjointes jusqu’au point où la voie, recouverte par le sable, disparaît pour s’enfouir à jamais sous une mer de dunes. Ce vestige est un reste de l’audacieux chemin de fer de Damas à Médine, construit par les Turcs pour faciliter le pèlerinage à La Mecque. L’Empire ottoman ayant disparu, la ligne ne fut jamais rétablie après l’attaque du colonel Lawrence qui, après avoir pris le port d’Akaba, lança ses gurkas sur la dernière station qu’ils enlevèrent, sans coup férir, au mois de mars 1917. (Réf. N.b.) Une tentative de réouverture de la ligne fut faite au milieu des années 1960, mais elle fut abandonnée à cause de la guerre des six jours 20

clémence divine. Ils supposent que Dieu, le Miséricordieux, amnistiant Caïn a effacé toute rancœur du premier fratricide. Côte à côte, les cénotaphes sont pareils, interchangeables, chemisés de la même étoffe verte comme l'étendard du Prophète. Fort content de cette visite insolite, je pensais que bien peu de gens avaient eu le privilège de voir le tombeau de Caïn et de s’interroger sur la persistance ou l’absence en son sein de l'inexorable œil hugolien omniprésent et implacable, matérialisant la conscience du meurtrier. Voulant y échapper, Caïn devenu roi, ordonna d'aménager pour lui un tombeau. Qu'on creuse ici pour moi une fosse profonde. Ses esclaves obéirent et l'aidèrent à descendre dans le caveau qu'ils refermèrent sur lui. Et même là … L’œil était dans la tombe et regardait Caïn. Remords ou repentir ? Le remords est un châtiment, une morsure qui torture le cœur. Le repentir, tristesse de l'âme, est presque une vertu. La visite aux deux fils d'Adam me permet d’évoquer une curieuse théorie entendue dans un couloir du Collège de France. Elle émanait d'un scientiste américain qui professait le créationnisme, doctrine dont l’enseignement est accepté dans son pays. Sa position avait pour finalité d’éliminer l’insoutenable reproche d'inceste inhérent à la descendance issue du premier couple. La théorie forgée par ce monsieur disculpait les frères et les sœurs soupçonnés d'avoir entretenu des rapports sexuels pour engendrer la troisième génération d'êtres humains, petit-enfants du grand-père Adam. D’après le scientiste, la clef se trouvait dans la Genèse au chapitre I, verset 25 : « Les fils de Dieu virent que les filles des hommes étaient belles et les prirent pour femmes ». 11 Les fils de Dieu, authentiques « sapiens », étaient les fils du premier couple et les filles des hommes ne pouvaient être que des femmes de Neandertal, autre espèce humaine cohabitant sur la terre. L'humanité serait née de cette hybridation. La preuve pourrait en
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« Les géants étaient sur la terre en ces jours-là après que les fils de Dieu furent venus vers les filles des hommes et qu'elles leur eurent donné des enfants ». Genèse, VI, 4.

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être faite puisque nous possédons quelques authentiques brins d’ADN de ces néandertaliens sauvages, supposés interféconds avec le sapiens. Le créationnisme veut s’appuyer sur des preuves scientifiques. Ses opposants ne doivent donc pas le ménager sur le terrain où il désire faire triompher sa cause. Le paléontologue Stephen Jay Gould dispense une formule destinée à fermer la bouche des hétérodoxes : « La science étudie comment fonctionne le ciel, la religion comment faire pour le gagner ». 12 (Réf. N.b.) Je préfère écouter les éclaircissements du docteur Noël, le regretté généticien, plutôt que d’adhérer à la thèse douteuse du savant américain. Pour voir apparaître une espèce jusque-là inconnue, dit Bernard Noël, il faudrait imaginer que naissent simultanément deux individus, l'un mâle, l'autre femelle, tous deux porteurs de la même nouvelle mutation. Il faudrait, en outre, que ces deux individus, capables d'engendrer une descendance, naissent dans un lieu très proche où ils pourraient se rencontrer et s’accoupler. Puisque des espèces nouvelles continuent d’apparaître, poursuit Bernard Noël, le secret de la nature semble résider dans l'apparition de vrais jumeaux de sexe différent mais porteurs de la même mutation créatrice de caractères nouveaux. S’il naît un couple de vrais jumeaux, l’un est mâle porteur de XY l’autre est femelle porteuse de XX, de ce couple fécond hors normes peut émerger une espèce nouvelle. Fort heureusement, l'hindouisme, dans la construction de ses mythes, a fabriqué un couple originel humain sans lui concéder une descendance aussi tragique et meurtrière que celle du Livre. Le premier couple de l’humanité indienne est effectivement composé de jumeaux, Yama et Yamī, un garçon et une fille. Si le docteur Noël avait appris la coïncidence entre le mythe védique et sa séduisante théorie, il en eut éprouvé une grande joie. Aux Indes, c'est la relation frère-sœur qui s'impose et perdure jusqu'à nos jours. La femme se définit par rapport à son frère et non par rapport à son mari. Les jumeaux indiens formant le couple originel modèle, il se trouve que Yamī, tout comme Eve procréatrice de l’humanité est présentée dans un rôle de séductrice.
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Stephen Jay Gould, Et Dieu dit : Que Darwin soit !, Seuil, 2000. 22

Son devenir est incertain. Quant à Adam-Yama, je n'ai retenu de sa biographie que son étrange destination finale. En effet, les dieux créateurs s'aperçurent d’une méprise le concernant ; ils avaient fait Yama immortel ce qui est incompatible avec la nature humaine. Pour réparer leur erreur, ils trouvèrent un emploi réservé pour se débarrasser de leur brouillon. Ils nommèrent Yama juge des enfers. Comme le pauvre Yama n'avait pour cette situation aucune compétence, ils le pourvurent d'un miroir magique qu’il suffit de présenter au défunt pour que celui-ci découvre par les yeux, porte de l’âme, son moi intime dans sa vérité. La sentence tombe ensuite d'elle-même sans risque de méprise. Dans la tradition japonaise, n’importe quel miroir peut avoir les mêmes propriétés que celui de Yama ; cet objet qui n’est pas un instrument de vanité ni de séduction féminine s’adresse non au défunt mais au vivant. La personne qui contemple son image avec intensité discerne la réalité de son être ; elle se découvre en vérité. En fait, lorsqu’un japonais ne possède pas de miroir, un objet précieux anciennement en argent poli, une vasque ou une simple coupe remplie d’eau peut en tenir lieu. Le bol d’eau, miroir d’interrogation, est un classique sujet d’estampe. Aux Indes, la relation primordiale frère-sœur ne se manifeste pas seulement par l'invention mythologique des archétypes Yama et Yamī. Elle se matérialise pendant les quatre nuits de la fête de Dīwāli, fête des lumières, par des guirlandes et des lampes que l'on accroche partout. C'est la période de la pleine lune à la fin de la mousson. Le dernier jour les filles remercient les frères pour leur protection. Les jeunes hommes sont parfumés, encensés et reçoivent les friandises préparées pour eux. Dīwāli possède sa contrepartie : la fête des sœurs qui se situe au début de la saison des pluies, toujours au moment de la pleine lune. Les filles rendent visite à leurs frères qui sont tenus de leur faire des cadeaux, souvent un sarī neuf. Ils nouent entre leurs poignets un fil rouge, couleur féminine, réalisant une sorte de mariage symbolique. Parfois une femme accordera cette faveur, un rien castratrice, à un étranger qu'elle veut honorer et traiter en frère.
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Je n’ai pas oublié qu’il m’advint d’être le bénéficiaire d’un tel privilège à Bhopal lors de mon premier voyage aux Indes. La petite cordelette rouge me fut offerte par une beauté qui m’aimait bien mais ne désirait pas s’engager dans un flirt avec moi. Son père était directeur d’un grand collège de la ville. Il m’avait proposé avec beaucoup d’insistance d’arrêter mon voyage à Bhopal, de m’y fixer et de devenir professeur d’anglais dans son établissement. Ce ne sont point mes connaissances grammaticales ou littéraires qui m’avaient fait distinguer par ce monsieur mais l’excellence, très relative, de mon accent. À cette époque, je parvenais à le calquer sur celui de la BBC, idéal inaccessible pour la majorité des indiens. Avec un certain regret, je déclinai avec courtoisie sa proposition. Les hasards de l’existence tissent notre destin. Ils nous placent périlleusement devant des choix que nous sommes libres de suivre ou de refuser. Beaucoup plus tard, en 1984, lorsque j’appris l’explosion de l’usine de pesticides appartenant à la Dow Chemical, je me souvins des hôtes qui m’avaient fait un si bel accueil. Quel a été leur sort ? Ontils tous péris sous la nuée létale de gaz methyl-isocyanate qui s’étendit sur la ville ? Le jour de l’explosion, huit mille habitants moururent asphyxiés. Dans la semaine suivante, trente mille autres résidents de la ville décédèrent de déficience respiratoire. Le nuage de gaz toxique couvrit dix-huit kilomètres carrés. Les victimes du désastre sont estimées à 150 000. 13 Les commanditaires américains de la multinationale Dow ont toujours refusé de répondre aux convocations de la justice. La florissante compagnie ne doit pas avoir beaucoup d’états d’âme concernant la vie humaine étant donné que son produit vedette était ou est peut-être encore le redoutable Napalm, gel incendiaire formé de sels d'aluminium et d'acide palmitique associés à de l’essence.


Retour à Rāmechwarām. Il ne faut pas croire que les pèlerins affluent dans cette ville pour contempler le tombeau des fils d'Adam. Ce lieu privilégié est

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Dominique Lapierre. Il état minuit cinq à Bhopal. Pocket. 2002. 24

consacré, « avec beaucoup plus de sérieux », à la légende de Rāma, étant donné que deux grands épisodes du Rāmāyana s'y déroulent. Le premier se situe au moment où les soldats de l'armée mythique des singes, alliés de Rāma, firent apparaître la fameuse chaussée qui relie la terre ferme à Ceylan-Lanka en jetant des pierres dans la mer. Les indiens ont toujours ressenti une fascination pour cette route fragile associant le continent avec l'immense et bienheureuse île toute proche, paradis perdu. Si vous demandez pourquoi les singes firent cette œuvre colossale pour Rāma, on vous répond qu'il s'agissait de reconquérir Sītā, l'épouse de celui-ci, retenue prisonnière après être tombée par ruse entre les mains de Rāvana roi de Lanka, le démon aux dix têtes. La chaussée fut terminée, le démon tué, Sītā libérée et la vendetta accomplie. Rāma revint à Rāmechwarām, son point de départ, pour y faire pénitence et se purifier du meurtre de Rāvana étant donné que celui-ci, tout démon qu’il était, n’en était pas moins brahmane. C’est là qu’a été bâti en ex-voto expiatoire le plus grand temple du monde. La galerie qui l'entoure mesure mille six cents mètres. 14 Georges Dumézil, comparatiste, philologue et académicien a souligné que les nombreuses coïncidences entre l’Iliade d’Homère et le Rāmāyana ne sont pas fortuites mais indiquent une source commune. Rāma et Sītā donnent une image du couple indien. Ils synthétisent toutes les relations qui peuvent s'établir entre les deux partenaires qu’elles soient heureuses, fidélité, dévouement ou bien détestables, jalousie, orgueil, possession exclusive et hantise de respectabilité. Le Rāmāyana qui aurait pu être un hymne à l’amour se termine d’une façon tragique. Pour prouver à son époux sa pureté, gardée intacte pendant sa captivité à Lanka, Sītā n’a d’autre recours que l’ordalie du feu dans lequel elle s’immole. On peut découvrir dans le Rāmāyana un exemple du respect obsessionnel dû à la femme mariée. Au cours d’un épisode, les bijoux de Sītā sont présentés au jeune frère de Rāma pour qu’il les identifie. Il n’en reconnaît aucun sauf les bracelets d’argent qu’elle
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Georges Dumézil, Aspect mythique de la fonction guerrière chez les indoeuropéens, Paris, PUF, 1969. 25