DE L' ETOILE NORD-AFRICAINE A L' INDEPENDANCE

De
Publié par

Le lecteur désireux de vivre l'atmosphère du mouvement national contre le colonialisme français trouvera, dans les mémoires de Djamel Eddine Derdour, le témoignage vivant d'un acteur de cette période cruciale de l'histoire algérienne… Rien ne le vouait à l'action militante. Un banal incident allait éveiller se conscience nationale et le propulser sur une arène politique où le danger était toujours présent. Bravant tous les risques, il se mit au service de son pays et contribua à lui rendre sa souveraineté.
Publié le : mercredi 1 janvier 2003
Lecture(s) : 241
EAN13 : 9782296300781
Nombre de pages : 181
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

lame! Eddine Derdour

DE L'ETOILE NORD-AFRICAINE A L'INDEPENDANCE
Itinéraire d'un homme politique engagé

L'Harmattan 5- 7, fue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

A mon épouse Ai'cha qui a été à mes côtés en toutes circonstances, à mes enfants et enfin à tous les militants de la liberté.

L'alltellr remercie vivement les amis qui ont relu patiemment le manuscrit de ce livre et qui ont bien voulu en assurer la présentation. Il s'agit des Pro.fesseurs Mohamed Djidjelli et Cheikh BOllamrane et des Doctellrs Fadila BOllamrane et Rabah Nail Abdallah.

Avertissement
Ce livre mérite d'être lu et diffusé pour plusieurs raisons. Tout d'abord, il émane d'un homme politique qui a parcouru un itinéraire peu ordinaire. Jeune sportif à Paris et étudiant en chirurgie dentaire, il n'a pas encore de souci poJitique, jusqu'au jour où il se rend avec son équipe en Suisse. Au contrôle frontalier, à Genève, il est brutalement réveillé par le geste d'un policier suisse qui lui déclare: "Monsieur, cette carte d'identité n'est pas valable, vous n'avez pas de nationalité!" Jusqu'alors, il n'avait pas remarqué que sa carte portait la mention "indigène musulman non naturalisé." Il prend immédiatement une décision énergique, celle de rendre visite au leader Messali Hadj et d'adhérer à l'Etoile Nord-Africaine dont le siège est à Paris. Il milite dans ce mouvement et en devient le représentant pour tout l'Est constantinois. Un peu plus tard, les événements de mai 1945 le trouvent à Constantine. Il prend une autre décision digne d'un authentique responsable en empêchant les manifestants de tomber dans le piège préparé par l'administration coloniale. Si cette manifestation tourne à la violence, l'armée et la police ont ordre de tirer sur la foule. Il évite ainsi un massacre programmé. Mais, contre toute attente, il est arrêté, car il vient de déjouer le plan prémédité de l'administration coloniale. Un troisième tournant se dessine. Monsieur lame! Eddine Derdour est élu député MTLD au parlement français en même temps que quatre autres responsables du même mouvement représentant d'autres régions du territoire. Ces députés nationalistes posent ouvertement le problème algérien au parlement. Ils rejettent catégoriquement le statut de 1947 octroyé à notre pays. Deux députés demandent audience au Président de la République française, monsieur Vincent Auriol. Ces derniers, messieurs Derdour et Mezghenna, s'efforcent d'obtenir la libération de Messali Hadj. Vincent Auriol la refuse et rejette l'idée même d'indépendance. Cela lui vaut une réplique courageuse de M. Derdour. La démarche se solde, bien évidemment, par un échec total.

Enfin, lorsque la Révolution du 1er novembre 1954 éclate,

M. Derdour rejoint Tunis. Là, il ouvre un cabinet dentaire et le met à la disposition du FLN. Malgré l'autorité morale qu'il acquiert et les services rendus au pays, il est cependant en butte à des intrigues, voire à des menaces de la part de certains de ses amis et de quelques responsables. Il parvient à y échapper et conserve son calme et sa liberté. L'indépendance acquise, il renonce à toute activité politique pour se consacrer à sa famille et à son cabinet jusqu'à sa retraite. Mettant à profit sa longue expérience et sa connaissance des événements et des hommes, il nous livre dans ses Mémoires ses réflexions et les solutions qu'il estime adéquates pour remédier aux maux entravant l'essor de notre pays.
Alger, Dr Cheikh Bouatnrane mars 2001 d'Université.

professeur

Notice biographique
lamel Eddine Derdour est né à Annaba le 4 mars 1907. Il est élevé dans une famille aisée où il bénéficie, dans la première enfance, des soins et de l'affection d'une mère consciente de ses devoirs comme c'est de tradition dans nos familles. Puis c'est au tour du père de prendre le relais. Magistrat musulman instruit dans les deux langues arabe et française, bien au fait du contexte colonial de l'époque, il mesure à sa juste valeur le prix de l'éducation et de l'instruction des enfants, à une période de l'histoire où l'école constitue une des rares chances de promotion sociale pour nos compatriotes. La famille comprend cinq garçons: Korichi le fils aîné est étudiant en médecine; I\1ohieddine futur architecte; lamel Eddine bientôt chirurgien-dentiste; Mohamed destiné à la même profession; Rachid futur pharmacien. Après l'école coranique où il reçoit l'enseignement religieux de base, le jeune lamel Eddine entre à l'école primaire à Biskra avant de poursuivre ses études à Constantine. Pour qui connaît les barrières dressées devant la scolarisation des jeunes Algériens et celles de leur difficile évolution dans les différents degrés d'enseignement, les résultats positifs enregistrés au sein de cette famille témoignent de la clairvoyance du père et de la persévérance des enfants. Citons à titre d'exemple des obstacles dressés sur le cheminement de nos écoliers, l'échec d'une première démarche du père en vue d'inscrire au lycée d'Aumale de Constantine son fils Jamel Eddine remplissant pourtant toutes les conditions requises. Il faut l'intervention d'une grande personnalité pour obtenir gain de cause. Mentionnons qu'à cette date de l'inscription, il y a en tout huit élèves musulmans dans ce lycée sur un effectif de près de 2000 élèves. Parallèlement à ses études secondaires, Jamel Eddine possédant une excellente condition physique est un sportif fervent, particulièrement doué pour le football qu'il pratique au sein d'une grande équipè à Constantine. Il ne tarde pas à se faire remarquer par des prospecteurs venus de France qui lui font des propositions alléchantes. C'est le commencement d'un tournant dans sa vie qui lui permet de changer d'horizon. Il aborde des études de chirurgie dentaire à la FacuIté de médecine de Paris où il reviendra plus tard pour y enseigner en tant que Chef de clinique. Il amorce en même temps une carrière de joueur professionnel au Red Star de Paris où il active de 1929 à 1932. Il est
ensuite cédé à l'Association Sportive de Cannes où il accomplit une saison brillante. A partir de 1934, il figure sur la liste des transferts. Jame! Eddine prend alors une décision importante en rompant son contrat pour achever ses études de chirurgien-dentiste que la pratique du sport avait retardées. Il reviendra à nouveau au sport en 1957, mais cette fois en tant que principal responsable et directeur technique de la prestigieuse équipe de football du Front de Libération Nationale.

A l'issue de ses études poursuivies à Marseille, il ouvre un cabinet dentaire à Paris, en 1939. Peu de temps après, le déclenchement de la deuxième guerre mondiale met fin à cette initiative. lamel Eddine est en effet mobilisé dans les rangs de l'année française et envoyé d'abord à Télergma, puis à Gabès et à Ain Temime en Tunisie. C'était l'époque de l'offensive de Rommel. Quand ce dernier est battu, lamel Eddine est démobilisé en 1942. Il retourne à Constantine rejoindre sa famille et y ouvre son cabinet. Son métier qu'il exerce avec art ne suffit pas à combler toutes les potentialités d'une nature aussi dynamique. C'est pourquoi il développe, parallèlement à sa profession, deux autres formes d'activités, l'une scientifique, l'autre politique, qui marquent sa personnalité de leur empreinte en lui donnant une dimension nouvelle. C'est ainsi qu'au titre de la première activité il participe à l'enseignement de la chirurgie dentaire à la Faculté de médecine de Paris. En sa qualité de Chef de clinique, il est sollicité pour enseigner sa discipline à Beyrouth, lors de la réunion du monde arabe organisée en 1948 à Paris et présidée par l'Emir Fayçal. Il participe à de nombreux congrès scientifiques internationaux où il présente des communications de chirurgie dentaire publiées dans La Revue de chirurgie dentaire ou L'information dentaire. Observateur au sens clinique très développé, Jamel Eddine Derdour constate, le premier à Constantine, la relation de cause à effet entre une affection de la bouche et une maladie générale. Il y implique le rôle du déséquilibre acido-basique de l'organisme, à travers le pH du mucus nocturne qui in-igue l'atmosphère salivaire, car l'organisme ne sécrète pas de salive pendant le sommeil. Il obtient la reconnaissance de nombreux patients satisfaits d'avoir été guéris d'affections générales diverses, résistantes à toute autre thérapeutique, grâce au rétablissement simple et peu coûteux de l'équilibre acido-basique par l'ingestion d'une solution acide ou basique. Il émet ainsi une hypothèse digne d'un travail de recherche ou d'une thèse en sciences médicales et lui consacre un livre intitulé La médecine dans l'impasse. Doyen des chirurgiens dentistes à l'échelle nationale, il obtient en 1997 la médaille du mérite du ministère de la Santé et de la Population de la République algérienne. La détennination de sa vocation politique est inaugurée par un incident banal, à la suite d'un contrôle policier à un poste frontière. En 1929, il se rend en Suisse pour un match de football. La police lui fait remarquer qu'il n'a pas de nationalité. A la suite de cet incident.. il décide de rendre visite à Messali Hadj alors à Paris, et adhère à l'Etoile Nord-Africaine (ENA). Il commence son activité de militant au sein de ce mouvement. A Constantine, il devient responsable de l'ENA pour l'Est algérien. Pendant les évènements de mai 1945, il réussit à calmer les manifestants, ce qui lui vaut d'être arrêté par les autorités coloniales. En 1947, il est élu député de Constantine au titre du MTLD et siège au Palais-Bourbon, en même temps que ses collègues Messaoud Boukadoum, Mohamed Khider, Ie Dr Lamine Debbaghine et Ahmed Mezghenna ; tous défendent le programme du parti et revendiquent l'indépendance de l'Algérie. En 1950, il démissionne du

parti en raison de difficultés internes et informe de sa décision le Président de l'Assemblée Nationale française, M. Edouard Herriot.

Après le déclenchementde la Révolutiondu 1er novembre, le FLN

lui fait appel et le charge d'une mission délicate à Paris où il exerce en qualité de chirurgien-dentiste jusqu'à 1956. Il se rend à Tunis où il ouvre son cabinet qu'il met à la disposition de l'Armée de Libération Nationale (ALN). Son autorité morale lui vaut d'avoir à arbitrer et apaiser les querelles qui surgissent entre les responsables de l'ALN et du GPRA. Après l'indépendance, il cesse toute activité politique tout comme ses collègues Boukadoum et Lamine Debbaghine ; il exerce son métier et réfléchit sur la situation de son pays. Les Mémoires qu'il publie aujourd'hui sont le produit de cette réflexion et reflètent son expérience si riche et si utile à l'histoire de notre pays.
Alger, mars 2001 Pro Mohalned Djidjelli, Dr. Rabah Naït Abdallah

Introduction

Introduction

13

La génération actuelle, qui va fonner sans nul doute la plus grande partie de mes lecteurs, n'a pas connu les luttes que le peuple algérien a dû mener depuis la première guerre mondiale. Depuis 1962, nos dirigeants politiques ont continué de garder le silence sur les étapes difficiles qui ont abouti au déclenchement de la guerre de libération. Ils ont occulté de la mémoire collective les étapes les plus importantes qui ont marqué l'itinéraire du mouvement national. On s'est acharné à taire ou à déformer des événements historiques importants dans lesquels des patriotes courageux ont défendu, dans le cadre de la loi de l'époque sur les partis politiques et les associations, le droit de leur pays d'accéder à l'indépendance. Pendant ce temps, d'autres personnalités se sont contentées de demander l'égalité et l'assimilation et nous ont combattus, au nom d'une idéologie dite progressiste et démocratique. C'est ainsi que les membres fondateurs de l'Etoile NordAfricaine ont eu le mérite de réclamer, avant 1930, l'abolition du système colonial. A cause de cette revendication, inimaginable à l'époque, surtout pour une association politique fonctionnant dans le cadre de la loi française, les responsables de l'Etoile Nord-Africaine sont devenus les cibles privilégiées de la machine répressive de la plus grande puissance colonialiste du XIXè siècle. C'est pourquoi les militants de l'Etoile Nord-Africaine ont été systématiquement persécutés et emprisonnés par les autorités coloniales. L'Etoile Nord-Africaine, née en 1926, a activé légalement pendant quelques années, puis a été dissoute par le gouvernement français. Elle est réapparue en 1937 sous l'appellation de Parti du Peuple Algérien (PPA). La dernière dénomination de l'Etoile Nord-j\fricaine a été le Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques

14

Itinéraire d~un homme politique engagé

(MTLD). J'ai eu J'honneur et le grand privilège de figurer dans la liste des premiers députés MTLD élus aux législatives de 1947. Notre groupe parlementaire a été le seul à réclamer l'indépendance au sein du parlement français, à l'occasion du débat sur le statut de l'Algérie. Au sein du parti, j'ai figuré panni les responsables importants, pour peu de temps hélas! Un à un, les intellectuels comme moi ont été écartés des postes de décision, parce qu'ils n'acceptaient pas d'obéir au doigt et à l'oeil. Cette pratique s'est malheureusement perpétuée après l'indépendance pour laisser place le plus souvent à la médiocrité et à l'opportunisme. Ces deux derniers critères sont devenus des références pour occuper des postes de responsabilité. En rédigeant ces pages, j'ai voulu apporter mon témoignage sur les événements que j'ai vécus et ]es personnalités que j'ai côtoyées, en espérant qu'il constituera une contribution utile à l'histoire de mon pays.
Alger, laInel 111ars 2001 Oerdour

Eddine

Première partie

Les années d'études
(1912 - 1930)

Les années d'études

17

La première formation (1912-1927)
Mes premiers souvenirs remontent à la période où mon père exerçait son métier de bach-adeZl dans le village de Lamy, l'actuel Bouhadjar, situé entre Souk-Ahras et Annaba. Je n'ai pas le souvenir de tous les détails, mais je me rappelle d'un événement qui a failli très mal tourner pour mon père. II avait procuré dix fusils à un maquisard2 qui préparait une insurrection locale. Mon père a été arrêté et n'a été tiré d'affaire que grâce à l'intervention d'une personnalité connue qui a permis sa libération. Peu après, mon père a été muté à Biskra. C'était une agglomération importante où il faisait bon vivre. La ville était étendue, possédait de nombreux jardins publics, était peuplée et très commerçante. J'ai commencé là mes études primaires et les ai poursuivies jusqu'au cours moyen 1ère année. J'ai gardé le souvenir de deux de mes instituteurs, M. Belkhiri et le père Devigie. Comme tous les enfants de mon âge, je suis passé par l'école coranique. C'était en réalité une école quasi particulière. Mon père avait recruté un maître d'origine turque et les cours se donnaient à la maison. Je les suivais assidûment aux côtés de mes frères et de quelques enfants du voisinage itnmédiat. Notre maître était sévère, et son regard farouche nous en imposait, sans qu'il ait eu jamais à recourir aux châtiments corporels. De plus, il nous apprenait de temps à autre des chants en langue turque que nous fredonnions sans rien comprendre aux paroles. Quant au Coran, je l'ai appris par coeur jusqu'à la sourate ya sÎn. Avec mes camarades, nous allions jouer au ballon dans un terrain vague, situé derrière la gare. C'est là que j'ai fait
1 - ,I\uxiliaire de justice. 2 - Il s'agit d'Ahmed Er Rouchi qui s'est attaqué, entre 1910 et 1916 aux gendarmes français (cf. H'sin Derdour, Annaba, t. II, pp.435-442, édit. SNED, Alger, 1983).

18

Itinéraire d'un homme politique engagé

mes premiers pas dans un sport qui allait prendre une grande place dans ma vie. Je me souviens d'un banal incident qui s'est passé dans cette ville et qui a pris rapidement des proportions dangereuses. Quelques enfants européens jouaient aux billes. Mon frère Korichi s'approcha d'eux et leur demanda de le laisser s'associer à leurs jeux, mais il essuya un refus. Il se mit alors dans un coin à les observer et, de temps à autre, envoyait un petit caillou en direction des billes, ce qui agaça les jeunes Européens. Ils allèrent chercher un policier qui s'approcha de mon frère pour lui infliger une paire de gifles. Je courus à la mahkamal en infonner mon père. Il se leva si vite que son turban faillit tomber. A l'intérieur du commissariat, il se dirigea vers le policier coupable et, d'un magistral coup de tête, le fit vaciller. Bien sûr, lTIOn père fut alTêté puis, grâce à une nouvelle intervention, libéré.

Au lycée d'Aumale2 à Constantine.
En 1918, la famille a retrouvé Constantine à la suite d'une nouvelle mutation de mon père. J'ai été inscrit à l'école Arago, école mixte recevant à la fois des élèves musulmans et européens. Après avoir été admis au certificat d'études primaires et à l'examen d'entrée en sixième, j'ai été inscrit au lycée d'Aumale, non sans difficulté. Mes résultats scolaires m'ont valu l'estime de mes maîtres. Un jour, l'un d'eux, M. Villermet, lut à mes camarades ma rédaction française et, s'adressant avec véhémence aux élèves européens, leur reprocha de ne pas avoir d'aussi bons résultats, alors qu'il s'agissait de leur langue. L'enseignement de l'Histoire n'abordait que très peu celle de l'Algérie. Bugeaud, l'adversaire de l'Emir Abdelkader, était présenté comme un héros, mais à nos yeux le héros était l'Emir.
1 - Tribunal de droit musulman. 2 - Aujourd'hui "Lycée Réda Houhou"

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.