De la tente à Paris

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Notre père, Elhadj, se retrouve ainsi, malgré lui éjecté de sa kheïma ancestrale, de sa tente nomade vers un pays inconnu. Il traverse la Méditerranée et se retrouve en terre de France ; il y restera une année de 1947 à 1948 comme ouvrier à l’usine Usinor, il ne résiste pas à la nostalgie ; pendant son congé annuel il décide de revenir au bled, de récupérer sa femme et son fils âgé de dix ans et de rejoindre son poste de travail à Montataire.

Elhadj restera jusqu’en 1964 et quittera avec sa famille le pays d’accueil. Entretemps, son fils s’est familiarisé avec l’encrier et la plume et il narre aujourd’hui, cette période passée loin du sol natal, il raconte Paris et parle de la liberté.

Paris, à célébrer avec ses ébats et ses débats, un « pari » difficile à honorer.


Publié le : vendredi 29 janvier 2016
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EAN13 : 9782334050258
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ISBN numérique : 978-2-334-05023-4

 

© Edilivre, 2016

Présentation

Notre père Elhadj, se retrouve ainsi, malgré lui éjecté de sa kheïma ancestrale, de sa tente nomade vers un pays inconnu. Il traverse la Méditerranée et se retrouve en terre de France à Montataire dans l’Oise ; il y restera une année de 1947 à1948 comme ouvrier à l’usine Usinor, il ne résiste pas à la nostalgie ; pendant son congé annuel il décide de revenir au bled, de récupérer sa femme et son fils âgé de dix ans et de rejoindre son poste de travail à Montataire.

Elhadj, restera jusqu’en 1964 et quittera avec sa famille le pays d’accueil. Entre temps, son fils s’est familiarisé avec l’encrier et la plume et il narre aujourd’hui, cette période passée loin du sol natal, il raconte Paris et parle de la liberté.

Paris, à célébrer avec ses ébats et ses débats, un « pari » difficile à honorer.

Résumé du tome précédent:
la vie nomade, le bateau

Dans les Hauts Plateaux du Centre de l’Algérie c’est la vie nomade, parfois rude, dans une nature des plus capricieuses, mais c’est une existence heureuse, prospère en des espaces immenses où le Bédouin se suffit à lui-même.

Mais les guerres mondiales 1918 et 1945, la colonisation, la Révolution nationale qui gronde, la sécheresse, la mort du Cheikh(le grand-père) viendront tout chambouler et ouvrir toutes béantes les portes de l’exil vers la France ; du moins pour les hommes encore valides.

Dédicace

Je dédie cet écrit à tout parent,

Chacun selon son rang,

A mes amis et puis à ceux,

Qui liront ces quelques pages,

Et qui, j’espère en sages,

En excuseront les dérapages,

Pour n’en garder qu’une belle image.

Abdelkader Khaldi

Le départ vers la France

Quant à nous, ma mère et moi-même, nous étions dans notre kheïma (tente), au lieu dit Sédara,

Près de Rocher de Sel et c’est ainsi, qu’un beau jour de ce mois de juillet 1948 le destin frappe à notre porte : mon oncle nous extirpe de notre maison de poil (beit achaar) et nous mène,

tambours battants à la station de chemin de fer de Rocher de Sel « El baraqua » distante à deux miles delà. Et ce fut le plus beau jour de notre vie : ici, le train venant de Blida dans un grincement de rail s’immobilise et ô miracle ! Mon père en descend tel un Lion de l’Atlas sortant de sa tanière ; il est beau, comme rajeuni, souriant, bien nippé, fort de sa jeunesse, de sa réussite. Notre trio est comme au Paradis, Dieu merci !

Quelques minutes d’arrêt et la locomotive tousse, siffle et nous invite à remonter en direction de Djelfa où l’on passe la nuit chez la famille. Au petit matin, le père, l’émigré, nous dirige de facto au photographe : on attend « que le petit oiseau sorte » et puis, plus loin c’est le chaouch, le planton du « Bureau Arabe » qui nous accueille afin de retirer différents documents, dont les cartes d’identités. Le lendemain, on retourne vers nos terres de Sédara à l’autel « diouane Ouled Abdennébi », là, dans nos camps sont installés deux kheimas voisines ; l’une de mes oncles paternels et l’autre celle de mon grand-père maternel le cheikh Bensaadi : alors, commence la kermesse familiale, l’accueil en tambour et trompettes, ou « bendir et kaïta », en l’honneur de notre prodige de père.

Mais, la foire, cette joie, ne durera que le temps d’un feu de paille, la séparation encore elle, avec son cortège de pleurs reprendra sa place et viendra tout déchirer ; la mère de l’émigré sait que maintenant son fils Elhadj, partira pour longtemps, quant aux parents de ma mère, cheikh Bensaadi et la vieille Rahma, en leur unique et seule fille, ils perdent à l’orée de leur vieillesse leur dernier soutien. Les pauvres vieux fondent en larmes, inconsolables ; mais ils pardonnent à leur Fatna, car pour eux le bonheur de leur fille chérie, passe avant leur chagrin ; d’ailleurs après que le Tout Puissant l’est comblé d’un fils héritier, le petit vieux, celui que j’aimais tant, s’éteindra une décennie plus tard.

Et puis, inéluctablement, un matin très tôt c’est le départ : mon père, ma mère et moi-même ainsi que mon oncle qui nous accompagne, on se rend à Hassibahbah afin de passer une dernière nuitée, le temps de faire les adieux au reste de la famille.

Par un matin ensoleillé, toute une armada tribale, solennellement, nous escorte à l’unique station ferroviaire du village, quant à moi discrètement j’accompagne ma mère qui porte encore son traditionnel voile blanc, haïk, « bou aouina »(un œil), qui couvre tout le corps de la femme pour ne lui laisser que l’œil pour épier.

Le train tel un teuf-teuf, se fait désirer, enfin arrive et s’arrête en bruit de ferraille ; le temps de s’approvisionner en produits de chauffage, tels que le bois, le charbon et l’eau ; puis le chef de gare fièrement, devant la tribu, siffle le départ. Alors, tous nos amis émus et perplexes nous crient tous en chœur, un mot que l’émigré venait de leur apprendre : iriouar ! (Au revoir !) à la prochaine rencontre, inch’Allah.

Le train, « el machina » prend de la vitesse, je suis assis et en apothéose tout défile devant mes yeux : la terre, le djebel (mont) et ses pins, l’alfa, les bergers, leurs moutons et leurs Kheimas Noirs des Ouled Rahman, tout semble nous rendre un dernier salut. Père, m’annonce les douars et les villages qui rapidement se succèdent : Ain-Ouessera (Paul-Gazelle), Ksar El Boukhari (Boghari), Brazza, Berrouaghia, Benchicao, Médéa-ville, La Chiffa, Mouzaia et la ville des Roses, Blida.

Là, tout le monde descend pour une pause-café ainsi qu’un changement de rail pour Alger.

Alger

Voilà la capitale : devant nos yeux s’impose Alger immaculée de blancheur, soulignée du Bleu de la Méditerranée, El-Djazaïr elle marque le début de l’Algérie, la limite de l’Afrique et le saut vers l’Occident, pour ceux qui peuvent voler de leurs propres ailes…

A peine descendus de la loco, on grimpe quelques marches et on se retrouve devant la Casbah, dans une grande esplanade ; le temps de trouver un hôtel, notre émigré en connaisseur des lieux, nous dépose à « Plaçat El Aoud » (la place du cheval), c’est la statue qui représente un officier des forces armées françaises, en l’occurrence le Duc Philippe d’Orléans, cette stèle se trouvait anciennement à la Place du Gouvernement, le Duc en tenue militaire est monté sur son cheval, le sabre brandi en avant, dirigé vers la mosquée d’en face (Djemaa El-Djedid), ce geste signifierait le combat contre l’Islam.

Donc, le paternel nous laisse à l’ombre de l’effigie, à « la Place du cheval », je contemplais les gens qui passaient, grouillaient sans cesse, s’entremêlaient, semblaient se tamponner ; ils couraient dans tous les sens comme fous : c’est enchantant et troublant de vivre ainsi.

Ils étaient de toutes les couleurs, des blancs, des noirs, des bronzés, « des hommes bleus » peut-être nos Touaregs, ces passants étaient de tout format, tout gabarit, gros, gras, grands, petits, maigres, handicapés, enfin des créatures humaines !

Il y avait parmi eux des hommes, des femmes voilées, d’autres femelles vaquaient à visage découvert et supportaient mal le soleil brûlant, blanches comme neige, elles risquaient de fondre au soleil !

Luxueusement, à la mode habillées, elles étaient belles, trop belles pour ce décor populaire, certainement des Françaises, venues, grâce à leur charme conquérir l’Afrique du Nord !

Malgré tout cet enchevêtrement de gens et de véhicules hétéroclites pétaradants et vrombissants, mon parrain réussit à nous récupérer et à nous conduire vers l’hôtel qui sentait désagréablement l’odeur du poisson. Père, nous permet de nous détendre pendant deux jours, de visiter Alger et de contempler la mer, notre Méditerranée : elle parait comme un lac, belle, calme, plate, trompeuse ; car,

Sous les vents qui viennent du large, de l’Occident, elle peut se déchaîner,

Et emporter bien des pêcheurs intrépides et des pauvres familles endeuiller.

La Méditerranée, cette éternelle Bleue restera de tous les temps, n’en déplaise aux dénigreurs, un lien entre les peuples et les nations ; seuls les mauvais esprits,

Tracent des frontières imaginaires qui séparent,

Mais avec le temps, la faim toujours répare.

Encore, quelques embrouillardes administratives et douanières et hop ! C’est l’embarquement.

Tristement, le bateau mugit une dernière fois, lâche ses amarres et comme par enchantement, glisse lentement sur l’eau et quitte la baie,

Il laisse derrière lui les poissons et les blanches mouettes

Qui se nourrissent de ses seules miettes.

El-Djazaïr s’éloigne comme une déesse dans sa robe blanche,

Et disparait comme un rêve dans, l’immensité de la Méditerranée.

La traversée

Quant aux passagers, dès qu’ils abandonnent la terre ferme, tout commence à balancer et c’est là qu’on perd l’apesanteur et vient la peur.

Dans le ventre de leur bateau, un mastodonte de navigation, les marins nous fourrent gens et bagages ; à l’intérieur il fait sombre, l’endroit est étroit, presqu’un tombeau avec en sus le lourd bruit de la machine qui bat comme un cœur.

Difficilement, il faut se faire une place, ma mère fait connaissance avec une Kabyle, une jeune femme avec son chérubin de bambin, cette dernière est très dégourdie, elle déballe et commence à pomper un petit appareil à pétrole (babor) qu’elle allume et avec lequel sans gêne aucune, elle prépare café et soupe ; solidaires, les femmes par les gestes et les rires communiquent. Elles se comprennent et partagent leur misère commune ; l’une, ne connait aucun mot de berbère et l’autre ignore la langue arabe. La Berbère est très en colère, avec une seule adresse en poche, elle veut rejoindre son ingrat de mari qui est en France et ne veut plus revenir au douar ; elle est persuadée de lui mettre le grappin dessus, elle sait pertinemment que la justice française ne badine pas à ce sujet, là.

Marseille

On vogue au milieu des vagues, presqu’on divague, après plus de vingt quatre heures de navigation, le zimbrek de cargo jette l’ancre au port maritime de Marseille.

Les soi-disants touristes débarquent dans un piteux état, heureux de retrouver la terre ferme.

A la sortie du bateau, du regard je recherchais ma mère,

Craignant qu’elle ne soit tombée à la mer,

Mais elle était tout près de moi, je ne l’avais pas reconnue, elle avait troqué son voile blanc qui lui allait si bien, contre un autre accoutrement, qui à vrai dire ne m’enchantait guère.

Après un répit, un café bien mérité et un léger repas, chacun retrouve ses sens, père notre

Guide infatigable nous pousse tout droit vers la gare ferroviaire de Saint-Charles ; il réserve

Nos places dans le train Marseille-Paris, sans changement.

Un moment, on se retourne : Marseille, la deuxième capitale de France nous apparait dans toute sa splendeur, elle nous ouvre toutes grandes les portes de l’Europe ; elle ressemble à Alger,

Elles sont telles deux sœurs jumelles,

Ayant les mêmes yeux, les mêmes prunelles,

Jalouses de leurs beautés, deux princesses blanches drapées du bleu de la Méditerranée, mais voilà, l’une est africaine, l’autre est phocéenne et les projecteurs divins du soleil sont idem, ils illuminent l’une le matin et font miroiter la seconde, seulement le soir.

Sur les hauteurs de Marseille, à la gare Saint-Charles, on patiente jusqu’à l’arrivée du train qui nous transportera à la capitale distante de 863 kms ; la durée du trajet est approximativement de dix heures avec des arrêts rapides à : Avignon, Valence, Lyon, Villefranche-sur-Saône, Mâcon (de nos futurs gendres), Châlons-sur-Saône, Dijon et le terminus Paris en gare de Lyon ; évidemment, à part son roulement de tambour, le train est agréable pour voyager, surtout que pour les longues distances sont disponibles des couchettes, superposées ! Elles sont bien, pour être indisposé…

Paris

Enfin Paris ! Où, dit-on, tous les rêves sont permis… La Tour Eiffel est là, elle marque Paris tel un point d’exclamation !

Paris, c’est le cœur de la France et le poumon de ses pays voisins. Notre guide Naïli, loin d’être dépaysé, dit connaitre Paris comme sa poche, sûr de soi, il nous pilote vers les transports publics, qui nous déposent à la gare du Nord :

Elle est monumentale, ornée comme un musée,

Certainement, de quoi se paumer.

Sa façade avant est couverte, l’autre est à ciel ouvert, elle permet aux nombreux voyageurs de circuler, d’accéder aux guichets de réservation, de faire divers achats aux kiosques, de s’attabler et de prendre une boisson ou de se restaurer ; enfin il y a les quais où viennent s’encastrer les trains en partance pour le Nord de la France (Lille) et d’autres pays comme la Belgique, l’Allemagne, et d’aller peut-être, sans prendre le bateau, sans se mouiller, jusqu’à… Saint-Pétersbourg, pourquoi pas ?… tutte le strade portano a Roma ;

Montataire

Notre rapide Paris-Amiens nous attend : Paris-Nord, Saint-Denis, Orry-la-Ville, Chantilly, et Creil avec changement pour Montataire où nous accueille un train de campagne ; après quatre miles, c’est notre terminus ! À notre demande, le contrôleur marque un arrêt « aux Forges », à quelques pas de l’hôtel du même nom, qui deviendra, avec le temps, notre première rampe de lancement pour l’avenir, à venir.

A l’hôtel des Forges, au deuxième étage, une pièce cuisine avec débarras où nous accueille à bras ouverts et le sourire aux lèvres, Saoud, notre cousin et intime parent ; c’est lui le premier qui en 1946, est venu dans ce coin reculé, un endroit inédit bordé d’un verger de pommes et de poiriers, rien que ça !

Notre lieu d’hébergement est situé juste en face de l’usine Usinor où bossent Saoud et mon père, ce dernier, nouvellement embauché ; entre la résidence et le lieu de travail c’est la rue Mertian, lorsque l’on remonte celle-ci en allant vers la mairie, en prolongement par la route Jean Jaurès, la voie est tortueuse, étroite, elle traverse une grande partie de la commune.

Au début de la rue Mertian, juste après notre nouvelle demeure, il y a lieu de traverser la ligne de chemin de fer, tout de suite à droite est alignée une rangée de boutiques dont une boulangerie et sa boulangère bien aimable à décrire et puis un café-bureau de tabac avec vente de billets de la Loterie Nationale ; une fois ce bureau a gagné le gros lot, mais le gagnant ne s’est pas présenté… le gérant a retrouvé l’heureux gagnant… et son ticket, qu’il avait collé sur un panneau d’affichage publicitaire… ici, le client est roi, même quand c’est un adepte de Bacchus ; motus.

La maternelle

plus loin que le dit café, on bifurque à droite, c’est la rue Louis Blanc de ma future école maternelle qui m’inculquera mon abécédé ; si on suit la rue Mertian, à droite des commerces dont le fameux Comptoir français, à gauche un cinéma, amateur des films de Tarzan et Zorro, je continue par la rue Jean Jaurès pour atteindre le centre ville dont la Mairie à son fronton « Liberté, Égalité, Fraternité » et son monument où se rassemblent fidèlement chaque 14 juillet les Anciens Combattants tout médaillés, à la Place de la Mairie. Chaque dimanche se tient le marché hebdomadaire avec à foison et fraîchement cueillis, les légumes, fruits et fleurs ainsi l’habillement et d’autres bataclans, il ne manque rien mec, sinon l’oseille.

Quand je débarquais à Montataire, à peine ai-je repris mon souffle du voyage du bateau et du train Marseille-Paris, voilà que le père accompagné de son protocole-traducteur, il me prend par les oreilles, pour me conduire à la rue Louis Blanc, qui se trouve au premier tournant à droite, après la boulangerie, et où se situe ma future école maternelle. il y a lieu de dire qu’elle est plus belle que l’on s’imagine, reluisante de peinture, avec une cour de récréation, des classes bien ensoleillées, des mioches qui bruitent sans agacer, des maîtresses habillées de blouses blanches, plus disciplinées et plus sages que leurs poussins. Notre interprète, débordant de civilités, fait les présentations ostentatoires ; l’enseignante me demande mon prénom, comme si je la comprenais bien ; notre traducteur semble poser des questions et se répondre à lui-même, après maints égards, gestes et mots, il finit par me dire que je commence dès demain matin, afin de ne pas perdre de temps. Le lendemain, père me conduit à la maternelle, je suis nouvellement bien astiqué, équipé d’un tablier et d’un cartable, en futur soldat de la culture ; les jours suivants, mes petits voisins suffiront à me déposer à l’établissement scolaire ; au fur et à mesure, le temps faisant le reste, je m’incruste dans mon nouvel environnement. En classe, je suivais attentivement, peu à peu, je me familiarisais avec les lettres et les mots, qui au début me paraissaient tels des hiéroglyphes égyptiens. Dans ce nouveau monde tout me plaît et me stupéfait, bien différent de mes paisibles moutons à la robe blanche ; certainement je ressentais le froid et je supportais peu les pluies diluviennes, mais quand on est jeune, tout passe et le seul problème, c’est d’acheter les tickets d’entrée et d’essayer de voir deux fois le même film, au cinéma voisin ; heureusement que la famille est nombreuse et que ça peut se faire ! Chaque jour, à ma mère je racontais avec passion ce que je découvrais avec raison. Et puis à Montataire, les distractions ne manquent pas, et surtout le cinéma, deux séances par semaine, celui-ci est noir et blanc, mais les affiches sont déjà en couleur.

Les munitions

Pendant, mon long séjour à Montataire, il m’est arrivé bien des aventures et des mésaventures, les unes drôles, les autres dangereuses où j’aurais pu, y laisser ma peau ; la première de ces déboires, toujours en ma mémoire, se déroule quelques mois seulement après mon hébergement à l’hôtel des Forges. Un jeudi, avec mon petit voisin, on se permet une petite balade au bord de l’eau, sur les berges du cours d’eau le Thérain, non loin de notre demeure ; comme des grands, on traverse la ligne de chemin de fer, on longe le cours d’eau, arrivés sous un pont, en chercheurs éprouvés, on essaye de faire quelques découvertes : rien de neuf ! Les tas de ferraille, malgré les eaux et la rouille sont méthodiquement retournés et puis des objets susceptibles d’attirer notre attention : des tas de petites boules, rondes et longues, çà et là, ça ressemble à des balles ! On apprendra que ceux sont des balles de mitraillette, un butin de la sale guerre, qui venait à peine de prendre fin ; les poches pleines, chacun rentre avec le produit de ses recherches ; quant-à-moi, j’arrive au gîte et normal je déballe mes balles ! Mes munitions près du feu, je commence à me sécher avec ma cartoucherie. Ma mère, ne prête attention à mes manigances ; à ce moment, heureusement, le père rentre et découvre ce qui se drame : Dieu, que fais-tu ? Précipitamment, il nous sort de la cuisine, récupère les munitions, les jette au dehors ; à son retour, il crie : tu veux nous tuer et faire sauter l’hôtel !? Auparavant, il s’était assuré que mon petit camarade s’était débarrassé de ses munitions ; ainsi donc, mon petit camarade et moi-même, nous avons bafoué à retardement, les accords de Genève sur le désarmement, alors que l’armistice, il y a bel lurette qu’elle a été signée.

La vie quotidienne

Plus haut, face à la mairie, se trouve l’école primaire des garçons, avec son passé simple, son passé composé et son passé tout court. Toujours, à pied pour mieux visiter, je laisse la façade de la municipalité à ma gauche et je continue ma route, je découvre en plein milieu de l’agglomération une ferme avec bétail et volaille, où je peux acheter une poule avec ses œufs, un lapin entier, du lait frais, séparé de son fromage.

Au-delà, une agréable aire de détente, où je peux planter ma tente, avec ma tante ; c’est le parc communal, en son milieu un grand et énorme arbre de gros diamètre, que j’ai souvent, mais vainement tenté de grimper, il n’est comme pas comme les nombreux marronniers qu’on peut délester et crier : chauds, les marrons chauds !

Au détour du parc, s’étale la pelouse naturelle du stade de football, le SACM, gagnant ou perdant, toujours bien supporté et j’en étais supporter, insupportable !

Dans cette commune, les maisons sont collées les unes aux autres, construites en dur, parfois traditionnellement avec la toiture en bois.

C’est donc en cette plaisante cité, que je viens de citer, que je passerai plus de quinze années consécutives ; une partie de ma vie, un jour rose, un autre morose, sans prose.

Au début, les habitants qui connaissaient Saoud (ils le surnommaient J3, jeune), nous réservèrent un accueil empreint de gentillesse et de curiosité, car ma mère en tant que femme et son fils, c’était certainement la première famille algérienne à débarquer dans ce recoin de Picardie ; dans cet ordre d’idée, les propriétaires du Comptoir français (alimentation) nous invitèrent à une petite collation avec une table garnie de pâtisserie et de boissons, mais on n’en consomma qu’un simple café et quelques gâteaux secs, le langage faisant défaut et la gêne étant partagée.

Quotidiennement, je me rendais à une boutique d’alimentation générale et à la boulangerie du coin, la boulangère toujours coiffée d’un bonnet et d’un tablier blanc, était d’une gentillesse extrême ; pour la vente elle exposait dans un bocal en verre, des bonbons gros comme des calots, elle m’en offrait à chaque fois, ravie de me faire plaisir, madame… votre gentillesse, je ne l’oublie pas ; de son pain elle me faisait crédit, sans discrédit ; mon père la payait quand il touchait sa quinzaine, même quand on déménagea, je faisais quelques kilomètres pour m’alimenter encore, chez elle.

Plus tard, notre Manitou de paternel, avait besoin d’argent l’équivalent de quelques mois de salaire, sans sourciller, sûr de lui, il me chargea d’aller chercher la somme chez notre boulangère ; celle-ci, sans réfléchir me remis le pécule… ce qui me laissa tout coi… il y a de quoi !

Pour me décomplexer, elle me parlait français comme à un de ces clients habituels, je crois bien

Que je lui répondais en mon arabia, mais ses éclats de rire signifiaient notre compréhension, sans dimension ; avec les autres gens, au début je ne comprenais quedal à ce qu’ils débitaient, pareil à du chinois, (langue, que j’écoute couramment !) mais peu à peu j’arrivais à déchiffrer ce qu’ils blablataient, et à retenir les mots essentiels, tel que le miel !

Il faut dire, que j’ai tout de suite sympathisé avec les petits voisins qui me conduisaient à la maternelle et notamment la fillette des propriétaires de notre hôtel, ceux-ci l’habillaient comme une poupée et certainement, que moi récemment sorti de ma savane, je lui apportais le contraste qui lui manquait ; ce qui n’était pas du goût de mes petits copains,

Ils n’aimaient peu me voir avec elle,

Certainement qu’ils craignaient des séquelles.

Mais, malheureusement, j’appris ainsi que les Français sont aussi nomades et je voyais, un jour matinalement la petite gamine perchée au devant de la cabine d’un gros camion, elle déménageait avec parents et bagages,

Sans laisser d’adresse, comme dit l’adage.

A l’école maternelle en classe,

Je suivais avec assiduité et ponctualité,

Et je me rendais à mon lieu de scolarité,

Même un dimanche matin ! Rapidement j’arrivais à discerner, telles des personnes, les lettres de l’alphabet d’entre eux et à lire toto ; le directeur, affable, toujours aimable, suivait ma scolarité avec attention, il voulait me faire rattraper mon retard, il me transféra à son établissement l’école primaire de garçons, à quelques deux miles vers le centre ville. Mon cartable était lourd à trimbaler matin et soir, deux allers-retours par jour, mais la marche, ça me connait,

C’est plus facile que de rester assis sur les bancs de l’école,

Les fesses toute la journée, fixes, sans risques de rixes.

La mâconnaise

En 1949, Hamid, notre autre cousin, un francophone celui-là, était marié à une Française, une Mâconnaise pour tout dire, elle avait un bébé encore accroché au biberon, cette mini-famille à la recherche d’un meilleur débouché nous rejoint dans notre communauté plus solidaire « la gêne n’est pas dans l’habitat, elle est seulement dans les cœurs », avec gaîté on leur fit une place, je ne sais comment ce petit monde était entassé dans ce dortoir, peut-être qu’ils dormaient à tour de rôle, en tout cas moi, j’appréciais cette vie en collectivité qui me rappelait ma Kheima, maintenant lointaine.

Oui, Les moments difficiles,

Font les souvenirs sublimes, Que dit ma pauvre plume.

Jane, était le prénom de cette bourgognaise ; revenant de l’école, je la rencontrais exactement un 28 octobre 1949, ce jour là elle m’annonçait la mort du champion du monde de boxe, Marcel Cerdan un Français né En Algérie (l’ami d’Edith Piaf) décédé lors d’un accident d’avion, comme par hasard, la veille de la rencontre de consécration prévue aux Etats Unis, contre un Américain (Jake La Motta) !

Jane, en peu de temps, était devenue pour moi une seconde famille ; elle m’apprit

À parler, lire et écrire, sans rire ; bien éduquée, fort instruite elle me dévoila bien des finesses et des ficelles de la langue de Jeanne d’Arc, sans son arc !

Jane, était une mordue des magazines féminins, je lui échangeais les illustrés que je récupérais auprès de mes potes, car tous affectionnaient les histoires de cow-boys (gardiens de vaches, les vaches !) et les Indiens du Far-West Américain.

A cette Dame, je dois beaucoup, Deux fois, merci beaucoup.

Il y a des personnes qui par leur innocence, écrivent d’elles-mêmes leurs noms en ma mémoire ; je grimpais à peine mes treize ans que je faisais déjà le jeûne (ramadan), je restais sans manger ni boire du lever, jusqu’au coucher du soleil ; personne ne prêtait attention à ma personne, si ce n’est Jane ; elle eut pitié de moi : Kader ! Elle m’appela, ferma la fenêtre de la pièce où l’on se trouvait, me prépara un plat de frites et me dit : mange ! Le Bon Dieu ne te voit pas. Surpris, je déclinais l’invitation ; elle se sentit frustrée.

Mais, à partir de ce jour là, elle me porta une grande estime ; certainement, qu’elle avait rencontré des gens sans foi ni loi, de vulgaires consommateurs de la vie.

Là, est certainement est la différence,

Entre les hommes et les limaces, sans grimace.

Lorsque que j’arrive à Montataire, le pays venait tout juste de sortir de la guerre hitlérienne, dans notre hôtel, au même palier logeaient avec sa mère un Allemand, il sortait peu, sûrement un rescapé du conflit ; il s’appelait Wurtz, les yeux bleus, les sourcils, le visage, les cheveux, l’ensemble presque tout blond, il avait bien la tête d’un Arien, pour moi un gentil garçon. Par la suite, il travailla à Usinor, il ne savait pas un mot de français, je lui appris à dire : salam oualikem (salut sur vous), il m’apprit : guten morgen (bonjour), c’est facile à retenir, ça ressemble à Michèle Morgan !

Le pays avait un besoin récurrent en main d’œuvre, les travailleurs Algériens étaient les bienvenus, seulement munis d’une carte d’identité ils entraient en France, dans les chantiers ils étaient accueillis avec le sourire jusqu’aux oreilles.

Même en Métropole, la faim n’était pas encore chassée, le pain noir se vendait encore au kilo et quelques administrés de la commune profitaient, encore de la soupe populaire ; à la campagne les paysans portaient des sabots. Les ouvriers peu nombreux se rendaient au boulot à pied, les plus favorisés, possédaient des bicyclettes ; il y avait quelques vélos Solex, les mobylettes n’apparaîtront que vers les années 1952, il circulait peu d’automobiles. Un compatriote, lui, avait acquis un vélo, certainement à crédit, sur lequel il avait adapté un moteur de vélo solex d’occasion, il était tout fier d’être motorisé : génial, se déplacer sans marcher !

Le cinéma noir et blanc, muet au début, commençait à remplir les salles et les Tarzan et Zorro faisaient fureur parmi les jeunes : le spectacle commençait par un documentaire, suivaient les dessins animés de Popeye mangeur d’épinards, les actualités puis l’entracte, le temps de prendre des forces pour suivre le film ; ici, les gens ont besoin de fortifiants, même quand ils sont assis.

Par la suite viendra le cinéma parlant, (à Dieu Tarzan ! l’acteur avait une voix à écorcher les oreilles d’un sourd) ; en 1953 au café de la Place de la Mairie, la première télévision noir et blanc fit son apparition par une première image fortement brouillée, il fallait mettre la main à la poche et consommer pour assister, sans insister.

Pendant les jours fériés et les vacances scolaires et comme j’habitais près d’une station ferroviaire, j’aimais regarder les trains passer et j’aidais sans qu’elle me le demande la femme du garde-barrière à fermer et ouvrir les portes de passage et je lisais les plaques : attention ! Un train peut en cacher un autre ! et pourquoi pas, un arbre peut cacher la forêt.

Mais, j’admirais beaucoup plus un autre train, un mini train, un jouet qui lui tournait à l’occasion du Nouvel An, dans la vitrine d’une riche boutique !

Revenons à nos moutons ! tout ça c’est bien beau, mais ça ne remplace pas le ciel ensoleillé de mon pays, notamment quand je regarde ce ciel gris qui pleurniche toute l’année et ce froid qui perdure, me… mince !

Le parigot

Mon père s’aperçut de mon ennui : changeons d’air dit-il ! Il m’emmenait faire un tour à Paris, comme un parisien, en parigot je me pavanais, le temps d’une journée ; du haut de la Tour de Monsieur Eiffel, je dominais Paris et la Cathédrale Notre Dame me paraissait bien petite !

Père, Rab-el-Beit, le Manitou, pour me combler, il m’achetait un costume et une cravate, il me snobait ! mais, il y a un mais : qui va faire le nœud de...

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