De l'Oubangui à la Rochelle ou le parcours d'un bataillon de marche

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Dans la région de Royan et la Rochelle une nécropole où apparaissent des dizaines de noms centrafricains, non oubanguiens. Des tirailleurs "sénégalais" qui reposaient sous les cyprès étaient en réalité des tirailleurs oubanguiens du 2è bataillon, levé en Oubangui-Chari en 1940, à l'Appel du général de Gaulle. Nous découvrons l'histoire du bataillon de marche de l'Oubangui parti de Bangui en 1941 qui guerroya successivement en Palestine, Syrie, Libye avant de finir sur le sol français, au front de l'Atlantique.
Publié le : dimanche 1 juin 2003
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EAN13 : 9782296326675
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DE L'OUBANGUI A LA ROCHELLE Ou le parcours d'un bataillon de marche 18 juin 1940 - 18 juin 1945

Remerciements

Je remercie tous les amis qui m'ont encouragé et soutenu dans ce travail, particulièrement: MM. Pierre Boitier qui adhéra sans réserve à l'idée de cet ouvrage, Alain Bertraneu et Mme Claude Peignaud pour leur appui au niveau de la Coopération, Faugenbaum et Mme Bourhis, d'Egide, pour toute l'attention qu'ils ont apportée à mon séjour en résidence d'écriture à Paris, Jean-Luc Le Bras, pour avoir accepté, très aimablement, de relire le manuscrit, avec le plus grand soin. Enfin, tous les responsables civils et militaires du Service Historique de l'Armée de Terre du Château de Vincennes, pour m'avoir permis l'accès aux précieuses archives de leur Institution.
Pierre SAMMY MACKFOY

Pierre SAMMY MACKFOY

DE L'OUBANGUI A LA ROCHELLE Ou le parcours d'un bataillon de marche 18 juin 1940 - 18 juin 1945
Récit

Dédicace

A Jacky Guiet qui nous mit sur la piste du BM2. A mon épouse Béatrice Sammy, pour son affectueux soutien durant ce travail!

AVANT-PROPOS

Une croix, un nom ! Voilà le trait de lumière qui fit naître l'idée ayant abouti à la rédaction de cet ouvrage. Au hasard d'une promenade dans la campagne, Jacky Guiet découvrit, au détour d'une vigne, la Nécropole nationale de Retaud où reposent les héros des batailles du sud-ouest de la France, dans la région de Royan et de La Rochelle. Il découvrit d'abord une croix avec un nom dessus qui lui donna des frissons. Car ce nom était le même que celui d'un ami qu'il connaissait à Bangui, professeur à l'Université. Puis un deuxième nom, un troisième, un quatrième, finalement des dizaines de noms qui lui rappelaient tous des noms qu'il entendait couramment dans les rues et sur les lieux de travail dans cette ville d'Afrique centrale où il résidait depuis une vingtaine d'années. C'étaient des noms centrafricains, oh pardon, Oubanguiens! puisqu'ils sont portés sur ces croix depuis 1945, c'est-à-dire quinze ans avant la naissance de la République centrafricaine! Sa curiosité mise en éveil le poussa auprès des services chargés de la Nécropole où il devait apprendre que les tirailleurs dits « Sénégalais» qui reposaient sous ces cyprès étaient en réalité des tirailleurs Oubanguiens, du bataillon de marche n° 2, levé en Oubangui-Chari en 1940, à l'Appel du général de Gaulle. De retour de ses vacances en Poitou-Charente, il fit part de sa découverte à ses amis de l'Alliance française de Bangui, suscitant en nous le vif désir d'en savoir un peu plus sur ce fameux BM2, autrefois conduit par le légendaire commandant de Roux! Nous lançant donc sur ses traces, nous découvrirons que le bataillon de marche de l'Oubangui partit de Bangui le 4 janvier 1941, guerroya successivement en Palestine, en Syrie, en Libye où 5

il s'illustra à la bataille de Bir Hakeim, avant de finir sur le sol français, au front de l'Atlantique. C'est lui qui vida les poches de résistance allemande du Sud-Ouest et porta le dernier coup qui marque la capitulation définitive de l'ennemi et la libération dela France le 8 mai 1945. Mais que reste-t-il de cette grande épopée des tirailleurs oubanguiens du BM2 ? Vous le décrouvrirez peut-être à travers ces pages.

L'auteur

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CHAPITRE I

Depuis deux jours, il tombait une pluie drue sur le village Gofo ! Une de ces pluies comme on n'en voit qu'aux mois de juin et juillet dans cette région-tampon entre la grande forêt du Sud et la savane-parc qui annonce le début de la steppe. Une pluie sans bourrasques, sans coups de tonnerre excessifs, mais continue et serrée, diluvienne comme pour vider toute la réserve du ciel. De temps en temps un grondement sourd secouait la grisaille ambiante, roulait dans le lointain comme sorti des entrailles de la terre, s'évanouissait pour laisser la place au bruit monotone de la pluie qui ne semblait pas connaître de fin. Généralement les vieux paysans comparent ce genre de pluie aux larmes de vieilles femmes, silencieuses, intarissables! Entièrement enveloppé dans son manteau de pluie, les pieds baignant dans l'eau, le village Gofo semblait coupé du reste du monde. Il y avait de l'eau partout: dans les sous bois, dans les plantations de mil, dans les prairies qui s'étendaient au-delà de la rivière Gbassa. Toutes les pistes qui conduisaient aux plantations disparaissaient sous l'eau, forçant hommes et bêtes domestiques à trouver refuge sur les tertres et autres points surélevés du village. Jamais, de mémoire de Doumta, on n'avait connu pareil temps. Un temps exécrable, trempé comme une soupe, un temps à faire mourir d'inanition les braves cultivateurs dont l'unique raison d'être est de cultiver leur bout de terre et de faire paître leur cheptel dans les vastes prairies. Mais voilà que tous sont réduits à l'impuissance, forcés à l'inaction, parce qu'il n'arrêtait pas de pleuvoir depuis l'autre soir. Oh ! Cela faisait des lustres que Doumta n'avait connu un semblable déluge. C'était à l'ancien village, celui qui était là-bas, loin là-bas, derrière la montagne de feu, et d'où les Blancs étaient 7

venus déloger ses parents et tous les autres paysans pour les regrouper le long de la nouvelle route qui reliaient les nouveaux villages au poste du Commandant. Il n'était encore qu'enfant, mais il se souvient avec quelque nostalgie de cette averse qui avait noyé Ngoré, l'ancien village, et qui avait duré plusieurs jours. À cette époque-là le grenier était plein de provisions: mil, sorgho, arachides, viande boucanée, poisson fumé. Tout était à la portée de la main, et la famille ne risquait pas de mourir de faim. Bien au contraire, la contrainte imposée par la pluie était compensée, aux yeux des enfants dont Doumta, par des repas sans fin. Les marmites ne désemplissaient pas et il flottait continuellement des odeurs agréables de cuisson dans les huttes. Les paysans n'avaient aucun souci à se faire face à cette pluie-là, parce que toute leur moisson était rentrée, les provisions faites, et surtout les greniers se confondaient avec les cases d'habitation. Les femmes n'avaient qu'à tendre la main pour faire cuire quelque chose pour la famille. C'était vraiment la belle époque! Tandis que maintenant Doumta était paniqué à l'idée que la famille ne manquât bientôt de nourriture si cette pluie n'arrêtait pas. Le grenier n'était plus intégré à l'habitation comme autrefois. Les structures de 1'habitat avaient changé avec les exigences du Commandant qui voulait des villages propres et contraignait, sans le savoir, les villageois à construire leurs greniers de réserves aux abords des champs, à une demi-journée de marche de la route. Par conséquent, avec cette eau qui inondait tout le village et ses environs, le grenier devenait inaccessible, tandis que les provisions de la case s'épuisaient inexorablement. Et Doumta ne pouvait se risquer, avec ses rhumatismes chroniques, sur les pistes trempées qui conduisaient au champ. Il prit donc son mal en patience, confortablement enfoncé dans son fauteuil en peau de buffle, à côté d'un maigre feu de bois. De l'autre côté de l'âtre, sa femme, étendue sur une vieille natte, soufflait de temps en temps sur le feu qui éclairait juste le bout de son nez. Leur unique garçon, Noungabo, avait quitté le village juste avant la pluie, deux jours plutôt, pour se rendre à la ville, à une vingtaine de kilomètres de là. Ordinairement le garçon, qui 8

totalisait déjà dix-sept saisons sèches et était sorti de l'initiation depuis belle lurette, se rendait une fois par mois à la grande ville de Batangafo pour vendre ses produits agricoles, de pêche ou de chasse, et divers objets artisanaux de sa fabrication. Ses nattes en raphia, ses balais en nervures de palmes, ses manches de houes étaient très prisés des femmes de la ville, parce que c'étaient les fruits d'un travail soigné. Depuis qu'il avait commencé à fréquenter le marché de la ville, Noungabo était connu pour la qualité de ses articles, son sourire bon enfant, sa politesse teintée de peur propre aux broussards, mais surtout pour ses prix toujours inférieurs à la moyenne générale. Dès qu'il arrivait sur la place du marché, les belles dames de la ville se précipitaient sur lui, s'arrachaient ses denrées et ses objets d'artisanat, puis lui passaient de nouvelles commandes pour le prochain lafandima, c'est à dire le grand marché qui ne se tenait qu'une fois dans le mois et qui drainait des foules. Pour s'y rendre il se préparait en conséquence, réunissait suffisamment de produits: viande de chasse, poisson, tortues, poulets, artisanat, toutes choses pouvant lui rapporter assez d'argent pour pourvoir aux menus besoins de sa famille. Ses parents étaient vieux et c'était lui désormais leur unique soutien. Aussi chacune de ses sorties en ville était-elle un événement attendu par tous avec impatience et joie. Car il rapportait les menus produits introduits dans le pays par les Blancs et dont plus personne ne pouvait se passer: savon, sel, pétrole lampant, allumettes, cigarettes. Il s'achetait quelques linges pour lui-même ou pour sa mère. Il ne partait pas seul, car le lafandima mobilisait tous les jeunes gens de Gofo, et des villages voisins tels que Bofondo, Kakobo, Kamakota ou encore Bokambaye vers la limite avec Kabo. Les plus proches se rassemblaient à Gofo où ils passaient la nuit sous le hangar du chef de village. Et c'est toujours une troupe joyeuse de gais lurons qui se mettait en route pour Batangafo, toujours de très grand matin afin de profiter de la fraîcheur des premières heures du jour. Un musicien de circonstance rythmait la marche au son métallique de son sanza, instrument rudimentaire 9

fait d'une calebasse servant de caisse de résonance et de deux ou trois lamelles de bambou. Cette musique à deux temps semblait leur donner des ailes. Leurs pieds nus faisaient gicler les gravillons de la route de latérite dans une marche virile, obligeant les plus petits à trottiner pour ne pas se laisser distancer. Parfois, dans l'excitation du rythme accentué par le martèlement des pas, un chant montait en solo à la tête du peloton, puis repris en chœur par le gros de la troupe. Et bientôt la marche forcée vers Batangafo se transformait en une joyeuse sarabande où les marcheurs n'étaient plus que des danseurs sautillant et se trémoussant à qui mieux mIeux. Après deux arrêts, le premier pour se restaurer, le second pour une sommaire toilette au dernier cours d'eau avant l'entrée en ville, les garçons atteignaient Batangafo au coucher du soleil et se dirigeaient directement vers la place du marché où ils bivouaqueraient, comme d'habitude, sous le grand hangar. Ils y trouvaient d'autres vendeurs venus comme eux des lointains villages de la région et qui se mettaient par petits groupes pour la nuit, au milieu des colis hétéroclites. Noungabo s'arrangeait, avec son cousin Biro, pour avoir un bon petit coin légèrement en retrait de la cohue pour étaler sa natte et disposer en sûreté ses bagages. Car en ces instances de foire, il ne fallait dormir que d'un œil pour ne pas se retrouver dépouillé de tous ses biens par des bandes de garnements qui ne venaient là que pour faire main basse sur les biens d'autrui. En outre, chrétien protestant, Noungabo évitait la compagnie des fumeurs et des taquins. Les deux cousins se plaçaient de sorte que personne ne pouvait accéder à leurs colis sans alerter l'un ou l'autre. Mais voilà quatre jours qu'il était parti et ne donnait pas signe de vie. Les premiers jours, Doumta son père ne s'était pas inquiété outre mesure, mettant cette absence prolongée sur le compte de la pluie. Dans son raisonnement, il se dit que la pluie avait dû attraper son garçon à la hauteur du village Wanko, l'obligeant à y passer la nuit avant de reprendre la route le lendemain. Mais tout compte fait, il se dit qu'en dépit des aléas de la route et des intempéries, normalement il devrait être déjà de

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retour. Et puis ce n'était pas dans ses habitudes de traîner en ville et encore moins de causer des inquiétudes à ses vieux parents. Doumta se cabra à l'idée que jamais son fils ne lui causerait des soucis par une absence injustifiée. Cette pensée lui donna la chair de poule et du coup il se trouva profondément troublé. « Non! Soliloquait-il, mon fils serait déjà de retour en temps normal, cette longue absence ne se justifie pas. D'ordinaire, quand il a fini de vendre ses denrées et ses manches de houe, il reprend immédiatement le chemin du retour, en compagnie de son cousin Biro et de tous ceux qui ne veulent pas flâner en ville. Mais, alors que s'est-il passé? Qu'est-il arrivé à mon Noungabo? Je ne dis encore rien à sa mère! Sinon la vieille va "avaler son cœur" ! » Il savait par expérience que comme toute grande ville, Batangafo était un repaire de bandits et d'escrocs, un piège pour les garçons innocents et candides qui viennent des villages de brousse. Ils sont les proies faciles des truands qui rôdent sur les places de marché et partout où il y a foule. Aussi le matin du quatrième jour, alors que la nature avait repris tous ses droits après la pluie dont on ne voyait plus aucune trace, Doumta se porta-t-il chez son frère cadet Dongouda, le père de Biro. Il venait vérifier si par hasard ce dernier ne serait pas rentré et si son cadet pouvait le rassurer sur le sort des deux jeunes gens. Car ces deux-là étaient inséparables, on ne voyait jamais l'un sans l'autre. Dongouda avait les mêmes appréhensions que lui, et envisageait tantôt d'effectuer les mêmes démarches auprès de son aîné. Alors tous les deux s'en allèrent chez Dolombaye, le chef du village, pour vérifier si les jeunes gens du village Bokambaye n'étaient pas de passage eux aussi. Non, ils n'étaient pas passés! Ils ne rentraient jamais chez eux sans faire escale à Gofo, dans le hangar du chef! Dès lors l'inquiétude monta d'un cran et commença à gagner tout le village. Les gens murmuraient, et jetaient des œillades en direction de Doumta et de son frère qui conversaient à voix basse avec Dolombaye. L'atmosphère était électrique, l'air tendu, les deux frères lugubres! Un pressentiment leur nouait la gorge, étreignait leur poitrine, embuait leur vue.

Il

La tête baissée, sa pipe éteinte à bout de bras, le menton dans la main gauche, Doumta s'absorba dans une intense réflexion qui l'isola totalement de tout ce qui l'entourait. Le soir tombait quand il décida de rentrer chez lui, après avoir erré çà et là à travers le village. Les cris des enfants, les bruits d,espilons dans les mortiers, les pleurs des bébés marquaient la reprise progressive de la vie du village à l'approche de la nuit. Seule ombre au tableau, l'absence prolongée des jeunes gens, et les rumeurs les plus folles qui circulaient à leur sujet. Le soir du cinquième jour, alors que les derniers rayons du soleil éclairaient encore le village, un cri retentit du côté de la maison du chef Dolombaye. Au pas de course les villageois affluaient vers le mât de drapeau qui signalait la résidence du chef de village. Les enfants de Bokambaye venaient d'arriver! Selon leur habitude ils allaient passer la nuit à Gofo. Doumta se fraya un chemin dans la foule et alla s'asseoir sur un des sièges de bambou qu'avait fait installer le chef pour la circonstance. Les trois garçons de Bokambaye se passèrent à tour de rôle une calebasse d'eau fraîche après avoir mangé des bananes que venait de leur offrir le chef. Après quoi, ils s'installèrent confortablement sur leurs sièges bas, avant de fixer la foule qui piaffait d'impatience. Le plus grand des garçons, Yatoungou, n'avait pas touché aux bananes, visiblement écrasé par le poids du message qu'il s'apprêtait à délivrer. Tous les yeux étaient braqués sur le groupe. Dolombaye fut le premier à rompre le silence en s'adressant à la foule et en invitant Yatoungou à dire à l'assistance ce qu'il savait de ses compagnons du village Gofo, jusque-là absents. Mais auparavant lui-même prit la parole:
-

Doumta, Dongouda et vous tous habitants de Gofo, écoutez les

enfants qui viennent de la grande ville. Vous les connaissez tous, chaque mois ils viennent se joindre aux nôtres pour aller au lafandima à Batangafo. La dernière fois, il y a cinq jours, ils sont partis ensemble, mais voilà qu'ils reviennent seuls, sans Noungabo et Biro. Ils sont des frères, ils se connaissent depuis leur tendre enfance. Si ces deux-là ne sont pas ici, c'est qu'il s'est passé quelque chose, mais quoi? Ni vous ni moi, nous n'en savons rien, 12

par conséquent silence! Taisez-vous, tendez l'oreille vers la seule bouche de Yatoungou qui va nous parler. Mon fils, tes parents et tes frères t'écoutent, parle! Instinctivement Doumta rapprocha son siège de celui de Yatoungou, pour ne rien perdre de ce qui allait se dire. Hormis les deux rides qui barraient son front, il ne laissait rien paraître de son trouble. Certes son cœur battait un peu plus vite, un peu plus fort, mais il était apparemment calme, étrangement calme. Yatoungou releva la tête, balaya l'assistance d'un regard circulaire, se racla la gorge avant d'entamer son récit.
-

Nous sommes bien arrivés à Batangafo, la veille du lafandima.

Nous avons bivouaqué sur la place du marché, comme nous avons coutume de le faire. Le dimanche c'est la grande fête. Avant midi nous avions écoulé tous nos produits. Ensemble nous avons pris place dans la cabane-restaurant de Zaria pour prendre notre seul repas de la journée. Là chacun faisait le compte de ses recettes, évaluait ses bénéfices ou ses pertes, et arrêtait la liste des achats à effectuer avant le retour. Noungabo avait fait un bon lafandima, plus que nous, parce qu'il avait apporté beaucoup de choses à vendre. Nous l'avons tous applaudi et lui avons réclamé de nous offrir à chacun une calebasse de douma, cette bière de mil si rafraîchissante. Ill'a fait avec joie, et s'apprêtait à se diriger vers la boutique du commerçant Arouna quand nous nous sommes retrouvés encerclés par une escouade des gardes du Commandant. Armés de gourdins et de leurs fusils au canon interminable, ils nous barraient toutes les issues, nous tenant comme des poissons dans une nasse. - Nous les observions sans comprendre ce qu'ils nous voulaient. Pris de peur, les plus jeunes d'entre nous se mirent à pleurer et à crier, à appeler au secours, s'imaginant que nous avions affaire à des brigands de grand chemin. - Celui qui paraissait être le chef fit taire tout le monde, puis nous demanda à tous de présenter nos tickets d'impôt. C'était la première fois qu'on nous demandait cela, depuis que nous fréquentons le lafandima, et nous étions les seuls à être pris à partie par les gardes. Tout autour de nous les gens vaquaient librement, et 13

même semblaient s'amuser de notre mésaventure. A part nous trois qui avions l'âge de payer l'impôt, tous les autres sortaient à peine de l'initiation et entendaient pour la première fois ce mot. Devant notre désarroi, le chef des gardes donna l'ordre de nous conduire au kondigardi. - Capral Dondombé ! Cria-t-il à l'un de ses hommes, condis-moi tous ces sauvasses au kondigardi, divan la casse du Sarsan 1 !
-

C'est ainsi que, solidement encadrés par dix gardes en armes,

nous nous sommes retrouvés devant la case du redoutable sergent Vidakoua, de triste réputation. Là, face à un attroupement des enfants des gardes, hilares et moqueurs, le caporal nous dit en criant de nouveau de présenter nos tickets d'impôt. Nous ne réagissons pas, il nous intima alors l'ordre de vider nos poches et d'étaler par terre tout ce que nous tenions à la main. Nous nous sommes donc exécutés. Nous avons retourné nos poches, vidé tous les sacs que nous tenions à la main. - Immédiatement toute leur attention se porta sur les nombreuses pièces de monnaie que Noungabo avait amassées sur un bout de carton devant lui. Le caporal poussa un cri bestial en pointant du doigt les pièces qui jetaient mille feux sous l'éclat du soleil.
-

Oh ! Voilà larzan, beaucoup

larzan, million larzan ! Alors toi,

sauvasse la brousse, toi tout larzan, toi pas payé l'impôt commandant! Toi yen a voir! Toi mouri prison2 ! Sur ce, le caporal poussa Noungabo de côté, disant que son cas était grave, très grave, et qu'il allait être présenté au Commandant. Puis se tournant vers nous, il nous dit de disparaître de sa vue, de quitter immédiatement le camp des gardes et de rentrer chez nous.
Conduis-moi tous ces sauvages au camp des gardes, devant la case du Sergent! 2 Voilà de l'argent, beaucoup d'argent, des millions! Alors toi sauvage, tu as de l'argent et tu ne paies pas l'impôt du Commandant? Tu vas voir, tu mourras en prison! 1

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Personne ne bougea! Nous étions décidés à rester et à mourir, s'il le fallait, avec notre frère. Je l'ai appelé par son nom pour lui dire: - Caporal Zaoro, tu connais bien notre village! Pendant tes tournées de visite des plantations, tu es reçu par nos parents, alors pourquoi tu nous traites de la sorte? Le petit Noungabo est du village Dofo où tu as déjà dormi plusieurs nuits de suite, sans doute connais-tu le père, pourquoi martyrises-tu son fils?
-

En entendant cela, il se jeta sur moi, me prit à la gorge et se mit à

me donner des coups de poing. Je me dégageai de ses mains, mais sans lui rendre les coups. Biro s'est mis à crier très fort et à insulter le caporal, jurant qu'il ne partirait jamais de là sans son frère. La foule a commencé à affluer et à encombrer la cour du Sergent. Celui-ci est alors sorti pour s'enquérir de ce qui se passait. Après quelques brèves explications du caporal, il lui dit de nous laisser partir, mais de garder Noungabo qui devait payer son ticket d'impôt puisqu'il avait beaucoup d'argent sur lui.
-

Nous n'avons rien voulu savoir de leurs injonctions. Nous

sommes restés devant chez le Sergent jusqu'au soir, puis nous avons gagné le marché à la tombée de la nuit, sans Noungabo. Le lendemain nous nous sommes tous retrouvés là-bas de grand matin, et nous entendions nous faire arrêter tous s'ils ne relâchaient pas notre frère. Ce dernier, qui avait été enfermé pour la nuit dans la cuisine du Sergent, est venu vers nous, l'air détendu et résigné et nous a dit ceci: - Mes frères, je vous remercie pour tout ce que vous faites pour moi! Cependant je vous conseille de partir et de porter la nouvelle au village. Car notre absence prolongée doit commencer à inquiéter tout le monde; il ne faut donc pas laisser plus longtemps nos parents dans l'angoisse, vous rassurerez mon père en lui disant que je me porte bien et qu'il ne se fasse pas de souci pour moi, je vous suivrai sans doute sous peu! - Voilà pourquoi nous sommes là, sans nos deux frères. Biro a catégoriquement refusé de quitter son frère. Il nous a confié ses effets que voici, ainsi que ce paquet-ci pour le père de Noungabo.

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Un lourd silence suivit ce long récit, poignant et pathétique. Tous les regards étaient tournés vers Doumta dont on épiait la moindre réaction. Lui-même fixait intensément Yatoungou qui venait de parler. Il avait le regard vague, sans expression, totalement absent. Puis il ferma lentement les paupières, esquissa un rictus, avant de lâcher: « Merci mon fils! J'ai bien compris ce que tu viens de nous dire sur tes frères. Ils sont déjà des hommes, puisqu'ils sont circoncis, ils sortiront bien de ce mauvais pas. C'est là une autre épreuve, comme la circoncision, ils doivent la subir courageusement et s'en sortir par leur propre force. Mon fils Biro a bien fait de rester avec son frère. Je les rejoindrai demain matin, avec le ticket d'impôt exigé, et nous verrons ce que vont dire encore les gardes! Je n'ai plus rien à ajouter, je vous salue! » Làdessus Doumta se leva, fit un geste amical à l'adresse du chef, puis se dirigea vers chez lui, suivi de son frère Dongouda. Le Chef Dombaye se leva à son tour puis signifia d'un large mouvement de la main que la foule devait se disperser. Peu après on apporta à manger aux trois garçons, car ils devraient se lever très tôt le lendemain pour poursuivre leur route. Et puis ils avaient besoin de repos, après toutes ces tensions par lesquelles ils étaient passés. La nuit fut lourde pour tout le village. Quelque chose de sinistre étreignait les cœurs et jetait un trouble dans les esprits. À vingt kilomètres de là, à Batangafo, l'atmosphère n'était guère plus détendue, loin s'en faut. Le sergent se fit présenter le prisonnier et lui demanda s'il avait mangé. Il dit que non! Le sergent se fâcha, appela une de ses femmes et lui demanda sur un ton de colère pourquoi elle n'avait pas donné à manger au garçon. Elle prit la mouche et lui répliqua sur le même ton, s'il ne se trompait pas de personne. - Tu devrais plutôt poser la question à celle chez qui tu as passé ta nuit, en tout cas ce n'est pas moi! Le sergent appela une deuxième femme, puis une troisième, une quatrième femme, sans rien obtenir d'elles. Toutes lui donnaient la même réponse où pointaient la défiance et la jalousie. Dépité, il se tourna de nouveau vers Noungabo et lui demanda s'il ne connaissait personne à Batangafo chez qui il pourrait aller 16

manger et dormir. Le garçon se souvint vaguement d'un lointain parent dont lui parlait souvent son père, mais qu'il n'avait jamais pu identifier pendant ses nombreux séjours à Batangafo. Toutefois il joua le tout pour le tout et dit qu'il avait beaucoup de parents en ville qui se feraient un plaisir de l'accueillir pour une nuit. C'était surtout pour s'extraire de ce guêpier et prendre le temps de réfléchir à ce qui lui arrivait. En fait il ne connaissait personne, mais savait qu'il trouverait bien à se loger dans le hangar du marché qui lui était familier. - Vas-y donc, mais sois ici demain au petit matin! Lui répondit évasivement le Sergent.
-

Et mon argent, que tes gardes m'ont pris ce matin?

-Ton argent, c'est ton argent, il te sera restitué, ne t'en fais pas. Mais auparavant tu devras t'acquitter de ton impôt et on verra pour le reste.
-

Mais j'aurais besoin de manger quelque chose ce soir, or ils

m'ont tout pris! - Eh bien, si tu insistes, tu iras passer la nuit à la maison d'arrêt, et tu n'auras plus un sou, parole de Sergent! Allez, disparais de devant moi! Noungabo comprit la menace, et n'insista pas. Il alla ranger à la véranda le balai qu'il tenait à la main, et rejoignit Biro qui le suivait des yeux, assis sur un bloc de pierre à la limite de la concession du Sergent. Les deux garçons marchèrent un moment sans se parler, se dirigeant instinctivement vers la place du marché où se trouveraient encore leurs nattes et peut être la besace de rotin que Noungabo avait abandonnée au pied du pilier où ils avaient passé la dernière nuit. Des cordons de lampions à la lueur dansante indiquaient la présence des femmes qui vendaient, à la tombée de la nuit, divers mets pour les noctambules: bouillie de riz, beignets au miel, grillades de poisson, ou encore des plats de viande de chasse accompagnés de manioc. Biro avait encore sur lui toutes ses recettes de la veille, ce qui permit aux deux garçons de bien se 17

restaurer et de retrouver un peu leurs forces avant de se préoccuper du coucher. Ensuite ils n'eurent pas de mal à récupérer leurs nattes et à dormir, selon leur habitude dans un coin du hangar. Le lendemain matin, ils descendirent à l'Ouham, la rivière qui coulait au bas du poste administratif, et prirent un bon bain qui leur rendit leurs esprits et un certain entrain pour attaquer la journée. Puis, rejetant la tentation de prendre la clef des champs et de filer vers leur village, ils retournèrent au camp des gardes par un raccourci qui coupait à travers les jardins de la mission catholique et contournait la clôture de l'école régionale. Juste au moment où ils remontaient la haie vive qui marquait la limite du camp des fonctionnaires, encore appelé camp des évolués, ils croisèrent une belle dame, dans une élégante toilette, qui se rendait sans doute au marché; elle tenait à la main un sac à provisions qu'on ne trouve que dans la haute société. Après les avoir dépassés, la dame s'arrêta, se retourna, hésita quelques secondes puis se décida à les interpeller: - Hé ! Vous deux, surtout toi le grand, n'est-ce pas toi qui vends de jolis balais sur le marché? N'es-tu pas encore reparti chez toi pour apprêter mes nouvelles commandes? Interloqués, les garçons avaient suspendu leur marche et faisaient face à la dame, comme pris en faute. Elle avait reconnu Noungabo, pour lui avoir acheté ses articles d'artisanat, notamment des balais et des nattes. Lui, ne la reconnut pas tout de suite, parce que ses clientes étaient nombreuses et appartenaient à toutes les couches sociales, donc il ne pouvait pas retenir tous les visages. Néanmoins il acquiesça et fit un sourire à la dame pour montrer que lui aussi la reconnaissait.
-

Oui, madamou, c'est bien moi! Je me souviens vous avoir vendu

dernièrement un balai de raphia, comme moi seul sais le faire! - Et que fais-tu donc à traîner encore à Batangafo, surtout dans ce secteur du camp des évolués, de si grand matin?
-

Hélas, ma madamou, je suis dans un grand malheur! Comme

vous me voyez là, je suis un prisonnier!

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- Toi, prisonnier? Et tu te promènes librement? Explique-moi un peu ton histoire!
-

Oh! C'est bien simple, madamou! Quand j'ai fini mon

lafandima, je suis allé avec mes frères manger un plat de légumes chez Zaria, juste à côté du marché. Après quoi, nous nous apprêtions à reprendre le chemin du retour à notre village quand les gardes du Commandant ont fait irruption, nous ont encerclés et nous ont conduits au condigardi. Les autres ont été relâchés par la suite, je suis le seul à être maintenu. Je travaille depuis deux jours chez le Sergent de poste où je me rends de ce pas. La nuit je vais
.

coucher sur la place du marché sous le hangar, car je n'ai pas de
parents ou d'amis à Batangafo. Je ne m'explique pas encore ce qui m'arrive, mais je vous dis, madamou, je me sens perdu! Je ne connais personne ici à Batangafo, et je ne sais pas comment je vais m'en sortir!
-

Ne me cache rien, mon enfant! Si tu as fait quelque chose de
je verrai ce que je peux faire pour

grave, dis-le moi franchement, t'aider!
-

Je vous le jure sur la tombe de mon grand-père, madamou, je n'ai

rien fait de mal. Les gardes m'ont pris simplement parce que j'avais gagné beaucoup d'argent au lafandima. L'histoire d'impôt qu'ils ont avancée n'est qu'un prétexte, car je n'ai pas encore l'âge de payer l'impôt.
-

Est-ce qu'ils t'ont frappé? Demanda la dame.

-

Beaucoup, madamou! Ils m'ont frappé sur tout le corps, ils

étaient cinq sur moi, comme si j'avais tué quelqu'un! Sur ce, Noungabo éclata en sanglots, tomba à genoux, prit les pieds de la dame, et se lamentait: - Pardon madamou, ayez pitié de moi, sauvez-moi, madamou ! Je vois que vous êtes une grande madamou, une personne d'en haut en haut, de grand plus que tout! Mon père est vieux, ma mère aussi est vieille, je suis leur seul soutien. Sans ma présence à leurs côtés ils ne tiendraient pas longtemps, surtout ma mère! Elle va avaler son cœur si elle apprend mon malheur, elle ne supporterait pas! Pardon, madamou ! Parlez au Sergent, dites-lui que je suis votre
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domestique, que je travaille pour vous au village Gofo, pour vous fournir des produits artisanaux. La dame était visiblement bouleversée, à la fois de pitié et de colère contenue. Elle se trouvait face à un des nombreux cas d'escroquerie et de racket exercés par les gardes et les miliciens au nom du Commandant Blanc. Elle tendit la main à Noungabo et lui dit:
-

Lève-toi mon enfant, je vais te conduire à mon mari. Tu vas

recouvrer ta liberté aujourd'hui même. Mon mari est un grand monsieur, un patron qui commande au Sergent et à tous les gardes.

Il travaille directement avec le CommandantBlanc. Tous les autres
évolués de Batangafo sont sous ses ordres. Suivez-moi, je ne vais plus au marché comme j'en avais l'intention. Noungabo et Biro lui emboîtèrent le pas, tournant le dos au sentier qui menait au condigardi ! Biro, sur un signe de son cousin, s'était précipité pour prendre des mains de la dame le sac qu'elle portait. Ils arrivèrent bientôt devant une grande bâtisse peinte à la chaux vive qui respirait l'opulence, comparée aux autres maisons qui s'alignaient de part et d'autre de la cour centrale. Elle sentait la demeure d'un grand Nègre Blanc qui écrasait le petit peuple de la brousse. Le monsieur finissait de prendre son petit déjeuner, dans un silence religieux que rien, ni personne, ne pouvait troubler. Il s'apprêtait à prendre le chemin de son bureau quand, sur le pas de la porte, il vit sa femme en compagnie des deux garçons. Il retourna reprendre sa place à côté de la table et attendit que sa femme vint lui présenter ses doléances. Car il se doutait bien qu'elle avait quelque chose à lui dire. Elle entra en coup de vent et lui lança, avant même d'être à sa hauteur: - Ecoute, Alphonse, j'ai quelque chose de grave à te dire! Il leva la tête, chercha à accrocher son regard, puis lui sourit avant de lâcher:
-

Je suis tout oreilles, ma femme, parle, je t'écoute! Alphonse, tes gens exagèrent! Qui, mes gens? Sois explicite, pas d'énigme! 20

- Je veux parler des gardes, de tes gardes, et de leur chef le Sergent! Ils cherchent à prendre ta place, même à supplanter l'autorité du Commandant auprès des populations. Je te dis, ce n'est plus tolérable, ils en font trop! Et tu dis souvent, trop c'est trop! Il est temps que tu reprennes l'initiative des décisions et des actes pour bien montrer que c'est toi qui viens après le Commandant dans Batangafo ! Que c'est toi le seul Nègre Blanc que le Commandant écoute et à qui il délègue ses pouvoirs. Montre à ces va-nu-pieds qu'ils sont sous tes ordres et qu'ils ne doivent rien faire sans s'en référer à toi! -Viens-en au but, ma chère épouse, de quoi s'agit-il et pourquoi toute cette colère? dit lentement le sieur Alphonse interrompant le flot de paroles de sa femme qui s'accompagnait de gestes et de mimiques assez risibles.
-

Je t'apprends que le Sergent et ses vampires de gardes ont encore

fait des leurs au marché pendant le lafandima. Ils ont pris de l'argent à des jeunes gens, en ont arrêté un qu'ils ont sauvagement battu puis mis en prison chez le Sergent. ..
-

Comment le sais-tu? L'interrompit à nouveau son mari. Eh bien, tu en as devant toi la preuve vivante! Voici le garçon en

question que la providence a mis sur mon chemin ce matin et que je viens te présenter. Si tu te souviens, Alphonse, je t'ai souvent parlé d'un jeune garçon qui venait d'un village de brousse pendant les lafandima et qui vendait d'excellents balais et divers articles de son artisanat. Je te disais aussi que certaines femmes malhonnêtes des évolués abusaient de sa timidité et de sa peur de broussard, pour acheter à vil prix ses articles. Eh bien! C'est lui! Ils l'ont pris sous prétexte qu'il n'a pas son ticket d'impôt et en ont profité pour lui prendre tout son argent. Alors ton Sergent de malheur, ce loupgarou qui ne sait même pas écrire son nom, a gardé ce garçon chez lui et le fait travailler dans sa plantation sans t'en dire un mot. N'est-ce pas une manière de te compromettre s'il arrivait un accident à cet infortuné? Après il serait le premier à courir médire de toi auprès du Commandant! Cette fois-ci, ne laisse pas passer l'occasion, Alphonse! Frappe sans pitié!

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Pas si vite, ma chère épouse, combien lui a-t-il pris d'argent?

Noungabo qui se tenait à la véranda, passa la tête par la porte et cria: ils m'ont pris cent vingt-cinq francs et soixante-quinze centimes. La dame prit la balle au bond et répéta: cent vingt-cinq francs et soixante-quinze centimes, tu as entendu! Toute une fortune! Prendre une telle somme des mains d'un pauvre enfant qui a travaillé dur pendant des mois pour y parvenir, quelle honte! Si tu ne fais rien, moi je vais voir le Commandant, je sais que les Blancs n'aiment pas ce genre d'escroquerie.
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Du calme, Pauline! Ne t'excite pas. Reprends le fil de ton

histoire, depuis le début, et raconte-la moi calmement. Après je vais écouter le garçon lui-même et tu verras si ce n'est pas moi qui commande à Batangafo, après le Commandant Blanc. Ne doute pas de mon autorité, ma chère épouse. La dame Pauline, puisque c'était son nom, reprit son récit depuis le début, l'exposa calmement à son mari, convaincue de l'issue heureuse qui s'ensuivrait. Ensuite Noungabo vint s'expliquer devant le monsieur, apporta encore plus de détails au récit de la dame, ébranla son hôte en parlant de ses vieux parents et des souffrances des nègres de brousse. Après un silence qui parut une éternité, le monsieur se leva, poussa un soupir et dit à Noungabo:
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Mon garçon, tu vas rester ici chez moi, jusqu'à mon retour du

travail. Tu tiendras compagnie à mes domestiques, sans mettre un pied hors de la concession. Puis se tournant vers sa femme, il dit: cela te va ainsi Pauline? Je règlerai le reste une fois au bureau, le sergent regrettera son geste insensé! Une fois restée seule avec ses protégés, la dame crut devoir en rajouter encore pour les rassurer davantage.
-

Mon mari est un quelqu'un! C'est une forte personnalité de la

ville. Je ne voudrais pas être à la place du Sergent, parce que quand Alphonse promet de faire quelque chose, il ne le fait pas à moitié. Tu vas récupérer tout ton argent, et le Sergent te présentera des excuses. Mais comme il l'a dit tout à l'heure, vous deux, ne bougez pas de la concession. Parce qu'à 1'heure qu'il est, le Sergent et ses 22

gardes doivent vous chercher partout. Alors s'ils vous attrapent, je n'arriverais pas à temps pour vous sauver! Restez à la cuisine avec les boys, pendant que je vais faire un tour au marché. Mon mari ne mange que des mets de Blancs, alors il faut que je m'en occupe personnellement. Après que Doumta eut complimenté les enfants du village de Bokambaye et dit qu'il se rendrait le lendemain à Batangafo, il rentra directement chez lui, sans se laisser distraire en chemin. Il alla se coucher plus tôt que d'habitude, refusant de manger le plat de mil et de gombo que lui proposa sa femme. Tout son être était habité par une seule image, celle de son fils Noungabo aux mains des gardes du Commandant. Voilà des années qu'il n'avait plus mis les pieds à Batangafo, parce qu'il n'avait aucune raison de s'y rendre, et puis le pays avait tellement changé qu'il ne se sentait plus la force de se risquer dans cette agglomération cosmopolite où régnait, selon les rumeurs qu'en rapportaient les gens de passage, la loi de la jungle. Remontant dans sa jeunesse, il savait quels pièges et quels risques attendaient tous les imprudents qui s'aventuraient en ville. Là-bas les faibles sont les proies faciles des énergumènes du Commandant; les faibles étant tous ceux regroupés sous l' étiquette de cultivateurs, de culs terreux. Dans l'esprit des gens de la ville, donc de Batangafo, il n'y avait pas plus bas que le cultivateur, alors tous ceux qui s'estimaient au-dessus cherchaient à l'exploiter ou à l'écraser. Et Doumta se rangeait naturellement dans cette catégorie des faibles, avec toutes les précautions de prudence que cela requiert. Et puis, une autre raison qui ne lui donnait nullement envie de se risquer dans ce monde des incertitudes, c'était la nouvelle langue qui se parlait là-bas. C'était la langue des évolués, de tous ceux qui faisaient commerce avec les Blancs, notamment les gardes, les employés de l'administration, les domestiques, les clercs, les petits commerçants, les enfants des écoles et leurs instituteurs. Cette langue venue du Sud, dans le sillage des Blancs, était un facteur de discrimination entre les citadins et ceux qui venaient des villages. Pour ces derniers, dont Doumta, c'était le symbole de la répression, de l'exclusion et de l'asservissement. Quand d'aventure il venait à Batangafo, il était soumis à une 23

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