De la case africaine à la villa romaine

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L'auteur est un ancien élève de l'Ecole nationale de la France d'outre-mer qui vit passer Max Jacob, Félix Eboué, Pierre Messmer. Dans cet ouvrage, il nous fait part de sa longue expérience dans la diplomatie. Alain Pierret a vécu l'apartheid sud-africain et le communisme. Membre de la délégation française à la conférence d'Helsinki sur la sécurité et la coopération en Europe, chef du service des Nations Unies, il a pratiqué la négociation multilatérale et approché quelques-unes des personnalités les plus marquantes de notre temps.
Publié le : samedi 1 mai 2010
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EAN13 : 9782296253520
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AVANT-PROPOS
La mémoire est comme l’oiseau : Si tu ne la saisis pas, elle s’envole Proverbe africain « Un vieillard qui disparaît, c’est une bibliothèque qui brûle. » Amadou HAMPÂTÉ BÂ

L’adage énoncé par l’écrivain-conteur africain est bien connu. Aujourd’hui, la transmission orale de la tradition et de l’histoire se traduirait mieux par cette formule : « Tout ce qui n’est pas écrit est condamné à disparaître ». J’ai trop souvent regretté, dans ma carrière administrative comme dans l’histoire familiale, combien désolante était l’absence de témoignages sur une personne ou sur un événement donné – je pense, notamment, à la campagne de Russie de mon trisaïeul Gilles Pierret ou à la présence de mon père au Vélodrome d’hiver le 16 juillet 1942, jour de mes douze ans – pour ne pas m’efforcer aujourd’hui de laisser quelques traces de ce que j’ai entendu de nos proches ou vécu moi-même. Ma vie professionnelle s’est déroulée tout au long de la seconde moitié du XXe siècle, si extraordinaire à tant d’égards. Ce demi-siècle a vu l’asservissement de l’atome, terrifiant dans ses applications militaires, prometteur sur le plan civil ; la conquête de l’espace ; l’émergence et l’omnipotence de la mondialisation grâce au développement des moyens de communication, sur la route, les mers et dans les airs, par les ondes, de l’informatique au téléphone portable ; le développement de la télévision, souvent positive dans ses aspects d’information, ambivalente en matière d’éducation, parfois négative dans les domaines éthiques et moraux ; en sciences de la vie, il a allégé, sinon totalement supprimé la douleur, créé transplantations cardiaques et greffes des membres, inventé le scanner et l’IRM, la microchirurgie, tous progrès inouïs, inconcevables au lendemain de la dernière guerre mondiale. En 1930, mon espérance de vie était de 54 ans. En 2008, la moyenne est passée en France à 77 ans pour les hommes, de 59 à 84 pour les femmes, un quart de siècle supplémentaire en une génération ! Nous avons accompagné l’aggiornamento de l’Église grâce à un pape inattendu et à Vatican II ; apprécié le geste courageux de Sadate se rendant à Jérusalem, dont ni Arafat, ni à ce jour les Palestiniens et les dirigeants israéliens n’ont 7

su tirer la leçon ; ressenti la banalisation des drogues, l’émergence dans le monde du VIH du sida, tout ensemble peste et choléra des temps modernes, mais dont la diffusion est imputable à l’homme seul ; l’est aussi, en partie, le réchauffement de notre terre, dramatique pour son destin et celui des générations futures si la fringale de consommation et l’égoïsme continuent de prévaloir dans nos sociétés nanties. En France, après la décision aussi tardive que bienvenue sur le vote des femmes, je me suis réjoui de l’abolition de la peine de mort. J’ai compris la loi Veil sur l’avortement dont les intentions louables furent néanmoins détournées pour en faire un moyen de contraception ordinaire. D’autres choix contestables ont entraîné des conséquences préoccupantes pour l’avenir des générations montantes, de l’obstination de l’Éducation nationale à imposer plusieurs décennies durant la méthode globale dans l’apprentissage de la lecture, responsable de la paupérisation intellectuelle de nombreux jeunes, à la suppression du service militaire, creuset oublié de l’unité nationale et instrument négligé de réduction de la fracture sociale, si coûteuse aujourd’hui. J’ai vécu ou suivi de près des conflits et des drames d’une intensité inimaginable, connu l’occupation allemande et admiré la détermination de l’Allemagne à faire table rase du nazisme, éprouvé le système ségrégationniste sud-africain et entendu la plaidoirie de Mandela au tribunal de Pretoria, vu à l’œuvre le communisme totalitaire en Union soviétique ou dans la Fédération yougoslave. J’ai applaudi à la chute de toutes ces idéologies inhumaines, formes modernes de l’esclavage, intervenue plus vite que je ne l’espérais, bien tard toutefois pour ceux qui en furent les victimes. Je naviguais sur les côtes du Centre-Annam à la défaite de Ðiên Biện Phú. Je me trouvais en Algérie lors du putsch des généraux. J’habitais Montparnasse en mai 1968, Belgrade quand Tito est mort, Tel Aviv à la première intifada et à la chute de Scuds irakiens pendant la guerre du Golfe, Bruxelles au moment de la disparition du roi Baudouin. J’ai connu Jean-Paul II, acteur essentiel des événements qui ont bouleversé le monde au cours du dernier quart du XXe siècle, admiré l’élection d’un Noir à la tête d’un État où sévissait naguère le fléau de la ségrégation raciale. Grâce à des hommes exceptionnels, en premier lieu de Gaulle et Adenauer qui se sont retrouvés en 1962 à Mourmelon, cette localité où je suis né – symbole de réconciliation entre la France et l’Allemagne, j’ai vu s’édifier progressivement une nouvelle Europe, victime toutefois d’un élargissement imprudent, en tout cas trop rapide. Cinquante ans après le traité de Rome, de la CEE à l’UE, de la PESC à la PESD1, les sigles ont changé, mais, en cette fin 2009 où le traité de Lisbonne est enfin approuvé, elle rencontre toujours des difficultés pour se donner une vraie
1. Communauté économique européenne – Union européenne politique étrangère et de sécurité commune – Politique européenne de sécurité et de défense.

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diplomatie et une défense communes, le dernier exemple en date concernant les déboires de l’avion de transport A400M. Même si, grâce à la présidence française, l’indépendance de la Géorgie a été sauvegardée, néanmoins amputée de quelques territoires, l’Union a reconnu un peu vite l’indépendance du Kossovo. Elle possède sa monnaie propre qui nous a certes sauvés de ces dévaluations auxquelles une France isolée sacrifiait volontiers, mais ses membres ont eu bien du mal à s’entendre pour juguler la crise économique et financière de 2008. Et, si je suis heureux pour la Belgique, membre fondateur de l’Europe, du choix de Hermann van Rompuy pour présider l’UE, il faudra du temps avant qu’elle puisse se faire entendre sur la scène internationale. Mon propos n’est pas de réécrire l’histoire politique des pays où m’ont conduit mes carrières d’administrateur de la France d’outre-mer et de diplomate. D’un autre côté, je ne pouvais ignorer les événements les plus marquants de cette période ni manquer d’en rappeler certains susceptibles d’éclairer cette chronique. Je me concentrerai sur ceux que j’ai vécus personnellement, les accompagnant d’anecdotes ou de faits relevant parfois de la « petite histoire ». En toutes occasions cependant, la place et le rôle de la France ont guidé ma réflexion et mes actes.

Saint-Maximin-La-Sainte-Baume, Noël 2009.

I LES PREMIÈRES ANNÉES

La famille PIERRET Je suis par mes racines un homme du Nord. Pierret est un nom assez répandu au-dessus de la Loire. On en trouve de la Bretagne à la Champagne en passant par la Picardie, comme aussi en Wallonie. Pour ma famille, c’est la Lorraine septentrionale, à cheval sur les départements de la Meuse et de la Meurthe-et-Moselle1. Le centre en est Marville, joli village où les Espagnols ont laissé de beaux hôtels des XVIe et XVIIe siècles malheureusement très endommagés par les bombardements et l’occupation allemande de la Grande Guerre. En passant par la Champagne… J’aurais dû voir le jour à Reims. La nature en décida autrement. Au petit matin du 16 juillet 1930, ma mère sentit les signes indubitables que l’heureux événement attendu était proche. Pour l’été, elle s’était installée avec ses trois aînés à Mourmelon-le-Petit, dans la Marne, où habitaient mes grands-parents maternels tandis que mon aïeul paternel, commandant militaire du camp, avait longtemps résidé à Mourmelon-le-Grand avant de prendre sa retraite à Reims l’année précédente. Les deux localités se sont d’ailleurs équitablement partagé la naissance des quatre premiers enfants de ma famille. Forte de l’expérience que lui avaient apportée ses nombreuses maternités, ma grand-mère se refusa à « nous » laisser prendre la voiture que sa fille avait demandée. L’injonction était sage. Je naquis donc dans la grande chambre que l’on avait préparée en toute hâte. Maman me donna le prénom d’Alain auquel, selon une tradition familiale bretonne bien établie, fut accolé celui de Marie. J’eus pour marraine une sœur de ma mère, future religieuse, et l’on me donna pour parrain le plus jeune frère de mon père ; reçu à Saint-Cyr, concours présenté pour faire plaisir à son père qui souhaitait voir se poursuivre la tradition militaire, il en démissionna aussitôt pour entrer à l’École coloniale. Ce choix a certainement compté dans celui que je devais faire moi-même vingt ans plus tard.
1. Les Noms de famille en Meurthe-et-Moselle, collectif, éditions Archives et Culture, 2006.

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Je suis retourné en Champagne en septembre 1990. Sur le parvis de la cathédrale de Reims on peut lire cette plaque : « Excellence, le chancelier Adenauer et moi-même venons dans votre cathédrale sceller la réconciliation de la France et de l’Allemagne – Charles de Gaulle – dimanche 8 juillet 1962 ». Les deux hommes avaient été accueillis par Mgr François Marty, futur cardinal-archevêque de Paris qui m’enverra un mot chaleureux à mon arrivée à Rome. Je n’ai pas manqué de faire un rapide tour du camp de Mourmelon. Sans rien reconnaître, non seulement pour cause d’âge, mais parce que une autre guerre était passée par là. En fait, pourquoi Mourmelon ? …et par la Lorraine Le 2 décembre 1805, nous dit l’histoire, le soleil inondait la plaine d’Austerlitz ; il n’est pas sûr qu’il fut aussi lumineux sur les plateaux meusiens. Dans la vie de Gilles Pierret, ce fut en tout cas un tournant brutal. Napoléon avait, on le sait, des besoins grandissants pour conduire ses guerres. Aîné des six enfants d’une famille de laboureurs, né à Iré-le-Sec dans le voisinage de Marville, mon trisaïeul est, ce jour-là précisément, et malgré « pieds plats et chevilles gonflées », enrôlé comme soldat dans un régiment du 4e corps dirigé par Soult puis par Masséna. Envoyé à la Grande Armée, il passe près de dix années en Europe centrale et orientale. Devenu caporal, il est blessé à la jambe gauche le 14 juin 1807 à la bataille de Friedland. À l’affaire d’Essling le 22 mai 1809, il reçoit un autre coup de feu, cette fois au genou droit. Sergent, il participe à la campagne de Russie ; son colonel est tué à la bataille de la Moskowa (Borodino). Après la Bérézina, réduit à quelque 70 hommes, son régiment est dissous. Malgré ses multiples infirmités, Gilles Pierret sera au nombre des 20 000 rescapés sur les 400 000 hommes qui avaient traversé les plaines et les forêts russes ; 1813 voit sa consécration dans l’armée : il est nommé sous-lieutenant. Enfin revenu en France, il est affecté à l’armée du... Portugal. À son retour, il participe au dégagement de Burgos, puis reprend le chemin de l’Est. Fait prisonnier à Dantzig, il y passe plusieurs mois dans des conditions atroces. Libéré, il retrouve le territoire national pour être mis en demi-solde. Au retour de l’empereur de l’île d’Elbe, il reprend brièvement du service ; affecté en Lorraine, il ne connaîtra pas Waterloo. Dès juillet 1815, Gilles retrouve la situation de non-activité militaire. Il s’emploie au service des Douanes royales et peut enfin se marier, avec une jeune Mosellane, le lendemain de ses trente-quatre ans. Il ne profitera pas complètement de sa première retraite, la France a besoin de bons soldats dans cette Algérie qu’elle est en train de conquérir. Rappelé en février 1831 et promu lieutenant, il fait campagne outre-Méditerranée pendant quatre années supplémentaires, le premier de nombreux ancêtres ou parents à m’y avoir précédé. Retiré en Meurtheet-Moselle, il y décède en 1850.

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Charles est son troisième fils. Enfant de troupe, il s’engage en 1845 dans un régiment d’infanterie. Bon comptable, il gravit rapidement les grades de sousofficier fourrier et se retrouve lieutenant trésorier en 1856. On peut supposer que ces années passées dans les bureaux métropolitains ont été calmes, voire dénuées d’un grand intérêt. Un changement majeur survient en 1862. Charles Pierret part pour Oran qui commence à se vider de ses troupes, envoyées au Mexique. Fort bien noté, il est muté au sein du seul régiment qui forme alors la Légion étrangère, lui-même en partance outre-Atlantique. Il rentre en Algérie début 1867, ayant passé près de quatre ans dans cette campagne militaire malheureuse. Il fait encore celle de France en 1870-1871, avant de prendre une retraite anticipée. Malgré d’excellentes appréciations et plusieurs propositions d’avancement, il avait été déçu de n’avoir pas gagné son quatrième galon de commandant. Né en Moselle, il lui faut choisir entre la France et l’Allemagne ; d’évidence, il reste Français. Il meurt fin 1887. Charles Arsène Pierret, mon aïeul, était son fils unique. Il naît en 1869 à Mascara (Algérie occidentale), alors garnison de son père. Après Saint-Cyr, sa première affectation le conduit à Nancy où il reviendra à deux reprises. Entre-temps, il avait épousé la fille d’un propriétaire terrien venu du cœur de l’Auvergne, honorable citoyen de Crouy-sur-Ourcq, en Seine-et-Marne, longtemps maire d’un village voisin. Admis à l’École de Guerre, il effectue un stage au 35e régiment d’artillerie que commande à Vannes le colonel Foch. Sa connaissance de l’allemand va lui servir pour des voyages d’étude en Allemagne du Nord et du Sud. En juin 1913, il est affecté au 37e régiment d’infanterie, le célèbre « Maréchal de Turenne » de l’Ancien Régime, stationné à Nancy, siège du XXe corps d’armée précisément dirigé par Foch. Dès le 14 août, sur la frontière mosellane qu’il s’apprête à franchir, il reçoit une malheureuse blessure au pied. Rendu indisponible de longs mois par une mauvaise infection, inapte au retour dans l’infanterie, il passe la plus grande partie de la guerre dans les états-majors, d’abord au Gouvernement militaire de Paris et au Grand Quartier général, puis dans de grandes unités sur le terrain ; 1917 le voit à Soissons et alentours sur le front occidental du Chemin des Dames. Lieutenant-colonel, Charles Pierret cherche à reprendre du service actif dans une unité combattante et fait un stage de commandement sur la crête des Vosges en février 1918. En avril, il est envoyé auprès du général Estienne. Meusien comme lui, « le père des chars de combat » commande les unités de ce que l’on appelle alors l’Artillerie spéciale (AS). Charles est chargé de l’instruction des bataillons de chars légers, les fameux FT Renault. En mai, il prend le commandement du 508e régiment d’AS qui vient d’être constitué, puis en septembre celui de la 3e brigade à trois régiments (1 800 chars) en cours de formation. Il n’aura guère le temps de faire valoir ses compétences, l’armistice étant signé le 11 novembre au moment même où allait être lancée une grande offensive appuyée par un emploi massif de blindés. 13

La plus grande partie de 1919 se passe à Wiesbaden sous les ordres du général Mangin, encore un Lorrain, qui commande la Xe armée à Mayence. En novembre, l’état-major de sa brigade est transféré à Metz avec l’un de ses trois régiments, le 507e, que le colonel de Gaulle commandera en 1937. Il termina sa carrière commandant la brigade de chars et le camp de Mourmelon. En 1920, il avait publié une étude conclue sur cette phrase : « L’avenir s’ouvre largement aux chars dans le domaine de la tactique et même de la stratégie et son emploi est peut-être appelé à bouleverser l’organisation des armées auxquelles il rendra ce que Napoléon considérait comme la première qualité d’une armée : “La MOBILITÉ”. » Général, il s’était retiré à Reims. Venu à Paris pendant la « drôle de guerre », il est décédé en juin 1944 à ce même hôpital militaire du Val-de-Grâce où, trente ans plus tôt, il avait été soigné pour sa blessure, ayant eu la joie d’apprendre le débarquement allié en Normandie. Mon père a également embrassé la carrière militaire. Le 1er août 1917, il n’a pas encore dix-huit ans et vient de passer son baccalauréat, Henri Pierret s’engage et rejoint à son tour le 37e d’infanterie. Envoyé au front, il y est lui aussi blessé. Après la guerre, il obtient ses galons d’officier au sortir de l’école de Saint-Maixent, puis est envoyé au 551e régiment de chars lourds, basé à Mourmelon et l’un de ceux que commandait son père. C’est à Châlons qu’il rencontre sa femme, elle aussi fille d’officier. Je suis le quatrième de leurs sept enfants. Les familles FRÉLAUT-DELHUMEAU À l’inverse des Pierret, ma mère était tournée vers l’Ouest. Du côté maternel, son histoire est très dense. Originaires du centre de la Bretagne, les Frélaut se sont progressivement déplacés vers le sud, les guerres maritimes et le blocus anglais contre l’Empire ayant étouffé les tisserands d’Uzel où ils avaient leurs racines. Mon arrière-grand-père, Louis Augustin Frélaut, est né en 1827 à Plœmeur (Morbihan). Son père avait été successivement sous-lieutenant des douanes royales, aubergiste, surveillant de l’octroi municipal. Républicain, il s’était battu contre les émigrés lors de leur tentative de débarquement à Quiberon au début de l’été 1795. Après avoir abandonné ses études de médecine à Rennes (on raconte dans la famille qu’une diseuse de bonne aventure lui ayant prédit une brillante carrière dans l’armée, il quitta incontinent la faculté…), Augustin s’engage dans l’armée en 1847 et gravit tous les grades militaires, jusqu’à celui de général de brigade ; avec Jeanningros2, il fut, semble-t-il, l’un des deux soldats du Second Empire à réussir un tel parcours. Sa prestigieuse carrière lui valut la dignité de grand officier de la Légion d’honneur. Il faut dire que, longtemps avec le 1er régiment de zouaves, ce solide gaillard n’a pas ménagé sa peine : campagnes
2. Surnommé « le Bayard des zouaves », car il avait précédemment servi, lui aussi, au 1er régiment de zouaves, le colonel Jeanningros commanda le régiment de la Légion étrangère au Mexique, où il connut mon autre arrière-grand-père, Charles Pierret.

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d’Orient, d’Italie, du Mexique, de France, sans oublier celles qu’il fit en Algérie, le conduisant par exemple fin 1852 à la prise de Laghouat, aux portes du Sahara. Augustin a laissé une abondante correspondance adressée à son frère aîné, curé de Saint-Patern de Vannes et ami de Jules Simon. Ses lettres3 sur la boucherie de Solférino ou les raids contre les « bandits » mexicains, ses interrogations sur notre politique en Amérique centrale, sont de précieux témoignages sur les réflexions d’un soldat loin de tout et pourtant bien informé des événements extérieurs. Pour la première fois de sa carrière, Augustin est blessé à Sedan ; les Prussiens le font prisonnier. Sa tante Lebreton ne supporte pas cette infortune ; elle coud quelques louis d’or dans sa jupe, passe les lignes prussiennes, récupère son neveu dans un hôpital belge et le ramène en Bretagne. Des dix enfants d’Augustin Frélaut, on peut citer Louis, mortellement blessé dès le 14 août 1914 sur la crête des Vosges ; Jean, peintre-graveur, chantre de la Bretagne profonde, qui perdra deux fils de 18 et 16 ans en juillet 1940, alors qu’ils cherchaient à gagner l’Angleterre sur un petit bateau de pêche ; Flavie, la cadette, ma grand-mère. Elle avait épousé Henri Delhumeau, intendant militaire, originaire de Brissac, village angevin plus connu par son château et ses maréchaux que par son père, menuisier-ébéniste. Mon grand-père avait élevé huit enfants d’une main ferme ; il m’est arrivé d’en ressentir la vigueur. De ses origines, il avait gardé une passion pour le travail du bois. Nombre de ses descendants ont conservé un fauteuil, un bahut, une armoire, un calvaire, des panneaux sculptés par ses doigts habiles. Intendant général à Marseille, il y avait pris sa retraite en 1936. Il nous a quittés en 1945 avant de connaître la fin de la guerre. L’enfance - Au Maroc, Valence À ma naissance, mon père est lieutenant chez les sapeurs-pompiers de la rue du Vieux-Colombier à Paris. Ma mère profite de la proximité du jardin du Luxembourg pour y faire prendre l’air à sa marmaille. Nos vacances se passent en Bretagne où son oncle Frélaut nous a trouvé une grande maison isolée au bord de mer, à proximité du magnifique château de Suscinio. Nommé capitaine, mon père prend en 1934 le commandement d’une compagnie du 2e régiment de tirailleurs marocains. Toute la famille embarque à Marseille sur le Koutoubia. Après quelques mois à Marrakech, où il participe dans l’Atlas aux derniers combats de la « pacification », il est envoyé à Kasbah Tadla, localité à la sécurité encore incertaine. Pour échapper à sa chaleur écrasante notre mère nous emmène passer l’été à Mazagan (El-Jadida). J’ai conservé peu de souvenirs de ces premières années : les combats de scorpions auxquels se livraient mes frères et leurs camarades ; la merveille des
3. La plupart ont été publiées dans Les carnets de la Sabretache en 1938 et intégralement dans Lettres du Mexique, Itinéraires du zouave Augustin-Louis Frélaut 1862-1867, de Manuel CHARPY et Claire FREDJ, éditions Nicolas Philippe, mars 2003. Voir aussi Yo, el Francés. La Intervención en primera persona, de Jean MEYER, Tusquets Editores, Mexico, mars 2002.

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cascades d’Ouzoud où il nous arrivait de pique-niquer ; mes difficultés à écrire mes bâtons de la main droite. À l’époque, les instituteurs ne transigeaient pas avec le maniement correct de la plume. Je ne crois pas, au demeurant, en avoir gardé des séquelles psychologiques ; j’ai d’ailleurs conservé, pour le tennis et les rares activités manuelles auxquelles je me suis livré par la suite, une « ambidextrie » bien utile. En juillet 1936, nous rentrons sur un cargo mixte, l’Asni. De l’escale à Barcelone, je garde encore l’image de la basilique de la Sagrada Familia. Apercevant au-dessus du port le château de Montjuich, notre père décida de nous y emmener en taxi. La sentinelle nous en ayant refusé l’accès – la guerre civile venait de commencer, il réclama l’officier de service. Un capitaine vint ; pour s’expliquer, ils usèrent de leurs maigres connaissances d’arabe et aussitôt les portes s’ouvrirent ; nous entendîmes ensuite notre mère et la femme de l’officier s’efforcer de converser dans une langue qui m’était alors inconnue et que l’on me dira plus tard être le latin… En France, un autre changement majeur nous attend, le Front populaire s’est installé au pouvoir. Souvent, mon père s’emporte contre Jean Zay, ministre de l’Éducation nationale, ce juif (par son père) et franc-maçon qui avait osé s’en prendre au drapeau, « cette saloperie tricolore » dont il haïssait « les sales couleurs ». Il change une nouvelle fois d’uniforme et prend en 1936 le commandement d’une compagnie du 504e régiment de chars de combat basé à Valence. J’entre à l’école primaire de l’institution Notre-Dame, située de l’autre côté de la ville ; quatre fois par jour, âgé de six ans, je parcours à bicyclette les quatre kilomètres qui nous en séparent. C’est le début de ma pratique du deux-roues et du plaisir que j’y prendrai par la suite. Parfois, lorsque j’ai la chance d’être à la maison, je m’installe dans le jardin et regarde le ciel. Remarquablement exact, le Graf Zeppelin nous survole. Il a quitté sa base de Friedrichshafen pour transporter, sans escale, deux ou trois douzaines de passagers fortunés vers l’Amérique du Sud. En 1937, la tragédie du Hindenburg met un terme à l’aventure des aéronefs plus légers que l’air. Cependant, c’est chez les sapeurs-pompiers de Paris que mon père a effectué la plus grande partie et la fin de sa carrière. Il quittera l’armée avec les galons de chef de bataillon. Il aurait pu aller au-delà. Après la défaite de 1940, il avait envisagé de rejoindre la France libre. L’annonce d’un prochain accroissement de la tribu familiale à sept unités lui fit renoncer à ce projet. En 1945, l’armée lui propose une mutation dans une unité combattante avec le grade supérieur. Il ne donne pas suite, toujours pour continuer de mieux veiller sur sa famille, affectée par la disparition brutale du deuxième de ses garçons. D’abord retiré à Blois, il avait, à soixante ans, réalisé son rêve de jeunesse, devenir pilote ; pendant la Première Guerre mondiale, une myopie prononcée l’avait contraint à renoncer à l’aviation militaire. Ce sera ensuite Velaux, joli petit village surplombant l’étang de Berre dont le territoire a été dévasté par un terrible incendie à l’été 2004. Il est décédé à Marseille en mai 1990. 16

Vacances à Marseille – La drôle de guerre Sa carrière terminée, mon grand-père maternel s’était installé dans une belle maison du village de Saint-Julien, aujourd’hui absorbé par la métropole phocéenne. De la terrasse, encadrée par deux gros platanes, la vue sur la chaîne de Carpiagne est superbe. Au bout du chemin du canal longeant la propriété, un grand mur abrite un résident célèbre, Fernandel. La maison est toujours très animée, les passages familiaux y sont fréquents. Pour rechercher la paix et lire tranquillement, je me suis trouvé un refuge au sommet d’un pin de cinq ou six mètres ; une planchette fixée sur deux branches me sert de siège. Mes lectures sont la comtesse de Ségur, puis les Jules Verne que je dévore, tandis que j’emprunte en cachette à mes frères les Pieds nickelés ou Bibi fricotin. Je passe mes nuits avec eux dans le garage avant d’être exilé dans un appentis au fond du jardin. La déclaration de guerre nous surprend à Saint-Julien. Mon père venait de quitter Valence et ses chars pour retourner chez les sapeurs-pompiers de Paris prendre le commandement de la caserne Violet, dans le 15e arrondissement. Femme et enfants restent à Marseille. Tandis que mes frères vont au lycée en ville, j’entre à l’école de garçons de Beaumont où sont également admises, compte tenu des circonstances, deux de mes sœurs. J’y effectue ma dernière année d’enseignement primaire. À partir de mai 1940, de l’invasion de la Belgique au contournement de la ligne Maginot, les adultes suivent avec une inquiétude croissante la progression foudroyante des panzers allemands. Le 17 juin, c’est un lundi, je rentre de l’école pour déjeuner. Mes grands-parents, ma mère, mes tantes, sont rassemblés autour du poste de TSF. À midi et demi, le maréchal Pétain parle. Il parle de dignité, de courage, propos dont je ne saisis pas vraiment la signification immédiate. Lorsqu’il en arrive à la terrible phrase sur la cessation des combats, ces mots « qui déchirent l’âme » selon Henri Amouroux, je vois pleurer mon grand-père. Je n’imaginais pas cet homme à l’aspect si sévère, dont j’admirais sur le mur la photo en uniforme de général, exprimer de la sorte ses sentiments. Sans doute « rien de changé » sur les plans personnel et professionnel, comme mon père l’écrit à notre mère dès le 26 juin sur une carte de correspondance, mais quel bouleversement de voir les troupes de la Wehrmacht défiler sur les ChampsÉlysées !

II DE L’OCCUPATION À LA LIBÉRATION

Retour à Paris Dès août 1940, mon père obtient l’autorisation de se rendre en zone libre afin de ramener sa famille à Paris. À huit nous occupons tout un compartiment du train. Les formalités du passage de la ligne de démarcation me paraissent désespérément longues. Vingt-sept heures de trajet pour finalement aboutir à la gare du Nord. Nous habitons dans la caserne de la place Violet, mais les caves où nous nous réfugions pendant les alertes et les bombardements – les usines Citroën sont proches – se trouvent sous un autre bâtiment ; c’est souvent en pyjama et emmitouflé dans une couverture que, la nuit, j’y cours. Au début de l’automne débarque discrètement chez nous Charles Frélaut, cousin germain de ma mère dont, peu après sa naissance, le père avait été tué en août 1914 sur le front vosgien. Fait prisonnier, il s’était enfui de son camp, apparemment sans trop de difficultés dans l’immense désordre du moment. Il a pensé qu’une caserne de pompiers pouvait être un bon refuge et il est venu chercher asile chez nous. Bientôt, les Allemands menacent des plus graves sanctions, jusqu’à la peine de mort, toute personne hébergeant des évadés. Mon père lui trouve une filière pour rejoindre la zone sud où il gagne les maquis. Arrêté en 1943, il est déporté à Mauthausen d’où il reviendra en 1945 dans l’état qu’on imagine. Pour une famille nombreuse, la vie à Paris est difficile. Juste avant l’arrivée des Allemands, mon père visite les bureaux du ministère de l’Air, situé dans son secteur de surveillance incendie et totalement déserté par ses occupants. Il découvre un dépôt de cartouches de cigarettes. Conscient de l’intérêt qu’elles représentent pour le gros fumeur qu’il est, il en rapporte deux cantines pleines à la maison. En fait, il s’arrête très vite de fumer, il faut nourrir six, bientôt sept enfants ; les cigarettes sont devenues un produit d’échange recherché dans les magasins d’alimentation. De son côté, voulant éviter les disputes entre nous, ma mère confectionne des sacs à pain, brodés au nom de chacun. Après être passée à la boulangerie, elle pèse les rations en fonction des quantités que les tickets nous attribuent. Les plus âgés dévorent pratiquement toute leur ration au dîner. Je réussis, sous leurs yeux envieux, à en conserver une part pour le petit déjeuner du lendemain et une rondelle pour le déjeuner. Nourrir deux adultes et sept enfants dont l’aîné n’a pas 19

quinze ans, sans compter un temps le cousin évadé ou des parents de passage, n’est pas une sinécure. Notre mère ne s’en efforce pas moins de garder le sourire et cherche à nous communiquer une certaine joie de vivre. De sa jolie voix, elle fredonnait souvent « la chanson de Solveig ». Elle avait aussi un bon coup de crayon, héritage de sa famille Frélaut. Mes frères sont au lycée Buffon. Ayant subtilisé à notre père une croix de Lorraine, l’aîné participe à la manifestation estudiantine du 11 novembre autour de l’Arc de triomphe de l’Étoile où, avec ses camarades de classe, brassant l’air avec deux bâtons, il crie « Vive deux gaules ». Sportif, il échappe aux soldats allemands qui leur donnent la chasse, probablement grâce à l’attitude compréhensive d’un policier français qui lui intime, en souriant, l’ordre de cacher son insigne. Par la suite, son esprit demeurera ailleurs, au point qu’à la veille des vacances de l’été 1941, le proviseur du lycée note sur son bulletin : « En sait moins qu’au début de l’année scolaire ». Notre père juge alors plus sage de l’inscrire avec son cadet au collège Sainte-Marie de Meaux où lui-même, dans des circonstances analogues, était passé au début de la Première Guerre mondiale. Ils sont en outre assurés de trouver là meilleure pitance, grâce aux fermiers briards qui y envoient leurs propres enfants. Pour ma part, je passe avec ma sœur aînée et sa cadette les deux premières années d’occupation dans un établissement privé de la rue La Quintinie, depuis longtemps remplacé par un immeuble d’habitation. Mes parents n’arrivant plus à nous nourrir suffisamment et ma mère s’apprêtant à nous donner une quatrième sœur, je suis envoyé pour le dernier trimestre de l’année scolaire 1940-1941 à Vannes chez une grand-tante qui habite sur le port ; je vais à Saint-FrançoisXavier, le collège jésuite réputé. À Paris, de notre domicile à l’école, la distance n’est pas trop longue ; néanmoins, lorsqu’il pleut, je prends le métro. J’en garde deux images : la réclame « Dubo, Dubon, Dubonnet » reproduite dans tous les tunnels ; plus tragiquement, dans les voitures, les affiches annonçant l’arrestation et l’exécution de « terroristes », de « communistes ». Un soir, nous arrivons tout tremblants à la maison : avec mes sœurs, nous avions été arrêtés par un détachement de policiers qui procédaient à une perquisition d’immeuble. De l’école, un souvenir également, Édith, une élève un peu plus âgée que moi. En juin 1942, elle arrive avec l’étoile jaune ; pas pour longtemps, elle disparaît peu après ; personne ne répond à nos questions. Le 16 juillet compte parmi les journées les plus honteuses de l’histoire de France. Avec les usines Citroën et le ministère de l’Air, le Vélodrome d’hiver faisait partie des établissements majeurs à surveiller dans le secteur d’intervention des pompiers de la caserne Violet. Appelé (par la police ?) au Vel’ d’Hiv’ afin de distribuer de l’eau aux milliers des futures victimes de la Shoah, mon père était revenu très tard partager en famille le maigre repas supposé marquer mon anniversaire. Bouleversé par ce qu’il avait découvert, il nous avait rapporté son 20

témoignage direct sur cette foule totalement désemparée où dominaient femmes réclamant les leurs, enfants hurlant et cherchant à rester groupés, tous réclamant à boire, privés d’hygiène. Pensionnaire à Meaux À la rentrée suivante, je rejoins mes frères à Meaux. J’y passerai quatre ans. Le régime scolaire est assez strict. Le dimanche, nous faisons de longues promenades dans les environs, de la tombe de Péguy sur la route de Paris au monument américain de Vareddes au nord et vers l’abbaye de Jouarre à l’est. Je pratique également le scoutisme. En 1943, nous quittons le 15e arrondissement pour Rosny-sous-Bois, dans la banlieue est de la capitale, résultat de la sanction infligée à mon père qui a fait jouer la Marseillaise dans la cour de la caserne le 14 juillet, manifestation interdite par les autorités d’occupation. Sans chauffage, les deux hivers rigoureux qui suivent furent pénibles. En janvier 1944, mon second frère, Yannick, est emporté par une granulie foudroyante. Le 18 avril, pour les vacances de Pâques, je suis à la maison. Dans la nuit, les Américains effectuent un violent bombardement de la gare de triage voisine de Noisy-le-Sec, l’un des plus intenses subis par la région parisienne pendant la guerre. Pour être sûrs de toucher les voies, les avions les prennent en biais. Les effets sont dévastateurs sur une bande de plusieurs kilomètres, des bombes tombent même sur la caserne des pompiers située en face de l’église de la Nativité de Bercy, dans le 12e arrondissement de Paris, y faisant quatre morts. La maison d’une jeune cousine de mon père, enceinte, et de son mari, 18 boulevard Gambetta à Noisy, a été coupée en deux par une bombe. Nous retrouvons leurs corps sous un amoncellement de gravats dans la cave où ils s’étaient réfugiés ; à l’étage, leur chambre sur façade était pratiquement intacte. De nombreuses bombes à retardement ont été larguées ; un grondement souterrain annonce leur explosion, mais on a du mal à repérer leur départ ; on se protège comme on peut. En fin de soirée le 27 juin 1944, plus de deux cents Lancaster britanniques déversent leur chargement de bombes sur la gare de triage de Vaires-sur-Marne. Les explosions de wagons chargés de munitions secouent notre pensionnat meldois. À l’ouest le ciel était orange vif ; pourtant, le lieu du bombardement était éloigné de plus de vingt kilomètres. C’est un peu la répétition de ce qui s’était passé en milieu de journée le 15 mars 1918 : une maladresse de manipulation avait provoqué l’explosion du dépôt de grenades du fort de La Courneuve au nord de Paris, faisant officiellement trente morts et environ un millier de blessés. La déflagration avait été ressentie dans ce même établissement scolaire où se trouvait un jeune frère de mon père. À Rosny, ma jeune sœur Marylène revient souvent à la maison barbouillée de chocolat que lui donnent des soldats allemands ; à l’automne 1944, on la voit mâchouiller du chewing-gum qu’avant d’entrer à l’école elle dépose délicatement sur le rebord vertical du trottoir en vue de le récupérer à la sortie des classes. 21

Nous découvrirons que ces largesses provenaient de militaires des armées d’occupation puis de libération ayant fréquenté un bordel proche ; ces dames avaient pris en amitié cette fillette de neuf ans, la déguisaient, la maquillaient… Offusquée par leur conduite, notre mère nous dira aussi son horreur d’avoir vu ces pauvres femmes tondues et exhibées dans les rues. Auparavant, ma sœur était, avec ses aînées, pensionnaire à Sainte-Jeanned’Arc de Meaux. Déjà installés dans une partie de l’établissement, les Allemands le réquisitionnent en entier au printemps 1944. Les adolescentes sont rendues à leurs familles. Nos parents s’inquiètent, qu’en faire en cette période de tension et de disette ? Ils décident de les envoyer en Bretagne, chez un cousin Frélaut. Malestroit est supposé calme. C’est précisément là que commencent les opérations de la libération de la France continentale. En début de nuit le 5 juin, des commandos sont parachutés dans le voisinage. De violents combats se déroulent à Saint-Marcel où est rassemblé le plus important maquis de Bretagne ; le premier mort du débarquement est un sous-officier français tué sur le sol breton. Tout se termine bien, malgré quelques frayeurs. Les Allemands fouillent la maison ; membre de la Résistance, le père de famille passe vingt-quatre heures caché sous un tas de bois. Chez nous, l’alarme est grande, d’autant que les nouvelles n’arrivent pas vite. Mes sœurs seront finalement ramenées à Paris en septembre par mon père et mon frère, venus les chercher en voiture. À Meaux toujours, le collège Sainte-Marie a, lui aussi, été réquisitionné. Les élèves sont transférés dans des locaux de l’évêché, à l’ombre de Bossuet. L’annonce du débarquement provoque un vent de folie chez les élèves. Notre professeur d’allemand, le père Fuchs, d’origine hollandaise, jubile. Néanmoins, pour calmer nos ardeurs, il nous donne à écrire en lettres gothiques, puis à traduire, le texte du communiqué publié le 7 : « Der Oberkommando der Wehrmacht gibt bekannt… », le commandement suprême de la Wehrmacht fait savoir… Le texte qui suit est optimiste, presque un communiqué de victoire. L’été de la Libération Cette année-là, il n’y a pas d’oral du bac ; mon frère dira s’en être tiré à bon compte. Cela permet en tout cas à nos parents de nous mettre à l’abri dès les premiers jours de juillet. Mon oncle bénédictin nous a trouvé un refuge chez les trappistines de l’abbaye d’Igny, à une trentaine de kilomètres à l’ouest de Reims. Mon allure juvénile et ma bicyclette intéressent des résistants locaux ; je fais quelques transports de documents. Je réaliserai plus tard que ces cartons d’avertissement remis à un « Traître à la Patrie » auraient pu aussi bien être adressés à de simples victimes d’inimitiés locales, totalement étrangères à la collaboration. Un major allemand a élu domicile au monastère ; d’abord vue par les moniales comme une protection contre d’éventuelles exactions, cette présence devient fort encombrante lorsque les combats se rapprochent. Il a la bonne idée de plier bagages sans attendre l’arrivée des chars américains. Le lendemain soir, le village 22

voisin d’Arcis-le-Ponsart fête la libération. Offert à tous, le champagne coule à flot ; depuis mon baptême, ce sont mes premières « bulles » ; il y en aura bien d’autres durant mes années de diplomate. Je reste à Igny jusqu’à fin août avant de rentrer, seul cette fois, à Rosny-sousBois. Mon frère, en effet, n’avait pu supporter l’idée de rester inactif alors que la capitale allait être libérée. Traversant les lignes allemandes, puis américaines, il fait étape au nord de Meaux chez son ami Pierre Goisque. Cette famille était célèbre au collège car il a dix-huit frères et sœurs, de « même père, même mère » comme on dit en Afrique. Ce qui n’empêche pas le chef de famille de recueillir et de cacher des aviateurs alliés tombés dans le voisinage de sa ferme. Arrêté, déporté, il retrouvera heureusement les siens. Quant à mon frère je le reverrai engagé sous le calot rouge des spahis marocains de Massu ; il le suivra en Bavière puis en Indochine. Ma rentrée à Meaux en octobre 1944 se fait dans le brouhaha d’un joyeux désordre. Sainte-Marie n’ayant pas de classe terminale, je reviens à Paris en 1946. J’effectue cette dernière année scolaire à Sainte-Croix de Neuilly, en section « philo-sciences ». Le bac se présente mal. Pour cause d’oreillons chez mes sœurs, il a fallu m’éloigner précipitamment. Je suis accueilli chez les bénédictins de la rue de la Source, dans le 16e arrondissement. Outre la canicule de cette fin de printemps 1947 peu propice au travail, le recueillement qui règne naturellement dans le monastère ne m’est pas davantage favorable. J’échoue à la première session et dois me représenter à la fin de l’été.

III LA FORMATION

La « prépa Colo » et l’ENFOM À la rentrée, je rejoins à Louis-le-Grand la « Colo Gallieni », préparation au concours de l’ENFOM. Des classes spécialisées existent encore dans six autres établissements de métropole. Notre promotion se donne le nom de Leclerc, qui vient de disparaître au Sahara. Je m’inscris également aux facultés de droit et de lettres. À l’époque, la France compte environ 140 000 étudiants. Soixante ans plus tard et même en prenant en considération l’accroissement de la population, il ne semble pas qu’avoir multiplié leur nombre par quinze ait réellement fait progresser d’autant la richesse intellectuelle et économique de notre pays. Entre le lycée et la Sorbonne, nous avons les meilleurs professeurs : pour l’histoire de la colonisation, Charles-André Julien, excellent connaisseur du Maghreb, disparu à près de cent ans ; pour la géographie de l’Afrique de part et d’autre du tropique du Cancer, Jean Dresch, lui aussi compagnon de route du PCF ; Charles Robequain est un spécialiste reconnu de l’Indochine. Le concours de l’ENFOM est très littéraire : « La section Lettres de l’École normale supérieure, la plus prestigieuse des grandes écoles, était la seule qui, dans son recrutement, fût aussi exigeante que l’École coloniale1. » Quatre matières sont inscrites aux examens écrits : humanités françaises, géographie générale, histoire de la colonisation, morale et sociologie. En 1950 quelque trois cents candidats se disputent les trente places mises au concours réservé aux étudiants. Les appréciations des correcteurs sont si sévères que, pour remplir le quota, ils sont amenés à relever les notes de trois points dans chaque discipline. Je me retrouve ainsi avec un vingt sur vingt en géographie, notation absurde dans un concours, dix-sept en histoire ; je fais nettement moins bien en français et en philosophie… Pèlerinage cycliste à Rome Depuis plusieurs mois, je projetais de me rendre à bicyclette à Rome pour l’Année sainte. Entré en même temps que moi à Louis-le-Grand, un camarade s’était proposé pour m’accompagner. Il était arrivé trente et unième au concours,
1. William B. COHEN, Empereurs sans sceptre, Berger-Levrault pour la traduction française, 1973.

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le plus mauvais numéro, comme il adviendra plus tard à ma fille aînée à sa première tentative à l’agrégation de géographie ; dans un cas comme dans l’autre, il n’y eut ni désistement ni rattrapage. Nos bicyclettes sont très chargées : une tente pour nous, une pour les vélos ; trois kg de riz chacun, réchaud à essence, duvet, quelques rechanges. Parcourant une centaine de kilomètres quotidiens, nous franchissons Alpes et Apennins, passant par le Jura, Genève, Chamonix, le Grand Saint-Bernard dans la boue, sous la pluie, puis la neige fondante vers le col… Milan, la vallée du Pô : qui dit que les Italiens sont paresseux ? Nous dormons sur les levées de terre des rizières. Dès quatre heures, la campagne s’éveille. Sur les murs des centres, de nombreux vestiges de la propagande mussolinienne tel ce slogan affirmant que l’exercito italiano e il migliore del mundo. Mais aussi un avant-goût du film de Duvivier, sorti l’année suivante, qui fera la gloire de don Camillo et de Peppone : un dimanche, nous lisons sur le portail de l’église que « la réunion du parti communiste aura lieu après la messe ». Partout, l’émerveillement de la découverte de la Renaissance. Nous passons une nuit dans les bosquets de Sirmione sur le lac de Garde ; j’ignore alors que mon arrière-grand-père Augustin Frélaut s’était vaillamment battu à Solferino avec les zouaves ; Vérone, Padoue, Venise, Ravenne, l’Adriatique, dont les plages sont déjà surpeuplées ; traversée des Apennins, Gubbio sans le loup de saint François, mais sous un orage terrifiant, Assise. Nous entrons dans la Ville éternelle à la veille du 15 août. Grâce à notre statut de pèlerin, nous prenons nos repas dans une trattoria bon marché via dei Colosseo : 150 lires pour une copieuse assiette de pâtes, un peu de viande, des légumes, du pain, une banane ; un supplément de 25 lires donne droit à un verre de vin. Sur la route de retour, Sienne, Florence, Pise et la via Aurelia dont quelques décennies plus tard je retrouverai des vestiges à SaintMaximin ; Gênes l’interminable, avec ses pavés aussi éprouvants que ceux d’un Paris-Roubaix. Première nuit en France sur la plage de Menton : ce ne sont pas les drogués ou les policiers qui troublent notre sommeil, mais les moustiques. Débuts à l’ENFOM Créée par Auguste Pavie pour la formation de jeunes fonctionnaires cambodgiens, l’École coloniale devenue École nationale de la France d’Outre-mer en 1934, est installée dans le bâtiment néo-mauresque achevé en 1898 avenue de l’Observatoire entre le lycée Montaigne et la faculté de pharmacie. L’ENFOM disparaît en tant que telle au début des années soixante avec les indépendances de nos colonies africaines. Divers avatars conduiront ses murs à devenir en 2004 le point d’ancrage parisien de l’ENA. Le préfet Coussirou, de ma promotion, l’avait dirigée lorsque Édith Cresson en décide le transfert à Strasbourg ; il n’était pas question qu’un énarque puisse procéder à ce que les élèves et leurs anciens considèrent toujours comme un démantèlement. 26

Quelque 4 500 élèves sont passés par « Colo ». Parmi eux, Max Jacob, qui n’ira pas au-delà de sa scolarité, démissionnant en 1897 pour raisons de santé ; Louis Hémon, qui quitte l’École faute d’avoir obtenu la section Indochine et s’en ira écrire Maria Chapdelaine au Canada ; Joost Van Vollenhoven, gouverneur général de l’Indochine puis de l’AOF, engagé volontaire en 1917 pour ne pas abandonner les tirailleurs qu’il avait dû, contre son gré, faire recruter et qui sera tué sur le front ; le Guyanais Félix Eboué, futur gouverneur de la Guadeloupe puis du Tchad qu’il ralliera dès août 1940 à la France libre de De Gaulle ; Raymond Dronne, premier officier entré à Paris le 24 août 1944 ; Pierre Messmer, gouverneur général, Premier ministre, académicien ; avec ces deux derniers, le corps des administrateurs de la FOM a compté nombre de compagnons de la Libération. Plus récemment, Émile Biasini, après avoir servi quatorze ans en Afrique noire, fut le grand ordonnateur de la rénovation du Louvre sous Mitterrand et du choix de Ieoh Ming Pei. Mais qui sait que Nguyên That Than, alias Nguyên Ai Quoc et plus connu sous le nom de Ho Chi Minh, fit acte de candidature en 1911 ? Mauvais prétexte probable, il ne fut pas admis, son dossier n’ayant pas été adressé par la voie réglementaire. Et mieux vaut oublier Georges Toqué, négrier de la pire espèce au Congo, condamné à la prison, compromis avec les Allemands pendant la guerre, fusillé à Vincennes en 1920. La rentrée a lieu le 9 novembre 1950. Ministre de la France d’Outre-mer, François Mitterrand prononce un beau discours d’ouverture. Nous sommes vingtneuf. S’y ajoutent neuf futurs magistrats qui suivent un cursus spécialisé et dix stagiaires venus de l’administration coloniale par le concours réservé aux fonctionnaires. Trois sections s’offrent aux futurs administrateurs, Indochine, la plus recherchée, Madagascar, dont la réputation est bonne, et Afrique noire, la plus diverse, que je choisis. Nous faisons connaissance avec nos camarades venus des autres préparations et échangeons nos impressions de vacances. Certains ont découvert la Scandinavie, d’autres préféré la Yougoslavie autogestionnaire ou Israël et ses kibboutzim, ces utopies sympathiques. Lointain parent de l’acteur déterminant de l’expansion coloniale dans les années dix-huit cent quatre-vingt jusqu’à l’évacuation peu glorieuse de Lang Sơn, Julien Ferry a bénéficié d’une bourse du Gouvernement général et passé plusieurs semaines en Algérie, à charge pour lui de fournir un rapport à la fin de son séjour. Lorrain posé, il s’anime lorsqu’il me décrit une situation que je n’imaginais pas si préoccupante. « Tout cela va mal se terminer, me dit-il, et bientôt ; de toute façon, on ne saura rien de mes impressions, mon compte rendu va finir au fond d’un tiroir. » Stagiaire au Togo Les trois premiers mois passent vite. Pour agrémenter nos manifestations, notre premier bal2, nous nous sommes donné une marraine de choc, l’actrice Martine
2. En 1953, le président Auriol nous honorera de sa présence.

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Carol. La réforme dont bénéficie notre promotion allonge nos études d’une année mais elle offre l’avantage inestimable de nous conduire sur le terrain pour un stage de longue durée. Le 16 février 1951 à Bordeaux, nous sommes dix-sept à embarquer sur le Brazza, paquebot des Chargeurs réunis. Directeur de l’École, Paul Bouteille nous rejoint à Dakar. Chaque escale voit fondre notre groupe. Le bateau entre dans la rade d’Abidjan, accessible depuis quelques mois par l’ouverture du canal de Vridi inauguré avant notre passage par François Mitterrand. Avec Camille Gloannec, nous n’avons pas la même chance lorsque nous arrivons à Lomé. Le port consiste en un simple wharf et nous descendons en panier dans une chaloupe secouée par les vagues. Bouteille nous conduit aussitôt chez le gouverneur, sans que nous ayons pu changer notre bel uniforme blanc trempé. Nous apprenons la chute du premier gouvernement Pleven. À cette époque, le Togo compte moins d’un million À gauche, l’auteur. d’Africains, population multipliée par six en un demisiècle ; les Européens et assimilés sont 1 080 dont les trois quarts vivent à Lomé, une capitale de seulement 30 000 habitants. Le territoire n’est ni une colonie, ni un État associé. Conséquence de la défaite des troupes allemandes dès août 1914 et de son partage entre la France et le Royaume-Uni, il jouit, comme le Cameroun et les autres colonies de l’Allemagne (sauf le Sud-Ouest africain, future Namibie, en raison du refus de l’Afrique du Sud), d’un statut particulier. Ce fut d’abord le mandat de la Société des Nations. Conformément aux dispositions de la Charte de San Francisco, il était devenu territoire sous tutelle. Différence fondamentale avec la Commission des mandats de la SDN formée de représentants des seuls États mandataires, le Conseil de tutelle de l’ONU est composé pour moitié de « membres non administrants » ; son droit de regard sur le fonctionnement et l’évolution des territoires en est considérablement renforcé. Yves Digo nous accueille aimablement. Il n’a pas la réputation d’un homme facile, son caractère résolu lui attirera une forte inimitié de la part des partisans de l’indépendance dirigés par Sylvanus Olympio, ancien élève de la London School of Economics, avocat et agent général à Lomé de la United Africa Company. Il nous affecte ensemble à Lama-Kara, chef-lieu d’un cercle (équivalent d’un département) très peuplé, dirigé par Victor Barma, administrateur expérimenté sorti du rang qu’il a en grande estime. Après quelques jours passés à Lomé à nous familiariser avec les dossiers du pays, nous gagnons notre poste. Une véritable expédition. D’abord le train, entre Lomé et Blitta. Nous avons l’honneur, sinon la chance, d’occuper le dernier compartiment, deux fauteuils confortables sur une plateforme ouverte qui devrait nous permettre d’admirer le paysage et nous expose en fait aux escarbilles, à la poussière et au soleil. Dix heures plus tard et 280 kilomètres plus loin, nous 28

arrivons au terme de cette première expérience de transport africain. Un adjoint de Sokodé, le grand centre du Nord à 80 kilomètres de là, nous y conduit. Un bon dîner et une nuit réparatrice ont conforté un courage vacillant. Encore 75 kilomètres et nous sommes à Lama-Kara. Le commandant de cercle a une compagne haoussa vive et spontanée dont il parle la langue, véhicule de ces commerçants venus du Nigeria septentrional. Nous faisons vite le tour de la « colonie » française : un gendarme avec femme et fille, un ingénieur agricole également marié, un chargé de travaux d’origine russe et Ludmilla, sa belle épouse, deux missionnaires ; en tout, dix expatriés, comme on dit aujourd’hui. À quelque distance, des religieuses tiennent un dispensaire. Un capitaine du service de santé des Armées règne sur l’imposant centre hospitalier construit dans l’entre-deux-guerres à Pagouda, près de la frontière du Dahomey, pour lutter contre la trypanosomiase, la maladie du sommeil qui fit tant de ravages. L’endémie maîtrisée, sans avoir complètement disparu, le centre végète. Barma nous attribue, entre village et centre administratif, une maisonnette ultérieurement destinée à une sage-femme africaine ; un petit séjour, deux chambres, douche, latrines et cuisine extérieures. Bien entendu, pas d’électricité et de climatisation, ni même un réfrigérateur. Araignées, scorpions, moustiques, voire serpents, sont notre compagnie. Pendant notre séjour, une grande émotion saisit la capitale. Revenant d’une tournée dans notre région, le chef du service vétérinaire a aussi rapporté dans sa cantine une vipère redoutable, echis carinatus, qui s’y était lovée ; malgré soins et transfusions, sa morsure le tuera. Dite vipère des pyramides, répandue de l’Égypte à l’Inde, elle était jusqu’alors inconnue au Togo, sans doute parce qu’elle n’avait tué que des Africains. Au même moment, l’administrateur Lambret décède en Haute-Volta (Burkina) dans des circonstances analogues. Plus tard, à Lomé, un service spécialisé achètera à bon prix les echis vivants afin de fabriquer avec leur venin le sérum nécessaire. Lorsqu’en 1956 je dois remettre les clés de ma résidence de chef de subdivision au ministre de l’Intérieur togolais, j’emménage dans une petite case neuve d’un quartier judicieusement appelé Les Echis. Mon cuisinier en retirera de menus profits autour de ma maison. Les Kabrè La population autochtone, ce sont les fameux Kabrè – on dit Kabyè depuis l’indépendance – dont le général Gnassingbé Eyadéma reste le plus connu, sinon le plus apprécié, et leurs cousins Lossos. En 1951, ils étaient 180 000. Si les plaines de l’ouest étaient pratiquement inhabitées, les collines centrales, désignées depuis l’occupation allemande sous le nom de « réduit kabrè », étaient surpeuplées, avec des pointes à 270 h/km² dans les cantons du Nord, d’où une forte émigration vers les régions centrales du pays. Sur les chemins, dans les champs, hommes et femmes de tout âge se déplacent et travaillent dans le plus simple appareil. Les missionnaires nous apprennent 29

comment, trois décennies plus tôt, leurs prédécesseurs concevaient leur prosélytisme : remise d’un pagne ou d’un short à l’entrée de l’église, distribution d’un bol de riz à la sortie ; en effet, tous se pressaient, pipe de terre à la bouche avec, pour tout vêtement, un chapeau conique pour les hommes, une ceinture de perles ou de cauris à la taille pour les femmes. Les photos de l’époque sont étonnantes. L’administrateur prend à cœur son rôle de formation. Il nous emmène dans ses tournées : construction de ponts et de radiers, aménagement de jardins, petits travaux d’irrigation. Il aime palabrer avec les notables ; le vieux chef Palanga a bien connu les Allemands : ils étaient sévères et pendaient facilement les récalcitrants, là, à cet arbre, mais ils étaient justes. Autrement dit, vous, les Français, vous êtes compliqués et faibles. Barma nous initie au recensement, base de tout le système de l’administration territoriale, avec son corollaire, la collecte de l’impôt. Nous assistons aux cérémonies d’initiation des jeunes gens, passage d’une classe d’âge à une autre ; des luttes les opposent pour désigner le vainqueur de la compétition. Les corps sont luisants, de sueur bien sûr, mais aussi de l’huile dont les combattants s’enduisent afin de réduire la prise de l’adversaire. La parade est simple, une poignée de poussière jetée sur les corps réduit à rien l’avantage escompté. Quant aux jeunes filles, elles défilent en chantant, toujours nues, une baguette à la main. Seules les vierges peuvent s’asseoir sur la pierre sacrée ; il s’en trouve. Afin de poursuivre notre apprentissage, nous passons quelque temps à Niamtougou, gros village losso, au moment où se mettent en place de nouvelles structures locales, les conseils de circonscription. Nous squattons le campement ; aucun confort, pas même un réfrigérateur à pétrole. Un dimanche, une grande clameur nous sort de la sieste ; un incendie ravage un dépôt de kapok sur le marché. Nous nous improvisons pompiers. Les fibres légères s’insinuent dans nos yeux, nos narines. Nous respirons avec peine dans l’air brûlant, mais restons finalement maîtres du terrain, sauvant une bonne partie du lot. Nous soupçonnerons le commerçant, un futur député qui ralliera Olympio, d’avoir volontairement mis le feu pour toucher à bon compte la prime d’assurance. Les kapokiers procurent en effet quelques maigres ressources à ces paysans, en attendant que les tecks, importés par les Allemands et propagés ensuite, atteignent la taille et le volume nécessaires à une exploitation rentable. Peu d’artisanat ; à quoi bon lorsqu’on vit nu ? Sur les marchés, à côté des poulets étiques et des chèvres squelettiques, des chiens que l’on vend aussi sur pied, comme viande de boucherie. Retour sur les bancs de l’École En septembre, nous rembarquons à Lomé, avec une expérience de six mois et demi d’Afrique derrière nous. Se retrouver sur les bancs de l’École après une période aussi excitante n’est pas chose aisée. Deux proches manquent à l’appel. 30

Julien Ferry a disparu dans une rivière camerounaise. Son embarcation s’étant retournée, on le vit gagner un rocher à la nage. On ne devait retrouver que quelques restes de notre infortuné camarade, des crocodiles étaient passés par là. Géographe jeune et prometteur, Jacques Richard-Molard était décédé pendant l’été au cours d’une expédition en Guinée dans les monts Nimba, les plus hauts sommets d’Afrique occidentale. D’un autre côté, nous faisons la connaissance de professeurs prestigieux. Léopold Sédar Senghor nous initie à la grammaire ouolof, Louis Massignon au droit musulman. L’École dispense par ailleurs des cours très particuliers ; enseignée au manège de Passy, disparu depuis longtemps pour cause d’urbanisation outrancière, l’équitation est obligatoire ; facultative, l’escrime permet à certains élèves de briller dans les compétitions universitaires. Une tradition bien établie fait que l’ENFOM et son homologue belge, l’Institut universitaire des Territoires d’outre-mer (INUTOM), installé au château de Middelheim près d’Anvers, pratiquent en alternance un échange d’étudiants pendant les vacances de Pâques : « Le 17 avril 1952, un déjeuner extraordinaire réunit, dans la grande salle de la Royale Union coloniale belge, d’importantes délégations d’étudiants de l’École nationale de la France d’outre-mer, de l’École coloniale supérieure de Lisbonne et de la section coloniale de l’Université de Madrid venues en Belgique à l’invitation de l’Inutom. Le ministre des Colonies, M. Dequae, et de très nombreuses personnalités belges et étrangères participent à cette manifestation de sympathie.3 » Nous sommes une dizaine à faire le déplacement Outre-Quiévrain. L’accueil est très chaleureux. Notre plus grand succès, si l’on peut dire, tient à la présence du Guinéen Diallo Telli. Commis des services civils de l’AOF entré à l’École comme administrateur stagiaire en 1951, il passera dans la magistrature. Premier secrétaire général de l’Organisation de l’unité africaine, puis ministre de la Justice dans son pays, notre camarade fut arrêté sur ordre de Sékou Touré, enfermé et torturé au sinistre camp Boiro où il mourut en mars 1977. Les enfants s’agglutinent autour de lui, cherchent à le toucher ; les adultes se retournent sur son passage. Malgré leur immense colonie du Congo, les Belges semblent n’avoir jamais vu de Noirs. Selon ce qu’on nous dit, le royaume n’aurait alors compté que sept Africains diplômés de ses universités. Vacances hispano-marocaines Mes vacances d’été sont plus bourgeoises qu’au temps des années préparatoires. À mon retour de stage pendant lequel je n’avais guère eu l’occasion de dépenser nos modestes indemnités, je m’étais offert une petite moto anglaise. En 1952, je pars vers le Sud marocain avec Rethoré qui, lui, avait acheté une
3. Middelheim, éditions Rossel, 1987. Middelheim est aujourd’hui un musée de sculptures en plein air.

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Peugeot. Prévenu de longue date de notre arrivée, un mien oncle, officier des Affaires indigènes à Erfoud, chef-lieu du Tafilalet, a préparé à notre intention une sortie dans le désert. Il nous emmène au pied du Djebel Sagho que les exploits d’Henri de Bournazel, le capitaine au burnous rouge, avaient fait connaître avant que la baraka ne l’abandonne en février 1933 lors d’un assaut où apparaissent les noms des futurs généraux Catroux et Giraud. Sur le chemin du retour, nous longeons jusqu’à Taouz une frontière algéro-marocaine supposée puisque non reconnue. Notre troisième et dernière année d’École se déroule sans événement particulier. Nous ne sommes plus que vingt-cinq ; outre Ferry décédé, quatre sont déjà sous l’uniforme militaire.

IV DERNIERS JOURS TRAGIQUES EN INDOCHINE

Futur marin – Tests de sélection J’ai choisi d’effectuer mon service militaire dans la Marine. Je pourrai ainsi naviguer au-delà du golfe du Morbihan où m’entraînait mon cousin Robert Frélaut. J’y vois surtout le seul moyen d’entrapercevoir cette Indochine avant qu’elle ne quitte le giron de la France coloniale, car si la durée du service militaire commun vient d’être ramenée à douze mois, La Royale conserve le régime des dix-huit mois. Fin juillet 1953, je me présente au centre de recrutement de la Marine à PontRéan, sur la Vilaine au sud de Rennes. J’accomplis facilement le parcours physique imposé. Nous participons aussi à des épreuves collectives. Dans un groupe voisin, un concurrent se distingue, fonçant tête baissée sur toutes les initiatives, ce qui lui vaut les plus grandes infortunes. Voulant passer une corde de l’autre côté d’une rivière en étiage estival, il plonge… et ressort couvert de boue et de quolibets. On nous demande ensuite de construire un radeau avec des fûts métalliques vides ; dans sa hâte d’arriver en tête, il ne vérifie pas que les bondes, dont les bouchons ont été retirés, sont bien placées à la partie supérieure ; l’engin s’enfonce rapidement et coule à mi-parcours. Recalé, Jean-Marie Le Pen devra choisir une autre arme. Après six mois à Saint-Maixent où ses vingt-sept camarades de chambrée devront souvent supporter ses tirades politico-philosophiques jusqu’à une heure tardive de la soirée, l’enfant de La Trinité-sur-Mer souscrira un engagement dans les parachutistes et rejoindra l’Indochine – ironie du sort, par voie maritime – au lendemain de Diện Biên Phủ. À l’École des EAR Le 1er octobre 1953, je me présente à Brest sur le croiseur Tourville. Superbe bâtiment lorsqu’il entra en service en 1928, il fut neutralisé dans le port d’Alexandrie au moment de Mers-el-Kébir. Après avoir participé à des convoyages dans l’Atlantique Sud puis à la campagne d’Indochine, affecté en 1948 à l’école des élèves-aspirants de réserve de la Marine (EAR), il sera envoyé à la casse en 1962. Je vais passer les six 33

mois de cours sous le col bleu à rayures blanches et le bonnet à pompon rouge qui fera plus tard le bonheur de mes petites-filles. Revenu à Paris passer un certificat d’allemand à la Sorbonne, l’uniforme seyant du marin produit l’effet escompté sur mon examinateur qui m’accorde une moyenne certainement injustifiée. La dernière chanson de Brassens fait fureur. Les officiers-mariniers qui assurent notre encadrement goûtent peu le Gare au gorille ! qui ponctue immanquablement leur apparition. Les chambrées sont à la fois dortoirs et salles de classe. Dormir sur le dos dans un hamac est la position la moins inconfortable, mais elle stimule les ronfleurs. Au matin, nous rangeons nos couchages dans les armoires qui nous ont été affectées. Les cours peuvent alors se dérouler. Nous sommes une bonne centaine, sortis des grandes écoles ou titulaires de diplômes universitaires. La quasi-totalité a une formation scientifique consécutive à un « bac math élem ». De formation plutôt littéraire, je passe ainsi quelques matinées dominicales à refaire des calculs nautiques et autres droites de hauteur. On ne connaissait évidemment pas le GPS satellitaire qui permet aujourd’hui au plus ignare des navigateurs de connaître sa position en temps réel et à quelques mètres près. Hors consigne à bord, heureusement le cas le plus fréquent, je quitte le Tourville pour prendre l’air terrien. Comme tant d’autres marins, avec mes deux camarades de Colo, nous traînons notre ennui dans la rue de Siam, quel que soit le temps : « Souviens-toi, Barbara, il pleuvait sans cesse sur Brest ce jour-là… ». Lorsque le crachin se transforme en déluge, nous nous réfugions dans une salle de cinéma. En cette saison, on y voit les Vacances de Monsieur Hulot, le Salaire de la peur, Madame de…, Tant qu’il y aura des hommes. En revanche, un rayon de soleil et un peu de douceur nous amènent dans le voisinage de la majestueuse École navale, construite avant-guerre mais désertée, pour nous dégourdir les jambes en quelques kilomètres de cross-country. Les cours sont complétés de travaux pratiques, généralement à bord de dragueurs récupérés sur la Kriegsmarine à la fin de la guerre. Deux fois par mois, nous effectuons ainsi des sorties d’une ou deux journées. L’hiver 1953-1954, celui de l’appel de l’abbé Pierre en faveur des mal-logés, est particulièrement rigoureux. Même à Brest, il fait froid, il neige ; le ciel, la mer, la terre se confondent dans une lumière blafarde. Nous appréhendons les sorties à la rame et à mains nues dans les lourds canots que nous tirons faire des ronds dans la rade. Bien avant les tragiques attentats de ces dernières années, nos autorités s’intéressent aux actions terroristes ; le sérieux en moins pourtant : au cours d’un exercice, notre groupe n’a aucun mal à découvrir dans les bassins de l’arsenal les « saboteurs », complètement ivres… Lorsque le temps le permet, nous savourons la reconnaissance des côtes et des îles du Finistère, de Roscoff au nord à Concarneau au sud, avec ces noms célèbres et parfois redoutés des marins que sont l’île et le phare de la Vierge, Ouessant et Molène, la presqu’île de Crozon et la baie de Douarnenez, le raz de Sein avec ses phares et ses courants, la pointe de Penmarch et le phare d’Eckmühl, les Glénan. 34

En février-mars 1954, le stage de formation s’achève par une « corvette » de fin de cours qui nous conduit à Mers-el-Kébir et Casablanca. J’embarque sur le Grenadier. Question confort, ce patrouilleur côtier (PC) est plutôt du style sous-marin : nous disposons de sept couchettes pour douze. L’époque est propice aux coups de mer ; dans le golfe de Gascogne comme le long des côtes portugaises, nous sommes fortement secoués. À Mers-el-Kébir, s’il ne reste plus guère de traces visibles des dramatiques combats du début juillet 1940 entre les flottes britannique et française, l’émotion demeure. Comme à l’aller, un bâtiment britannique nous accompagne au second passage de Gibraltar. Approchant des côtes marocaines nous naviguons dans une brume épaisse. Nos officiers donnent l’impression de ne pas savoir vraiment où nous sommes. Soudain, apparaissent quatre destroyers de la Royal Navy qui, apparemment, empruntent la même direction ; l’un d’eux porte fièrement le nom d’Azincourt. « Suivons-les ! », tel est le mot d’ordre de notre chef de file. Nous entrons derrière eux dans le port de la métropole marocaine et notre état-major mettra sur la courtoisie envers des bâtiments étrangers ce qui était une hésitation de navigation. Le retour est encore plus mouvementé, la tempête nous accueille à l’approche des côtes portugaises. Les creux moyens sont de cinq à sept mètres, certains atteignent dix mètres. Nous avançons à six-sept nœuds. Le Grenadier annonce une voie d’eau qui nous vaut l’envoi depuis Brest du remorqueur Rhinocéros, auquel nous n’aurons finalement pas recours. Une panne d’électricité nous oblige toutefois à stopper une heure. On compte les élèves valides, dont je me flatte d’être. En fait, ce n’est pas une sinécure, il faut aussi assurer le service des défaillants. Le 18 mars, le commandant de l’École nous communique le classement des cent treize élèves de la branche « chef de quart » nommés aspirants de marine de réserve. Trois centraliens et un HEC prennent les premières places. Pour un « littéraire », j’estime m’en sortir honorablement avec le cinquante-cinquième rang. Le lendemain, je quitte Brest pour Paris. À Saigon – Sur le Pnom Penh Nous avons été douze à demander une affectation en Extrême-Orient, dont les quatre de ma promotion de l’ENFOM. Dans la soirée du 13 avril, un Constellation nous emmène à Saigon, via Nice, Damas, Bassora, Karachi où nous dînons. Le survol du sous-continent indien est impressionnant ; partout d’immenses feux de brousse signalent la fin de la période des moissons et l’approche de la mousson. Escale à Calcutta ; le peu que je vois de cette immense ville me saisit à la gorge. Je comprendrai plus tard pourquoi mère Teresa s’y était installée, pourquoi Dominique Lapierre écrira La cité de la joie. Arrivés à l’aéroport de Tân Son Nhut dans l’après-midi du 15 et aussitôt transférés à l’arsenal de Saigon, le chef d’état-major de la Division navale d’Extrême-Orient nous notifie nos affectations. J’en verrai le lendemain son 35

Le Pnom Penh de retour à Saigon

nouveau commandant, le capitaine de vaisseau Max Douguet. Je suis désigné pour le Pnom Penh, nom de la capitale du Cambodge dont l’orthographe généralement admise est Phnom Penh. Escorteur côtier selon la terminologie française, ce petit bâtiment est, comme les dix autres que compte la DNEO, un ancien PC (Patrol Craft) américain rescapé des convois du Pacifique. Un lieutenant de vaisseau (capitaine) le commande. Un enseigne de 1re classe (lieutenant) tout juste sorti de Navale est responsable de la sécurité et de la machine, ce qui n’est pas rien sur un bâtiment qui a déjà parcouru plusieurs centaines de miles. Enfin, le midship que je suis. Le premier dispose de sa cabine propre. Les deux autres partagent la même cellule, sans hublot ni climatisation ; la couchette supérieure, sous le pont brûlant, à toucher un faisceau de tuyauteries enveloppées d’amiante, m’est réservée. Inutile de dire que, chaque fois que j’en aurai l’occasion, je m’arrangerai pour dormir à l’air libre. On se lave à l’eau de mer ; à l’époque, les savons spéciaux n’étaient guère efficaces. L’équipage est composé d’une cinquantaine d’officiers mariniers et de marins, dont trois Vietnamiens. Le « pacha » m’accueille correctement ; de toute façon, je le vois peu pendant ce premier séjour à Saigon. Le second est un Provençal jovial, bon vivant, futur beaufrère d’une ministre socialiste. Dès mon arrivée et malgré trente-quatre heures de voyage, ils m’emmènent dîner au Cercle sportif auquel je m’inscrirai plus tard et je finis la nuit avec le second dans diverses boîtes de la ville. Il me fera découvrir la cuisine vietnamienne, si fine, à mon goût plus légère que la chinoise. Mes attributions sont multiples : manœuvre, détection et transmissions, armes, capitaine de compagnie… Le sonar fonctionne à peu près correctement, ce qui est essentiel pour naviguer de nuit à toucher terre, par des fonds de cinq mètres. Le radar, lui, tombe régulièrement en panne ou, pire, affiche des données fantaisistes, dangereusement trompeuses. Je suis enfin responsable du corps de débarquement : moi compris, il compte sept hommes ; c’est dire l’importance de notre soutien en ce domaine ! 36

Pour la taille du bâtiment, l’armement est loin d’être négligeable : un canon de trois pouces (76,5 mm) cinquante calibres, c’est-à-dire une longueur de tube égale à cinquante fois son diamètre intérieur qui lui assure une précision redoutable ; un autre de 40 mm et deux de 20, à l’origine destinés à la défense anti-aérienne rapprochée ; deux mitrailleuses lourdes de 12,7. En outre, l’arrière est doté de deux rampes de lancement, par simple gravitation, de mines anti-sous-marines. D’un usage peu probable, elles sont stockées en soute ; malgré la température ambiante, il a été jugé plus avantageux pour le moral des marins de garnir les rampes de fûts de vin. Première patrouille de surveillance – Centre Annam Le dimanche 25 avril 1954, tous pleins faits – carburant, eau, munitions, vivres – nous appareillons pour une patrouille de huit semaines, durée normale des missions assignées aux PC. Premier arrêt au Cap Saint-Jacques (Vūng Tàu). Chef du corps de débarquement, je pars avec huit hommes pour un entraînement dans la base arrière des commandos. Nous commençons par un exercice de progression et d’assaut sous un soleil ardent. Nous avons ensuite le privilège de débarquer sous des tirs à balles réelles et jets de grenades. L’effet est saisissant. Notre secteur de surveillance maritime, « Surmar », couvre une large portion du Centre de l’Annam ; il s’étend sur environ deux cents kilomètres de part et d’autre de la ville de Qui Nhơn, solide fief du Viêt-minh, dont je regarderai de loin la flèche de la cathédrale avant de m’y arrêter… cinquante ans plus tard. À plusieurs reprises, nous interceptons dans ce secteur des jonques de sel destinées à nos adversaires. Des opérations d’une autre importance nous suspendent aux émissions radio. Le 7 mai, nous quittons Nha Trang vers le sud et mouillons à proximité de Phan Ri, afin de donner un appui d’artillerie à des troupes sévèrement étrillées par le Viêt-minh. Comparé au déluge de feu qui s’est abattu sur Điên Biện Phủ pendant cinquante-sept jours, notre soutien (trente et un obus de 76,2 tirés au loin !) est totalement dérisoire. Ce jour-là, le carré reste bien silencieux. Le 24, nous recevons Paris-Match du 15, centré sur Điện Biên Phủ. Son éditorialiste se montre « terriblement pessimiste sur l’Indochine : ou bien les Viets nous foutent à la porte ou les Américains interviennent. » Notre mission consiste à interdire, autant que faire se peut, le petit cabotage, canots à voile ou pirogues transportant, nuitamment de préférence, des marchandises diverses, parfois des hommes. Arraisonnés en mer, leur cargaison est examinée, l’équipage pris à bord ; il sera déposé lors d’un passage dans un port contrôlé par nos forces, Qui Nhơn ou Nha Trang qui sont nos points d’attache réguliers, voire sur une plage. Les embarcations sont régulièrement coulées : un matelot éventre le fond à coups de hache, l’eau envahit l’intérieur et on lâche une grenade dont l’explosion fait éclater les membrures. Parfois, pour nous exercer à la navigation, nous nous efforçons, en revenant sur elles, de les couper en deux. Il nous arrive également de surprendre une jonque en 37

cours de chargement sur la côte ; son équipage embarqué à notre bord, elle est alors détruite au canon ; en tir tendu, le 76,2 fait merveille. En une occasion, il nous permet de dégager une section de vedettes Y, petites embarcations rapides qui avaient malencontreusement beaché au milieu d’une unité vietnamienne ; à l’impact, nous voyons tomber les petits hommes en noir. Tout ceci n’est pas très glorieux, d’autant que nos adversaires sont rarement armés. Au cours de cette patrouille, le Pnom Penh a arraisonné soixante jonques dont trois lourdement chargées de sel ou de matériaux de construction ; la plupart sont détruites. Je n’oublierai pas la journée du 18 mai. Avec le canot, nous entrons dans une petite baie sous le « sommet rocheux », un point remarquable sur la côte ; j’ai noté sa latitude : 14° 16’ 7 N. Nous sommes pris à partie par une vingtaine de guérilleros. L’un de nos « prisonniers » se met à l’eau pour détacher et récupérer un groupe de quatre jonques amarrées ensemble. Soudain, un soldat vietminh caché dans l’eau derrière l’une des embarcations se jette sur lui et l’égorge. Une rafale de mitraillette met un terme à ce drame. Couverte à son entrée par le village de Dégi que des patrouilles fortement armées surveillent en permanence, la baie de Nuőc Ngot est un centre actif de production de sel, denrée précieuse. Nous nous y heurtons régulièrement à une vive résistance. Les archives de la Marine sur la guerre d’Indochine notent que « l’interception et la destruction en juin de deux convois de jonques chargées de sel allant de Dégi vers le nord ont arrêté net le trafic maritime de distribution au Centre Viet Nam ». Il en va de même aux alentours du phare de Vung Moi depuis longtemps abandonné où nous montons des embuscades entre les escarpements du rivage et l’Ile Nuoc, point de passage obligé pour ces trafics côtiers. Naviguant toujours feux éteints, le Pnom Penh ralentit l’allure, nous mettons le canot à l’eau et ramons le plus silencieusement possible ; lentement aussi, car la pénétration de la pelle dans l’eau peut soulever une gerbe phosphorescente visible à quelque distance. Des feux s’allument sur les hauteurs, signe que, malgré les précautions prises, nous avons déjà été repérés. Une nuit, aussitôt après des appels en vietnamien, sans qu’aucun bruit n’ait signalé une quelconque présence humaine, nous entendons un double plouf tout près du bordage ; des traînées luminescentes que nous suivons avec inquiétude accompagnent les grenades qui viennent de nous être lancées. Leur explosion, l’une à deux mètres du bord, l’autre sous la moto-godille, nous secoue, sans occasionner de dégâts. Je n’attends pas d’être cueilli par une nouvelle salve et nous regagnons le bord. Toujours manuel, le déchiffrement des messages codés occupe une part appréciable de notre temps. À l’aide du « dictionnaire » spécialisé, il faut laborieusement traduire en mots lisibles les groupes de lettres ou de chiffres reçus. C’est une opération longue et éprouvante qui se fait à toute heure, aussi bien au milieu de la nuit. Un soir, un télégramme flash commence par ces mots : « Dans le golfe du Tonkin, un sous-marin soviétique a attaqué… » Je suspends le déchiffrement 38

et j’appelle le commandant. En fait, « l’attaque » se réduisait à un appel par morse au projecteur… Nous maudissons le rédacteur, pensant qu’il aurait pu rédiger autrement son texte ! Nos activités militaires ne nous empêchent pas d’admirer la côte, magnifique, notamment de part et d’autre du cap Varella que je longerai à vingt reprises, fréquemment à toucher. Au nord de Nha Trang, la baie de Port-Dayot, dans la presqu’île de Hòn Gôm, offre un spectacle unique ; elle se mérite, car, pour y pénétrer, il faut se glisser dans un étroit corridor de huit kilomètres de long ; de nuit, la navigation requiert l’attention de tous les yeux, même lorsque le radar fonctionne à peu près normalement. Si les requins de toutes espèces sont nombreux – on en trouve souvent dans les barques vietnamiennes et nous en mangeons parfois – on voit aussi de grandes raies manta, trois à quatre mètres d’envergure, qui font des bonds incroyables et retombent à plat dans une immense gerbe d’eau. Les squales n’interdisent pas la baignade le long du bord. Les fonds et les poissons sont superbes. Une fois, je me trouve face à un barracuda ; de taille raisonnable, un mètre environ, la déformation du masque lui en donne le double, sa gueule me paraît démesurée. Nous nous regardons un instant, je suis le premier à faire demi-tour. L’Île Tagne (Binh Ba), dans la baie de Cam Ranh qui connaîtra un développement spectaculaire sous les Américains et sera ensuite récupérée par les Soviétiques, garde l’entrée de la baie et abrite le centre disciplinaire de la Légion. Nous y faisons de brèves escales pour déposer le courrier pris au passage à Nha Trang. En une occasion, un légionnaire sculpte dans le bois l’insigne du Pnom Penh, comme il se doit une apsara, la danseuse khmère qui orne tous les temples d’Angkor. L’atelier de fonderie de l’arsenal de Saigon en coulera quelques exemplaires en bronze. J’ai précieusement conservé le mien. Le 19 juin, nous sommes de retour au Cap-Saint-Jacques. Il faut compter quatre heures pour remonter la rivière et rejoindre en amont le Nhà Bè qui prolonge la rivière de Saigon. Le cours en est très sinueux et, outre une attention de tous les instants exigée des hommes, il impose de gros efforts aux gouvernails. Devant nous, un cargo échoué sur la berge requiert des manœuvres délicates. C’est avec soulagement qu’après ces huit semaines de patrouille nous nous amarrons au fond de l’arsenal. L’équipage est fatigué, un tiers des marins est mis au repos. Saigon Je profite de mes soirées libres pour découvrir la ville et ses restaurants. Néanmoins, ma solde de midship est trop maigre pour me permettre quelques excès. Un soir, je gagne 7 000 piastres au Grand Monde, cet extraordinaire ensemble de maisons de jeu, de boîtes de nuit, de théâtres chinois ; avec mes compagnons, ce gain s’évapore rapidement en bulles de champagne et boissons diverses. Au confluent de la rivière de Saigon et de l’arroyo chinois, la Pointe des Blagueurs est à cette époque un lieu de rencontre recherché ; défigurée sous le régime 39

communiste, elle croulait début 2003 sous les immondices ; en face, l’ancienne direction des Chargeurs Réunis est au contraire parfaitement entretenue : elle abrite le musée Ho Chi Minh. Les établissements chinois sont excellents, mais chers. Après une semaine, je passe à la cuisine vietnamienne. Enfin, lorsque s’achève notre période de récupération, que je me retrouve seul et sans grandes ressources, je fréquente les gargotes indiennes, très bon marché, aux plats terriblement épicés. J’aime et conserverai par la suite le goût du piment. Avant de rentrer en France, je m’essaierai trois ou quatre fois à l’opium. Non-fumeur, je n’en conserverai qu’un souvenir mélangé, tout à la fois euphorique et nauséeux. Au cours de ce petit mois de détente, il n’y a pas cependant que dégustations variées ; nous sommes en guerre. À bord, il me faut entretenir notre armement, compter les munitions, réapprovisionner les soutes. En salle à l’état-major, je participe à des exercices de chasse aux sous-marins. De temps à autre, je dois aussi me soumettre à la « patrouille de tenue ». Avec deux officiers mariniers ou marins en armes, nous arpentons, tels des M. P. américains, les artères principales du centre. La rue Catinat est l’un de nos parcours obligés. Nous devons nous assurer que nos hommes ont un comportement correct et digne de La Royale. Je déteste et, in petto, je peste contre cette activité ; pourquoi cette responsabilité retombe-t-elle si souvent sur les réservistes ? Deuxième patrouille – Dans le Golfe du Siam Les négociations de paix lancées par Mendès France semblent bien engagées. Mais on ignore les conséquences qu’elles pourraient entraîner dans certaines parties de l’Indochine ; on craint pour la sécurité des postes isolés. La Marine dispatche tous ses bâtiments disponibles de la Chine à la Thaïlande. Le Pnom Penh est désigné pour maintenir le cordon ombilical avec nos établissements de la côte cambodgienne qui n’ont d’autre issue de secours que la voie maritime ; destination finale, Lem Dam, proche de la frontière siamoise. La menace, si menace il y a, ne semble pas immédiate. Ayant quitté Saigon le 18 juillet, nous mouillons d’abord en rade de Duong Đông, principal port de la grande île de Phú Quoc, réputée pour son nuóc mám, le meilleur d’Indochine assurent leurs producteurs, ce que contestent les habitants de Phan Thiêt. Bien avant d’accoster, l’odeur pénétrante de ce condiment nous saisit à la gorge. Ce n’est pourtant rien à côté de la pestilence que dégagent, dans la fabrique que je visite, les poissons en décomposition dont le « jus » concentré s’écoule lentement à la base des grandes jarres où on les a entassés. Mystère et merveille de la gastronomie, comment pareil produit qui sent si mauvais peut-il être aussi succulent ? Nous ne pouvons résister et repartons avec plusieurs petites bonbonnes de terre cuite soigneusement scellées remplies du précieux liquide dont nous escomptons assaisonner les plats mitonnés par notre cuisinier antillais. Nous les arrimons le plus loin possible à l’arrière, sur les rampes de lancement des mines déjà occupées par des tonnelets de vin. Notre plaisir est de courte durée. La puanteur que 40

le nuóc mám répand empeste tout le navire. La mort dans l’âme, nous nous résignons à rendre à la mer ce qu’elle nous avait si bien donné. Nous contrôlons tranquillement les îles, un rêve pour des vacances loin de toute agitation. Certaines, de taille pourtant réduite, offrent des sources, voire de petites cascades qui nous permettent de nous réapprovisionner en eau douce. Parfois, des cocotiers ont été coupés maladroitement. Faute de savoir escalader leurs troncs, des militaires les ont abattus afin de cueillir et déguster leurs noix. Le 20 juillet, escale à Réam, poste pourvu d’un appontement, qu’une seule piste, dangereuse car en forêt dense et contournant la montagne de l’Éléphant, relie à Phnom Penh. On y construira plus tard le port de Sihanoukville. Le courrier nous est parachuté. Je dispute – et nous gagnons – un match de football contre les militaires du cru. La radio nous apprend la signature des Accords de Genève. Une grande page de l’histoire de France se termine douloureusement. Nous touchons enfin au but. Lem Dam est un petit village, à l’embouchure d’une modeste rivière. Son petit poste ne peut être ravitaillé que par parachutages. Tout y semble calme. À proximité, l’île de Kas Kong s’allonge devant une grande baie. Le passage septentrional est très étroit, les fonds ne dépassent guère trois mètres. Même à allure très lente, le Pnom Penh racle le fond, ses hélices remuent de gros paquets de sable et de boue. Un matin, vers six heures, je vois à une centaine de mètres sur l’avant une tigresse et son petit traverser paisiblement le chenal. Ils nagent en souplesse avant d’aborder sur l’île et de disparaître dans la forêt. Accoudé sur la mitrailleuse lourde, je contemple ce rare spectacle qui prend fin trop vite. En dehors du transport du courrier et, occasionnellement, de quelques personnels, nous n’avons eu en aucune manière à intervenir militairement. Je fais un peu de tourisme et visite le village sino-siamois de Kas Kapik, pratiquement sur la frontière. Cette patrouille aurait été plutôt une promenade d’agrément, si la mousson ne nous avait valu quelques tornades et des pluies diluviennes rendant la navigation souvent délicate. Poulo Condore Notre mission se termine avant la date normale, et d’une façon doublement imprévue. Un message de Saigon nous enjoint, nom du bateau obligeant, de gagner la capitale cambodgienne pour représenter la marine française à la fête des eaux, événement exceptionnel qui se déroule chaque année sur le Mékong. Inutile de décrire notre enthousiasme. Las ! Au large de la pointe de Camau, le moteur bâbord du Pnom Penh refuse tout service. Irréparable avec les moyens dont nous disposons, il rend impossible la remontée du fleuve. La mort dans l’âme, nous sommes contraints de revenir à petite vitesse à Saigon. Un autre patrouilleur le remplacera. Nous étions déjà, à l’aller, passés à proximité de Poulo Condore et de son bagne et avions fait un exercice de tir sur les îlots des Deux Frères. À l’époque, 41

ces rochers n’évoquaient rien de particulier. Un demi-siècle plus tard, le film de Jean-Jacques Annaud où les vedettes sont deux jeunes tigres dans la région d’Angkor me rappellera leur nom. Cette fois-ci, nous y faisons escale. Il pleut toute la journée, mais le déjeuner chez le « gouverneur » est sans doute le meilleur de mon séjour indochinois : chevreuil, vins, alcools. J’en oublie presque ce qui a fait la sinistre réputation de l’île. Les bagnards de la colonie ont été remplacés par des détenus vietminh que nous ne voyons pas. Le régime y est toujours aussi dur. Sauf pour le commandant du camp, un officier vietnamien. Il nous dit toucher dix piastres par homme et par jour. On m’assurera à Saigon qu’il en gardait une pour lui, seulement une ; rapporté aux dix mille prisonniers que comptait l’île, le profit n’est pas sans intérêt : quotidiennement presque le double de ma solde mensuelle de midship. Troisième patrouille – Contrôle des Accords de Genève Je passe un mois à Saigon. Je me suis inscrit au Cercle sportif, institution fréquentée par la haute société européenne, membres de l’administration civile, officiers, colons, ainsi que quelques rares locaux admis en raison de leur rang social ou de leur situation financière. Proche du gouvernement général et du lycée Chasseloup-Laubat, il possède une magnifique piscine dont je m’efforce de profiter. Le 11 septembre, le Pnom Penh, dont le moteur défaillant a été tant bien que mal remis en état, reprend la route du Centre-Annam, mais sans radar au départ. Ce sera notre dernière patrouille. Nha Trang accueille l’amiral Auboyneau, commandant les Forces maritimes en Extrême-Orient, venu faire ses adieux. Je commande la section Marine qui rend les honneurs pour la remise rituelle de décorations. Avant de retrouver l’immense rade de Cam Ranh, nous faisons une dernière escale à l’île Tagne. Un peu plus loin est mouillé le croiseur Montcalm. À Tourane, que les Américains feront connaître sous son nom vietnamien de Đà Nẵng, nous débarquons le capitaine légionnaire Kremar, en fin de séjour, monté à bord à Tagne. Dans la baie, je compte vingt-sept navires, dont seize américains. J’y retrouve le Montcalm, en compagnie notamment du porte-avions BoisBelleau. Cet important rassemblement est dû à l’entrée en vigueur des Accords de Genève. Ils prévoient d’importants déplacements de population de part et d’autre du dix-septième parallèle. Du Nord viennent l’armée française et de nombreux catholiques qui refusent de vivre sous le régime communiste. Après la réunification, ils paieront leur attachement à leur foi. Un de leurs prêtres me dira en 2003 avoir « dormi » pendant deux ans une cangue aux pieds ; ses surveillants craignaient qu’il ne s’échappât durant la nuit. Nous croisons la Rance avec mille cinq cents réfugiés. Nous-mêmes embarquons une fois sur notre coque de noix quelque trois cents personnes. En sens inverse, il faut évacuer les troupes vietminh du Sud. Notre mission consiste essentiellement à surveiller les mouvements des transports au départ de Qui Nhơn, lieu de regroupement pour le Centre-Annam méridional. 42

Le 29 septembre, à proximité de la petite île de Lao Ma Nha, nous faisons tout de même une bonne action en nous portant au secours d’un petit caboteur que le mauvais temps menace de faire sombrer. Le lendemain, nous partons au large. L’île de Poulo Gambir est zone interdite. En approchant, nous voyons le drapeau vietminh flotter sur le phare. Surpris, nous demandons des instructions : depuis le matin même, elle est passée sous contrôle de l’Armée populaire du Viêt-Nam. Il ne nous reste plus qu’à reprendre la route du continent. Contrairement à ma première sortie dans la zone où nous naviguions en eaux calmes, cette surveillance n’est plus une partie de plaisir. La mousson s’est installée et entrave considérablement la navigation. Les pluies torrentielles bouchent la visibilité ; l’état de la mer secoue le Pnom Penh et ralentit fortement sa marche. Sa vitesse qui atteignait à grand-peine treize à quatorze nœuds sur mer d’huile, tombe de près de moitié. Une nuit, des ébranlements sourds secouent le navire. Ils se font entendre à l’arrière et semblent provenir de la soute à grenades sousmarines. Je vais voir. De fait, l’une d’elles a faussé ses tourillons de fixation. Ses deux cents kilos se promènent sur la rampe et roule sur ses voisines qu’elle cogne avec violence. J’ai beau me dire qu’elles ne sont pas armées, sans leur détonateur, je ne suis pas vraiment rassuré ; l’équipage non plus, d’ailleurs. Nous mettons à la cape, attendant que la tempête faiblisse, afin de reprendre son arrimage. Notre longue attente est cependant récompensée. Les 14 et 18 octobre, deux transports quittent le port en direction du nord-nord-est. Le Stavropol est soviétique, nous le suivons quelque temps. Le Kilinsky arbore le pavillon polonais. Trente ans plus tard, lors d’un déjeuner à Paris, je voisine avec l’ambassadeur du Viêt-Nam à l’UNESCO. Il ne manque pas de me poser la question rituelle : « Connaissez-vous mon pays ? », moyen généralement agréable de lier connaissance lorsque la réponse est positive. En l’occurrence, je me sens plutôt embarrassé. Mon interlocuteur montre au contraire un vif intérêt lorsque je lui explique dans quelles conditions je me suis trouvé au Viêt-Nam. « Connaissez-vous Qui Nhơn ? » me précise-t-il. Et de me narrer comment, en octobre 1954, il a quitté cette ville pour Haiphong à bord du… Kilinsky. Je lui conte nos mésaventures. La mer était mauvaise, son navire marchait à quatorze nœuds, à bien meilleure allure que notre Pnom Penh. Nous avions rapidement dû renoncer à notre filature. Nos voisins de table s’étonnent de le voir s’animer, parler avec une vivacité enjouée tout à fait inhabituelle pour un officiel vietnamien. Comme si nous nous étions retrouvés en vieux amis. La chose n’était pas vraiment surprenante. Les Vietnamiens ont gagné par les armes leur indépendance effective. On comprend qu’ils n’éprouvent aucun complexe et puissent parler sur un pied d’égalité avec les grandes puissances. Les Algériens, je le constaterai plus tard, se sont vu octroyer cette indépendance par des négociations décidées par de Gaulle ; ils cultivent, sans réussir jusqu’à présent à s’en débarrasser, un profond sentiment de frustration qui rend parfois leurs dirigeants excessivement, et inutilement, agressifs. Réclamant une déclaration de 43

repentance pour les abus commis par le « colonialisme » français, ne devraient-ils pas alors admettre de restituer au Maroc tous ces territoires de l’Ouest saharien que nous lui avons indûment accordés au temps du partage colonial ? Escapade chez les montagnards Moïs Je suis physiquement fatigué. Comme le tiers des équipages de PC au retour de leurs longues patrouilles, j’ai souffert du climat humide et d’une alimentation imparfaite. Assimilé officier, j’échappe à l’hôpital. Mi-novembre, les médecins m’accordent une semaine de repos à Dalat, la station climatique du Sud indochinois, à 1 500 mètres d’altitude. Il y a cent ans ce jour-là naissait Lyautey. Le voyage de dix heures en camion GMC sur une route défoncée est un calvaire. Je partage la villa Didon avec un jeune médecin, mais le lieu est sinistre. Je grelotte de froid et de fièvre. Pour la première fois depuis mon arrivée en Indochine, je dors avec des couvertures. Je récupère rapidement et m’ennuie encore plus. Les belles promenades, telle la cascade de Cam Ly, transformée depuis en cloaque, ne suffisent plus à meubler ma solitude. Je cherche un administrateur, en vain. Par radio, je réussis à joindre Jean Noblot à Ban Me Thuot, chef-lieu du Darlac, au nord de Dalat. Il est le plus âgé de mes camarades de promotion de l’ENFOM. Engagé volontaire en 1944, il avait déjà passé trois ans sous les drapeaux en Indochine. Aujourd’hui, il sert en qualité d’adjoint au chef de la province, Pontiche, un ancien inspecteur de la garde indochinoise, grand connaisseur du pays. Noblot m’invite à le rejoindre. Sans prévenir quiconque, je n’hésite pas. Pour 600 piastres, j’embarque sur un petit avion d’Air Vietnam. Les environs de la localité sont superbes. Accompagnés d’un instituteur et avec un chauffeur, nous partons en jeep, en pleine jungle. Pendant quarante-huit heures, je découvre les hauts plateaux du Darlac, le pays superbe des montagnards Rhadés, plus connus sous le terme générique de Moïs – les « sauvages », sobriquet dont les Annamites les ont affublés. Éléphants et cerfs sont nombreux, mais je ne vois ni tigres ni gaurs, ces buffles sauvages plus puissants encore que leurs cousins d’Afrique. Nous logeons chez l’habitant, sans crainte quant à notre sécurité. Ces mois de la fin 1954 - début 1955 sont une brève période de paix dans une guerre de trente ans où les Montagnards ont été et seront pourchassés par ce peuple que l’on n’appelle pas encore vietnamien. Le régime alimentaire offert aux hôtes de marque que nous sommes est redoutable. Il faut se plier au supplice de la jarre, boire sans cesse avec un long et fin tuyau de bambou des litres de bière de riz que l’on ne peut refuser sans offenser ses hôtes. Avant de décoller pour Dalat, je peux voir, alentour, les maisons que les réfugiés du Nord ont en trois mois édifiées, la forêt qu’ils ont défrichée, les champs déjà labourés. Dès mon embarquement, je savais que le Pnom Penh serait mis à la ferraille avant la fin de l’année. Ce n’est pas sans un pincement au cœur que j’envisage cette séparation. Malgré son inconfort total, j’ai bien aimé « mon » bateau. Pendant ces sept mois j’y aurai vécu des moments intenses. Avec lui, j’ai parcouru près de 44

10 000 miles marins. Revenu à bord à l’arsenal de Saigon, j’achève son désarmement dans mes domaines d’activité ; formulaires, états innombrables à remplir. Je débarque le matériel de navigation, de transmission, les munitions qu’il faut compter et recompter, car, bizarrement, je ne trouve jamais le même nombre. Un dimanche, je loue un taxi avec mes camarades de l’ENFOM et nous allons découvrir la campagne rizicole du delta du Mékong, dans la belle région de Bến Tre. La guerre est loin. Les villageois sont accueillants, partout sympathiques. Dans un village, chez un fabricant de porcelaine, je m’extasie devant un superbe éléphant. Ses dimensions, toutefois, me font renoncer à l’acheter : qu’en ferai-je à Saigon ? Comment le rapporter en France ? Transfert sur le Montcalm Le 5 décembre 1954, je dis adieu au Pnom Penh. Le lendemain, j’embarque sur le Montcalm, affecté au service Transmissions. Je saute du plus petit ou presque, au plus gros. C’est un croiseur léger, entré en service fin 1937 ; les midships y vivent en dortoir. La guerre est enfin terminée, du moins en ce qui concerne la France. Le Montcalm fait surtout de la représentation. À peine ai-je embarqué à son bord, il nous conduit à Singapour. J’y vois le premier diplomate français de ma carrière administrative, le consul général que l’on m’a envoyé quérir. Le prétexte officiel de notre séjour est une rencontre de rugby avec une équipe de la Navy. Elle n’aura pas lieu, en raison des trombes d’eau qui s’abattent sur la cité pendant ces trois jours et nous évitent probablement un Trafalgar sportif. Une autre mission, occulte celle-là, est en revanche bien remplie. Le bâtiment revient à Saigon avec, dans ses soutes, six cents caisses de whisky destinées à tout ce que la ville compte d’officiers de marine et à leurs nombreux amis. Notre état-major préfère toutefois mettre l’accent sur l’exploit qu’a représenté le retour du vieux croiseur à vingt et un nœuds de moyenne dans une mer agitée. Hormis ce genre de déplacement, le Montcalm passe le plus clair de son temps mouillé au Nha Bé (Saigon). Mes sorties se passent en ville et en civil. J’ai repris ma pratique régulière de la piscine du Cercle sportif. Dans les surprisesparties organisées par les demoiselles ayant pu accompagner leurs parents, je fais la connaissance des filles du général Gambiez que j’ai failli rejoindre quelques années plus tard dans sa prison d’In Salah. Avec Gloannec, je réussis à m’échapper pour un week-end à Siem Reap, le temps de découvrir quelques-uns des temples d’Angkor et de me promettre d’y revenir, ce que je ferai longuement un demi-siècle plus tard. Le Montcalm me ramène dans la baie de Tourane. Bénéficiant d’une journée d’excursion à Hué par le col des Nuages, je découvre la citadelle édifiée au début du XIXe siècle par Gia Long, avant qu’elle ne soit gravement endommagée lors de l’offensive vietcong au Têt 1968 ; je vois aussi les tombeaux de Thu Duc et du

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père de Bao Daï, dernier empereur d’Annam que j’accueillerai un jour à Rome, à des années-lumière de sa grandeur passée. Une autre mission nous conduit aux îles Paracels, que les Vietnamiens appellent Hoàng Sa et les Chinois Xi Sha, à quelque 425 kilomètres du Centre Annam. Une section de Sénégalais veille sur le drapeau et la tourelle météorologique de l’atoll Pattle. Ils sont relevés tous les trois mois. Je ne les envie pas, la vie sur ce monticule de neuf mètres est sévère : pas un arbre, pas de source, des meutes de requins qui patrouillent sans relâche autour du lagon. Pour la France, les îlots sont indiscutablement vietnamiens. Certes, des pêcheurs chinois s’y arrêtent de temps à autre, cela ne justifie pas pour autant les revendications de Pékin sur l’archipel et son occupation en janvier 1974. Cette année-là il est vrai, Hanoi avait des préoccupations plus immédiatement continentales. En outre, dans une lettre à Chou En Lai, le Premier ministre Pham Van Dong avait lâché du lest sur la question du golfe du Tonkin ; le Viêt-Nam ne pouvait se mettre à dos la Chine. Il lui faut désormais faire une croix sur les Paracels, ce que le traité du 25 décembre 2000 signé entre Pékin et Hanoi a entériné. Retour en France et à la vie civile Mon séjour tire à sa fin. Je cherche en vain à rentrer en France par voie maritime. Une nouvelle fois, je fais le trajet par avion, en Armagnac, fleuron de notre flotte commerciale. Les escales sont différentes, notamment Bangkok. Le 9 mai 1955, je suis rayé des contrôles du service actif. Inspecteur général des affaires d’Outre-mer au ministère de la rue Oudinot, Bernard Vinay demande à me voir. Représentant la France à Hanoi depuis la mise en œuvre des Accords de Genève, Jean Sainteny cherche un chef de cabinet parmi de jeunes administrateurs ayant de préférence connu l’Indochine. Mon profil conviendrait. J’aurais aimé accepter mais j’ai déjà donné mon accord pour retourner au Togo qui souhaite me récupérer. Je me demanderai souvent par la suite quelles voies ma carrière eut-elle empruntées si l’affaire s’était faite ? Bien entendu, je n’ai jamais regretté mes choix ultérieurs. Périodes de réserve Je n’en ai toutefois pas vraiment fini avec la Marine. À trois reprises, j’effectuerai des périodes de réserve de quinze jours plus, de temps à autre, quelques journées d’instruction à Paris. En décembre 1957, j’embarque à Toulon sur le dragueur Chrysanthème qui s’apprête à effectuer un exercice de dragage sur la Côte d’Azur. La tempête qui nous surprend nous oblige à écourter nos évolutions et à nous réfugier dans le port de Nice. France-Soir fait état de lames de 25 mètres de haut, de précipitations atteignant 150 litres au mètre carré ; la première appréciation est naturellement excessive, la seconde certainement proche de la réalité. « Tornade sur la Côte d’Azur depuis 48 heures : la mer en furie pousse des mines

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vers les plages », titre de son côté Nice-Matin qui ne précise pas qu’il s’agit d’inoffensifs engins d’exercice. Fin mai 1960 en Algérie, le Commandant-Duboc, un aviso-escorteur dit « submersible » en raison de ses formes particulières, aperçu jadis en rade de Tourane, m’accueille. En route pour Douala après l’échec de l’opération de débarquement sur les côtes sénégalaises en septembre 1940, de Gaulle y a embarqué. Je retrouve les plaisirs de la surveillance maritime nocturne le long des côtes entre Alger et Oran. Un jour, dans le port de Ténès, pendant notre déjeuner au carré des officiers, un violent choc projette le bâtiment sur le quai. Nous nous précipitons sur le pont pour constater les dégâts éventuels et dire son fait en termes bien sentis au maladroit qui nous a abordés. Surprise, personne en vue ; ce heurt a été provoqué par une secousse sismique comme il s’en produit périodiquement, et de plus graves, dans le pays. Je retournerai à Toulon fin février 1968 pour participer, cette fois à trente mètres sous le fort voisin de Six-Fours, à Fair Game VI, un exercice conjoint avec des bâtiments de la VIe Flotte américaine auquel un croiseur soviétique vient s’intéresser. Lorsque, à mon départ, j’exprime mon regret de n’avoir pu naviguer, l’officier responsable de l’exercice me répond que ma profession et ma connaissance de l’anglais me destinent tout naturellement, en cas de mobilisation, à servir dans un état-major à terre.

V AU TOGO – DE LA TUTELLE À L’AUTONOMIE

En avril 1955 s’était tenue à Bandoeng la conférence génitrice du non-alignement. Le mois suivant, le référendum au Togo occidental, organisé sous un habile découpage britannique entériné par le Conseil de tutelle, donnait la victoire à ceux qui en souhaitaient la réunification avec la Gold Coast. Ce scrutin conduira à la création le 7 mars 1957 du Ghana, premier État indépendant de l’Afrique noire coloniale (si l’on excepte le Liberia, alors stable et inféodé aux États-Unis). Ces événements marqueront l’évolution politique du Togo tout au long de mes affectations dans ce pays. Des élections à l’Assemblée territoriale, remplaçante de l’Assemblée représentative, venaient de s’y dérouler le 12 juin 1955. Les partis indépendantistes d’opposition, le CUT (Comité de l’unité togolaise) dirigé par Sylvanus Olympio et la Juvento de Me Santos, son bras actif, boycottent le scrutin. Embryon de ce qui sera ultérieurement un véritable exécutif, un Conseil de gouvernement de neuf membres, cinq élus et quatre nommés par le gouverneur, est formé au moment même de mon arrivée. Métis d’origine allemande, ingénieur des Travaux publics et député à l’Assemblée nationale française depuis 1951, Nicolas Grunitzky en prend la tête. Palimé – Adjoint au commandant de cercle Rares sont les administrateurs qui partent dans une circonscription de brousse sans effectuer au préalable un passage dans les services de la capitale. J’ai eu cette chance. Le gouverneur, Jean-Louis Bérard, qui a remplacé Laurent Péchoux en février, m’envoie sans attendre auprès de Pierre Bosc, administrateur sorti du rang, qui commande le cercle de Palimé1, sur la frontière de ce qui est encore le Togo occidental administré par la Grande-Bretagne. Avant d’y parvenir, le mont Agou se détache sur la plaine ; avec ses mille mètres, il est le sommet le plus élevé du Togo. Des cacaoyères occupent ses flancs. Les résidences sont situées à Klouto, une ancienne station « climatique », à environ 500 mètres d’altitude. On y accède depuis Palimé par une bonne piste aux nombreux lacets qui se poursuit sur l’autre versant jusqu’à Ho et Hohoe, au Togo britannique ; je m’y rendrai quelques fois pour des achats courants, les magasins y
1. Kpalimé. À l’indépendance, nombre de localités ont changé de nom et, pour certaines, retrouvé la prononciation originale déformée par les colonisateurs allemand et français. Les orthographes de l’époque ont été conservées.

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