De l'Afrique à l'hexagone

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Voici un récit qui, au-delà de sa nature autobiographique, est aussi une évocation de l'histoire des migrations entre l'Afrique et l'Europe des dernières décennies, des convulsions de l'Afrique, prise dans les mailles de ses propres turpitudes et dans le rets de la politique internationale des grandes puissances, depuis le crépuscule des colonies jusqu'à ce jour.
Publié le : vendredi 1 janvier 2010
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EAN13 : 9782336277158
Nombre de pages : 264
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© L’Harmattan, 2009 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-10794-6 EAN : 9782296107946

A mes frères et sœurs, En souvenir de notre mère. Aux Big Size, En souvenir de nous.

Avertissement Les patronymes de cette autobiographie autres que le mien et ceux des membres de ma famille, de ma femme, de mes instituteurs et professeurs ou de personnages publics (artistes, sportifs, hommes politiques…) sont de pure invention. Toute homonymie, toute ressemblance avec ceux de personnages et de personnes existantes ou ayant existé ne seraient que pure coïncidence et ne pourraient en aucun cas engager la responsabilité de l'auteur.

Remerciements
Je tiens à remercier infiniment Isabelle Monin Soulié d'avoir bien voulu assurer, à titre amical et gracieux, la relecture du manuscrit. Ozoir-La-Ferrière, le 30 septembre 2009 Kodjo Léon Amégan

LOME : PRIME ENFANCE

Emilia, dite Epourri

Papa, Yéma sur ses jambes, et moi

La famille Amégan L’image de mon père est le souvenir le plus lointain de mon enfance. Je me revois encore, certaines aubes, à califourchon sur ses épaules ; ainsi me promenait-il devant la maison familiale pour calmer mes pleurs matinaux. Quel âge avais-je ? Deux ans ? Trois ans ? Amézonli – mon père donc – était un homme fort élancé, à la peau noir foncé, aux gestes plutôt lents, au port altier, à l’allure compassée. Sa silhouette était reconnaissable de loin par ses familiers et ne passait pas inaperçue auprès des inconnus : il portait toujours un costume et un casque colonial blancs, visiblement objets de soins réguliers. C’était un personnage dont l’aspect frappait ceux qui le croisaient, non pas tant à cause de ses pieds nus – la population circulait couramment sans chaussures – mais du fait du contraste de cette nudité partielle et de la vêture soignée de tout le reste de son corps. Amézonli, c’était son vrai prénom, mais très peu de gens l’appelaient ainsi ; on lui préférait ses deux pseudonymes ; le premier, ‘’Kuku’’ (prononcer ‘’coucou’’), rappelait son statut professionnel de cuisinier (‘’kuku’’ est une naturalisation togolaise du terme anglais ‘’cook ‘’) ; le second, ‘’Boko’’ (premier ‘’o’’ fermé, deuxième ‘’o’’ ouvert), référait à ses activités principales au plan social et accessoires au plan financier. En effet, Amézonli était un boko, c’est-à-dire, dans la tradition togolaise, à la fois prêtre, géomancien et guérisseur. Une précision tout de suite, afin de prévenir toute confusion. Lors d’une discussion avec mes nièces en compagnie de mon frère cadet Yéma, j’en vins à faire état de cette fonction de notre père ; elles tiquèrent d’apprendre que leur grand-père avait été un boko. Je me rendis compte que mon éloignement du pays depuis une quarantaine d’années m’avait dissimulé l’évolution sémantique de ce terme, qui désignerait désormais un sorcier, un jeteur de sort ou tout autre détenteur de pouvoirs maléfiques. Je dus expliquer à ces jeunes filles, afin de dissiper le malaise perceptible à leurs regards, la fonction originelle du boko ; elles n’avaient donc pas à rougir de leur grand-père : il n’avait pas du tout appartenu à cette caste redoutée, celle des sorciers. Amézonli était un caractère pondéré ; toujours calme, il ne haussait jamais le ton, n’élevait jamais la voix. A nos bêtises d’enfant, sa seule réponse se résumait en une sempiternelle phrase, une sorte de mise en garde désabusée tournée vers notre avenir, une phrase que, par dérision, nous aimions répéter entre nous et qui peut se traduire à peu près ainsi : ‘’ça vous regarde’’ ou ‘’c’est votre problème’’. Je ne me rappelle pas l’avoir jamais vu administrer une véritable punition corporelle à aucun d’entre nous. Cette aversion pour des pratiques éducatives courantes à l’époque – fessées, coups de fouet, coups de férule – n’excluait pas toute sanction de sa part, une sanction qui, chez lui, s’exprimait par quelques légères gifles d’agacement épisodiques ou prenait la forme d’une manie apparemment jubilatoire : il affectionnait, plus ou moins longtemps après nos manquements, au moment où nous nous attendions le moins, donner au passage, au sinciput du coupable, un coup bref et sec de la pointe de son

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poing droit, puis continuer sans mot dire son chemin, sourire en coin. Aussi, avions-nous pris l’habitude de nous prévenir les uns les autres chaque fois que ses déambulations l’amenaient dans le voisinage de l’un d’entre nous, en criant à la probable victime : « Rrrr… pan ! », cette onomatopée étant censée imiter la descente et l’impact du coup de poing sur le crâne expiatoire. Et l’intéressé de s’écarter vivement du chemin du châtiment ! Mon père avait deux épouses. Ma mère était la seconde. Ma mère, Emilia, était physiquement fort différente de mon père. Taille moyenne. Teint légèrement clair (surtout à côté de mon père). Alerte. Rieuse. Contrairement à celui-ci – un boko, rappelons-le –, elle appartenait à une honorable famille catholique de Lomé. Habitant dans la même rue Brazza, elle au numéro 19, lui au 35, leur rencontre avait dû se passer le plus naturellement du monde. En revanche, leurs premiers pas, puis leur alliance n’avaient pu se dérouler avec la bénédiction immédiate de la famille de ma mère. Imaginezvous donc ! La fille d’un chrétien de renom épouser un boko ! Quel sacrilège ! Outre le scandale de cette entrée en polygamie ! Elle n’en était pas à ses premières frasques. Aînée d’une famille de huit enfants dont cinq filles, elle fut la seule (à l’exception de l’oncle Michel, cas spécial sur lequel j’aurai l’occasion de revenir) à ne pas avoir honoré ses parents d’un mariage religieux ; pis, elle connut plusieurs hommes dans sa vie ; mon père était le quatrième. De chacun des trois premiers, elle avait eu un enfant : d’abord, deux garçons ; ensuite, une fille : Simon Quashie, Godfried Têko et Modoukpè (Adèle) Akpaloo. A mon père, elle en a donna quatre autres : Alougba (Marie), Kodjo Konka (Léon, moi), Yéma (Emmanuel) et Nyonouvi (Florentine). Les parenthèses indiquent les prénoms moins courants, du moins au sein de la famille. Ma mère avait donc au total sept enfants. Mon père, sur ce plan non plus, n’était pas en reste. Sa première épouse qui, de son côté, avait eu quatre enfants d’un premier lit (Séwavi, Têlé, Toukoui et Edoé, tous nés Agbodjan), lui donna une fille, Hanouvi, encadrée de deux garçons, Attisso (Jean) et Simon (à ne pas confondre avec le fils aîné de ma mère). Pour clore ce chapitre des enfants, il nous faut y ajouter un ‘’grand frère’’ : Akakpo (Augustin). Aucun lien de sang n’unissait celui-ci à la famille ; il n’en faisait pas moins partie intégrante. Ma mère, je m’en souviens vaguement, un jour me donna des éclaircissements sur les rapports de ‘’ fo’’ (grand frère) Akakpo avec la famille Amégan ; je dois avouer que le cumul des années a fini par obscurcir – comme maints autres – ce coin de ma mémoire vieillissante. Quoi qu’il en fût, Akakpo Bédjra (son patronyme) était notre frère : cela était clair et pour nous, et pour lui, et pour tout notre entourage. Cette différence patronymique, notoire, ne posait problème à personne ; la tradition africaine – déliquescente, hélas! sur ce plan-là aussi – étendait la notion de fratrie aux liens affectifs forts, même en l’absence de tout fondement familial au sens strict. Récapitulons !

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La maison familiale Amégan abritait donc trois adultes, le père et les deux épouses, et quinze enfants, soit dix-huit membres auxquels s’ajoutaient deux ou trois locataires. Je suis né le vingt-neuf novembre 1943. Un lundi. D’où mon prénom togolais Kodjo, donné à un garçon né un lundi, conformément à la coutume de mon ethnie, les Ewés, coutume selon laquelle le jour de naissance constitue un élément important. Ce premier prénom n’est pas le seul attribué à l’enfant à sa naissance ; il en reçoit un deuxième, un troisième, voire un quatrième reposant sur divers critères : ordre de naissance, gémellité, proverbes ou qualités que l’on souhaite lui trouver dans la vie… Vient s’adjoindre à cette série, et plus souvent la limitant et quelquefois – malheureusement – s’y substituant, le nom de baptême chrétien. Le mien : Léon. Le jour de ma naissance, il ne se produisit aucun événement notable : la terre ne trembla point ; mon père non plus : d’abord, ce n’était pas son genre et puis, il en avait vu bien d’autres ! Je n’étais ni son premier enfant, ni son premier garçon. Les premières années de ma vie – jusqu’à l’âge de six, sept ans – se déroulèrent dans la maison paternelle. Certains souvenirs tenaces me les rappellent : un ami inséparable prénommé Sanmélé, une petite fiancée dont j’ai oublié le prénom, les déambulations matinales de mon père dans la rue encore endormie, moi sur ses épaules. Condo ! Le nom du père de ma petite fiancée ! Tiens, je me souviens du nom du père mais pas de celui de la fille ! M. Condo était un fabriquant de savon ; sa maison se trouvait sur l’autre trottoir, en face de la nôtre, mais donnait sur la rue de France, sécante de la rue Brazza. C’était, je crois, un ami de mon père ; en tout cas, il venait souvent à la maison. La gamme de ses produits comprenait une variété dont le nom m’est resté : akoto (prononcer les deux o ouverts) ; c’était une variété très demandée. On s’en servait pour la vaisselle, quelquefois pour la lessive (vers le milieu du mois), d’autres fois encore pour la toilette (vers la fin du mois). En fait, plus que de variété, il s’agissait d’un article de bas de gamme fait de résidus agglomérés de divers savons. Contrairement aux autres qui se présentaient sous une forme parallélépipédique, akoto, lui, était rond, d’une rotondité plus ou moins régulière selon l’habileté des doigts qui le modelaient : il était moulé à la main. Et tout le monde s’y mettait, du grand-père au nouveau-né (c’était une entreprise familiale !) et, parfois, des visiteurs de passage. Solidarité africaine ! C’était l’époque de la ‘’conjuration’’ avec fo Godfried. Il avait des pouvoirs pour ‘’conjurer’’ certains saints, en particulier saint Antoine de Padoue, c’est-à-dire provoquer leur apparition. Mais pas n’importe où et à n’importe qui. Les conditions : 1/ Les formules conjuratoires. 2/ Un garçonnet pur, c’est-à-dire chaste. 3/ Un miroir.

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4/ Un local fermé. Pour les séances de conjuration, fo Godfried s’arrangeait pour s’isoler avec moi dans une des pièces de la maison dès qu’elle pouvait rester inoccupée le temps nécessaire. Cela se passait toujours pendant la journée, en l’absence des parents. Dans la pénombre, il me tendait un petit miroir, me demandait d’y concentrer mon attention, récitait les formules magiques dans lesquelles j’entendais « Je te conjure, saint Antoine de Padoue… ». Puis, suivait ce dialogue entre nous: « Alors ? – Rien. – Tu ne vois rien ? – Non ! – Pas possible ! – Je ne vois rien ! » Nous effectuâmes plusieurs séances ainsi. Saint Antoine de Padoue jamais n’apparut dans le miroir. Pourtant, toutes les conditions étaient apparemment réunies : le miroir était en bon état (je m’y voyais !) ; la pièce était bien fermée ; fo Godfried connaissait les bonnes formules (il ne pouvait en être autrement). Je finis par douter de ma pureté. A six, sept ans ! Tout de même ! Ma défiance envers les saints aurait pris naissance à cette époque ; il m’est toujours difficile de m’y fier. La filière de la Gold Coast Ma mère, femme active, était souvent en déplacement pour les besoins de son commerce. Elle se rendait régulièrement en Gold Coast, la portion exbritannique du Ghana actuel. Accra, la capitale, était alors un centre commercial florissant. Elle y achetait des pagnes en gros, qu’elle revendait à Lomé. Bien souvent, elle nous emmenait avec elle. « Je ne les abandonnerai jamais à la malveillance », confiait-elle à quiconque s’étonnait de voir toute une marmaille autour d’elle. Allusion évidente à ma belle-mère. Ces mots me paraissent aujourd’hui excessifs, même si les rapports empreints d’animosité des deux coépouses justifiaient un minimum de précautions. Mon père, sans approuver l’attitude de ma mère, à ceux qui abordaient la question, se contentait de répondre : « Bof !... Encore des histoires de femmes », se plaçant ainsi au-dessus de la mêlée! Ces voyages n’étaient pas de tout repos. Les véhicules, surchargés de tous côtés – voyageurs dedans, marchandises sur le toit –, gémissaient tout au long du trajet. C’étaient souvent des camions ordinaires que l’ingéniosité avait su adapter aux réalités locales, les transformant en moyens de transport bivalents – de choses et de personnes donc – et que le génie africain, non sans péril, avait dotés de capacité au moins supérieure de deux fois à celle prévue par le constructeur : à l’intérieur, des banquettes aux places illimitées ; sur le toit, un cadre muni d’un filet. Les passagers – principalement des femmes –

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assis, enfants sur les genoux, se serraient les uns contre les autres tant que des candidats se présentaient…jusqu’à ce que – et ce n’était pas rare – un des passagers, en général une passagère, n’en pouvant plus, pestât : « Mais, chauffeur, ça suffit comme ça ! On n’est quand même pas des sardines ! » Et celui-ci de répondre : « Voyons, chère Madame, faites une petite place à notre sœur ; on est presque arrivé à destination ». Le moteur n’avait même pas encore été mis en marche ! Si le mécontent persistait, il essuyait une impertinence du genre : « Silence ! C’est à vous le car ?». S’ensuivait alors une protestation générale. Pour calmer cette réaction en chaîne et mettre fin au tohu-bohu, le chauffeur indiquait à son aide de donner le signal de départ. Celui-ci vérifiait l’arrimage correct et la stabilité – relative – de l’ensemble des bagages, qui doublaient presque la hauteur du véhicule, et faisait : « OK ! » à son patron, qui démarrait aussitôt, le laissant monter à bord en courant. C’était le style de ces assistants qui étaient avant tout des apprentis chauffeurs et qui aimaient jouer en prime aux casse-cou. Le voyage marquait plusieurs arrêts annoncés soit par un brusque : « Chauffeur, je descends ! » tardif, ce qui avait le don de l’agacer, en particulier si la demande émanait de notre protestataire de tout à l’heure ; soit par la présence dans le lointain d’un bras agité dans tous les sens. Ce signal n’arrivait pas toujours à immobiliser le camion à l’endroit voulu ; compte tenu de sa vitesse – illimitée sur ces routes !–, il lui fallait une certaine distance pour s’arrêter. La pauvre candidate encombrée de bagages – c’était rarement un homme – se voyait obligée de courir, de se traîner pour le rattraper. Et le chauffeur, à travers la portière entrouverte : « Mais, ma sœur…pressons-nous un peu ! » Le voyage durait toute une journée. Peut-être plus. Dans les villes étapes (heureusement, il y en avait), tout le monde descendait du camion-car. On se désaltérait, on se restaurait, on allait se soulager et surtout on reposait aussi ses reins ! Ils en avaient vraiment besoin ! Des heures entières sur des banquettes de planche nue, sans dossier, serrés les uns contre les autres, sans aucune possibilité de mouvement, sur des routes cahoteuses, dans la torride moiteur tropicale ! Quiconque a effectué ce périple une fois dans sa vie – je parle des années 1945/1955 – ne manquera pas de se souvenir des pandiculations, des étirements de cou, de bras, de jambes… bref ! des séances d’exercices physiques spontanées observées pendant ces repos. Le voyage reprenait quelque temps après. La durée de l’escale était toujours spécifiée avec une précision toute africaine ; à l’arrivée à la gare routière de la ville étape, le chauffeur lançait à la cantonade : « Bon… on va s’arrêter un peu ici. A tout à l’heure ! » Chacun devait se fier à son instinct pour déterminer la valeur de ce ‘’ un peu’’. Ici, la connaissance des habitudes du capitaine avait son importance et ses clients habituels jouissaient d’un avantage certain sur les autres. Car il y avait deux choses à savoir : – Un : le capitaine avait une maîtresse – au moins – dans chaque port ;

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– Deux : la durée de l’escale variait suivant les ports. Et ces deux paramètres, les habitués les connaissaient. Pourtant, il leur arrivait de se laisser prendre en défaut ; ce jour-là, ou bien la maîtresse avait su retenir le capitaine plus longtemps que d’habitude en sortant le grand jeu, ou bien le capitaine avait dû écourter sa visite pour la simple raison que, s’il n’y a pas deux capitaines dans un bateau, il peut y en avoir plusieurs dans un port… Dans le premier cas, il revenait toutes voiles dehors, plaisantant sur son retard ; dans le second, il rentrait, le pavillon en berne ; et surtout ne vous avisez pas de vous étonner de son prompt retour ! Si l’apprenti chauffeur avait son style (rattraper le camion-car au vol), le chauffeur aussi avait le sien. Sur ces routes, les accidents n’étaient pas rares ; l’imprudence, la forfanterie, plus que l‘incompétence, en étaient souvent la cause. Les chauffeurs n’hésitaient pas, par jeu, à prendre des risques inconsidérés pour se dépasser les uns les autres, se livrant à des manœuvres hasardeuses qui se terminaient – pas toujours, j’en conviens – dans des fossés ou par des télescopages frontaux. Alors, pour éviter de recevoir en pleine poitrine le volant de direction pendant le choc, une technique imparable – semblait-il – avait été trouvée : pendant la conduite, ne jamais rester face au dit volant. Aussi, le chauffeur se tenait-il toujours de biais, assis sur son siège mais le buste dans l’espace situé entre le volant et la portière. Essayez donc de conduire un véhicule dans ces conditions, sur des centaines de kilomètres et à la vitesse à laquelle ils roulaient ! C’étaient vraiment des as ! A l’approche de la frontière togolaise, des contrôles douaniers inopinés intervenaient. Ces contrôles constituaient en fait une mesure de lutte contre la contrebande notoire qui sévissait entre les deux pays, principalement dans le sens Accra/Lomé. Le moyen le plus courant utilisé par la contrebande pour échapper à la déclaration en douane : confier la marchandise à des passeurs. Le chauffeur, manifestement de connivence avec les passagers concernés, arrêtait le camion deux à trois kilomètres avant la frontière ; les passeurs prenaient possession de la marchandise, empruntaient des chemins détournés ; les propriétaires la récupéraient de l’autre côté de la frontière… quand ils la récupéraient. En effet, il arrivait à certains passeurs de ne jamais réapparaître ; confrontés à de brusques difficultés d’orientation – une valeur appréciable de la marchandise perturbait souvent leur boussole !–, ils se perdaient en chemin dans cette forêt familière devenue subitement inextricable, disparaissaient corps et biens. Un jour, contre toute attente, notre camion reçut l’ordre de s’arrêter bien avant le poste de contrôle habituel. Branle-bas à bord ! A la vue des gendarmes, certains passagers paniqués s’apprêtèrent à monter récupérer sur le toit – compétence exclusive de l’apprenti chauffeur ! – leurs marchandises et à décamper. En fait, il s’agissait d’une opération surprise de vaccination obligatoire organisée par le service de santé ghanéen (je dis ghanéen pour des raisons de

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simplicité, puisque le Ghana actuel s’appelait alors la Gold Coast ; cet anachronisme me semble préférable à toute gymnastique lexicale pour dériver un adjectif de l’ancien toponyme). La présence du gendarme s’imposait ; peu de gens se prêtaient volontiers à ces scarifications (ce n’étaient pas encore des piqûres) qui vous rendaient fébriles et manchots pendant deux ou trois jours et qui, selon la rumeur, vous inoculaient des maladies venues d’ailleurs (on ne se méfiait jamais assez des Blancs depuis l’époque des ancêtres de nos ancêtres !). La filière du ‘’gali’’ Le ‘’gali’’ (d’aucuns disent gari) est une denrée répandue dans le golfe du Bénin, plus précisément au Togo, au Bénin et au Ghana. C’est un aliment à multiple usage. Il peut se consommer tout seul (prévoyez tout de même un peu d’eau à côté ; il en est avide !) ; délayé dans de l’eau fraîche sucrée, c’est une boisson très rafraîchissante par les grandes chaleurs ; il peut servir de légume et accompagner aussi bien la viande que le poisson. Pinon, galikoumé, galifoto (‘’o’’ ouvert, s’il vous plaît !) : voilà trois bons plats de gali, et la liste n’est pas exhaustive ! Evidemment tout le monde ne les connaît pas. Mais il n’est pas question de me lancer dans un développement sur toutes ces recettes. Ce n’est vraiment pas mon propos. Et puis, pour les curieux, il y a toujours un Togolais ou un Béninois perdu dans n’importe quel coin de l’univers ! Pourquoi brusquement, sans la moindre transition, je vous parle de gali ? Les opérations commerciales entre Accra et Lomé – je l’ai déjà relevé – se caractérisaient par une transgression permanente des règles douanières : la non-déclaration des marchandises. Et tous les moyens étaient bienvenus : utilisation de passeurs – risquée – (nous l’avons vu) ; corruption de douaniers – encore plus – (nous le verrons). En ce qui concerne la corruption de douaniers, un pot-de-vin était versé à l’inspecteur censé officier le jour prévu ; le moment venu, il inspectait le camion – les yeux fermés ! – et donnait quitus sur son chargement. Ici, intervient ce que nous pourrions appeler prosaïquement la règle des trois gros : En premier, l’inspecteur risquait gros : une sanction disciplinaire, sa place, la prison ; pour qu’il consentît à prendre un tel risque, et c’est là la deuxième règle : le pot-de-vin devait être gros. Evidemment – la troisième règle –, un pot-de-vin important ne pouvait se justifier que par une grosse valeur de la marchandise. Notre mère monta une de ces grosses opérations financée par des emprunts à des consœurs. Mais le jour J, l’inspecteur – elle ne saurait jamais pourquoi – s’absenta!!! Toute la marchandise fut saisie ! C’était le début de la dégradation de notre situation matérielle qui, reconnaissons-le, n’était déjà pas brillante. Et aussi, celui d’un défilé de créanciers, défilé qui allait durer près de deux décennies.

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Je me rappellerai toujours les visites assidues, indésirables mais inévitables de deux de ses créancières : Mme Dnk et Mme Q. La première en particulier arrivait l’air mécontent, haussait le ton pendant la conversation ; ma mère tentait en vain de la calmer, soucieuse d’éviter à tout prix l’esclandre ; elle repartait en vociférant des menaces, ameutant tout le voisinage. Un homme peut connaître des humiliations dans sa vie ; assister, enfant, à l’humiliation de ses parents est l’une de celles qui le marquent d’une blessure indélébile. Mme Q était tout le contraire. A certains égards, elle ressemblait à mon père. Grande de taille. Placide. Elle était borgne et couvrait son œil défectueux d’un bandeau noir. Elle arrivait d’un pas calme, n’élevait jamais la voix, repartait tout aussi calme. Oui, mais tout cela, quel rapport avec le gali ? Nous y venons. La ronde des créanciers devenait intenable. Il fallait à tout prix trouver un moyen d’y mettre fin. Il n’y en avait pas deux : les payer ! Ce fut ainsi que nous nous retrouvâmes, Emilia suivie de ses quatre derniers rejetons – Alougba, Léon, Yéma et Nyonouvi encore au sein – dans un petit village appelé Tanou. La voilà paysanne, à un âge où les vraies paysannes possédaient depuis de longues années le processus complet de la fabrication du gali, à s’initier jour après jour aux diverses étapes de cette industrie. Tout était manuel : l’épluchage du manioc suivi du lavage, son râpage sur une planche munie d’une plaque métallique percée de petits trous aux arêtes vives, la râpe, véritable danger pour les mains distraites ou inexpertes qui, dans l’ardeur du travail, en oubliaient parfois la fin du morceau de manioc qu’elles tenaient et râpaient dans la foulée – cri de douleur ! – leurs propres doigts ; l’égouttage de la pâte obtenue ; son étalement et séchage après quelques jours de fermentation pour obtenir une farine qui, torréfiée, aboutira au gali. Enfin (certes, le gali est mangeable en l’état, mais il n’est pas consommé sous cette forme) tamisé, il était séparé en gali sawè (gali fin), le consommable et éhan gali (gali de cochon) destiné aux bestiaux. Combien de mois avons-nous passés dans ce village ? Le parler, les manières, le repas frugal, bref ! toutes les habitudes paysannes gentiment raillées par la ville constituaient alors notre quotidien. Quelque temps après, nous voilà revenus à Lomé. Mais pas pour longtemps ; nous allions nous en rendre compte bientôt, cette retraite de Tanou n’était que le début d’un circuit dont seule Emilia connaissait les étapes et le terme.

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PORT-GENTIL

La vie des ‘’popos’’ Mai 1951. Nous voici maintenant à Cotonou, Emilia et ses quatre petits : Alougba, Yéma, Nyonouvi et moi. Nous passâmes une dizaine de jours dans la ville dahoméenne, juste le temps pour notre mère d’accomplir les formalités d’embarquement (elle nous révéla quelques jours avant le jour J la raison de notre présence incognito dans cette ville : nous allions prendre le bateau). Prendre le bateau ! Il est pratiquement impossible à quiconque n’aurait pas vécu cette expérience à cette époque-là de se rendre compte aujourd’hui de ce que cela signifiait. Six jours de traversée, rien que de Cotonou à Port-Gentil au Gabon, notre destination. Et dans quelles conditions ! Tout comme à Lomé, une embarcation vous emmenait du wharf au bateau. Pour certains, les ennuis commençaient dès ce moment : la naupathie ; pour les plus sensibles au mal de mer, l’enfer ne s’arrêtait qu’au bout du sixième jour, lorsqu’ils remettaient pied sur la terre ferme. Les bateaux arboraient fièrement les noms des gloires de la République Française : Foch, Mangin, Leclerc… Il n’empêche. Tous, fussent-ils des plus illustres, pendant ces six jours, à bâbord et à tribord, recevaient par rafales les salves stomacales provoquées par les remous de l’océan. Nous débarquâmes à Port-Gentil, je crois, à fin mai 1951. Pour la première fois, Emilia se voyait coupée d’une partie de sa progéniture, de ses trois aînés, non pas par quelques kilomètres de terre ferme, mais par des jours et des nuits d’océan. Godfried la rejoindrait un an plus tard ; Modoukpè, en 1954 ou 1955. Simon, lui, ne quitterait jamais le Togo. A notre arrivée, des amis de notre mère nous accueillirent : ils vivaient là depuis des années. En fait, toute une colonie de Togolais et de Dahoméens s’y était installée. Les autochtones les englobaient sous l’appellation commune de popos, classification justifiée par leur proximité affective, elle-même née de la proximité d’origine géographique. Une colonie composée, pour les hommes, de commis, d’ouvriers et d’artisans ; pour les femmes, de commerçantes, soit sédentaires, soit internationales, celles-ci venant vendre au Gabon des produits achetés au Togo ou au Dahomey et vice versa. En ces années-là, le Gabon constituait déjà une terre d’immigration de la main-d’œuvre togolaise et dahoméenne. Ma mère, dès son arrivée, se spécialisa dans la poissonnerie. Les pêcheurs partaient en mer le soir et rentraient le lendemain matin. La pollution n’avait pas encore causé tous ses dégâts – qu’en est-il aujourd’hui ? – et les côtes gabonaises, généreuses, opéraient, pendant la saison de pêche, des miracles tous les matins : les pirogues rentraient au port surchargées de poissons. Et c’était la ruée des poissonnières ; non pas de peur d’en manquer ; mais il fallait à tout prix figurer parmi les premières acheteuses, choisir les meilleurs spécimens et, en ce qui concernait les poissons vendus frais, se présenter très tôt sur le marché, avant l’arrivée des premières clientes. Les poissons non vendus frais étaient transportés immédiatement à la maison et répartis en trois catégories : d’un côté les poissons à sécher, de

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l’autre les poissons à frire et plus loin les poissons à fumer. Ceux-ci représentaient la part principale. Les opérations commençaient sans tarder. A tour de bras, on les écaillait, les vidait, les lavait. Après avoir découpé les gros tels que les thons, on fumait les uns, on salait les autres et l’on en faisait frire une partie, l’autre, destinée au séchage, étant mise de côté. Le quartier entier (nous habitâmes La Balise à notre arrivée ; ensuite à Quartier Chic ; puis retour à La Balise) exhalait un mélange d’odeur de friture et de poisson fumé. La nuit, cette activité se signalait de loin par les flammes des nombreux foyers. C’était un travail long, compte tenu de la quantité de poissons traitée ; commencé tel jour, il durait jusqu’au lendemain. Pendant cette période, dans le feu de l’action, on oubliait couramment de manger et surtout de donner à manger aux tout petits. A trois heures du matin, quelquefois, on entendait : « Oh ! Les pauvres ! Ils n’ont même pas mangé ! » On venait d’apercevoir, un peu à l’écart du champ des opérations, quelques enfants endormis sur une natte de joncs, le ventre creux, après avoir reçu, unique réponse à leur « Maman, j’ai faim ! » plusieurs fois réitéré, le machinal « J’arrive, mon petit. » On les réveillait alors par leurs noms tout en tapotant leurs épaules… Enfin, on essayait de les réveiller ! Pour ceux que la question intéresserait, sachez qu’il existait quatre espèces de dormeurs : en premier, les zogolos ; eux, ce n’était pas la peine ; une fois endormis, même les canons de Navarone n’auraient pas réussi à les réveiller. Solution radicale : on les prenait, on les emmenait directement au lit. Ensuite, venaient les baladeurs : dès leur réveil, ils prenaient toutes les directions possibles, et rarement celle de la maison ; on eût dit qu’ils le faisaient exprès. La règle était de toujours commencer par eux ; d’un sommeil plutôt léger, il ne fallait surtout pas prendre le risque, en s’essoufflant par exemple à réveiller le zogolo d’à côté, de les voir disparaître dans la nuit noire. Le troisième groupe : ils se mettaient debout sans trop de difficulté mais avaient un mal fou à sortir de leur sommeil ; ils se frottaient les yeux, vous regardaient vaguement, pleurnichaient quelquefois, répondaient complètement à côté aux questions posées, faisaient souvent ’’euh…’’, d’où leur surnom : les euheuhs. Enfin – ils n’étaient pas tous bizarres ! – les dormeurs normaux. Dès les premiers tapotements sur leurs épaules, ils se levaient, allaient prendre leur repas et s’en retournaient se coucher pour de bon dans leur lit. En vérité, ce n’était pas nécessairement un véritable lit. Celui-ci existait ; un lit haut sur pieds, ainsi conçu pour utiliser l’espace inférieur comme débarras : s’y glissaient valises, bassines, ballots et toutes sortes d’effets qui, autrement, gâcheraient de l’espace. S’ajoutaient au lit un ou deux tchatchas. Le tchatcha – schématisons – est un matelas de joncs ; il ne s’agit pas d’une enveloppe remplie de joncs comme pourrait le suggérer le terme matelas. Imaginez plutôt des faisceaux de joncs de cinq à sept centimètres de diamètre (diamètre des faisceaux ! Celui du jonc utilisé, lui, ne dépassait pas un demi centimètre), des faisceaux fortement serrés et liés les uns aux autres par des ficelles qui les parcouraient à trois ou

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quatre endroits et assuraient à l’ensemble d’une superficie d’un matelas à deux places une cohésion et une stabilité de longue durée. Le tchatcha étalé à même le sol et recouvert d’un tissu bien épais, c’était un couchage parfait ! Quand il ne servait pas, il s’enroulait à la manière d’un tapis et se rangeait dans un coin… ou sous un lit. Pratique ! Une précision pour clore le chapitre du tchatcha : à ne pas confondre avec la natte de joncs évoquée plus haut et appelée aba ; celle-ci, nettement plus fine, était constituée de joncs individuels. Elle s’utilisait aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur (uniquement par temps sec) où, par beau temps, elle recueillait tous les suffrages, soit de corps indolents gorgés de soleil et avides d’une sieste revigorante à l’ombre d’un arbre, soit d’enfants, le soir, assis en demi-cercle autour d’un adulte conteur qui, parfois, par malice et pour éprouver le courage d’un petit neveux ou d’une petite nièce, après avoir raconté une histoire épouvantable, se délectait à l’envoyer, tout seul ou toute seule, lui chercher un objet quelconque dans une pièce plongée dans l’obscurité. Et la victime, rivée à sa place, de maugréer, des larmes dans la voix : « Pourquoi moi ? », déclenchant immanquablement les éclats de rires de toute l’assistance. Les enfants couchés, les adultes, après avoir pris un repas sur le pouce, se répartissaient en deux groupes : l’un continuait le travail ; l’autre, chargé d’aller vendre au marché dès le matin même une partie de la production de la nuit, se reposait quelque peu, allongé sur une natte, assis sur le sol et adossé à un pan de mur ou assis sur un tabouret, la tête tombante, vaincu par la fatigue et le sommeil. A six heures, on sonnait le réveil des adultes endormies. A peine deux heures de sommeil ! Elles se débarbouillaient, se curaient les dents tout en vaquant aux occupations matinales, prenaient leur douche, s’habillaient. Un petit-déjeuner rapide, et les voilà prêtes pour la suite des opérations. Le petit-déjeuner traditionnel était le vèyi (haricots secs), le zogbon (bouillie) ou le ti. Ce dernier terme, une transcription simplifiée de l’anglais tea, couvrait une signification nettement plus étendue. Il pouvait effectivement désigner le thé ; plus notoirement, il s’agissait d’une infusion de citronnelle, voire de l’eau bouillie aromatisée au sucre caramélisé. Ce breuvage, sucré, couramment lacté, se prenait accompagné de pain habituellement beurré dans les familles aisées, les jours de grâce dans les autres. C’était la grande époque africaine de la compagnie Nestlé ; une époque tellement Nestlé que pour le commun des Togolais le lait concentré sucré, c’était tout simplement neslé. Au marché, il demandait neslé ; à la maison, pour lacter son ti ? Neslé. Connaissait-il seulement l’existence d’une autre marque de lait ? Il faut le reconnaître, il ne manquait pas de qualités, neslé ; surtout, il n’était jamais périmé. De toute façon, date de péremption, qu’est-ce que cela voulait dire? Dans ses petites boîtes métalliques cylindriques recouvertes de papier imprimé, neslé parvenait souvent aux consommateurs finaux que nous étions dans un état qui trahissait tout le mal qu’il s’était donné, tout le temps qu’il lui

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avait fallu pour nous atteindre : papier grignoté de partout (cela, on s’en fichait ; comme on disait, « ce n’est pas le papier qu’on va boire »), boîtes bombées ; là, on se sentait traversé de certaines questions, même si l’on ne se les posait pas clairement. On doutait de la bonne volonté spontanée de la firme d’avoir augmenté la quantité de lait dans les boîtes, gratuitement, juste comme cela, dans un accès de générosité. On constatait du reste le même phénomène avec des boîtes de sardines. Mais dans ce cas-ci, on était vite fixé dès leur ouverture : elles ne contenaient pas plus de sardines que d’habitude et celles-ci n’en étaient pas plus grosses. « Mais alors, pourquoi les boîtes sont-elles bombées ? » s’interrogeait-on. Des rumeurs alarmantes circulaient sur ces boîtes de conserve ; les gens s’en méfiaient, les boycottaient, même si, au marché, les vendeuses assuraient les clients de leur innocuité. La preuve : elles et leurs familles en avaient toujours consommé ; elles n’en avaient jamais ressenti le moindre mal. Mais bien sûr. Toutes des menteuses ! La question était donc tranchée pour les sardines. Mais pour le lait… On sollicitait l’avis des papilles ; le goût n’en était pas tellement différent ; on évacuait les inquiétudes, on prenait son ti. « L’important, c’est le ventre ; du moment qu’il est plein… », pensait-on, pragmatique. Le petit-déjeuner pris, voilà nos vendeuses d’aplomb, prêtes à affronter la longue journée en perspective. Et c’était le départ, avec sur la tête des paniers volumineux pleins à craquer de poissons fumés, stabilisés par des tortillons et tenus fermement des deux mains de part et d’autre, soit simultanément, soit alternativement, cette seconde option, retenue à partir d’une certaine distance, permettant aux deux membres supérieurs constamment sollicités dans une position plutôt contraire à leur nature de se délasser à tour de rôle. Les vendeuses parties, les opérations se poursuivaient pour le poisson frit et le poisson fumé. Le poisson salé et séché constituait une catégorie spéciale dite (é)lan houin-houin, littéralement : le poisson qui sent. Le séchage, étalé sur près de deux semaines, ne démarrait pas dans la foulée de la pêche, mais après quelques jours de mortification, qui assurait au lan houin-houin une saveur et un arôme particuliers très appréciés dans les sauces préparées avec un soupçon de ce poisson condiment. Cette pratique culinaire subsiste encore dans certains rares foyers au Togo, après sa retraite à grandes enjambées devant les matraquages publicitaires de l’artillerie lourde des Maggi Cube, Kubor et autres condiments miracles. Genèse d’un surnom Presque tous les popos portaient un surnom ; l’origine en était diverse. Certains référaient à des traits physiques (les Togolais – surtout les Togolaises !

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–, ont un péché mignon : relever les imperfections physiques des autres ; la plupart de leurs insultes y puisent leur source), d’autres à des anecdotes. Le surnom suscitait diverses attitudes liées à son caractère flatteur ou péjoratif. Elogieux ou amusant, tout le monde l’utilisait ; il lui arrivait alors de supplanter le prénom. En revanche, s’il s’agissait d’un sobriquet, deux cas se présentaient : ou bien l’intéressé ne le supportait pas, auquel cas personne n’osait l’utiliser en sa présence ; ou bien il le tolérait de la part d’un cercle restreint de familiers. Mais – cela se produisait parfois – par lapsus ou par ignorance (on prenait le surnom pour le prénom), le sobriquet sortait au mépris de cette convention tacite. Et la réaction fusait, immédiate. Ce fut ainsi qu’un matin j’assistai à un échange verbal d’une brièveté inhabituelle chez les Africains, principalement en début de journée où les salutations ont tendance à s’éterniser. Un compatriote arrivé tout frais du Togo en interpella un autre qui passait : « Koffi Hanta ! » Celui-ci, sans s’arrêter, le cingla de cette réplique: « Ta mère Hanta ! » Intrigué par cette répartie vive et insultante, je courus vers ma mère. « Maman, fo Koffi Han… –Tais-toi ; on ne dit pas ça ; on l’appelle fo Koffi tout court. » La réaction de ma mère m’interloqua. « On ne dit pas ça ». Le nouveau venu avait donc transgressé un interdit. Je commençai à entrevoir les raisons de la mauvaise humeur de fo Koffi. Après un moment d’hésitation : « Dis maman, pourquoi on appelle fo Koffi… comme ça? « Tu as vu sa tête ? » Oui, je l’avais vue, sa tête. Et depuis bien longtemps! Vous l’auriez vue, vous aussi, personne ne vous aurait expliqué pourquoi on l’appelait ‘’hanta’’. A condition de connaître la signification de ce mot. ‘’Hanta’’ signifie : tête de cochon. Il faut reconnaître que la tête de fo Koffi évoquait plus une hure qu’une tête humaine. Son aspect agitait dans mon esprit une interrogation : était-ce une erreur de la nature ou l’effet d’une malédiction divine ? Ma mère aussi portait un surnom acquis peu de temps après notre débarquement, un surnom qui avait vite fait d’éclipser son prénom. Laissezmoi vous en narrer la genèse. Au début de notre séjour au Gabon, elle ne connaissait de la langue de Molière que deux mots : oui et non. D’instinct, elle choisit de répondre oui aux questions des clients et ceux-ci achetaient normalement ses poissons. Mais un jour, son oui éloigna une cliente qui alla s’approvisionner auprès d’une autre vendeuse. Intriguée, de retour à la maison, elle raconta l’histoire à ses camarades : « Une Gabonaise m’a demandé :’’Pourri ?’’ J’ai dit oui et elle est partie. » Ses camarades éclatèrent de rire : « On ne dit jamais ça ! ». Elles lui expliquèrent le mot ‘’pourri’’. Depuis ce jour jusqu’à sa mort, tout le monde l’appela Epourri.

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Bacchanales africaines Toute la production issue de l’activité de notre colonie n’était pas écoulée sur le marché local. Une partie non négligeable regagnait Lomé et Cotonou par bateau. Le travail de la plupart des femmes ne se limitait pas non plus à la seule poissonnerie ; tout ce qui pouvait se vendre sur place ou au Togo et au Dahomey en faisait partie. Sur place : entre autres, divers beignets, en particulier le botokoin à base de farine de blé et de sucre. Pour l’exportation : bois, contreplaqués, fûts, tonneaux, bidons, dames-jeannes, bouteilles d’un litre, sacs de ciment vides… j’en oublie inévitablement. Tous ces produits se vendaient en l’état à leur arrivée au pays par des commerçantes spécialisées dans ce négoce. Les bidons, bouteilles, dames-jeannes lavés à l’eau bouillante et au savon afin de les débarrasser des traces et de l’odeur de leur contenu d’origine reprenaient immédiatement du service. Les sacs de ciment : des quatre ou cinq feuilles qu’ils comportaient, la feuille externe, sale, et la feuille interne couverte de ciment étaient jetées ; les autres, découpées en morceaux, servaient de papier d’emballage à diverses denrées. Fûts, tonneaux et contre-plaqués pouvaient s’utiliser également en l’état mais, en général, subissaient des transformations plus ou moins poussées entre les mains des artisans pour aboutir, méconnaissables, à des objets usuels variés (ustensiles et autres) avant d’atteindre leur destination finale. L’exportation de ces marchandises vers le Togo ou le Dahomey n’était pas toujours une opération aisée. Chaque étape posait des problèmes spécifiques et chaque problème inspirait ses solutions fondées sur une longue expérience. Règle primordiale : le ptp ou, en développé : pas trop près. L’embarquement et toute la série des tâches préalables (manutention, emballage, chargement à bord du camion, déchargement au port, etc.…) ne devaient pas se programmer trop près de la fin du mois. Organisées en fin de mois ou au cours de la semaine suivante, ces tâches ne trouvaient pas de maind’œuvre pour les exécuter. Aucun tabou ne s’y opposait ; aucune loi ni règlementation non plus. Tout simplement, une partie importante des autochtones – la principale composante de la main-d’œuvre employée en l’occurrence – ne retournait à toute occupation lucrative qu’après avoir épuisé son salaire mensuel. Le soir de la paye, tous les quartiers étaient en fête. Les bars bondés crachaient à la ronde un brouhaha d’où perçait par intermittence un son de musique amplifié par le vent. Et cela durait ainsi plusieurs nuits. Ces réjouissances mensuelles se terminaient rarement sans bagarres, souvent généralisées ; les esprits échauffés et la raison embrumée par l’alcool, les mots et les coups partaient facilement, les bouteilles – on prenait soin de les vider d’abord ! – volaient, atteignant parfois des innocents qui, à leur tour entraient dans la bagarre.

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