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De l'enseignement à la recherche

De
175 pages
Ce récit a pour toile de fond l'histoire conjointe d'une faculté de médecine et d'un hôpital pendant les années 1950 à 2000. Il décrit la carrière d'un médecin, Alexis Lenfant, qui a fait ses débuts dans l'hôpital d'une ville de l'Est de la France et franchit ensuite toutes les étapes de la carrière médicale jsuqu'au grade envié de professeur de clinique médicale et de chef de service hospitalier. Dans ce volume, notre héros progresse dans sa belle carrière, part pour les Etats-Unis avec sa famille. Il devient directeur d'une unité de recherches du CNRS et siège au comité national de cet organisme.
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De l’enseignement à la recherche

Jacques Paul Borel

De l’enseignement à la recherche
Chroniques d’une faculté de médecine, tome IV

DU MÊME AUTEUR

Direction d’ouvrages à collaborations multiples Comment prescrire et interpréter un examen de biochimie, 2ème édition, Maloine, Paris, 1985 Biochimie dynamique, 1ère édition, Maloine, Paris, 1987 Biochimie dynamique, 2ème édition, De Boeck Université, Bruxelles, 1997 Biochimie pour le clinicien, Éditions Frison-Roche, Paris, 1999 et traduit en portugais, Istituto Piaget, Lisbonne, 2001 Biochimie et biologie moléculaires illustrées, Éditions Frison-Roche, Paris, 2000 Basement membrane. Cell and molecular biology, en collaboration avec N.A. Kefalides, Acad. Press, New York, 2005 Précis de biochimie et biologie moléculaire, Éditions Frison-Roche, Paris, 2006 Histoire ou histoire des sciences Mon village au temps des chevaux. Souvenirs d’enfance, Éditions Frison-Roche, Paris, 2005 Science et foi. Évolution du monde scientifique et valeurs éthiques, traduction de l’ouvrage anglais de D. Alexander, Éditions Frison-Roche, Paris, 2005 Hôpitaux d’hier et d’aujourd’hui, Éditions Frison-Roche, Paris, 2007 Malheurs de la science, malaise des chercheurs, Éditions Frison-Roche, Paris, 2009 Fiction Les contes de mon mûrier, Éditions singulières, Sète, 1996

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12818-7 EAN : 9782296128187

De l’enseignement à la recherche Chroniques d’une faculté de médecine, 4ème partie  Introduction Nous avons décrit dans les précédents volumes la carrière d’un jeune médecin de Mires, ville universitaire de l’est de la France, Alexis Lenfant. Nous avons vu ce dernier devenir professeur de clinique médicale de la très ancienne école de médecine locale dont nous avons suivi parallèlement le renouveau, le développement, la construction de nouveaux bâtiments, le recrutement de nombreux professeurs, la transformation en faculté de médecine inaugurée par Georges Pompidou, alors premier ministre. Nous avons décrit l’activité des divers personnels de cette faculté et de l’hôpital qui lui est uni, professeurs, assistants, directeurs administratifs, infirmières, infirmiers, aides-soignants, secrétaires. Nous avons assisté aux évènements tragicomiques de la révolution universitaire de 1968 et laissé notre héros en 1969 aux prises avec l’application de la loi d’orientation des universités. Cette histoire reprend au moment où le Général de Gaulle vient de mourir.

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Chapitre 1 Les assistants intriguent Le premier tour des élections présidentielles, organisées pour la seconde fois dans la république française au suffrage universel direct, eut lieu le 1er juin 1969. Messieurs Pompidou, Poher, Duclos, Deferre, Rocard et Krivine étaient les principaux candidats. Le dernier nommé, Alain Krivine, révolutionnaire convaincu, combattant très actif dans les rues de Paris en mai 1968, devint ainsi une sorte de personnage officiel, le premier exemple notoire du glissement des combattants des barricades vers les situations tranquilles de la république bourgeoise. Pompidou, champion de la droite et Poher qui représentait le centre, arrivèrent en tête. Curieux temps où l'empoignade finale se faisait en dehors des candidats de gauche. Au second tour, Georges Pompidou fut largement élu. Il choisit Jacques Chaban-Delmas, très connu pour ses idées libérales, comme premier ministre. Le programme du gouvernement, rédigé par un conseiller encore inconnu, du nom de Jacques Delors, annonçait la réalisation d'une "nouvelle société". Béranger, député maire de Mires obtenait un maroquin. Pour les universitaires, le fait le plus marquant, dans ce premier gouvernement de la présidence pompidolienne fut le départ d'Edgar Faure du ministère de l'éducation nationale. Edgar s'en allait avec désinvolture afin d'accéder au poste plus considérable de ministre des finances, sans accorder l'aumône d'une explication à ceux qui le considéraient encore comme le symbole de la réforme universitaire et s'imaginaient qu'il consacrerait des années à assurer le succès de sa loi d'orientation. Les étudiants en furent profondément déçus et le proclamèrent avec véhémence. Zimermann, qu'Alexis rencontrait régulièrement afin de rester au courant des tendances des jeunes, eut un commentaire désabusé : - "D'abord De Gaulle est parti, maintenant Faure abandonne l'université. On nous laisse tomber ! Comment voulez-vous que nous fassions confiance aux hommes politiques ?" Quelques jours plus tard, Alexis et quelques collègues qui s’étaient rencontrés dans le couloir principal de la faculté, entreprirent de commenter l'événement. Balbazil, toujours incisif, déclara, l'air inspiré : "Edgar n'a pas osé rester à l'éducation nationale car il ne croyait même pas à sa loi. Il commençait à affronter de sérieuses difficultés. À force de ménager tout le monde en paroles, il s'était mis à dos la plupart de ses partisans initiaux. Les gauchistes le prenaient de plus en plus souvent à partie. Il ne pouvait pas toujours leur répondre par une plaisanterie. Il a vu venir le temps des critiques, des attentats peut-être, et il s'est débiné lâchement." Alexis n'était pas mécontent de voir Georges Pompidou à la tête de l'état : sa stature rassurait, et puis, notre héros se souvenait de cette inauguration de la faculté au cours de laquelle il avait eu l'honneur de rencontrer le futur président. Il pensait, comme Balbazil, que Faure avait renoncé par crainte de voir pâlir sa réputation et qu'il n'était pas très sérieux de quitter ainsi son poste. "Il se sauve avant que les difficultés suscitées par l'application de sa loi ne deviennent insurmontables, se disait notre héros. Il n'a pas confiance dans sa propre création. Le vieux lâche et l'habile politicien ! Quel talent pour dire oui à tout le monde, pour conforter les aspirations générales à la médiocrité par des textes en trompe l'œil et pour trouver une autre affectation au lieu de rendre des comptes sur ses insuffisances." Son successeur était Olivier Gui9

chard, un gaulliste convaincu, un homme de l'ouest, dont les états de service universitaires étaient totalement vierges. Certains collègues d'Alexis caressèrent brièvement l'idée que le nouveau ministre, plutôt connu pour ses idées conservatrices, reviendrait en arrière sur les dispositions de la loi d'orientation les plus défavorables aux professeurs, mais ils durent rapidement déchanter. Les premières interventions publiques de Guichard furent pour affirmer noblement qu'il poursuivrait l'œuvre de réforme entreprise par Edgar. Les séances de l'assemblée constitutive de la faculté se poursuivaient de plus belle. L’élaboration des statuts fut pénible. On perdit un temps incroyable à détailler les modalités d'élection des membres du conseil de l'UER. Non seulement les votes se feraient par collèges, comme indiqué par la loi d'orientation, mais il fallait encore trouver une place pour des personnalités extérieures à l'université, sans dépasser le nombre fatidique total de quarante membres. Deux collèges supplémentaires avaient été institués par décret, celui des chercheurs et celui des aides techniques, ouvriers, secrétaires, rapidement appelé ATOS en utilisant les initiales de ses composantes. Assistants et étudiants refusèrent d'abord catégoriquement de céder le moindre siège, mais décidèrent à la majorité qu'un des professeurs du collège A serait remplacé par un chercheur. Les professeurs, mécontents, se plaignirent qu'ils seraient sous-représentés parce qu'ils n'auraient plus, de ce fait, que onze représentants. Il s'avéra difficile de trouver un délégué des chercheurs. Dans les grandes universités, il ne manque pas de directeurs de recherches appartenant au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ou à l'Institut national de la santé (INSERM) travaillant dans les laboratoires universitaires, qui remplissent de manière évidente les fonctions de chercheurs. Par contre, il n'existait à cette époque aucun représentant de cette catégorie dans l'UER de médecine de Mires. On décida après de longues hésitations que le délégué des chercheurs serait la bibliothécaire. Étant la seule de son espèce dans la faculté, elle se retrouverait automatiquement dans les conseils suivants. Alexis se réjouit intérieurement que la bibliothèque fût enfin reconnue comme un organe important de la faculté et que son amie, la bibliothécaire, vint participer aux débats. Les étudiants acceptèrent après de longues négociations de céder deux sièges aux ATOS sur les vingt qui leur étaient impartis. Le ministère conseilla d'attribuer aux membres non universitaires du conseil deux places prises sur le collège des assistants, qui en compterait dès lors six. Le total des délégués au conseil serait ainsi de quarante, comme imposé par la loi. Le choix des membres non-universitaires déplût à notre héros : le doyen proposa d'attribuer ces sièges à deux praticiens représentant la profession médicale. Alexis pensa que ces collègues, certainement fort honorables mais probablement peu informés des progrès récents de la médecine en raison du temps écoulé depuis leurs études, préconiseraient d'accroître la facilité des examens et seraient peu intéressés par les activités de recherche. Les deux praticiens qui furent choisis exerçaient l'un à Cloneville, l'autre dans un village du sud de la région. Ils furent les premiers surpris d'être élus et siégèrent fidèlement pendant des années. Contrairement aux craintes d'Alexis, ils se rallièrent le plus souvent par leurs votes, aux idées des professeurs, ce qui contribuait à l'équilibre du conseil de faculté. Manifestement, les représentants des étudiants et des assistants étaient pénétrés par l'idée tatillonne qu'il fallait étroitement contrôler tous les actes 10

officiels du doyen. Ils avaient déjà exigé l'élection de deux vice-présidents de l'assemblée constitutive. Ils proposèrent dans le même but que l’organisme dirigeant de la future faculté soit un comité directeur, comportant, outre le doyen, deux directeurs adjoints, appelés vice présidents, l'un appartenant automatiquement au collège des assistants et l'autre à celui des étudiants. Toutes les décisions touchant au fonctionnement ou au développement de l'UER devraient automatiquement être prises à l'unanimité de ces trois personnalités. Besnet prit longuement la parole pour affirmer que ces directeurs adjoints devaient porter le titre de vice doyens. Milet s'exclama : "Le doyen n'aura aucun pouvoir, si les votes de ses deux adjoints ont autant de poids que le sien. Les collèges étudiants et assistants dirigeront la faculté car leurs deux représentants auront continuellement la majorité." Cette éventualité n'aurait pas déplu aux plus jeunes progressistes, mais Palamède eut une bonne idée : - "Il me semble que le doyen devrait être au-dessus de la mêlée. Autour de lui, le comité directeur devrait comporter trois vice doyens, un par collège électoral. Les décisions de ce comité seraient ainsi prises après de mûres discussions et non pas dictées par les vice doyens." Milet ricana : - "La faculté sera impossible à gérer. Les quatre personnalités que vous voulez mettre à sa tête passeront leur temps à discuter stérilement. On peut prévoir qu'en cas de vote, il y aura égalité entre les deux professeurs et les autres délégués. Faites-moi confiance. Je sais comment on doit conduire une faculté, puisque je l'ai fait pendant des années. Il y a parfois, certainement/peut-être, des décisions difficiles qui doivent être prises très rapidement." On discuta sur ce point pendant le restant de la soirée sans parvenir à un accord. Dès le début de la séance suivante, Besnet exigea de procéder à un vote afin de débloquer la situation. Le principe des trois vice-présidents fut adopté sans difficulté car seuls Milet, Balbazil et Touchard votèrent contre, tandis que les autres professeurs s'abstenaient et que les membres des collèges des assistants et des étudiants votaient massivement pour. Les étudiants réclamèrent que leur vice président porte le nom de doyen des étudiants, ce qui fut adopté à l'unanimité, moins les abstentions des douze professeurs. Les assistants s'estimèrent lésés que leur vice président ne porte pas lui aussi un second titre ronflant. Ils réclamèrent que leur représentant soit appelé assesseur du doyen. La majorité entérina cette appellation sans trop de discussions : après tout, on n'en était plus à un titre près. Balbazil, sur le ton de la plaisanterie, déclara : - "Tous les directeurs adjoints de notre UER vont ainsi arborer un second qualificatif, sauf le représentant du collège des professeurs. Je propose qu'on donne à celui-ci le nom de vice doyen." Les étudiants et les assistants prirent très au sérieux cette proposition, preuve qu'ils s'imaginaient respecter des idéaux démocratiques et réformateurs, alors qu'ils répondaient seulement à leur crainte de l'autorité (l'image du père) par la mise en place d'organes de contrôle horriblement complexes et impossibles à gérer. Finalement, Balbazil fut le premier surpris de voir sa proposition adoptée à une forte majorité (cette fois, les professeurs votèrent pour). On aboutissait ainsi à la création d'un quatuor de directeurs aux titres sonores, un doyen, un vice doyen, un assesseur du doyen, un doyen des étudiants. Ces complications n'étaient pas suffisantes aux yeux des jeunes membres de l'assemblée. Besnet ne tarda pas à proposer la constitution d'un "comité de liaison" de douze membres, comportant outre le doyen et ses trois vice11

doyens, huit autres membres, deux professeurs, deux assistants, quatre étudiants. Alexis, qui regardait Milet en biais, vit celui-ci rougir puis pâlir, puis rougir de nouveau. Il va nous faire une attaque d'apoplexie pensa notre héros. Le doyen explosa enfin : - "Vos institutions seront impossibles à gérer. Vous dépassez les limites de l'absurde. Déjà, vos trois vice présidents ou directeurs adjoints, avec leurs titres ridicules, sont en fait destinés à espionner et paralyser le doyen. Maintenant, vous voulez rajouter huit autres personnes pour contrôler les décisions des précédentes. Vous voulez ainsi officialiser l'espionnage de vos propres espions. C'est de l'infantilisme politique. Si vous ne faites pas confiance au doyen, il ne sera plus possible de prendre une décision dans cette faculté. Il faut bien, en dernier recours, que quelqu'un décide tout seul. La responsabilité ne se partage pas. Croyez-moi, je fais ce métier depuis pas mal d'années." Les étudiants regardaient avec surprise cette explosion de Milet, qui les avait habitués jusqu'à ce jour à tout laisser faire sans rien dire. Les assistants souriaient, nullement intimidés. Besnet osa s'opposer personnellement à Milet : - "Ce que nous proposons est parfaitement démocratique. Il faut un maximum de représentants pour que le peuple soit informé des décisions du pouvoir." Palamède, bon enfant, tenta de s'interposer : - "Vous ne dites pas, dans votre projet, à quoi serviront tous ces délégués supplémentaires ? Si vous nous indiquez une ou plusieurs fonctions valables, nous sommes prêts à soutenir le projet." Besnet ne daigna pas accéder à cette demande, preuve que ses délégués supplémentaires n'avaient d'autre but que de diluer les organismes de direction et de fournir des titres vides de sens à ses amis. Le collège des assistants réclama un vote. Milet, dont la colère était visiblement retombée, garda le silence. Seuls, les professeurs votèrent contre, courageusement. Le comité de liaison fut ainsi inscrit dans les statuts. Besnet, peut-être un peu gêné par les arguments de Milet, n'ajouta pas de commentaire. Il évita de prononcer devant l'assemblée sa phrase favorite : - "Le vote des professeurs est dicté par leur conservatisme fasciste." - "Vous verrez, dit Milet à Alexis et à Balbazil en sortant avec eux de la réunion, à force de compliquer les organismes directeurs des UER ou des universités, à force de mettre des contrôleurs derrière chaque doyen, ceux-ci seront obligés de prendre leurs décisions en cachette, parce que c'est inévitable. Les directeurs d'UER exerceront leur pouvoir en solitaires, à la barbe des multiples contrôleurs naïfs et l'université fonctionnera avec beaucoup moins de démocratie qu'auparavant, ou même plus du tout." L'avenir se chargerait de lui donner raison. Par la suite, les membres du comité directeur ne furent jamais désignés, pas plus que les divers vice doyens : l'usage perpétua l'élection du seul doyen par les quarante membres du conseil. Ce dernier put donc exercer les pouvoirs dont il disposait sans autre contrôle que celui de son conseil, contrôle d'ailleurs relatif puisque les statuts ne prévoyaient pas qu'il doive démissionner en cas de vote le mettant en minorité. Touchard avait bien proposé au cours de la discussion que le doyen soit obligé de quitter ses fonctions s'il était sanctionné par un vote hostile mais cette disposition réellement démocratique fut rejetée par la majorité, selon l'argumentation que la loi d'orientation ne prévoyait pas la mise en minorité des présidents ou des directeurs d'unités pendant toute la durée de leur mandat. Cette loi prévoyait seulement que le mandat de cinq ans des présidents d'université ne pouvait pas être renouvelé. Certains professeurs proposèrent que le directeur de l'unité d’enseignement et de recherche, élu quant à lui pour trois 12

ans, ne puisse pas être réélu dans ses fonctions. Milet ne dit rien, mais il parut extrêmement affecté par cette proposition, démontrant visiblement qu'il pensait conserver son poste pour longtemps, malgré les changements intervenus dans l'université. Besnet prit la parole avec solennité pour défendre le caractère illimité dans le temps de la réélection du directeur, au nom de la continuité. Balbazil glissa à Alexis : - "Il prévoit de se faire élire doyen et de le rester le plus longtemps possible. Nous verrons s'il l'emportera un jour sur Milet." Alexis en avait franchement assez des longues séances nocturnes de l'assemblée constitutive. Malgré les avantages qu'il retirait de son titre d'élu au sein de son UER (une considération accrue de la part de ses collègues, une meilleure information concernant les problèmes rencontrés au sein de l'université), il trouvait les délibérations inutiles, naïves, exaspérantes. L'ambiance était insupportable, entre les assistants qui faisaient une surenchère permanente, les professeurs qui défendaient leurs positions conservatrices sans aucun espoir de succès et les étudiants qui votaient systématiquement à l'inverse de ces derniers. Les séances se déroulaient dans une atmosphère opaque, irrespirable, car la fumée des cigarettes allumées en permanence, piquait les yeux, faisait tousser les gorges et rendait le décor irréel. C'était à qui grillerait le plus de gauloises bleues, entre le doyen conservant en permanence son paquet à portée de la main et l'achevant dans l'espace de la soirée, certains professeurs, pour lesquels ce passe-temps était un indice d'énervement croissant, les assistants, déjà fortement intoxiqués par le tabac qu'ils consommaient intensivement lors des tonus ou des soirées de salle de garde, ou enfin les étudiants qui voulaient tout simplement faire comme les grands. Les cendriers débordaient et les membres du conseil ne se gênaient pas pour jeter démocratiquement leurs mégots sous la table, motivant les plaintes des femmes de ménage. Alexis, qui avait renoncé au tabac depuis longtemps, trouvait cet air irrespirable. Il était furieux de voir comment le corps médical prêchait aux autres de ne pas fumer afin d'éviter le redoutable cancer du poumon, mais s'empressait de donner l'exemple de la sottise et de l'indiscipline en la matière. Il aurait voulu s'en aller. Il avait hâte de retrouver sa maison tranquille, de voir l'émission du jeudi soir à la télévision, dim-dam-dom, qui offrait quelque fraîcheur visuelle et quelques innovations contrastant avec les films sentimentaux diffusés sempiternellement sur les antennes le reste du temps. Notre héros n'était pourtant pas au bout de ses peines. Après l'adoption du comité de liaison, il fallut se pencher sur l'organisation du conseil scientifique qui ne devait pas comporter moins de vingt membres, dont douze professeurs, quatre assistants, deux chercheurs et deux personnalités extérieures. Les membres professeurs et assistants devaient être élus par leurs pairs. Les chercheurs posaient un problème : on n'en avait pas trouvé pour le conseil de faculté lui-même, il n'en existait pas avantage pour le conseil scientifique. On finit par décider que deux professeurs connus pour leurs travaux de recherche occuperaient les sièges des chercheurs. Le mode de désignation des membres invités fut ensuite l'objet de longs débats. On décida finalement que le conseil de faculté élirait, lors de sa première réunion, deux médecins ou chirurgiens exerçant dans la région et jouissant d'une notoriété suffisante. Palamède essaya bien de défendre l'idée que ces collègues, pour parfaitement honorables qu'ils fussent, n'avaient, par définition, aucun rapport avec 13

la recherche scientifique, qui n'était en rien pratiquée dans les établissements où ils exerçaient leur activité. Il fut impossible d'éviter cette participation illogique à laquelle la plupart des professeurs étaient favorables. On sentait que certains patrons prévoyaient de loger des amis complaisants dans ces places contestables. Le conseil scientifique avait en effet une fonction intéressante : il devait répartir entre les laboratoires et les divers chercheurs de l'UER les crédits de recherche alloués par l'université. Il était donc important de compter de nombreux amis ou même clients dans ce conseil, dont les décisions seraient prises à la majorité. Dans les textes, le conseil de faculté avait le droit de modifier les décisions prises par le conseil scientifique, mais, en pratique, il n'osa jamais exercer cette prérogative. Les débats de l'assemblée constitutive n’étaient nullement achevés : les assistants exigèrent qu'on établisse une liste de douze commissions spécialisées de quinze membres chacune, qui devraient, tout au long des années scolaires, faire des propositions et donner leur avis au conseil dans tous les domaines d'activité, depuis les finances jusqu'au personnel technique, en passant par la bibliothèque. Une fois de plus, Alexis, tout en reconnaissant que la vie interne de la faculté pourrait être stimulée par ces commissions, auxquelles les collègues non-membres du conseil étaient invités à participer, se dit que les journées futures des enseignants seraient entièrement occupées, non par leurs fonctions pédagogiques, mais par des réunions politico-médiatiques. Ces commissions répondaient à quelque utilité dans le fonctionnement de la faculté puisqu'elles furent réellement mises en place après l’adoption des statuts et fonctionnèrent pendant un an environ, mais presque toutes cessèrent de se réunir au cours des années suivantes. Seuls s'atrophient les organes inutiles. Pendant que ces événements universitaires locaux, relativement pacifiques, se déroulaient, des bagarres et incidents variés se produisaient dans tout le pays. Le ministre de l'intérieur, Raymond Marcellin, faisait face avec énergie. Ah, si le ministre de l'éducation nationale était aussi ferme que son collègue, se lamentait Balbazil, on parviendrait peut-être à établir un statut de l'université viable. Malheureusement, les hommes politiques continuaient à faire de celle-ci la vitrine illusionniste de leur volonté de réformes apparentes. Ils s'y montraient parfaitement maladroits. Edgar Faure, lors de son bref passage à l'éducation nationale, avait créé le centre universitaire de Vincennes, qu'il avait doté de statuts très libéraux. Il avait prévu, avec un flair politique indiscutable, de réaliser dans ce centre, un abcès de fixation pour les principaux intellectuels gauchistes. Cet organisme s'était développé rapidement en répondant pleinement à cette attente. Il était géré par les têtes pensantes du gauchisme, Bouvier, Cixous, Foucault, Laborit, Serres. Dans les couloirs, régnait une pagaille épouvantable, digne d'un souk oriental en pleine activité commerciale, mais certains étudiants parvenaient quand même à travailler dans les amphis, des idées germaient, des thèses étaient préparées. Surtout, les participants étaient contents d'eux-mêmes et le proclamaient. Ce centre déplaisait fortement aux marxistes traditionnels qui le considéraient comme une manifestation du plus pur libéralisme révisionniste. Le 25 juin 1969, des militants de la CGT opérèrent un véritable coup de force : ils occupèrent Vincennes par surprise afin d'en éliminer les gauchistes. Ils y réussirent parfaitement. Ces extrémistes manifestèrent avec fureur les jours suivants, mais restèrent à la porte du centre et celui-ci, pendant les mois qui 14

suivirent, fonctionna de façon beaucoup moins anarchique, donnant satisfaction aux étudiants désireux de travailler authentiquement. - "Voici un bon exemple d'efficacité, peut-être devrions-nous demander à la CGT de venir faire la police dans notre UER" dit Balbazil, qui n'en était pas à un paradoxe près. Il est vrai que le harcèlement gauchiste, bien que limité et ponctuel, maintenait les universitaires en haleine, les forçait à penser presque tous les jours aux événements de mai 1968 et à conserver un profil bas. Au cours du mois d'avril 1969, tandis que la discussion des statuts de l'UER n'en finissait pas, les délégués étudiants soulevèrent un point de droit important en réclamant de participer à la mise au point des modalités d'examen de fin d'année. Ils commencèrent par exiger que leurs examens se déroulent entièrement par écrit. Ils craignaient qu'au cours des épreuves orales, les professeurs ne reconnaissent les chahuteurs éventuels et ne leur posent des questions difficiles afin d'exercer sur eux "la répression", comme ils disaient. Les professeurs eurent beau leur expliquer que l'oral permettait un contact direct utile entre enseignant et enseigné, qu'il était, mieux que l'écrit, l'occasion de vérifier si le cours avait été bien compris, rien n'y fit. À force de votes, contre-propositions et amendements, la suppression fut inscrite dans le règlement. Lorsqu'ils eurent obtenu cette importante modification, les délégués étudiants ne s'avouèrent pas encore satisfaits. Ils réclamèrent que les examens soient fractionnés tout au long de l'année en épreuves partielles, c'est-à-dire en interrogations fréquentes portant seulement sur une partie du programme. Ils s'imaginaient ainsi passer plus facilement dans l'année supérieure. Vivarais émit une vigoureuse protestation parce que l'organisation de chacun de ces "partiels" multiples, échelonnés pendant toute la durée de l'année universitaire allait donner aux membres du secrétariat autant de travail qu'un examen de fin d'année unique. Malgré cette résistance administrative, il fallut en passer par les désirs des jeunes gens, qui ne manquèrent pas, à l'occasion, de brandir des menaces de grève si on ne leur donnait pas satisfaction. Ce point étant acquis, ils énoncèrent de nouvelles demandes. Ils tenaient à ce que les programmes et les modalités des examens soient établis chaque année, d'abord par l'assemblée constitutive en fonctions, puis, dans les années ultérieures, par le conseil statutaire de l'UER, lorsque celui-ci serait constitué. Milet et les professeurs affirmaient qu'il était inacceptable d'opérer ces choix pédagogiques en présence des étudiants. Balbazil dit courageusement : - "Il serait trop facile que vous participiez à la fixation des programmes. Comme vous êtes pratiquement majoritaires, vous pourrez décréter que le programme d'un examen se limite à dix lignes de cours." Les étudiants ne l'entendaient pas de cette oreille. Didelan déclara de façon solennelle : - "Les étudiants de plusieurs facultés ont pris contact avec des avocats spécialisés en matière de droit public. À partir du moment où nous faisons partie du conseil de gestion d'une UER selon les modalités décrites par la loi d'orientation, nous avons le droit et le devoir de participer à tous les votes. La loi ne prévoit qu'une seule dérogation, lorsque la situation personnelle, la nomination, ou la promotion d'un enseignant, sont examinées. Dans ce cas, les étudiants doivent se retirer et nous le ferons. Par contre, le choix des nouveaux postes, la teneur des programmes et les modalités des examens, sont du ressort de la totalité des membres des conseils, délégués des étudiants compris." Besnet, au nom des assistants, apporta instantanément son adhésion intéressée à ce point de vue. - "Oui, bien sûr, dit-il, les étudiants ont le droit de 15

participer à la définition des programmes. Nous, les assistants, nous tenons beaucoup à ce qu'ils soient associés à toutes les délibérations et nous veillerons à ce qu'on les écoute dans leurs demandes." - "Même s'ils suppriment les examens ?" demanda innocemment Balbazil. - "Ils ne les supprimeront pas, ils les rendront certainement plus intelligents que par le passé, monsieur Balbazil" répondit Besnet avec agressivité. - "Si, d'après vous, la démagogie tient lieu d'intelligence, les examens deviendront incontestablement intelligents" dit Balbazil à mi-voix. Besnet ne releva pas. On savait qu'il avait été externe de Balbazil quand ce dernier était interne et qu'ils étaient attachés l'un à l'autre par une amitié professionnelle que leurs divergences d'opinion politique n’abolissaient pas. La discussion se poursuivit avec âpreté pendant un long moment. Il paraissait invraisemblable aux professeurs que les étudiants puissent participer à l'organisation des examens qu'ils devraient euxmêmes subir. -"Écoutez, dit Palamède à bout d'arguments après un long dialogue de sourds, serait-il admissible que les passagers d'un autobus urbain décident, au suffrage universel bien entendu, du parcours que doit suivre chaque jour le véhicule ? La pédagogie, les examens, c'est comme le bus universitaire, les étudiants sont les passagers." Rien à faire, les étudiants étaient butés, les assistants aussi et les professeurs encore plus. La position des assistants s'expliquait aisément par le fait qu'ils sentaient venir la période d'ouverture d'un concours d'agrégation, promis à maintes reprises par le ministère depuis quelques mois et qu'ils cherchaient à obtenir l'appui des étudiants pour la création des postes qui leur conviendraient. Depuis des lustres, les conseils de faculté d'ancien système choisissaient sur mesure l'intitulé des postes professoraux à faire ouvrir et le doyen s'engageait à aller les demander au ministère. Quand le professeur de physiologie disposait d'un élève en état de se présenter à l'agrégation, il se battait pour obtenir du conseil l'ouverture d'un poste de professeur agrégé dans sa discipline. Si le ministère acceptait, avec une bonne volonté complice, de créer ce poste, l'élève était sûr d'être nommé. La loi d'orientation n'allait pas abolir cette pratique de créer sur mesure les emplois de professeurs à l'intention de candidats prévus d'avance, mais, désormais, les assistants et les étudiants participeraient à ces choix. Là encore, les professeurs se révoltèrent, affirmant qu'il serait parfaitement arbitraire que les membres du corps intermédiaire jouent un rôle déterminant dans le choix de leurs promotions. À plus forte raison, ils n'admettaient pas que les étudiants participent au choix de leurs programmes d'études. Les conseillers juridiques du ministère, interrogés par les soins de Vivarais, tranchèrent rapidement. Les assistants et les étudiants qui siégeaient dans les conseils avaient les mêmes droits statutaires que les autres membres, en particulier que les professeurs. Ils devaient donc participer à la discussion concernant les créations ou transformations d'emplois professoraux (mais non au choix des candidats nommément désignés ou à l'examen des compétences de ces derniers, qui devaient être étudiées par des enseignants de grade équivalent ou supérieur). Ils avaient aussi le droit de choisir les programmes et les modalités d'examen, tout comme les professeurs. Cette dernière remarque du ministère était pénible à accepter. Elle faisait dépendre la qualité de l'enseignement du bon vouloir des enseignés. Les professeurs n'en revenaient pas et allaient mettre, du reste, des années avant de s'habituer à de telles pratiques. Avec cet ordre nouveau, un petit étudiant de première année, 16

à peine nanti du baccalauréat, s'il devenait membre du conseil, détenait davantage d'autorité dans la faculté qu'un professeur en poste depuis trente ans qui ne faisait partie d'aucun conseil ou comité parce qu'il préférait s'adonner à des recherches désintéressées plutôt que de perdre son temps en campagnes électorales et en délibérations de toutes sortes. La rédaction des statuts de l'UER fut achevée au début du mois de juin 1969. Milet les transmit officiellement au recteur, qui les adressa au ministère pour approbation, selon les règles indiquées par la loi d'orientation. Le retard pris avoisinait les trois mois, mais les sanctions prévues en cas de délai ne furent pas appliquées. Les UER de la France entière avaient pris du retard dans l'adoption de leurs statuts, soit que les professeurs tentassent de ralentir les débats, soit, plus probablement parce que les étudiants et les assistants membres de ces assemblées prolongeaient la session par plaisir et par vanité. C'était si noble de dire à sa petite amie : - "Ce soir, je suis retenu par la réunion de l'assemblée constitutive de l'UER dont je suis membre !" Cependant, l'assemblée n'allait pas se séparer. Elle devait se transformer en conseil provisoire et continuer à se réunir, sur un rythme heureusement moins soutenu, pour expédier les affaires courantes, entendons par là, pour contrôler les actes du doyen, comme aurait dit Balbazil. Il fallut aussi procéder à l'élection des délégués de l'UER de médecine à l'assemblée constitutive de l'université, puisque cette dernière, à son tour, devait établir ses statuts. On passa beaucoup de temps avant d'admettre que ces délégués seraient choisis par des votes de l'ensemble du conseil, tout en respectant les proportions entre les nombres de représentants des différents collèges (quatre professeurs, deux assistants, six étudiants). Alexis n'avait aucune envie d'en faire partie. Milet, Palamède, Balbazil et Farigoule se dévouèrent. Ce dernier ne faisait pas mystère de son intérêt à l'égard des questions de droit. - " Vous serez servi à l'université, lui dit Alexis, les problèmes juridiques ne manqueront pas. Vous y retrouverez les parlottes à n'en plus finir et les complications du régime d'assemblée." - "J'en suis bien convaincu, dit l'autre, mais si aucun collègue n'y va, les intérêts de notre faculté ne seront guère défendus." Besnet fut, comme chacun s’y attendait, l'un des deux délégués des assistants : on pouvait compter sur lui pour défendre la faculté de médecine mieux qu'un professeur titulaire. Les examens de juin tournèrent à la catastrophe pour les étudiants qui avaient suivi les cours en rond d'Alexis : tous étaient recalés sans exception alors que les étudiants formés par les méthodes classiques étaient en majorité reçus. Le règlement était formel, les étudiants appartenant à une même année d'études devaient subir les mêmes épreuves. Notre héros avait posé des questions faciles. Il se souvenait de les avoir traitées aussi complètement à l'amphithéâtre qu'au cours en rond. Il corrigea les copies dans l'anonymat le plus parfait, en appliquant un barème précis afin d'éviter toute polémique. En consultant la liste des participants aux cours en rond, il eut la tristesse de constater que ces derniers avaient, à de rares exceptions près, rendu des copies blanches, curieux résultat qui confirmait les prévisions de Balbazil. Changer les modalités de l'enseignement ne servait à rien, le cours magistral (ou de synthèse) demeurait la seule méthode universelle et efficace. Alexis avait espéré, avant les épreuves, que les étudiants ayant fréquenté les deux types d'enseignements obtiendraient des résultats comparables. Pourquoi les cours en rond avaient-ils fourni ces résultats déplorables, avec une netteté si 17