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Couve de Murville (1907-1999)

De
408 pages
Qui peut croire que Maurice Couve de Murville a bien été en situation de succéder au Général de Gaulle, rivalisant avec Pompidou dans un combat sans merci ? Maurice Couve de Murville, pour avoir représenté la France pendant 30 ans, demeure le plus durable mais aussi le plus impénétrable des ministres des Affaires étrangères que la France s'est donnée depuis Talleyrand. Fondé sur l'exploitation d'archives et d'entretiens, cet ouvrage fait revivre un homme exceptionnel, singulier, et avec lui, un pan de l'histoire contemporaine banalisé et en réalité méconnu.
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Couve de Murville (1907-1999)

Jean-Philippe

de Garate

COUVE de MURVILLE
(1907-1999)

L'HARMATTAN

2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharrnattan.com harmattan 1@wanadoo.fT diffusion.harrnattan@wanadoo.fT

@ L'HARMATTAN,

ISBN: 978-2-296-03569-0 EAN : 9782296035690

« Maurice Couve de Murville a le don. Au milieu des problèmes qui se mêlent et des arguments qui s'enchevêtrent, il distingue aussitôt l'essentiel de l'accessoire, si bien qu'il est clair et précis dans les matières que les calculs rendent à l'envi obscures et confuses. « Il a l'expérience, ayant, au cours d'une grande carrière, traité maintes questions du jour et connu beaucoup d'hommes en place. « Il a l'assurance, certain qu'il est de demeurer longtemps au poste où je l'ai appelé. « Il a la manière, habile à prendre contact en écoutant, observant, notant, puis excellant, au moment venu, àformuler avec autorité la position dont il ne se départira plus. « Il a la foi, persuadé que la France ne saurait durer qu'au premier rang, qu'avec de Gaulle on peut ly remettre, que rien ne compte ici-bas excepté dy travailler ».

Charles de Gaulle, Mémoires d'Espoir.

Pour Hervé Le Hénaff, directeur de la Revue Parlementaire.

En publiant au printemps 1995 la première interview accordée depuis des lustres par Maurice Couve de Murville, dont le grand diplomate avait bien voulu me rendre destinataire, et en marquant ainsi l'importance que vous accordiez aux propos d'un homme alors réputé un définitif has been, vous avez non seulement rendu hommage à l'idée d'une permanence de la France qu'il personnifie mais avez, d'un même mouvement, transformé votre initiative en encouragement pour un ouvrage qu'il paraît juste, et qu'il m'est agréable, de vous dédier.
Jean-Philippe de Garate

SOMMAIRE

INTRODUCTION

"Un iceberg dont on n'aperçoit que le quart"
PREMIERE

Il

P AR TIE. .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . .. . .. . . . .. 1 7

CHAPITRE PREMIER

Deux siècles d'ambition
CHAPITRE 2

19 29 57 79 99 125 153
169

La marque de Luther
CHAPITRE 3

Un jeune homme programmé
CHAPITRE 4

L'épreuve du réel: 1940-42
CHAPITRE 5

Jeudi 25 mars 1943
CHAPITRE 6

Alger, une naissance
CHAPITRE 7

Les deux pôles de l'iceberg
DEUXIEMEPARTIE
CHAPITRE 8

De l'AMGOT à Adenauer (1943-1958)
CHAPITRE 9

171 211 239 261

Dix ans d'existence (1958-1968)
CHAPITRE 10

Le rang de Dauphin
CHAPITRE Il

La route de Matignon

CHAPITRE CHAPITRE CHAPITRE

12

Entre le marteau et l'enclume
13

286 325 347
369 399 403

Une autre politique? (12 juillet 1968 - 5 juin 1969)
14

Trente ans de retraite (1969-1999)
CON CLUSION BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE INDEX DES NOMS CITES

10

INTRODUCTION

"Un iceberg dont on n'aperçoit que le quart"

Du projet politique de Charles de Gaulle, que reste t-il de vivant? La décolonisation appartient à l'Histoire, les institutions de la cinquième République sont assises, à la tête de l'Etat se trouve (avriI2007) un homme se revendiquant de l'héritage du général. Etait-ce là l'essentiel? Le coeur du projet politique de Charles de Gaulle consistait, on le sait, à renouer avec la grandeur millénaire de la France et donc à se libérer des chaînes -le parlementarisme à l'intérieur et le colonialisme à l'extérieur- qui entravaient toute politique indépendante et à visée mondiale, universelle. Qui ne connaît la phrase du général: "La France ne peut être la France sans la grandeur" ? Ou, autrement dit, comme l'écrit un certain Maurice Couve de Murville: "L'action extérieure n'est pas une fin en soi. Elle trouve sa place dans un ensemble. Mais sans doute est-elle en quelque sorte l'expression de tout le reste, surtout si, comme dans le cas de la France, il s'y ajoute cette faculté singulière de traduire l'universel, donc de bénéficier en quelque sorte naturellement d'une résonance et d'un poids qui vont bien au-delà de ce que représente sa puissance effective lorsqu'elle est en mesure et qu'elle a la volonté de s'exprimer
librement. ,,1

Le coeur de la politique gaullienne a résidé dans sa politique étrangère. C'est une évidence. Un auteur peu suspect de sympathies envers le "gaullisme", François Mitterrand, répond à la question: "- Alors, que garderiez-vous du gaullisme? " - (...) Son rôle pendant la guerre, cette idée que rien n'est jamais perdu, le 18 juin et la suite appartiennent à l'Histoire..." et immédiatement vient ensuite: ,,2 " Sa prescience diplomatique, militaire et nucléaire... Dans ces conditions, on ne peut que s'étonner devant les bibliothèques publiques croulant sous les volumes commis par tous les seconds couteaux de la République gaullienne ou sur des querelles mineures de politique interne, mais ne
1 Maurice Couve de Murville, Une Politique Etrangère, Plon, 1971, p. 15. 2 François Mitterrand, Mémoires Interrompus, Ed. Odile Jacob, 1996, p. 226.

comportant aucun livre consacré à Maurice Couve de Murville, cet homme qui, sous l'impulsion de Charles de Gaulle mais avec une large part personnelle, mena sans discontinuer pendant dix ans, la politique étrangère de la France avant d'être nommé -ce qui n'est pas le fruit du hasard-, par Charles de Gaulle, son ultime premier ministre. Cette omission est d'autant plus surprenante que personne n'a apparemment tiré la conséquence d'un fait: les premiers ministres de Charles de Gaulle provenaient tous trois du coeur du dispositif politique du général mais un seul, Maurice Couve de Murville, demeurait son élu après l'entaille profonde de mai 68, les deux autres étant soit remercié -c'est le cas de Georges Pompidou- soit « déclassé» -c'est le cas de Michel Debré, ancien premier ministre acceptant d'être nommé simple ministre dans les gouvernements Pompidou et Couve de Murville. Que Maurice Couve de Murville ait été nommé à Matignon alors que la succession du général était objectivement ouverte n'a pas semblé poser de question autre qu'événementielle, dès lors que Georges Pompidou se présentait comme seul candidat "gaulliste", et a fortiori, se trouvait confortablement élu à l'issue des élections rendues nécessaires par le départ de Charles de Gaulle. Rarement en vérité, captation d'héritage n'aura été en apparence aussi parfaite. La raison en est simple: depuis mai 1968, "l'essence" du pouvoir n'était plus à l'Elysée, la preuve en étant rapportée par l'obsession qui posséda de Gaulle de retrouver sa légitimité par un référendum. Que Charles de Gaulle ait perdu son plébiscite le 27 avril 1969, que Maurice Couve de Murville n'ait pas été, selon sa propre expression "à la hauteur" des enjeux (entretien avec l'auteur), que la conséquence de leur absence ait été d'ouvrir grand la route à Georges Pompidou et à ses propres héritiers, n'est d'aucune conséquence sur la "politique millénaire de grandeur" dont le limbe survit au-delà de ses serviteurs, de ses détracteurs... ou de ceux, nombreux sinon majoritaires, qui préfèrent vivre au calme. Charles de Gaulle est mort en 1970, et deux de ses trois premiers ministres, Georges Pompidou dès 1974, Michel Debré en 1996, ont quitté le royaume des vivants. Reste un homme, seul survivant et par chance, témoin le plus privilégié de la politique étrangère gaullienne3, Maurice Couve de Murville. De lui, les Français ne savent rien ou presque. Certains historiens ne semblent pas toujours mieux renseignés, à l'instar d'Eric Conan et Henry Rousso qui indiquent dans leur ouvrage Vichy, Un Passé qui ne Passe pas4, que Maurice
3 Bien que remanié, l'essentiel du texte qui suit a été rédigé avant 1999, année du décès de Maurice Couve de Murville. 4 Eric Conan et Henry Rousso, Vichy, Un Passé qui ne Passe pas, Ed. Fayard, 1994, p. 201.

12

Couve de Murville aurait "rejoint la résistance (sic) après avoir occupé d'importantes fonctions au ministère des finances de Vichy"ou le biographe de Georges Pompidou et Jean Monnet qui fait de Maurice Couve de Murville le "directeur du service du commerce extérieur de Vichy" 5, le confondant manifestement, au fil des pages, avec Paul Leroy-Beaulieu, effectivement directeur du commerce extérieur, devenu proche de Jean Monnet à Alger. Dire de Maurice Couve de Murville qu'il est oublié est un euphémisme. Bien qu'apparaissant dans le livre récent de Pierre Péan, L'Inconnu de l 'Elysée6, il ne figure même plus dans l'index des noms cités... Que cet homme ait pu porter durant dix ans la grande politique étrangère de la France et être préféré par Charles de Gaulle à celui, Georges Pompidou, qui lui a réellement succédé, ne semble pas avoir retenu l'attention. Que Maurice Couve de Murville ait pu, selon l'expression d'Arthur Conte7 être à 36 ans, dès 1943, à Alger, "un des rares hommes à émerveiller (sic) de Gaulle", qui ne passait pas pour avoir l'admiration facile, aurait pu intriguer. Ce n'est pas le cas. De surcroît, les portraits qu'on a dressés de Maurice Couve de Murville sont peu sympathiques, tel celui, ciselé à l'acide par le journaliste Pierre Viansson-Ponté en ces termes: « La carrière de M. Maurice Couve de Murville occupe exactement dix-huit lignes dans le Who's Who alors qu'il en faut plus du double pour retracer celles de MM. Jacques Chaban-Delmas, Edgar Faure ou François Mitterrand, près du double pour MM. Michel Debré ou Georges Pompidou. Il est vrai que, pour lui, dix années seront résumées en peu de place: « ministre des affaires étrangères (1958-1968) ». « C'est le record absolu de durée à la tête de la diplomatie française, toutes Républiques réunies, record valable aussi pour quelques monarchies et Empires. Si l'on y ajoute l'année où il fut déjà, à Alger, commissaire aux affaires étrangères (ce qui est faux: il était commissaire aux finances. NDR) du gouvernement provisoire, Talleyrand est largement enfoncé, Guizot également et Vergennes l'est presque. « Issu de la HSP, la haute société protestante (ce qui est également faux, NDR), il ne semblait pas destiné aux ambassades, mais aux affaires financières et éventuellement bancaires, comme plusieurs membres de sa famille. Inspecteur des finances, il accédait à trente-trois ans, en 1940, aux fonctions de directeur des finances extérieures de la IIIème République (ce qui est encore faux: Il a été nommé par Vichy, en septembre 1940. NDR).

5

Eric Roussel, Jean Monnet, Ed. Fayard, 1996, p. 318. 6 Pierre Péan, L'Inconnu de l'Elysée, Ed. Fayard, 2007, pp 238-242. 7 Arthur Conte, Les Premiers ministres de la Vème République, Ed. Le Pré aux Clercs, 1986, p. 109.

13

« Après Alger, il servait la IVème République (ce qui est inexact: il servait l'Etat. NDR) et occupait successivement plusieurs grandes ambassades -Rome, Le Caire, l'OTAN, Washington et Bonn- avant d'être choisi à la fin de mai 1958, sur la suggestion de M. Georges Pompidou (ce qui est démenti. NDR), pour devenir l'exécutant adroit et fidèle du "grand dessein". « A t-il des vues personnelles sur la façon dont la France devrait conduire son action extérieure, un jugement sur la portée réelle et les chances de durée des grands choix prononcés, un avis au moins sur ce dosage de conciliation, d'intransigeance et de chantage, qui exprime au jour le jour des ambitions universelles et le slogan de l'indépendance nationale? « Rien, vraiment rien, pas la moindre réserve ou remarque publique, pas le plus petit cillement devant quelque énorme foucade, ne permet de répondre à ces questions. (sauf à penser, avec bon sens, que s'il n'a pas éprouvé la moindre réserve, c'est parce que cette politique étrangère était, aussi, voire, sur certains sujets, d'abord, la sienne. NDR) S'il a éprouvé quelque regret devant telle occasion manquée, ressenti quelque répugnance à procéder à tel brutal changement de cap, conçu quelque appréhension ou éprouvé quelque remords, il n'en ajamais rien laissé paraître. Un Debré, un Pompidou, un Fouchet, un Joxe, ont dû parfois se faire violence et ne l'ont pas caché. Il leur est arrivé de déplorer un geste, un mot, une abstention ou un silence. Pas lui. Jamais. Ils ont eu, comme tout le monde, des moments de colère ou des instants de détente, ils rient, ils haussent le ton ou les épaules, il leur arrive de crier. Pas lui. Jamais. « Glacé, imperméable, assuré, il ne soupire pas et semble respirer à peine. Sous des cheveux presque crépus, le front est creusé de rides profondes. La bouche lippue dément seule des traits sans ombre ni lumière, un oeil qui n'exprime qu'imperceptiblement l'étonnement par une soudaine fixité, l'amusement par une infime lueur au fond de la prunelle, l'irritation par un léger brouillard qui tout à coup le voile de sévérité. Tout en lui est poncé, souple, aseptisé et polaire. « Avec un débit monocorde et lent, le geste rare, le visage immobile, un détachement distingué et une indifférence un peu lasse, c'est le mime Marceau de la diplomatie, une sorte de Buster Keaton de la scène internationale, sur laquelle il s'ennuie avec distinction après avoir plaqué une fois pour toutes une grimace accueillante et courtoise. On ne l'imagine pas jouant aux boules sur une place ensoleillée du midi, humant les plats d'un bistrot, tournant la tête pour voir une jolie fille. Et pas davantage alité avec la grippe, piaffant dans les encombrements ou à la recherche d'un bouton de manchette égaré. Pourtant, il doit bien lui arriver de rire, d'être malade, de se tromper ou de s'emporter, comme vous, comme moi! «Il faut l'avoir vu dans les réunions de Bruxelles ou à la tribune du Palais-Bourbon, à l'ONU ou dans les grandes soirées officielles, sur les links de Saint-Cloud -car il sacrifie de façon très britannique aux goûts de l'époque et le 14

golf est le seul sport qu'il pratique: partout il fait penser, net et métallique, à une sorte de robot bien astiqué, bien huilé, bien remonté qui se déclenche exactement quand il faut, dit et fait exactement ce qu'il faut et retourne, sa tâche accomplie, à son impassibilité mécanique d'automate. Une banquise? «Non, assurent ses familiers et ses collaborateurs, un iceberg dont on n'aperçoit que le quart, tout le reste étant immergé. Et ils décrivent un personnage plus humain, mesuré et réservé certes, mais qui n'est pas sans humour, un humour très anglais où l'understatement tient une grande place, moins raide qu'on ne le voit, moins froid qu'on ne le ressent et même moins imperturbable qu'on ne le croit. « Il semble toujours s'exprimer, en public et dans le privé, comme s'il dictait quelque "dépêche au département" ou haranguait dans une ambassade la colonie française pour la fête nationale. Mais qu'on relise le discours qu'on vient d'entendre et on sera presque étonné d'y rencontrer l'expression de positions, l'esquisse de jugements qui comportent des nuances, une tonalité et une forme personnelles. »8 Dans la même ligne, sinon dans le même ton, on se souvient de l'anecdote évoquée par Arthur Conte9. Charles de Gaulle et Nikita Khrouchtchev parlent ensemble de leurs ministres des affaires étrangères respectifs. L'atmosphère est, ce soir-là, à la détente. Khrouchtchev : "Vous connaissez mon ministre, Gromyko. Si je lui disais de s'asseoir sur un morceau de glace, il le ferait jusqu'à ce que la glace fonde." De Gaulle répond: "Couve peut en faire autant pour moÏ... sauf que la glace ne fondrait pas." Laissons là les plaisanteries faciles: Maurice Couve de Murville est-il bien cet "iceberg dont on n'aperçoit que le quart" ? Et à supposer que cela soit vrai, quels sont les trois autres quarts? Notre projet, empirique, tout au long d'une plongée dont nous ne prétendons pas qu'elle aie livré la totalité de ce qu'on peut en attendre, n'a pu se réduire à déceler quelques infractuosités, ou s'irriter de la persistance de pesantes ombres sous-marines... En laissant au sujet le bénéfice de la bienveillance, nous nous sommes attaché à rendre compte, avec un souci d'équité fondé sur le sentiment de la relativité des choses dans un pays lesté par l'Histoire, de la vie d'un homme digne d'être racontée et dont très peu de nos contemporains connaissent, voire imaginent, la densité, la singularité irréductible, pour ne rien dire encore. .. de la destinée.

8 Pierre Vi ans son-Ponté, Histoire de la République 9 Arthur Conte, op. cit., p. 107.

gaullienne,

Ed. Fayard, 1971.

15

PREMIÈRE PARTIE

Mais quand l'obstacle au bien ne se trouve pas dans les choses mêmes, les passions des hommes ne tardent pas à I Y mettre.

François Guizot Mémoires Pour servir à l 'Histoire de mon temps, tome VII, Ed. Michel Lévy Frères, 1872, page 386.

CHAPITRE PREMIER

Deux siècles d'atnbition

Les racines du Sud Un des paradoxes les plus surprenants chez Maurice Couve de Murville, cet homme dont on prétend l'apparence plutôt britannique, et donc plutôt nordique, est l'importance de son enracinement généalogique dans le Sud. Il ne s'agit d'ailleurs pas exclusivement de racines puisque son frère aîné, Henri Couve de Murville, épousera une femme mi-éthiopienne mi-italienne, Rose Nicolosi, "fortement colorée" et d'une chaleur humaine toute méridionale. On peut relever également que le fait d'avoir une ascendance qui ne soit pas exclusivement métropolitaine, a fortiori pas exclusivement française, ne peut manquer d'avoir eu une influence sur la formation du futur ministre des affaires étrangères et sur un certain air éthéré ou, pour dire les choses moins superficiellement, le sentiment de liberté qui émane de lui. Profondément français, il ne semble pas attaché aux choses, à un terroir, comme ont pu l'être quantité d'hommes politiques français du vingtième siècle, tels Georges Pompidou, Antoine Pinay, Henri Queuille, Edouard Herriot ou Pierre Lava1... La liste n'est pas exhaustive. Et pourtant, lui aussi provient d'une terre. Les origines de la famille Couve Le nom de Couve est un nom essentiellement méridional, languedocien et très particulièrement répandu dans la région de Montpellier. D'après l'Encyclopédie Larousse, "Couve" se dit dans le Sud-Est d'une poule couveuse. On dit: "une couve". Et les caricaturistes des années 1960 n'ont pas manqué la plaisanterie facile. Mais le nom de "Couve" est aussi en botanique celui, vulgarisé, d'un pin méridional, le Pin Cinibro, genre de pin Pignon. La famille paternelle de Maurice Couve de Murville, alors appelée Couve, originaire du Midi cévenol, est à l'origine une famille catholique, d'abord campagnarde, qui s'installe à Montpellier au XVllème siècle. Un membre de la famille, le Pasteur protestant Daniel Couve, suppose que les Couve sont arrivés du petit village de Murviel (Murviel-lès-Montpellier, ou peut-être Murvil-Iès-Béziers). Mais il semble bien qu'en réalité, la famille soit

originaire d'un petit village du Gard dénommé Alzon qui se trouve près de Vigou, "de l'autre côté de la rivière" ... Quant au "second" nom, de Murville, il apparaît pour la première fois le 9 mai 1786, sur l'acte de mariage de Jean-Baptiste Couve et de Fanny André Veuve Saint-Gilles. On le retrouve sur l'acte de baptême, un an plus tard, de Philippe Couve, fils aîné de Jean-Baptiste. Sur ces deux actes, les deux frères Jean-Baptiste et Philippe -celui-ci comme témoin au mariage de son frère et parrain de son neveu lors du baptême dudit neveu- signent l'un et l'autre "Couve de Murville". Mais aucune explication n'est donnée de ce nom... La vérité emprunte les chemins de l'ascension bourgeoise, d'abord en France, puis le cours d'un fructueux "aller-retour" dans les îles... Une ascension bourgeoise

Jean-Baptiste Couve naît le 12 décembre 1712 à Alzon. Qualifié "commerçant" dans son acte de mariage, il exerce successivement la profession de marchand, de tailleur d'habits puis de maître tailleur, ainsi que cela apparaît sur les actes de baptême de ses enfants. Ce maître tailleur acquiert à Montpellier une notoriété certaine, puisqu'en 1768, à 56 ans, il est coopté, avec deux autres artisans, juge-conseil pour représenter les corps de métier de Montpellier mais également, faire respecter la loi parmi eux. On se souvient que les juges-conseils, chargés d'arbitrer les conflits entre commerçants et de faire respecter les règlements, us et coutumes professionnels, sont les prédécesseurs des juges de nos tribunaux de commerce. Jean-Baptiste épouse une bourgeoise, Catherine Barthélemy, habitante de Montpellier où elle naît et mourra le 15 août 1807, âgée de 81 ans, dans la maison Murles, une maison de maître de la place de la Canourge. On imagine Jean-Baptiste Couve un peu sous la description suivante: "Au physique c'est un méridional froid, un homme tranquille, qui ne brille pas, mais qui pèse. Il respire l'assurance calme, la solidité de quelqu'un qui a les pieds sur terre comme un paysan cévenol. Il fait son travail méthodiquement, patiemment: même ses colères sont glacées; si son ironie peut être mordante, s'il déteste les gens tristes, il a peu d'humour. Sa voix lente coule sans inflexions ni effets sur cette très légère cadence musicale qui est la dernière trace d'accent chez les bourgeois cultivés du midi. Du paysan, il a la dignité un peu méfiante: on ne lui tape pas sur le ventre, on ne le tutoie guère. C'est un mélange compliqué d'orgueil et de modestie, de rudesse et de rouerie, de puritanisme et de liberté d'allure, avec le goût des plaisirs coûteux et l'horreur de l'argent, avec de la séduction et de la raideur. » Ce portrait pourrait être celui de maints bourgeois du Midi arrivés de la campagne. C'est celui que dresse, deux siècles plus tard, le journaliste Pierre Viansson-Ponté d'un autre protestant méridional en politique, Gaston Defferre... 20

Avec Jean-Baptiste, la famille Couve a assis sa notoriété. Mais pas sa fortune. Cela ne suffit manifestement pas à ses fils et neveux qui choisissent l'aventure.. . L'aventure des îles

Une partie des enfants de Jean-Baptiste Couve, à commencer par son fils aîné, également prénommé Jean-Baptiste, émigrent vers l'île de France, l'actuelle île Maurice, à une date précise que nous ignorons mais qui se situe vers 1770. Le goût de l'époque est à l'exotisme, tant littéraire que marchand, le commerce triangulaire et le bois d'ébène cohabitant avec les rêveries utopistes de ces années pre-révolutionnaires. L'île de France constitue une des principales destinations depuis que Bernardin de Saint-Pierre, après y avoir séjourné précisément au tournant des années 1770, de 1768 à 1770, en retire de très romantiques observations dans son Voyage à l'Isle de France (1773), qui précèdent le chef d'oeuvre lui apportant immédiatement la célébrité, Paul et Virginie, publié deux ans avant la Révolution. L'île de France est encore présente comme décor dans cette oeuvre, le drame romantique et la mort s'y donnant rendez-vous... Mais ce n'est pas l'exotisme que recherchent les Couve. L'île Maurice, à l'Est de Madagascar, à l'Ouest de l'Océan Indien, ne s'atteint pas au dix huitième siècle sans plusieurs semaines de voyage par mer, non sans risques divers, dont les moindres ne sont pas les pirates côtiers, les corsaires de toutes obédiences, le scorbut et les tempêtes, sans pitié pour ces coquilles de noix que sont les frégates face aux longues lames de l'Atlantique. Après avoir longé les côtes de l'actuel Maroc jusqu'à l'Afrique du Sud et doublé le continent africain par le Cap de Bonne Espérance, il faut encore naviguer cap Est pour parvenir à Port-Louis, le principal port de cette île baptisée Maurice par les Hollandais en l'honneur de Maurice de Nassau dès leur conquête en 1598. Maurice Couve de Murville descend en ligne directe des insulaires entreprenants de sa famille paternelle qui osèrent le voyage et l'implantation. Doit-il son prénom, Maurice, à cette île Maurice? Ce mystère -un mot qui revient souvent dans la famille Couve de Murville- ne sera pas élucidé, encore, qu'en l'espèce, la réponse paraisse devoir sans grand risque être négative. L'île s'appelait île de France depuis 1715, a été gouvernée par le célèbre La Bourdonnais pendant onze ans (1735-46) et dut, finalement, être cédée à l'Angleterre après une résistance acharnée en décembre 1810. Cinq ans plus tard, le Congrès de Vienne entérinait le sort des armes. En revanche, si son prénom ne provient pas des îles, la seconde partie du nom de Maurice Couve de Murville trouve son origine à Maurice. Installée dans l'océan indien, la famille Couve serait devenue Couve de Murville en référence à une terre dont elle aurait acquis le nom avec la propriété. Le mystère est là moins 21

opaque sur cette adjonction de nom effectuée par Jean-Baptiste Couve de Murville, arrivé Jean-Baptiste Couve à l'lIe de France, et fils de ce Jean-Baptiste Couve que nous avons vu maître tailleur à Montpellier. Dès le XVlème siècle, l'usage s'était répandu dans la bourgeoisie française de joindre le nom d'une terre au patronyme familial ou encore d'accoler le nom maternel pour "notabiliser", voire "anoblir" son patronyme. Maurice Couve de Murville, dont les cheveux très ondulés, presque crépus, évoquent davantage les tropiques que le pôle, dont les caricaturistes ont souligné les lèvres lippues, a rencontré la branche de la famille Couve de Murville restée à l'île de France, actuellement l'île Maurice, lors du voyage effectué dans les années soixante, ces lieux dont il a apprécié le climat et l'environnement naturel même si le Parisien, connu pour sa dent dure, n'a pu s'empêcher d'en souligner les limites de "petit trou" . (entretien avec I' auteur) Ce rameau de la famille porte toujours le nom de Couve de Murville, parle français, et vit aux abords de Port Louis ou, selon l'expression de Maurice Couve de Murville, "là où vit tout le monde", c'est à dire la bonne société (entretien avec l'auteur). Toujours entreprenante, la famille a essaimé en Afrique du Sud, sans avoir le moindre lien avec les Afrikaners d'origine française et huguenote du Nord de la province du Cap. On notera d'ailleurs que ce passage dans les îles a dispensé sa famille de tout sentiment de racisme, ce qui constitue une de ses nombreuses singularités. De nos jours, les membres de l'aristocratie locale, dont procède la famille, parlent toujours, à leur manière, le français, comme sous l'Ancien Régime, et certains continuent à vivre dans leurs hôtels du XVlllème siècle. Comme l'écrit un autre ministre du général de Gaulle, Christian Fouchet, en évoquant les Indes françaises :"A chaque détour de corridor, on s'attend à voir venir à soi une belle créole languissante et sentimentale, accompagnée d'un négrillon, ressemblant à Joséphine Tascher de La Pagerie ou à Mahaut d'Orgel".Io Les Anglais, devenus maîtres de l'île après l'épopée napoléonienne, la peuplent par le transbordement d'une main-d'oeuvre d'origine indienne, et se désintéressent suffisamment de l'île pour ne pas tenter d'y fonder une société locale d'origine britannique. Signe facétieux de l'Histoire: En 1968, tandis que l'un de ses lointains fils, Maurice Couve de Murville, est appelé à diriger, depuis Matignon, les affaires de la France, l'île Maurice accède à une totale indépendance, votée par ses habitants à l'automne 1967 après un siècle et demi de présence britannique.

10

Christian Fouchet, Mémoires d'Hier et de Demain, Plon, 1971, p. 93.

22

Le retour en France et la conversion

au protestantisme

La branche insulaire de la famille Couve, les Couve de Murville, donne naissance à deux frères aussi entreprenants que leurs pères. Les deux frères regagnent ensemble la mère patrie et débarquent un beau matin à Marseille, fortune faite. Nous sommes en 1791, l'Ancien Régime est alors agonisant. Depuis trois ans, les Protestants, grâce à l'Edit de tolérance (1788) du roi Louis XVI et de son ministre genevois Necker, jouissent d'un état-civil et sont réintégrés dans la Nation, dont ils étaient juridiquement retranchés depuis la révocation de l'édit de Nantes, un siècle plus tôt. Cet édit de tolérance rend possibles les unions mixtes entre catholiques et protestants. C'est ce qui advient pour les deux frères, qui épousent... deux soeurs, protestantes. Celles-ci n'ont de cesse de convertir sinon leurs jeunes époux, qui demeureront catholiques, à tout le moins d'assurer le salut de leur progéniture, baptisée dans un temple réformé. C'est ainsi que la famille Couve de Murville rejoint la métropole et embrasse la religion réformée. D'une pierre deux coups. D'abord négociant à Marseille, l'un des deux frères se fixe à Bordeaux, où il donne naissance à des générations de professionnels libéraux, avoués, courtiers maritimes... Cette lignée calviniste dont procède Maurice Couve de Murville se caractérise par une morale rigoureuse, le sens de la notabilité provinciale dont elle partage les codes et les valeurs de travail, de discrétion et d'épargne et la solide ambition. C'est ainsi que le père de Maurice Couve de Murville, Edouard, naît dans la Capitale de l'Aquitaine. La mémoire de la persécution

Pour être entreprenants, intégrés dans la bonne société locale, les Couve de Murville n'en conservent pas moins, par l'héritage oral maternel -et sans doute, nous allons le voir, patemel-, la mémoire de la minorité religieuse persécutée. Voici ce que nous savons, précisément, de la lignée de l'entreprenant Jean-Baptiste Couve de Murville et de la mémoire entretenue des inclinaisons de longue date de sa famille pour la Réforme. L'exemple de son fils, Philippe, nous éclaire sur cet épisode douloureux. Philippe nait à Montpellier le 2 décembre 1757. "L'an mil sept cent cinquante sept et le quatre décembre a été baptisé Philippe, né le jour d'avant-hier deuxième du courant, fils légitime et naturel de Jean-Baptiste Couve, marchand tailleur d'habits et de Catherine Barthélemy, mariés. Le parrain a été Antoine Couve, et la marraine Marianne Couve. Le père présent signe avec le parrain"}}

Il Extrait des Archives Communales de Montpellier. Etat civil ancien, Paroisse Notre-Dame.

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De retour à Marseille en 1791 avec son frère Jean-Baptiste, Philippe Couve de Murville, inscrit comme commerçant, rencontre Elisabeth Tarteyron avec qui il se marie le 15 novembre 1796, tandis que son frère épouse la soeur de sa femme... Les deux filles Tarteyron apportent leur religion, le protestantisme, dans la corbeille de mariage. Apportent ou peut-être contribuent à réintégrer, car la famille Couve, avant l'aller-retour à Maurice, avait été atteinte par la Réforme. La France Protestante des frères Haag signale en effet un Pierre Couve, fils d'un marchand de la ville de Montpellier condamné par l'intendant Lenain le 7 février 1745 à 1500 livres d'amende conformément à l'ordonnance du Roi du 30 septembre 1729 pour s'être rendu à Genève sans l'autorisation alors nécessaire. C'est donc bien antérieurement au mariage Tarteyron que la famille Couve, en tout cas l'un de ses membres, avait choisi de faire le voyage de Genève, avec les risques réels qu'un tel déplacement comportait; car outre le franchissement de plusieurs centaines de kilomètres par de mauvais chemins et le paiement des octrois des villes, la commune renommée, fort active dans le monde encore communautaire des villes du Sud, serait là pour s'interroger, au retour du voyageur, sur les raisons et les buts d'une absence se comptant en semaines. Au surplus, mille cinq cents livres d'amende ne constituent pas au milieu du dix huitième siècle une simple sanction de principe mais une somme qu'il faut réunir. C'est dire l'attachement réel à la religion réformée dont témoigne un tel pèlerinage. On sait également que si "dans la période qui précède 1685, les protestants languedociens paraissent souvent se résigner à abjurer sans qu'il soit besoin de leur imposer les dragonnades,,12, la honte d'avoir cédé peut nourrir, des décennies durant, le remords de s'être si facilement soumis, la nostalgie de sa religion, renforcée par l'épreuve et surtout, la promesse secrète de l'embrasser à nouveau dès que les risques se seront amenuisés. Cette mémoire de la persécution constitue un ciment intime des familles réformées. Maurice Couve de Murville évoquera, trois siècles après la révocation de l'Edit de Nantes, le 16 octobre 1985, "les rigueurs (qui) dépassèrent celles de l'Inquisition elle-même (...)". A l'occasion de ce tricentenaire, il déclare publiquement: "Il importait que l'Histoire se penchât une fois de plus sur cet ensemble d'actes et de mesures qui, par un cruel paradoxe, se servit de toute l'essence du Grand Siècle et de toutes ses ressources pour accomplir une oeuvre indigne de lui.,,13.

12Journaux Camisards, Générale d'Editions, Coll. 10-18, 1965, p. Il.
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Maurice Couve de Murville, Allocution à l'Hôtel de Ville de Paris, 16.X.1985, p. 2, Fonds Couve

de Murville, CM6, Fondation Nationale des Sciences Politiques.

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Une autre caractéristique liée à l'apprentissage de la clandestinité réside dans un certain élitisme de la misère. De l'entreprenant Philippe Couve de Murville, dont par ailleurs nous ne savons que peu de choses, on peut cependant relever le caractère "misérabiliste" du témoignage de son fils aîné, prénommé Jean-Baptiste comme beaucoup de membres de la famille. Ce caractère "misérabiliste", on le sait, correspond peu à l'état de fortune réel de la famille. Voici ce que dit de son père ce Jean-Baptiste Couve de Murville, qu'il convient de ne pas confondre avec le marchand tailleur de Montpellier ou l'entrepreneur de l'île Maurice: "Philippe Couve de Murville, mon père, naquit à Montpellier, de parents honnêtes mais très peu fortunés; son éducation ne fut pas brillante, mais il la perfectionna par la lecture des bons auteurs, par le travail et par ses voyages. Il apprit le commerce dans une maison d'Uzès, petite ville du Languedoc, et partit ensuite pour l'île de France, colonie très florissante alors sous la domination du Roi (Louis XVI) et où son oncle et parrain Jean-Baptiste, qui porte le même prénom que son neveu Couve de Murville était déjà établi.,,14 Philippe débute heureusement dans la carrière commerciale, faisant plusieurs voyages à l'île de France et s'établissant définitivement à Marseille en 1791 ou 1794. Philippe est alors à la tête d'une belle fortune et la maison de l'île de France sous la raison de Philippe, Jean-Baptiste -qui porte le même prénom que son neveu- et Antoine Couve de Murville est en pleine expansion. Par tradition orale, la famille Couve de Murville est attachée à ses origines modestes, et à la valeur du travail qui élève. La formule qui revient dans les témoignages laissés par ses membres au tournant des dix huitième et dix neuvième siècles reprend tel un leitmotiv la formule: "De parents honnêtes, mais peu fortunés." Cette revendication se raffermit au contact des filles Tarteyron, et par confrontation à une famille qui cultive des prétentions nobiliaires. Les deux frères Couve de Murville ont fatalement conscience, en accédant au niveau des Tarteyron grâce à leur fortune récente des îles, que leur "second" nom, Couve "de Murville" pourra les aider, ne serait-ce que face aux plaisanteries et prétentions des dames se moquant gentiment de la roture des Couve mais faisant illusion dans les salons bourgeois de l'Empire et de la Restauration. Par-delà ces vanités, ils n'en demeurent pas moins profondément attachés aux valeurs de travail, de modestie, d'épargne. Philippe Couve de Murville et Elisabeth Tarteyron auront quatre enfants: Selon une tradition dont témoigne l'état-civil, le plus âgé des fils portera le prénom de Jean-Baptiste, les trois autres enfants recevant ceux de Laure, Antoine et Edouard.
14 Extrait des Archives Communales de Montpellier. Etat civil ancien, Paroisse Notre-Dame.

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La notabilité bordelaise
Jean-Baptiste naît à Marseille15 le 3 novembre 1797, où il réussit de belles études au Lycée Impérial, grâce notamment à une bourse communale, indicateur de l'ambition familiale, singulièrement celle de son père, dont l'honnête aisance est établie par ailleurs. A peine majeur, Jean-Baptiste quitte Montpellier pour se fixer à Bordeaux et s'y faire une situation. On notera à cette occasion l'extrême et fort rare mobilité de cette famille française, qui évoluera du Languedoc à Maurice, et de Marseille à Bordeaux, en attendant Paris. Grâce à une intelligence assez exceptionnelle et l'appui d'un beau-frère bordelais, Couturier de Versan, Jean-Baptiste réussit en un temps record à acheter une charge de courtier d'assurances maritimes. Cette fois, la notabilité et la fortune sont là, au coeur de la ville la plus fermée, la société la plus bourgeoise. De par son entregent, son sens des affaires, son travail mais aussi son amabilité, ses bonnes manières et cette fameuse intelligence, Jean-Baptiste Couve de Murville réussit à s'imposer et à briller dans le monde de la capitale aquitaine. Il taquine la muse avec esprit, commet quelques petits poèmes. Il laisse un recueil manuscrit des chansons que lui inspirent les dîners, les mariages et les naissances survenant dans sa famille ou dans la bonne société dont il est désormais membre à part entière. On connaît également de lui un récit de voyage de Bordeaux à Arcachon à l'époque des diligences et... un dialogue des morts où apparaissent les défunts de sa famille, les Couve de Murville, les Audibert, les Tarteyron. Même si la "dent dure" qu'il conserve pour relever ses compliments mondains révèlent une critique on ne peut plus bourgeoise du... testament de son grand-oncle George Audibert. Sous la Restauration, à Bordeaux, une des villes les plus monarchistes, Jean-Baptiste Couve de Murville se marie le 10 avril 1828, avec Julia-Elisabeth Tarteyron, sa cousine germaine, fille de Isaac-Louis-Antoine Laurent Tarteyron et de Madeleine Couturier de Versan. Sa femme, née à Marseille le 7 juin 1803, mourra à Bordeaux le 1er juin 1879. Désormais, pour deux générations, la famille demeurera dans la capitale de l'Aquitaine. De ce mariage naîtront trois enfants: Jules, un petit garçon qui, né à Bordeaux en février 1829, ne fera, en ce début de dix neuvième siècle où la mortalité infantile est encore massive, qu'un bref séjour de vingt jours sur terre, Edouard, né à Bordeaux le 18 avril 1830, qui y meurt célibataire le 8 octobre 1852, et Charles. Charles, né à Bordeaux le 26 juillet 1831, y vivra jusqu'au le 6 août 1913. C'est le grand-père paternel du futur premier ministre. Esprit cultivé, il renforce à Bordeaux le prestige de sa famille par la valeur morale que la bonne société
15Archives communales de Marseille. Etat-civil.

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bordelaise lui reconnaît. C'est également, à notre connaissance, le premier Couve de Murville qui se rend à Paris, qui "monte" dans la capitale. Deux siècles d'ambition: Depuis Alzon, en passant par Montpellier et l'île de France, que de chemin parcouru ! Charles Couve de Murville fait ses études à Paris. On sait aussi que sa première communion, le 16 avril 1848, aura été célébrée par un pasteur, Adolphe Monod, preuve de la prégnance de l'enseignement réformé dans la famille convertie depuis un demi-siècle. Il se marie à Marseille le 16 avril 1861 avec Laure-Henriette-Azèline Roulet, fille de Charles Roulet et de Suzanne Couturier de Versan, sa cousine germaine, née à Marseille le 27 juillet 1842, ville où elle rendra le dernier soupir le 22 décembre 1924. Successivement administrateur du bureau de bienfaisance réformée puis président de l'asile des vieillards et des écoles protestantes de garçons de Bordeaux, Charles Couve de Murville cumule les fonctions honorifiques et le respect qui en découle. En revanche, il réussit fort mal dans le vignoble puisque, ayant acquis et exploité durant de nombreuses années le Château Malescot-Saint-Exupéry, il ne parviendra pas à rendre bénéficiaire cette activité. Les protestants, ces buveurs d'eau... Le Service Public C'est le père de Maurice Couve de Murville, Edouard Jean-Baptiste, le fils de Charles, qui allait amener la famille au Service Public. Né le 1er décembre 1863 à Bordeaux, Edouard Couve de Murville se marie à Paris, le 15 janvier 1903 avec Hermine Sophie Jules Caesar, fille d'un négociant en diamants. Entré dans la magistrature, il sera successivement procureur de la République à Coulommiers et substitut à Reims. Après la naissance de ses trois enfants, Edouard et sa famille quitteront Reims pour s'établir définitivement à Paris. En un temps où la magistrature est réservé aux enfants de la bonne société, Edouard choisira assez rapidement de démissionner de la magistrature pour s'occuper des affaires de sa belle-famille. De son mariage, Edouard Couve de Murville aura trois enfants: L'aînée, Suzanne Alice Hermine, naît à Paris le 3 mai 1904 et se marie à Philippe Tongas, dont elle aura quatre enfants: François, né en 1926, Jean, né en 1928, Gérard, né en 1934, Isabelle, née en 1937. Le cadet, Edouard Henri, voit le jour à Reims le 15 novembre 1905, est marié à Rose Nicolosi, née en 1910, dont il aura deux filles: Florence, née en 1945 et Dominique, née en 1947. Enfin, le benjamin, Jacques Maurice Couve de Murville, naît à Reims le 24 janvier 1907. Il est plus connu sous le seul prénom de Maurice: Maurice Couve de Murville.

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CHAPITRE 2

La marque de Luther

Luther a eu le succès inouï de changer ce qui ne change pas: « la famille ». Michelet16.

Une naissance à Reims
C'est à Reims, le 24 janvier 1907, que naît Maurice Couve de Murville. Les lieux sont-ils prémonitoires? Dans une France amputée depuis 1871 de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine, à quelques demi-heures de la frontière, Reims, comme la Marne si proche ou Verdun, sera le lieu des plus destructeurs combats franco-allemands, tandis que l'enfant qui naît en ce début de siècle comptera au nombre des principaux artisans de la réconciliation, puis de l'amitié franco-allemande. Lorsqu'on évoque ce "clin d'oeil de l'Histoire", Maurice Couve de Murville s'en tient posément à la réflexion: « -Oui, ce sont vraiment les hasards de l'existence. » (entretien avec l'auteur) Une existence commencée un certain jour de janvier 1907 : nous voici donc à Reims, cette marche de l'Est français, face à l'Empire de Guillaume II. Les deux pays sont dressés sur leurs ergots, et ont tressé l'un contre l'autre des écheveaux
d'alliances. Les incidents, tel celui de Tanger

-

l'Empereur

allemand

y a

débarqué, en 1905, en grande tenue militaire- ne font rien pour apaiser l'atmosphère belliqueuse. En France, l'idéologie de la Revanche mobilise des générations d'écrivains, à l'instar du lorrain Maurice Barrès nourrissant le culte d'une ligne bleue, là-bas, à l'Est. A Reims, le père de Maurice exerce alors des fonctions de magistrat. Il est substitut du procureur de la République. La famille n'a que quelques centaines de mètres à franchir pour se rendre boulevard Lundy, où se trouve le temple protestant. Ce temple, qui sera écrasé sous les bombes allemandes sept ans plus tard, dès le 19 septembre 1914 17,sera reconstruit sur le même emplacement. Il demeure, aujourd'hui encore, le centre de la vie protestante rémoise.
16Jules Michelet, Renaissance et Réforme, Ed. Robert Laffont, Coll. Bouquins, 1982, p. 259. 17 Pierre Desportes et autres auteurs, Histoire de Reims, Ed. Privat, 1983, p. 366.

Edouard Couve de Murville ne passera pas beaucoup de temps au parquet de Reims, dans le palais de Justice dont les colonnes néo-classiques surplombent l'entrée, l'avers du bâtiment donnant sur la place de la cathédrale des sacres royaux. Reims en cette "Belle Epoque" est resplendissante de beautés architecturales et grouillante d'activités. Sans doute n'est-elle plus la Capitale romaine, Ducorotorum, qui commandait à la Belgique seconde et sous les murs de laquelle furent écrasées, prétend-on ici, les hordes hunniques d'Attila. Mais de cette époque glorieuse demeure un vestige, la place du forum et son cryptoportique. Au Moyen-Age, les marchés enrichissent une bourgeoisie naissante et gonflent ses greniers et entrepôts de soieries, et ses coffres d'or et de bijoux. Comme un collier, la place du Forum est sertie d'hôtels Renaissance, aux pilastres de Carrare, aux frontons ornés des fruits de la vigne si proche. A l'heure des foires mêlant Italiens, Westphaliens et Flamands, chaque maison bourgeoise, chaque hôtel rivalise d'élégance avant que les mortiers et obus allemands les effondrent tous en 1914. Seul témoin de ces heures évanouies se dresse le sobre hôtel Le Vergeur, à quelques mètres de l'antique Palais des Comtes de Champagne et la façade de la maison de Jean-Baptiste de la Salle. Mais la guerre, que l'idéologie de la Revanche imagine "courte et joyeuse", n'est pas encore là, en 1907. Madame Edouard Couve de Murville promène les deux aînés, Henri, Suzanne et son tout jeune bambin, le dernier-né, Maurice, le long des avenues qui, du boulevard Lundy à la future place Myron Herryck, allient la grâce du dix huitième siècle -la place Royale, avec sa statue de Louis XV et son piédestal signé du sculpteur PigalIe- aux conquêtes bourgeoises dont témoignent la maison natale de Jean-Baptiste Colbert, rue Cérès, ou les immeubles post-haussmanniens de l'actuelle place Aristide Briand. La ville s'embellit, les lumières de l'éclairage électrique, depuis septembre 1901, révélant une autre dimension des draperies gothiques de la Vieille Ville. L'inauguration, l'année précédant le naissance de Maurice, 1906, de la fontaine Subé, sur la place d'Erlon, témoigne de l'aisance d'une ville qui recouvre ses statues, telle celle de la nouvelle fontaine, avec de l'or fin. Dans ce centre ville, la vie est calme, à peine troublée par le bruit des tramways, électriques depuis 1901-1904. L'existence très réglée du couple Couve de Murville ne souffre que d'étroitesse, due pour partie au manque d'argent. Mais les faubourgs grondent. Reims, capitale du Champagne, l'est également d'industries puissantes, mécaniques et textiles, source d'emplois pour cette ville de cent dix mille habitants où la tension sociale est peut-être plus visible qu'ailleurs, parce que la classe moyenne y a toujours été numériquement plus faible que dans des villes comparables. Un fossé semble séparer riches et pauvres, que ne peuvent suppléer les efforts de Léon Harmel, ce patron qui tente, en associant un conseil d'usine à la direction technique de son entreprise, de

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prôner là la première association capital travail. Qui ne le sait? En France, le drapeau noir a été vu, pour la première fois, à Reims, dès les années 1840. Il faut dire que certains entrepreneurs ne brillent pas par leur sens social. Alors que la journée de travail dans l'industrie est limitée depuis la loi du 30 mars 1902 à dix heures, certaines usines de tissage maintiennent la journée de onze heures, voire douze, avec des salaires de huit sous. Dans la vigne, des mouvements sociaux, qui sourdent depuis 1890, éclatent avec le nouveau siècle. L'apogée du mouvement se situe, on s'en souvient, dans les années 1905-10. On sait notamment que l'émeute se propage vers Epernay, Ay, Damery, Venteuil, Hautvilliers -où repose Dom Pérignon, l'inventeur du champagne. Si l'on en croit l'historien local Gustave Laurent18, "la répression, comme d'habitude, fut sévère, impitoyable, hors de proportion avec les fautes commises, et souvent frappa aveuglément et injustement. A Reims, (...), le tribunal correctionnel, comme la Cour d'Assises réprimèrent, avec férocité (sic), cette tentative d'insurrection" qui se continua après le départ d'Edouard Couve de Murville du parquet de Reims. On ignore la part qu'Edouard a pu prendre dans le jugement de l'émeute, si même il eut à traiter judiciairement de ces troubles puisque, substitut du procureur, il pouvait aussi bien être en charge des réquisitions en matière civile ou commerciale. Au début de ce siècle, au parquet, un substitut du procureur n'a d'autre rôle, outre la direction des enquêtes de police, que de porter à l'audience les réquisitions du prince, ce prince fût-il la République de Monsieur Loubet ou d'Emile Combes. La démission d'Edouard Couve de Murville de la magistrature, quelques semestres après la naissance de Maurice, coïncidera presque avec son départ de Reims. L'image du père C'est donc très jeune que Maurice Couve de Murville quittera, en famille, la Ville des Sacres où, dit-il, il n'est jamais retourné et dont il ne « conserve aucun souvenir» (entretien avec l'auteur). Il garde en revanche une empreinte très précise de son père présent. Lui, Maurice, sera décrit plus tard par son entourage comme «toujours absent ». Son père, Edouard Couve de Murville, est ressenti comme "un homme très rigoureux" qui a eu une grande influence sur le comportement du jeune Maurice, benjamin d'une fratrie de trois enfants. Lorsqu'on interroge Maurice Couve de Murville sur la forme que prenait cette rigueur paternelle, comment elle se manifestait, ilia réduit à une exigence particulière du père relativement aux études du fils, une pression psychologique n'ayant jamais eu, comme cela se pratiquait fréquemment à cette époque, un
18 Gustave Laurent, Histoire de Reims, Ed. Matot-Braine, Reims, 1933, réédition 1990, Tome II, deuxième volume, p. 860.

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prolongement en des châtiments corporels dont le jeune Maurice ne connaîtra jamais, affirme t-il, la brutalité. Une autre caractéristique d'Edouard Couve de Murville est, assez paradoxalement, puisqu'il en a démissionné, son attachement au Service Public. Maurice Couve de Murville caractérise son père par ses deux valeurs, rigueur et sens du Service Public. Quand on pose à Maurice Couve de Murville la question: D'où vient cet attachement au Service Public? " -De mon père, dans une certaine mesure. Mais c'est mon existence même. Je n'ai jamais fait autre chose. Pourquoi cette passion? (Maurice Couve de Murville ne dément pas le terme de passion). Il répond: " - Je ne sais pas. C'est mon existence même (sic). Lorsqu'on l'interroge sur cette passion, ce que Charles de Gaulle nommera sa foi, et qu'on s'étonne que l'Etat, monstre froid, puisse susciter une passion de cette nature, Maurice Couve de Murville répond sur... la religion: "- La religion a été importante dans mon éducation, pas dans ma vie. Intellectuellement, non. Pas déterminante. A l'heure actuelle, la religion ne joue plus aucun rôle, pour personne. Pour très peu de gens." (entretien avec l'auteur)

Un enfant paisible?
Le terme qui semble le mieux résumer le climat de son enfance semble celui d'une honnête austérité. "Rien de tragique", dira Maurice Couve de Murville. Jusqu'à l'âge de vingt ans, il ne se souvient pas avoir eu l'occasion de voir autre chose que son milieu familial, jusqu'à ce que, étudiant sur la rive gauche de la Seine, il découvre le simple plaisir de vivre et de flâner. De lui, de l'enfant Maurice, on ne sait pas grand chose à l'exception de l'analyse faite de... son signe zodiacal. Né le 24 janvier, sous le signe zodiacal du Verseau, étoile protectrice des harmonieux et des "anti-excès", il serait, selon le témoignage de spécialistes ayant consulté son horoscope19 : "Eloigné de l'instinct, il peut presque regarder en étranger les manifestations de ses pulsations vitales. La passion l'effleure sans jamais l'ébranler; elle l'anime, mais jamais ne l'égare; rarement elle le trouble. La haine est bannie de son coeur, et l'amour, qu'il peut pourtant ressentir intensément, lui a un visage naturel, familier. Comment n'en tirerait-il pas une belle sérénité? Les choses qui le concernent ne l'atteignent que de biais; l'impression en est amortie par quelque écran filtreur."

19cités par Arthur Conte, Les Premiers ministres de la Vème République, Ed. le Pré aux Clercs, 1986, p. 108.

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Son entourage dira de lui, Verseau ascendant Gémeaux, qu'il possède toutes les caractéristiques des gémeaux, et apportera des nuances très précises sur le calme apparent de « l'iceberg» décrit par P. Viansson-Ponté, calme dont nous verrons plus loin, sa vie en témoigne, qu'il n'est pas exclusif d'une passion, voire d'une violence insoupçonnée. Son prénom, Maurice, évoque d'autres horizons. On pense, mais sans doute à tort, à l'île Maurice, où se trouve la terre de Murville. L'étymologie du prénom Maurice, maurus, fait référence aux Maures, ces populations d'origine nord-africaine ayant subjugué l'Espagne avant la Reconquista. Clin d'oeil involontaire au "sudisme" des origines familiales de Maurice. La raison du choix semble plus simple. Maurice Couve de Murville naît en 1907. Son prénom, Maurice, sera en vogue dans les années 1910, même si on trouve un certain nombre de Maurice dès la fin du dix neuvième siècle. En témoignent, par exemple, le compositeur Maurice Ravel, né en 1875, l'écrivain Maurice Genevoix, en 1890, le chansonnier Maurice Chevalier en 1888. Faut-il croire au rôle des prénoms? Avoir été, tout au long de sajeunesse, et au-delà, appelé des milliers de fois, identifié et reconnu par les autres, ses proches, par deux ou trois syllabes au son particulier ne peut manquer d'avoir une influence. Les prénoms ne seraient pas innocents. Si l'on en croit les auteurs d'ouvrages consacrés aux prénoms, les porteurs du prénom Maurice seraient des êtres plutôt introvertis. Les tumultes qui plissent le front de Maurice Couve de Murville, les larmes qu'inspire à Maurice Ravel la simple contemplation d'un paysage, la vie intérieure dont témoignent les ouvrages de Maurice Genevoix, à commencer par ses Bestiaires, les exemples ne manquent pas. Un certain port de tête et une réserve naturelle masquent, sans agressivité mais avec diplomatie, les tourbillons, les doutes, la passion qui sourdraient en eux. En témoigneraient, dans l'Histoire, la présence de deux hommes de guerre prénommés Maurice: Maurice de Nassau, prince d'Orange, et bien sûr Maurice, le Maréchal de Saxe, le vainqueur de Fontenoy. On compte également un Empereur d'Orient prénommé Maurice (582-602), dont on se souvient qu'après avoir imprudemment mécontenté l'armée, dont il procédait, il fut renversé et massacré par elle... Plus proche de Maurice Couve de Murville, Talleyrand, autre ministre des Affaires étrangères, se prénommait Charles-Maurice, comme un archevêque de Reims, Charles-Maurice Le Tellier, frère du Garde des Sceaux de Louis XIV. Porté par Barrès, le prénom mène sur la colline inspirée du patriotisme de la Revanche. Maurice Barrès, un auteur que ne détesteront pas Charles de Gaulle et les siens... Mais Maurice est aussi le prénom d'un jeune homme secret et trop gracieux, contemporain de Proust et Gide, qui inspira un livre et un film. Sans tirer du prénom Maurice et du signe astrologique du Verseau des conclusions excessives, on peut juste avancer l'hypothèse qu'un signe d'introverti 33

et un prénom d'introverti ont pu, dans une mesure impossible à déterminer, favoriser une certaine tendance à l'étude et à la connaissance de soi que le milieu familial, par ailleurs, encourageait. Au sein de cette cellule familiale, l'amour a le visage naturel et familier des proches. Outre ses prédispositions à l'introspection, Maurice accordera à son milieu familial une importance d'autant plus grande, une place d'autant plus centrale qu'il va vivre toute son enfance et son adolescence, sans aucune interruption, en son sein. Un seul événement semble avoir modifié la vie très organisée de cette cellule un peu autarcique. Son père a, nous l'avons vu, assez rapidement abandonné la fonction publique, dont il a démissionné, pour se consacrer aux affaires. A compter de cette date, et selon les propres mots de son fils, son père "n'a plus eu de métier suivi", (entretien avec l'auteur) mais a travaillé aux côtés de son beau-père, le grand-père maternel de Maurice, négociant en pierres précieuses. Ce grand-père maternel était, semble t-il, doté d'une capacité assez exceptionnelle dans ce domaine très particulier, auquel a été très vite associé le père du futur premier ministre, lassé semble t-il de l'insuffisance des traitements modiques de la magistrature d'alors. Maurice Couve de Murville se souvient du très grand appartement de son grand-père maternel, 53 rue de Chateaudun, dans le neuvième arrondissement de Paris, qui servait à la fois de bureau et d'appartements privés pour celui que l'ancien premier ministre présente comme « un grand spécialiste des pierres précieuses ». Des familles protestantes Les deux familles, paternelle et maternelle, du jeune Maurice, sont protestantes. Son père Edouard, qui ne pratique d'ailleurs pas, avait été élevé dans la confession calviniste, tandis que sa mère est luthérienne. Et pratiquante. Maurice Couve de Murville indique que sa mère a été à la base de sa formation, et a très largement contribué à la discipline de son existence. Enfant et adolescent, le jeune Maurice allait et participait tous les dimanches à l'office religieux. Il indique n'avoir jamais souffert de son appartenance à une minorité. A Paris, comme à Reims, être protestant ne constitue pas une difficulté majeure. Au début du siècle, seuls l'Ouest et le Sud ruraux recèlent encore des restes d'anti-protestantisme, comme en témoigne le normand Jacques Leroy Ladurie, futur ministre de l'agriculture de Vichy: "Il y avait à Caen de grands bourgeois protestants, appartenant à l'élite urbaine. Nous comptions des ancêtres communs. Nous ne les fréquentions jamais. D'infranchissables barrières se dressaient entre nous. Jeune enfant, je me souviens avoir croisé dans la rue le cortège funèbre d'un huguenot (sic). La tenue du pasteur me parut incroyable. "-Tiens, dit mon frère,

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voilà ce sale protestant qu'on enterre." Il répétait ce qu'il avait dû maintes fois entendre, à la maison ou ailleurs, sur les protestants et les juifs. ,,20 Maurice Couve de Murville a fatalement été marqué par les règles de vie luthériennes, dont on peut, à titre d'exemple, rappeler certains préceptes: "Bien que l'homme soit, intérieurement et selon son âme, suffisamment justifié par la foi et qu'il ait tout ce qu'il doit avoir (sinon que la foi et sa richesse doivent toujours s'accroître jusque dans l'autre vie), il demeure néanmoins encore sur terre dans cette vie corporelle et doit gouverner son propre corps ainsi qu'avoir commerce avec les autres. « C'est là que commencent les oeuvres, c'est là qu'il ne doit pas tomber dans l'oisiveté et c'est là que, de fait, son corps doit jeûner, veiller, travailler, en un mot s'entraîner et s'exercer, en usant avec mesure de toutes les disciplines, à se faire obéissant et conforme à l'homme intérieur et à la foi, sans leur faire obstacle ni s'y opposer comme il le fait naturellement lorsqu'il n'est pas contraint. »21 A Reims déjà, la petite communauté réformée, regroupée autour du temple du boulevard Lundy, pouvait être sûre d'elle: cette minorité avait acquis dans la ville un poids économique et un respect pour son appétence au travail qui forçaient l'admiration et qui, jusqu'à nos jours, ne se sont pas démentis. Elle semble l'expression exacte de ce qu'indiquait Max Weber en ce début de vingtième siècle dans son célèbre ouvrage au titre éloquent Ethique Protestante et Esprit du Capitalisme: "Sur terre, l'homme doit, pour assurer son salut, « faire la besogne de Celui qui l'a envoyé, aussi longtemps que dure le jour» (Jean, IX, 4). Ce n'est ni l'oisiveté ni la jouissance, mais l'activité seule qui sert à accroître la gloire de ,,22 Dieu, selon les manifestations sans équivoque de sa volonté. Les protestants rémois constatent, en ce début de siècle, le développement économique spectaculaire des nations réformées, l'Allemagne, la Hollande, les Etats-Unis, tandis que les Etats catholiques, le plus souvent protectionnistes, telle la France, vivotent et, relativement aux nations en essor, déclinent. Manifestement, la famille du jeune Maurice partage le sentiment dont rendra compte, trois quarts de siècle plus tard, Alain Peyrefitte: "C'est dans les pays marqués par le protestantisme que les bas revenus, les inégalités, le manque d'hygiène, la censure ont le plus tendu à disparaître; que le niveau de consensus démocratique est le plus élevé; que les taux de mortalité infantile et d'analphabétisme sont les plus bas; que la démocratie plonge ses racines les plus profondes. Ce ne sont pas seulement des pays industrialisés; ce
20Jacques Le Roy Ladurie, Mémoires, 1902-1945, Ed. Flammarion-Plon, 1997, pp 20-21. 21Martin Luther, De la Liberté du Chrétien, Préfaces à la Bible, Le Seuil, 1996, p. 51. 22Max Weber, Ethique Protestante et Esprit du Capitalisme, Ascétisme et Esprit du Capitalisme.

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sont des pays où un certain nombre de constantes -sociales, politiques, juridiques, culturelles -, par des cOITélations mystérieuses, constituent un ,,23 phénomène complet de civilisation. Trois quarts de siècle plus tard, Maurice Couve de Murville se revendique toujours de la religion réformée, même s'il répond sans ambiguïté qu'il n'a retenu de la religion luthérienne que la puissance qu'elle instille à ses élèves par sa pédagogie. Pour lui, il faut "avoir conscience du fait qu'à l'opposé du catholicisme qui exige l'obéissance à l'Eglise, la religion protestante attend de chacun qu'il se tienne pour responsable de ses actes. Dans cette optique, le salut ne s'obtient pas par les seuls actes "conformes", mais par la foi. C'est dir.e la portée de l'exigence qui pèse sur chaque membre de la religion protestante, seul face à Dieu. " (entretien avec l'auteur) Arrivé à Paris, Maurice accompagnera sa mère chaque dimanche, dans le temple du Saint Esprit, au numéro 5 de la rue Roquépine, à cinq minutes de marche du domicile familial, dans le quartier Saint Augustin. TIpourra lire sur un des deux panneaux de marbre, encastrés dans les murs qui font front aux fidèles: "Je suis le chemin, la vérité et la vie. Nul ne parvient au Père sans passer par moi". Ces deux phrases de l'évangéliste Jean constituent les seules "décorations" d'un édifice qu'on peut caractériser par trois mots: simplicité, grandeur, clarté -grâce au plafond constitué d'une veITière. L'impression générale est celle d'une réelle beauté austère, faite de solidité autant que d'une certaine élégance de l'ensemble, fait de pierres de taille et de panneaux de bois sombre. Les lieux habituels ont-ils une influence sur le développement des enfants? Se rendre, à des dizaines de reprises, dans un lieu clair, grand, simple pour y entendre des sermons et chanter des psaumes ne peut manquer de laisser une trace. Quatre-vingt ans après sa première entrée dans le temple, Maurice Couve de Murville se souvient parfaitement de l'adresse de ce temple bâti à la fin du dix neuvième siècle, au coeur du huitième arrondissement et où se croisent et se côtoient les grandes familles d'affaires du protestantisme français, dont certaines habitent ce quartier de la plaine Monceau. Lorsqu'on inteIToge Maurice Couve de Murville plus précisément sur la marque principale que la religion réformée a pu imprimer à son existence, il répond sans un cillement d'hésitation: "- La discipline, celle que je viens de vous décrire, une discipline de vie et de comportement: le sérieux. Cela se traduisait dans mon existence par le travail. J'ai toujours travaillé énormément." (entretien avec l'auteur)
Le cursus universitaire et professionnel de Maurice Couve de Murville est là pour témoigner de la réalité de son acharnement au travail. Mais, chez Maurice
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Alain Peyrefitte, Le Mal Français, Ed. Plon, 1976, p. 143.

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Couve de Murville, à la différence des luthériens français de parents français, la marque de Luther est double. Protestante, bien sûr, mais également, allemande.

La marque allemande Maurice Couve de Murville descend par son père, nous l'avons vu, d'une famille française quoique pas exclusivement métropolitaine. Ce qui est beaucoup moins neutre dans un siècle marqué par deux guerres mondiales initiées par le contentieux franco-allemand est son ascendance maternelle. Hermine Sophie Julie Caesar, sa mère, Maurice Couve de Murville est d'origine allemande et autrichienne. Le père d'Hermine, le grand-père maternel de Maurice, était allemand, d'origine rhénane. Naturalisé français, ayant toujours vécu en France, il parlait français, se souvient Maurice Couve de Murville, "sans l'ombre d'un accent" (entretien avec l'auteur). Sa femme, la grand-mère maternelle de Maurice, était, elle, autrichienne. Mais il n'en conserve aucun souvenir, puisque elle meurt avant que Maurice atteigne sa dixième année. Maurice Couve de Murville a t-il pris, très jeune, conscience que le monde ne se réduisait pas à sa ville ou à son pays, en quelque sorte matériellement, en entendant des histoires d'Outre Rhin ou des airs de Mozart? Lorsqu'on lui demande si le fait d'avoir une ascendance qui ne soit pas exclusivement française est susceptible d'avoir eu une influence sur la formation du futur négociateur à Wiesbaden, du futur ambassadeur à Bonn, la réponse fuse, presque violente: " - Certainement!" (entretien avec l'auteur) Pour autant, la très grande discrétion de sa mère à l'endroit de ses origines ne laisse pas de surprendre. Lorsqu'on interroge Maurice Couve de Murville: "- En quels termes votre mère vous parlait de l'Allemagne?" La réponse est on ne peut plus claire: " - Mais elle n'en parlait pas! Elle ne connaissait pas l'Allemagne. Elle avait toujours vécu en France. Elle était exclusivement francophone... Elle parlait un peu l'allemand." (entretien avec I'auteur) Cette dimension "internationale" est également renforcée par le choix, par les parents, d'une gouvernante écossaise qui apprend aux trois enfants, Maurice et ses frère et sœur, l'anglais en même temps que le français et qui demeurera auprès d'eux plusieurs années, quatre ou cinq ans, se souvient Maurice Couve de Murville. Adolescent, le lycéen parlera couramment l'anglais, ce qui, en France, a fortiori en 1920, n'est pas si fréquent. Curieusement, il ne parlera jamais bien l'allelTIand, peut-être parce qu'en ces années d'éternelle tension de chaque côté des rives du Rhin, la famille estime que Maurice sera français sans partage. D'ailleurs, Maurice ne franchira pas les frontières avant sa majorité, ses vacances scolaires se déroulant invariablement à Royan, en Charente, au bord de 37

l'Atlantique, sans que ses parents aient songé à l'envoyer en Angleterre ou en Allemagne. Si son ascendance germanique le laisse apparemment froid, Maurice Couve de Murville revendique son appartenance religieuse. Un an à peine avant de passer le baccalauréat, à seize ans, le jeune Maurice fera sa première communion, dans la religion réformée, à l'âge habituel et volontairement plus tardif que la communion catholique, afin que l'adolescent ait pleinement conscience de son acte, de son choix, de son appartenance, ce qui se résume en deux mots: la responsabilité personnelle. L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme transnational

Tout homme utilise en parlant des termes à double sens. Mais qui peut dire la puissance relative du sens politique et du sens biblique du mot ténèbres dans cet extrait d'une déclaration de Maurice Couve de Murville en 1948 : "le Russe est physiquement en mesure de nous pousser hors Berlin par la faim, la soif et les ténèbres" ?24 On ne peut pas comprendre Maurice Couve de Murville, pas davantage que le monde dans lequel il va évoluer, et pourquoi il y évoluera avec aisance, si on ne connaît pas, ou si l'on oublie, l'étendue des conquêtes, les espaces de pouvoir de la communauté protestante internationale au tournant des dix neuvième et vingtième siècles, jusqu'à la fin du premier tiers de ce siècle. Tout en tentant d'éviter de tomber dans l'imagerie de "l'internationale protestante", ou de la "protestantisation" de la France -on se souvient de l'ouvrage gentiment polémique de Robert Beauvais "Nous serons tous des protestants" publié dans les années 1970-, ou la vulgarité dénonciatrice d'un groupe plus ou moins clandestin constituant une sorte de société secrète de Genève à Boston en passant par Berlin, il convient de s'en tenir aux faits avérés. Maurice Couve de Murville sera le cinquième chef du gouvernement français à être de religion réformée : Avant lui, excepté le grand Sully, ami et ministre du roi Henri IV, on ne compte que Necker, le "dernier espoir" de la monarchie (1788) François Guizot, principal ministre de Louis-Philippe, et deux autres encore plus oubliés que Waddington (1879)... Maurice Couve de Murville doit être entendu avec nuance, ses choix étant à l'évidence inspirés de l'éducation religieuse qu'il a reçue, marqué au sceau de Luther, lorsqu'il indique: "Etre protestant, c'est tout au plus une particularité, une originalité, à vrai dire très peu perçue aujourd'hui. Ce qui, jusqu'à une certaine époque séparait encore les

24 Maurice Couve de Murville pendant la crise de Berlin, 1948, cité par Cyril Buffet, Mourir Pour Berlin, Ed. A. Colin, 1991, p. 112.

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,,25 communautés a maintenant complètement disparu. Il est vrai qu'au sein d'une société majoritairement catholique -nous sommes dans les années 1920 et la pratique religieuse est encore très répandue en France-, les protestants sont objectivement surreprésentés dans les cercles dirigeants de l'industrie et de la banque, voire dans les partis républicains. Comment le croire dans ces conditions lorsqu'il affirme ne pas croire que son origine protestante puisse n'avoir pas influencé le comportement des autres à son égard? Face aux milieux conservateurs conduits par l'Eglise catholique, les Protestants jouent alors et ont joué un rôle déterminant dans l'établissement de la République. Dans leur immense majorité, ils n'ont jamais douté que la République soit le régime définitif et qu'elle impliquait la laïcisation de l'Etat. Maurice Couve de Murville lui-même le reconnaît: "De fait les protestants ont occupé dans la politique et l'administration une place qui dépassait de très loin leur importance numérique. Cette présence protestante a eu des conséquences considérables. " (entretien avec l'auteur). On peut dire sans grand risque de schématiser que, jusqu'au début de ce siècle, la France a connu une intervention active de l'Eglise dans la vie politique. Depuis Waldek-Rousseau (1899-1901) et surtout Emile Combes (1903-1905) et la loi de séparation, les choses ont changé. Maurice Couve de Murville croit "qu'il est excellent que la France ait finalement accepté le régime républicain et la séparation de l'Eglise et de l'Etat. La séparation a mis un terme à une querelle interminable et n'est plus contestée par personne, à commencer par l'Eglise elle-même" (entretien avec l'auteur).

Membre de la HSP ?
Longtemps, Maurice Couve de Murville a été présenté par les chroniqueurs en panne d'inspiration comme membre de la Haute Société Protestante (HSP), qui serait de ce côté de l'Atlantique ce que seraient les WASP (White Anglo-Saxon Protestants) à Boston, où selon l'expression qui a fait le tour du monde, les Lodge ne parleraient qu'aux Cabot et les Cabot qu'à Dieu. Pour l'anecdote, on retiendra qu'un rejeton des Cabot-Lodge, futur ambassadeur des Etats-Unis au Vietnam, alors en plein conflit, rencontrera Maurice Couve de Murville, ministre des affaires étrangères de la France gaullienne, à l'occasion des conférences internationales sans qu'à un seul instant, une communauté d'intérêts puisse être évoquée, c'est un euphémisme.

2SMaurice Couve de Murville, in Les Professionnels, Revue trimestrielle d'histoire, Ed. Hachette, 1981, p. 90.

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Maurice Couve de Murville ne disconvient pas qu'une telle HSP ait pu exister. Il est un peu contradictoire sur l'importance du sujet. Il peut déclarer au journaliste Maurice Delarue : « Truman, puis Eisenhower à deux reprises, même si l'on peut discuter tel ou tel aspect de leur politique, furent (. ..) à la hauteur de leurs responsabilités. Ils étaient soutenus, voire inspirés par l'élite de la Nouvelle Angleterre, les WASP, qui constituaient une classe dirigeante de grande valeur, issue de célèbres universités comme Harvard, et qui sut bâtir une grande politique extérieure bipartisane, c'est-à-dire acceptée par les démocrates comme par les républicains, ce qui ne s'était jamais vu, une politique à la mesure du rôle mondial devenu celui des Etats-Unis à cette époque. Tout a commencé à changer à partir de 1960, après John Kennedy. «Maurice Delarue: Issu de la Nouvelle-Angleterre lui aussi, mais
catholique. ..

« Maurice Couve de Murville: Je ne suis pas certain que ce point ait été déterminant sur le plan de la politique étrangère, mais c'est à partir de Kennedy, qui a tragiquement disparu très vite, que la classe dirigeante, recrutée un peu partout et parfois dans les milieux récemment immigrés, a perdu son homogénéité »26 En France, la situation ne peut être comparée, et Maurice Couve de Murville lui dénie, à défaut d'une existence, à tout le moins une influence actuelle. "C'est un phénomène qui tend à disparaître. Mais il est vrai que, dans la communauté protestante, pendant très longtemps et encore maintenant, il y a eu une petite minorité à part, caractérisée par l'argent et par un certain sentiment de supériorité. C'est une société bourgeoise qui s'est constituée sur la base de la fortune dans la première moitié du XIXème siècle, pour la simple raison que les protestants étaient beaucoup plus orientés que les catholiques vers la vie économique moderne. Ce n'est donc pas un hasard si, dans la profession bancaire, pendant tout le siècle dernier, les protestants ont joué un rôle particulier, comme les Juifs d'ailleurs. Il en est résulté la constitution d'une petite société protestante très riche, qui vivait en quelque sorte sur elle-même, ce qu'on appelle l'endogamie, et qui, du fait même des moyens dont elle disposait, a pris la direction de la communauté urbaine. Mais ceci ne jouait pas dans les régions paysannes où il y a encore de nombreux protestants, comme le Gard, l'Hérault et certaines parties de la Vendée ou de la Charente. Le phénomène est moins marqué aujourd'hui pour la simple raison que les grosses fortunes disparaissent et que la banque n'est plus du tout ce qu'elle était en 1860 ou 1880, c'est-à-dire un peu le monopole des minorités religieuses. La Haute Société Protestante n'ajoué aucun rôle politique particulier,
26Maurice Couve de Murville, Le Monde enlace, Plon, 1989, p. 272.

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dans la mesure où, étant riche, elle était probablement conservatrice. Elle était ,,27 plus près du cléricalisme que de l'anticléricalisme La banque protestante, un monde extérieur

Maurice Couve de Murville, qui provient d'une famille de la bourgeoisie, n'est pas membre d'une des dynasties bancaires protestantes, de la HSP. Mais l'appartenance sociale ne se réduit pas à l'appartenance factuelle, matérielle. Ce qu'on nomme depuis Feuerbach et Marx «l'idéologie », c'est-à-dire les représentations idéales dominantes, l'appartenance voulue, rêvée, les projections qu'un adolescent ou qu'un père ambitieux peuvent faire en s'imaginant membres d'un club d'élite, peut s'avérer déterminant. Celui qui a quitté la fonction publique pour le négoce de diamants, affaire internationale par nature, qui dirige son fils vers des études d'économie, ne peut manquer de constater le poids considérable, le prestige des dynasties protestantes... et le poids en France de l'administration d'Etat non seulement dans les affaires publiques, mais aussi dans les affaires tout court, de la construction des chemins de fer aux emprunts d'Etat. Sans évoquer ici les deux« gros mots» imprononçables dans la société bourgeoise durant nombre de décennies du vingtième siècle: le cousinage et le pantouflage. Le milieu bancaire français compte en son sein trois familles protestantes qui vont jouer, durant les années d'enfance de Maurice Couve de Murville, c'est-à-dire pendant la première guerre mondiale et le début de l'entre-deux-guerres, un rôle éminent. Le lecteur trouvera en annexe au présent chapitre un « exemple» du rôle qu'ont pu jouer, en une occasion contemporaine de l'enfance de Maurice Couve de Murville, certains membres éminents de la fameuse HSP. L'exemple est éclairant pour les qualités que Maurice Couve de Murville et les siens ont pu puiser dans ce "modèle". Outre le sérieux, la solidité, la rigueur et la crédibilité, ou mieux dit, le crédit, la banque protestante française peut à la fois s'avérer transnationale tout en conservant un solide enracinement dans la société française. Forte de son caractère minoritaire, de sa conscience d'élite morale, et d'élite bourgeoise, elle ne craint pas, dans les années 1920 de proposer une participation aux fruits de l'entreprise. Une idée qu'on retrouvera, un demi-siècle plus tard, avec les gaullistes dits de "gauche" qui pousseront vers Matignon un certain Maurice Couve de Murville. Mais nous n'en sommes pas là. Dans les années 1910-20, la vie du petit Maurice c'est, bien sûr, d'abord son environnement familial.
27Maurice Couve de Murville, in Les Protestants, Revue trimestrielle d'histoire, Hachette, 1981, pp. 96-97.

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