De mémoire de Nouakchottois

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A travers un témoignage plein d'ironie et de satire sur son enfance à Nouakchott, l'auteur nous transporte au coeur de sa société et de sa culture. La vie quotidienne de la cité durant les années 1960 et 1970 est ainsi relatée. Parmi les éléments de cette fresque, des personnalités mémorables émergent à l'occasion de l'évocation de l'évolution des édifices, des institutions et des métiers.
Publié le : mardi 1 février 2005
Lecture(s) : 312
EAN13 : 9782296383241
Nombre de pages : 143
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De mémoire de Nouakchottois

Chronique du temps qui passe

~ L'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-7617-5 EAN:9782747576178

ELEMINE

OULD MOHAMED

BABA

De mémoire de Nouakchottois

Chronique du temps qui passe

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L' Harmattan Kiinyvesbolt 1053 Budapest Kossuth L.u. 14-16

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

HONGRIE

PRÉFACE

Pour ceux qui furent les adolescents de l'époque, l'auteur de cette fresque a évoqué les pans de toute une période de leur vie riche en péripéties. D'autant plus que pour cette génération d'enfants de bédouins nomades que l'histoire a obligés à devenir citadins sédentaires, cela change de la tradition de culture orale qui a toujours été celle de leurs ancêtres. C'est donc avec une nouvelle philosophie de la notion d'espace et de temps qu'il raconte l'histoire d'une capitale née de rien, qui tel un nouveau-né vient de découvrir l'usage de ses jambes et faire ses premiers pas. La course à dos d'ânes dans les dunes, la chasse aux pigeons, l'odeur des épices et les baignades interdites dans les eaux stagnantes et boueuses plongent le lecteur dans un univers original et font resurgir tout un éventail de souvenirs qui rappellent les moments agréables d'une jeunesse oubliée et qui n'est plus d'époque. Ceux qui l'ont vécue sauront facilement retrouver au fil des pages les bribes et morceaux épars d'une vie simple certes mais riche et joyeuse. Le recueil de l'auteur permet au temps de s'arrêter l'instant d'une lecture qui vaut le quart d'une vie. De Mémoire de Nouakchottois sera sans doute le premier roman qui aura fêté un demi-siècle d'indépendance sans tambour ni trompettes, mais avec beaucoup de cœur et d'amour.

DAB OULD MEMOUN NOUAKCHOTT AOUT 2001

AVANT-PROPOS

Il nous est agréable aujourd'hui de présenter au public le recueil des articles de la rubrique «De Mémoire de Nouakchottois », parus presque régulièrement dans le journal Le Calame de janvier 2000 à mai 2001. Nous tenons avant tout à rendre hommage à notre ami le regretté Habib QuId Mahfoudh, directeur du Calame, qui a non seulement adopté l'idée, mais dont le soutien irremplaçable nous a permis pour une fois de triompher d'une paresse congénitale et de persévérer dans l'écriture. Il a en outre à chaque fois apporté des touches de finition ô combien nécessaires. L'ordre de parution des rubriques a été réaménagé pour permettre de les regrouper suivant une certaine thématique, comme nous l'a aimablement suggéré notre ami Dah Ould Memoun qui a bien voulu par ailleurs écrire un mot de préface. La présente chronique a pour objet principal de passer en revue un certain nombre de phénomènes de société ou de politique ayant caractérisé la vie quotidienne à Nouakchott durant les dernières décennies. Se fiant uniquement aux tréfonds d'une brumeuse mémoire, la narration a été souvent le reflet de la perception de l'auteur durant son enfance, ce qui exclut toute prétention à une quelconque objectivité, et encore moins à l'exactitude. Il importe enfin de signaler que même si le présent recueil relate principalement quelques souvenirs des années 1960 et 1970, on y observe une intrusion persistante de l'actualité dont la trame a souvent servi d'entrée en matière au sujet, tout en offrant le flanc tendre d'une société et d'une administration qui n'ont jamais été ménagées. ELEMINE OULD MOHAMED BABA (BABA E.)

NOUAKCHOTT

AVANT LES ARRONDISSEMENTS

Le Nouakchott auquel nous nous référons peut être circonscrit géographiquement. Pour ce faire, nous nous proposons de planter le décor de ce que nous appelons volontiers et de manière expressément arbitraire le Nouakchott authentique, c'est-à-dire celui qui a gardé ses grands traits caractéristiques de 1965 à 1975, une année charnière à plus d'un titre. Il s'agissait d'un gros village dont les habitants se connaissaient et qui avait une certaine âme qu'on n'arrivait pas aisément à percevoir, mais qui était quelque part dans le subconscient des habitants. L'évocation de quelques repères architecturaux ou de certains lieux symboliques qui constituent les limites de la ville pourra contribuer à l'appréhension de l'extension urbaine de l'époque.
L 'hôpital et l'ambassade de France à l'ouest

L'hôpital représentait la citadelle occidentale de la ville. C'était un monument imposant dont la tour située à l'extrémité orientale, et abritant des escaliers en forme de spirale, surplombait une cité aux constructions basses et éparses. C'est ainsi qu'on pouvait l'apercevoir à partir de la rue reliant l'Ecole annexe au marché de la capitale. A chaque fois que je revenais de l'école, je voyais au fond les bâtiments de l'hôpital, ce qui me rassurait sur Nouakchott: la ville était toujours en place parce que l'hôpital, haut lieu symbolique de son décor, était toujours là. Il était heureusement peu fréquenté par les enfants et se nommait selon l'école phonétique dominante « lebitaan », et les pauvres malades y étaient« entrés» (c'est-à-dire internés). L'ambassade de France, dite autrefois « Ambassade» tout court, demeure vraisemblablement le plus grand territoire étranger en Mauritanie. Du million et des poussières de mètres carrés de « sable» qu'ils occupaient, les Français en ont quand même retenu quelques-uns. Mais l'ambassade de France était surtout

fameuse dans l'univers des enfants pour les films qui étaient projetés au centre culturel français. D'ailleurs, jusqu'à une date récente, même les plus cultivés, ceux qui abordaient l'étude de Gaston Lagaffe ou d'Astérix, n'étaient pas encore en mesure de distinguer l'ambassade du centre culturel Antoine de SaintExupéry.
L'ambassade d'Allemagne et la Présidence au nord

Située au nord-est de l'ambassade de France, celle d'Allemagne, ne projetant pas de cinéma, n'avait par conséquent pas d'histoire. Un peu plus à l'est se trouve la présidence de la République, se composant de maisons en pierre entourées d'une très grande clôture. On pouvait naturellement passer devant son portail en allant vers le ksar. On percevait alors les carrés plantés de haricots et d'arachides sur les terrains sablonneux de sa partie sud-est. Tout le long du chemin pourvu aujourd'hui du plus fort dispositif sécuritaire, celui qui va de la porte de l'ambassade des Etats-Unis en direction de la Présidence, on pouvait se dandiner sans être inquiété par les gendarmes de faction qui n'avaient pas encore contracté cette mauvaise habitude des sentinelles actuelles. En effet, depuis quelques années, l'activité principale de nos soldats de garde semble être d'aboyer à la vue des civils de passage. Ils s'adonnent avec passion à cet exercice désobligeant autant qu'inutile, qui consiste à scruter l'arrivée du passant et à attendre que ce dernier s'approche pour lui crier en catastrophe l'ordre de changer de trottoir. Les personnes cardiaques devraient d'ailleurs s'abstenir de passer dans les parages des lieux gardés par nos militaires. Au-delà de la Présidence, en direction de l'est, se trouvait la place rouge: le plus bel espace sablonneux de la ville, de la belle « hasba » (disons quartzite) rouge.
La mosquée et la palmeraie à l'est

Saluons au passage la récente réhabilitation et restauration, avec indication de la date de construction, de l'ancienne mosquée « al-masjid al-Atigh ». Cette bâtisse aux coupoles caractéristiques et juchée sur une grande dune se trouvait à l'entrée orientale de la 12

ville. Aux heures de prière normale, c'est-à-dire en dehors du vendredi et des journées de fête, elle était abandonnée à la dévotion de la gent militaire. En plus des deux états-majors, il y avait à l'époque celui de la garde nationale, à l'emplacement de l'actuelle NASR. La petite palmeraie (<< nkheyl ») a toujours constitué pour moi un lieu mythique, un petit enclos de palmiers, les plus anciens de la ville au carrefour de la capitale et du ksar.
L'abattoir et les jardins au sud

L'abattoir se trouvait dans un lieu qui sert aujourd'hui de boutiques de dattes et de sel; une annexe du marché dit « de la mosquée marocaine ». Ces commerçants ignorent peut-être la quantité de djinns qui les côtoient. Un peu plus à l'ouest s'étendaient les jardins maraîchers moins nombreux qu'aujourd'hui, mais constituant déjà un espace verdoyant, ombrageux et humide dans un environnement saharien.
Burga, Hellat Sharwita et Tevregh Zeina

Les bidonvilles qui commençaient à se fixer sur les flancs de la ville la ceinturaient de la manière suivante: les burga (baraques) s'étalaient au sud de la ville et constituaient la plus grande concentration en zinc et en personnes. Halat Sharwita (le campement de toile) bordait le stade de la capitale. C'est là qu 'habitaient les bergers de la ville et que se faisait le regroupement des troupeaux matin et soir. Tevragh Zeina (<< finit belle ») est toujours en place, du elle moins nominalement. En effet, les tentes et les baraques s'étiraient à longueur de vue au nord de la ville, à l'emplacement de l'actuelle Socogim Tevragh Zeina. Ce sont en effet les habitants de ces bidonvilles, en plus de ceux des habitats précaires disséminés à l'intérieur de la ville, qui seront dotés de parcelles aux cinquième et sixième (Sebkha et el-Mina).
Ksar ancien, ksar nord et kobbaaniyat

Après la «capitale », le ksar constituait la seconde grande partie de Nouakchott. En tant qu'habitant de la « capitale », les 13

limites du ksar me semblaient floues, mais je pouvais cependant en distinguer les quartiers principaux. Le ksar ancien représente le noyau de la ville et peut être considéré comme le Nouakchott « archaïque », avec ses maisons en banco d'un autre âge; le second, plus récent, est situé plus au nord, et son architecture doit beaucoup aux quartiers Escale et Diourbel de Rosso. Enfin, à l'extrême sud s'étend la zone industrielle, celle des sociétés ou
kobbaaniyat.

A l'ouest de ce quartier, il existait jadis une série de puits à l'eau saumâtre et autour desquels on tentait quelque maraîchage. Il y avait aussi, à l'emplacement de la Socogim Ksar, un alignement de baraques blotties au pied d'une très grande dune recouverte de touffes de « Tarfa ».
Dune et Aftout

L'effet de terrassement par les piétons étant encore faible à l'époque, les distinctions topographiques étaient clairement décelables. On pouvait dire grosso modo que la « capitale» se trouvait sur un erg qui surplombait la dépression dite « Aftout » du ksar. En passant devant la poste (la Direction), on descendait joyeusement en courant; la vitesse due à la pente procurait en effet une sensation de plaisir. Par contre, pour retourner à la « capitale », on éprouvait une peine réelle à remonter cette « montagne », comme diraient les Brésiliens de la Mendés. Cette même dénivelée est encore perceptible de nos jours, au niveau de l'Hôpital National en direction de Sabah ou entre la Médina Abattoir et la Socogim «basse ». La dégradation du climat, les constructions, les engins et les talons (legdem yehdim) sont autant de facteurs qui ont contribué à entamer largement le milieu naturel de Nouakchott.

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