De la Résistance à l'Indochine

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"Le lieutenant-colonel Pierre-Alban Thomas, en observateur scrupuleux, en narrateur brillant, en parfait honnête homme, nous offre le récit d'une des utopies maîtresses de notre siècle, dans laquelle on peut ou non se reconnaître", Raymond Aubrac. "Encore des souvenirs de guerre ! soupireront certains. Ils auront tort. D'abord parce qu'il ne s'agit pas de souvenirs, mais d'une relation alerte, strictement basée sur des notes et des lettres écrites sur le moment. Ensuite, parce que le drame de Pierre-Alban Thomas est (...) celui d'une époque où la France s'épuisa en d'inutiles campagnes extérieures, en refusant d'admettre l'inéluctabilité de la décolonisation", Alain Léger, historien. "... J'ai rarement été témoin d'un souci à ce point affirmé d'honnêteté intellectuelle...", Frédérique Pollet-Rouyer, cinéaste.
Publié le : vendredi 1 janvier 2010
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EAN13 : 9782336281599
Nombre de pages : 324
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PRÉFACE

Faut-il s’étonner que des Français, après avoir combattu pour rendre l’indépendance à leur patrie soumise au nazisme, aient repris les armes pour s’opposer, dans les territoires de l’Empire français, à ceux qui luttaient pour conquérir, eux aussi, leur indépendance ? Qui était au pouvoir en France, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ? Le général de Gaulle, les hommes de Londres et des responsables de la Résistance. En 1940, ils n’avaient pensé qu’à venger la défaite. À la libération ils voulaient, comme le Conseil national de la Résistance, « rétablir la France dans sa puissance, dans sa grandeur et dans sa mission universelle ». Il s’agissait, non seulement de la liberté et de la souveraineté, mais aussi du patrimoine national, y compris ces taches roses qui marquaient l’Empire sur les planisphères. Le paradoxe de nos guerres coloniales, d’Indochine puis d’Algérie, était ressenti par nombre de nos concitoyens et beaucoup de ces soldats qui en furent les acteurs et souvent les victimes. Mais peu eurent le courage de le reconnaître et de décrire leur « Combat intérieur ». L ’immense intérêt du livre de Pierre-Alban Thomas, ancien instituteur, ancien maquisard devenu officier d’active, c’est de dévoiler la série d’événements vécus par cet homme lucide, soldat loyal mais citoyen troublé. Dès 1940 le jeune élève-maître (progressiste) s’opposa, comme la plupart de ses camarades de l’École normale d’instituteurs de Blois, à Vichy et à l’occupant. En 1943, il tenta de rejoindre le général de Gaulle, décision qu’il prit avec

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quelques camarades (je constate que, à chaque occasion, il choisit son chemin après concertation). Dans l’impossibilité de trouver un passage par les Pyrénées, il resta trois mois dans la montagne au sein d’un maquis FTP. Ce dernier étant dispersé par les gendarmes français, il regagna le Loir-et-Cher où, au début de 1944, il forma un groupe de résistance, rattaché, là aussi, aux FTP. Après le débarquement de juin, il eut toutes les peines du monde à trouver des armes qui lui semblaient arriver plus généreusement dans les maquis de l’Armée secrète. Hasard ou discrimination ? Les sabotages, la guérilla, puis les combats de la libération, sont décrits d’une plume alerte et précise. Comme beaucoup de maquisards, le lieutenant « PAT» des FFI rejoignit la Première armée française pour prendre la relève des Africains, libérer l’Alsace et franchir le Rhin. Après la capitulation allemande, devenu officier d’active, il accepta l’engagement pour achever la guerre contre le Japon. Il croyait qu’après avoir contribué à chasser les Japonais, les cadres et les hommes de l’armée française allaient aider la jeune nation vietnamienne indépendante à bâtir son État et organiser son armée. Dès l’arrivée à Saigon en novembre 1945, il tiendra son « carnet de route », qu’il transcrira en forme de chronique. Son style vivant et coloré nous contera l’essentiel de ses aventures et de ses réflexions. En Cochinchine, il découvrit avec stupeur qu’on ne combattait pas les Japonais mais les « rebelles », militants pour l’indépendance. Il constata aussi les réactions conservatrices des colons français, au milieu d’une population frappée par la misère. On embauchait des « partisans » pour lutter contre les « rebelles ». Beaucoup de ceux-ci arrêtés les armes à la main étaient abattus immédiatement ou après un interrogatoire musclé.

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Mais Pierre-Alban voulait connaître les motivations de ces hommes et de ces femmes du Viêt-minh qu’il était contraint de combattre. Il eut de longues conversations avec un fin lettré, l’interprète de son secteur. Ce fut son initiation au caodaïsme, une religion moderne qui reflète la civilisation asiatique et honore la culture universelle. En mars 1946, son unité débarqua au Tonkin. C’est là qu’il apprit les accords signés par Jean Sainteny et Hô Chi Minh qui auraient pu ouvrir la voie au désengagement, maintenant recommandé par le général Leclerc contre l’amiral d’Argenlieu. En poste à Haiphong puis à Nam Dinh, il apprit fin mai le départ d’Hô Chi Minh pour Paris. Chez les militants du Viêtminh c’était l’espoir, partagé dans le Corps expéditionnaire français par bien plus d’hommes que la presse officielle ne laissait entendre. Nous montrer ces controverses parmi les militaires sur les finalités du conflit est un des grands mérites de l’auteur. Mais les attentats ne manquaient pas. On voit comment la vue du sang des camarades a le même effet que le chiffon rouge devant le taureau. P.-A. Thomas avait retrouvé d’anciens F.T.P., et à Haïduong (entre Hanoi et Haïphong) pendant le modus vivendi, le groupe rencontra des cadres Viêt-minh. La discussion fut pathétique, comme un jalon dans la vie de ces hommes, un jalon dans les rapports des deux peuples face à face, le vietnamien et le français. Le voyage de Hô Chi Minh en France et la négociation de Fontainebleau ne permirent pas de trouver une issue au conflit1. Fin octobre 1946, sur l’aviso Dumont d’Urville qui venait de ramener Hô Chi Minh d’Europe, Pierre-Alban regagna
1. L’auteur de cette préface, hôte de Hô Chi Minh dans la région parisienne cet été-là, a partagé les ressentiments de ces hommes des antipodes, que P.-A. Thomas fait revivre.

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Saigon. C’est en Cochinchine qu’il apprit les événements de Haïphong (bombardement par la flotte française), les efforts de Jean Sainteny pour sauver la paix – ou plutôt pour éviter la guerre. Il découvrit le scandaleux trafic des piastres par lequel des colons, de riches indigènes et hélas aussi des officiers et des administrateurs français édifièrent des fortunes rapides. Après une incursion au Cambodge, il revint au Tonkin fin décembre 1946. Commentant les événements du 19 décembre, il expose les responsabilités respectives : d’un côté l’amiral d’Argenlieu et le général Valluy voulaient l’affrontement et se trouvaient ainsi les alliés virtuels des nationalistes vietnamiens les plus extrêmes ... de l’autre Sainteny, Lami, le général Morlière et Hô Chi Minh, Nam, Giam, qui cherchaient en vain un règlement pacifique. L’année 1947 est celle de l’élargissement de la guerre. Repéré pour ses opinions et pour quelques-unes de ses rencontres, y compris avec le correspondant de L’Humanité qui publia l’entretien en mars 47 dans son journal, il fut muté dans un autre régiment, puis mis à l’écart de contacts avec la troupe, hors d’observations dérangeantes. Ce qu’il apprit dès lors, n’est plus tiré de ses « carnets de route » interrompus en février 1947, mais des lettres à sa mère et à sa fiancée. Ce sont de nouveau des arrestations, des interrogatoires, un témoignage de viol, mais aussi des discussions d’officiers qui, si elles n’ont pas influencé le destin du conflit, démontrent au moins que des hommes, sous la contrainte de la discipline, avaient gardé leur lucidité. Pierre-Alban Thomas rentra en France en février 1948. Il n’était plus en Indochine pendant les dernières années de la guerre. Son témoignage nous manque, mais il nous livre ses réflexions. Dien Bien Phu ne le surprend pas, mais le souvenir de ses camarades le hante : «... que de vies brisées, quelle prodigieuse somme d’héroïsme déployée par nos combattants

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pour rien, juste pour “une parcelle de gloire”, d’une gloire que l’histoire ternira puisqu’elle ne s’inscrit pas dans la logique du droit à l’indépendance des peuples, bien au contraire. » Quelques décennies plus tard, après une visite au Vietnam, il décrit le régime sans indulgence. Il condamne ce qu’a fait le parti communiste au pouvoir, après avoir dirigé le combat des patriotes qui avaient été pour lui des adversaires dont il admirait les motivations. Le lieutenant-colonel Thomas, en observateur scrupuleux, en narrateur brillant, en penseur courageux, en parfait honnête homme, nous offre le récit d’une des utopies maîtresses de notre siècle dans laquelle on peut ou non se reconnaître. À la veille de nous décrire son expérience algérienne, il conclut lui-même : « Le combat intérieur entre les deux “Moi” se poursuit. »
Commissaire honoraire de la République, Commandeur de la Légion d’honneur.

RAYMOND AUBRAC,

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AVANT-PROPOS

Pourquoi ce récit ? D’abord pour me libérer d’une culpabilité qui me pèse depuis mon engagement en Indochine, ensuite pour manifester ma rancœur à l’égard des responsables de nos déboires postcoloniaux, enfin pour répondre à de jeunes amis qui cherchent à mieux connaître la vie des résistants sous l’Occupation et à comprendre pourquoi des maquisards, qui luttèrent avec passion pour délivrer leur patrie de la botte étrangère, se sont engagés pour aller rétablir la souveraineté française sur l’Indochine et la maintenir en Algérie. La France, disent ces jeunes, n’avait pas plus de droits sur ces pays, que n’en avait l’Allemagne sur l’Autriche et la Tchécoslovaquie en 1938 et 39. Pourquoi ai-je attendu si longtemps pour m’exprimer ? Parce que jusqu’ici trop de plaies étaient encore à vif. Maintenant, les passions se sont apaisées. Avec l’âge, chacun doit logiquement pouvoir exposer en toute bonne foi ce qu’il a vu, fait, ressenti. Les plus impulsifs d’alors doivent, selon l’expression de Teilhard de Chardin, « avoir franchi le pas de la réflexion ». D’autre part, l’Histoire ne peut s’écrire que si elle prend en compte tous les témoignages, de quelque source qu’ils proviennent, sous réserve qu’ils n’aient pas été dénaturés dans un but politique ou pour dédouaner des personnages douteux. J’ai puisé les éléments de ce récit dans un carnet de route tenu épisodiquement, sur des notes rédigées au moment des faits ou peu après, dans des lettres conservées précieusement et pour quelques souvenirs ineffaçables, au plus profond de

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ma mémoire. En toutes circonstances j’ai tenu à appliquer cette règle édictée par Vigny : « Quand on parle de soi, la meilleure muse est la franchise. »1 Mais parmi les documents secrets dont j’ai eu connaissance (certains compromettants pour leurs auteurs) je n’en ai prélevé aucun, n’ayant pas l’âme d’un espion et n’ayant jamais eu l’intention de nuire à l’institution militaire. De la Résistance, sujet de très nombreux ouvrages, je ne retrace que certains événements originaux et personnels, propres à faire partager la vie exaltante mais semée d’embûches d’un de ses acteurs. De la campagne d’Allemagne, je ne retiens que des scènes mineures, méconnues ou anecdotiques. En Indochine, n’ayant pas participé à d’importantes batailles, je rapporte la vie quotidienne d’un chef de section atypique, puisque non prédisposé au métier des armes, entraîné malgré lui dans une guerre qu’il réprouve et dénonce parfois, s’attirant des sanctions relativement clémentes. Un sousofficier marinier, Henri Martin, manifesta plus ostensiblement son opposition à cette guerre et fut sévèrement puni. Les personnes citées apparaissent soit sous leur véritable identité, soit sous leurs initiales. Comme à tous les simples exécutants, en Indochine et en Algérie, l’actualité générale et locale nous parvenait surtout par des informations orientées, distillées par le haut commandement. C’est avec un certain décalage dans le temps qu’il nous fut possible d’en découvrir d’autres aspects. Pour connaître la vérité historique, même relative, il fallut attendre la publication d’ouvrages d’historiens, de militaires, de témoins et récemment l’ouverture d’archives publiques. Ces lectures auraient pu m’inciter à modifier quelques pages, ce que j’ai refusé afin de ne pas en altérer l’authenticité, même si certains événements sont entachés de légères erreurs.
1. Cf. Servitude et grandeur militaires, p. 10.

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Si mes témoignages devaient être contestés, je demanderais des enquêtes sur place. Des survivants peuvent certainement être retrouvés, qui en confirmeraient l’exactitude et pourraient même révéler des faits nouveaux. Ce récit ne peut être considéré comme un réquisitoire à l’encontre de mes camarades de combat partant reconquérir des colonies en perdition. Ils y sont allés convaincus d’agir pour le bien de leur pays ; beaucoup reconnurent ultérieurement la vanité de ces expéditions. Je les comprends d’autant mieux que moi-même, également de bonne foi, j’ai cru au bonheur de l’humanité par l’avènement du communisme, mais face à la réalité stalinienne, j’ai dû convenir de ma méprise. Les uns et les autres, dans des domaines opposés, avons été abusés. Si réquisitoire il y a, il s’adresse à ceux qui ont enfreint lourdement les conventions de Genève, la déclaration universelle des droits de l’Homme et les règles élémentaires de la morale, en se rendant coupables de crimes odieux et de tortures inadmissibles, mais aussi à ceux de nos dirigeants assez aveugles pour ne pas avoir compris où était l’intérêt de la France. Fallait-il faire resurgir le passé ? « Personne n’a le droit d’aborder ce problème. Il s’agit de faits couverts par la loi et nous n’avons pas le droit d’en parler » prétendait Pierre Messmer, ministre des Armées, au sujet des exactions commises par les parachutistes de Massu pendant la bataille d’Alger en 1957. Pourtant, tout chef courageux au combat a le devoir de persévérer dans le courage en acceptant la responsabilité de ses actes, même s’il en fut de méprisables. Il se grandit en reconnaissant ses erreurs et s’avilit en les cachant. Voudrions-nous comme les Allemands présenter le paradoxe de l’héroïsme devant Leningrad, Moscou, Stalingrad

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et de la plus infâme lâcheté face à des êtres désarmés dans les camps d’extermination, lâcheté décuplée par le silence ? Voudrions-nous ressembler à ces soviétiques auteurs tour à tour de faits d’armes glorieux et de massacres en forêt de Katyn, dans les goulags et les cachots de la Loubianka ? Parmi les assassins d’Oradour, de Vassieux, de Maillé, de Katyn et de centaines d’autres lieux d’Europe, combien d’entre eux eurent le courage de confesser : « Voilà ce que j’ai fait, j’en ai honte et j’en demande pardon. » Ces criminels emportent dans la tombe leur secret, leur déshonneur, et s’ils sont encore des hommes, leur repentir. Pour la plupart des militaires, l’honneur, c’est uniquement la vaillance au combat. Pour d’autres, c’est aussi la dénonciation de pratiques courantes que la morale réprouve. Pour ceux qui, sur place, n’eurent pas le courage de cette dénonciation, le rachat de l’honneur, c’est l’aveu public, même tardif, d’une triste réalité.

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LA RESISTANCE de 1940 à 1943

On ne récupère pas des territoires perdus avec la langue bien affilée de parlementaires braillards mais on doit les reconquérir au prix de combats sanglants ... L’ennemi mortel, l’ennemi impitoyable du peuple allemand est et reste la France. Hitler, Mein Kampf.

Pendant que les troupes du Reich, victorieuses, déferlent sur nos routes, en ce soir du 16 juin 1940, nous captons à la TSF la voix chevrotante d’une vieillard de 84 ans, le maréchal Pétain : « Français ! À l’appel de Monsieur le Président de la République1, j’assume à partir d’aujourd’hui la direction du gouvernement de la France. Sûr de l’appui des anciens combattants que j’ai eu la fierté de commander, sûr de la confiance du peuple tout entier, je fais à la France le don de ma personne pour atténuer son malheur ... Je me suis adressé cette nuit à l’adversaire pour lui demander s’il est prêt à rechercher avec nous, entre soldats, après la lutte et dans l’honneur, les moyens de mettre un terme aux hostilités. » Le lendemain, 17 juin, à 12h45, le nouveau maître du pays, de la même voix chargée d’émotion, lance sur les ondes : « C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat. » À cette annonce, les visages consternés se détendent. Puisque l’armée allemande s’est montrée la plus forte, tout espoir de sursaut militaire est perdu, la seule solution de sagesse est l’arrêt des combats, la fin des morts inutiles. Après, on verra ... Tel est le sentiment de la grande majorité des Français. Pourtant, combien notre blessure est profonde lorsque les premières images de l’armistice, signé le 22 juin à Rethondes, nous jettent à la face le triomphe arrogant du Führer et l’humiliation des vaincus.
1. Albert Lebrun.

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Au fil des mois, force sera de constater la réapparition ou l’accentuation de clivages entre Français, en dépit des discours d’union du nouveau chef d’État. Beaucoup de nos concitoyens ne peuvent supposer que le vieux maréchal, si populaire parmi les poilus de Verdun, puisse trahir son pays en s’alliant à l’ennemi. Ils pensent au contraire qu’il cherchera à le berner. La vieille droite classique, les Laval, Flandin, Tardieu, et les maurrassiens trouvent là une revanche sur le Front populaire de 1936 et ses avancées sociales. Quant à l’extrême droite avec Doriot, Déat, Darnand, elle considère le pétainisme comme une première étape vers l’instauration du fascisme. Viscéralement antifascistes, les communistes sont hostiles au gouvernement de Vichy, lequel, de son côté, fait arrêter et interner les plus actifs2. La plupart, très gênés par le pacte conclu en août 1939 entre Staline et Hitler, attendent que cette entente contre nature prenne fin. Forts de ce pacte, quelquesuns tentent d’obtenir de l’occupant des avantages comme la reparution du journal L’Humanité 3. Les militants socialistes sont eux aussi antifascistes et opposés à Pétain. Les plus avertis suivent avec intérêt la tentative de quelques parlementaires de gauche : Daladier, Mendès France, Jean Zay, Campinchi, partis sur le paquebot Massilia pour mobiliser l’Armée d’Afrique aux côtés des Alliés4. Les patriotes sans parti reportent leurs espoirs sur un certain général de Gaulle qui, replié à Londres, invite à se
2. À partir de 1941, certains seront livrés à la Gestapo comme otages et fusillés. 3. Nous apprendrons beaucoup plus tard que d’autres, comme Charles Tillon, futur chef des FTP, appelèrent dès juillet 40 à poursuivre la lutte, et s’y engagèrent. 4. Arrêtés à leur arrivée au Maroc par le général Noguès, sur ordre de Pétain, ils seront reconduits en France, emprisonnés et jugés.

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rallier à lui tous les Français refusant la capitulation. Face aux partisans et aux adversaires de la collaboration, une large part de l’opinion est attentiste et opportuniste. L’adolescent de dix-huit ans que je suis n’échappe pas à l’influence de son entourage et éprouve un profond sentiment de désarroi et d’angoisse face à l’avenir. Il aura fallu le drame de juin 40 pour que je mesure l’importance du mot Patrie et pour que je comprenne le sens de la pensée de Jaurès dans l’Armée nouvelle : « Un peu d’internationalisme éloigne de la Patrie, beaucoup y ramène. » Un peu d’internationalisme suppose qu’on puisse garder au fond de soi une part de nationalisme, dont il ne reste plus trace si l’on en a beaucoup. Alors toutes les patries apparaissent belles et égales, aucune ne cherchant à dominer les autres, ce qui est le but des nationalistes et l’inévitable cause de conflits. Ainsi peut-on être à la fois internationaliste et patriote. L’été 40 s’écoule au milieu des soldats allemands, dont l’attitude est dans l’ensemble correcte. Nous éprouvons à la fois répulsion et admiration pour cette armée d’occupation. Répulsion car notre honneur de Français est outragé. Admiration devant sa discipline, sa tenue, sa virilité. Nous ne pouvons nous empêcher de la comparer avec ce que nous avons vu de l’armée française en déroute : soldats en désordre, fatigués, se traînant sur les chemins, automobiles bourrées d’officiers et de planqués tournant le dos au front. Heureusement, les éléments retardateurs (servants de chars, d’automitrailleuses, de canons, motocyclistes, cavaliers) sauvèrent l’honneur ; parmi eux s’illustrèrent de jeunes gradés et des soldats à forte proportion de Maghrébins et d’Africains, dont le sacrifice m’avait impressionné. À Saint-Aignan-surCher, berceau de ma famille, où je séjourne pendant l’exode, le lieutenant Bacquart et 13 hommes furent tués en défendant héroïquement l’accès du pont.

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Vient la rentrée scolaire d’octobre 1940, à l’École normale d’instituteurs de Blois où je suis élève-maître. Conscients de vivre une période historique, nous discutons de la situation et de l’attitude à adopter à l’égard de l’occupant, aussi nos études sont-elles souvent négligées. Comme l’année précédente, c’est avec mon camarade Jo Berny5 que je me sens le plus en communion de pensée. Alors que de nombreux Français croient que Pétain joue un double jeu, voire même qu’il est de connivence avec de Gaulle pour rouler les Allemands6, nous sommes outrés de l’entendre à la radio déclarer le 30 octobre, après son entrevue avec Hitler à Montoire-sur-le-Loir : « C’est librement que je me suis rendu à l’invitation du Führer. Je n’ai subi de sa part, aucun diktat, aucune pression. Une collaboration a été envisagée entre nos deux pays. J’en ai accepté le principe ... Cette collaboration doit-être sincère. Elle doit-être exclusive de toute pensée d’agression. Cette politique est la mienne. Les ministres ne sont responsables que devant moi. C’est moi seul que l’Histoire jugera. » C’est alors que l’un de nos camarades normaliens, PierreMaurice Dessinges dit Pédro, d’une rare maturité d’esprit bien que l’un des plus jeunes de la promotion, nous fait connaître l’appel du général de Gaulle lancé de Londres le 18 juin. Tout n’est pas perdu. Des Français d’élite affirment que les Allemands ne sont pas invincibles. Pédro repère ceux de ses camarades qui peuvent l’aider, car lui a choisi : avec quelques amis des auberges de jeunesse, il a constitué le premier groupe de Résistance7 du département baptisé « France-Liberté ». Ce
5. À sa retraite de directeur d’école, il deviendra président national de « La libre Pensée ». Décédé en 1997. 6. Les tribunaux de Pétain condamneront de Gaulle à mort par contumace ! 7. Le terme « résistance » ne sera couramment employé qu’à partir de 1942.

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groupe sera plus tard intégré à un mouvement reconnu, le réseau du Musée de l’Homme, rattaché à la France Libre, animé par le colonel Hauet, l’ethnologue Vildé et Germaine Tillion. Il est en relation avec certains d’entre eux mais n’en parle pas par mesure de sécurité. Nous définissons ensemble les actions possibles contre l’ennemi : récupération d’armes et d’explosifs abandonnés par les troupes françaises en retraite, aide aux prisonniers évadés, aux Israélites, aux politiques recherchés par les polices, passage de certains d’entre eux en zone non occupée par franchissement du Cher, lacération d’affiches allemandes et vichystes, distribution de tracts de composition artisanale... Ayant dirigé quelques prisonniers évadés vers mes cousins Marceau Rivon à Noyers et Gilbert Bisson à Selles, ceux-ci leur font traverser la ligne de démarcation. Je regrette aujourd’hui de m’être acquitté trop timidement de ces activités, n’en mesurant pas alors l’importance. L’essentiel de nos loisirs est meublé par des rencontres sportives, des promenades et même des bals clandestins. Le 22 juin 1941, les troupes du Reich envahissent l’Union soviétique. Le Parti communiste, pour qui la situation s’est clarifiée, prend fermement position contre l’occupant et met sur pied deux organisations, le Front national8 pour la propagande et l’intendance, les Francs-tireurs et partisans français (FTPF) pour l’action militaire. L ’obligation d’œuvrer dans la clandestinité les fera ignorer de la plupart de nos concitoyens pendant encore de longs mois. En août, notre camarade Pédro est arrêté par la police française avec quelques amis et incarcéré à la prison de Blois, d’où il est transféré au Cherche-Midi à Paris. En dépit d’interrogatoires musclés, il garde le silence de sorte qu’aucun
8. Sans aucun rapport avec le Front national des années 1980, dont il se situe politiquement à l’opposé, et dont il a usurpé le nom.

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d’entre nous n’est inquiété9. C’est pour notre groupe de l’École normale la fin de l’aventure « France-Liberté ». Nos camarades des Auberges de jeunesse la poursuivront encore quelques mois, mais nous l’ignorons. En fin d’année, la Wehrmacht accumule les succès : conquêtes en Yougoslavie, Grèce, Ukraine, Tunisie, Libye. L ’horizon s’obscurcit. 1942 apporte l’espoir : les États-Unis déclarent la guerre au Japon et à l’Allemagne après l’attaque de Pearl Harbour du 7 décembre 1941 ; les britanniques et les FFL du général Koenig barrent la route du Caire à Rommel. Des journaux clandestins, déjà apparus en 1941, commencent à circuler. Le 1er octobre, les normaliens rejoignent leurs postes d’instituteurs débutants. Je suis nommé à l’Ardoise, hameau situé entre Salbris et Pierrefitte-sur-Sauldre, dans une petite école à classe unique, non sans avoir, comme tout fonctionnaire, certifié par écrit, sur l’honneur, n’être ni juif, ni franc-maçon. Cet ordre du ministre de l’Instruction publique était l’une des nombreuses mesures antisémites du gouvernement Pétain, que nul ne pouvait ignorer. Le 8 novembre, les Alliés débarquent en Afrique du Nord. Par mesure de rétorsion et de sécurité, les troupes allemandes envahissent la zone sud de la France. Désormais, sur la ligne de démarcation, les postes de contrôle seront moins nombreux et moins sévères et les patrouilles plus espacées. Au début de l’année 1943, la gigantesque bataille de Stalingrad avec la capitulation de Von Paulus en février nous confirme que l’Allemagne n’est pas invincible. Nous apprenons par la presse et la radio que des attentats sont commis contre des militaires allemands dans les territoires occupés d’Europe et que
9. Faute de preuves, il sera libéré après un an de détention. Il reprendra ses activités dans la Résistance et sera de nouveau arrêté puis relâché après plusieurs mois de prison.

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des centaines d’otages sont fusillés. Le speaker de RadioLondres, à la voix chaude et émouvante, que nous écoutons de plus en plus, exhorte à refuser la collaboration. Des opportunistes ayant jusqu’ici fait allégeance à Pétain sentent le vent tourner et « entrent en Résistance ». Mais où rencontrer ceux qui pourraient nous ouvrir les portes de cette Résistance ? En avril et mai 1943, les feuilles de convocation pour le service du travail obligatoire en Allemagne (STO) parviennent aux jeunes classes 41 et 42. C’est, assure-t-on, pour relever des prisonniers de guerre. N’est-ce pas plutôt pour remplacer les ouvriers allemands envoyés sur le front ? Ma décision est prise, je n’irai pas. Dans le département, nous serons 90 % dans ce cas (60 % en France). Pour cela, la solution est simple : ne pas répondre à la convocation. Certains d’entre nous vont se cacher dans des fermes, et contribuer aux travaux des champs, ce sont les réfractaires, vivier des futurs maquis. D’autres entrent dans des réseaux ou mouvements de Résistance, dont les deux plus actifs en Sologne, en ce printemps 1943, sont « Adolphe-Buckmaster » du SOE10, et « Libération Nord »11. Par mesure de sécurité, leur recrutement est limité, aussi en ignorons-nous l’existence. Une troisième catégorie cherche à rejoindre l’Afrique du Nord pour s’engager dans les armées de la France libre. C’est à cette dernière que je me rallie, avec trois de mes camarades, Jean Rilly, Daniel Deleau, jeunes instituteurs comme moi, et Michel Coderch. Jean avait réussi à se procurer deux adresses, l’une à Toulouse, l’autre à Pau, à partir desquelles le passage vers l’Espagne était organisé.
10. Special Operations Executive, branche active du War Office britannique pour les territoires occupés, 11. Libération-Nord en zone Nord et Libération-Sud en zone Sud, d’inspiration socialiste.

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Au début de juin 1943, le jour prévu pour la convocation au STO, je ferme ma petite classe, et j’inscris avec émotion sur le tableau noir un mot que mes élèves pourront lire le lendemain : « Convoqué pour le service du travail obligatoire, je ne suis plus en mesure de continuer ma classe. Au revoir mes enfants, bonne chance. » Par mesure de prudence, je ne pouvais rien écrire d’autre. Je passe embrasser ma mère à Chaumont-sur-Tharonne et lui fais croire que, ne voulant pas aller travailler en Allemagne, je pars en zone non occupée pour me « planquer ». Le surlendemain, comme convenu, je retrouve en gare de Blois deux de mes copains, Jean et Daniel, mais Michel n’est pas là. Nous prenons chacun un billet pour Toulouse. Dans le train, nous organisons un système de guet afin de ne pas nous faire surprendre car nous n’avons pas de fausses cartes d’identité. Nous passons de wagon en wagon pour échapper aux policiers et aux contrôleurs, allemands et français, en conservant toujours sur eux une voiture d’avance et au premier arrêt nous descendons pour remonter dans un wagon qu’ils ont déjà visité, Nous nous dérobons ainsi à deux contrôles, dont le premier, délicat, au passage de la ligne de démarcation à Vierzon. Arrivés à Toulouse, nous nous rendons à l’adresse connue de Jean. Un jeune couple dont nous décelons vite les opinions politiques très à gauche nous explique que leur réseau comporte deux filières de passage en Espagne, l’une à Lourdes, l’autre à Nay. Nos hôtes nous hébergent trois ou quatre jours, le temps de prévenir de notre arrivée les passeurs de Lourdes. Dès le feu vert, nous prenons le train pour la cité de sainte Bernadette, où nous devons rencontrer sur le quai de la gare, un homme tenant un journal roulé dans la main gauche et nous adresser à lui par une phrase-code. À Lourdes, l’homme est au rendez-vous. Jean descend du wagon et l’accoste. Ils se parlent. Nous attendons. Jean

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remonte dans le train. « Ne descendons pas, dit-il, la filière est éventée, des patriotes viennent d’être arrêtés, la gare est sous surveillance. » L ’homme au journal s’éloigne. Il avait réussi à franchir les barrages pour nous prévenir et nous éviter de tomber dans une souricière. Merci, courageux inconnu ... Dans le train qui vient de reprendre sa route, bien que déçus par cet échec, nous commentons cette première manifestation de fraternité des membres de la Résistance, dont nous mesurons la valeur inestimable. Nous continuons sans incident et descendons à la gare de Coarraze-Nay. Nous avons une adresse apprise par cœur, M. et Mme Betbéder.., et un mot de passe. Nous frappons à la porte et prononçons le mot magique. Quel accueil chaleureux ! Oui, elle est encore là, intense, la fraternité de la Résistance. Le lendemain, un ami des Betbéder surnommé « Bouboule » nous prend en charge et nous conduit à flanc de montagne, dans la grange « Tort » proche d’Arthès-d’Asson où nous trouvons une douzaine d’illégaux, les uns jeunes comme nous, les autres plus âgés. Ce groupe est affilié aux FTP et comprend une majorité de communistes qui ne semblent pas être en attente d’un passage en Afrique du Nord. Parmi eux, deux anciens des Brigades internationales lors de la guerre d’Espagne : un grand sec, surnommé « Grand Louis »12 et un Sarrois (Allemand donc, la Sarre ayant opté pour son rattachement à l’Allemagne). Parmi les autres, Petit Louis13, Jean14, Nestor15, étudiant en médecine, ami de Guy Mocquet16, Riquet17 fiancé
12. Jean Pouzoulet des Pyrénées Orientales. 13. Jean Lagrèze originaire de Pau. 14. Vraisemblablement Jean Cambot. 15. Sera tué lors de la libération d’Agen. 16. Fusillé à Châteaubriant. 17. Henri Colin qui sera arrêté en 1944 et exécuté à Buzet sur Tarn avec son père et un groupe de résistants.

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à la fille d’Henri Michels, Fernand18, Bouboule19 et deux frères, Marcel et André20. L’homme le plus fascinant du groupe est surnommé Maurice21, révolutionnaire allemand, écrivain à ses heures, marié à une Hollandaise hébergée à Nay, ex-interné au camp de concentration de Kemna à Wupperthal en Rhénanie pour délits d’opinion (dont la représentation à Moscou de l’une de ses pièces de théâtre). C’est la première fois que l’horreur des camps nous est décrite22 par un détenu qui souffrit dans sa chair au point d’y perdre un poumon. À l’issue de sa peine en 1935, il avait quitté clandestinement son pays et s’était réfugié en Hollande, Belgique et France. Auguste Lassus, dit « Arthur », est un autre personnage de ce groupe. Haut en couleur, chargé de la liaison entre nous et le noyau d’habitants de Nay qui assure notre soutien, il a le don, avec son accent méridional, de maintenir notre moral. Trois jours après notre arrivée, nous avons la surprise de voir débarquer Michel Coderch qui nous avait fait faux bond à Blois. Très vite, je me sens à l’aise parmi nos nouveaux compagnons avec lesquels nous avons de longues discussions. Purs, sincères, désintéressés, outre leur volonté farouche de chasser l’envahisseur nazi, ils refusent de participer à la restauration de régimes qui nous condamnent à une guerre tous les trente ans. Ils rêvent de la République universelle chère à Henri Barbusse, qui empêcherait tout État impérialiste ou
18. Fernand Pérébosch, 19. Jean Mazerolles. 20. Les frères Enjalbert d’Albi. 21. Waldeyer Werner qui, après la Libération, occupa de hautes fonctions en RDA. 22. Il faudra attendre 1945 pour connaître l’ampleur de cette épouvantable institution d’État que furent les camps nazis.

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nationaliste d’en attaquer un autre. Ils veulent que cesse l’exploitation honteuse de l’homme par l’homme. Ils veulent que les plus pauvres deviennent moins pauvres et les plus riches moins riches. Ils veulent l’égalité entre les races et entre les sexes. Ils veulent que les hommes soient frères sur terre et non au ciel. Ce discours, je l’ai souvent entendu dans ma famille. L’idéal qui l’anime se nomme pour certains le Communisme, pour d’autres l e Socialisme authentique, et comme au fond de mon cœur je le partage, je m’intègre rapidement au groupe. Parmi mes trois amis du Loir-et-Cher, l’un d’eux, Jean, sympathise avec ces idées, Daniel un peu, mais Michel, d’une famille anti-communiste, nous avise qu’il ne restera pas dans ce milieu. Nous organisons au mieux notre vie quotidienne. Transférés au « Plâ d’Isou », nous construisons des abris contre les intempéries et descendons à tour de rôle dans la plaine chercher du ravitaillement chez les fermiers et les habitants acquis à notre cause. Nous disposons d’un poste de TSF (à galène ?) qui nous permet, de temps en temps, avec difficulté, de capter des émissions de Radio-Londres qui conseillent aux jeunes Français de s’organiser en maquis sur le sol national et de porter des coups à l’occupant plutôt que de risquer les camps d’internement en Espagne, car, ajoute le speaker, peut-être pour duper les Allemands, un débarquement ne saurait tarder. Le groupe étant d’accord avec cette analyse, Arthur nous déclare à ce sujet : « Ceux qui tiennent malgré tout à rejoindre l’Afrique du Nord peuvent être conduits par des passeurs jusqu’à la frontière. De là, ils devront gagner le village espagnol le plus proche où des carabiniers les arrêteront ; ils seront internés au camp de Miranda d’où ils pourront sortir dans quelques mois avec de la chance ou des appuis. »

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Avec mes compagnons de route nous discutons de cette proposition. Je leur fais part de ma détermination: je resterai en France, estimant que la radio de Londres et nos nouveaux amis ont raison. Nous serons plus utiles à notre pays en effectuant sur place des sabotages et en nous préparant à faciliter le débarquement des Alliés. Et si ceux-ci arrivaient pendant notre détention à Miranda ? Mes amis sont d’un avis contraire. Ils ne peuvent se résoudre à abandonner leur rêve d’aventure et préfèrent tenter leur chance auprès de la filière de Pau, dont « la boîte aux lettres » est un cuisinier de la ville. Je m’efforce de les en dissuader, alors qu’eux-mêmes cherchent à me rallier à leur choix. Si Jean et Daniel sont hésitants, Michel a décidé de quitter les lieux. Un matin, en m’éveillant, je constate avec stupeur que les couches de fougères près de la mienne sont vides. Mes compagnons sont partis discrètement dans la nuit. Peut-être craignaient-ils qu’en me prévenant, je parvienne à ébranler leur résolution, ou que j’alerte les autres ou que, cédant à la camaraderie, je me résigne à les suivre contre mon gré, ou tout simplement ont-ils voulu, par amitié, respecter ma détermination et ainsi forcer leur propre destin. Or ce destin fut tragique. Quelques mois plus tard, j’apprendrai qu’à leur arrivée à la gare de Pau, ils avaient été pris dans une rafle, emprisonnés au fort du Hâ près de Bordeaux, transférés à Compiègne et déportés chacun dans un camp nazi différent où tous trois laissèrent la vie. Très souvent, je me prends à penser à vous, mes infortunés camarades. Pourquoi le sort me désigna-t-il pour vous survivre ? Pourquoi n’ai-je pas été assez persuasif pour vous convaincre de rester à mes côtés ? Pourquoi ai-je eu cette prémonition qu’il ne fallait plus tenter le passage en Espagne ? Pourquoi avez-vous choisi spécialement ce matin-là de juin 1943, où une rafle était organisée à Pau, pour vous jeter dans

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la gueule du loup et signer ainsi votre arrêt de mort ? Que de fois, depuis, je vous ai imaginés séparés, squelettiques, désespérés, regrettant amèrement votre fuite du maquis et enviant ma situation d’homme libre. Désemparé par le départ de mes amis, je me retourne vers mes nouveaux compagnons. Nous sommes sept ou huit sur lesquels les anciens exercent une véritable fascination. Chaque jour, nous participons à des séances d’instruction militaire ou à des débats d’ordre politique et à quelques exercices de sport. Nous continuons à nous rendre au ravitaillement dans les fermes de la vallée, le soir venu à tour de rôle, par groupes de trois ou quatre. De Nay, nous recevons des livres de bons auteurs, Anatole France, Roger Martin du Gard. L’Eté 14 me passionne, tels ces passages que nous commentons à plusieurs : « Le seul mal est cette exploitation de l’homme par l’homme. Il faut bâtir un monde où cette exploitation ne sera plus possible. Un monde où les richesses qui sont indûment détenues par des organismes parasitaires comme vos grandes industries et vos grandes banques seront remises en circulation pour que toute la communauté humaine en profite... Le besoin de conquête et d’expansion des exploiteurs sont tels que les diverses fractions du capitalisme mondial, au lieu de penser à s’unir pour une vaste domination internationale en sont amenées à s’entredéchirer, comme des fils de famille qui se disputent un patrimoine. La guerre qui menace n’a pas d’autres causes profondes. » Martin du Gard ajoutait une mise en garde qui nous intriguait, à laquelle notre enthousiasme nous empêchait de croire et qui pourtant, trois quarts de siècle plus tard, se révélera une terrible prophétie : « Une Révolution accomplie dans l’injustice, dans le mensonge, dans la cruauté, ça ne serait, pour l’humanité, qu’une fausse réussite. Cette révolution-là, elle porterait dans l’œuf son germe de

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décomposition. Exalter la violence et la haine pour instaurer le règne de la justice et de la fraternité, c’est un non-sens, c’est trahir, dès le départ, cette justice et cette fraternité que nous voulons faire régner sur le monde. La vraie Révolution ne s’accomplira jamais dans le déni des valeurs morales. » Comment en 1939, l’auteur de ces lignes admirables put-il tenir ce propos infamant : « Tout plutôt que la guerre, même Hitler » ? Nos discussions politiques suscitent, entre vieux militants et novices, des échanges tantôt calmes, tantôt passionnés. Beaucoup portent sur l’Union soviétique. Les moins avertis en politique comprennent mal la privation de libertés dans ce pays, les purges, l’entente avec Hitler en 1939. Les vieux militants nous expliquent que si l’URSS était une démocratie à l’occidentale, elle serait vite infiltrée d’agents à la solde du capitalisme, lequel achèterait les consciences et remplacerait l’expérience socialiste communautaire par le règne du profitroi, du chacun pour soi, de la liberté d’exploiter son prochain à sa guise. Quant au pacte germano-soviétique, disent-ils, c’est la réponse du berger à la bergère. Par le traité de Munich en 1938, Anglais et Français refusèrent l’alliance soviétique qui aurait permis de sauver la Tchécoslovaquie. Les forces armées de ces quatre nations étaient alors bien supérieures à celles de l’Allemagne23. Convaincus par les raisonnements des anciens, nous éprouvons davantage de ressentiment envers notre ex-président du conseil Daladier et le premier ministre britannique Chamberlain, signataires des accords de Munich, que contre Staline et nous sommes intellectuellement prêts à suivre les
23. Depuis 1945, de nombreux historiens ont confirmé cette thèse. notamment Liddell Hart dans son Histoire de la Seconde Guerre mondiale, 1973.

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