//img.uscri.be/pth/edd7173c1630aafc9fa05f32de047c17ad60d9fb
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,13 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Couleur rouge cerise

De
195 pages
Dans ce récit, Anny Moinil évoque les douze premières années de sa vie au cœur d'un petit village namurois.
Elle y dépeint l'univers très coloré où elle vécut, entourée par des parents quincaillers très ingénieux, une sœur cadette fort émotive, une "fausse" grand-mère et un oncle aux prises avec la folie. Les personnages, à la fois modestes et grandioses, s'animent sur la toile de fond des lieux qui ont marqué son enfance : un curé célébrant la procession à vélo ! Des enfants éclaboussés de rouge lors de la cueillette des cerises ! Les écoliers récompensés par " le blanc doigt"… autant de traces du vécu quotidien en milieu rural dans les années d'après - guerre.
Voir plus Voir moins

COULEUR

ROUGE CERISE

cgL'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475-5154-7

ANNY

MOINIL

COULEUR

ROUGE CERISE

Merci à mes parents Blanche et Joseph. Merci à mon oncle René. Merci à Toinette ainsi qu'à tous ceux de l'au-delà qui m'ont permis d'écrire ces lignes.

Merci à mon mari Charles pour sa patience. Merci à mes enfants Thérèse, Karim et Eline pour leurs encouragements et leur aide. Merci à ma sœur Claire et à sa fille Mélina pour leur soutien et leur sollicitude.

Merci à André Wathelet qui m'a accompagnée tout au long de ces pages. Son enthousiasme, sa vigilance et son souci de la précision me furent d'un très grand secours. Merci à Lucien Somme de m'avoir accueillie avec autant de disponibilité et d'écoute pour la bonne écriture du dialecte. Merci à tous mes amis dont les connaissances, les souvenirs ou le travail ont contribué à la réalisation de ce livre.

A mes parents

Préface
J'ai connu Anny Moinil au début de sa carrière d'enseignante. C'était hier... « dans une autre vie ». J'avais pu à l'époque apprécier ses qualités de pédagogue au sein d'une classe unique dans un petit village situé aux confins de la province de Namur. Mais rien dans nos rencontres ne m'avait permis de deviner, chez cette jeune institutrice, la présence de cette passion de l'écriture qui l'habitait - sans doute à son insu. Il aura fallu du temps pour que cette passion s'accomplisse. Il aura fallu sans doute qu'elle connaisse la souffrance et le recours à la psychanalyse pour que la source des mots se mette à sourdre. Cette expérience, douloureuse certes, mais combien créatrice donne aujourd'hui ce candide « Couleur rouge cerise », un récit autobiographique que - sans qualification pour ce genre d'exercice mais cédant à l'insistance amicale d'Anny j'ai l'honneur et le plaisir de préfacer ici. Faisant montre d'un réel talent de conteuse, Anny Moinil nous fait partager une chronique familiale haute en couleur qui débouche sur la vie à Chan/oiseau,un petit village du namurois, dans les années d'après-guerre. Intégrant dans le corps de la narration, des dialogues vivants, truffés de phrases reproduites dans le savoureux patois de la région, elle communique un rythme soutenu à chacun de ses textes. En auteur accompli, Anny possède le don de recréer l'effervescence du quotidien à travers ce qui paraît insignifiant et qui le compose. Usant d'une simplicité étonnante, elle nous tient en haleine. Impossible de quitter ces pages où les riens dont est tissée son enfance - la couleur du ciel, un jeu improvisé, une blessure, un mouvement d'humeur, l'odeur

10
d'une violette, une excursion - deviennent au [11 des paragraphes, un événement capital. Nous sommes fascinés de la suivre au sein de sa famille, de la retrouver aux prises avec Claire, sa petite sœur fantasque, de la sentir inquiète de la folie de l'oncle René, débordante de tendresse pour sa mère - la source d'amour et la « parleuse », remplie d'admiration pour son père - le « grand guérisseur », reconnaissante envers Toinette la grand-mère adoptive, craintive et distante devant Monsieur le Curé dont on sent combien les attitudes et les paroles ont laissé des traces dans sa vision du monde. Prolongeant les scènes du quotidien de son enfance, Anny prend parfois quelque hauteur en nous proposant l'une ou l'autre réflexion qui provoque l'interrogation, le sourire ou la simple admiration devant tant de grâce ingénl\:l!e. Nous sommes persuadés qu'il fallait que, pour Anny, cela soit écrit. Non pas seulement pour que son passé, son enfance, ses élans, accomplissent par le texte leur ultime (( Non pas seulement pour que ses blessures originellesse cheminement. cicatrisent enfin dans la trame des mots. Mais pour que ce qui n'était pas
inscrit le soit. Pour que le réel soit quelque part modifié, dilaté. Pour qu'un

petit espace nouveau soit donné où d'autres trouveront à respirer, à grandir. A vivre. » (1) Bon vent à ce délicieux «Couleur rouge cerise» qui vient d'être accueilli dans « Graveurs de mémoire », la nouvelle collection des éditions L'Harmattan! Espérons que pour notre plaisir, Anny tiendra sa promesse en nous ouvrant très prochainement - selon la belle expression de Lucien Somme - un autre de ses (( tiroirs
souvenzrs ».

André W athelet Inspecteur honoraire de l'Enseignement (1) Autrement dit, Marie Cardinal, Ed. Grasset, 1997.

Il
Qui d'entre nous pourrait jamais affirmer faire fi de son passé? Et quand même le voudrait-on que notre esprit s'amuserait encore et malgré tout à venir nous présenter des «arrêts sur image». Et nous dire: «Tu te souviens?» Une expression bien de chez nous me vient aussitôt à l'esprit pour concrétiser ce phénomène: «(l rît d'sov'nance! )) (1) )) Anny Moinil, c'è-st-on«(ridant d'sov'nance qu'èlle a mètu d' costé, dès-ans au long! (2) Sa joie de vivre. Son plaisir de partager. . . Et aujourd'hui que livres et cahiers sont repliés, l'institutrice a voulu ordonner « son» tiroir. Redonner vie à ces photos accumulées au fil des ans. Crier merci à tous ceux qui l'ont entourée. Les inviter chacun à leur tour, pour leur dire tout simplement: « Tu te souviens? » Lucien Somme
S crfjeû walon (3)

(1) « Il rit de souvenance! (2) c'est un « tiroir de souvenirs» qu'elle a mis de côté au fil des ans! » (3) Ecrivain wallon .... (Remarque: comme on pourra le constater, le wallon utilise très souvent le vouvoiement entre proches.)

Du sang dans les cheveux

Du

sang dans les cheveux !

Je ne me rappelle plus s'il y en avait beaucoup... Je pense que oui. Ma sœur, du haut de ses cinq ans, venait de m'asséner un fameux coup de balai sur la tête. Un clou désobéissant, qu'on avait déjà si souvent remis à sa place lorsqu'il refusait d'attacher le manche à la brosse, en profita cette fois pour se venger... sur mon crâne! Des vibrations s'entrechoquaient. J'avais les tympans en feu. Je sentais que c'était très grave. Je me mis donc à hurler comme jamais encore je ne l'avais fait. Il fallait que je trouve papa au plus vite! Grand et fort, papa était d'une habileté extraordinaire. Même les cas graves, avec du sang, il pouvait les résoudre. Un jour, alors que je sortais de la cave en courant, je lâchai une bouteille de bière et tombai sur le tesson du cadavre qui vint me rendre justice sur l'annulaire de la main gauche en s'acharnant sur un tendon. Papa jugea que son acuité visuelle valait bien celle du radiologue. Il versa toute la bouteille de mercurochrome sur la plaie ouverte et me mit un bandage. Avec du fil et deux planchettes,

14
j'avais mon plâtre. Après ce traitement de choc, le doigt reprit sa position presque - normale. Mais tout de même, des séquelles, je n'en voulais plus! Et encore moins au cerveau! Où était donc papa? La maison était si vaste. La ferme ancienne où nous habitions était située en face de l'église, sur la place communale de Chantoiseau, au nord de Namur. Elle avait perdu ses fonctions initiales tout en gardant précieusement le nom d'origine de chacune de ses dépendances. Nos parents y avaient installé un café, une salle de danse, un magasin d'articles de ménage, une quincaillerie, un dépôt de bonbonnes et une station service «Adantic » - devenue «BP » par la suite - uniquement pour le plaisir de maman qui s'appelait Blanche Pont. Nous disposions d'un immense jardin, mais aussi d'une grande prairie avec un pommier, un noyer et un prunier ainsi que d'un petit pré avec un magnifique cerisier. Par où devais-je me diriger? Où se cachait donc papa? D'habitude, il avait du flair. Son long nez en témoignait. Ses pensées plissées étaient constamment sur le qui-vive. Son front haut avait même dû se tailler des issues de secours dans la chevelure, de part et d'autre de la mèche centrale. Mais, si le béret tolérait ses propres mouvements d'humeur, il réprimait séance tenante le bouquet chevelu qui en profitait toujours pour prendre l'air dans ces cas-là. Les cheveux d'ébène étaient donc condamnés, de jour comme de nuit, à broyer du noir... en silence. Papa permettait rarement aux mots de sortir. Illes ruminait dans une affreuse solitude, se faisant souvent traiter de moya (muet) par maman.

15
Par contre, ses yeux brun foncé promenaient perçant sur les êtres et les choses. un regard

Il fallait juste apprendre à filtrer la lumière pour l'interpréter dans ses différentes facettes. Papa fut mon premier livre d'apprentissage... «énigmatique!»

Cette fois, j'allais lui en donner, moi, de la lecture... et pas de l'abstraite! De la vivante, tangible et colorée: mon sang. Ce fut papa qui, alerté sans doute par mes cris, me trouva. Je hurlai davantage en montrant le chef-d'œuvre que son artiste de fille venait de me réaliser sur la tête. L'artiste était une belle petite blonde aux yeux bleus. Elle paraissait douce et obéissante, mais brusquement elle pouvait devenir colérique et violente. Le vent, souffle de brise, tournait d'un coup à la bise. Il fallait alors se méfier... et rester sur ses gardes, car l'orage était imminent. Quant à moi, la plus grande, aux cheveux châtains et aux yeux bleu vert, j'étais assez timide, voire farouche avec les inconnus et très entêtée. Je savourais le plus vivant de mes plaisirs en taquinant mon petit cercle familier, frôlant souvent les extrêmes limites: celles qui commencent à chatouiller la colère de l'entourage. Mes talents de chef s'exerçaient surtout sur ma sœur que je faisais marcher à la baguette. J'étais assez adroite et arrivais en général à mes fins. Cette fois, la baguette s'était fameusement retournée contre moi. J'avais trop chatouillé. .. Papa, pris de panique, attrapa la responsable du drame et la fit voler au pied de l'escalier de la cave, déclarant: - Tu ne sais pas qu'on peut devenir folle avec un coup sur la tête?

16
On dit que les paroles s'envolent... paroles! Tout dépend des

Je la trouvais pourtant assez maladroite, ma sœur. Mais là, elle venait de me narguer, moi, de deux ans son aînée. Il faut bien le dire : les dents que je venais de lui casser l'avait stimulée. Mais, quand même! Si la colère décuple la force, j'ignorais qu'elle pût aussi bien servir l'adresse... Ma sœur, dont le postérieur avait atterri dans la manne à pommes de terre au terme de la dégringolade, se retrouvait donc dans le noir de la cave, un noir absolu. Ma sœur s'appelle Claire. En général, pour défendre sa cause, des arguments limpides coulaient de source. - Ele causecomeone avocat (elle parle comme un avocat), jugeait fréquemment sa marraine. S'il y avait juge et avocat, il y avait forcément accusé. Je baissais la tête. J'étais la plus grande. Il y avait anomalie quelque part. . . Maman avait le plaisir de me dire : - Tu as de qui tenir. Tu es « cachée» comme ton père. On ne sait jamais rien avec toi. Elle essayait également de me secouer: - Ce que l'on conçoit bien s'énonce CLAIREment et les mots pour le dire arrivent aisément. J'aurais déjà été heureuse qu'ils arrivent, les mots! Mais ils restaient souvent bloqués, comme un problème qui se pose à l'envers. Désorientés, ils ne trouvaient pas leur voie dans les phrases. Je n'étais pas « Claire ». Point final.

17
Qu'à cela ne tienne, j'allais aider à la compréhension. Le sang est plus parlant. Je venais de payer liquide. L'emballage était ouvert. On allait pouvoir se servir, en vrac et au choix, question conception, énonciation ou expression. . . Ici, ma sœur n'eut même pas le temps de s'expliquer. Elle n'en revenait sans doute pas d'être punie, elle, et non moi? Chez elle, le sang témoignait pourtant de pertes visibles. Elle venait tout de même de perdre deux dents dans cette bagarre, par ma faute, alors que moi, apparemment, j'avais encore toute ma tête. Comment établir des liens? Moi, j'établissais. . . L'endroit fragile où la folie se cache avait peut-être été touché. Je pouvais devenir folle. J'imaginais d'autant mieux qu'un fou... on en avait déjà un chez nous. Il s'appelait René et était le frère de maman. Je l'aimais beaucoup, mais pas au point de vouloir lui ressembler. Lorsque je demandais à maman: - Qu'est-ce qu'il a eu René? - Il a perdu l'esprit, répondait-elle. Où avait-il donc bien pu aller le perdre? Pourquoi et comment? Et chez moi, qu'allait-il devenir, mon esprit? Il ne devait jamais être touché, sinon, il pouvait se perdre d'un seul coup. On pouvait désinfecter la plaie, mais impossible d'atteindre l'endroit fragile où la folie se cachait. Je me sentais seule. On ne m'avait même pas punie. C'était donc vraiment grave! Il n'y avait plus qu'à patienter. . . Claire, elle, devait sûrement s'impatienter dans la cave, lumière éteinte et porte fermée. L'horreur! Un avant-goût de

18
l'enfer! On disait que les condamnés moisissaient en enfer! Et... tout en pensant: « Bien fait! », je n'étais pas du tout rassurée: la cave sentait le moisi. C'était normal, puisqu'elle s'enfonçait déjà un peu dans la terre. Tout au fond de moi, une petite voix se faisait entendre. J'aimais quand même beaucoup ma sœur et j'avais le sentiment d'avoir commis une faute. J'avais tout de même provoqué la querelle! J'attendais donc avec anxiété que Claire remonte les marches. Lorsque je la vis, je fus soulagée. On l'avait retirée à temps. Elle ne paraissait même pas fâchée. Peut-être pensait-elle déjà à autre chose? Elle me regardait du haut de sa petite taille, mains aux hanches, l'œil clair. Tout rentrait donc dans l'ordre. Tout était effacé. C'est du
. mOllS . . ce que Je croyaIs.

Je ne savais pas que certaines paroles, telles: « Tu ne sais pas qu'on peut devenir folle avec un coup sur la tête? »

s'envolaient aussi dans la nuit profonde de nos cellules venant s'y imprimer à notre insu - et se mettaient à
germer. J'ignorais que l'inconscient était plus habile que le plus doué des magiciens, qu'il nous jouait des tours... en se jouant de nous! Je constatai les premiers dégâts bien plus tard, lorsque j'entrai au pensionnat.

La clarté, Claire l'avait reçue d'emblée à la naissance. C'était déjà ça de pris! Mon prénom, quant à lui, baigna dans la confusion dès le départ. Je m'appelais Anne-Marie. Mais, finalement, on ne voulut plus ni d'Anne, ni de Marie. Je devins Anny. Maman me répétait souvent qu'Anne-Marie était mon vrai prénom. Et

19
l'autre alors? Un faux?
Mon nom «Moinil» ne faisait guère partie de la langue parlée. Pour tous - le patois régnant en maître à l'époque nous étions, Claire et moi, lèsIryes da Blanche ou lèsIryes d' éinon l' Pont Oes filles de Blanche ou les filles de chez Pont). On ne nous désignait pas du nom de notre père. . . Faux. .. et usage de faux ! Si on remontait dans la lignée, le nom de papa avait, lui aussi, subi de lourdes pertes. Mon père s'appelait Joseph Moinil. Pour tous ceux de son village natal, il était lé"Je" da Marîye da Min.ne. Oe ftis de Marie de « Mène» - « Mène» étant le diminutif de Philomène, la grand-mère de papa. ) Rien que des femmes! En épousant maman, papa en épousa aussi le nom. Il devint Josèf d' éinon l' Pont Ooseph de chez Pont). Où étaient donc passés les hommes? Il faut dire que l'exemple nous venait de très haut et de très loin, puisque Marie, la Vierge Immaculée, avait conçu son Enfant sous l'opération du Saint-Esprit... Aucun homme, mais une opération spirituelle... Une opération quand même!

Claire naquit le 23 août 1944. Je l'avais précédée le 28 juillet 1942. Nous étions deux enfants de l'été. Deux enfants de guerre. Cela promettait. . .