De l'enfer à l'enfer

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À l’occasion du 20e anniversaire du génocide rwandais, nous publions le témoignage unique de Benjamin Rutabana. Chanteur de reggae, star dans son pays, descendant d’une lignée de princes tutsis, aujourd’hui réfugié en France, il raconte son histoire à son jeune fils. Avec espoir et une formidable humanité malgré les terribles épreuves dont il fait le récit.
Publié le : mercredi 5 mars 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782366080469
Nombre de pages : 368
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Une enfance entre bonheur et massacres
Je suis né le 19 janvier 1970, dans une famille rwandaise modeste. Ton grand-père, mon cher Randa, était pasteur – doublement pasteur : descendant d’éleveurs de la région de Bisesero1, il fut aussi révérend de l’Église adventiste du Septième Jour. J’aurais aimé qu’il te connaisse tant tu lui ressembles par le tempérament paisible qui sera visiblement le tien. Ta grand-mère était une paysanne. Elle n’est jamais allée à l’école. Je pourrais bien sûr te dire qu’elle exerçait le plus beau métier du monde, celui de mère, mais ce serait en dessous de la vérité. Je la revois, courbée, travaillant dur, jour après jour, la terre aride, constamment affairée pour assurer la subsistance de ses neuf enfants. La première éveillée et levée, la dernière couchée, elle accomplissait chacune de ses tâches sans jamais se plaindre. Autant que je me souvienne, elle n’eut pas d’égale à mes yeux. Hélas, tu ne la connaîtras jamais ; il ne reste rien d’elle aujourd’hui, pas même une photo.
Si ma mère ne s’arrêtait jamais, mon père était un homme très placide. Je l’ai toujours vu avec mes yeux d’enfant, vieux comme le monde, aussi massif qu’une montagne. Il passait bien sûr beaucoup de temps à s’occuper de la bananeraie et des caféiers, mais ses siestes étaient sacrées. J’aimais le rejoindre et me blottir contre lui. À son réveil, pour mon plus grand bonheur, il me racontait des histoires. Il recevait également beaucoup de visiteurs au salon. Des paroissiens, des amis ou encore des membres de la famille. Mon plaisir était de m’asseoir avec eux et de les écouter se remémorer les guerres qu’avaient menées leurs familles pour défendre leurs vaches. Mon père racontait notamment comment un jour, dans la forêt, un certain Balikage, bien décidé à imposer sa loi dans la région, avait attaqué avec ses hommes les bergers de notre famille et volé toutes leurs vaches. Quelques jours plus tard, s’étant alliés pour combattre Balikage et sa bande, famille et amis avaient récupéré lesdites vaches – et qui plus est enrichi leur troupeau de quelques spécimens du cheptel ennemi.
Pour toute rémunération, mon père touchait 5 000 francs rwandais (environ 7 euros) par mois. Ma mère se saignait aux quatre veines pour compenser l’insuffisance de ce maigre revenu. Descendants l’un et l’autre de grandes familles d’éleveurs de Bisesero, mes parents tenaient beaucoup aux quelques vaches que nous possédions, même si malheureusement elles consommaient bien plus qu’elles ne pouvaient produire – telle est la vache au Rwanda, élevée pour elle-même beaucoup plus que pour son rendement.
Il était d’usage d’aller jusqu’à sacrifier la scolarité d’un enfant pour l’élevage des bêtes à cornes. Aussi, quand mon père commença à fréquenter l’école, la chose ne plut pas à mon grand-père, qui menaça de le chasser et de le priver des vaches qui devaient lui revenir en héritage s’il refusait de les garder. L’enfant continua malgré tout à se rendre à l’école et c’est longtemps plus tard que mon aïeul comprit les avantages de la scolarité de son fils. Mon père fut en effet engagé très jeune comme
capita, c’est-à-dire chef d’équipe, en charge de la construction d’une route – je ne lui ai jamais demandé de laquelle il s’agissait. Cette fonction fit de lui un homme respecté et même influent puisque son nouveau statut lui laissait toute latitude pour embaucher les ouvriers sur le chantier. Le résultat, bien sûr, ne se fit pas attendre : les hommes des environs ne cessaient de lui rendre visite avec toutes sortes de cadeaux dans l’espoir qu’il leur obtiendrait un travail. Par la suite, mon père se vit proposer un poste d’enseignant dans l’école où il avait étudié, à Ngoma. C’était un établissement tenu par les adventistes. Il entreprit parallèlement une formation théologique qui fit de lui un pasteur. Il resta toutefois quelque chose de la malédiction de mon grand-père : si mon père reçut sa part de vaches en héritage, il perdit néanmoins sa stabilité et sa position dans la sphère de la famille élargie. Au lieu de s’installer comme ses frères sur les collines de Bisesero, il passa toute sa vie plus nomade que les véritables nomades, au service d’une Église qui, sans toujours le prévenir, le faisait déménager quasi manu militari, sans même se préoccuper de lui assurer les conditions matérielles nécessaires à la réinstallation de sa nombreuse famille.
Au fil de ses périples pastoraux, ma famille se retrouva à Macuba, à une vingtaine de kilomètres à l’ouest des collines de Bisesero – Macuba où, à ce jour, il n’y a encore, dans aucune maison, ni eau ni électricité. C’est au fin fond de cette campagne que je vins au monde – dans des conditions d’ailleurs assez mystérieuses. À la naissance de ma dernière sœur Émérence, ma mère avait décidé de ne plus avoir d’enfants. Quelqu’un pourtant lui apparut en rêve et la mit en garde : elle avait encore, lui dit-il, à donner la vie à un garçon. Quoique épouse de pasteur, ma mère était superstitieuse. Elle accepta donc d’accueillir en elle l’enfant annoncé, et le bébé qui naquit de la prophétie du rêve ne fut autre que moi. Comme l’indique explicitement le prénom que mes parents me choisirent, je suis le benjamin de la famille.
J’arrivais bien des années après Gombaniro. Mon frère aîné venait tout juste de se marier quand je suis né. Après lui venaient trois autres garçons : Siméon, Isacar et Jason – Isacar était mort peu avant ma naissance, ensuite Adeline, l’aînée des filles, la préférée de mon père, qui avait toujours rêvé d’avoir une fille, puis Safari, un cinquième garçon, et mes sœurs Tabitha et Émérence. Ton Benjamin de père, mon cher Randa, était le neuvième et dernier rejeton de la fratrie.
J’avais aussi une demi-sœur, Caritas, qui avait trois ans de plus que moi. Elle était la fille que mon père avait eue avec la veuve de son frère Kaberuka, mort en 1959 lors des massacres de Bisesero2. Aux premières heures du génocide des Tutsis, mon père avait en effet perdu ses trois frères, Gashagaza, Kaberuka et Musonera, tombés sur le champ de bataille en défendant notre région natale. Dans notre culture, si un homme meurt, son frère se doit d’assurer la continuité de son nom. C’est ainsi que mon père avait été désigné par les membres de la famille pour perpétuer la lignée de son frère. Caritas vivait avec sa mère, mais passait toutes les vacances à la maison. Ma mère l’aimait beaucoup, et nous la considérions comme notre sœur – même si sa carte d’identité la désignait comme il se doit comme fille de Kaberuka.
Je t’ai dit tout à l’heure que nous vivions dans des conditions très modestes. Ce n’est pourtant que mon point de vue, car, aux yeux des voisins, nous étions plutôt des princes – des princes déchus, certes, mais qui avaient su garder leur troupeau. De surcroît, mon père était un homme d’Église. Il n’y avait donc pas de condition sociale meilleure que la nôtre à Macuba, excepté celle des Hutus, qui avaient tout pouvoir.
Un an seulement après ma naissance, nous dûmes quitter Macuba pour nous installer plus au nord, à Sure. C’est là que se situent les premiers souvenirs de mon enfance.
Un jour, en 1973, je devais avoir trois ans à peine, ma sœur Adeline revint à la maison avec un jouet pour moi, une petite voiture. C’était tout à fait extraordinaire : les enfants d’alors n’avaient pas de jouets comme ceux d’aujourd’hui. À défaut de fusées spatiales ou autres camions miniatures, nous taillions grossièrement dans des morceaux de bois des semblants de vaches auxquelles nous attribuions des noms. J’avais la chance pour ma part d’avoir une « nounourse » que m’avait offerte mon grand frère Siméon et que j’avais baptisée Anita Mukakalisa – du nom d’une petite fille que j’avais connue à l’âge de deux ans. Mais une petite voiture ! Ce cadeau dépassait tous les rêves du petit garçon que j’étais. Malheureusement, lorsque Adeline voulut m’offrir ce trésor, je me trouvais en compagnie de mon cousin Maduli. Adeline décréta donc que la voiture nous appartiendrait à tous les deux. Je n’oublierai jamais le jour où mon oncle vint rechercher Maduli. Alors qu’il savait parfaitement que le cadeau m’était initialement destiné, j’entendis mon cousin demander à son père au moment du départ de ne pas oublier la voiture que lui avait offerte Adeline. Bien que plus jeune de quelques mois, Maduli, dont les parents étaient enseignants, était plus dégourdi que moi et me dominait. Par amour pour lui – ou par timidité ? –, je n’ai jamais osé réclamer mon jouet. Désespéré, certes, mais incapable de protester.
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