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De Harlem à Téhéran 1953-2004

De
372 pages
Après la deuxième guerre mondiale, l'Occident régnait sur le monde. Le demi-siècle qui suivrait allait contester cette domination. Ce fut l'émergence des Tiers-Mondes, les guerres coloniales du Vietnam et de l'Algérie, la révolution de Khomeiny en Iran, la guerre civile au Liban. Georges Baguet a couvert nombre des événements de cette époque, se tenant toujours proche des hommes et des femmes qui les vivaient au quotidien. Le temps passé donne aux articles un éclairage nouveau.
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DE HARLEM

À TÉHÉRAN

Georges Baguet

DE HARLEM

À TÉHÉRAN

1953 - 2004

Cinquante années de journalisme

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 IOSJ Budapest
Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP24J, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, IS 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Bnrkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

KIN XI

de Kinshasa

- RDC

Du même auteur:

Irlande la Rebelle, L'Hannattan, 2002. Le miroir allemand, Desclée de Brouwer, 1997. Louisville, Kentucky (roman), Belfond, 1990. Cafés amers au Liban, Éditions du Cerf, 1985. Lumières sur Saida (essai en collaboration), Oesclée de Brouwer, 1994.

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr

@L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00063-0 EAN : 9782296000636

J'étais sur le quai de la gare, à Dakar. - Combien de caisses? Dix? Vingt? Trente? Quarante? Je dois le savoir pour le nombre des fourgons. - Moi, dis-je, j'ai une valise. - Une valise? Où allez-vous? - Partout!
Albert Londres, Terre d'ébène, 1929.

Ouverture
Les articles rassemblés ici, publiés pour la plupart dans Le Monde, La Croix, Témoignage chrétien, la revue Esprit, traversent la deuxième moitié du xxe siècle. Le premier a paru en janvier 1953 dans Le Monde, le dernier en mai 2004 dans Esprit. Un demi-siècle de journalisme riche en histoire. Au cours de ce demi-siècle, des cartes sont redessinées: d'abord celle de l'Afrique par les guerres de décolonisation, puis celle de l'Europe après la chute du mur de Berlin et la frn du communisme. De l'autre côté de l'Atlantique des forces irrésistibles bouleversent la société américaine, la jeunesse face à la guerre du Vietnam, la révolution sexuelle, l'inexorable montée des Noirs. A la fin du siècle Harlem a cessé d'être un ghetto. Chez nous, en Europe, de puissants flux migratoires venus d'Afrique, du Maghreb, de plusieurs pays d'Asie, diversifient et colorent nos populations. L'islam s'installe en France et en Europe. A Téhéran, à la fin des années soixante-dix, la révolution de Khomeiny lance le religieux dans le champ politique, alors qu'au Liban musulmans et chrétiens s'affrontent dix-sept ans durant dans une guerre civile sans merci. De même en Irlande du Nord, le conflit entre catholiques et protestants, Irlandais et Britanniques, qui éclate vers les années soixante-dix, ne s'apaise qu'à la fin du siècle. Les articles que je présente ici renvoient à tous ces chocs de l'histoire que j'ai eu à connaître, comme journaliste pigiste, freelance, libre de choisir mes reportages de Harlem à Téhéran. Certains articles plongent directement dans l'événement et le racontent. Cependant, plus que l'événement lui-même, ce sont les hommes, les femmes, les populations qui l'ont vécu que j'ai voulu conmu"tre,dont j'ai toujours cherché à me rapprocher. Pour ce faire je me suis « assis aux tables les plus épaisses d'étrangers », selon le conseil de Montaigne. l'avais peu de moyens, ce fut ma chance. A l'étranger je ne descendais pas dans les grands hôtels, le Saint-Georges, le Cavalier à Beyrouth, l'Europa à Belfast, où se retrouvait la presse internationale. 9

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Je devais me débrouiller seul, j'allais chez l'habitant. Souvent le sort me fut favorable. La famille qui m'accueillit à Téhéran fut un extraordinaire tremplin pour rencontrer les responsables politiques et pénétrer les milieux religieux. A Beyrouth je logeais souvent près de la ligne verte, ligne de partage et de combat qui séparait l'est chrétien de l'ouest musulman. Aux États-Unis, j'ai connu les ghettos noirs et le Sud profond de la même façon. Quand j'écrivais ces articles l'Internet n'existait pas, ni le téléphone portable; le mot mondialisation ne faisait pas partie de notre vocabulaire courant. Nous ne connaissions pas l'instantanéité. Les distances en heures de vol et en kilomètres rendaient les communications souvent difficiles. Téléphoner d'un pays en guerre impliquait des connivences ou des bakchichs au-dessus de mes moyens. Mais je trouvais des aides. Je m'étonnais de la gentillesse et de la disponibilité des personnes à qui je m'adressais. Ce fut parfois difficile, toujours passionnant. Ce travail comprend quatre parties. La première est consacrée à l'Amérique du Nord, la seconde aux pays des Tiers-Mondes: Proche-Orient, Algérie et Afrique Noire. L'Irlande et son long conflit constituent la troisième partie. La quatrième, intitulée Paris, concerne essentiellement les quartiers populaires de l'immigration. Devenu malvoyant, ne pouvant plus lire, je ne pouvais faire seul ce travail. Des amis ont voulu m'aider. Avec eux j'ai ouvert les vieux cartons, puisé dans une masse d'articles, trié. Ensemble nous avons lu, relu; ils ont numérisé les feuilles jaunies des journaux. Ce fut un long travail, ils l'ont fait avec soin, manifestant un intérêt qui m'a soutenu dans mon entreprise. Je dis ici ma gratitude à Marie-Claude Miette, à Francine Pollet, avec qui j'ai travaillé à Paris, à Jennifer Meyer, à Claire Vianson qui à Lyon ont pris le relais. Un merci tout spécial à ma compagne Marie-Gabrielle Guérard ainsi qu'à Michel Destribats. Ils ont été à l'origine de ce projet; ils lui ont donné corps sans ménager leur peine ni compter les heures devant l'ordinateur. Sans eux, sans elles, ce livre n'existerait pas. ** * 10

,

Les Etats- U Dis
De l'autre côté de la nuit ouvre ce chapitre. Bien qu'écrit en 1970, il est placé en tête parce que c'est l'essai qui récapitule ma perception des États-Unis dont l'idéologie mêle le rêve et la réalité. Viennent ensuite mes premiers articles de 1953. Je suis allé aux ÉtatsUnis, pour la première fois en 1951. Alors les États-Unis, ou plutôt l'Amérique était loin. Il fallait dix-sept heures de vol au quadrimoteur d'Air France pour rejoindre New York depuis Paris. Plus que les heures de vol, l'écart entre les deux sociétés mettait l'Amérique très loin de nous. En 1951 la France encore convalescente des blessures de la guerre vivait chichement. Intacte, en pleine santé, l'Amérique qui venait de rendre au monde la liberté, pouvait encore être rêvée comme elle l'avait été par des millions d'émigrants au XIX siècle. C'était l'Amérique d'Eisenhower. La pauvreté, l'exclusion, la misère n'envahissaient pas toute la ville; elles se limitaient à des quartiers précis; les ghettos noirs ne débordaient pas. Assurée d'elle-même, elle vivait tranquille et calme. Famille, Église encadraient une société largement puritaine. La bannière étoilée, toujours respectée, faisait l'objet d'un culte. Cependant de puissantes tempêtes devaient se lever qui ébranleraient cette Amérique. Le Mouvement pour les Droits civiques fut la première. Les fils et petits-fils d'esclaves se mirent en route. On les appelait Negroes, ils se nommèrent Black, puis Afro-americans. Chaque changement de nom frappait la société comme des coups de boutoir. Les marches des Noirs, l'assassinat de Martin Luther King en 1968, les ghettos qui flambaient, la fondation des Panthères Noires et le Pouvoir Noir (Black Power) furent les étapes de ce mouvement. A la fin des années soixante la jeunesse américaine se révolta à son tour en commençant par la Californie. Il y eut le Women's Lib, il Y eut la révolution sexuelle, de toutes parts la société puritaine était 11

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provoquée. L'opposition à la guerre du Vietnam déchira l'Amérique. Une immense protestation se développa sur les campus. Les jeunes qui allaient être appelés sous les drapeaux se jetèrent dans la lutte politique. La guerre engendra une résistance active. On pénétra dans le Pentagone; on y brûla des fichiers de mobilisation; on siffla le Président Nixon le jour de son Inauguration en 1972 ; on ridiculisa le drapeau, on l'insulta, le déchira. Ce furent des années folles. Uncle Sam et Bank of America étaient agressés jusque dans les églises. La plupart de ces articles couvrent cette période de turbulence. Les reportages, les chroniques, les portraits sont donnés dans l'ordre
chronologique 1.

I

Dans la suite, les textes en italiques ont été écrits pour ce livre et n'appartiennent 12

pas aux textes originaux.

De l'autre côté de la nuit: l'Amérique
Esprit - décembre 1975
Trois heures du matin: l'Amérique fait irruption dans ma chambre. Il faut se lever, manger, il faut parler; en parler. Ici c'est la nuit, mais là-bas un continent vit et brille de tous ses feux. Décalage horaire; le temps de s'habituer! Mais je sais aussi que mon décalage ne se mesure pas seulement sur des cadrans d'horloge: je suis décalé par rapport à moi-même. Ce que je vis maintenant, comme à chaque retour d'Amérique, n'est pas un temps de réadaptation, c'est l'expérience difficile de rentrer en moi. A chaque retour, la même épreuve. Lentement, une fois de plus, il faut rentrer dans la vieille société et retourner dans ma peau, tandis que monte le regret passionné d'un monde qui déjà glisse et m'échappe. Pourtant je n'ai pas rêvé l'Amérique. A travers plusieurs séjours, je l'ai aimée et haïe comme une réalité ardente, impitoyable. Mais sûrement il y a autour du fait américain quelque chose qui tient du rêve; ainsi, quand on approche par la mer, les brouillards audessus des eaux cernant dans leur transparence la façade de pierre de Manhattan. La réalité américaine serait encore à saisir derrière le rêve de départ et d'un autre monde, formé il y a trois cents ans sur les vieilles terres de l'Europe; un rêve qui, de génération en génération, fut nourri des espoirs et des fantasmes de tous ceux qui, un jour, ont osé et sont partis. Mais les États-Unis ne sont plus terre d'immigration; le dollar, les sociétés multinationales, la CIA, la violence, les affrontements raciaux ne sont pas de l'ordre du rêve. Les États-Unis, mais l'Amérique? Celle des émigrants et de l'histoire? Cette Amérique-là je l'ai rencontrée, je l'ai vue, au pays du business, du Watergate et de la drogue; aujourd'hui encore, c'est au bout du rêve et de l'autre côté de la nuit, que se trouve l'Amérique.

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Ce n'est ni sur un drapeau, dont les Américains ne sont pas avares, ni sur le portrait de George Washington, que s'ouvre la deuxième édition du manuel d'histoire de Todd Curti, l'un des plus usités dans les high-schools, mais sur un paysage grandiose, couleur et double page, que traverse un petit train à vapeur et où galope une diligence. Image de western? Plus sûrement paysage-type qui révèle d'un coup le donné fondamental de l'Amérique: l'espace. Espace pour l'agir qui renouvelle celui qui le traverse. Et peut-être que ces innombrables jeunes roulant dans des VW de fortune de San Francisco à la Floride traversent l'Amérique de part en part, comme d'autres s'immergent dans des eaux régénératrices. Les forces qui habitent l'espace américain ont les vertus des conquérants. Non seulement par le souvenir des pionniers, mais surtout par le désir qui y fit courir les hommes, il est appel à la virilité. Quelle terre, quel espace eurent jamais ce privilège inouï et unique d'être désirés avant que d'exister? Sitôt que l'Amérique fut signalée, des hommes en ont eu faim. Comme une grande femelle là-bas, offerte à tous les fantasmes et à tous les désirs, l'Amérique attendait. Avec quelle violence elle fut prise et possédée! La pénétration de l'espace américain est aussi rencontre avec un autre temps, en rupture avec celui de l'ancien monde. Venu d'un passé lointain et connu, allant vers un avenir prévisible, le temps du vieux monde entoure l'individu, le porte et lui désigne sa place. Au contraire, l'émigrant de toutes les générations, sans passé à prolonger ou simplement à préserver, sans avenir parce que sans repère suffisant pour l'imaginer, réduit le temps à la durée du vécu. Il est seul. Dans l'espace vide qui l'entoure, le temps qui surgit est celui du présent; un temps qui, parce qu'il ne s'inscrit dans aucune tradition et aucun usage, ne se répète pas. Un temps pour faire et entreprendre, qui n'est pas reçu et ne sera pas transmis, que chaque génération et chaque individu saisissent pour soi. Cette saisie du temps, inaccessible en d'autres continents, a quelque chose de fascinant, qui contribue à maintenir l'Amérique au bout du rêve et donne à l'acte d'entreprendre une dimension en quelque sorte supra humaine. Il faut faire pour exister et les Américains n'existent que lorsqu'ils agissent. Dans le grand espace qu'ils ont maîtrisé, ils ont non 14

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seulement construit un monde, mais encore, tel le démiurge, ils semblent œuvrer à sans cesse le renouveler. D'une certaine façon, chaque génération refait toujours l'Amérique. Ainsi ces buildings en construction aujourd'hui, dont le coût de démolition est déjà inclus dans celui de la construction, comme si les architectes avaient fixé une limite à leur durée. C'est pour faire, entreprendre, renouveler l'espace autour d'eux, et non pour trouver du travail ou se répéter dans la même tâche, qu'ils sont venus, de génération en génération. Besoin d'entreprendre qui n'est pas affaire de goût, mais acte vital. Plus qu'une attitude devant la vie, il est, d'une certaine façon, la vie même. Dans Le choc du futur, Alvin Toffler note: « Ce qui retient en Amérique ceux qui y sont venus est le sentiment qu'ils ont de vivre davantage et plus intensément qu'ailleurs. » En entreprenant et en inventant. Maryvonne S. est française, mariée depuis 8 ans à un ingénieur de recherche en pétrochimie. A Berkeley, quand son mari travaillait en Californie, elle enseignait le français et achevait un doctorat; dans cette grande banlieue de Houston au Texas, où elle a suivi son mari, plus question d'Université: vie rangée d'épouse d'ingénieur dans un pavillon très confortable? Non, Maryvonne s'est lancée dans l'artisanat ; elle a sillonné le pays, pour s'informer, accumuler connaissances, adresses, objets. J'ai assisté à l'inauguration du centre artisanal, avec galerie de peinture et restaurant français, qu'avec des amis, elle a ouvert à Houston. «En France dit-elle, je n'aurais jamais fait cela; je n'en aurais pas été capable et je n'en aurais pas eu l'idée. Ici, il y a une formidable stimulation, qui vous pousse à entreprendre et vous soutient dans l'action. » Inventer et entreprendre. Et lorsque cesse l'invention, l'Amérique est atteinte dans ce qu'elle a d'essentiel, elle se paralyse. Dans l'immobilité, qui est retour au temps du vieux monde, elle prend peur. Ainsi en fut-il dans les années trente. Autant que les 13 millions de chômeurs, autant que les immenses queues, dans toutes les grandes cités, devant les soupes populaires, l'immobilisme engendra la peur. « La seule chose dont nous devons avoir peur est la peur elle-même », déclarait Franklin Roosevelt dans son discours inaugural du 4 mars 1933. Il fallut cette prise de conscience et le New Deal, cette « suite 15

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d'expériences variées et imaginatives» comme le note justement Claude Fohlenl, pour que l'Amérique fût délivrée de sa peur et retrouvât, avec son élan inventif, sa raison d'être. En gros plan, la ferme trapue en pierre, couleur de terre. Puis la caméra recule et le champ visuel s'agrandit, découvre la lande aussi pauvre que la vieille demeure, jusqu'au cadre de bois léger qui cerne la photographie en couleur de ce paysage de Galway, là-bas en Irlande. Le travelling arrière continue et la ferme des ancêtres n'est plus maintenant qu'une image au mur du grand salon, à côté de la baie vitrée de ce ISe étage, d'où l'on embrasse une vue grandiose et panoramique sur le Potomac. De la ferme irlandaise au riche appartement de ce quartier luxueux de Washington, dans cet imaginaire travelling à travers le temps, tient l'histoire personnelle de Florence S., le quart de l'histoire des États-Unis. Entre l'histoire personnelle de cette femme, née aux États-Unis de père Irlandais et l'histoire américaine, il n'y a pas seulement juxtaposition. Florence S. n'a pas fait qu'être là pendant un demisiècle; elle a, d'une certaine façon récapitulé l'histoire de l'Amérique. Sa réussite sociale prend sa signification par rapport à la petite ferme irlandaise accrochée au mur de son salon, où elle retourne, dit-elle, fréquemment. Peut-être pour prendre la mesure de cette réussite. Ses attaches étrangères, loin de la marginaliser par rapport à l'histoire américaine, la projettent au contraire en son cœur même. Florence S. se sent pleinement américaine: pourrait-on l'être plus en effet? N'a-telle pas refait, pour son propre compte, l'histoire de l'Amérique et trouvé le chemin qui conduit du mythe à la réalité? Un chemin qu'elle parcourt à chaque voyage au pays d'origine, réactivant pour elle et pour son entourage, un des mythes fondateurs de la société américaine, celui de la Terre promise. Sur cette même terre promise et sainte, Georges P. est parvenu un jour, au terme d'un long voyage, plus mouvementé assurément que ceux de Florence S. mais non moins chargé de signification. Quand il quitta Chypre, il y a quarante ans, il n'avait, dit-il, que cinq dollars en
I

La société américaine, Paris 1973. 16

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poche. L'Égypte, l'Angleterre, les humiliations, une arrestation, et puis, après des années dans le narthex où attendent les travailleurs étrangers, ce fut enfin l'entrée dans la grande société. « J'ai brûlé mon vieux passeport, quand j'ai reçu celui à la couverture verte ». Et de cette flamme, qui dissipait tout un passé d'humiliations, surgissait un être nouveau: «J'avais été sujet britannique, j'étais citoyen américam» . Pour rassembler tant d'êtres différents, cette histoire ne peut être que mythique. Ou bien vécue dans l'action immédiate. Dans un cas, elle se désincarne; dans l'autre, elle se réduit. Florence S. et Georges P., s'ils se rejoignent dans le mythe, sont aussi entrés dans l'histoire pour la faire. « Leur histoire, écrit Simone de Beauvoir1, est celle de la construction d'un monde». Il faut préciser: un monde qui n'est jamais achevé et se renouvelle sans cesse. Alors que l'histoire, en Europe, grande et imposante, se tient toujours en arrière, qu'elle est toujours reçue comme une donnée, l'histoire en Amérique, quand elle ne renvoie pas au mythe, se dit toujours au présent, elle ne constitue jamais une mémoire collective; elle ne pèse pas, ne rive à aucun passé, et laisse libres ceux qui en sont les acteurs. Et cette liberté, comme la saisie du temps, a quelque chose de fascinant. L'Amérique, le lieu où l'histoire est dominée. Mais pour combien d'Américains en va-t-il autrement? L'adhésion à l'histoire mythique, par laquelle on devient Américain, « autre », ne va pas de soi. Pour ceux qui ne sont pas nés anglosaxons, elle exige des rites. A la Nouvelle-Orléans, le grand collège des jésuites, l'un des plus réputés de la ville, est un de ces lieux qui semblent avoir la mission, outre celle d'éduquer les esprits, de former de « vrais» citoyens américains. Type de collège assez rare aujourd'hui, il est vrai, mais fort répandu il n'y a pas si longtemps encore. Les élèves y portent un uniforme identique à celui des GI, les galons en moins. Comme s'il fallait couvrir ces jeunes gens d'un revêtement indiscutablement américain. Pour lever tout soupçon? La plupart des étudiants sont en effet d'origine irlandaise ou italienne. Le culte de
1 Simone de Beauvoir, L'Amérique aujour le jour, Paris 1947.

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tout ce qui est américain, poussé très loin dans les établissements catholiques, jusqu'à une date récente (les écoles privées sont les dernières à avoir supprimé la prière quotidienne au drapeau), va dans ce sens: prouver, se prouver que l'on est Américain. La meilleure preuve étant, bien entendu, le don du sang. C'est pourquoi, sans doute, du collège à la caserne, plus exactement à l'école d'officiers, dans les communautés irlandaises, la route était droite. Le culte des morts pour la patrie n'a jamais été aussi fort que dans ces mêmes communautés qui allaient jusqu'à en tenir la stricte comptabilité. C'est cette même ligne encore, qui mena Philip Agee de l'Université Notre-Dame à South Bend (Indiana), à la CIA... afin, comme il l'écrit lui-même de mieux servir: For God, Country, Notre-Darnel... Peut-être était-ce aussi pour se prouver « Américains vrais» qu'en 1917 le Président de Tuskegee lm'titute, le premier Collège noir américain en Alabama, écrivait à Wilson que les Noirs, eux aussi, désiraient partir pour les champs de bataille de l'Europe (à l'époque, le gouvernement américain n'envisageait pas la mobilisation des gens de couleur). Plus près de nous, Lawrence Joel recevait, le 8 avril 1968, dans sa ville natale de Winston Salem (Caroline du Nord) un accueil triomphal. Majorettes et long cortège de voitures, telle une procession précédant la sienne. Les photographies parues dans la revue noire Ebony attestent que la foule noire était venue nombreuse acclamer celui qui à la Maison Blanche venait de recevoir des mains de Lyndon B. Johnson, pour ses hauts-faits au Vietnam, la plus haute distinction militaire. Triomphe pour un héros noir et américain. L'histoire laisse libres les hommes d'Amérique, tout en dévorant ceux qu'elle a pris au jeu de sa séduction. San Antonio au Texas:

les autocars déversent les touristes - ou les pèlerins - venus visiter le
vieux fort d'Alamo encore tout empreint du souvenir des pionniers. Haut lieu du courage, gloire militaire de la jeune Amérique. Les noms de ceux qui moururent là, un jour de février 1836, aux frontières de la civilisation dont ils s'étaient faits les croisés, sont gravés dans la muI

Philip Agee: Inside the Company, C.I.A. Diary, Londres 1975 18

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raille et les silhouettes de leurs chefs se détachent, hautes, puissantes, dans la pierre blanche, éclatante de soleil, au centre de la ville: Anglais, Écossais, Américains de la Nouvelle-Angleterre, quelques Allemands... tous anglo-saxons tués si loin de chez eux par des hommes au cheveu noir et à la peau cuivrée qui résistaient à ce que l'on considère plutôt aujourd'hui comme des actes de piraterie. Dans la grandrue de San Antonio, les mêmes hommes qu'il y a un siècle et demi sont toujours là, Mexicains devenus entre temps Mexicains américains, qui passent au pied du grand monument et près du vieux fort, symboles d'une histoire à laquelle, pour devenir intégralement américains, il leur faut chaque jour adhérer. Pour l'heure, et pour encore quelques millions de citoyens des États-Unis, devenir américain suppose encore d'autres dépouillements. Mexicains, Portoricains, Asiatiques, sans compter les Européens d'arrivée récente, doivent aujourd'hui entrer dans un univers linguistique qui n'est pas le leur. Ainsi avaient fait, parfois violemment contraints, trente millions d'émigrants européens, entre 1860 et 1920. Récemment l'examen de langue étrangère a été supprimé à l'entrée des Collèges; à côté des raisons pédagogiques ou économiques qui motivèrent cette décision, il est permis d'y voir la manifestation de l'impérialisme culturel anglo-saxon, et son corollaire, le dédain de ce qui est autre. N'est-il pas remarquable que la riche Amérique, faite d'étrangers, soit ce pays où l'enseignement des langues est si peu développé? Mais il faut aller plus loin. La diversité linguistique, qui est encore un fait non négligeable, loin d'être perçue comme une richesse, apparaît comme une faille, quelque chose qui aurait échappé à l'énorme machine dévoratrice : un reliquat honteux. Évidemment dans les quartiers miséreux, au bout des villes, et à la périphérie de la société américaine, dans les immensités du Sud-ouest, les populations des barios, tous citoyens américains, continuent à parler espagnol, et seulement espagnol. Mais dans la vraie société américaine, le WASP (White Anglo-Saxon Protestant), lui, se suffit avec la langue du maître. Pour le rejoindre et devenir américain vrai, la montée sera longue, presque toujours conflictuelle et douloureuse. La marche en avant s'accordera mal avec les regrets et ce regard en arrière que serait 19

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par exemple l'attachement à la langue maternelle. La maîtrise de deux langues, en effet, dans la mesure où elle dénonce l'appartenance à un groupe, nécessairement inférieur puisqu'il n'est pas anglo-saxon, désigne toujours des origines étrangères et le plus souvent pauvres. Une enquête récente réalisée dans des familles polonaises pauvres de Chicago, montre que l'intégration sociale est plus aisée pour les enfants ne parlant que l'anglais, que pour ceux qui ont conservé la pratique du polonais. Chez ces derniers, le nombre d'adolescents drogués est particulièrement élevé. Drogue: signe d'une mauvaise intégration, ce qui peut aussi se dire: signe que l'on est rejeté. La drogue comme châtiment pour ceux qui ne renoncent pas à être eux-mêmes. Ces Chinois d'Atlanta (Géorgie), tels des paysans obstinés et méfiants qui se replient sur leur terre, se sont retranchés derrière un comptoir. Restaurant chinois d'un genre particulier, où plats cuisinés et menus sont commandés par téléphone et enlevés sur place quelques heures plus tard. Deux jeunes enfants, les seuls membres du groupe à parler l'anglais, reçoivent les commandes; les autres membres de la petite communauté travaillent entre eux dans les cuisines. Milieu clos, ghetto miniature qui se protège pour rester soi-même, suspendu à l'Amérique par le seul fil d'un téléphone. Ce fut la même chose pour ma grand-mère, raconte Judy, avec qui j'ai découvert le restaurant chinois. Elle ne sortait jamais seule, mais seulement avec ses enfants ou petits-enfants. La grand-mère de Judy avait fait, jeune fille, le long chemin qui va des plaines polonaises aux faubourgs de Chicago. Fatigue ou peur de se perdre, elle décida de ne pas aller plus loin: toujours, elle refusa d'apprendre l'américain. Les femmes chargées de paquets, les hommes parfois coiffés du grand sombrero, à pied, à bicyclette, poussant des voitures à bras au-dessus de la gorge profonde où roulent les eaux chargées de boue du Rio Grande: chaque matin la troupe compacte des prolétaires mexicains franchit le pont frontalier de Laredo, entre Mexique et États-Unis, pour l'offrande quotidienne de leurs bras à l'Empire et au big business. Chaque jour, dans toutes les villes à cheval sur une frontière de 2000 kilomètres, un peuple en marche vers l'Amérique. Émi20

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gration miniature, qui n'est pas nouvelle, qui n'a jamais cessé, dont la grande machine Amérique, aujourd'hui comme hier, a besoin pour tourner.

Au

XIXe

siècle, l'émigration européenne de langue non an-

glaise, main-d'œuvre bon marché, servit à édifier l'empire industriel. Plus tard, en quelques décennies, dix millions de Noirs des zones rurales du Sud prirent à leur tour la route des métropoles industrielles du Nord. Puis une nouvelle émigration, à première vue plus heureuse que les précédentes, fit sortir de l'oubli les plus doués ou les plus fortunés des habitants des ghettos: constitution d'une bourgeoisie noire, qui fuyait les zones de pauvreté. Comme si l'Amérique faisait payer aux uns ce qu'à d'autres il lui fallait octroyer. Vidé de ses cadres, de sa substance peut-être, sous l'effet de ce brain drain intérieur, le ghetto aujourd'hui n'ajamais été aussi démuni et vulnérable. Les vieux rocking-chairs de métal rouillé se balancent derrière des grilles défoncées et branlantes qui limitent, en bordure de maisons, ce qui fut un jardin, mais n'est plus qu'un terrain vague sans couleur. Parodie d'espace vert, comme le ghetto est parodie de la ville; le lieu où le sens des mots est retourné, où les maisons ne protègent pas, mais, par leur délabrement, repoussent à l'extérieur ceux qu'elles devraient protéger. Il faut voir le ghetto l'été, quand il est là tout entier dans la rue où il s'étale. Nu et à vif, livré et offert, sans retenue et sans pudeur. Comme une pute. Toujours à la merci d'un plus riche ou d'un

plus fort, qui le saisira dans un hurlement. Car la violence va avec le
bruit. Il se passe toujours quelque chose dans le ghetto, qui toujours appelle le bruit et le justifie. Sirènes des voitures de police, rarement seules mais en cortège, des ambulances, des puissantes voitures de pompiers. Sans pitié, sans égard, tout est motif pour le bousculer et le pénétrer. Le bruit dans le ghetto, qui jamais ne s'interrompt, est à la mesure du mépris où on le tient; violence entendue, écho sonore et amplifié des crimes et des drames silencieux. Dérision: pour lutter contre le bruit des autres, il n'est que de s'envelopper dans son propre bruit. Un jeune Noir passe sur sa bicyclette ; un fanion flotte à un mât fixé à l'arrière; sous la selle a été

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attaché un transistor: une musique, ou un bruit, qu'il ne partage pas et garde pour lui seul. Il y a une fascination du ghetto à laquelle la violence n'est pas étrangère, et surtout cette forme de violence qu'est la déchéance, lorsqu'elle surgit comme un gouffre dont les limites paraissent ici insondables. L'Europe chrétienne, l'Afrique de l'islam formaient des sociétés protégées en ce sens que le pauvre y avait sa place. L'Amérique au contraire maintient le pauvre à distance, l'isole et le dégrade. Sans attache et libre, comme celui qui fait l'histoire, avec, pour lui aussi, tout le champ des possibles dans le domaine de la déchéance. Sur N Street, à quelques minutes à pied de la Maison Blanche, une soupe populaire organisée par des non-violents (il y en a partout aux États-Unis) rassemble chaque jour des débris humains auprès desquels les clochards des bords de Seine feraient figure de bons enfants. Les lames d'acier qui, un jour, jaillirent brusquement au bout des mains, révélèrent soudain la haine ici accumulée... Plus dangereusement mais pas moins que la soupe brûlante violemment jetée au visage de la jeune Américaine qui la servait. Il semble que le mal jaillisse du même mouvement qui fait l'Amérique libre et forte; comme la prohibition et le gangstérisme sortirent tout droit du puritanisme. L'hôtel Hyatt, qui au centre d'Atlanta dresse ses 22 étages, prête à rêver plus par l'imagination de ses architectes que par son luxe pourtant imposant. L'essentiel de cette villehôtel tient, en effet, dans quatre façades à balcons d'où l'on pourrait suivre le spectacle de la rue. A ceci près, que les façades dessinant un quadrilatère fermé, les balcons ne dominent aucune rue et se regardent mutuellement. Ville-hôtel, avec ses restaurants, ses places intérieures; espace clos et réservé. Dehors, les autres. A la distance de deux blocs, on ne sort le soir qu'en prenant des risques. Ghetto des riches, moins dangereux, mais aussi fermé que celui des pauvres. Lignes verticales et vertigineuses du nouvel hôtel Hyatt, que l'on vient admirer de partout, qui dans leur élan cassent en deux univers hostiles ce morceau de l'Amérique, comme si leur beauté portait en elle la violence du mal.

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États unis, mais société éclatée sous la pression de la violence qu'elle recèle et dont les morceaux s'échelonnent tout au long de la distance qui sépare les hôtels Hyatt des ghettos sordides. Ethnies rivales et groupes hostiles d'immigrants hier, aujourd'hui classes séparées et fermées: la société américaine a épousé la structure de ses villes, elle s'est constituée en blocs, dont les relations vont de l'indifférence à la rivalité. A Baltimore, quelques rues et une série de blocs constituent un groupe homogène, cohérent, qui désigne ses représentants auprès de la municipalité: c'est la petite Italie, Little Italy. Images pieuses aux fenêtres, restaurants italiens, fabriques de spaghetti... il fait bon vivre ici disent les petites gens qui forment la population de Little Italy. On s'y sent bien chez soi, et entre soi. On y étouffe aussi, mais on ne le sait pas. Tout est propre dans cette ville miniature, au sein de la grande cité industrielle: Little Italy n'est pas le ghetto de la violence: il est celui de la trop grande sécurité. Milieu clos, encore, qui cette fois se tient au bord de l'espace américain, sans y entrer, parce qu'il en a peur. De l'autre côté du Mississipi, face à La Nouvelle-Orléans, Gretna, la colline couverte de bois il y a dix ans, est aujourd'hui une immense banlieue. On y est venu de partout, attiré par l'explosion industrielle du Sud; Américains de toute origine qui ont pris possession de la colline et réalisé là leur ghetto, celui des classes moyennes, avec ses règles non écrites, mais où il est difficile d'être différent. Un soir, à travers le petit écran où elle parlait, Angela Davis y est venue. On la regarda, on l'écouta, on l'approuva même. On prêta attention à sa voix claire et assurée qui, devant l'Amérique tout entière, accusait Rockefeller. Et Rockefeller était là, qui écoutait la militante noire dans la salle des enquêtes au Capitole... La confrontation ne manquait pas d'allure. Les habitants de Gretna regardaient. Comme déjà ils avaient regardé les autres commissions lorsqu'elles enquêtaient sur les activités de Richard Nixon. Le Watergate à la télévision, la puissante secousse qui devait ébranler si fort la grande démocratie, filmée, cadrée pour un big show et personne dans les rues pour manifester. Quand la poussée communiste fit s'écrouler toute la 23

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politique américaine au Vietnam, où 55 000 des leurs étaient restés dans les rizières, la jungle et les hauts plateaux, l'Amérique se tut. Des Français, des Européens, seraient descendus dans la rue et peut-être y auraient dressé des barricades. Le peuple d'Amérique est demeuré chez lui. Spectateur. Comme pour le Watergate, ce n'était plus son affaire mais celle des spécialistes. « La révolution se fera, m'a dit un militant, et elle sera télévisée. » Ils étaient venus pour faire l'histoire et en être les acteurs, ils la feuillettent aujourd'hui. Parce que l'histoire qu'ils font est la construction de leur espace (histoire immédiate dont la poursuite à tout prix est entêtement par lequel tout autre histoire est niée) ; parce que le Nouveau Monde que sans cesse ils construisent est toujours en rupture avec l'ancien; parce qu'ils ont laissé là-bas, en d'autres terres et pour toujours, le malheur, ils refusent le tragique et le refoulent. Comme l'enfant qui s'entête et dit non à l'évidence qui lui est contraire, l'Américain poursuit chez lui, seul, son rêve de liberté et s'y enferme. Pris à son propre jeu. Puissante, la plus puissante au monde, grandiose et solitaire, l'Amérique semble se rêver elle-même. Un train fou surgit du tunnel, déboule dans un roulement d'enfer à la 96e rue, ne s'arrête pas, emporte plus loin sa cargaison humaine, échantillon et croisement de toutes les races. Hurlement du métro de New York où s'entrechoquent, plus sûrement que les aciers, les rêves et les cauchemars. Fasciné, j'écoute, longtemps, le cri de ce raccourci d'humanité, déchirant l'obscurité du grand souterrain noir au cœur de Manhattan.

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Regards sur la publicité américaine
Le Monde _1er janvier 1953 Elle sévit partout aux États-Unis, multiforme et colorée, agressive et ingénieuse. Pays de la publicité, l'Amérique dépense pour elle 1,9 % de son revenu national, soit en 1952, 6 milliards de dollars. Les chiffres atteints dans ce domaine par les grandes ftrmes sont impressionnants: 3000 $ pour une minute à la télévision (sur une grande chaîne) : 48 000 dollars pour avoir le patronage d'une émission d'une demi-heure (Studio One patronnée par Westinghouse) ; 28900 $ une page en quatre couleurs dans la revue Life (tirage: 5 300000). Et cependant, pour un businessman américain, comme pour le public des États-Unis, ces chiffres ne sont pas extraordinaires. Ils le sont pour un public français qui considère trop souvent la publicité comme une dépense ou tout au moins un luxe. Il n'en est pas de même aux ÉtatsUnis: l'Américain moyen reconnaît la nécessité de la publicité même s'il la trouve parfois abusive. Il sait qu'elle est en partie responsable de la grande activité commerciale de son pays, sans laquelle s'arrêterait la production en série, base de son système économique. Aucun doute làdessus, la publicité aux États-Unis passe pour l'un des facteurs assurant le haut niveau de vie de la nation. On n'y entend pas, comme chez nous, des réflexions où, sur un ton scandalisé, l'on cite les dépenses publicitaires de telle ou telle société. Pour les patrons, la publicité est d'abord un placement d'argent utile et nécessaire: la fIrme Gillette n'a pas hésité à investir plusieurs millions de dollars pour s'assurer jusqu'en 1956 l'exclusivité de la publicité aux championnats de base-baIl. Elle est aussi l'instrument capable d'élargir les marchés anciens et d'en ouvrir de nouveaux. Un marché que l'on croyait saturé, celui des montres, a été étendu grâce à une campagne publicitaire ingénieuse basée sur le slogan: « Une montre de poche pour plus de précision et une montre-bracelet parce que plus pratique ». En fait que signifient les chiffres cités plus haut? On considère généralement pour l'ensemble des États-Unis que la publicité représente 3 % des ventes, ce qui 25

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en soi est un pourcentage assez élevé, du même ordre de grandeur cependant que celui de la recherche. Un autre chiffre est intéressant à citer: les marques de cigarette, dont la publicité est apparemment énorme, ne dépensent cependant que 2/10 de cent par paquet, soit 1 % du prix de vente. Vers la sélectivité... Mais cette publicité envahissante et tapageuse agit en fait selon des bases rationnelles et selon des recherches menées scientifiquement: elle est raisonnée. Au lieu d'une publicité massive, il semble que l'on s'oriente maintenant vers une publicité sélective plus soucieuse d'efficacité. En effet les prix de plus en plus élevés obligent les firmes à sélectionner parmi les nombreux media ceux qui auront le plus de chances d'atteindre leur public. Cette sélection nécessaire oblige, pour mieux connaître le marché et ses réactions, à de nombreuses études et enquêtes, tant de la part des services et des agences de publicité que des media eux-mêmes, et les grands journaux américains disposent d'études approfondies sur les régions qu'ils recouvrent. La publicité américaine est distribuée de la façon suivante: En 1951 % 34 14 10,5 8,6 7,4 25,5 En 1946 % 31 9 15,7 13,8

Journaux Correspondance Radio Revues Télévision Divers

30,5

La télévision n'existait pratiquement pas en 1946; on voit qu'elle a concurrencé les « divers », la radio, les revues, mais qu'elle n'a pas porté préjudice à la presse, qui reste première en ce domaine. L'importance croissante donnée à la publicité par correspondance, publicité très sélective, correspond bien à la tendance actuelle. 26

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... et l'honnêteté Une autre tendance, selon des experts américains en publicité, serait son effort vers une plus grande information. L'abus de publicité, notamment pendant les années 1920-1930, a amené une réaction: aujourd'hui on cherche non seulement à faire connaître un nom, mais aussi à dire quelque chose sur le produit que l'on veut vendre. La création d'organismes comme la Federal Food and Drug Administration en 1938, contrôlant les produits alimentaires; la Federal Trade Commission, ayant également pouvoir de contrôle sur certains produits, a fait naître dans les agences de publicité un certain souci d'honnêteté. Certains journaux vont même jusqu'à vérifier les qualités des produits dont ils font la publicité. Mais cela n'est pas toujours très sérieux : il y a quelques années, on pouvait entendre à la radio un psychanalyste (très à la mode outre-Atlantique) expliquant aux auditeurs que les enfants dont la famille n'aurait pas la télévision pourraient développer des complexes d'infériorité par comparaison et envie avec des enfants mieux fortunés. Le psychiatre, « subventionné» par une marque de télévision, était-il sincère?
Publicité idéologique Mais la tendance la plus actuelle, commençant seulement à prendre place, est, à côté de la publicité directe et classique, le développement d'une publicité indirecte: celle des idées. Le principe en est simple: les entreprises estimant la sauvegarde du régime « libre entreprise» indispensable à leur existence et à leur succès financier essaient de propager les principes de ce régime capitaliste qui leur réussit. Il s'agit là en quelque sorte d'un investissement à longue échéance. Les idées: les plus couramment répandues sont celles de liberté, d'anticommunisme, de libre entreprise, de lutte contre l'inflation, de sécurité dans le travail. Nous avons déjà dit que le public américain considérait la publicité non seulement comme utile, mais comme une aide puissante pour l'économie de son pays. Un autre fait est à signaler: le public américain connaît bien mieux que le public français les produits qu'il utilise, aussi avant d'acheter cherche-t-il à se documenter par les journaux sur les produits intéressants. Ce public 27

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apprécie certains avantages de la publicité: il sait par exemple que sans elle la revue Life coûterait 1,5 dollar et non pas 20 cents (c'est-àdire 7 fois et demie plus cher). Cela n'empêche tout de même pas beaucoup d'Américains de se plaindre lorsque par la radio et la télévision la publicité pénètre et s'installe jusque dans leurs foyers. Nous ne pouvons traiter ici de l'affiche américaine, presque scientifiquement étudiée, en tout cas codifiée, et normalisée, voulant toujours être très directe, car m 'a-t-on dit dans une grande agence, il ne s'agit pas de distraire, mais de vendre. Nous pensons nous aussi que le but de la publicité est de faire connaître un produit et d'en augmenter la vente, mais que cela n'est pas incompatible avec l'imagination, ni même la fantaisie, et l'Amérique n'en manque pas. Or une publicité qui veut agir sur l'opinion politique des masses devrait aussi prétendre à former leur goût.

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Un peuple dynamique mais conformiste
La Vie Catholique
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9 août 1953

Quatre millions en 1790 - 76 millions en 1900 - une population de 159 millions d'habitants au 1cr juin 1952.Âfe moyen: 30 ans.
Population curieuse et intéressante: jeune, dynamique. Mais aussi terriblement conformiste: mêmes habits (chies et bon marché), mêmes maisons (confortables et propres), mêmes repa') (simples et rapides), mêmes habitudes, mêmes clubs. En un mot les mêmes goûts. Le peuple américain? une vaste classe moyenne formée de gens simples où l'habitant des villes ne diffère guère de celui des campagnes. Et cependant derrière cette ressemblance une population internationale: les États-Unis, creuset des nations, ou comme disent les Américains: melting-pot où se sont rencontrées toutes les races d'Europe, d'Afrique et d'Asie. Toutes les personnes que je voyais se disaient Grecs, Irlandais, Écossais, Italiens, Russes. Anglais. Rencontrer des Américains me sembla un vrai problème. Cependant, avec l'habitude, on comprend que le mot américain est toujours sous-entendu et qu'il s'agit de Grecsaméricains, d'Irlandais-américains, d'Allemands-américains, etc. Les seules personnes qui, aux États-Unis, se disent simplement Américains sont celles qui, dans la semaine, ont pu se faire naturaliser. Les Américains, on le sait, n'ont pas de classes sociales. Mais on aurait tort de voir dans cette lacune la preuve d'un esprit simpliste. En effet, après de nombreux efforts et malgré bien des difficultés, ils ont pu établir une société hiérarchisée. Faute d'un critère plus sérieux, ils ont pris l'ancienneté pour base de cette hiérarchie. L'époque à laquelle votre ancêtre est arrivé au Nouveau Monde donne vos titres de noblesse.
Il Y a plus d'habitants vivants dans Syracuse (200.000 âmes) que de morts dans son cimetière.
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Le plus récent des naturalisés est donc le plus déconsidéré des citoyens; les quelques descendants des passagers du Mayflower d'heureux privilégiés. Ceux qui fréquentent ces milieux assurent que les descendants de ceux qui débarquèrent les premiers, méprisent les descendants de ceux qui débarquèrent les derniers. Dans les salons distingués de Washington, une élégante avait l'habitude de se flatter de ce que ses ancêtres étaient venus sur le Mayflower. « Les miens, lui répondit un jour un gentleman, quelque peu agacé, étaient du Comité de réception». C'était un Indien. On parle aux États-Unis toutes les langues: on peut faire de l'allemand à New York aux environs de la 70e rue, du chinois dans le bas de la ville, du grec dans la moitié des restaurants de la ville et de l'italien dans l'autre moitié. On peut facilement, avec n'importe qui et n'importe où, y compris à la Maison Blanche, apprendre l'argot américain. Avec un peu de chance, on peut même parler l'anglais. New York, ce n'est pas l'Amérique; Chicago non plus, Chicago est trop spécial. A Boston non plus, on ne peut connaître les États-Unis. Car la Nouvelle-Angleterre est terriblement britannique. Le Sud, avec ses traditions, son problème noir est aussi un monde à part; et le Far West encore un pays où l'on est bien peu américain. Quant à Hollywood... c'est une chose trop connue, Hollywood, c'est tout, sauf l'Amérique. L'Amérique est d'ailleurs un pays essentiellement rural, il ne faut donc pas la juger sur ses grandes cités. Mais, d'autre part, que serait l'Amérique sans New York, San Francisco, Chicago? Quel qu'il soit et d'où qu'il vienne, l'Américain aime sa maison. où il vit tranquillement avec sa femme, ses deux enfants, sa voiture et sa télévision. Aucun souvenir ne l'attache à cette maison de bois qu'il quittera pour une plus spacieuse, le jour où il aura « fait» suffisamment de dollars pour cela. Mais tant qu'il l'habitera, il en prendra soin, y consacrant une bonne partie de ses nombreux loisirs, avec une tondeuse à gazon, un gros pinceau et un pot de peinture blanche. Une soirée dans une famille comprend toujours la visite détaillée de la maison, en particulier celle de la cuisine, de la salle de bains et de la chambre à coucher. Pour rendre la politesse, le visiteur 30

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doit alors devant chaque appareil moderne (machine à laver, machine à repasser) laisser entendre un « oh» admiratif et demander le prix de tout ce que l'on voit dans l'appartement, y compris la bague de fiançailles de la fille aînée, car une telle demande est signe d'un bon
saVOIr-VIvre.

Le plus souvent, cette visite s'accompagne de démonstrations: c'est ainsi que les maris excellent à repasser les mouchoirs avec des fers dernier modèle. Scènes de la vie paysanne Elle s'appelait Barbara: vingt ans, moderne, suffisamment jolie. Elle était étudiante à Charlottesville. Quand elle sut qu'un Français se trouvait là, dans ce petit hameau perdu de Virginie, elle vint le prendre dans sa voiture. Nous avons fait un tour dans la campagne; elle s'est alors excusée d'être venue avec une Chevrolet: « Quand le temps est mauvais, nous ne sortons jamais la Cadillac. » Nous sommes allés chez ses parents: c'était une ferme. La maison d'habitation ressemblait extérieurement à un pavillon pour gens chics ; à l'intérieur des souvenirs de la guerre de Sécession et de la jeune Amérique d'il y a cent ans tapissaient les murs. Nous n'avons malheureusement pas visité la ferme, mais pendant pas mal de temps nous avons regardé la télévision. Un peu plus tard, j'ai reçu une autre invitation. La petite fermière était sympathique, mais il y avait la télévision. Alors je n'y suis pas retourné. Une autre fois, en Géorgie, je fus reçu par une fermière aux ongles laqués, en bas nylon et talons hauts. Il faisait très chaud: après la visite de la ferme, elle m'offrit... du coca-cola... Le lait bourru? Il n'yen avait pas. Cette ferme vendait intégralement le produit de ses terres: chaque semaine, la fermière allait à la ville voisine faire son marché, ferme moderne... où l'on nourrissait les veaux au biberon, avec du lait en boîte, suivant les derniers conseils des experts agricoles.

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Traite électrique des vaches, poussins picorant « à la chaîne» le grain qu'une courroie longue de 20 mètres entraîne jusqu'au fond du poulailler... l'Amérique rurale réserve bien des surprises à l'Européen. En Tennessee, dans le Sud, j'ai visité plusieurs petites fermes. J'ai vu là de jeunes fermiers intelligents et instruits, travaillant selon des méthodes rationnelles, en liaison avec des laboratoires de recherches agricoles et avec l'Université. Par ailleurs, ils publiaient pour leur commune, et dans un but éducatif, un bulletin mensuel. Ces communes américaines (celles de la Tennessee en tout cas) sont extraordinairement sympathiques; beaucoup plus que les simples communes françaises, elles forment presque des communautés de travail, communities disent les Américains. C'est ainsi que leurs habitants entretiennent eux-mêmes les panneaux indicateurs le long des routes, les bordures de terrain, avec le souci de toujours garder propres les domaines communaux et privés: c'est ainsi également que, petits fermiers, ils possèdent en commun les machines importantes, telles que les batteuses. American way of life Littéralement: « façon de vivre américaine ». Finir la journée à 4 ou 5 heures, prendre un repas au restaurant sans descendre de sa voiture, assister à un film, toucher un chèque à une banque sans quitter son volant, boire du lait et non du vin (ce qui est certainement moins bon, mais pas nécessairement ridicule), jouer au base-baIl et non au football. Tout cela en fait partie... Mais lorsque les Américains me demandaient à la veille de mon retour en Europe: « Avez-vous aimé l'American way of life? » ils voulaient dire aussi: nous avons quitté l'Europe, il y a cent ou deux cents ans, parce que nous ne pouvions plus y vivre: famines en Irlande, chômage en Italie, persécutions politiques ou religieuses ailleurs, pour d'autres, simplement le goût de l'aventure. En moins de deux siècles, nous avons bâti ce pays que vous venez de sillonner de long en large. Ce pays et cette société, c'est nous qui les avons faits, nous-mêmes et non pas nos arrière arrière-grandsparents. Au début de ce siècle, il fallait encore pour traverser les Appalaches, se protéger contre les bandits de grands chemins. 32

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Cette œuvre, faite avec nos bras et avec nos cœurs l'avez-vous aimée? L'American way of life c'est en quelque sorte leur conception de la vie et presque une spiritualité. Elle est d'abord un certain individualisme: chaque Américain pense réellement qu'il décide de son avenir. Le héros reste celui qui s'est fait lui-même. Un de mes professeurs d'Université avait été tourneur à seize ans. Le passé récent est encore plein de ces réussites spectaculaires dues à l'effort personnel, auxquelles la presse donne une large publicité. Il y a aux États-Unis une possibilité de liberté individuelle qui n'existe pas chez nous. Il est possible de changer de situation. Aucun des Américains que j'ai connus n'était attaché à son employeur; ils étaient toujours prêts à partir chez un autre qui aurait payé davantage. Changer d'employeur, changer de ville, changer de métier même sont des choses courantes. Une jeune fille de vingt-cinq ans (et chargée de famille) me disait avoir eu douze patrons; dans un grand magasin de province j'avais noté que les employés ne restaient, en moyenne, pas plus de dix mois. «N'importe qui peut faire n'importe quoi », c'est au fond ce que pensent les Américains. De fait, l'absence de préjugés sur des catégories de métier (aucun travail n'est déshonorant), la grande mobilité du monde du travail, font que chacun a vraiment sa chance. Cette chance est encore favorisée par la possibilité de s'instruire et de se perfectionner à tout âge. Beaucoup plus de gens que chez nous fréquentent l'université (1800 universités, proportion plus élevée qu'en France) les cours du soir sont faciles d'accès (du fait que la journée finit tôt) ; ils sont aussi davantage pris au sérieux. J'ai vu des industriels de cinquante ans retourner à l'université et suivre des cours comme de simples étudiants. Cette mobilité des individus me semble typique des Américains. Pour eux, elle est liée à l'idée de liberté, et elle va de pair avec un optimisme et une confiance naturels. L'esprit d'équipe: le nombre des clubs, associations, groupements de toutes sortes est incalculable. Les Américains y sont très attachés. Ils ont un vigoureux sens collectif: ils aiment se réunir, ils aiment travailler en équipe. De plus l'Américain est naturellement dis33

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cipliné et obéissant: il aime l'ordre... et est incapable d'improvisation. Les réunions elles-mêmes (y compris les surprises-parties) se déroulent de telle heure à telle heure selon un programme bien établi. Les membres des syndicats obéissent aux consignes de leurs leaders et les paroissiens à celles de leur curé. [... ] Macy's, le plus grand des grands magasins du monde (quelque chose comme vingt mille employés) est populaire et bon marché, mais au lieu de rappeler le Bazar de l'Hôtel de Ville, il surclasse les Trois Quartiers. Radio City Hall, l'équivalent du Palais de Chaillot, un cadre luxueux, étonnant, pour cinéma et spectacles à grande mise en scène, fonctionnant en permanent, est lui aussi bon marché, véritablement fait pour le peuple. Un seul défaut: le spectacle. Mais ceci, dirait Kipling, est une autre histoire, et malgré tout l'intention reste bonne. Chacun des vingt-six barrages, construits dans la vallée de la Tennessee sur l'initiative du président Roosevelt, porte l'inscription: Built for the people of the United States of America, « construit pour le peuple des États-Unis d'Amérique» ... formule au fond assez jolie. To make money « Faire de l'argent»... expression clef des États-Unis, depuis le gamin, dans la rue, qui crie les journaux ou cire les chaussures, jusqu'au Président de Société, tout le monde veut faire de l'argent. Visitant le monument Lincoln à Washington, j'entendais un enfant demander à son père combien avait coûté ce monument. Au tableau d'affichage de l'université, une jeune fille avait épinglé la petite annonce suivante: « Désire vendre jolie bague, état neuf - Motif: ai changé de goût )). Sans doute avait-elle aussi changé de fiancé, et puis, par tous les moyens, il faut faire de l'argent. Il le faut parce qu'avant même qu'il ne soit gagné, cet argent est déjà dépensé: les paies de fin de quinzaine sont souvent entamées du quart et même de la moitié par le système du crédit. La volonté de l'Américain de faire de l'argent n'a d'égal que son besoin de le dépenser. Si quelque chose lui est absolument inconnu, c'est la politique du bas de laine. Je ne pense pas que l'Américain soit attaché à son argent. Il est la sanction palpable de la 34

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réussite et représente d'abord un travail. Quand un jeune homme veut sortir une jeune fille, s'il n'a pas d'argent, il en fera en lavant les voitures, ou par n'importe quel autre travail manuel. De même un gosse qui veut une panoplie, si ses parents ne la lui offrent pas, ira dans la rue avec sa boîte à cirage, quel que soit son milieu social, et il se jettera sur les chaussures des passants. Travailler, produire et non pas mendier (ou simplement réclamer), et surtout pas trafiquer pour faire de l'argent, c'est le signe d'une bonne santé morale. Mais ce besoin de faire de l'argent est surtout le signe d'un caractère plus général: le pragmatisme américain. La pensée américaine est toujours proche des faits. Elle ne généralise qu'avec précaution et, semble-t-il, avec regret.

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Le combat des Noirs américains
Le Monde - 26 décembre 1967
«Nous sommes assez riches pour faire les deux ». Faire les deux, c'est-à-dire bombarder massivement le Vietnam du Nord et finir la guerre, et en même temps, mettre sur pied un vaste programme d'aide économique en faveur des Noirs. Le jeune prêtre catholique qui parle ainsi n'est ni extrémiste ni systématiquement conservateur. Américain au-dessus de la moyenne, il a achevé en Europe de solides études, et sans doute, pense comme la plupart des Américains. Il est sincère et de plus généreux: il souhaite pour les Noirs l'intégration dont la majorité ne veut pas. A Kansas City, où dans sa voiture de sport démodée me conduisait ce jeune prêtre, quelque huit cents militants, clercs et laïcs, Blancs et Noirs allaient une fois encore discuter à la Conférence interraciale de l'Église catholique: éducation, emploi, logement, les thèmes fondamentaux du « problème noir» allaient être repris, et les mêmes expressions entendues: ségrégation, surpopulation, enseignement inférieur, maisons vétustes, etc. Les mêmes problèmes posés à peu près dans les mêmes termes qu'il y a dix ans et par les mêmes hommes: les écoles ne sont plus légalement séparées, mais la séparation reste un fait puisque les Noirs continuent de vivre entre eux dans les ghettos. Le logement? Dans le Wisconsin, un prêtre blanc, le père Groppi, a pris l'initiative de la manifestation en faveur de la liberté de logement: on se bat aujourd'hui sur ce point comme on s'est battu hier sur celui de l'école. L'entraide? Il faut l'augmenter. « Les Américains, constatait Robert Kennedy en inaugurant cette conférence, dépensent plus pour leurs chiens et leurs chats que pour les Noirs ». Trois semaines plus tard, à Chicago, se tenait une autre conférence nationale: les représentants de la gauche et du pouvoir noir se réunissaient pour tenter de définir une nouvelle politique. Les délégués noirs, usant du langage violent qui est maintenant le leur, étaient applaudis par les Blancs qui constituaient la majorité de l'assistance. 37

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Une motion fut votée: elle condamnait la politique de Johnson et réclamait« la paix et la liberté ». Les Noirs exigèrent que l'on inversât les termes: « la liberté et la paix». La question noire avant l'affaire vietnamienne. A Kansas City, la moyenne d'âge était de quarante ans. A Chicago, la plupart des délégués avaient moins de trente ans. Deux générations, deux styles de combat. Il y a dix ans les militants noirs s'engageaient à côté des Blancs dans les organisations qui luttaient pacifiquement pour l'obtention des droits civiques. L'Association Nationale pour le Progrès des Noirs (NAACP) avec quatre cent mille adhérents était à la pointe de ce combat dans lequel on rencontrait aussi des groupements confessionnels. Aujourd'hui les jeunes militants noirs dénoncent ces organisations. Pour la première fois, il y a quelques mois, un groupe interracial, communauté chrétienne de Noirs et de Blancs implantée à Chicago depuis près de vingt ans, vit son enseigne arrachée; peu de temps après l'une des responsables, connue de tout le quartier, était matraquée dans la rue. « Si certains Blancs pensent que quelque chose doit être changé en Amérique, qu'ils aillent militer chez les Blancs», écrit la revue Ebony, une publication noire américaine. De la même façon, les Noirs qui travaillent encore avec les Blancs à l'intégration de leur communauté sont ouvertement critiqués par les jeunes générations. Ce sont, dit-on, des « Oncle Tom». Dans le Michigan, une personnalité noire démissionne d'un poste officiel en signe de protestation contre l'adoption d'une mesure à caractère ségrégationniste: «C'était un oncle Tom, écrit un journal noir en commentaire de l'événement, mais maintenant nous avons confiance en lui. » A l'échelle du quartier, le combat s'organise avec la volonté d'être efficace, tout de suite. C'est ainsi qu'à Cleveland, dans l'Ohio, après les émeutes de Detroit, des Noirs ont entrepris le boycottage d'une chaîne de magasins d'alimentation. Pas un seul Noir n'était employé dans cette société qui pourtant possède des succursales dans les quartiers noirs. Résultat: quatre-vingts Noirs ont été embauchés.

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Le combat devient l'affaire de tous. Il prend la forme simple et catégorique d'un rejet: celui de la société qui, des siècles durant, a ignoré le Noir. « Avec les femmes noires contre le contrôle des naissances, une invention des Blancs ». «Ne partez pas au Vietnam, le champ de bataille du Noir, c'est l'Amérique. » Autant de titres de brochures largement répandues par les organisations se réclamant du Black Power. «Mon unité doit embarquer prochainement pour le Vietnam. Ma réponse est simple: je ne partirai pas. » C'est un Noir qui parle à la conférence de Chicago, en uniforme. L'affirmation des origines américaines que souligne la révolution du vocabulaire (on ne dit plus negro, mais black, voire afro-american) et que manifeste le port du vêtement africain est toute chargée de ce refus de la société américaine. Il y a dix ans, j'avais connu de ces groupes (en fait ils ont toujours existé avec plus ou moins de bonheur) à la recherche de leur passé africain. Ils étaient peu nombreux et guère pris au sérieux. Aujourd'hui, dans les ghettos, des librairies africaines sont devenues le centre d'une intense activité. On y va, on y discute, on y achète des livres sur l'Afrique et la négritude. Les Damnés de la terre de Frantz Fanon est parmi les livres les plus demandés. Toute une vie intellectuelle a éclos ici. A Washington, le premier centre culturel afro-américain a ouvert ses portes; les Blancs, même comme conférenciers, n'y sont pas admis. Pourtant la recherche des origines pour beaucoup de Noirs américains ressemble encore à celle d'un paradis perdu. Sur la 12Se Rue à New York, deux roulottes d'une exposition itinérante. Un jeune Noir me reçoit. Il me montre des objets d'ivoire et de bois, des robes tissées à la main et puis une carte: l'Afrique. Mais de quelle Afrique parle-t-il ? De celle qui est inscrite sur la carte ou de celle dont il rêve? Quelques jours plus tôt, lIDjeune prêtre d'Afrique noire francophone venu pour l'été à Harlem me disait: «Quand on a su que j'étais africain, le quartier fut enthousiaste. C'était à qui m'inviterait dans sa famille. Les Églises elles-mêmes, baptiste, pentecôtiste, etc. me demandaient de prendre la parole. J'ai accepté de faire une conférence aux jeunes du quartier. Ils sont venus nombreux. J'ai parlé de 39