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Dans l'ombre du père

De
230 pages
Itinéraire d'un enfant non gâté, ce livre déroule un fil tout en entrelacs, qui nous emmène de la Moselle de la jeunesse de l'auteur aux fins fonds du continent africain à la découverte d'un destin hors normes. Celui d'un petit garçon en quête de l'amour du père et qui ne cessera toute sa vie durant de se chercher lui-même sur des chemins de fortune, et souvent d'infortune.
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Dans l’ombre du père

Graveurs de mémoire

Rachel SAMUEL,
On m’appelait Jeannine
, 2011.
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urtes et bottes de cheval, « C’était
Béatrice COURRAUD,
Non je n’est rien oublié… Mes années
60,
2011.
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, E2U01R1, .
Une vie ouvrière. Un demi-siècle de
Jean-René LALANNE,
Le canard à bascule
, 2011.
Louis NISSE,
L’homme qui arrêtait les trains
, 2011.
JDaacnqiuèelse FCRHAINNECSK, ,
LAecurh ilgluee, rdree pMraénfétersé eà
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, 2011.

Pierre DELESTRADE,
La belle névrose
, 2011.
Adbdenour Si Hadj MOHAND,
Mémoires d'un enfant de la
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nt pas à Rome
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2011.
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De clap en clap, une vie de cinéma
Claude CROCQ,
Une jeunesse en Haute-Bretagne, 1932-1947
,
2011.
Pierre MAILLOT,
Des nouvelles du cimetière de Saint-Eugène
,
2G0e1o0r.g es LE BRETON,
Paroles de dialysé
, 2010.
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La montagne en partage. De la Pierra
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09)
, 2010,
Claude ATON,
Rue des colons
, 2010
Jean-Pierre MILAN,
Pilote dans l'aviation civile. Vol à voile et
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,A 2L0L1E0.Y ,
Un franc-comtois à Paris, Un berger du Jura
devenu universitaire
, 2010.
PAinerdrreé VHIENNCNHAE,E
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Dg'auunc hceo mdub aptè àr el
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e à la villa romaine. Un

Jean-Paul Korzec

Dans l’ombre du père

roman

L’H
ARMATTAN

© L'H
ARMATTAN
, 2011
5-7, rue de l'École-Poly

technique ; 75005 Paris

hdtitfpf:u//siwown.wh.alirbmraatitraienh@arwmaanttaadno.co.ofrm
harmattan1@

wanadoo.fr
ISEBANN : :9 9778-822-2299665-4554155115 -1

’Lmorb eudp rè_e31x512:5iMese napeg1 320//611 313: 4P ga8e
A Gilles

A Géraldine

A Jonathan

A Florian

Qui ne peut comprendre

’Lmorb eudp rè_e31x512:5iMese napeg1 320//611 313: 4P ga7e
’Lmorb eudp rè_e31x512:5iMese napeg1 320//611 313: 4P ga9eLes seuls gens qui existent sont ceux qui ont la démence de
vivre, de discourir, d’être sauvés, qui veulent jouir de tout un
instant, ceux qui ne savent pas bailler.

Jack Kerouac

’Lmorb eudp rè_e31x512:5iMese napeg1 320//611 313: 4P ga1e0
Tire-toi d’affaires comme tu pourras, m’a dit la nature en me

poussant à la vie.

Fragonard

’Lmorb eudp rè_e31x512:5iMese napeg1 320//611 313: 4P ga1e1Il m’est odieux de suivre autant que de guider

Friedrich Nietzsche

’Lmorb eudp rè_e31x512:5iMese napeg1 320//611 313: 4P ga1e2J’étais assis sur le trottoir sur la place des pâquerettes et je
comptais les pigeons : un, deux, trente…et les jeunes filles
qui subtilisaient l’ombre des arbrisseaux sur le marbre, et me
laissaient les feuilles de l’âge, jaunies. L’automne est passé
par moi et je n’y ai pris garde tout l’automne est passé, et
l’histoire est passée sur ce trottoir et je n’y ai pris garde
Mahmoud Darwich

’Lmorbdepurè_e31x512:5iMesneapeg21/3601/11:343aPeg31Lestendresannées

Vivre,c’ests’obstineràacheverdessouvenirs.

RenéChar

C’estdanslabanlieuebordelaise,quejevislejouraprèsla
guerreetsesinfamies,unfruitdelagénérationdu«baby
boom»selonl'expression.Monpère,juifmosellan,avaitdû
fuiravectoutesafamillepouréchapperauxnazisetauxcolla-
bosdetoutessortes,pauvressotsauréolésd’uniformes,armés,
saoulésparlesvapeursdélétèresdesidéologiesextrêmes,et
tropfiersd’êtredesdélateurszélés,surquilesnazispouvaient
compter.Ilsavaientsurtoutcettedétestableconvictiond’être
dansleurbondroit,cequiréconforteetrassuretoujourslesim-
béciles.Etpourtant,quandonn’apasvécucettepériode,qu’il
estdifficiledejuger!
Cefutlepremierchocdesavie,puisqu’ilfutcontraint
d’abandonnersesétudesdemédecineàNancy.Ilétait,selon
sesproches,unlycéenbrillant,avecunegodéjàtrèsdéveloppé,
mongrand-pèren’acceptantpasuneplaceinférieureàlatroi-
sièmeauclassementdefind’annéescolaire,souspeinedesé-
vices!Etc’estainsiquemonpèreseretrouvacultivateurdans
leLotetGaronnependantcinqans.Ildébarquaunjouravec
sestroisdemi-sœursetlanounouàPrayssas.Cettenounouleur
valutd’ailleursbiendestracas,carelleétaitprotestanteetfa-
rouchementantisémite!Ellelesmenaçadelesdénonceraux
Allemandslorsqu’ilscachèrentdesmaquisardsàlapropriété,
qu'ilsavaientachetéeavecsesonzehectaresdevigne.
Cettemaisonfutd’ailleursvendueàlafindelaguerrepar
lavolontédemongrand-pèreetdemonpère,pourunpetitpé-
cule,bienloindesavéritablevaleur.

31

’Lmorbdepurè_e31x512:5iMesneapeg21/3601/11:343aPeg41Monpèren’apasconnusamèredécédée,peudetempsaprès
sanaissance,etc’estsabelle-mèrequil’éleva.Unefemme
juivedanstoutelatradition,dynamiqueetattentiveàtout,
voire,étouffante!Elleétaitégalementdouéepourlesaffaires
etpritvitel’ascendantdanslagestionduquotidiensurmon
grand-père,plusenclinauxconquêtesfémininesetauxcartes.
Lui,avaittroisfrèresetdeuxsœursàLodz.
UnedesessœursmourutendéportationàAuschwitz.Deuxde
sesneveuxréussirentàsauterdutrainquilesconduisaitvers
lecampd’extermination.
Deuxêtreshumainsenpyjamasrayés,tamponnésd’unnu-
mérocommedubétail,avançanttêtebaisséedansletumulte,
bravantlefroid,laneige,etlamaltraitance,aveclapeurau
ventre.L’und’euxrejoignitmongrand-pèreàlapropriété,qui
luiproposaderesteraveceux.Maisilpréférarejoindrelesma-
quisardsetregagnalegroupeMOIàMarseille,enqualitéde
sous-lieutenantetchefd’ungroupedechoc.Ilparticipaàdivers
attentats,etilfutblessélorsdel’attaqueàlagrenadeducinéma
CapitoleàMarseille,quiétaitréquisitionnéparlaWehrmacht.
Puis,ilfuttorturéetfusilléàMarseilleparlagestapo,àl’âge
dedix-neufans.Al’emplacementdelafusillade,uneplaque
commémorative,érigéeaunomdeMauriceKorzec,rappelle
auxbadaudssonhéroïsme,etuncollègeporteégalementson
nom…L’autreneveu,Georges,vivaitàParisetfutunhomme
trèsengagéàgauche.Ilfitpartiedespremierssignatairesdu
mouvement«Pourunealternativeàgauche»…
C’estprobablementparunetendrejournéesouslesoleildo-
rantlesblés,quemonpèrevitpasserunejeunefilleinsouciante
quisepromenaitsurlescheminsdeladoucecampagneduLot
etGaronne.Peut-êtrequecejourlà,unventpolissongonflasa
robefleuriecommeunecorolle.Elleétaitunrayondesoleil
danssadifficileviedefermier,souslejougd’unpèreautori-
taireetbrutalquin’hésitaitpasàlemenacerd’unecanneou
d’unepiochelorsdesescrisesdecolère.Lescrisess’expliquent

41

’Lmorbdepurè_e31x512:5iMesneapeg21/3601/11:343aPeg51peut-êtreparlefaitqu’ilfut,dèssajeunesse,trépanéàParis
pourdesproblèmesdepoched’eauaucervelet.Ettoutesavie,
mongrand-pèreallaitêtreenpriseaveclamédecineetlachi-
rurgie…
Cetterencontresetransformarapidementenhistoire
d’amouretseconclutcommeilsedoitparunmariage.Dès
lors,ilfallutchercherdutravail.Aprèsquelquesplacesdansla
région,ilregagnaMetzoùmongrand-pèreavaitouvertunma-
gasindeprêt-à-porter.IlavaitdébarquédePologne,lorsdela
grandeimmigrationdudébutduvingtièmesiècle,avecun
vieuxpantalonetunecharrette,pourallertravaillerdansles
minesdeLorraine,puis,plustard,commeboulanger.Mais
commetoutbonjuifpolonaisdel’époque,ilnetardapasàse
lancerdanslafourrureàParis.Ildevintensuitecommerçantà
Hayangeavecleconcoursd’uncoupledejuifsparisienspour
lesquelsilavaittravailléentantquefourreur.
Puis,ilouvritunmagasinàMetzetàSaarbrücken,dansla
périoded’occupationfrançaisesarroise,lequelfitfaillite.
D’aprèsdesrumeursfamilialesprobablementpeuobjectives,
unemaîtresseenauraitétécertainementunpeuencause!
MonpèreregagnadoncsarégionnatalepourtravailleràMetz
danslemagasindeprêt-à-porterpourdames.Maislacollabo-
rationfutchaotique,etils’ensuivituneséparation.
J’habitaisMetzàcettepériode,avecmonfrèreetmes
grands-parentsmaternels,venuslàeuxaussipoursuivreleur
filleunique.Jen’aiquepeudesouvenirsdupèredemamère,
sicen’estqu’iltravaillaitcommeouvrierdanslasidérurgieet
qu’ilsecontentaitdepeu,unlitorientéverslenordetunetable
pourlasoupe.IlvécutavecnouslespremièresannéesàMetz.
J’aigardél’imaged’unhommepaisible,sansprétention,qui
vivaitsapetitevie,étaitpleindebontéetquinoustransmettait
sachaleurhumaine.Iln’attendaitcertainementriendelavie,
ilsavaitqu’ellefilaitetfinissaitetnerêvaitpasdecequ’ilne
pouvaitavoir.C’estpourcelaqu’ilnefutprobablementjamais

15

’Lmorbdepurè_e31x512:5iMesneapeg21/3601/11:343aPeg61malheureux.Ildisparutcommeungraindesableemportépar
levent.Jel’imagine,allantautravail,samusettesurl’épaule,
enbleudetravailsouslatraditionnellecanadienneensimili
cuir,coiffédesonéternelbéret.Cepetithomme,quiarborait
unefinemoustache,décédadessuitesd’unaccidentdetravail,
etmagrand-mèreseretrouvacélibatairejusqu’àlafindeses
jours.C’étaitunhommesimple,d’uneépoqueoùl’onacceptait
saconditionsansfrustration,aveclerespectdesgensriches,et
ensachantque,jamais,onneseraitcommeeux.
Nousétionsdes«goys»,puisquebaptiséscatholiques.Ma
mèreavaitexigéqu’ilenfûtainsi,aprèsleshorreursimposées
auxjuifspendantlaguerre.Noussommesdoncdesdemi-juifs.
Sil’horreuravaitdûsereproduirecommelecraignaitmamère,
lesAllemandsdelagestapon’auraientpuignorerqu’uneca-
tholiquenepeutenfanterunjuif,etdecefait,nousn’aurions
pasétéinquiétés.Selonlesouhaitdemamère,monpèrese
convertitaucatholicismeetputsemarieràl’église.Inutilede
préciserquececinefutpasdutoutdugoûtdelafamilledemon
!erèpEncetempslà,onnerefaisaitpassavie,etsurtoutpasles
gensd’originemodeste.Puis,Internetn’existaitpas,avecses
sitesderencontreoùl’onpeutrêveretfantasmeràsouhaiten
faisantsonmarchéducœur.
Lemondeduvirtuelesteneffetmagique,ilsuffitdecocher
lescasesdesonchoix,etl'alteregoparfaits'affiched'unclic
surl'écran!Maislaréalitérattrapelevirtuel,etlà,biensouvent,
ledésenchantementestdemise.
Ladureréalitérappelleàl'ordreceuxquinerépondentpas
auxcritèresenvogue,et,quiplusest,ontdefaiblesrevenuset
sontâgés.Ladureréalitélesrappelleàl’ordreceuxquineré-
pondentpasauxcritèresenvogue,et,quiplusest,ontdefaibles
revenusetsontâgés.Lasolitudedésespéranteestalorsaumenu
danslemondeschizophrèned’aujourd’hui…

61

’Lmorbdepurè_e31x512:5iMesneapeg21/3601/11:343aPeg71Unebonnevenaitchaquejourànotreappartementproche
delacathédraledeMetz.Ellesuivaitdeprèslesinstructions
demonpèrequiexigeaitquel’onmangeâtdetout.Etj’aile
vaguesouvenirqu’ellenoustenaitlatêteetnousenfournaitla
nourrituredanslabouchequandonrenâclaitàavaler!Ilarri-
vaitqu’àtablejenepusterminermonassiette.Monpèrem’en-
voyaitauxtoilettesaveccommeconsigne,d’enressortir
l’assiettevide.Plustard,jeréalisaiqu’ilnem’étaitmêmepas
venuàl’idéedeviderl’assiettedanslestoilettes!Elleétaitsé-
vère,maispeut-êtrecherchait-elleàsevengersurnousdesa
conditionsociale?J’aidesimagesdesonfiancé,militaireà
Metz,quivenaitlachercheràlamaison.L’uniformem’impres-
sionnait,etjel’imaginaisunpeucommeunhérosdeschamps
debataille.Ellefit,commeondit,«unbeaumariage»,etchan-
geadestatutsocial.
C’étaientmespremièresannéesdevie,quisedéroulaientà
lamaternelle,dansuneécoledesœurs.Lesannéesd’enfance
sontsucréesavecdescouleursdesoleil,commedansunecarte
postaledevacancesenborddemer.Onrêveàlafêteforaine
aveclesmanègesdechevauxdeboisquifonttournerlatêteet
labarbeàpapatoutencouleursurleslèvresetlesjoues,les
cornetsdeglacequinousbadigeonnentlabouche,etlesclowns
bariolés,quandlecirquevientinstallersagrandetenteetsa
ménagerie.Onvenaityvoir,émerveillés,lesanimauxexposés
derrièrelespalissades.Ilsarrivaientdetrèsloin,depaysima-
ginairesdansnotreesprit.
Dansl’enfance,onsecréeunbeluniversàtraversdeslivres
etdeshistoires.Onn’yvoitnifrontière,niguerre,maissim-
plementunmondedebeauté.Monfrèreetmoijouionsavec
quelquesjouetsenboisdansl’appartement,sousl’œildenos
grands-parents.

Pasdetechnologiedudivertissement,onselacréaitetsel’ima-
ginaitnous-mêmes,etlespigeonsvoyageursfaisaientfonction

71

’Lmorbdepurè_e31x512:5iMesneapeg21/3601/11:343aPeg81detéléphonemobile,avecpoésie.Ons’inventaitdesjeux,avec
l’innocencedutrèsjeuneâge.L’enfance,c’estdusilenceetdes
paroles,etc’estungrandréservoirtoutneufd’amourenfoui
dansunpetitcœur.Onneconnaîtriendelaviedesparents.On
imaginequecesontdesêtresexceptionnels,quifontdeschoses
intéressantesdegrandespersonnes,lesquellesnousrestent
étrangères.LesNoëlssontenchanteurs;lanuit,ons’endortfé-
brilementenpensantauxpaquetsquiserontdéposéslelende-
mainmatinaupieddusapinscintillant.C’estcesacréPère
Noëlsursontraîneaumagique,quidescendradanslacheminée.
Dommagequ’ilnousfailledormir,ildoitêtresibeauàvoirce
grandbonhommefort,avecsabarbeblancheenformedesapin
etsonbonnetrougeàpompon,onluiauraitfaitvolontiersde
grossesbiseschaudessursesjouesglacées!Lepauvre,ilafait
unsilongvoyagedanslecielétoiléoùildoitfairesifroid!
Lematinduvingt-cinqdécembre,monfrèreetmoiétionsré-
veillésdetrèsbonneheure.Onsautaitdulit,etnousnouspré-
cipitionsverslesapin,encoresomnolents.Nousconnûmes
ainsil’émotionuniverselledesenfantsquidécouvrentleursca-
deauxdeNoël.Fébriles,émerveillés,ondéballaitlespaquets
decePèreNoël,quinenousavaitpasoubliés.Onentraitalors
danslachambredemesparentspourexhiberlescadeaux.Eux,
quivoulaientfairelagrâcematinée,devaientjouerlacomédie
delasurprise,enespérantquel’onquittâtlachambreauplus
vite!C’étaitsûr,quandonseraitplusgrandsetquel’onserait
autoriséàveiller,onaccueilleraitlePèreNoëlenhéros!
Maislavienepermetpasderêverlongtemps.C’estcomme
àl’école,onjoueàlamarelle,onsauted’unecaseàuneautre,
etdelapetiteenfance,onsautedanslacaseadolescence,avant
deretombertropvitedanslacasedel’âgeadulte…
Mesparentsétaientassezdistantsetnes’occupaientquede
loindenotreéducation.Dèsqu’ilseurentacquislemagasinà
Thionville,ilsydormirentlasemaineetnerentrèrentquele
samedisoir.Leurexcuseétaitqu’ilstravaillaientdurementet

81

’Lmorbdepurè_e31x512:5iMesneapeg21/3601/11:343aPeg91qu’ilsavaientdessoucis.Ilsn’avaientguèreenvieenfaitque
l’ontraînedansleurspattesaprèsletravail.
Ilsétaientdesprécurseurspourl’époque;aujourd’huic’est
souventainsiqueçasepasse,surtoutdanslesclassessociales
aisées,l’argentmeublantl’absence.Etmaintenant,onnouspro-
pose,commedernièremodetrèstendance,lescoursdesoutien
scolairequiontremplacél’éducationparentale.
Cen'estd’ailleurscertainementpasunhasard,silamajorité
desélèvesdesgrandesécolessontissusdesmilieuxdeclasses
moyennes,ettoutparticulièrementdumondedel'enseigne-
ment.C'estunmilieuoùseconjuguentconnaissanceettemps
suffisammentconsacréauxétudesetàl’éducationdesenfants.
Pournous,quandnousdemandionsànotrepèredanslecadre
denosdevoirsunconseilouunrenseignement,ilrépondait
qu’ilétaitfatiguéetquenousdevionsconsulternoslivres,ou
qu’ilavaitquittél’écoledepuislongtemps!Etpourtant,
a
contrario
,ilnecessaitdenousmartelerqu’ilavaitétéunélève
brillantettrèscultivé,maissonapports’arrêtaitlà.Parcontre,
ils’exprimaitdansunfrançaisricheetchâtié,etjepensequ’in-
consciemment,ilm’ainculquélegoûtetlerespectpourcette
belleetsirichelanguedeVoltaireque,malheureusement,on
s’ingénueàestropier.
Mamèreétaitrelativementpeuprésente,ellefaisaitsurtout
actedeprésencelesoir,àlafermeturedumagasin,ouledi-
manche.Defait,ellenes’occupaitguèredenotreéducation,
s’enremettantàsamèrepourlesaffairescourantesetàson
maris’ilyavaitlieudeséviroudeprendredesdécisions
concernantnotreavenir.Seule,madernièresœurallaitconnaî-
treunemèreprésenteetpresqueétouffante,etce,pourdesrai-
sonsquejedévelopperaiplusloin.Mamèreappelaitmasœur
sonbâtondevieillesseetlesfaitsaujourd’huiluidonnentrai-
.nosC’estdoncmagrand-mèrequinousélevaetquidirigealamai-
son,unefemmeissued’unefamilletrèssimpledusud-ouest,

91

’Lmorbdepurè_e31x512:5iMesneapeg21/3601/11:343aPeg02élevéeàladure,etayanttoujourstravaillétoutesavie,jusqu’à
plusdequatre-vingt-dixans.Infatigableetinusable,elleavait
l’œilsurtout,et,cequinegâchaitrien,elleétaituneexcellente
cuisinièrequinousavaithabituésàdebonsplats,daubes,ra-
goûtsetsauces,dontelleavaitlesecret.Ellen’autorisaitper-
sonneàvenirempiéterdanssacuisine,quandelleœuvraitaux
fourneauxpourexécuterenmaestrosesmetssavoureux.
Ellesavaitaussinousconfectionnerdespetitessucreriesavec
depetitsriens,commed’excellentspainsperdusréalisésavec
dupainunpeurassisquiconstituaientsouventnotrecollation.
Acetteépoquedel’après-guerre,lamoden’étaitniaulightni
àladiététique,maisauxbonsplatscuisinéscopieuxetriches,
pourrattraperlesannéesdeprivation.Ellen’acceptalesvisites
chezlemédecinquecontrainteetforcée,etseulementversla
findesavie.Elleétaitégalementsévèreetstricte,maisc’était
pournotrebien,évidemment.Nousmangionstouslesjours
danslasalleàmanger,etlerepasétaitl’uniquemomentdela
journéeoùlafamilleétaitréunie.Monpèrepossédaitune
bonnecaveàvins,etledimanche,oulorsderéceptionsou
grandesoccasions,ildébouchaitquelquesbonnesbouteilles.
Monpères’associaunjouravecunhommed’affairesetcréa
unnouveaumagasindeprêt-à-porter,àThionville,quiperdura
desdécennies.

NousrejoignîmesdoncThionville,avecmonfrèreetmagrand-
mère.Nousvécûmesd’abordauxdeuxpremiersétagesd’une
maison,avantqu’ilnepuisselalouertoutentière,aprèsqueles
locatairesdurez-de-chaussées’enfurentallés.C’estàcemo-
mentlàquemagrand-mèrefutassistéeparunebonneàde-
meure.

Unepremièresœurrejoignitlefoyerquelquesannéesaprès,et
bienplustard,madernièresœur.Enfait,celle-ciétaituneen-
fantnondésirée,un«accident»decontraceptioncommeon

02

’Lmorbdepurè_e31x512:5iMesneapeg21/3601/11:353aPeg12dit,aléaprobablementnédelacélèbreetpeufiableméthode
Ogino,maisc’étaitça,oulespréservatifs!Cefutcertainement
àpartirdecettenaissancequemesparentsfirentchambreà
.trapLapremièrebonnerestalongtemps.C’étaitunefemmeplus
trèsjeune,laide,ressemblantmêmeàunesorcière,quiétaiten-
voyéeparlaDASS.Elleavaiteu,semble-t-il,unevieunpeu
légère,surtoutpourcetteépoque,etnotammentdesenfantsde
différentspères,qu’elleneputélever.C’estellequi,unsoir,à
monretourdusport,alorsqu’ellepréparaitmonrepasetque
mesparentsétaientausalondetélévision,memontracomment
l’appendicequej’avaisentrelesjambes,pouvaitserviràautre
chosequ’àuriner…!
Dansnotreprimejeunesse,onneserendaitguèrecompte
desproblèmesfinanciersdemonpère.Ilnenousavaitjamais
inculquélegoûtoulerespectdel’argent.Jepensequelui-
mêmen’enn’avaitpas.C’estpeut-êtreunpeuàcausedecela
quel’argentmeseratoujoursindifférentetquejecultiveraiune
totaleaversionpourcecancer,quiaffecteunemajoritédel’hu-
manité.Jen’enconnaîtraisjamaisleprix,pasplusquejen’au-
raisuneidéedelajustevaleurdeschoses,carcelam’indifférait
complètement,etm’indiffèreencore…
C’estdonclà,quecommencel’histoirechaotiquedemavie
surdesroutesbiensouventbordéesderoncesetd’embûches,
surlesquellesj’allaistrébucherquelquefois,engardantdeshé-
matomesàl’âme.
L’écoleprimairesepassasibienquejefusamenéàsauterde
classeencoursd’annéescolaireetàentrerensixièmeavecune
annéed’avance.Cedébutdeviejuvénilesemblaitemprunter
unebonnevoie.
Onjouaitavecpeu,quelquesjouetsetunballondanslaruequi
étaitgénéralementnotreterraindejeu.Danscesannéeslà,l’au-
tomobileétaitunluxeetlesruesduquartierétaientpeufré-
quentées,cequinouspermettaitd’enfairenotreespaceludique.

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’Lmorbdepurè_e31x512:5iMesneapeg21/3601/11:353aPeg22Noushabitionsenlocationunemaisondepierre,cossue,dres-
séesurtroisniveaux,uneconstructiontraditionnelleallemande
desannéesquarante.Lerez-de-chausséesecomposaitd’une
généreusecuisineenchêne,d’unsalondetélévision,d’une
salleàmangermassivedestyleespagnol,oùnousprenionsles
repassousunlustretrapuenferforgé.

Ilyavaitungrandsalonmeubléd’élémentsenlaquede
chineetdecommodesLouisXVI,ainsiquedefauteuilsde
styleLouisXVauxcouleursfeuillesd’automneetvieuxrose,
etunecauseusecapitonnéedecarmin.Unlustredecristalim-
posantétaitsuspenduauplafond.Ilyavaitladouceurdes
beauxtapispersans,desétoffesetdesrideauxauxfenêtres,et
desbronzesetlampadairesdessinantlesoirleursrefletsroses
etdansantssurlestapis.Destableauxdevaleurdécoraientles
murs,créationsémanantnotammentdupeintrequitravailla
avecmoiplustard,etd’uneamiedemesparents,SolangeBer-
trand,dontl’artesttrèscôtédenosjours.

Ceconfortbourgeoisavaitétéaménagéparmamèreselon
sonbonvouloir,etilétaitaussitoutsonpetitbonheuretsasa-
tisfaction.Lesalonn’étaitutiliséquelorsderéceptions,d’au-
tantque,lespremièresannées,nousétionssanstélévision.Mon
pèrequiétaitunlittéraireyfumaitaussienlisantlapresse.
Peut-êtreest-cepourcelaquej’allaisdécouvriràmontour,
beaucoupplustard,lesjoiesdelalecture?Lebonheurdehan-
terleslibrairiesetderêveraumilieudetousceslivresquinous
fontvoyager,réfléchir,etquinousinstruisent,bonheurqueje
savoureencoreaujourd’hui!Leslivressontcommedesamis.
Onpeutlestoucher,palperlatexturedeleurcouvertureetdu
papier,sentirl’odeurd’imprimerie.
C’estpleind’émotions,etj’aimeàimaginerl’auteurdevantla
pageblanche.Onbutine,oninvestitlesrayons,onnesaitplus
oùdonnerdelatête,tantdepetitsbonheurssontàportéedes

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’Lmorbdepurè_e31x512:5iMesneapeg21/3601/11:353aPeg32regards!Moi,unefoislelivreachetéetentremesmains,je
souligne,ratureetcornelespagesàlafindemessoiréesde
lecture,parfoisparseméesdebluesàl’âme.
Achaqueligne,noushabitentetnousenvahissentdesrêves
etréflexions.Unebibliothèquenousprotègedumondeartificiel
delaculturenumériquemultifonctionnelle,oùtouts’entre-
croiseletempsd’unflash.
Mondeduzappingoùl’onn’apasletempsdeprendrele
rythmenécessairepourapprécieretcomprendrelesmots.C’est
unmonded’émotionsaucœurd’unchezsoi.C’estlademeure
deslivresdanslesquelslesmotsimprimésontundomicilefixe
etsereposent,commel’asijolimentditquelqu’un.Desmots
commedesarmesquisèmentledoute,bousculentnosidées
toutesfaites,desmotsquisontdesfleursoffertesaucœurdes
nuitssanssommeil.Dureste,touteslesgrandesidéesémanent
d’unlivre…
Plustard,monpères’installeraausalondetélévision,avec
delongsentractespassésàdéambulerdanslecouloir,enprise
àdescrisesd’aérophagie,toutenmettantenplace,j’imagine,
unestratégiepourfairefaceauxsoucisd’argentquil’atten-
daientlelendemainmatin.
Lesdeuxautresétagesdenotremaisonétaientréservésaux
chambresàcoucher.Aupremier,lesdeuxchambresdemespa-
rentsetcelledemagrand-mèrequidonnaitaccèsàuneautre
piècefaisantofficed’atelierderetouches.Audeuxièmeétage,
setrouvaientlesdeuxchambresd’enfantsetcelledelabonne.
Ilyavaitungrandjardinagréableenété,agrémentédefleurs
etd’ungrandarbreimposantquidéployaitdesbranchesabon-
dammentgarniesdeverdureetnousfaisaituncoind’ombre
estivallorsquenousprofitionsdesrayonsdesoleilgénéreux.
Nousavionsunpetitpotagerentretenuparmagrand-mèreet,
quelquefois,nousétionsinvitésledimancheàmettrelamainà
lapâte.Alabellesaison,nousprenionslefraisenécoutantla
radio,notammentleTourdeFrance,àl’heureoùlecrépuscule

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