De Mauthausen au Ljubelj

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De juin 1943 à mai 1945, un peu moins de 1800 déportés du camp central de Mauthausen en Autriche, en majorité des Français furent envoyés au Loibl-Pass. Ce livre retrace la vie au quotidien de ces déportés. Le Kommando était divisé en deux camps : le premier au nord de la Slovénie et le second en Autriche (Carinthie) où les déportés durent creuser dans la montagne un tunnel routier entre ces deux pays pour le compte de la firme Universale-und Tiefbau AG de Vienne.
Publié le : dimanche 1 janvier 2006
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EAN13 : 9782296141360
Nombre de pages : 439
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DE MAUTHAUSEN AU LmBELJ (LOIBL-PASS)

JankoTisler
Christian Tessier

DE MAUTHAUSEN AU LmBELJ (LOIBL-PASS)

Préface de Pierre Saint-Macary

Edition revue, corrigée et augmentée de nouveaux documents

L'HARMATTAN

@

L'HARMATTAN,

2005

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
L'HARMATTAN, ITALIA s.r.l.

Via Degli Artisti IS; 10124 Torino L'HARMATTAN HONGRIE Kônyvesbolt ; Kossuth L. u. 14-16 ; 1053 Budapest L'HARMATTAN BURKINA FASO 1200 logements villa 96; 12B2260; Ouagadougou 12 ESPACE L'HARMATTAN KINSHASA Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives BP243, KIN Xl ; Université de Kinshasa - RDC

http://www.librairiehannattan.com diffusion.hannattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr

ISBN: 2-296-00051-7 EAN:9782296000513

Préface à l'édition française par Pierre Saint-Macary

Ce livre a une histoire, une histoire compliquée mais son intérêt justifie très largement que l'on aille au bout de cette histoire pour le publier. Le kommando du "Loibl-Pass", que l'on devrait en toute rigueur traduire par le kommando du col de Loibl, était situé dans le massif alpin des Karawanken, joignant les vallées de la Drave et de la Save, deux affluents du Danube, mais en fait porte d'accès entre la Carinthie et la Slovénie, entre l'Autriche et feue la Yougoslavie, entre le Nord germanique et le Sud méditerranéen, entre deux mondes ou presque. C'est le kommando le plus éloigné du camp central de Mauthausen, le seul implanté hors du Grand Reich et donc le seul où non seulement la population ne relaya pas l'oppression nazie mais où, au contraire, recueillit et aida les évadés qui, dans bien des cas, rejoignirent les partisans et combattirent avec eux. C'est le kommando d'un seul ouvrage, un tunnel routier, attaqué par ses deux extrémités, d'où les camps Nord et Sud, et conduit par une seule firme, la compagnie de grands travaux publics Universale. Ce kommando fut pratiquement ouvert par des Français en juin 1943 et ils y trouvèrent très vite, chez les techniciens civils du chantier, une sorte de correspondant et de complice qui devait devenir, quelques années plus tard, le chroniqueur et l'historiographe scrupuleux: Janko Tisler. Et là est l'origine du livre, le début de son histoire. Avec le cinquantième anniversaire de la fin du nazisme, on pouvait avoir l'impression que l'essentiel de l'histoire de Mauthausen et de ses kommandos était connue sinon écrite. Hans Marsallek, Florian Freund et

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Bertrand Perz en allemand, Michel Fabréguet, Jean Gavard et Serge Choumoff en français avaient, chacun à leur manière, dans des styles et avec des ambitions bien différents, apporté leurs pierres à l'édifice. Mais il manquait le «Loibl-Pass», puisque ce vocable s'était imposé à tous pour désigner ce kommando du bout du monde alpin, seul de son espèce sous bien des points de vue. Alors Janko Tisler prit la plume et rédigea en 1995, un livre intitulé Mauthausen na Ljubelju qui traitait à la fois, du chantier qu'il connut bien puisqu'il y fut employé comme aide technicien, du camp de concentration qu'il côtoya pendant plusieurs mois, des rapports avec la population civile et spécialement avec les partisans slovènes dont il faisait partie et, en prime si l'on peut dire, du sort des Français parce qu'il pratiquait notre langue. Son livre fut assez vite repris par les responsables autrichiens de Klagenfurt, heureux de trouver dans leur lutte politique contre l'extrême droite, des arguments complémentaires à leur propre ouvrage le camp oublié (1995). Ce petit livre traitait du seul camp Nord, dont les traces ont pratiquement disparu, et accompagnait la mise en place d'un panneau monumental signalant à la foule des automobilistes transitant par le tunnel qu'il avait été percé par des déportés de toutes nationalités, esclaves du Grand Reich. Quand M. Tessier, petit-fils de déporté, se soucia voilà quelques mois de fixer la mémoire du camp, il recourut d'abord au texte allemand, le faisant traduire en français. Mais rapidement, s'apercevant que les différentes traductions avaient altéré le texte original, il décida avec l'auteur de revenir au texte slovène, se servant de la traduction allemande comme base de travail. Ce travail long et fastidieux permit de réaliser un texte revu et corrigé mais surtout augmenté de documents inédits. C'est donc cette traduction qui est proposée aujourd'hui, nous l'espérons pour la plus grande satisfaction de tous les fidèles au souvenir du "Loibl".

Pierre Saint-Macary Matricule 63.125 Président d'honneur de l'Amicale de Mauthausen

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CHAPITRE

I

Le Camp de Concentration du Ljubelj/Loibl-Passl (Kommando du camp de Mauthausen)

1) Introduction Le camp de concentration du Loibl-Pass, Kommando rattaché au camp central de Mauthausen en Autriche, a fait par le passé l'objet d'études, de récits et de témoignages de la part des Français qui ont toujours, durant l'existence de ce camp, été les plus nombreux. Mais ces témoignages et la plupart des récits étaient parfois contradictoires. Quelques livres furent publiés sur la vie menée au Ljubelj ainsi que sur les souffrances endurées, mais ces publications étaient, soit d'origine polonaise, soit luxembourgeoise voire norvégienne. La perspective des interprétations fut donc liée à la perception nationale. En raison du régime d'incarcération (séparation, relations entre les déportés limitées par l'emprisonnement, barrière de la langue), il apparaît clairement que les auteurs ne pouvaient pas relater les relations pouvant exister entre les
1 Loibl-Pass: en autriche~ Ljubelj : en slovènie.

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différentes nationalités. Cela nous pennet de mieux comprendre pourquoi, dans ce camp de l'horreur, 144 déportés yougoslaves (dont 113 Slovènes) ne furent jamais évoqués. Dès l'année 1943, deux camps de concentration furent installés des deux côtés de la chaîne des montagnes, appelée Karawanken, séparant les deux Etats, l'Autriche au nord et la Slovénie au sud. Dès le début, le camp côté slovène sera appelé camp sud et le camp côté autrichien, en Carinthie2, camp nord. Le camp sud (côté slovène),fut opérationnel à partir du mois de mai 1943 tandis que les premiers déportés n'arrivèrent que début juin. Le camp se situait au-dessus d'une petite fenne nommée "Jur" à une altitude comprise entre 920 et 940 mètres. A droite du camp de concentration, seulement séparés par une route, se trouvaient les baraquements des travailleurs civils et ceux réservés à la police, tandis que les fonctionnaires et le personnel technique occupaient les bâtiments érigés par le baron Born. Le camp nord où les déportés s'installèrent définitivement fin octobre 1943 était dissimulé par une forêt d'épicéas, à environ 1100 mètres d'altitude, au bas de la montagne appelée Zelenica. Le camp des travailleurs civils, le plus proche du tunnel, était séparé du camp de concentration par le camp SS3. Le baraquement de la direction SS se trouvait au-dessus du camp de concentration tandis que les troupes SS et la police se trouvaient au-dessous. Jusqu'au 29 novembre 1943, on ne pouvait accéder du camp nord au camp sud qu'en empruntant une route hautement surveillée, qui se situait à 1367 mètres d'altitude. La route4 qui menait à l'église Ste-Anne, encore en état aujourd'hui, était très tortueuse avec treize dangereux virages, que les gens de la région appelaient serpentines. A certains endroits les virages atteignent des pentes de 28 % ce qui en fait l'une des routes les plus dangereuses d'Europe. Toutes les autres voies praticables, mais toutes aussi dangereuses au-dessus des Karawanken, se situaient à une altitude de 1500 mètres. Ce n'est qu'après le cérémonieux forage de la galerie inférieure du tunnel, par le haut commandement du Reichsgau,5 que les travailleurs civils, mais aussi les SS et les policiers qui encadraient les déportés purent passer d'un camp à l'autre en vingt minutes au lieu d'une heure et vingt-cinq auparavant. Le domaine sur lequel s'étendaient les deux camps a aujourd'hui une signification touristique grâce à ce tunnel. Les pays du centre et du nord de
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3 SS ou Schutzstaffel, créé 4 Route partant de Trzic Ferlach, et qui empruntant 5 Province territoriale du (Haute Carniole/Slovénie)

Carinthie: province du Sud de l'Autriche.
en 1925 en Slovénie pour aboutir à Klagenfurt en Autriche, passant par le col du Ljubelj. Appelée aussi route 333. Il1ème Reich. Le Reichsgau comprenait la région de Gorenjska et la Carinthie (Autriche).

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l'Europe ont ainsi une ouverture directe sur la mer Adriatique. La route d'asphalte construite après la guerre et qui relie l'Autriche à la Slovénie suit une pente à 12 % et traverse un tunnel long de 1561 mètres, large de Il,86 et haut de 7,70 mètres. A l'est se dressent le pic du Baba (1968 mètres) et la pente presque verticale du mont Kosuta, avec son sommet qui atteint les 2086 mètres. A l'ouest, la vallée se referme sur la pente nord du Begunjscica, haut de 2063 mètres. La route qui serpente dans l'étroite vallée, entre les pentes à pic des monts Begunjscica et Kosuta suit à partir de cet endroit le lit du ruisseau Mosenik pour rejoindre par le sud la ville industrielle de TrZic (515 mètres d' altitude). Cette ville, que les Allemands rebaptisèrent Neumarktl, reste ancrée dans la mémoire des déportés, car c'était le terminus de la voie ferrée qui les menait de Mauthausen au Ljubelj. Là, ils étaient accueillis par des SS qui les attendaient avec leurs matraques et les crosses de leurs fusils, pour les conduire par la seule route qui traversait la ville vers le camp du LjubeIj. Le climat correspond à la situation alpine du camp. Les montagnes environnantes sont couvertes de neige jusqu'en mai, parfois jusqu'en juin, alors que la nouvelle neige réapparaît déjà en automne. Les prairies et les arbres ne verdissent qu'à compter de mai. Dans mon carnet de route,6 j'avais noté que la neige était tombée à partir du 5 novembre 1943. La ville de TrZic en était recouverte et la dernière neige tomba le 9 mai 1944, au Ljubelj, alors qu'il grêlait et qu'il pleuvait dans cette même ville. Ce n'est qu'à partir du 29 mai qu'il fit assez chaud pour que l'on puisse se passer de manteaux. Début mai 1944, les avalanches issues des montagnes Begunjscica et Kosuta bloquèrent la route non loin de Lajba. Les déportés durent donc d'abord percer un tunnel à travers ces éboulements, pour ensuite déblayer les congères, afin de dégager la route qui menait du camp à la ville de Trzic.

2) La firme viennoise "Universale" Les travaux débutèrent dès janvier 1943, côté slovène, avec la mise en place de poteaux électriques pour la ligne à haute tension qui allait de Kovor au Ljubelj. En février et en mars, les commanditaires des travaux demandèrent aux artisans et techniciens de la région de Gorenjska (Slovénie) de se présenter immédiatement au Ljubelj pour commencer les travaux. Il s'agissait surtout d'artisans charpentiers, menuisiers, maçons mais aussi mmeurs. Toute la main-d'œuvre qui avait travaillé auparavant pour la société Adolf Raubal de Klagenfurt se vit embauchée par la firme "Universale Hosch Und
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Janko Tisler.

Il

Tiefau AG,,7. Celle-ci signa le Il mars 1943 un contrat à Klagenfurt avec la direction nationale des travaux pour la construction du tunnel, contrat qui déterminait les modalités de construction de celui-ci, les voies d'accès, ainsi que la tarification des salaires: 60 Pfennigs par heure pour les ouvriers non qualifiés, 80 Pfennigs pour les ouvriers qualifiés, et 105 Pfennigs pour les contremaîtres. Au début, la plupart des ouvriers habitaient dans des baraquements à Tdic sur le plateau de Zali rovt. De là, ils étaient conduits chaque jour, en camion, jusqu'au site du Ljubelj. Pour permettre l'installation de ce camp, les arbres de la forêt durent être abattus et le terrain nivelé. En avril et en mai, la firme fit venir par voie ferrée jusqu'à Tdic, des baraquements de Spittal an der Drau, puis de St. Veit an der Glan, en Carinthie, et même de Mallnitz. Sur la partie du terrain réservée au camp civil, les ouvriers construisirent en premier lieu deux baraquements pour la police, alors que du côté gauche de la route reliant Tdic au Ljubelj, l'emplacement fut réservé au camp de concentration. Le dirigeant du camp de l'organisation "Todt"S au Zali Rovt, (appelé camp d'habitation de Neumarktl et RSBL9), et dans lequel se trouvaient principalement des ouvriers d'Adolf Raubal, s'appelait Amandus Smolle. Il était né en 1907 et avait pour surnom "Mandi". 7. Il boitait, avait le teint sombre et une mine désagréable. Natif de la commune de Sittich en Carinthie, il fut rapidement nommé à Trzic dès l'invasion de la Slovénie par les Allemands en 1941. Tout d'abord, il ne fut responsable que d'une partie du camp et des cuisines, puis il devint rapidement commandant en chef et ce dès l'automne 1942. Le 23 décembre de la même année, il épousait à Tdic une femme de caractère, Marija Carman, native de Ste-Anne et aide cuisinière de métier. Après que la firme Universale se fut installée au Ljubelj, c'est elle qui dirigea le camp civil, et par là même Amandus Smolle. A la fin de la guerre, ce dernier se retira à Feldkirchen en Carinthie. La direction nationale céda gratuitement à la firme les baraquements, la maison des cantonniers et celle des chasseurs. Cela explique pourquoi les employés de l'Universale résidaient dans des maisons, tandis que les ouvriers étaient, quant à eux, relégués dans le camp réservé aux civils.

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Le siège était à Vienne, 6 Renngasse.

Fritz Todt, né à Pforzheim en 1891. Ingénieur de formation, il fut dès 1933 inspecteur
du Reich. Il

général du réseau routier. En mars 1940, il devient ministre de l'Armement trouvera la mort dans un accident d'avion en février 1942. 9 Reichsstrassenbaulager - Camp d'Etat chargé de la construction de la route.

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Au début les repas étaient pris à l'intérieur dans les bâtiments du château du baron Born,JOmais plus tard le réfectoire fut transféré vers le camp civil. Le 29 mars 1943, on commença le forage du tunnel côté slovène. Quant au côté autrichien, cela ne fut possible qu'à partir du 6 juin, en raison de l'enneigement et de la difficulté d'accès au point où la sortie du tunnel avait été prévue. Fin avril 1943, le commandant Julius Ludolf, SS-ObersturmfUhrer,11, supervisa le travail de mise en place du camp de concentration. C'était un homme brutal et agressif envers les ouvriers. Le maître d'œuvre, pour la construction des baraquements, était l'Autrichien Zankel de Villach, forgeron de son état. Jusqu'à la fin mai 1943, les ouvriers installèrent sur l'emplacement réservé aux camp de concentration six baraquements: trois pour loger les déportés, un pour la cuisine avec un sous-sol servant de cave et de garde-manger, un autre pour l'infirmerie et, entre les deux, deux latrines et enfin le dernier comprenant la buanderie. Tout autour du camp, ils construisirent, solidement ancrée dans le sol, une clôture en bois qui s'étendait sur 10.000 mètres carrés, renforcée par une double rangée de barbelés d'une hauteur de trois mètres. L'éclairage était très puissant du à la présence de projecteurs sur chacun des six miradors. Tout cela fut bâti par un groupe de charpentiers sous la surveillance du contremaître slovène Janez Markic. Situé juste en dessous du camp prévu pour les déportés, ils installèrent encore deux baraquements pour loger les SS, un comprenant des douches et la buanderie, un autre comprenant les latrines, un chenil et un dépôt de vivre. A proximité un baraquement plus petit à l'usage exclusif du commandant du camp, de son adjoint et de son secrétariat. A certains endroits du camp, on pouvait lire des pancartes portant l'inscription: « Interdiction de photographier ». Dès l'arrivée des déportés, les ouvriers qui travaillaient à la construction du camp de concentration durent tous porter des brassards noirs avec des numéros blancs, et disposer d'une pièce d'identité. Lorsqu'ils voulaient quitter le camp, ils devaient se découvrir, présenter leurs papiers et un laissez passer spécial signé par le chef des SS. L'usage de se découvrir fut abandonné par la suite.

JO Maison bourgeoise tunnel.
Il Lieutenant SS.

située à côté de l'église Ste-Anne, entre le camp sud et l'entrée du

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3) Les dirigeants de la firme Universale Le directeur de l'entreprise, qui était également le chef des travaux, était l'Autrichien Anton GobI, âgé de 40 ans. Membre du NSDApJ2 il parlait français. Il resta au Ljubelj jusqu'à la fin. Le technicien viennois Otto Karpischek travaillait avec lui. Le chef de chantier, côté slovène, était l'ingénieur viennois Josef Seidenglanz, également membre du Parti Nazi. Très ambitieux, il supervisait lui-même les travaux. Lorsqu'il arriva au Ljubelj et qu'il entendit parler slovène, il demanda à l'employée Marija Gorjanc : - Quelle est cette langue de porc? En automne 1944, August Erat, employé à la section salaire, entendit la conversation suivante entre l'ingénieur Seidenglanz et le Rapportftihrer13SS Sebastian Binder. Seidenglanz demandait à connaître le nombre de déportés malades. Quand il entendit que ce nombre était assez élevé, il s'énerva en disant que c'était intolérable, que la firme n'allait pas payer pour des malades qui ne travailleraient pas. Suite à cela, un nombre important de malades et de prisonniers, prirent le chemin de Mauthausen pour une destination sans retour. L'ingénieur Seidenglanz avait pour adjoint un ingénieur qui se nommait Franz Roither. C'était un homme fort et trapu qui resta au Ljubelj jusqu'a la fin. Roither était également membre du Parti Nazi. Côté sud, il y avait l'ingénieur Anton Waldhauser et son épouse Aloisia qui était également employée par l'Universale. Tous deux furent mutés par la suite côté autrichien. Il y avait également l'ingénieur slovène Bojan Grear, natif de Ljubljana, qui s'enfuira en Allemagne avec de faux papiers, à l'été 1944. Le chef de la comptabilité était le Viennois Friedrich Adamek, commerçant de son état. Il travaillait dans le baraquement au-dessus du tunnel et habitait la maison des chasseurs. Il parlait très bien le tchèque.

12 National-SozialistischeDeutscheArbeiterpartei. Parti National Socialiste Ouvrier allemand ou Parti Nazi. 13 SS qui supervisait le camp, participait aux appels, aux actes disciplinaires sous les ordres du commandant du camp. Il y avait un Rapportführer au camp sud et un autre au camp nord.

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Les responsables de la section salaire étaient l'Allemand Rudolf Woldrich14 et le Viennois Léopold Marwall, tous deux membres du parti national socialiste. Jelena Vilman,15 née à Jesenice, travai1la dès 1943 à la comptabilité puis fut détachée par la suite à la chancellerie du chef du camp civil, place qu'elle occupera jusqu'à son arrestation en octobre 1944. August Erat, issu de Bled, la remplaça jusqu'en mai 1945. Ilse Wortmann, âgée d'environ 40 ans, travai1lait au service du courrier, ainsi que Mmes Knoblauch et Dickkopf; elles étaient jeunes mais mauvaises et aigries. Se trouvait là aussi Mlle Till, une employée plus âgée, anti-nazi, qui fut plus tard transférée à Salzbourg. En 1943, un autre Viennois d'un certain âge travailla à la comptabilité. Il fut témoin d'une scène de brutalité des SS envers des déportés et la photographia. Attendu que ce genre de photo était formellement interdit, les SS se précipitèrent à la chancellerie et réclamèrent immédiatement l'appareil photo, ce que l'employé refusa. Cependant, il détruisit lui-même la pellicule et du par la suite quitter le Ljubelj. Il ne restait, en 1943 à la chancellerie, qu'une jeune Hongroise que les SS poursuivaient de leur faveur, mais qui ne resta pas très longtemps. Le responsable du matériel était l'Autrichien Franz Kortan de Kaprun. Il procurait les équipements, les matériaux et outils nécessaires au chantier. Sa fille Inge, qui avait à peine 17 ans, travaillait avec lui. L'employé aux statistiques était le Viennois Kaspar Ebner. Parfois, les samedis où dimanches soir, au château de Born, Kaspar Ebner écoutait la radio, qui se trouvait dans le bureau de l'ingénieur Wohrer, souvent des programmes émis par les radios etrangeres. J e pus 16 entrer en contact ' ' avec lui et il me remettait, chaque jour, les rapports SS concernant le nombre de déportés engagés au travail ces rapports journaliers servaient à la firme Universale de base de paiement pour les sommes à verser au camp central de Mauthausen. Le Slovène Ignac Ankele, né à Ste-Anne, qui était employé par la firme en tant qu'interprète, était connu comme pro-allemand. Dans les bureaux de la firme se trouvait également le Grec Bruggnaro, que l'on disait être homosexuel. Dans la maison du cantonnier donnant sur la route, habitaient Leopold
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15 Voir chapitre VIII. 16 L'auteur, Janko Tisler.

Sa fille Eléonore, née en 1922, était en 1943 institutrice à l'école communale de Trzic.

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Kralj et sa femme RosaI? qui hébergèrent, entre 1943 et 1944, cmq contremaîtres d'origine allemande. Le contremaître responsable du bétonnage du tunnel était Alfons Zeilinger, de Graz (Autriche). Pendant quelque temps, ce fut le Sudète Georg Schmidt qui le remplaça à ce poste. Il s'opposa au SS-Untersturmftihrer Hanke, que les Slovènes appelaient "Crnogorec", c'est-à-dire "Monténégrin" et que les Français avaient baptisé "Haricot vert". Les déportés n'ayant pu, d'après le SS, monter l'armature du tunnel assez rapidement, il voulu sévir. Schmidt affirma à "Crnogorec" qu'il s'occuperait lui-même de la punition des déportés s'il jugeait qu'ils ne travaillaient pas correctement. Une fois "Crnogorec" parti, Schmidt prit du tabac dans sa poche et l'offrit aux déportés afin qu'ils puissent se rouler des cigarettes et fumer; par la suite, les déportés se mirent au travail avec résolution, et la besogne fut rapidement achevée. Le chef des charpentiers et des menuisiers était un certain Muchitsch de Klagenfurt. Il parlait un peu le slovène, mais ne connaissait rien en menUlsene. Le contremaître des charpentiers était Janez Markic de Strahinj. C'étaient surtout des charpentiers et des menuisiers de la région de Gorenjska (Haute Carniole) qui étaient sous ses ordres, parmi lesquels se trouvait un Autrichien, Ferdinand Woschitz, qui portait les insignes du parti nationalsocialiste. Les charpentiers et les menuisiers qui construisirent les premiers baraquements au cours de l'année 1943 scièrent des monceaux de bois, fabriquèrent des chaises et des tables, bâtirent le pont qui permettait d'évacuer les matériaux au-dessus du château et élevèrent une tour haute de vingt-huit mètres qui servait au concassage des pierres. Ils aménagèrent un baraquement dans lequel on fabriquait des pièces en béton pour le revêtement des murs du tunnel. Ils bâtirent également une baraque abritant une scierie fournissant des madriers, des planches et des planches de coffrages et tout le bois utilisé pour équiper le camp civil et le camp de concentration. Lorsque les premiers déportés arrivèrent au camp, les menuisiers et charpentiers érigèrent avec eux les baraquements 4 et 5. Certains menuisiers parvenaient à sculpter en cachette des objets dans du bois dérobé sur le chantier et revendaient ensuite à leur profit ces sculptures dans la région. L'Autrichien Zankel travaillait à la forge, et il participa à la fabrication des foreuses avec l'aide d'autres forgerons de la région de Gorenjska. Marko Mocnik, natif de Kamnik, s'occupait de leur entretien et de leur réparation.

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Ils furent renvoyés en Autriche après la guerre.

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A la suite de l'évasion de trois Français le 17 septembre 1944,18 il du concevoir une barre en acier longue de deux mètres et d'un diamètre de deux centimètres avec laquelle les SS vérifiaient le contenu des wagons remplis de pierres et de gravats provenant du tunnel. Le chef des mineurs était l'Autrichien Hermann Santar. Il y avait également les Slovènes Rudolf Smolnikar et Anton Poglajen. Le contremaître en chef, côté sud, était l'Autrichien Karl Poschenreiter. Au milieu de l'année 1944, il fut transféré du côté carinthien, où il travailla encore longtemps après la fin de la guerre. Il fut remplacé, au camp sud, par le Croate Rudolf Ifkovic, un homme fruste, grandiloquent et aigri que les déportés français surnommaient "Nimbus". Il agressait et réprimandait aussi bien les civils que les déportés, en particulier au printemps 1945, lorsque ceux-ci durent creuser des tranchées et élever des murs de protection en vue de fortifications. Quand il ne faisait que pointer son doigt sur le front d'un travailleur civil en lui disant: - Il te manque du plomb dans la cervelle, l'ouvrier pouvait s'estimer content. En 1947, les Français demandèrent à ce qu'il soit traduit devant un tribunal pour crimes de guerre, car ils avaient remarqué que Ifkovic notait les matricules des déportés dont le travail ne lui convenait pas et les dénonçait au SS. Les malheureux étaient en général battus ou privés de repas. Il resta en Autriche après la fin de la guerre. Le responsable des trois générateurs placés dans la baraque situé sur l'ancien court de tennis du baron Born, était un Allemand de Münich. Sa sœur s'occupa de la cuisine du camp civil à partir de juin 1944. Le conducteur de la locomotive, jusqu'à la fin de la guerre, était l'Autrichien Franz Moritz de Eisen Kappel. Le chef du département des machines du concasseur côté sud était l'Autrichien Max Spitzer de Klagenfurt. Il était grand et avait un œil de verre, probablement en raison d'une blessure reçue au combat sur le front russe. Il était très bon et aida beaucoup les déportés. Il sauva la vie du déporté Murat et resta au Ljubelj jusqu'à la fin de la guerre. 11 les photographia même et leur envoya les photos après la guerre. Le contremaître responsable de l'atelier des électriciens, des serruriers, des soudeurs et des forgerons s'appelait Anton Eder, natif de Münich ou d'Oberosterreich (Haute-Autriche). Il avait été transféré d'Edling (Autriche) au Ljubelj et avait emmené avec lui des ouvriers qualifiés qui avaient déjà travaillé sous ses ordres à Edling, parmi lesquels le serrurier machiniste Franc Bertoncelj. Bien qu'il fût un brave homme, il ne rendit jamais de services aux déportés travaillant avec lui à l'atelier. Cependant, il respectait
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V oir chapitre VIII.

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le travail bien fait et aidait les Slovènes qui avaient travaillé avec lui à Edling en leur donnant des vivres et des cigarettes. Il photographia en 1943 quatre déportés français qui travaillaient auprès du compresseur et leur envoya la photo après la guerre. En mars 1943 les ferronniers Anton DvorZak et Janez Krajnik de Bistrica (village situé près de Trzic) arrivèrent au Ljubelj. La même année, ils furent déplacés du côté nord. En raison de sa mauvaise santé, DvorZak n'intégra la NOV19 qu'à partir du 5 mai 1945 et se rendit à Klagenfurt avec l'unité de partisans nommée Kokra2o. Krajnik, quant à lui, fut mobilisé en juillet 1944 et mourut au combat près de HotavIje dans la vallée de la Poljane. Sur le plateau, au grand magasin, travaillait Anton Zupancic dit "Toni", de Jesenice, qui aida les déportés, tandis que son chef, l'Autrichien Dobringer était un homme très désagréable. Les ouvriers civils, principalement slovènes, qui travaillaient au contact des déportés, sous la surveillance des SS, devaient en plus de leurs pièces d'identité, posséder un document signé par le commandant du camp.

4) La direction nationale des travaux La surveillance de l'ensemble des travaux incombait à la OrtsbauleitungSüd der staat\. Bauleitung f.d. Bau Loibltunnel, Neumarktl/Oberkrain21, dont le siège était situé à Klagenfurt, au 30 Tarviserstrasse, et dont le directeur général était l'ingénieur supérieur Schmid. Le responsable de la direction locale était l'ingénieur Franz Urban, né à Schwanberg (Autriche), qui sera incorporé dans la Wehrmacht au printemps 1943. Il sera remplacé par l'ingénieur W6hrer de Spittal an der Drau (Autriche). Tous deux étaient membres du parti national-socialiste. W6hrer boitait et resta au Ljubelj jusqu'à la fin. Toutes les fins de semaine, il rentrait chez lui par le col du Ljubelj et revenait le lundi matin. Des contrôleurs techniques venaient souvent de Klagenfurt. Jusqu'en décembre 1943, Gaudemak, un ingénieur de Vienne, contrôla et indiqua au moyen de son théodolite22, la direction du forage à suivre dans le tunnel, en particulier dans la zone où se situait la courbure. Le professeur Styni s'occupait plus spécialement de l'observation et de la description géologique comme le démontre son rapport daté du 25 avri11944.

]9 Narodno Osvobodilna Vojska: Armée Nationale de Libération. 20 Du nom de la rivière située dans la région de Gorenjska. 21 Direction de construction locale-sud, de la direction d'Etat pour la construction Ljubelj TrZic/Gorenjska. 22 Instrument de mesure topographique.

du tunnel au

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L'ingénieur Vinko Cerin, de Kranj23, travaillait également à la direction régionale, ainsi que le technicien Cedilnik de Tacen, le technicien Janez Kozuh de Podkoren, le technicien Metod Ahacic de TrZic (incorporé dans la Wehrmacht en mai 1943), l'aide-technicien Slavko Primozic de Pristava, (incorporé dans la Wehrmacht en août 1943) et moi-même24, alors aideer technicien, qui rejoignis les partisans le 1 juillet 1944. Nous étions tous slovènes. Les bureaux de la direction technique étaient situés au château du baron de Born, tout comme les chambres et la cuisine du personnel technique. Quelques employées de bureau de la firme Universale y résidaient également. Pendant quelque temps, le commandant de la SS et le chef de la police prirent leurs repas au château. Pour l'entretien du château et de la maison des chasseurs, située côté nord, la direction nationale paya par mois 660 Reichsmark à la firme Universale jusqu'en mai 1944, somme qui fut diminuée par la suite.

5) Le recrutement des ouvriers civils Ainsi que je l'ai dit précédemment, les ouvriers qualifiés des villes de Kranj, Radovljica et Kamnik furent envoyés au Ljubelj par le service du travail. Tous étaient âgés d'une quarantaine d'années car les hommes plus jeunes avaient été incorporés d'office au service du Reichsarbeitsdienst.25 Certains ouvriers venaient également de Trzic, ou des villages environnants. Le 6 avril 1943, le service administratif de la commune de TrZic envoya à la firme Universale une liste comprenant quarante-deux noms. Ces ouvriers durent se présenter auprès de cette administration le 13 avril à 7 heures 30 précise. C'étaient des jeunes gens, nés entre 1916 et 1925, la plupart natifs de la région de Gorenjska, parmi lesquels se trouvaient également neuf citoyens de l'Etat indépendant de Croatie "NDH,,26.Beaucoup d'ouvriers de Gorenjska qui avaient travaillé auparavant à la régulation des eaux du cours de la Save, au pied de la colline Mezaklja à Jesenice, furent tout simplement recrutés par les Allemands, dès la fin des travaux le 25 mars, et envoyés à TrZic où il furent ensuite convoyés au Ljubelj, à disposition de la firme Universale.
23 Capitale de la région Gorenjska, 24 L'auteur, Janko Tisler. située à 24 kilomètres du Ljubelj.

25 Service d'Etat du travail. Loi du 26/06/1935 qui imposait aux jeunes Allemands, âgés de 18 à 25 ans, d'effectuer six mois de travail obligatoire. Dès l'occupation de la Slovénie par les Allemands en 1941, ce service fut mis en place dans la région de Gorenjska, pour les jeunes âgés de 14 à 17 ans. Ils devaient se rendre en Autriche et travailler dans les fermes, pour une durée d'un an, sans rémunération, seulement logés et nourris. 26Nezavisna drzava Hrvatska.

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Dès 1941, de jeunes Croates étaient venus travailler sur différents chantiers autrichiens avec l'espoir de trouver du travail et de pouvoir subvenir à leurs besoins. Par la suite d'autres Croates les rejoignirent, particulièrement ceux issus de la région très pauvre de Lika (Croatie), en raison du départ du Ljubelj des gens de la région de Gorenjska qui étaient, soit incorporés dans la Wehrmacht, soit qui avaient rejoint les partisans. Pour le chargement et le déchargement des camions et des wagons à la gare de Trtic, où travaillèrent principalement neuf ouvriers natifs de cette ville, le contremaître était l'Autrichien Cenc. Ils déchargeaient du ciment, de l'acier pour l'armature du tunnel, mais jamais de nourriture jusqu'en juin 1943. Cette équipe civile devait parfois se rendre au Ljubelj afin de décharger les camions. Quelques-uns de ces civils furent envoyés par la suite à Jesenice, où la plupart d'entre eux furent mobilisés par les partisans de la brigade Preseren, le 19juillet 1944. De temps en temps, travaillaient à la gare de Unterbergen27 des Italiens et des Slovènes. Ces ouvriers furent remplacés à partir de 1943 par des Français du STÜ28. Parce que l'accès au chantier nord était encore inaccessible aux camions, la firme engagea dès le printemps 1943 des paysans, trop âgés pour être soldats dans la Wehrmacht, ainsi que leurs très jeunes fils, qui se chargèrent du transport de matériel entre l'auberge Raidenwirt et le chantier, en utilisant des charrettes tirées par des bœufs. En mai 1943, certains prisonniers politiques slovènes du camp de travail de Krieselsdorf en Carinthie furent transférés au Ljubelj, dont Peter Janmik de Retece près de Skofja Loka. Avant leur départ, ils durent signer des papiers attestant de leur bon comportement et de leur loyauté envers le Reich. Ces personnes ne possédaient aucun document officiel, et lorsqu'elles voulaient rentrer chez elles ou se rendre à Trtic, elles devaient solliciter une autorisation spéciale, Pendant l'été 1943, les Allemands arrêtèrent des hommes à Kamnik et les conduisirent au poste de gendarmerie. Gomme les cellules étaient pleines, certains d'entre eux furent relégués dans la salle d'eau de la gendarmerie. Le jour suivant, on les chargea dans deux camions et on les conduisit au Ljubelj. Après une heure d'attente, ils furent menés du côté nord par le col où on les interrogea sur leurs professions. Avant de les remettre aux mains des contremaîtres allemands, un SS grand et mince se planta devant eux, leur ordonnant de n'avoir jamais aucun contact avec les déportés durant le labeur, de comprendre que l'on n'attendait de leur part que du bon travail, en
27Village situé en Autriche. 28 STO : Service du Travail Obligatoire, instauré le 16 février 1943 par le gouvernement de Vichy.

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compensation de quoi ils seraient nourris et logés, mais qu'ils devraient impérativement respecter l'ordre et la discipline du camp. Ces ouvriers commencèrent à monter les baraquements pour les gardes et les déportés du côté nord. Le 2 août, les bureaux de recrutement envoyèrent d'autres artisans et contremaîtres. Le 15 août, l'administration des mines de charbon d'Holmec transféra au Ljubelj neuf mineurs par l'intermédiaire du bureau de Klagenfurt en Carinthie. En août, lorsque les partisans mirent le feu à la scierie de Stahovica, près de Kamnik, les ouvriers de cet atelier furent tous transférés au Ljubelj, bien qu'à cette époque le camp ne fut pas complètement achevé. Le 30 Août 1943, la Gestapo de Begunje29 sélectionna et rassembla dans la cour de la prison trente-trois partisans et les conduisit en camion au Ljubelj sous haute surveillance. Parmi ces prisonniers se trouvaient vingt-huit combattants du bataillon Savinja, que les Allemands avaient capturés sur la colline Murovica entre la Save et Moravce lors de la grande confrontation de Begunje le 21 août. Un Slovène, membre de la Gestapo slovène, menaça les prisonniers en ces termes: - Malheur à vous si vous revenez une deuxième fois à Begunje. Lorsque le convoi passa par Kranj avant d'arriver au Ljubelj, deux autres prisonniers de Moravce rejoignirent le groupe. Une fois arrivés à destination, ils durent se réunirent devant le baraquement dans lequel se trouvaient la cuisine et le bureau du chef du camp civil sud. Là, ils furent d'abord recensés, puis les cuisinières leur donnèrent de quoi manger. Ils étaient affamés et mal vêtus. Une heure plus tard, ils remontèrent dans les camions pour être conduits vers le camp civil par le col, au côté nord. Ils n'avaient pas de papiers d'identité et étaient revêtus des mêmes habits qu'ils portaient lors de leur capture. C'est à peu près à la même époque que quatre techniciens arrivèrent de Slovaquie pour superviser les travaux et se rendre compte sur place des besoins pour l'étaiement du tunnel. En septembre 1943, dix à quinze mineurs de deuxième classe furent recrutés sur des chantiers dans le Vorarlberg (Autriche ). Dès l'été, seize Français du STO arrivèrent et furent surtout employés comme chauffeurs. A la même époque, beaucoup de travailleurs civils italiens se trouvaient au Ljubelj. Pour dédommager les firmes italiennes, un contrat fut établi le 6 juillet 1944 par la firme Universale. Pour un ouvrier qualifié, les entreprises italiennes obtenaient 20 Reichsmark par mois et 10
29 Begunje. Vigaun en allemand.

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Reichsmark par ouvrier non qualifié. Au début du mois de septembre 1943, 666 ouvriers civils travaillaient au Ljubelj, dont 25 employés et 22 travailleurs d'origine germanique (Allemands ou Autrichiens), 496 Slovènes, 75 Croates, 22 Italiens, 16 Français, 3 Grecs, 3 Polonais, 2 Ukrainiens et 2 dont la nationalité ne nous est pas connue. Un mois plus tard, l'effectif était de 677 hommes. Le nombre d'ouvriers civils variait sans cesse. Les chiffres cités précédemment concernent surtout le côté sud, le nombre était bien moins important du côté nord. Le 20 octobre 1943, quatre Slovènes réfractaires aux travaux obligatoires furent arrêtés et emprisonnés à la prison de Begunje puis, de là, transférés au Ljubelj. Le 25 novembre 1943, du côté sud, les gendarmes de Ste-Anne accompagnèrent quatre autres jeunes Slovènes à la gare de Tdic pour qu'ils soient incorporés d'office dans la Wehrmacht. Au printemps 1943, lorsque les travaux du tunnel de Globoko près de Radovljica furent terminés, les ouvriers furent envoyés soit sur le chantier du Ljubelj, soit sur celui de la déviation du chemin de fer de Laze et Sentvid. En automne 1943, lorsque la pose de la voie ferrée entre Laze et Sentvid fut terminée, un nombre important d'ouvriers fut également envoyé au Ljubelj, dont le chef mineur et ses deux apprentis. Ce chef mineur était très lié à l'ingénieur Seidenglanz et au contremaître Dvodak.

6) La ligne à haute tension La direction de l'ensemble des centrales électriques de Carinthie et de la région de Gorenjska appelée Elektrizitatswerke des Reichgaues30 de Carinthie était située à Klagenfurt. Le chef principal responsable de l'ensemble était l'ingénieur Tomasch, qui avait l'ingénieur Peter Oman de Zabnica pour conseiller. Ce dernier était un brave homme. Vers la fin de la guerre, il fut assassiné chez lui, par des balles tirées à travers une baie vitrée, par l'organisation appelée "La Main Noire".31 Au début de l'année 1943, les travaux commencèrent par le déboisement du terrain et la mise en place de la ligne électrique de Kovor, qui acheminait l'énergie à partir du transformateur de Tdic au Ljubelj. On construisit un autre transformateur à l'entrée du tunnel. Milan Zivic de Ljubljana était responsable de tous ces travaux. Il habitait à Zirovnica qu'il quitta au cours
30Centrales électriques du département du IIIème Reich. 3] En 1943, groupe issu de la Garde blanche (ou Landwehr), collaborant avec les Allemands, utilisé pour les exécutions sommaires des opposants politiques. Ce groupe n'a rien à voir avec l'organisation terroriste serbe, qui assassina en 1914 à Sarajevo l'Archiduc François-Ferdinand de Habsbourg.

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de I'hiver 1943/1944 pour rejoindre les partisans. (II fut tué par la suite). L'électricien Valentin Avsenek de Begunje qui travaillait avec lui le remplaça. Durant l'année 1943, Avsenek montra à Milan Zivic un Yougoslave se trouvant vers le transformateur, ancien officier de marine qui était l'espion local, chargé de les surveiller. L'électricien Ivan Valant de Koroska Bela compléta cette équipe en février 1944. En automne 1943, on commença à creuser des trous pour ériger des poteaux électriques sur le versant nord du Loibl-Pass. On dut utiliser de la dynamite car la roche était très dure. Les déportés installèrent ensuite des poteaux. En avril 1944, tous les travaux concernant le tunnel, des deux côtés du Ljubelj, et du côté gauche du Loiblta132(Brodi), jusqu'au transformateur de la Sapotnitza, devaient être terminés. Mais ils se prolongèrent. Les électriciens étaient logés à l'auberge "Deutscher Peter" dans le Loibltal. Enjuin 1944, l'installation électrique s'étendait déjà jusqu'à la Sapotnitza, passant par Unterloibl jusqu'à la centrale électrique Ferlach (Borovlje). La ligne à haute tension fonctionna de Trzic à Ferlach à partir de l'été 1944. Ce furent essentiellement les électriciens de la firme Universale qui mirent en place les installations électriques dans les camps et à l'intérieur du tunnel. Dans la nuit du 24 au 25 juin 1944, le pont "Teufelsbrücke,,33 situé en dessous du hameau de Sapotnitza fut miné par les partisans,grâce aux indications données par Valentin Avsenek qui leur avaient indiqué un gué pour traverser la rivière. Ivan Valant qui était en relation avec le partisan Joze Jan informa ce dernier sur l'emplacement des bunkers.

7) Les deux camps civils a) du côté sud (Slovénie) Ce camp fut presque entièrement opérationnel en août 1943. Cinq baraquements furent montés pour l'héb€rgement, un autre pour la cuisine et la cantine, avec deux latrines, un pour la buanderie et les remises à charbon et à bois, ainsi qu'un cellier pour entreposer les pommes de terre. Plus tard, un baraquement fut monté pour servir de garage aux camions. Sur le chantier près du tunnel, on construisit un baraquement qui contenait un secrétariat avec des latrines, un autre pour l'hébergement avec une remise à bois où habitaient les employées féminines et quelques ouvriers qualifiés. Il y avait également un baraquement abritant les ateliers des menuisiers et de
32 Vallée du Loibl. 33 Pont du diable.

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charpentiers et un autre pour se réfugier en cas de mauvais temps et qui servait également de lieu de repos. Dans un long baraquement se trouvaient plusieurs ateliers servant à remiser les outils et dans un autre se trouvait le magasin principal. En 1944, à Tdic, on construisit un entrepôt pour remiser le ciment, près de la chaufferie de la gare, et un garage pour les camions en face du foyer d'hébergement pour jeunes filles. A gauche du tunnel, on bâtit un atelier pour le bétonnage de 60 X 20 mètres, dans lequel on produisait le revêtement intérieur du tunnel. Comme les petites sources ne suffisaient plus à approvisionner en eau les effectifs du camp, toujours de plus en plus nombreux, la firme fit construire un barrage sur la petite rivière Mosenik au sud du camp pour en réguler le cours. Ce furent des maçons civils qui bétonnèrent le barrage; trente déportés furent employés pour tous les autres gros travaux. Les travaux durèrent longtemps et, en raison de la neige et du gel, ils ne furent terminés qu'en mars 1944. L'eau était alors amenée au moyen d'une pompe électrique qui desservait le camp civil, le camp de concentration et le camp des SS. Putz était l'inspecteur chargé de la surveillance générale de tous les camps civils de Carinthie et de la région de Gorenjska. Bien qu'il n'ait jamais terminé ses études, il obtint ce poste grâce à son appartenance au parti national-socialiste. Il était chargé également des questions d'ordre social. Il résidait aux environs de Villach et ne venait que de temps à autre au LjubeU. Sa chambre dans laquelle il avait une radio, se trouvait dans un petit baraquement qui servait également de cellier, près du camp SS. A chacune de ses visites au Ljubelj, la cuisinière Trsinar devait lui préparer, à sa demande, un repas spécial. Durant l'année 1943, Putz vola à maintes reprises, pour les expédier à ses amis, des boissons et des cigarettes dans la cantine, et de la nourriture en s'introduisant, de nuit, dans le dépôt du camp, dépôt qui était sous la responsabilité de Valentina Valjavec. Celle-ci habitait en dessous du camp, dans la petite ferme dite "Jur". Elle s'approvisionnait en boissons à Unterbergen, et en tabac à Klagenfurt. Elle était pro-allemande et lorsqu'elle apprit le 20 juillet 1944 qu'un attentat avait eu

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lieu sur la personne du Führer, elle pleura. Durant l'été 1943, alors que le commandant du camp était encore Ludolf, celui-ci la réprimanda, parce qu'un garde l'avait surprise alors qu'elle donnait discrètement aux déportés des épluchures de pomme de terre. Malgré tout elle avait bon coeur. Elle aidait M. Percht pour la distribution et le contrôle des tickets de nourriture, de tabac et de vêtements, qu'elle faisait tamponner à Klagenfurt. Elle servait également d'interprète entre l'infirmier Novak et le médecin SS Ramsauer et devint aide-infirmière auprès des ouvriers civils jusqu'en août 1944 date à laquelle Putz la congédia. Ensuite elle devint aide-infirmière à Klagenfurt puis à Ferlach. Comme elle revenait de temps à temps au Ljubelj et qu'elle était ravissante, elle devint la maîtresse du nouveau commandant du camp, Winkler, qui l'autorisait parfois à donner une cigarette aux déportés, du moment qu'elle se montrait discrète et qu'elle en donnait également aux gardes. Les déportés et les ouvriers civils remarquèrent qu'après ses "visites" au commandant du camp, ce dernier, après son départ, était toujours de bonne humeur. Lorsque Winkler s'enfuira en Carinthie le 8 mai 1945, elle l'attendra sur la route allant vers Ferlach. Dès la fin de la guerre, elle fut arrêtée par la police anglaise et emprisonnée à Klagenfurt. Après quinze jours d'interrogatoire, elle fut relâchée, car le détenu Karl Weber, Lagerschreiber34 témoigna en sa faveur, disant qu'elle avait toujours été aimable, et qu'elle avait de temps en temps offert des boissons aux déportés.
Le déporté français Louis Balsan écrira à son sujet35 : . . . Winkler, le commandant SS du camp, avait une maîtresse yougoslave, Valentina Valjavec, qui était serveuse au restaurant des ouvriers civils du camp. Nous avouons que nous lui devons une certaine reconnaissance, car, lorsqu'elle l'avait "contenté ", il semblait moins féroce avec nous ...

L'Autrichien Percht, boucher de profession, était le chef du camp civil, côté sud. Il se déplaçait à moto et était également chargé de l'approvisionnement. Il se rendait souvent à Kranj pour s'approvisionner en viande de cheval, ainsi qu'à Ferlach 'chez Antonitsch, où il y avait une auberge et un abattoir durant la guerre. Il allait très souvent à Klagenfurt pour le même motif. Il demandait souvent à la cuisinière Trsinar de lui préparer des spécialités à base d'abats, comme des tripes ou des rognons. Il avait auparavant été chef de camp au Zali rovt à Tdic. Le Tyrolien Granigg, membre du parti national-socialiste, était le responsable adjoint du camp et organisait la gestion des repas. Après le départ de Percht à l'été 1944, il devint chef du camp civil. Il ne s'entendait
34 Secrétaire du camp. 35 Louis Balsan, Le Ver Luisant, Gaignault éditeur 1973.

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pas avec le chef de la police, dont les baraquements se situaient en dessous de la cuisine. En 1943, Franc Bevk de Kamnik travaillait au secrétariat du camp où il fut ensuite remplacé par Jelena Vilman. L'Autrichien Hans fut responsable en chef des cuisines. Dès 1943, il fut remplacé par Opel, un grand et gros Allemand qui avait un pied bot et s'adonnait à la boisson. 11y avait beaucoup de monde qui travaillait aux cuisines, car en plus des civils il fallait également nourrir les policiers et les gendarmes. Huit femmes faisaient partie du personnel, dont Greta Bucinel, Kristina Trsinar et Anica Brejc de TrZic, ainsi que Marija Carman, Angela Bizjak et Marija Dovzan de Ste-Anne. En plus des femmes, travaillaient en tant qu'aides aux cuisines les frères Franc et Janez Dobrin de TrZic, Tomaz Orehek (qui rejoignit les partisans en septembre 1944), Maks Vrzel de Videm près de Scavnica et Joze Haluzan de TrZic,(qui rejoignit les partisans en février 1944), Josca, de Ste-Anne, qui était un simple d'esprit, et Rok Catar, alcoolique notoire, qui s'occupaient plus particulièrement des gros travaux; ce dernier allait souvent chercher du lait auprès des fermiers de Ste-Anne. 11lui arrivait souvent de dissimuler de la viande et des vivres dans les containers afin de les échanger contre de l'alcool. Peter Novak, de Tacen près de Ljubljana, était chef magasinier et également infirmier. Avant la guerre il exerçait la profession de commerçant. Ce fut l'un des premiers à arriver au Ljubelj, dès 1943, avant même la construction des premiers baraquements. Il resta au camp jusqu'en avril 1945. 11était en relation avec les partisans (dont Janko Mokorel et moimême) et leur faisait parvenir des couvertures et de la nourriture et leur transmettait également des informations. L'administration et la police s'occupaient du contrôle du camp civil. En ce qui concernait les personnes pouvant être susceptibles d'être enrôlées dans la Wehrmacht, c'était la commune de Ste-Anne qui en était chargée. Elle possédait la liste des ouvriers employés au Ljubelj, par l'intermédiaire de l'administration et la géra jusqu'en 194f1..A compter de 1943, le maire de Ste-Anne, Wilhelm Schubert, le secrétaire Karl Kusar et l'employé Dolzan vinrent également au Ljubelj pour visiter le chantier. Au printemps 1943, les travaux s'étendirent et la firme eut besoin de plus d'ouvriers, parce que, d'une part les natifs des années 1916 à 1919, et même en août 1943 ceux nés en 1926, furent enrôlés d'office par les autorités allemandes dans la Wehrmacht et d'autre part, la dégradation de la situation militaire de l'Allemagne sur le continent africain et sur le front russe, ainsi que l'activité grandissante des partisans de la région de Gorenjska, avaient poussé de nombreux ouvriers du Ljubelj à les rejoindre. 11arriva aussi que des ouvriers quittent les partisans chez qui ils pensaient ne plus être en

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sécurité et s'enrôlent dans la SS ou dans la police. La propagande allemande n'y était pas pour rien. Afin de limiter le retour des ouvriers à leur domicile en fin de semaine (certains ne revenaient pas le lundi), la firme, en accord avec la police et la direction des SS, installa sur la route une barrière tenue par un poste de garde qui contrôlait les ouvriers qui voulaient se rendre à Trzic et qui devaient disposer d'une autorisation spéciale. Du côté nord, personne ne pouvait quitter le camp, hormis les Allemands. Il y avait également, au sommet du Ljubelj, un poste de garde tenu par un gendarme. En raison de la pluralité des nationalités, une grande méfiance régnait entre les ouvriers, en particulier à l'encontre de ceux qui provenaient des prisons allemandes. En outre, tout un chacun pouvait voir le comportement des SS envers les déportés ainsi que le visage triste de ces derniers. Avec l'arrivée des Belogardisten36 fin 1943 et au printemps 1944, la propagation de tracts bélogardistes, en réponse aux actions menées par les partisans, s'intensifia. A cette période, on parlait beaucoup des actions menées par les partisans en Carinthie, bien qu'ils n'intervinssent pas encore dans le Loibltal. Il y eut également des perquisitions et des arrestations, effectuées par les SS et les policiers dans les baraquements des ouvriers civils, la plupart du temps en raison de dénonciation de pro-Allemands. Cela arriva deux fois entre août 1943 et mars 1944. Cinq ou six hommes armés pénétrèrent dans les baraquements et les ouvriers durent rester sagement debout, tandis que ces hommes vérifiaient le contenu de leurs armoires. Les premières auditions des personnes interpellées eurent lieu dans les baraquements même sde la police, les personnes soupçonnées étant ensuite envoyées à Trtic ou Kranj. Lorsque le détenu français Alfred Lecuron s'échappa le 28 octobre 194337, la police et les SS fouillèrent l'ensemble du camp. Ils firent de même lorsque trois déportés s'enfuirent le 29 avril 194438.L'accès du tunnel fut désormais interdit aux ouvriers, en particulier du côté de la Carinthie. Certains ouvriers passèrent encore du côté des partisans en mai 1944.

36 Belogardisten (Garde blanche). Organisation pro-Allemande, appelée aussi Domobranci, Heimwehr puis Landwehr. La Garde blanche était sous le contrôle des Italiens sur la partie du territoire slovène situé entre la capitale (Ljubljana) et la frontière croate. Leur commandant était le général Léon Rupnik, né en 1880. Après la capitulation italienne, en septembre 1943, les Allemands le nommèrent inspecteur général de la Landwehr pour la région de Gorenjska. En mai 1945, il s'enfuira en Autriche en empruntant le tunnel du Ljubelj. Arrêté en 1946 par les troupes d'occupation anglaises, il fut extradé comme criminel de guerre vers la y ougoslavie. Condamné à mort, il fut fusillé.
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38 Idem.

Voir chapitre VIII.

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b) du côté nord (Autriche) Le camp civil était situé à 200 mètres à gauche en sortant du tunnel. Fin 1943, trois baraquements d'habitation d'un étage furent érigés; un, servant de buanderie et de latrines, un autre pour la cuisine et la cantine, le dernier de remise à charbon et pour les vivres. On installa encore un secrétariat près du tunnel (qui fut ravagé par une avalanche durant l'hiver 1944/45), une remise pour le ciment, un abri, une remise à bois, des latrines, un garage pour les camions et une forge. A Unterbergen, on construisit une remise à ciment et un garage. On installa également des abris en cas d'urgence à l'auberge "Deutscher Peter", ainsi qu'aux alentours. En août 1943, un long baraquement contenait une cuisine et une cantine, ainsi que des chambres avec des lits superposés. Là étaient logés les mineurs et d'autres ouvriers. Un autre baraquement plus petit, se trouvant de l'autre côté du chemin qui conduisait à la cuisine, servait de remise pour les vivres. Il y avait un baraquement réservé pour les inspecteurs des travaux près du tunnel. Les derniers baraquements dans lesquels une petite pièce était réservée pour les malades furent construits en automne. Les secrétaires de la firme Universale furent installés jusqu'au 26 août 1944 dans la maison des chasseurs dite "Dreier", non loin de l'église St-Lenart, près de l'auberge Malle, aujourd'hui à l'abandon. Cette maison fut, en 1943, transformée par la firme pour en faire une résidence et un centre de direction. Le premier technicien fut l'ingénieur viennois Gruber, qui fut remplacé par l'ingénieur Waldhauser lorsque ce dernier fut, avec sa femme Aloisia, muté du côté nord. En juillet 1943, Anica Soklic, qui venait de Gorenjska, travaillait également dans la maison "Dreier", Elle s'occupait de différentes tâches administratives, et prenait ses repas à l'auberge "Deutscher Peter", où une étable avait été transformée en cuisine. A partir d'avriI1944, tout le chantier nord fut dirigé par le docteur Richard Fill, qui était également le directeur adjoint de l'ingénieur GobI. Waldhauser était son subordonné. Le docteur Fill. fit en sorte que le Français André Bourgeot, étudiant à Grenoble, vienne travailler avec lui à Bruck an der Mur. Il travaillait déjà auprès de la firme en tant que dessinateur. Sa femme, Simone, l'accompagnait et était également employée par la firme. Le docteur Fill était le meilleur des ingénieurs. Il aida les déportés en étant en contact avec Gartner, le conducteur de la locomotive, qui menait le convoi hors de la ligne de surveillance. Ce dernier informait Fill des transports de déportés prévus pour être renvoyés vers Mauthausen, et Fill essayait de différer ces transferts en influant sur son supérieur, l'ingénieur GobI.

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Le 15juin 1946, Fill écrivit à Œirtner : .. J'ai cité votre nom en ce qui concerne l'arrêt des transports vers Mauthausen, car ces tramports n'ont pu être évités que grâce à votre perspicacité. Malheureusement, nous n'avons pu empêcher tous les transferts, en particulier le premier, qui concernait 250 personnes. Nous avons cependant eu la consolation de pouvoir arrêter le second convoi. Fill quittera le Ljubelj début mai 1945... Bourgeot travaillait la plupart du temps au contrôle du bétonnage et habitait également dans la maison "Dreier" comme le couple Waldhauser, qui était très inamical à son égard. Les ouvriers civils français surnommaient Waldhauser "Racman",39 car il souffrait de claudication. Lorsque les partisans lui firent une "visite" le 25 août 1944, ils ne purent lui mettre la main dessus car il était parti quelques jours en vacances mais ils repartirent avec des vêtements et des vivres qu'ils trouvèrent chez lui. Ils demandèrent des renseignements au Français Bourgeot, mais ne parlant pas la même langue, ils ne purent se comprendre. Après cet incident, la firme demanda aux habitants de quitter ce logis. A la place, s'installèrent des gendarmes, jusqu'au 8 mai 1945, date à laquelle ils détruisirent cette maison en la minant. Au début, les ouvriers et les contremaîtres étaient surtout des Allemands et des Autrichiens mais aussi des Croates. Le contremaître en chef s'appelait Victor Kamper de Spittal an der Drau. Il était très sévère et contrôlait si les mineurs creusaient la roche assez profondément (jusqu'à deux mètres). Il travaillait la plupart du temps du côté nord et allait souvent en Slovénie. Son épouse et Mme Waldhauser allaient souvent chercher ensemble leur lait chez le fermier Caselj de la ferme "Pamz". Le Tyrolien Nestler, un homme bon, grand et costaud, était l'assistant de Kamper. Franc Recer de Poljana, près de Prevalje, et l'Autrichien Karl, à partir de l'été 1943, étaient les artificiers chargés des explosifs. Le contremaître en second, Franz Moritz, était né dans la région de Zell am See. Durant l'hiver 1943/44, il utilisa les déportés pour déblayer la route. Il était très sévère avec eux et les maltraitait. Il mourut en février 1944, d'une crise d'apoplexie alors qu'il regardait tuer un cochon chez le fermier Spicar. Comme aucun de ses proches ne réclama le corps, on l'enterra dans le cimetière de l'église St-Lenart. Puschleiter était également un des contremaîtres et certainement d'origine autrichienne. Il s'occupait de l'équipe de jour, tandis qu'un Slovène de Carinthie s'occupait de l'équipe de nuit. Tous deux restèrent au Ljubelj jusqu'à la fin de la construction du tunnel.
39 Canard boiteux.

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Maître Stoll, âgé d'une soixantaine d'années, surveillait les travaux de forage et de déblayage. Bien qu'il fût interdit de communiquer avec les prisonniers, il fit en sorte que le déporté luxembourgeois Josy Wirol soit nommé, au printemps 1944, son adjoint au forage, dans le groupe des Russes, et par la suite puisse intégrer l'équipe des charpentiers. Anton Cvajnar, de Senicica près de Medvode, travailla également là. Il rejoignit les partisans en septembre 1944 et fut tué en novembre, près de son village natal. Le contremaître Zeiner était le chef des mécaniciens et des forgerons, et Erument Moser était son second. Au début ils travaillaient tous deux côté slovène. Franc Levstik, de Dolenjska,40 travaillait en tant que forgeron. Janez Makovec de Moravce, âgé de 17 ans (partisan capturé), était son second. Il rejoignit la résistance en janvier 1944. Mirko Rajkovié et un certain Jokié étaient contremaîtres des mineurs. Les déportés appelaient le premier par le diminutif de "Niko". Il avait 25 ans, était très imbu de sa personne. Il travailla au Ljubelj de 1943 à 1945 et avait trois assistants à sa disposition. Dès la fin de la guerre il fut arrêté et enfermé à Wolfsberg et dut témoigner devant le tribunal de guerre anglais, à Klagenfurt en 1947. Par la suite, il épousa une Carinthienne et vécut dans les environs de Klagenfurt. Quant au contremaître Jokié, âgé d'environ soixante ans, et antipathique à souhait, les déportés le surnommèrent "Gemma,,41 car il ne cessait de répéter ce mot pour les stimuler. Le contremaître Christian Schall, dont le sobriquet était "Crucifix" dirigeait l'équipe des maçons. Fritz Stiegelbauer s'occupait des travaux sur la route d'accès qui menait au tunnel.42 En mars 1943, le maçon Miha Grilc, de Primskovo (non loin de Kranj), fut envoyé en face de l'auberge "Deutsch Peter" installer un poêle dans le pavillon destiné aux civils,. Pour s'y rendre, il dut faire le chemin à pied en passant par le col du Ljubelj. Joze Zupanc, apparemment natif de Kranj, travaillait depuis mi-44 à la direction et participa également au contrôle des travaux. Le technicien à la construction, Alojz Klancnik, qui venait probablement de Mojstrana, mit en place l'emploi du temps des ouvriers. Il avait été envoyé au Ljubelj suite à une punition.
40 Région située au sud de Ljubljana.
41

Vite. 42 L'Amicale de Mauthausen demanda en 1946 et en 1947 aux anciens déportés de témoigner à l'encontre des contremaîtres Rajkovié, Schall, Jokié et Stiegelbauer.

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La locomotive de neuf tonnes, qui déversait les déblais provenant du tunnel, était conduite par le Slovène Franc Boronsek, de Bleiburg. Son assistant s'appelait Ivan Smolnikar de Vaseno. Ce dernier rejoignit les partisans en mai 1944. Il fut remplacé par Joze Krasovec de Dolnji Maharovec. Boronsek fut ensuite conducteur en second d'un camion. Parce qu'il avait peur des partisans, il demanda à la direction de lui trouver un travail plus proche du tunnel. En automne 1943, le mineur Karl Plazer d'Holmec conduisait la locomotive jusqu'à l'extrémité du plateau. Comme les abords du terrain n'étaient pas suffisamment consolidés, la locomotive dérapa et l'entraîna dans sa chute, toutefois il ne fut pas blessé. Comme pour ceux travaillant aux camps, les ouvriers et les mineurs devaient ôter leurs couvre-chefs à la sortie du tunnel car les SS craignaient que des déportés, en revêtant des habits civils, ne se cachent parmi eux. Le contremaître Jakob Snoj, de Crnuce, travailla également au tunnel de mai à septembre 1944, date à laquelle les partisans le recrutèrent. Parmi les contremaîtres, il y avait aussi le Viennois Hans, qui dirigeait les charpentiers. Il était connu parce qu'il demandait aux ouvriers civils de lui procurer du schnaps, en échange de quoi il leur attribuait un travail plus facile ou leur accordait des sorties plus fréquentes. Rudolf Teiner de Vienne était un contremaître de l'atelier qui travaillait depuis longtemps pour la firme Universale. Tous les contremaîtres et maîtres de chantiers demeuraient dans le même baraquement. Jakob Tomasi du Tyrol était le chef du camp civil, l'Autrichien Leitner, accompagné de sa femme, était son second. L'Allemand Schweiger était chef magasinier. Le chef des cuisines du camp civil était slovène; c'était une brute qui portait un pistolet à la ceinture. Fin septembre 1943, tandis que quatre Slovènes pelaient des pommes de terre, il passa deux fois à tabac Jakob Koncar de Zalog, un jeune partisan de 17 ans. Ce dernier, dès qu'il perçut son salaire, rejoignit les partisans. Il fut blessé plusieurs fois au combat et devint aveugle par la suite. Mi-44, six Français sur huit, qui travaillaient en tant que civils aux cuisines, étaient des Français du STO. Le Français Jean Voroen travaillait, quant à lui, en tant que maçon. Fin septembre 1944, il rejoignit les partisans et mourut peu de temps après. Dans le camp civil, il y avait également de nombreux Italiens, surtout des

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maçons, qui restèrent au Ljubelj jusqu'à la fin de la guerre. Dans leur baraquement, ils possédaient une radio grâce à laquelle les déportés du camp nord apprirent la libération de Paris, le 25 août 1944. La plupart des ouvriers habitaient le camp civil. Ils commencèrent par déboiser le terrain pour permettre la construction du tunnel, mais également celle du camp des SS et du camp de concentration. Ils creusèrent des fossés, firent des fondations et construisirent un pont de bois enjambant un fossé assez profond, surnommé fossé "Pami:,,43,qui avait été creusé par le torrent nommé Zelenica. Les remblais provenant du forage du tunnel étaient évacués par là dès l'automne 1943. Partout où les gravats s'amoncelaient, la forêt devait encore être déboisée et le bois récupéré. En même temps qu'on construisait les baraquements, on déchargeait du ciment, de l'acier et d'autres matériaux. Au début, on importait le ciment par camions de St-Veit an der Glan jusqu'à l'auberge "Raidenwirt" et, si nécessaire, jusqu'au côté sud par le col du Ljubelj. Lorsqu'un camion qui transportait du ciment se renversa quelque part avant Klagenfurt, on décida que le transport du ciment se ferait dorénavant par chemin de fer jusqu'à la gare d'Unterbergen et de TrZic du côté sud, pour le transporter ensuite vers les chantiers. A partir du printemps 1944, la firme fut approvisionnée par l'aciérie Javornik. Il y avait, comme pour le camp sud, des problèmes d'approvisionnement en eau. A l'automne 1943, les déportés allaient chercher l'eau à la ferme "Pami:", la plus proche du camp. Au printemps 1944, on utilisa les sources de la montagne situées au-dessus du camp. Non loin de Struca44, à michemin du tunnel et du col qui y menait, on construisit un grand réservoir et on acheminait l'eau au moyen de tuyaux de vingt centimètres de diamètre passant à travers le tunnel jusqu'au nord. Pour ces travaux, on n'employa que des civils car on craignait que les déportés s'évadent. Les civils n'avaient aucune possibilité de s'approcher du camp de concentration parce que, entre leurs deux camps, il y avait les baraquements des policiers et des SS. Cela explique pourquoi, en 1982, aucun des ouvriers civils encore vivants ne put me décrire C0rrectement le camp, même ceux qui étaient passés à côté en se rendant chez CaseIj, propriétaire de la ferme "Pami:" . En 1943, les conditions de vie des ouvriers étaient bien plus difficiles que pour ceux qui travaillaient du côté sud. Lorsqu'ils voulaient se rendre en Slovénie, ils étaient contrôlés par les gardes, et sans autorisation écrite, ils ne pouvaient pas passer. Lorsqu'ils voulaient rentrer chez eux par le train, ils devaient emprunter la vallée du Rosental, puis le tunnel des Karawanken
43 Du nom de la ferme qui se trouvait à proximité. 44 Nom d'un rocher situé au bord de la route qui va vers le col du Ljubelj.

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jusqu'à Jesenice, et ce, à leurs frais. En outre, la gare la plus proche, qu'elle soit à Unterbergen ou à Ferlach, était à une heure trente de marche. Les mineurs ne purent rentrer chez eux que toutes les trois semaines pour deux jours seulement durant l'automne 1943 et en hiver 1943/1944. Mises à part quelques exceptions, les ouvriers ne se rendaient que rarement chez les fermiers du Loibltal. Beaucoup restaient dans leurs baraquements à jouer aux cartes45 ou à raccommoder leurs vêtements. Ils ne se rendaient pas non plus dans les auberges des environs car les prix étaient élevés et ceux qui étaient mariés devaient subvenir aux besoins de leur famille. Comme dans le camp ils n'avaient aucune possibilité d'acheter un supplément de nourriture, certains d'entre eux, pour en obtenir, se rendaient chez les fermiers des alentours et, en échange de leur travail, obtenaient un bon repas ou quelques aliments. Il y avait un certain Janez de Gorenjska parmi les ouvriers qui passait son temps libre à sculpter des objets et les mettait dans une bouteille. C'était un véritable artiste. Vers la fin de septembre 1943, je voulus me rendre à une réunion de 46 l' « Osvobodilna Fronta » qui avait lieu à Kranj et à Triic. Je me trouvais dans le train qui traversait le Rosental, lorsqu'un policier me demanda de lui présenter l'autorisation de la firme me dispensant de travail. Comme bien entendu je n'en n'avais pas, j'ai dû rentrer à pied d'Unterbergen. Afin d'éviter d'autres incidents de la sorte, je falsifiais une autorisation dans le secrétariat, en tapant sur un document à en-tête de la "Staatliche Strassenbauleitung V in Klagenfurt",47 la phrase suivante: « Nous autorisons le travailleur Janko Tisler à s'absenter du samedi au dimanche pour raisons professionnelles ». Ensuite j'apposais le tampon "Construction Régionale du Sud" et imitais la signature du chef Wohrer. Ce faux document me permettait de me rendre à Klagenfurt les samedis, mais également de Rosenbach à Jesenice, Kranj et Triic. Le dimanche 24 octobre 1943, à Windisch Bleiberg en Autriche, le commandant en chef des SS, Alois Maier,Kaibitsch s'adressa, aux Slovènes de Carinthie. En plus des habitants de Windisch Bleiberg, de Sapotnitza, et de la vallée du Loibltal et de Boden, il y avait également des Slovènes du camp civil. Maier-Kaibitsch leur dit entre autres:

- Le front

russe a été raccourci de 400 kilomètres,'

cela nous permettra

de

rassembler nos forces afin de battre l'ennemi. Il va bien entendu tenter de renverser la situation, mais nous en sortirons vainqueurs.
45 Beaucoup perdaient leurs salaires, leurs montres ou encore leurs cartes de rationnement. 46 Front de libération. 47 Direction de la construction nationale des routes de Klagenfurt.

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A la fin, il ajouta: - A supposer que l'Allemagne perde la guerre, la Carinthie deviendrait le champ de combats sanglants, car tous les Slovènes de Carinthie, même germanophiles, seront nos ennemis.

8) Le rôle des chauffeurs de camions Les ouvriers civils et les déportés considéraient que les chauffeurs de camions avaient une situation privilégiée. Ils transportaient tous les jours des vivres, du matériel, des ouvriers ou des policiers. Ils convoyaient également, sous la surveillance de SS, les déportés qui arrivaient de Mauthausen. Les chauffeurs du côté sud étaient prévenus à l'avance de leur arrivée et devaient les attendre à la gare de TrZic. Jusqu'en 1943, ils purent se déplacer sans trop de problèmes, mais à partir de 1944 ils durent se méfier des partisans qui leur tendaient des embuscades et les attaquaient. C'est la firme Universale qui assurait les moyens de transport et, d'après le contrat, elle devait également assurer ceux de la police et de la SS. Le chef des chauffeurs était le Carinthien Rippel, un petit homme effacé. Jusqu'à la fin du printemps 1943, les chauffeurs allaient chercher les ouvriers au Zali rovt à TrZic pour les amener au Ljubelj, et les reconduisaient le soir. La route était étroite, les camions souvent endommagés ainsi que le bords des routes. Les réparations étaient à la charge de la firme Universale. De nombreux accidents eurent lieu en raison de la route abrupte, des camions vétustes, mais aussi à cause de l' inattention des chauffeurs. Il y eut souvent du matériel endommagé et même des blessés. Des civils conduisaient les camions: deux Slovènes de Carinthie et deux Français, dont l'un était plus âgé que le premier. Mais le nombre de Français passa rapidement à neuf. En août 1943, l'agence de recrutement située à Kranj envoya au Ljubelj trois chauffeurs supplémentaires En 1943 et pendant une grande partie de l'année 1944, les chauffeurs conduisaient les camions à Trzic jusque tard dans la soirée. Comme les entreprises de filature et de tissage de TrZic étaient menacées par l'encombrement de la route (fondations, câbles souterrains), le maire de

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Tdic, Hugo von Kurz interdit, en octobre 1943, l'utilisation de cette route. Du côté nord, les chauffeurs étaient surtout des Autrichiens ou des germanophiles. A cause des difficultés de ravitaillement en carburant, certains camions durent être équipés au gaz. Rippel envoya deux chauffeurs à Klagenfurt récupérer, chez le magasinier Volaritsch, deux camions de trois tonnes affectés au Ljubelj. Un, était équipé au gaz, l'autre était un diesel. La firme Universale décida de construire sur un terrain situé sur la colline "Kovtrn'ca", un grand garage et un baraquement. Les travaux furent terminés fin juin 1944 et ce furent des déportés, en majorité des Français, qui les effectuèrent. Les chauffeurs se rendaient presque chaque matin à la gare pour charger des betteraves blanches, des betteraves rouges, des pommes de terre, du ciment, puis plus tard des armatures en acier pour la construction du tunnel, fournies par la fabrique Wagner-Biro à Graz (Autriche). Pour toute la manutention au camp, c'étaient essentiellement les déportés qui déchargeaient les camions tandis que les chauffeurs devaient attendre dans leurs cabines, ou s'éloigner le temps que les déportés soient reconduits à leurs baraquements. Les contacts entre eux étaient quasi impossibles car les chauffeurs étaient sous surveillance constante des SS et l'accès au camp et au tunnel leur était interdit. Ils ne dérogeaient jamais à la règle car la plupart des chauffeurs avaient peur de perdre leur poste confortable de privilégié qui leur offrait de multiples avantages. Même si la plupart des chauffeurs faisaient consciencieusement leur travail, il y avait quelques exceptions. Certains volaient ou s'adonnaient au marché noir. Lorsqu'ils devaient livrer du ciment du côté nord, ils troquaient auprès des fermiers deux où trois sacs de ciment contre des vivres, de la viande, des boissons, de la graisse. Ils gagnaient encore de l'argent en faisant payer les ouvriers civils qui voulaient être transportés en camion jusqu'à Tdic, car il y avait au moins une heure et demi de marche en été et deux en hiver en raison de la neige. De l'été 1943 jusqu'en mars 1944, les camions transportèrent quotidiennement sous la surveillance des SS des déportés au camp nord en utilisant le col du Ljubelj. Le soir, ils Lesramenaient au camp sud. Dans les camions dont les bâches avaient été ôtées, les déportés devaient s'asseoir par terre, tandis que les SS s'asseyaient sur les côtés. Les chauffeurs autrichiens, ainsi que quelques Slovènes, se comportaient de manière très arrogante. Au début, les chauffeurs civils français (STO) représentaient une énigme pour les déportés français qui pensaient que c'étaient des vendus, mais cela n'était pas justifié. 9) Les contrats de construction La construction du tunnel fut déterminée juridiquement entre les diverses parties. L'Etat, les investisseurs, la firme avaient souscrit divers contrats.

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On inséra plus tard une clause dans le contrat incluant la direction du camp de concentration comme représentant la source de main-d'œuvre. Le premier contrat entre la firme et l'Etat avait été signé en mars 1943, avec le début des premiers travaux. Mais il ne cessa d'être modifié durant l'évolution des travaux. Le 15 novembre 1943, un contrat complémentaire fut signé. Il contenait des clauses concernant directement le travail des déportés. Cela explique pourquoi on retrouva la signature de Winkler, commandant du camp, en bas du document. Il y avait même une clause concernant l'alimentation des déportés, "afin d'augmenter leur capacité de travail ". Le 24 novembre 1943, on signa le contrat concernant la réglementation du camp, notamment les relations entre les divers autorités, concernant par exemple l'administration des camps des deux côtés de la montagne, les inventaires, les frais d'entretien, les salaires des personnels, le paiement de l'assurance sociale etc... Une autre clause concernait le pourcentage de malades tolérés aux camps, pour lesquelles la firme était prête à payer une compensation au camp de Mauthausen pour qu'il les prenne en charge. Le 31 mars 1944, à Klagenfurt, la firme proposa la rédaction d'un nouveau contrat. Après de longues transactions, le Reichsstatthalter48 donna son accord et ce nouveau contrat fut signé le 25 août. On détermina, en quarante deux pages, les questions concernant les délais de construction du tunnel, les salaires des ouvriers et mécaniciens, la sécurité sociale et le travail des déportés. Ce nouveau contrat contenait également des clauses très précises concernant les sommes versées au camp de concentration pour le travail des déportés, leur nombre suivant les périodes, le temps de travail, le pourcentage du personnel, des malades et les frais qui en découlaient. Cette partie, divisée en sept pages, était très évocatrice sur la précision du régime hitlérien. Le contrat stipulait que le tunnel devait être opérationnel le 4 décembre 1944 et devait avoir une largeur de six mètres. Le 31 octobre 1945, le tunnel aurait dû être terminé, sauf en ce qui concernait le revêtement en béton de la route, la mise en place des canalisations et des bouches d'aération. Voici quelques extraits de ce contrat qui démontre de quelle manière était réglementée la vie des déportés: - Le contrat stipule que seulement 3 % des déportés devaient réaliser le même travail que des ouvriers du camp civil, 50% les deux tiers, et le reste, soit 47%, la moitié. Le travail des déportés représentait donc 60% de la capacité totale de travail des ouvriers civils.
48 Gouverneur d'Etat de la région de Carinthie.

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- L'entreprise payait à la direction du camp 6 Reichsmark pour un ouvrier qualifié, 4 pour un manoeuvre. - A l'intérieur du camp seuls 10% des déportés devaient être employés à l'entretien du camp et le taux de malades, à l'infirmerie, ne devait pas dépasser 7,5%. - Sur vingt déportés, la direction choisissait un ouvrier comme kapo qui ne serait pas tenu de travai1ler. - Les déportés devraient travailler de jour, en plein air, trois mois par an à raison de 7 heures par jour sur les chantiers extérieurs, puis deux mois à raison de 8 heures, deux mois à 9 heures, cinq mois à 10 heures, soit en moyenne dans l'année: 8 heures 75. - Pour les travaux au sein du tunnel, une journée de 10 heures de travail était prévue, et concernait 65% des déportés. La moyenne en heures d'une journée de travail était donc de 9 heures et demie. - En raison du décompte des déportés qui avait lieu deux fois par jour, on avait calculé la perte du temps de travail à une heure par homme, à laquelle s'ajoutait la demi-heure que prenait la durée d'accès du camp au tunnel. - On avait également tenu compte de la perte de temps lors du transfert des déportés du camp sud vers le camp nord, ce pour quoi ils calculèrent une perte de travail de une heure et demie par homme et par jour. - En raison de la neige, de la pluie et du broui1Iard, comme il ne serait pas possible de travai1ler ces jours-là, le contrat prévoyait la perte d'un jour en été et de deux jours et demi en hiver. - Une prime de 1.000 Reichsmark par mois était accordée à la direction aux SS, pour leur fidélité. - La somme versée pour le travail des déportés avait également augmenté en raison des salaires du personnel des cuisines et autres. - Des bons de récompenses, donnés aux déportés pour leur labeur, étaient également strictement réglementés; un bon de un Reichsmark par semaine et un bon de la valeur d'un demi Reichsmark par mois, que les déportés pourraient échanger contre des cigarettes ou autres pour améliorer leur quotidien. - On avait également réglementé les travaux secondaires, comme le déblayement de la neige, et les salaires pour de tels travaux. - En tenant compte des primes et de la répartition des charges, la rémunération sur un poste simple s'élevait pour un ouvrier qualifié interné de 7,14 RM par jour travaillé contre 5,18 RM pour un manœuvre. Dans la clause numéro 3, il était dit clairement: - Les déportés sélectionnés pour le travail au Ljubelj viendront du camp de Mauthausen. La firme paiera cette main-d'œuvre directement à celui-ci et ajoutera une somme pour la nourriture pour augmenter sa capacité de travail à raison de trente-cinq Reichspfennigs par jour.

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Certaines décisions concernant l'organisation du camp ont une connotation ironique, voire cynique. Malgré la précision des clauses, la direction n'a pas toujours suivi le contrat à la lettre. Les clauses concernant les primes et le surplus en nourriture accordés aux déportés sont particulièrement cyniques. Ils n'ont bien sûr jamais touché de récompense pour leur labeur il n'existait aucun lieu où acheter de la nourriture et aucun supplément ne fut distribué en plus (50 grammes de viande, 10 grammes de graisse, 200 grammes de pain, 2 grammes de margarine, des pommes de terre et des légumes), même si les réserves le permettaient. Les SS nourrissaient même leurs cochons avec les pommes de terre destinées aux déportés. La collaboration de la firme avec les SS rendait la situation des déportés encore plus précaire et plus difficile. La direction de l'entreprise Universale fut forcément informée du non-respect des conventions, mais en raison de leurs affinités idéologiques, jamais rien ne fut entrepris contre la direction du camp.

10) L'évolution des travaux Le 29 mars 1943, les travaux de forage du tunnel commencèrent côté sud et le 6 juin, côté nord. Jusqu'à la mi-juillet, il y eut seulement des travailleurs civils avec des contremaîtres allemands. Ils commencèrent par la galerie inférieure, haute de deux mètres et large de trois. A l'arrivée du deuxième convoi de déportés, on forma quatre groupes de mineurs parmi eux, deux pour le côté nord, deux pour le côté sud. Afin d'éviter tout contact entre les déportés et les ouvriers civils, les premiers travaillaient dans la galerie supérieure, les seconds dans la galerie inférieure. Tous les vingt-cinq mètres, les déportés devaient creuser un trou de soixantequinze centimètres de diamètre afin que les gravats puissent être évacués par la galerie inférieure. Ils travaillaient dix heures par jour, avec une heure de pause pour le repas qui consistait en une soupe de légumes. Les mines n'étaient manipulées que par des mineurs civils, sous le contrôle de contremaîtres allemands. Ils n'utilisaient les explosifs que quatre fois par vingt-quatre heures, une fois à midi et une autre fois à dix-huit heures lorsque l'équipe de jour regagnait le camp. La nuit, les explosions avaient lieu à minuit et à six heures du matin lorsque l'équipe de nuit quittait le tunnel pour retourner au camp. L'explosif utilisé était de l'ammonal ; on mettait de la gélatine par-dessus puis à nouveau de l'ammonal, puis de la gélatine. Après l'explosion, l'air était plein de poussière car la ventilation était insuffisante, en particulier dans la galerie du haut. Comme le travail devait reprendre tout de suite et qu'on travaillait à sec avec les compresseurs, les mineurs respiraient beaucoup de poussière.

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Quatre foreurs travaillaient avec deux foreuses sur les côtés et avaient trois ouvriers pour chacun d'eux qui se chargeaient du déblayage. D'autres mineurs étaient chargés d'élargir les galeries. Les mesures de sécurité étaient inexistantes. Néanmoins le forage avança rapidement. Le 2 août, du côté sud, les déblais s'étaient accumulés, représentant 500 mètres de forage. Début septembre, le forage avait atteint une longueur de ni mètres, pour seulement 100 mètres du côté nord. La longueur était de 820 mètres en octobre sur le versant sud, de 316 mètres sur le versant nord. Le 29 novembre, la galerie inférieure fut percée avec une longueur totale de 1542 mètres. La direction de la firme envisagea de fêter \' événement, mais l'ouverture dut être murée et l'on prépara le nouveau forage pour l'arrivée des hauts dignitaires allemands. Un jour avant leur arrivée, on planta un arbre (mât de cocagne) devant l'entrée et l'on décora le chantier avec des drapeaux nazis. Les fumeurs eurent droit à dix cigarettes, les employés du secrétariat de l'entreprise nationale et les employés allemands à trente.

11) Le Gauleiter Rainer officialise le percement du tunnel Le samedi 4 décembre 1943 fut proclamé jour chômé. Seuls quelques déportés durent se rendre au tunnel afin de récupérer les pots de tôle qui servaient de latrines. Tous les ouvriers et employés allemands, ainsi que quelques contremaîtres slovènes, durent se rassembler sous une grande tente non loin de l'entrée du tunnel afin d'accueillir le Gauleiter. On mit en place des tables et un buffet fut dressé. Vers 9 heures 30, le Gauleiter arriva en empruntant la galerie par l'entrée nord et ressortit côté slovène.

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Il était accompagné du général SS Rosener, du responsable du canton de Radovljica et de quelques personnalités allemandes, mais aussi des responsables de la direction d'Etat et de la firme Universale (Schmid, l'ingénieur Wohrer, l'ingénieur Seidenglanz et d'autres). Un escadron de SS attendait à la sortie, et le reste du Ljubelj était sous étroite surveillance. Il neigea ce matin-là au Ljubelj, puis il plut le reste de lajoumée. J'écrivis le soir même dans mon carnet: "Inauguration du tunnel". Il y avait beaucoup de monde, des dignitaires "boches", avec le Gauleiter en tête. Tout grouillait de policiers. On eut droit à un discours: - Ce travail à une signification tant militaire que politique! Grâce à ce tunnel, nous pourrons nous rendre à Ljubljana, de là, à Trieste, Rijeka, Pula et Gorica, et nous aurons ainsi une ouverture sur les Balkans et la mer Adriatique. Ce travail a une telle signification, que l'on en parlera au quartier général du Führer. Le responsable du canton de Radovljica parla ensuite, félicitant les ouvriers et les employés de la firme. Il n'y avait pas de Slovènes parmi eux. Lors de l'hymne national, je n'ai pas tendu le bras et je n'ai pas crié "Sieg! Heil! ". Après les festivités, un repas fut servi dans le camp SS. Les déportés et la plupart des ouvriers durent rester dans les camps, tandis que des ouvriers et des employés allemands participaient au festin. Un repas plus copieux fut servi dans les camps civils des deux côtés de la montagne. Les déportés eurent aussi droit à de la "goulasch" avec deux morceaux de viande, du pain et un quart de litre de bière. On servit un véritable festin aux invités allemands. Une partie du repas avait été préparée dans la cuisine des SS, une autre dans la cuisine du château. La cuisinière Thekla Schmiedl et ses trois aides slovènes Marija Dovzan, Mara Mdek et Marija Govekar installèrent la salle du festin. Un cuisinier SS et ses adjoints s'y trouvaient également. Par la suite les trois jeunes femmes slovènes durent s'éclipser avant l'arrivée des dignitaires, à part Mlle Schmied!. Les invités ne furent servis que par des SS. On offrit un bouquet de fleurs au commandant Winkler. Jusqu;au départ de Rainer, la route resta sous haute surveillance. Les policiers et les SS étaient cachés derrière des arbres dans la forêt, et ils étaient tellement bien dissimulés qu'on ne pouvait pas les voir de la route. Seul le garde à l'église St.-Lenart était à découvert. Une rumeur circulait parmi les ouvriers du camp qui prétendait que, la semaine précédent l'inauguration officielle du tunnel, on avait aperçu sur le chantier le Gauleiter49 docteur Rainer, l'évêque Rozman, le doyen Skrbec, le docteur Smajd et d'autres notabilités locales.

49

Chef d'un Gau (ou province). Il y avait 42 Gau sur l'ensemble du Reich.

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12) La continuation des travaux En 1944, les travaux continuèrent et le tunnel avait maintenant une largeur de six mètres. Durant l'hiver 1943/44, les conditions, hors du tunnel, furent très difficiles car la neige avait tout recouvert. Les baraquements, la route et le chantier durent être déblayés à la pelle par les déportés. Entre le 23 février et le 3 mars, ils ne furent plus conduits du côté nord en raison de la neige qui recouvrait la route et bloquait le passage. Le 5 mars, il y eut une terrible tempête de neige qui dura jusqu'au 7. Tous les déportés durent encore déblayer la neige et transporter à pied la nourriture, car toutes les voies d'accès étaient bloquées. Les SS, malgré la tempête, recommencèrent à conduire des déportés de l'autre côté (nord) le 7 mars. Le nombre de déportés au sein du tunnel augmentait sans cesse. En janvier 1944, 100 déportés travaillaient du côté sud (50 de jour, 50 de nuit). Il y en avait 140 au 1er février, 160 vers la fin du mois, 220 le 14 mars. Cette augmentation était liée aux travaux de bétonnage, qui durèrent jusqu'à la fin de la guerre. 241 déportés travaillèrent au tunnel du 24 mars au 18 avril (120 de jour et 121 de nuit). Fin avril, le nombre de déportés travaillant dans le tunnel passa à 257. Parallèlement furent effectués des travaux par des charpentiers en vue du coffrage. Pour ce faire, furent essentiellement employés des ouvriers civils. La firme respecta une des conditions du contrat qui stipulait que le 4 décembre 1944 le tunnel devrait avoir une largeur de 4 X 6 mètres et praticable pour les véhicules. La firme compensa la perte en ouvriers civils, partis rejoindre les partisans ou qui étaient mobilisés, en augmentant le nombre de déportés, qui passa à 1200 fin juillet, 1300 en août 1944, dont 1040 d'entre eux travaillaient aussi bien dans que hors du tunnel. Leurs faibles capacités de travail étaient compensées par leur nombre, et les ouvriers civils qui restaient s'occupaient des travaux plus qualifiés. En septembre 1944, le nombre d'ouvriers civils avait diminué de plus de 100.50 Il y avait encore 1290 déportés début novembre, dont environ 1000 aptes au travail. Une autre festivité eut lieu le 4 décembre 1944, même si elle fut moins imposante que la précédente, pour fêter le passage du premier véhicule automobile à travers le tunnel et ce d'un bout à l'autre. Le Gauleiter Rainer fut invité une fois de plus et, d'après le technicien civil Bourgeot, le ministre Albert Speer était également présent. Les ouvriers civils et les déportés eurent à nouveau un repas amélioré.

so Beaucoup d'entre eux rejoignîrent volontairement les partisans; 74 furent mobilisés.

4]

13) Les conditions de travail et les conditions sanitaires Au printemps de l'année 1943, alors que les travaux avançaient bien, il y avait au Ljubelj 600 ouvriers civils. L'hiver long et froid, le vent glacial qui balayait les montagnes à deux mille mètres d'altitude, les courants d'air et les vêtements trop légers des ouvriers, ainsi que la malnutrition et la fatigue dues aux quarante-huit heures et plus de travail par semaine, furent la cause de nombreuses maladies et de nombreux accidents car les ouvriers n'avaient aucune forme de protection durant le travail. Un baraquement au-dessus de la cuisine du camp civil avait été aménagé en infirmerie comprenant douze lits. Le docteur Vladimir Premrou, de Triic, visitait les ouvriers deux fois par semaine (le mardi et le vendredi). Dans la troisième rangée en dessous de la cantine, on installa encore une infirmerie où officiait le premier médecin du camp, le SS-Obersturmftihrer Hermann Richter. Il avait 28 ans et était de grande taille. Quand il vit comment les SS et les Kapos maltraitaient les déportés, il déclara qu'il ne pourrait pas le supporter. Certains Allemands lui en tinrent d'ailleurs rigueur, bien qu'avant d'officier au Ljubelj il avait, entre autres méfaits, tué 264 russes en novembre 1941 par des injections dans le cœur Slpour le seul motif qu'ils étaient inaptes au travail. Richter participa également à des expériences chirurgicales injustifiées qui consistaient, entre autres, à retirer sur des cobayes humains des organes sains, afin de chronométrer le temps qu'ils mettraient à mourir. Après son départ du Ljubelj, on l'interna à la clinique psychiatrique de Giessen an der Lahn en Autriche où il se suicida vraisemblablement en mai 1945. Lorsque le docteur Siegbert Ramsauer fit son apparition, fin juillet ou début août 1943, l'ingénieur Josef Seidenglanz informa les ouvriers civils et en particulier l'infirmier civil Novak que ce médecin serait ,à l'avenir le seul responsable de l'infirmerie et des soins médicaux. Sa femme Liselotte et ses deux enfants le rejoignirent un certain temps au Ljubelj. La direction des travaux leur avait fait aménager une chambre avec salle de bain à la ferme "Pri Jurju" en dessous du camp. Au milieu de l'année 1944, une jeune fille
5] Injection intracardiaque .Méthode mise au point en 194I. Elle permettait de tuer un homme en moins de dix minutes.

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âgée de 12 ans, Bruna Arh, de Trzic, surnommée Kosmac, vint aider Mme Ramsauer à s'occuper des enfants. n 1943 jusqu'à la fin août 1944, Ramsauer fut donc assisté par Valentina Valjavec, plus connue sous le nom de Jurjeva Tinca, par l'aide-soignant et magasinier Peter Novak et par l'Autrichien Johann Danter, déporté de droit commun. A partir de ce moment-là, les blessés graves furent d'abord conduits à l'infirmerie SS et soignés par le docteur Ramsauer. C'est lui qui décidait ainsi si les malades devaient être soignés à l'infirmerie, à l'hôpital ou à leur domicile. Il dirigeait les blessés travaillant du côté sud à l'hôpital de Golnik en Slovénie et ceux du côté nord à celui de Klagenfurt en Autriche (uniquement les employés et les ouvriers allemands). Ramsauer se rendait également tous les jeudis du côté nord dans une ambulance qu'il faisait garer près de la cuisine. Mais pour les problèmes dentaires, les ouvriers civils devaient se rendre à leurs frais à Tdic. Une ambulance amena une seule fois un dentiste au Ljubelj, et ce en 1944, pour soigner les SS. Les dents n'étaient pas traitées, seulement arrachées. Les maladies les plus fréquentes étaient les rhumes, les tendinites, les maladies digestives, les sciatiques, les appendicites, les crampes, les eczémas et divers abcès, l'asthme et même quelques cas de tuberculose. Lorsque, durant I'hiver 1943/44, le nombre de malades atteints de rhumes et de bronchites dus aux courants d'air augmenta, on installa une porte coupe-vent dans le tunnel. J'ai relevé dans les archives de I'hôpital de Golnik que 56 ouvriers civils italiens y avaient séjourné en 1944 dont 17 avaient été admis en raison d'accident du travail. De plus, toujours dans ces archives, il apparaît que furent admis pendant plus de douze heures 54 ouvriers admis en raison d'accident du travail, 17 pour pneumonies et bronchites, 7 pour des sciatiques et des lumbagos, 38 pour des problèmes musculaires et des troubles de l'estomac, 9 pour des démangeaisons, 6 pour des abcès, 3 pour tuberculose et 5 pour une appendicite et des goitres etc. Les traitements de Ramsauer étaient très primaires, les diagnostics souvent erronés et le matériel médical insuffisant. Il y eut énormément d'accidents au Ljubelj, bénins ou graves: des doigts, des bras, des jambes cassés dus à des coups de haches, de pelles, de couteaux ou de scies. Il y eut également de nombreuses chutes dans le tunnel en raison du manque d'éclairage et de sécurité. Voici quelques exemples relevés dans les archives: - Le 9 août 1943, un rail tomba sur la jambe gauche de Franc Plahutnik; il ne fut hospitalisé que le 17 août. - Le 19 août 1943, le serrurier Franc Vrhunc fut blessé au ventre par une pierre projetée au cours d'une explosion; il resta inconscient pendant un certain laps de temps.

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