De père inconnu

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L'auteur nous raconte l'histoire d'une famille vietnamienne ayant vécu au Viêt Nam dans la deuxième moitié du XXème siècle. Les jeunes de la diaspora vietnamienne qui n'ont pas vécu les épreuves de leurs aînés ni savouré les jours heureux d'un "Viêt Nam d'antan" pourront, à travers cet ouvrage, mieux connaître le pays de leurs ancêtres. Les férus d'histoire apprécieront les nombreuses références historico-politiques et le lecteur curieux découvrira quelques facettes d'un Viêt Nam vu à travers le regard lucide de l'auteur.
Publié le : dimanche 15 mai 2016
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EAN13 : 9782140009846
Nombre de pages : 538
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Ce livre n’est pas une œuvre de fi ction. Il raconte l’histoire Phạm Ngọc Lân
d’une famille vietnamienne ayant vraiment vécu au Viêt Nam
edans la deuxième moitié du siècle. Ces récits n’ont rien
d’extraordinaire, ils pourraient être ceux de bon nombre
de Vietnamiens ayant vécu cette période mouvementée
de l’histoire de leur pays. Mais le fait d’avoir survécu
constitue déjà en soi une aventure digne d’être racontée.
Les jeunes de la diaspora vietnamienne qui n’ont pas
vécu les épreuves de leurs aînés ni savouré les jours
heureux d’un « Viêt Nam d’antan » pourront, à travers cet
ouvrage, mieux connaître le pays de leurs ancêtres. De père inconnu
Les férus d’histoire apprécieront les nombreuses
références historico-politiques et le lecteur curieux Récits sur le Viêt Nam découvrira quelques facettes d’un Viêt Nam vu à travers
ele regard lucide de l’auteur. de la deuxième moitié du XX siècle
« De père inconnu, ce livre que Phạm Ngọc Lân a mis huit Deuxième édition
ans à écrire, bourré d’anecdotes, de rappels historiques,
se lit comme un roman. L’auteur a été le témoin et l’acteur
de nombreuses aventures dans ce Viêt Nam en guerre.
Un ouvrage passionnant, préfacé par Patrick Poivre
d’Arvor, qui vous fera partager la quête de son auteur
pour retrouver son père français. »
— La Dépêche du Midi
Phạm Ngọc Lân est né à Saïgon en 1944, de
père français et de mère vietnamienne. Il fi t ses
études secondaires à Dalat et universitaires à
Saïgon. Mobilisé dans l’armée de la République du
Viêt Nam (le Sud) comme Lieutenant-Pharmacien, Préface de Patrick Poivre d’Arvor
il fut quelque temps interné en camps de
Postface de Pierre Brocheuxrééducation après la chute de Saïgon en 1975.
À sa libération, il continua d’enseigner à la Faculté de Pharmacie
de Saïgon et réussit à obtenir un visa pour partir en France
en 1980 avec sa famille. L’auteur habite à présent en région
toulousaine.
Illustration de couverture par Phạm Bạch Yến :
Hoa mai anh đào bên hồ Xuân Hương, Fleurs
de merisier autour du lac de Dalat.
ISBN : 978-2-343-09226-3
35 €
Rue des Écoles / Récits
Phạm Ngọc Lân
De père inconnu
Rue des Écoles / Récits
DE PÈRE INCONNURue des Écoles
Le secteur « Rue des Écoles » est dédié à l’édition de travaux
personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique,
politique, etc. Il accueille également des œuvres de fiction
(romans) et des textes autobiographiques.
Déjà parus
Lescel (Georges), Mission en Haïti, récit, 2016.
Laszlo (Anne), Mon noviciat en politique, chronique, 2016.
Serrie (Gérard), Celui qui sauva le pape François, roman, 2016.
Gaussot (Jean-Michel), Ode au grand absent qui ne m’a jamais quitté,
récit, 2016.
Oudart (Paul), Une République digne, essai, 2016.
Azema (Chantal), Histoire d’Alain Trioen, peintre de Montparnasse,
récit, 2016.
Meyer (Albert), Un siècle de souvenirs, récit, 2016.
Assayag-Ghanem (Karen), Chamak (Marion), Un jour, les autres c’est
nous, récit, 2016.
Coet (Philippe), Une odeur de kérosène, roman, 2016.
Jund (Bernard), Aie pas peur, Mémère, j’suis là, récit, 2016.
Dupré (Bruno), Si tu veux une vie, vole-la !, roman, 2016.
Cahour (Michel), Repères, nouvelles, 2016.

Ces douze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr Ph ạm Ng ọc Lân
De père inconnu
Récits sur le Viêt Nam
de la deuxième moitié du vingtième siècle
DEUXIÈME ÉDITION








































© L’HARMATTAN, 2016
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-09226-3
EAN : 9782343092263 A mes petits-enfants : Chi Mai, Anh Minh, Chi Lan,
Xuân My, Xuân Lan et Kim Loan,
mes enfants : Qu ốc Anh et sa femme Nam Phương,
Qu ỳnh Anh et son mari Tu ấn.
A mon épouse M ỹ Lan.
A mes frères et mes sœurs.
A la mémoire de ma grand-mère, ma mère, mon beau-père
et de ce père inconnu. Préface
Quelle vie ! Et quelle épopée ! L’histoire – ou plutôt les histoires – que nous
raconte Pham Ngoc Lân se confond avec la nôtre : celle d’un rapport ambigu
entretenu par la France avec ce que l’on appelait à l’époque l’Indochine. Rapport
personnel, de part et d’autre, mais aussi rapport enfoui sous la patine du temps.
Juste après la deuxième guerre mondiale, ou juste avant, nombreux furent les
écrivains, comme André Malraux ou Marguerite Duras, à nous raconter cet Orient
mystérieux qui fascinait les Français. Mais depuis, les témoignages se sont raréfiés.
C’est pourquoi celui de Pham Ngoc Lân est si précieux.
Patrick Poivre d’Arvor Notes de l’auteur
Ce livre n’est pas une œuvre de fiction. Il raconte l’histoire d’une famille
vietnamienne ayant vraiment vécu au Viêt Nam dans la deuxième moitié du
vingtième siècle. Les faits relatés sont ceux réellement vécus par les
personnages dont les noms – y compris celui de Jean Martin – ont été
changés par souci de préservation de leur vie privée.
Les histoires racontées ici n’ont rien d’extraordinaire, elles pourraient
être celles de bon nombre de Vietnamiens ayant vécu cette période
mouvementée de l’histoire de leur pays. Mais le fait d’avoir survécu
constitue déjà en soi une aventure digne d’être racontée.
Les jeunes de la diaspora vietnamienne qui n’ont pas vécu les épreuves
de leurs aînés, ni savouré les jours heureux d’un « Viêt Nam d’antan »
pourront, à travers cet ouvrage, mieux connaître le pays de leurs ancêtres.
Les férus d’histoire apprécieront les nombreuses références
historicopolitiques et le lecteur curieux découvrira quelques facettes d’un Viêt Nam
vu à travers le regard lucide de l’auteur.
Le livre est écrit sous forme d’un recueil de récits qui sont autant de
chapitres relativement courts – pouvant être lus indépendamment les uns des
autres.
1Enfin des notes, pour la plupart historiques , groupées volontairement à la
fin du livre, sont à la disposition des lecteurs intéressés par les principaux
2faits du Viêt Nam durant cette deuxième moitié du vingtième siècle.
Ph ạm Ng ọc Lân
N.B. Nous avons choisi d’écrire les noms propres vietnamiens dans la
langue d’origine, car la transcription française sans les signes diacritiques
prête à confusion. Les non-initiés peuvent ne pas tenir compte de ces signes
qui marquent l’intonation de chaque mot et leur donnent des significations
différentes. Par contre, il faut savoir que l’alphabet vietnamien contient une
lettre qui n’existe pas dans l’alphabet français, c’est le « Đ » qui se prononce
comme le « D » français, alors que le « D » vietnamien se prononce comme
un Z. Ainsi Ngô Đình Di ệm se prononce à peu près « N’go Dinh Ziêm »
Seuls quelques noms propres très usités ont gardé leur transcription
française : Viêt Nam pour Vi ệt Nam, Saïgon pour Sài Gòn, Hanoï pour Hà
N ội, Dalat pour Đà L ạt, etc.
11 Carte du Viêt Nam (années 1950, 60 et 70)
CHINE
CHINE
Cao B ằng
Lào Cai
L ạng S ơn
Yên Bái
Thái Nguyên Phú Th ọ Đi ện Biên Ph ủ
Phúc Yên
H ải Phòng
HÀ N ỘI
Nam Định
LAOS
Thanh Hóa Mer
de
Vinh Chine
Hà T ĩnh
(Bi ển Đông)
Đồng H ới
17è parallèle
Qu ảng Tr ị - Đông Hà
HU Ế
Đà N ẵng
LAOS H ội An
Qu ảng Ngãi
Kon Tum
Pleiku Phù Cát
Quy Nh ơn
Tuy Hòa
Ban Mê Thu ột CAMBODGE
Nha Trang Đà L ạt
Cam Ranh
Đồng Xoài Phan Rang - Tháp Chàm B ảo L ộc
Tây Ninh
SÀI GÒN Phan Thi ết
Châu Đốc M ỹ Tho
Long Xuyên
Ile Phú Qu ốc C ần Th ơ V ũng Tàu
R ạch Giá
Sóc Tr ăng Golfe de Thailande
B ạc Liêu Cà Mau
12 Table des Matières
Préface 9
Notes de l’auteur 11
Prologue 17
A la recherche du père inconnu : Acte I 18
I. Les années tendres 25
Une rencontre surprise 27
L’orpheline révoltée 1934 31
Sur un coup de tête 1943 35
L’île du destin 41
Retour au village natal 1945 50
Le village maternel 54
Une promesse de cinquante-six ans 60
Hanoï en liesse 1945 65
L’exode vers le maquis 1946 69
Lune de miel 1947 72
Dinh tê, la « rentrée » 1948 74
Les beaux jours à Hanoï 1948-1951 78
Hanoï 2007 82
La deuxième identité 1948 88
Le Mémorial des guerres en Indochine 90
Saïgon la belle Cochinchinoise 1951 94
L’école aux murs rouges 97
La chaumière qui brûlait 101
De la rue Graffeuil à l’hôtel Viêt Nam 107
L’arbre hanté 112
Les pompiers en herbe 115
Les grands bouleversements 119
Les promenades du dimanche 123
Une vraie vie de paysan 128
Les crapauds de Phù Cát 133
Le train qui rampait et l’avion qui crevait 134
Les quatre identités 138
II. Dans les tourbillons de l’histoire 143
La première blouse blanche 145
Une nouvelle vie 148
13 Les marais de Tr ương Minh Gi ảng 151
La flamme Qu ảng Đức 154
Débat d’idées 156
La douceur des vacances 160
Le coup d’État qui fit basculer le destin du Sud Viêt Nam 163
1964 : l’année du chaos 166
Le T ết de l’année du Dragon 1964 170
Initiation à la musique 176
1965 : le grand tournant de la guerre 181
Công tác hè (Travaux estivaux) 1965 185
Ngu ồn Sống – Source de Vie 188
Le cabinet de guerre et les autels dans les rues 193
Amitié et romantisme 196
Le T ết M ậu Thân et les soldats « Babylac » 205
Peut-on résister au destin ? 213
Trois cents kilomètres en Vespa 217
Mariage en temps de guerre 225
La vie de caserne 227
La nuit de tous les effrois 232
Nouveaux horizons 238
Deuxième séjour à B ảo L ộc 244
Un début de carrière prometteur 250
Le télégramme 258
La grande débandade 261
Fuir... mais où ? 264
Les dernières lignes d’une page d’histoire 266
III. Le grand chamboulement 271
Les premiers jours d’une nouvelle ère 273
Retrouvailles 278
L’état de grâce 281
Comment peut-on se porter volontaire pour être interné pendant une
durée indéterminée ? 285
Les premiers matins des dix jours 289
Premier camp de rééducation 293
La première séance de khai lý l ịch, « déclaration du curriculum vitae »
297
Quarante et un jours à s’organiser pour survivre 300
Le deuxième camp 305
Les dix leçons pour une rééducation 309
Un suspense inattendu 313
Libération 316
14 Une fois de plus, une nouvelle vie 323
Récit de l’épouse d’un interné des camps de rééducation 327
Les b ộ đội sur les bancs de l’université 330
Réunification 334
Les trois révolutions 338
Comment survivre quand on est fonctionnaire dans un État socialiste ?
342
Un voyage bien ardu 349
Tristes anecdotes 353
Deux nouveaux deuils 359
Un visa d’établissement 363
Une nouvelle guerre 369
Boat people 372
Convocation 377
L’interrogatoire 380
« J’ai quitté mon pays... » 384
IV. Retour aux sources 389
Premiers pas en terre d’accueil 391
Treize années de séparation 396
Retrouvailles 401
Les premiers dissidents 409
Neuf autres années de séparation 415
Un dernier devoir filial 421
A la recherche du père inconnu : Acte II 430he du pèrnnu : Acte III 432he du père inconnu : Acte IV 437
Epilogue 443
Remerciements 445
Addendum : Comment j’ai pu retrouver la trace de mon
père après la parution de mon livre 447
Postface de Pierre Brocheux 456
Article de la Dépêche du Midi 458
Notes historico-géographiques et culturelles 461
15 Prologue
Le cimetière de ce village provençal ressemble à tous ces petits
cimetières qu’on trouve partout en France, avec ses croix de toute taille et de
toute forme dressées sur des tombes bien entretenues. En été, le chant des
cigales dans les pins environnants aurait apporté une note vivante à
l’ambiance, mais le ciel exceptionnellement blafard de cette journée d’hiver
efface tout le charme légendaire du climat de Provence.
L'homme se tient seul, les yeux fixés sur l'inscription de la pierre
tombale: "Jean Martin, né le 4 janvier 1921, décédé le 15 juin 2006". Un
coup de vent lui fait remonter le col de son manteau, et son dos semble se
voûter davantage. A soixante ans passés, il est encore bien conservé, mais le
ciel maussade de cette journée de décembre et cette inscription tombale
pèsent sur lui comme une charge de dix années supplémentaires.
Il se prénomme Long, un prénom vietnamien.
17 A la recherche du père inconnu : Acte I
(Extrait du journal de Long)
Septembre 2006.
Une belle soirée d'été, l’été tardif de Provence, une de ces soirées
féeriques où le soleil couchant projette sur les pins l'or indescriptible de ses
derniers rayons.
Les cigales ont entamé les premières notes de leur sérénade tardive – le
« bis » du concert de la journée – quand Thông change de conversation :
« Tu sais, Long, tu devrais continuer ton travail de recherche en histoire ».
Tân renchérit : « Eh oui ! C'est dommage de laisser dormir dans le garage
tous les documents que tu as mis tant d’efforts à amasser ! »
Tân est l’un de mes amis de longue date. Nous nous sommes connus
étudiants, vivant sous le même toit d’un centre pour étudiants à Saïgon, le
foyer Alexandre de Rhodes, il y a une éternité de cela ! Nous nous sommes
retrouvés à Paris vingt ans auparavant. Encore une longue période où nous
ne nous voyons qu'en de rares occasions, séparés par l'océan Atlantique et
tout le continent nord-américain. C’est l'âge de la retraite qui nous a de
nouveau rapprochés, depuis que ma femme Mai et moi-même sommes
revenus des États-Unis nous installer dans cette propriété du midi de la
France.
Ce soir donc, nous avons invité Tân et Thông à venir déguster la cuisine
de Mai, profitant d'un séjour de Tân dans la région. Thông est un nouvel
ami, professeur dans l'une des universités d’Aix-en-Provence. Il est au
courant de mes recherches en histoire, interrompues par mon départ pour la
Californie il y a dix ans de cela. A l'époque j’avais entamé une thèse de
doctorat sur l'histoire contemporaine du Viêt Nam, après avoir obtenu un
iDEA à Paris.
Les propos des deux amis sont appuyés par l'enthousiasme de Mai qui
m'a toujours soutenu dans mes travaux, et m’a encouragé à retrouver les
traces de mon père dès notre arrivée en France. Il est vrai que la retraite me
laissait du temps libre pour reprendre des projets qui me tenaient à cœur...
C’est donc l'occasion de ressortir de leurs cartons les photocopies de
documents provenant de diverses archives et bibliothèques françaises et
américaines. Et aussi de revisiter le C.A.O.M. (Centre d'Archives
d’OutreMer) à Aix-en-Provence, ainsi que les archives de l’Armée Française au
château de Vincennes, tout près de Paris. Ces institutions sont des passages
obligés pour tout chercheur sur l’Indochine française.
i
Diplôme d'Etudes Approfondies, à la suite d'un examen au bout d'une année de travail
après la Maîtrise et la soutenance d'un mémoire
18 *
Vingt-cinq ans auparavant, peu de temps après mon arrivée en France en
1980, j’avais déjà pensé à retrouver les traces de mon père. Je m'étais
renseigné auprès d'organisations d’aide aux réfugiés. On m’avait dit que le
meilleur moyen était d'écrire au Service Historique des Armées du Ministère
de la Défense. La lettre que je reçus quelques semaines plus tard me
répondait de façon froidement courtoise que les informations que j'avais
fournies n'étaient pas suffisantes pour effectuer une recherche dans les
archives. En effet, tout ce que je savais de cet homme, c'est qu'il s'appelait
Jean Martin, qu'il était né "vers" 1915, que son grade était "peut-être"
lieutenant... Je n’ai en ma possession que deux éléments absolument sûrs et
certains : une date (début 1943) et un lieu (l'île Bình Ba, dans la baie de Cam
Ranh, vers le centre du Viêt Nam) où mes parents avaient été brièvement
ensemble, et où j’ai été conçu. Le premier élément est une « certitude
biologique » puisque j’ai vu le jour en janvier 1944. Le deuxième, je le
tenais de ma mère, qui m’avait raconté dans le menu détail comment elle
avait fait le voyage de Saïgon jusqu’à cette île.
La réponse négative du Service Historique des Armées m’avait causé une
petite déception, sans plus. J’étais trop occupé à refaire ma vie en France – à
partir de presque rien – pour m’attarder à fouiller dans le passé. Je n'avais
pas le temps de pousser plus loin cette recherche, ni la motivation, car
quelque chose de très profond me retenait malgré moi. Jusqu’à maintenant...
Et c'est à Vincennes que je retrouve les traces de Jean Martin.
*
Le château de Vincennes est un ensemble de bâtiments austères, que
domine l’impressionnant donjon. D’autant plus austère qu’il contraste avec
la verdure accueillante du bois de Vincennes à proximité. Les archives
occupent un grand bâtiment à gauche du domaine. La salle des inventaires
est au premier étage, antichambre de la salle de lecture.
L’homme en uniforme assis derrière la table porte des galons d’officier,
probablement un commandant. Il m’écoute avec intérêt. Apparemment, les
recherches de parents inconnus ne sont pas rares.
« Je peux vous aider en sortant la liste de tous les Jean Martin de notre
fichier, mais pour obtenir des renseignements détaillés, ce ne sera possible
qu’après cent-vingt ans. » « Cent-vingt ans à compter de quelle date ? » lui
demandai-je. « A compter de la date de naissance de la personne. Les
législateurs ont institué cette règle pour protéger la vie privée des personnes
de leur vivant. »
L’officier revient quelque temps plus tard et me remet la photocopie
d’une longue liste manuscrite de Jean Martin, avec quelques informations
personnelles telles que la date de naissance et le grade.
19 Je la lis attentivement, ligne par ligne, avec beaucoup d’émotion. Derrière
chaque nom, je vois revivre un être humain qui avait séjourné à un moment
donné dans mon pays. Il avait peut-être longé les mêmes avenues bordées de
tamariniers. Ou pris le même train cahotant qui longe la côte, ou vogué sur
les mêmes eaux des innombrables arroyos de l’immense delta du sud-ouest.
Il avait peut-être aimé, peut-être souffert. Beaucoup y avaient laissé leur
vie... Je me perds dans mon imagination... et malheureusement, je ne trouve
pas ce que je cherche.
« Vous êtes sûr qu’il faisait partie de l’armée de Terre ? », demande
l’officier plein de bonne volonté. « Je n’en sais rien, tout ce que je sais, c’est
qu’il est militaire ! Vous n’avez pas ici les archives de toute l’armée
française ? » « Mais non, vous êtes ici dans les archives de l’armée de Terre.
La Marine et l’Armée de l’air ont leurs propres archives. Essayez la Marine.
S’il était en garnison sur une île, c’était peut-être quelqu’un de la Marine. »
Un sursaut d’espoir pour moi qui commence à me poser des questions sur
l’exactitude des rares informations que je possède !
L’officier me montre un autre bâtiment un peu plus loin dans l’enceinte
du château. Je presse le pas, le cœur palpitant, avec un fort pressentiment
que, cette fois, je vais le trouver !
*
Il faut être suffisamment bien bâti pour pouvoir pousser la porte
monumentale qui doit avoir quelques siècles d’âge pour pénétrer dans ce
bâtiment réservé à la Marine, aussi austère que celui de l’armée de Terre.
Une petite pancarte montre le chemin des archives au premier étage. Le
grand escalier de pierre mène à un couloir bordé d’une balustrade, au fond
duquel est située la salle de consultation. La petite pièce comporte des tables
disposées en longueur pour les lecteurs, et des bureaux occupés par deux
dames en civil, l’air éminemment sympathique.
La dame responsable de la salle écoute avec beaucoup d’intérêt mon
récit. Elle ne cache pas sa sympathie pour mon désir de retrouver les traces
de mon père, et se met tout de suite à l’œuvre pour m’aider. Il faut
reconnaître qu’une recherche de ce genre est plus passionnante que la routine
monotone dans cette salle de lecture.
Elle s’installe devant son ordinateur. J’émets une remarque, histoire
d’entretenir une conversation : « Vous êtes mieux équipés que vos collègues
de l’armée de Terre, à ce que je vois ! » « Pas forcément. Le fait est que la
quantité de nos données est beaucoup moins importante que la leur, et nous
avons donc eu le temps de saisir sur ordinateur la plupart des inventaires. »
Je suis attentivement l’expression de la dame qui scrute son écran. Mon
cœur bat plus ou moins vite suivant que le visage de mon interlocutrice
s’éclaire ou s’assombrit. Enfin, elle m’annonce, en essayant de ne pas trop
laisser deviner l’Euréka sur son visage : « Il y a un Jean Martin ici qui
pourrait bien être celui que vous cherchez ! »
20 Je respire à fond pour cacher mon émotion : « Ce serait formidable...
Merci de tout cœur ! En êtes-vous certaine ? » « Il est né en 1921, est un
officier de Marine qui a servi en Indochine... Mais je vais sortir son dossier
pour plus de précision. »
Elle note sur une fiche les références du dossier et tend le papier à un
homme en uniforme qui fait la navette entre la salle de consultation et
l’entrepôt des archives qui se trouve dans un autre bâtiment. Normalement,
l’homme fait la navette à l’entrepôt toutes les demi-heures, avec les
commandes des lecteurs, mais exceptionnellement, pour la présidente de
salle, il part sur-le-champ. Un quart d’heure plus tard – que je trouve fort
long ! - il revient avec un classeur épais dans son chariot. C’est le fameux
dossier militaire de M. Jean Martin.
La dame prend le dossier et défait la ficelle qui enlace la chemise externe
cartonnée : « Vous n’avez pas droit d’accès à ce dossier, à cause de la règle
des 120 ans, mais moi j’y ai droit. J’ai aussi l’autorisation de vous fournir
quelques détails qui ne sont pas d’ordre confidentiel. » « Je vous remercie
infiniment, Madame ! » Je me tiens toujours debout face au bureau. De là je
ne peux pas voir l’intérieur de la chemise cartonnée, car le bureau est
surélevé par une estrade. Cela me rappelle mes années à l’école secondaire,
où le bureau du professeur était toujours sur une estrade... Soudain je me
rends compte qu’à 60 ans passés, je suis redevenu le petit écolier attendant
devant le bureau du maître qu’il lui rende sa rédaction du vendredi !
« Il est né le 4 janvier 1921, et a fait l’Ecole Navale de Toulon en 1941. »
Je retiens ma respiration : « Etait-il au Viêt Nam en 1943 ? » La dame avait
l’air très absorbée par sa recherche : « Je suis en train de lire sa feuille de
services. A la sortie de l’Ecole Navale, il a servi sur différents bâtiments de
guerre en Méditerranée, puis en Indochine, mais il a commencé son service
en Indochine en 1949, pas 1943. »
La déception doit se lire sur mon visage. Elle continue : « Mais il a eu un
congé d’armistice à partir de fin 1942, et n’a repris son service qu’en 1944,
au moment de la contre-offensive alliée contre les Allemands. » La dame
commente au fur et à mesure de sa lecture des documents. « Voyons voir
plus loin... Il s’est marié en 1951, a eu sa fille aînée en 1952... puis a quitté
l’Indochine... son dossier s’arrête en 1968 quand il est retourné dans le
civil... il était alors capitaine de frégate, ce qui correspond à un
lieutenantcolonel de l’armée de Terre... »
Je m’empresse de saisir la bouée : « C’est quoi ce congé d’armistice en
1942 ? » « C’était peut-être un congé spécial qui devait faire suite à la
signature de l’armistice par le Maréchal Pétain, peut-être que l’Ecole Navale
était forcée de fermer à cause de l’occupation allemande. » Une lueur
d’espoir traverse mon esprit : « Serait-ce possible qu’il pourrait être en
Indochine durant ce congé ? » La dame ne répond pas de suite, elle aussi a
l’air de se raccrocher à quelque détail qui pourrait éclaircir la situation : « Je

21
ne peux pas vous répondre, je cherche, je cherche... Ah ! Voilà un détail
intéressant : son père était médecin militaire, et il était en service en
Indochine depuis 1936. En 1943, il était médecin-chef d’un hôpital au Viêt
Nam. »
Soudain l’espoir renaît : « Mais alors, Jean Martin aurait peut-être fait le
voyage en Indochine pour voir son père pendant ce congé d’armistice ! » Je
presse la dame de chercher encore... peut-être y-a-t-il un indice... Mais la
dame me répond que même s’il avait fait le voyage, ce ne serait pas
enregistré dans son dossier, car il était en congé à cette époque.
Comment savoir ? Il faut pouvoir retrouver la trace de ce M. Martin, s’il
est toujours vivant – il aurait quatre-vingt-cinq ans – ou au moins ses
descendants. La dame aux archives se montre une fois de plus très
sympathique. Elle me donne le prénom de la fille de M. Jean Martin, Régine,
ainsi que celui de son fils, Paul. « Vous pouvez tenter votre chance en
regardant dans l’annuaire ! Et tenez, je vous fais cadeau de cette page que je
viens de photocopier. Il y a une photo d’identité de ce Monsieur. On peut
dire que vous lui ressemblez plus ou moins ! »
*
Effectivement, je peux toujours tenter ma chance ! Oui mais ça ne va pas
être une mince affaire ! Martin est l’un des noms de famille les plus
répandus de France. Paul est un prénom encore très prisé dans ces premières
décennies du vingtième siècle. Il y a en France une centaine de
départements, chaque département ayant son annuaire. Mais je suis décidé :
plus le défi est grand, plus l’affaire est excitante !
Heureusement qu’il y a l’Internet. L’annuaire étant maintenant « en
ligne », plus besoin d’aller à un bureau central de poste pour consulter les
annuaires de tous les départements. Je commence par la région parisienne, là
où est concentré le sixième de la population française. Et Paris en premier. Je
saisis « Martin » comme nom, « Jean » comme prénom, et « 75 » comme
département, et trouve cent-soixante-quatorze personnes ! A noter que
certains préfèrent se mettre sur liste rouge et donc n’apparaissent pas dans
l’annuaire. Paul Martin donne dix-sept réponses. En essayant les Yvelines
78, je trouve cent-trente-et-un Jean et treize Paul. Les Hauts-de-Seine 92
donnent cent-deux et six... Il reste encore quatre-vingt-dix-sept départements
à scruter ! Je décide d’arrêter ce travail titanesque.
Mais je ne m’avoue pas vaincu pour autant ! Dans ma vie, j’ai déjà eu à
faire face à des situations difficiles, et avec de l’opiniâtreté et de la chance,
souvent il m’arrive de m’en sortir.
*
L’ère de l’Internet a conditionné toute une génération à des réflexes
parfois salutaires. Puisque la personne recherchée a fait l’Ecole Navale,
pourquoi ne pas rechercher ce mot dans Google ? J’obtiens
cent-soixantedix-sept mille résultats ! Les premières pages ne sont pas très utiles.

22
Soudain, l’idée me vient de rechercher les associations d’anciens élèves de
l’Ecole Navale, il doit y en avoir, et peut-être que des camarades de
promotion pourraient encore se souvenir de Jean Martin. En mettant
« anciens élèves de l’Ecole Navale » comme critère de recherche, j’obtiens
soixante-dix-sept résultats et trouve les coordonnées de l’AEN, Association
amicale des anciens élèves de l’Ecole Navale.
Cette fois, je commence à croire en ma bonne étoile. Je téléphone pour
me renseigner sur les heures d’ouverture du bureau de l’association qui se
trouve à Paris, non loin de la gare Saint Lazare. Et un beau matin d’automne,
me voici au premier étage d’un immeuble typiquement « parisien vieillot ».
On me dit d’attendre l’arrivée de l’amiral qui serait en mesure de m’aider.
Au bout de quelques instants, un monsieur en civil arrive et m’invite dans
son bureau. C’est un amiral à la retraite qui s’occupe de l’association. Je
répète mon histoire – je suis maintenant rodé dans cet exercice au point de
pouvoir présenter l’essentiel en deux minutes ! L’amiral ouvre un livre :
« Vous avez bien dit promotion 1941 ? Oui, il y a bien un Jean Martin, il est
toujours en vie, il vit dans le midi. Du moins, il était vivant au mois de mars,
au moment de l’impression de ce répertoire. Mais je ne pourrais pas vous
donner ses coordonnées, je peux seulement lui écrire en donnant vos
coordonnées. Il vous contactera s’il le désire. »
Je jubile en mon for intérieur. Bien que j’aie confiance en ma bonne
étoile, je n’espérais pas atteindre au but si vite ! Dans quelques jours, je
saurai si ce monsieur est bien la personne cherchée.
Je rentre chez moi en Provence, guettant impatiemment un coup de fil ou
un courrier. Trois jours plus tard, le courrier arrive, mais pas celui que
j’attendais. C’est une lettre de l’amiral qui s’excuse de m’avoir fait espérer
inutilement : M. Jean Martin vient de décéder en juin. Il a retrouvé une mise
à jour de son répertoire indiquant les décès récents.
Immense déception ! Le sort m’a encore joué un mauvais tour, me faisant
espérer jusqu’à la dernière minute... Je ne pourrai plus jamais obtenir une
confirmation de la bouche même de M. Jean Martin. Mais peut-être que les
enfants de celui-ci pourraient le faire ?
*
Novembre 2006.
Je reviens une deuxième fois vers la piste de l’annuaire téléphonique,
mais en cherchant cette fois Régine Martin. Mon idée, c’est que Régine est
un prénom moins utilisé que Paul, et donc le champ de recherche sera
beaucoup plus restreint.
Effectivement, les résultats de recherche ne sont pas trop nombreux, et je
commence à passer des coups de fil. Opération délicate : déranger des
inconnues, nouer une conversation sur un sujet personnel... Pour ne pas
arranger les choses, ma timidité semble prendre le dessus. Mais cette fois-ci,
23 je suis bien décidé à prendre le taureau par les cornes, et je suis gâté : quand
je réussis à obtenir quelqu’un au bout du fil, mon interlocuteur me répond
toujours poliment, souvent gentiment, sans jamais laisser paraître une note
de contrariété.
J’en suis seulement à une dizaine de conversations de ce genre quand je
touche au but ! Incroyable chance ! La onzième personne contactée,
quelqu’un des Hauts-de-Seine, est bien la fille de M. Jean Martin. Je cache
mal l’émotion dans ma voix. Quelle aubaine ! Surtout qu’au cours de la
conversation, j’apprends que j’ai réussi à la retrouver dans l’annuaire grâce
au fait qu’elle est restée célibataire, sinon elle aurait pris le nom de son mari.
Elle me confirme la mort de son père survenue quelques mois auparavant,
à l’âge de 85 ans, de façon assez subite, et qu’il repose désormais dans le
cimetière de son village natal dans le midi. Elle me confirme aussi que son
grand-père était médecin militaire, ayant vécu longtemps en Indochine, et
que son père a servi dans la Marine en Indochine à partir de 1949. Mais
l’information capitale que je voulais absolument connaître, le fait qu’il ait
séjourné ou non en Indochine en 1943, Régine n’en sait rien. Tout ce qu’elle
peut dire, c’est qu’elle n’a jamais entendu son père mentionner cet épisode
de sa vie. Elle est venue au monde bien après. Même sa mère ne l’avait
connu qu’en 1950 !
Et c’est ainsi que je me retrouve dans ce cimetière de Provence, devant
cette tombe avec une plaque au nom de Jean Martin, à me demander si
l’homme qui y repose est bien mon père !
Tout doucement, mon passé commence à défiler...
24 I. Les années tendres
(jusqu’en 1961) Une rencontre surprise

Le car commençait à ralentir sur cette section de la nationale 14, celle
passant par Đồng Xoài, « la plaine des mangues ». Cette portion de la route
était cahotante, mais Long n’y fit guère attention, tout heureux à l’idée de
retrouver sa famille – avec, en poche, un diplôme brillamment passé : le
« baccalauréat première partie ». C’était en 1961, et le baccalauréat
comportait encore à cette époque deux parties, la première se passant à la fin
de la classe de Première, et son succès permettait alors seulement l'accès à la
3classe de Terminale .
Ah ! Comme sa mère et sa grand-mère allaient être contentes ! Son
beaupère et ses nombreux petits frères et sœurs aussi, bien sûr, mais pas autant
que sa mère et sa grand-mère ! A la naissance de Long, jamais ces braves
femmes n’auraient imaginé qu’un jour, leur fils et petit-fils accéderait à ce
niveau d’éducation ! Un baccalauréat ! Et français, s’il vous plaît !
« Première partie » n’est qu’une broutille aux yeux de ces dames, car elles
étaient absolument certaines qu’il n’y aurait aucun obstacle à l’obtenir, cette
« deuxième partie » !
Long était tout amusé à cette pensée de sa mère et de sa grand-mère...
amusé et ému aussi. Il savait très bien ce qu’elles pensaient de lui. C’était
tout un spectacle lorsqu’elles parlaient de lui chaque fois qu’elles en avaient
l’occasion ! Quand Long était présent en de telles circonstances, il essayait
de s’esquiver, prétextant n’importe quoi, et quand il ne pouvait le faire,
c’était pour lui un supplice d’avoir à écouter les éloges prodigués par ces
dames ! Il est vrai que jusqu’à cet âge de dix-sept ans, il avait fait un
parcours sans faute dans ses études, avait passé la première partie du bac
avec une mention « Bien » – mention qui avait cependant désolé ses
professeurs, car ils espéraient mieux. Mais de là à en faire un prodige...!
Long se demandait ce que les autres mères disaient de leur rejeton... cela
devait être similaire !
Justement, il venait de passer une semaine à Saïgon où il était invité chez
les parents d’un camarade de pensionnat au collège d’Adran à Dalat qui était
en Seconde, alors que Long était en Première. Tout au long de l’année, il
l’avait aidé dans ses démêlés avec l’algèbre et la géométrie. En
remerciement, ses parents l’avaient invité à passer quelques jours chez eux.
Long n’avait pas revu Saïgon depuis l’âge de huit ans, quand on parlait
4encore de Cochinchine pour désigner cette partie méridionale du pays. Ses
parents avaient quitté cette métropole du Sud pour venir s’installer à Dalat,
avant de déménager encore plusieurs fois pour enfin atterrir à Kontum dans
les hauts plateaux du centre du Viêt Nam. Il était donc tout content de

27
redécouvrir cette ville charmante où il avait passé seulement une année, en
classe de Dixième.
Il faisait chaud à Saïgon en cette fin juin, mais la chaleur n’était pas
accablante. Sous l’ombre des tamariniers qui bordaient les vieilles rues, on
sentait même une certaine fraîcheur quand une petite brise faisait
tourbillonner les charmantes petites folioles, confettis jaunes d’une fête
immuable. Le quartier de Khánh H ội était populaire, mais son ami habitait
une grande maison très confortable. Ses parents étaient de riches
commerçants.
Il lui fit visiter les beaux quartiers du centre-ville. Ils allèrent au cinéma,
le Majestic sur le bord de la rivière, l’Eden dans le passage du même nom, le
Casino Saïgon en plein centre-ville... Ils découvrirent les fameux sandwiches
des deux kiosques récemment ouverts devant la poste, juste à côté de la
cathédrale, H ương Lan et B ưu Đi ện. Ils goûtèrent au jus de canne à sucre
pressé sur place au coin de la rue Pasteur... délices qui n’existaient pas à
Dalat. Bref, des joies enfantines et innocentes.
Il avait quitté son ami le matin même, à la gare routière du Ngã B ảy pour
prendre ce car en route vers Kontum. Long pensait encore à son merveilleux
séjour à Saïgon, et à ses prochaines retrouvailles avec la famille, quand il fut
rappelé à la réalité par un événement insolite : le car venait de s’immobiliser
au milieu de la route. Encore tout surpris par cet arrêt inopiné, Long qui était
assis au deuxième rang, près de la fenêtre, vit trois hommes au milieu de la
route en pyjama noir et chapeau de brousse, une mitraillette sous le bras, qui
firent signe au conducteur de tourner à droite dans un chemin de forêt. Une
fois le car dans le chemin, un autre homme, toujours en pyjama noir et
chapeau de brousse, mais avec une grenade à la main, s’approcha du car dont
les fenêtres étaient grandes ouvertes, et commença à parler, en appelant les
occupants du car đồng bào, « compatriotes ». « N’ayez pas peur, nous
sommes des militants du Front National de Libération du Sud Viêt Nam,
nous voulons simplement vous expliquer ce que nous faisons, car vous avez
sûrement entendu dire du mal de nous par la propagande du gouvernement
fantoche. Je vous prie de rester bien tranquilles, mettez vos mains sur le
dossier du siège devant vous, et il ne vous sera fait aucun mal. Par contre,
s’il y a des policiers ou des soldats dans le car, vous devez nous le faire
savoir. »
Personne ne pipa mot, bien sûr, et tout le monde s’empressa d’obéir en
mettant les deux mains sur le haut du dossier du passager de devant. Il faut
dire que l’homme était menaçant, et plus menaçante encore la grenade qu’il
avait à la main !
L’homme fit signe au chauffeur de continuer à s’enfoncer dans la brousse
en suivant le chemin de terre, juste assez large pour laisser passer le
véhicule. Le branchage asséché par la chaleur d’été de cette forêt de
bambous écorcha à souhait les flancs de l’autocar qui sauta littéralement sur
28 les bosses pour retomber dans les innombrables trous jonchant ce chemin.
Long avait pitié des amortisseurs, il se demandait si le car pourrait repartir
après, avec des amortisseurs cassés. Mais il se rendit subitement compte de
la futilité de sa crainte : ce n'était qu'une manière inconsciente de se
soustraire à la peur qui le tenaillait.
Car il avait peur, de même que tous les passagers du car. Effectivement,
depuis quelques mois, Long avait vaguement entendu parler de cette
nouvelle organisation, le FNL-SVN. La radio gouvernementale les décrivait
comme des bandits de grands chemins à la solde du gouvernement uniste du Nord Viêt Nam, qui avaient pour mission de saper la paix et
la tranquillité du Sud Viêt Nam, en vue d’une invasion par le Nord. Des
rumeurs chuchotaient au contraire qu’il s’agissait de patriotes qui avaient
pris les armes pour lutter contre le gouvernement du Sud Viêt Nam, qu’ils
tenaient pour être à la solde de l’impérialisme américain. A vrai dire, Long
ne faisait guère attention à toutes ces nouvelles. Il était bien protégé dans son
innocence par l’ambiance calme de la ville de Dalat, et par le pensionnat de
l’école où il suivait ses études.
Et voilà que, sans crier gare, sans aucune préparation, il se trouva face à
face avec ces guérilleros !
Le car continua à peiner sur ce chemin défoncé. C’était interminable, on
ne savait pas ce qu’il y avait au bout de ce chemin. Long se consolait en se
disant qu’il n’était qu’un écolier, qu’il y avait peut-être des soldats et des
policiers en civil parmi les passagers, que c’était eux qui devraient avoir
peur, pas lui ! Mais en vain, la peur le tenaillait. Peut-être qu’il allait être
enlevé par ces révolutionnaires, qu’il quitterait à jamais l’école, qu’il ne
reverrait plus jamais sa famille...
Mais voilà qu’un miracle se produisit : le chemin déboucha sur une
immense clairière, et Long vit des dizaines de cars semblables au
sien stationnés dans un coin, et une foule de gens assis tout autour. On dirait
une gare routière, il ne manquait plus que les marchands ambulants offrant
des friandises aux voyageurs ! Mais l’ambiance n’était pas celle d’une gare
routière, car malgré la foule, il y avait seulement un brouhaha confus fait de
mille chuchotements confondus.
Long se souvint alors que sur la route, depuis un certain moment, il n’y
avait aucun trafic en sens inverse. Ainsi tous les cars dans les deux sens
avaient été arrêtés et forcés à venir dans cette clairière.
Des hommes en noir étaient parmi la foule, le fusil en bandoulière. L’un
d’eux s’approcha du car de Long et ordonna aux passagers de descendre et
de s’asseoir par terre, rejoignant ceux qui étaient déjà là en faisant un grand
cercle. Tout le monde devait rester sur place « pour le maintien de l’ordre ».
Puis ce fut le contrôle des papiers d’identité.
A l’époque, les citoyens devaient prendre la carte nationale d’identité à
l’âge de dix-huit ans, et il fallait l’avoir sur soi quand on sortait. Long

29
n’avait pas encore sa CNI, il n’avait que dix-sept ans, et utilisait sa carte
d’écolier à la place. Il l’avait toujours sur lui, car il fallait toujours avoir « un
papier » quand il y avait un contrôle de police. Il sortit donc son papier, et
c’est là qu’il se souvint avec effroi que c’était un papier écrit en langue
française ! C’était une carte du collège d’Adran de Dalat, pour l’année
scolaire 1960-61, au nom de Hoàng Kim Long, né le 20 novembre 1944 à
Saïgon, fils de M. Hoàng V ăn Quy et de Mme Lê Th ị Kim, élève de
Première. Ces hommes en noir comprendraient-ils le français ? En supposant
qu’ils le comprenaient, apprécieraient-ils le fait que Long soit dans une école
d’enseignement français, réservée à une petite minorité de privilégiés ? Le
considéreraient-ils comme fils de capitaliste, ou fils de réactionnaire ?
Toutes ces questions lui taraudaient les entrailles alors que l’homme en
noir se rapprochait inexorablement de lui, contrôlant systématiquement les
papiers de tous les passagers. Quand ce fut son tour, Long lui donna sa carte,
et s’empressa de lui expliquer qu’il était encore mineur, élève dans une école
des Frères des Ecoles Chrétiennes. L’homme regarda furtivement la carte et
le lui rendit sans dire un mot. Quel soulagement ! Il avait été tout
simplement trop inquiet, il se donnait trop d’importance ! Ces
révolutionnaires n’avaient aucun intérêt pour un adolescent comme lui, le
premier homme en noir sur la route avait bien précisé qu’il recherchait
seulement les soldats et les policiers !
Pendant toutes ces « formalités administratives », d’autres cars
continuaient à débarquer dans cette gare routière de fortune en pleine forêt
de bambous séchés. Au bout d’une petite heure, il n’y eut plus d’arrivage, et
un homme un peu plus âgé que les autres, toujours en pyjama noir et
chapeau de brousse, apporta une caisse en bois et le posa au milieu de la
grande ronde. Il monta sur la caisse, et enjoignit les gens à garder le silence
pour mieux écouter ce qu’il avait à dire.
Il commença son discours par « Chers compatriotes » et parla de la
naissance du Front National de Libération du Sud Viêt Nam. « Vous avez
sûrement entendu parler du Front, et si vous n’écoutez que la radio et ne
lisez que les journaux du gouvernement, nous sommes décrits comme des
bandits de grands chemins... Mais vous pouvez maintenant le constater par
vous-mêmes, nous sommes des gens comme vous, nous sommes vos enfants,
vos frères, vos cousins, nous avons été forcés de prendre les armes car nous
ne pouvons plus supporter les injustices de ce gouvernement fantoche à la
solde de l’impérialisme américain... » Il continua sur ce ton pendant une
heure, puis un autre homme prit la relève, pendant une autre heure. Long ne
pouvait pas se rappeler ce qu’ils disaient, ni ne comprenait comment ils
pouvaient tenir leur discours pendant si longtemps. Il avait faim et soif, mais
n’osait dire un mot...
Heureusement que tout a une fin, et les discours aussi. Les paroles
tarirent peu à peu, et tout-à-coup, on entendit venant de loin un

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bourdonnement régulier qui s’amplifia rapidement. Les yeux se levèrent et
deux hélicoptères apparurent au-dessus des cimes des bambous. Les hommes
en noir se regroupèrent, donnèrent l’ordre aux voyageurs de remonter dans
leurs cars respectifs qui commencèrent à sortir de la clairière. Inutile de
parler du bouchon créé par tous ces cars pressés de reprendre la route.
Long vit les hommes en noir s’enfoncer dans la brousse, emmenant avec
eux quelques voyageurs avec les bras ligotés derrière le dos. C’était peut-être
des soldats et policiers en civil, ceux que le premier homme en noir avait
mentionnés. Mais ils n’étaient pas du même car que Long, qui se demandait
ce que ces pauvres hommes allaient devenir...
Le car avait été arrêté vers 10 heures du matin. Après le détour forcé dans
la brousse, il ne put regagner la nationale que vers 3 heures de l’après-midi.
Prévu pour arriver à Kontum en fin de soirée, le car dut passer la nuit à Ban
Mê Thu ột, la première des trois villes des hauts plateaux desservies par cette
route. Car on ne pouvait pas voyager la nuit à cause du couvre-feu. Avec la
maigre somme qu’il avait en poche Long eut de quoi payer un repas frugal à
une marchande de soupe dans les parages de la gare routière et louer un lit de
camp avec une moustiquaire placé sous un préau qui servait aussi de « salle
d’attente » aux voyageurs.
Le lendemain, le car reprit la route de Pleiku, la seconde ville des hauts
plateaux, à quelques cent cinquante kilomètres au nord de Ban Mê Thu ột,
puis Kontum, tout proche.
Ce fut le premier contact de Long avec la dure réalité de la vie, en
quelque sorte son « baptême du feu ». Il se rendra compte plus tard
qu’effectivement, ce n’était qu’un baptême. Il sera témoin et souvent même
acteur de bien d’autres événements.


L’orpheline révoltée 1934
(Récit d’une mère)

Tu as dix-sept ans cette année, mon garçon. Et je vois avec plaisir que tu
as beaucoup changé. Déjà, tu as pris vingt centimètres depuis l’été dernier, tu
es un grand garçon maintenant. Et tu t’en vas toute la journée avec ton
camarade de classe de Dalat. On vous voit tous les deux se promener avec
les deux filles d’un officier collègue de ton père. Elles sont jeunes, elles sont
jolies, mais fais attention, mon petit ! Tu as encore beaucoup d’années
d’études devant toi, ne te laisse pas distraire par des histoires avec les filles,
c’est trop tôt pour toi !
Oui, je t’écoute, mais tes protestations sont celles d’un garçon qui
découvre la vie. N’oublie pas que la vie en pensionnat de garçons t’a

31
enfermé dans un cocon bien douillet, que tu n’as aucune expérience de la
vie...
Bon, je ne vais plus en parler puisque tu insistes, mais c’est pour te dire
autre chose que je voulais te voir seule à seul ce soir, dans la fraîcheur de
cette nuit d’été, sous cette tonnelle de jasmin.
Je pense que le moment est venu que je te dévoile la vérité sur tes
origines. Bien sûr, tu sais depuis longtemps que la personne que tu appelles
« père » n’est pas ton vrai père, mais seulement un père adoptif, qui t’aime
autant que tes demi-frères et demi-sœurs. C’est d’ailleurs le seul père que tu
as toujours connu, et qui t’a donné son nom. Tu sais aussi que physiquement
tu ne ressembles pas aux enfants de ton entourage, parce que ton vrai père,
lui, est français.
Mais je te dois quand même des explications plus détaillées. Je pense que
tu es en âge de comprendre. Tu comprendras combien j’ai été malheureuse à
l’époque où je t’ai eu. Et j’espère qu’une fois que tu auras compris, tu ne
penseras pas du mal de moi. Non, non, ne proteste pas, je sais que tu ne diras
pas du mal de ta mère, mais au fond de toi... Peux-tu vraiment être sûr de ce
que tu ressens au fond de toi-même, sans même t’en rendre compte ?
J’ai été orpheline de père à l’âge de treize ans. Ma mère n’avait que moi
comme enfant, elle était encore jeune et elle s’était remariée. Je lui en ai
beaucoup voulu, non pas parce qu’elle s’était remariée, mais à cause des
circonstances de cette deuxième union.
Nous habitions le village de Hà H ồi, du district de Th ường Tín, province
de Hà Đông. On l’appelait aussi làng V ồi, un nom populaire à côté de ce
nom officiel considéré par les villageois comme un « nom littéraire ». C’est
le village de mes ancêtres, un gros village à une vingtaine de kilomètres au
sud de Hanoï, la capitale. Le village est réputé parce que ce fut là que
5l’empereur Quang Trung remporta l’une des victoires décisives sur les
envahisseurs chinois au printemps de l’an 1789.
Hà H ồi était un village plutôt riche. Outre les rizières traditionnelles
comme on en voit un peu partout dans les plaines du Viêt Nam il y avait
aussi beaucoup de maraîchers. C’était l’un des fournisseurs de Hanoï en
légumes « occidentaux » : pomme de terre, carottes, choux fleurs... Les gens
travaillaient très dur mais ne connaissaient jamais la disette, ce qui était déjà
un critère d’aisance des paysans du Nord à cette époque. Le delta du Fleuve
Rouge était déjà réputé par sa très haute densité de population composée en
grande majorité de paysans qui devaient sans cesse lutter contre les aléas du
climat. Les crues capricieuses de ce fleuve étaient contenues par des digues
qu’il fallait constamment rehausser et entretenir. Malgré cela, les inondations
dues à des petites ruptures étaient fréquentes, et à chaque fois, les paysans ne
mangeaient plus à leur faim.
Hà H ồi était composé de deux populations qui vivaient en harmonie, bien
que regroupées en deux zones plus ou moins distinctes. L’une était
32 catholique, l’autre non. Le đình làng, lieu de culte et de réunion de tous les
villages du Nord, était un édifice magnifique. Dans la zone catholique,
l’église était aussi très imposante pour une église de village.
Ton grand-père vivait dans la partie catholique du village. Il était de
famille modeste, mais avait reçu une certaine instruction dispensée par
l’école paroissiale, ce qui lui avait permis de trouver un emploi dans un
grand magasin français à Hanoï, échappant ainsi à la vie très dure du paysan.
Il restait en ville pour son travail et ne revenait au village qu’en fin de
isemaine ou pendant les congés, en particulier celui du Têt. L’aller-retour
était très pratique, car notre village était privilégié au niveau des
communications : il se trouvait à proximité de la voie ferrée qui longeait le
Viêt Nam du Nord au Sud, le Transindochinois, et la gare de Thường Tín
n’était qu’à dix-neuf kilomètres de la gare Hàng C ỏ de Hanoï.
Ta grand-mère était une paysanne vivant dans la partie non catholique.
Elle ne savait ni lire ni écrire, ce qui était courant pour sa génération, et ses
dents étaient teintes en noir, d’une laque brillante conservant bien la denture.
La teinture des dents était une opération très spéciale qui nécessitait
plusieurs jours, mais on la fait seulement une fois dans sa vie, quand la
fillette va devenir jeune fille. Des dents noires et brillantes « comme les
pépins de la pomme-cannelle », faisaient partie des critères de beauté d’une
femme. A partir de ma génération, cette coutume était abandonnée, mais du
temps de ta grand-mère, une femme ayant des dents blanches était très mal
vue !
Ta grand-mère se plaisait à raconter comment ton grand-père l’avait
remarquée lorsqu’il passa sur la digue et l’aperçut travaillant dans la rizière.
Les paysannes qui repiquaient les jeunes plants de riz avaient l’habitude de
retrousser leurs pantalons le plus haut possible pour éviter de les salir dans la
boue. Ta grand-mère avait la peau très blanche pour une paysanne, et c’était
ce qui avait séduit ton grand-père. Il en parla à sa famille qui fit les
démarches pour la demander en mariage. Les mariages mixtes entre
catholiques et non catholiques n’étaient pas rares à Hà H ồi, à cause de la
proximité des deux populations comme je te l’ai dit. Mais ma mère devait se
convertir au catholicisme avant le mariage, c’était une exigence très stricte
du côté de l’Eglise Catholique de l’époque.
Ils eurent un premier fils qu’ils chérissaient beaucoup. Malheureusement,
il mourut subitement quand il avait un peu plus d’un an. Personne ne
comprenait la cause de sa mort, et on l’attribua à quelque génie qui, ayant
pris connaissance de la grande beauté du bébé, le voulait pour lui tout seul.
C’est pourquoi il était coutume d’éviter de dire du bien des bébés ou de les

i Le Têt est la fête du Nouvel An vietnamien, considéré aussi comme le premier jour du
printemps. Comme c’est un jour de nouvelle lune dans le calendrier lunaire, la date varie
chaque année, à peu près entre mi-janvier et mi-février

33
appeler par de beaux noms. En général, dans l’acte de naissance on donnait
un joli prénom pour plus tard, mais avant l'âge adulte on appelait les enfants
par un surnom très ordinaire, quelquefois vulgaire, justement pour ne pas
attirer l’attention de ces génies mal intentionnés !
Je suis née en 1921 après la mort de mon frère. J’ai grandi au village, et
mon père me mit à l’école catholique qui jouxtait l’église, tenue par des
religieuses. C’était le commencement d’une révolution culturelle car
traditionnellement, les filles vivant à la campagne n’apprenaient pas à lire et
à écrire comme les garçons mais devaient se concentrer sur les tâches
domestiques, apprendre à bien tenir une maison, à élever les enfants... Je me
plaisais beaucoup à l’école, mon père ramenait de Hanoï des cahiers, des
crayons, des gommes, des plumes... Mais mon grand bonheur, c’était les
crayons de couleur, que je montrais avec fierté à mes camarades de classe...
Elles n’avaient pas un père travaillant dans un grand magasin français à
Hanoï, elles !
Hélas, ce bonheur n’allait pas durer longtemps. Au bout de deux ans,
alors que je me passionnais pour la lecture, on m’obligea d’arrêter l’école
sous prétexte que je me faisais mal aux yeux à force de lire ! Aujourd’hui,
cela te paraît ridicule comme prétexte mais à l’époque, on y croyait ferme !
Beaucoup de paysans avaient des problèmes de vue, et il n'était pas rare de
voir les gens âgés devenir totalement aveugles ou presque. Maintenant, on
sait que cela est dû à des conditions d’hygiène épouvantables, mais à
l’époque les gens l'ignoraient. Cet arrêt brutal de l’école m’avait marquée
pour la vie et j’ai gardé très longtemps cette rancœur de ne pas pouvoir
poursuivre des études comme les garçons !
Ma peine était encore toute chaude quand un grand malheur frappa notre
famille : mon père tomba gravement malade. Il commença par tousser un
peu, puis beaucoup, puis cracha du sang. A ce stade il dut s’arrêter de
travailler. Plus de salaire! Nous vivions sur nos économies et des récoltes du
petit lopin de terre grand comme un mouchoir que tenait ma mère. Pendant
deux ans, ton grand-père est allé de mal en pis. Il n’y avait pas encore de
médicament contre la tuberculose, et il mourut quand j’avais treize ans.
Il y avait au village un monsieur bien connu, c’était l’adjoint au chef du
village. Tout le monde l’appelait Ông Phó, « Monsieur l’adjoint », titre
honorifique lié à sa fonction. Il était marié, et avait deux filles à peu près de
mon âge. Sa femme avait eu un problème à la naissance de la deuxième fille,
et elle ne pouvait plus avoir d’enfant. Il pensa donc à trouver une deuxième
femme pour lui donner un garçon, car dans la culture traditionnelle, le
garçon était le garant de la perpétuation du culte des ancêtres. Le fait d’avoir
plusieurs femmes était encore courant à l’époque. Pour lui, c’était assez
facile de trouver une deuxième épouse, vu sa position. En outre, il était
réputé bel homme, avec beaucoup de succès auprès des femmes.
34 Mais voilà, au lieu de chercher ailleurs, il fixa son attention sur ta
grandmère qui était encore très belle. Dans les derniers mois qui ont précédé la
mort de ton grand-père, il venait fréquemment à la maison rendre visite à la
famille, ce qui me choquait beaucoup. Peu après la mort de ton grand-père,
ils se marièrent et partirent ensemble, me laissant vivre avec ses deux filles
sous son toit. Sa première femme était restée à la maison pour s’occuper de
nous trois. C’était une femme très douce, résignée, qui ne m’avait jamais
maltraitée, contrairement à ce qu’on pourrait croire dans ces cas de
coexistence forcée. Pendant plusieurs années donc, nous étions ensemble,
tata Phan, tata Đan et moi. Tu connais tata Đan puisqu’elle vit à Saïgon,
mais pas tata Phan qui n’a jamais quitté le village.
Ta grand-mère partit donc avec son nouvel amour, me laissant totalement
orpheline à l’âge de treize ans... C’est pour cela que je lui en ai voulu : cet
événement me marqua pour la vie.


Sur un coup de tête 1943
(Récit d’une mère)

Je suis restée avec la première femme et les deux filles de Ông Phó après
le départ de ma mère avec celui-ci, emportant avec eux toutes leurs
économies, car ils avaient besoin d’argent pour monter une affaire au Laos,
pays « où l’on vit bien » d’après ce qu’ils avaient entendu dire.
Dans les années 1930, la crise économique se faisait sentir jusqu’en
Indochine, et la vie à la campagne dans le Nord devenait de plus en plus
difficile. Les paysans commençaient à s’expatrier – ce qui était
traditionnellement considéré comme un malheur, car le culte des ancêtres
interdisait implicitement aux gens de se séparer de leur village, là où les
ancêtres étaient enterrés. Mais les mœurs avaient commencé à changer sous
l’influence de la civilisation occidentale, d’abord au Sud qui était la
Cochinchine, une colonie déjà bien imprégnée de la culture française, puis
petit à petit, au Centre et au Nord. Les plus pauvres du delta du Fleuve
Rouge étaient recrutés pour aller travailler dans les plantations de
caoutchouc des hauts plateaux et du Cambodge, ou en Nouvelle Calédonie,
qu’on appelait Tân Th ế Gi ới terme signifiant « nouveau monde ». Les plus
fortunés allaient tenter leur chance dans les villes du Laos ou de la
Thaïlande, qui s’appelait alors le Siam.
Ta grand-mère et son deuxième mari dépensèrent tout leur argent pendant
les deux années passées dans ces pays. Un beau jour ils atterrirent sans le sou
à Saïgon, où vivait une importante communauté de villageois de Hà H ồi.
Grâce à ses connaissances, Ông Phó trouva du travail à l’usine de cigarettes

35
Bastos, tandis que ta grand-mère était employée comme couturière dans la
famille d’un lieutenant-colonel français. Dans les années trente, les Français
haut gradés à Saïgon menaient une vie princière. Ils avaient une armée de
domestiques vietnamiens : chauffeur, cuisinier, femme de chambre,
couturière, jardinier...
Quand les deux nomades se furent stabilisés dans leur nouvelle vie à
Saïgon, ils pensèrent à leurs filles restées au village, et au moyen de les faire
venir auprès d’eux. Je fus la première des trois filles à bénéficier de cette
attention. Je découvris donc la ville de Saïgon à dix-sept ans – le même âge
que toi maintenant – et en même temps, je découvris le monde, un monde
merveilleux !
Tu n’imagines pas le contraste qu’il y avait entre la vie à la campagne au
Nord et celle qu’on menait à Saïgon, « la perle de l’Extrême-Orient » ! Mes
parents habitaient un logement très modeste dans un quartier populaire de la
ville. Modeste, oui, mais ils avaient un confort que jamais une paysanne
comme moi n’aurait osé rêver avoir à l’époque : l’eau courante et
l’électricité ! Toi qui es habitué à vivre dans ce confort considéré de nos
jours comme indispensable, tu ne peux pas savoir ce que l’eau courante
représentait pour nous. Dans mon village natal, l’eau potable était de l’eau
de pluie qu’on récoltait du toit, et que l’on stockait dans de grosses jarres,
ou, pour les familles plus fortunées, dans des citernes spéciales. Pour tous les
autres besoins l’eau provenait d’une mare où on lavait tout, absolument tout.
Je te laisse le loisir d’imaginer ce que cela représentait comme hygiène. Les
familles mieux loties avaient un puits dans la cour, mais on ne pouvait
creuser un puits que là où existait de l’eau souterraine, ce qui n’était pas le
cas partout.
Nous habitions donc une petite maison louée dans le quartier de C ầu
Kho, au bord de l'arroyo, quartier populaire et très commerçant. Tout proche
était le fameux marché du C ầu Ông Lãnh, l'un des importants marchés de
gros de Saïgon, tous situés le long de l'arroyo. Car à cette époque, le
transport des marchandises qui venaient des campagnes du delta du Mékong
se faisait par voie d'eau. Dès les premières lueurs de l'aube, de grosses
barques déchargeaient leurs stocks de céréales, fruits, légumes, poissons...
qui seront ensuite répartis dans les autres marchés de la ville.
Tata Đan, la fille cadette de Ông Phó, quitta à son tour le village et vint
nous rejoindre pour être mariée à quelqu’un à qui elle avait été promise
depuis longtemps. Le mari était, bien sûr, quelqu’un « du village » qui s’était
installé à Saïgon des années auparavant, et qui avait un petit commerce
florissant dans une proche banlieue.
Quant à moi, ma mère me chercha du travail et bientôt, je fus comme elle
couturière dans une famille française. En même temps, elle s’occupait de me
trouver un mari, car j’étais aussi en âge de me marier.
36 Un beau jour, on me présenta un jeune homme lui aussi originaire du
village, tonton Đoàn, qui travaillait dans un grand magasin du centre de
Saïgon. Tu sais que chez nous, la notion de người làng, « gens du village »
est très importante quand on vit loin de son pays natal, car on est sûr de
connaître les origines de ces « gens du village », alors que les « étrangers »...
on ne sait jamais à quoi s’en tenir ! Quand je dis « étranger », je ne parle pas
des gens d’autres pays ou des occidentaux mais simplement des gens qui ne
sont pas du même village que nous !
Tonton Đoàn et moi, nous nous entendions parfaitement bien. Vivant
dans une ville comme Saïgon, il pouvait venir me voir à la maison, et le
dimanche, demander à ma mère l’autorisation de m’amener flâner dans les
avenues ombragées du centre-ville, déguster une glace au coin d’une rue...
Bien sûr, pareille pratique « ultra-moderne » n’était possible qu’à Saïgon ou
dans les grandes villes occidentalisées. A la campagne, il était hors de
question que les garçons et les filles de bonne famille pussent se voir seuls.
Je vivais les plus beaux jours de ma vie dans cette ville magnifique, une
idylle naissante pour une jeune fille, qui encore quelques années plus tôt,
orpheline délaissée dans son village, ne voyait aucun avenir. Un doux
sentiment naissait entre nous. Mes rêves étaient très ordinaires, une vie de
famille tranquille où je m’occuperais de la maison et des enfants, tandis que
mon mari travaillerait suffisamment pour subvenir à nos besoins. Je rêvais
d’avoir beaucoup d’enfants, au contraire de ma mère qui n’avait que moi, et
qui elle-même, n’avait pas de frère. Aucun nuage n’était en vue dans ce ciel
éclatant de ma jeunesse !
Nous faisions des projets d’avenir, et le premier pas, c’était bien sûr le
mariage. Tonton Đoàn promit d’en parler à ses parents qui devraient venir
voir ma mère pour lui demander de me « prendre » pour leur fils. En effet, le
mariage était une affaire des parents, cela ne pouvait être une décision des
jeunes gens eux-mêmes. Les mœurs ont bien changé depuis. Toi, tu pourras
plus tard choisir toi-même la compagne de ta vie même sans notre
consentement – ce qui me ferait beaucoup de peine, bien sûr – mais c’est
possible, alors qu’il n’en était pas question de mon temps.
Quels ne furent pas ma surprise et mon désespoir quand tonton Đoàn
nous annonça que ses parents étaient catégoriquement opposés à notre
mariage ! Ils me considéraient comme un « mauvais parti » et notre union
« déséquilibrée », en clair, que ma famille n’était pas de la même « classe »
que la leur. Ils n’étaient pas plus riches que nous, mais ils formaient une
famille unie, bien bâtie. Alors que la mienne était tellement branlante ! Une
orpheline qui avait perdu son père, une mère qui était partie avec un autre
homme sans se soucier de l’éducation de sa fille, une fille se disant
catholique mais restée des années dans une famille de non catholiques, la
famille de son beau-père... ! Ils avaient donc un doute sur l’éducation d’une
fille ayant grandi dans ces conditions.

37
Voilà comment, de mon temps, on choisissait les gendres et les brus. On
considérait d’abord la famille. La valeur de la personne elle-même passait au
second plan. Il faut dire qu’il était difficile d’apprécier cette valeur de la
personne, puisqu’on ne la connaissait pas personnellement. Les parents de
tonton Đoàn ne m’avaient jamais rencontrée mais ils connaissaient bien
l’histoire de ma famille.
Tonton Đoàn était aussi malheureux que moi, car nous nous aimions
beaucoup. Mais, à l’époque, les gens de bonne famille ne pouvaient
contrarier les autorités parentales pour un mariage, car il fallait passer par
des rites célébrés devant l’autel des ancêtres pour que le mariage pût être
entériné. Sinon on vivait en marge de la société, même avec un acte de
mariage civil délivré par la mairie, formalité introduite par l’administration
française mais qui, aux yeux des Vietnamiens, n’avait pas la même valeur
que les traditions. De nos jours, ces traditions ont été assouplies et bon
nombre de jeunes se marient contre l’avis de leurs parents, mais à mon
époque, c’était tout simplement impensable.
J’étais blessée à la fois dans ma fierté et celle de ma famille et je me
sentais bafouée par ces gens que je connaissais à peine et qui osaient porter
un jugement sur mes proches. Je rompis donc avec tonton Đoàn qui se
marierait plus tard avec une fille choisie par ses parents.
Le cœur brisé, je ne songeais plus au mariage, et très vite je m’approchais
de mes vingt-et-un ans. Ma mère commençait à s’affoler, j’allais bientôt
devenir « vieille fille ». En ce temps-là, les filles se mariaient très jeunes,
bien avant leurs vingt ans. Pour moi, ce chagrin d’amour m’avait tellement
marquée que je n’arrivais plus à trouver une âme sœur. Les garçons dans
mon voisinage étaient nombreux et certains se montraient très attentionnés à
mon égard, ils m’appelaient Cô Hai, « Mlle Deuxième » qui, dans le Sud,
signifiait en fait l’aînée. Mais ils avaient tous un point commun : ils étaient
originaires du Sud. Leur façon de parler, leur façon de s’habiller, leur façon
de se comporter étaient en tous points différents du mien... Tu sais, les gens
du Nord et les gens du Sud étaient tellement différents à l‘époque que les
mariages mixtes étaient rares. La coupure du pays par le pouvoir colonial en
trois zones administrativement distinctes y était sûrement pour quelque
chose, car tu vois bien que maintenant, ce genre de mariage est devenu
monnaie courante. Bref, c’était peut-être un préjugé non fondé, mais je
voulais un mari du Nord, et à part tonton Đoàn, je ne connaissais personne
d’autre.
Un beau jour, une amie de ma mère tint ces propos : « Si ta fille ne veut
pas se marier à un garçon du Sud, elle pourrait se marier à un Français. Si tu
es d’accord, je t’en présenterai un que je connais, c’est un jeune officier de
l’armée française et il est très sérieux. »
Se marier à un Français ? C’était impensable ! Je connaissais bien le
monde français de Saïgon, puisque je travaillais pour eux depuis quelques
38 années, mais jamais l’idée ne m’était venue de vivre avec l’un d’eux. Il est
vrai qu’à Saïgon même, il n’était pas rare de voir un couple
francovietnamien, car la Cochinchine était une colonie française. Mais au Centre et
au Nord, c’était beaucoup plus rare, et les filles qui vivaient avec les
Français étaient très mal vues, considérées comme des personnes de
mauvaise éducation. Certaines étaient même insultées comme des « filles de
mauvaise vie ». On les appelait Me Tây, « femelles d’Occidentaux »,
appellation fortement péjorative.
Je refusais pour mille raisons, mais surtout je ne voulais pas qu’on
m’appelle Me Tây. Ma mère revint à la charge en m’assurant que cette
expression désignait les filles qui vivaient avec des Français pour leur
soutirer de l’argent, pas celles mariées dans la vraie tradition vietnamienne.
Son amie me citait plusieurs exemples de couples mixtes qui vivaient
heureux et plus aisément que nous. Elle insistait particulièrement sur le cas
d’une de ses nièces qui était mariée à un jeune officier français. Justement,
celui-ci avait un ami qui, voyant la réussite du couple, lui priait de trouver
une Vietnamienne pour lui. Il faut savoir que c’était la deuxième guerre
mondiale, les militaires français stationnés en Indochine ne savaient pas
quand ils pourraient revenir en France métropolitaine et certains – y compris
les jeunes officiers – cherchaient une conjointe vietnamienne sérieuse pour
mener une vraie vie de famille.
Comme je persistais à dire non, ma mère sortit son argument de choc :
« Si tu ne veux pas te marier avec ce Français, débrouille-toi pour trouver
toi-même un mari, tu ne peux pas rester éternellement chez nous ! »
C’est là que mon amour-propre me perdit encore une fois. Je ne
supportais pas que ma mère puisse me parler de la sorte, elle qui m’avait
déjà une fois délaissée au village pour refaire sa vie en partant avec Ông
Phó. Maintenant, si elle jugeait que le fait de m’avoir sous son toit était une
charge qu’elle ne voulait plus supporter, j’allais m’envoler de mes propres
ailes.
Mais comment ? Je ne pouvais un instant m’imaginer vivre avec un de
ces garçons de mon voisinage qui me faisaient des avances plus ou moins
discrètes. Quand je les voyais le soir torse nu ou avec un maillot de corps
devant leur maison, bavardant avec leurs copains dans un langage cru, je ne
pouvais le supporter ! En fin de compte, je dus m’avouer vaincue et acceptai
qu’elle me présentât cet officier français, ami du mari de cette jeune femme
que je commençais à connaître.
L’homme en question s’appelait Jean Martin, il n’était pas à Saïgon, mais
6en garnison à l’île Bình Ba, dans la baie de Cam Ranh . Il ne lui était pas
possible de quitter l’île pour le moment, c’était l’un des trois officiers
responsables d’une petite garnison qui défendait l’entrée de la baie. Il venait
de prendre sa permission il y avait peu, et ne pourrait pas en avoir une autre
avant quelque temps encore. En attendant, il m’envoya, à l’adresse de son

39
ami, sa photo et une lettre pour expliquer ses bonnes intentions. On me
traduisit la lettre, car bien que je pusse communiquer oralement en français,
je ne lisais et n’écrivais qu’en vietnamien. Il paraissait sincère dans sa lettre,
et sa photo révélait un garçon plutôt agréable, d’aspect intelligent sous un
front immense. J’étais séduite !
Je répondis à sa lettre et lui envoyai aussi ma photo. Cette
correspondance dura quelque temps, puis il fut décidé de passer aux choses
sérieuses. Il demanda à cette amie de ma mère – celle qui était à l’origine de
tout – de jouer le rôle d’une parente pour représenter sa famille. Elle vint
offrir à mes parents des présents traditionnels parmi lesquels la noix d’arec
et des feuilles de bétel symbolisant une demande, en l’occurrence une
demande en mariage. Mes parents les acceptèrent, ce qui voulait dire que les
deux parties étaient d’accord. Dans la tradition vietnamienne, dès le moment
où les parents de la jeune fille ont accepté ces présents, elle est considérée
comme mariée, bien que le mariage ne soit pas encore célébré.
Un beau jour d’avril 1943, je pris le train pour me rendre à Ba Ngòi, ce
Transindochinois qui allait de Saïgon à Hanoï en longeant la côte. Ba Ngòi
est un petit port de pêche située à la pointe méridionale de la baie de Cam
Ranh, c’est là qu’on prend le bateau pour aller sur l’île Bình Ba. Tu ne
pourras jamais imaginer le mélange de sentiments qui me tenaillait le cœur
durant ce voyage. Avec le recul, je suis maintenant étonnée de l’audace qui
m’habitait en ces temps-là. Entreprendre seule un voyage vers un homme qui
allait être mon mari, un homme que je n’avais encore jamais rencontré, de
surplus un étranger ! Mais voilà, le fait est que je l’avais effectué, ce voyage,
que j’étais descendue à la gare Ngã Ba qui veut dire « croisée de trois
chemins », que j’avais pris un autre train pour faire les cinq kilomètres de
navette entre Ngã Ba et Ba Ngòi, que j’étais montée dans une voiture
militaire qui m’avait amenée à l’embarcadère, puis dans un gros canot qui
débarqua dans l’île une heure plus tard.
La forteresse était tout en haut de la colline, les maisons des militaires en
bas. L’île se composait de deux collines reliées par une toute petite plaine
qui abritait un village de pêcheurs. On aurait pu l’appeler « les Hauts de
Hurlevent », tellement le vent soufflait à longueur de journée. Je découvris
avec effroi que jamais je ne pourrais m’adapter à cette vie, malgré la
gentillesse de ce jeune officier et de tous les gens qui vivaient dans cette
garnison. Au bout de deux semaines, je fis savoir que je voulais rentrer à
Saïgon. On essaya de m’en dissuader, en disant que je m’habituerais, et que
d’ailleurs cette vie n’était que provisoire. Mais j’étais décidée, je voulais
rentrer chez moi.
J’étais repartie comme j’étais arrivée : sur un coup de tête. J’étais restée
sur l’île exactement dix-sept jours.
Rentrée chez mes parents qui ne comprenaient pas mon attitude, je
m’enfermai dans un mutisme obstiné, jusqu’au jour où je découvris que
40 quelque chose n’allait pas en moi. J’en fis part à ma mère qui me regarda
affolée.
J’étais enceinte. C’était au printemps de 1943.


L’île du destin
(Extrait du journal de Long)

Décembre 2006.
Le gros Airbus se dirige nonchalamment vers son point d’arrêt, longeant
les vieux hangars en demi-cylindre qui ont servi à l’armée américaine
pendant la guerre, durant laquelle Tân S ơn Nh ứt était non seulement
l’aéroport civil situé tout près de Saïgon, mais aussi une base aérienne
militaire importante du Sud Viêt Nam. C’est étonnant que ces vestiges
rouillés d’une guerre déjà lointaine jonchent encore ce terrain d’aviation...
Nous sommes à la fin de 2006, la guerre s’est terminée depuis plus de trente
ans !
Une bouffée d’air chaud m’accueille à la porte de l’avion, avant que je ne
m’enfonce dans le boyau menant à l’aérogare. Même par une journée de fin
décembre, le soleil de midi tape dur sur Saïgon, rendant ridicule le gros
anorak que je tiens dans mes bras. Il faisait très froid à Paris quand je suis
parti.
Il fait bien meilleur dans le hall où la climatisation marche à pleine
puissance. Au contrôle des passeports, il n’y a que quelques personnes
devant moi, mais l’attente est longue. Je comprends pourquoi quand vient
mon tour : l’officier de police des frontières, un lieutenant-colonel, comme le
signale son galon rouge orné de deux étoiles d’or soulignés d’une double
barre – encore une surprise de trouver un si haut gradé au poste de contrôle
de passeport – met beaucoup de temps à vérifier l’identité de chaque
personne sur son ordinateur. Peut-être que la connexion n’est pas rapide,
peut-être aussi qu’il y a trop de détails à vérifier... Je respire enfin au
moment de dire « merci » à l’officier qui me rend mon passeport français.
Cinq ans auparavant, j’avais passé sept heures dans ce même aéroport
avant de pouvoir rencontrer mes proches qui m’attendaient dehors pendant
tout ce temps. C’était exceptionnel, bien sûr, cette fois-là, parce que j’avais
des démêlés avec la police. Exceptionnelle aussi la fois où, quatorze ans
auparavant, le temps de contrôle avait été réduit à une dizaine de minutes :
un policier, ancien élève de mon beau-frère, m’avait amené directement aux
différents guichets, coupant toutes les longues files d’attente !
Ma sœur Vy et son mari Hoài m’attendent dehors. « Dehors » veut dire
littéralement dans la rue. En effet, la nouvelle aérogare n’est pas encore

41
achevée et l’ancienne est trop étroite pour aménager une salle d’attente pour
les proches et amis qui viennent accueillir les arrivants. Ils doivent donc
attendre dans la rue, derrière des barricades en fer. Et ils sont très nombreux,
peut-être dix fois plus que le nombre des voyageurs, surtout à l’arrivée de
vols internationaux qui ramènent beaucoup de Vi ệt Ki ều, ces Vietnamiens
vivant à l’étranger. Pour la plupart, ces derniers ont quitté le pays à la fin des
années 70 et au début des années 80, lors du grand exode des «
boatpeople », ou plus tard dans les programmes humanitaires de regroupement
familial. A cette époque, ils étaient considérés par les autorités
vietnamiennes comme des indésirables et n’avaient aucun espoir de retour,
jusqu’au changement survenu en 1986, quand le sixième congrès du Parti
Communiste Vietnamien fut obligé de prôner la politique du đổi m ới, le
« renouveau » pour survivre, suivant l’exemple de la « glasnost » et de la
« perestroïka » de Gorbatchev en URSS. Ces « indésirables » deviennent
tout-à-coup les bienvenus au pays, car ils constituent une source non
négligeable de devises étrangères. Ils sont invités à revenir faire du tourisme
ou, mieux encore, à investir dans leur pays natal.
Je retrouve Vy après cinq ans de séparation, depuis mon dernier retour,
lors du décès de notre mère. De quatre ans ma cadette, elle est l’aînée de tous
mes demi-frères et demi-sœurs, qui sont au nombre de douze. Nous sommes
très proches l’un de l’autre. Encore étudiant, je jouais déjà le rôle de
« correspondant » responsable d’elle pour ses sorties du dimanche quand elle
était pensionnaire dans une école de religieuses. Elle est actuellement le lien
entre moi et les autres membres de ma grande famille restée au Viêt Nam.
Hoài, le mari de Vy, est un écrivain contestataire connu. Originaire de
Hu ế, sa participation en 1966 au mouvement de protestation des étudiants de
cette ancienne capitale contre le gouvernement du Général Nguy ễn Cao K ỳ
lui a valu quelques mois de prison. Plus tard en 1974, il devint secrètement
membre du Parti Communiste Vietnamien et agissait clandestinement pour
la cause de la « libération ». A la victoire des communistes en 1975, il était
donc du côté des libérateurs, et fut affecté à la direction du mouvement de
jeunesse de sa ville. Son état de grâce ne dura que quelques années. Comme
beaucoup d’idéalistes de son genre, il fut déçu par les abus des nouveaux
dirigeants, et redevint contestataire. Cette fois-ci, il dut payer beaucoup plus
cher la franchise de ses écrits : exclusion du Parti, perte définitive de son
poste de professeur de littérature, harcèlement continu par la police dite
culturelle, et deux ans d’assignation forcée à domicile. Sa femme, ma sœur
Vy, enseignante en langues vivantes, fut mise prématurément à la retraite.
Ils sont venus m’accueillir à l’aéroport sur leur Honda, ces petits
deuxroues motorisés japonais – et plus tard chinois – qui remplissent les rues de
toutes les villes du Viêt Nam, et communément appelées « Honda » qui était
l’une des premières marques à faire leur apparition dans les années 60. C’est
le moyen de locomotion de la plupart des Vietnamiens, aussi bien privé que
42 public, car ces véhicules servent aussi de « taxis à deux roues » désignés
sous le terme de xe ôm, terme imagé traduit littéralement par « véhicule où il
faut enlacer » ou « véhicule où il faut serrer dans ses bras », car le passager
client doit bien se tenir accroché à la taille du conducteur en l'enserrant de
ses bras pour éviter de tomber dans les méandres des rues archibondées de
Saïgon ! Une nuée de ces xe ôm occupe tout un pan de la sortie de l’aéroport,
et leurs conducteurs invitent les arrivants par de grands gestes éloquents.
Mais Vy préfère un taxi à cause des bagages, et Hoài rentre seul sur sa
Honda.
Ce troisième retour au Viêt Nam est consacré à une traversée du pays tout
en long. Elle commence d’abord par une visite à la petite ville de B ảo L ộc,
sur la route de Dalat, où vivent cinq de mes frères et sœurs. C’est aussi là
que sont enterrés ma grand-mère, ma mère, mon beau-père, et un de mes
frères tué par une mine qui a explosé alors qu’il travaillait dans une forêt à
l’exploitation du bois, six ans après la fin de la guerre. Deux autres de mes
frères, eux aussi victimes de la guerre, sont enterrés à Saïgon, mais les
cimetières où se trouvaient leurs tombes ont été évacués par le nouveau
gouvernement dans les années 80. La famille a dû les exhumer, et leurs
restes incinérés conservés dans une urne sont maintenant dans une pagode.
Le long voyage que j’entreprends ensuite avec Vy et Hoài – qui me
servent en même temps de guide – passe par des sites bien connus le long de
la côte.
A l'aller, du Sud vers le Nord, nous commençons par Phan Thi ết avec la
plage nouvellement touristique de M ũi Né, puis Nha Trang, H ội An, Đà
N ẵng, Hu ế pour arriver à Hanoï, H ạ Long, L ạng Sơn.
Et nous repartons de Ninh Bình puis Phát Di ệm pour effectuer notre
retour vers le sud jusqu'à Kontum, Pleiku, Ban Mê Thu ột, Dalat et, enfin, à
nouveau Saïgon.
Ce sont des lieux touristiques qui font partie des tours proposés par les
agences de voyage. Pour moi qui ai vécu les trente-six premières années de
ma vie dans ce pays, la plupart de ces villes me sont inconnues. Les lieux
situés au nord du dix-septième parallèle étaient de toute évidence
7inaccessibles pendant la période de partage politique du pays en deux zones,
mais même au Sud Viêt Nam, je n'avais pas eu l'occasion de visiter toutes les
régions. A l’époque, j’avais une vie trop chargée pour pouvoir songer à
voyager. Sans compter que la guerre faisait rage.
Mais le but inavoué de mon voyage, c’est principalement un pèlerinage
sur le lieu où j’ai été conçu il y a soixante-trois ans de cela ! Je veux aller sur
l’île Bình Ba, sur les traces de ma mère, contempler le même paysage qu’elle
a contemplé, respirer le même air chargé de l’odeur âcre des fruits de mer,
me laisser bercer par le même vent transportant les effluves marines de ce
même océan...

43
Notre moyen de transport est un car de touristes qui fait escale tout
d’abord à M ũi Né, un nouveau complexe touristique en plein essor, lieu de
prédilection des amateurs de plages de sable à perte de vue, bordées de
cocotiers dont les palmes abritent des bungalows donnant directement sur les
vagues.
Puis c’est Nha Trang, la ville côtière importante à quatre cents kilomètres
au nord-est de Saïgon. Je n’y ai jamais vraiment séjourné, sauf une fois en
colonie de vacances quand j’avais quatorze ans. Pourtant je ressens toujours
une attirance particulière pour cette ville qui s’étire le long du Pacifique avec
son interminable plage de sable fin, longée d’une artère principale bordée de
cocotiers. Cette belle plage est parsemée de grands parasols faits avec des
feuilles de cocotier, petit détail qui la différencie des plages occidentales aux
parasols multicolores.
Nous louons deux motocyclettes, ces fameuses Honda passe-partout, et
prenons la route de Cam Ranh, à une quarantaine de kilomètres au sud de
Nha Trang.
Cam Ranh sur la Nationale 1a. Ba Ngòi est à 13km. La borne est typiquement française.
Après une route de traverse qui va jusqu’au Ngã Ba Thành, « le carrefour
de la citadelle », nous rejoignons la nationale 1a, encore bordée de rizières
verdoyantes à cette époque de l’année, bien que des maisons de toutes
formes et de toutes couleurs aient déjà commencé leur impitoyable invasion
à certains endroits. Une nouvelle route vient d’être inaugurée quelques mois
auparavant, elle longe la mer en suivant la corniche de Cam Ranh vers Nha
Trang. Cette belle route – que le bus a empruntée en venant de Saïgon – est
44 encore déserte comparée à la nationale 1a, car elle longe une corniche
complètement inhabitée.
Nous arrivons sur Cam Ranh sans presque nous en rendre compte, car
cette agglomération toute en longueur serpente sur près de vingt kilomètres
le long de la route nationale qui longe la baie du même nom. Le port de
pêche de Ba Ngòi plus au sud est un promontoire qui s’avance dans la zone
la plus large de la baie. Cette avancée de terre pointe vers le détroit servant
de porte d’entrée à la baie intérieure, ce havre de quiétude pouvant abriter
toute une flotte de gros navires. Au-delà de ce détroit se trouve la baie
extérieure, à moitié ouverte sur le Pacifique, et au milieu de laquelle se
dresse l’île Bình Ba, poste de garde naturel à l’entrée de ce lieu privilégié.
Avant d’aller sur l’île, je veux tout d’abord visiter la gare de Ngã Ba, là
où ma mère avait changé de train pour se rendre à Ba Ngòi. Après plusieurs
conversations avec les habitants pour être sûrs de ne pas se perdre sur des
chemins où les panneaux indicateurs ne sont pas légion, nous prenons une
route qui monte vers l’arrière-pays, puis après quelques kilomètres, tournons
à gauche dans un chemin empierré. Un vieux pont dont le tablier en bois
branlant vibre fortement sous les roues des motocyclettes enjambe un petit
cours d’eau. Et juste après, la gare apparaît, toute petite, mais coquette sous
sa nouvelle peinture. Devant, passe une voie ferrée sur laquelle se prélassent
quelques wagons. C’est celle qui, naguère, menait à Ba Ngòi. De l’autre côté
de la gare se tracent deux voies parallèles qui font partie du
Transindochinois de l’époque française.
Construite dans les années 20 et 30, cette ligne qui parcourt toute l’épine
dorsale de la péninsule était une prouesse technique des chemins de fer
français. Malheureusement, elle est à voie étroite, ce qui limite sérieusement
la vitesse, et à voie unique, dédoublée seulement dans les gares principales
pour permettre aux trains de se croiser, ce qui est le cas de la gare de Ngã
Ba.
En nous voyant arriver, un homme d’une soixantaine d’années va à notre
rencontre et nous demande s’il peut nous aider. Je lui fais part du but de
notre visite, juste revoir l’endroit où ma mère avait autrefois changé de train
pour se rendre sur le port. L’homme est à la retraite, il habite juste en face de
la gare – l’une des quelques maisons entourées de verdure. C’est son pays
natal. Durant la guerre, il avait été mobilisé dans l’armée du Sud Viêt Nam,
puis à la fin des hostilités, envoyé dans un camp de rééducation. A son retour
il était revenu ici. Il connaît bien la gare. Il affirme que depuis sa création, du
temps des Français, les bâtiments n’ont pas changé. Seuls les travaux de
maintenance ont été effectués. Mais la ligne de cinq kilomètres qui reliait
cette gare à celle de Ba Ngòi avait disparu sous les maisons construites à
profusion depuis que la ligne avait été désaffectée pour cause de guerre. Il ne
reste de ce tronçon que quelques centaines de mètres qu’on peut encore voir,
et qui sert de stationnement à quelques wagons de réserve. Par contre, les

45
deux voies de l’autre côté de la gare sont toujours en service, et le train
Th ống Nh ất, « Unification » qui relie Hanoï à Saïgon y passe régulièrement.
La gare de Ngã Ba, 2007. On voit l’une des deux voies étroites du Transindochinois.
Debout sur les quais déserts, j’imagine ma mère descendant du train. Elle
devait avoir une petite valise, peut-être juste un sac... elle ne devait pas avoir
beaucoup d’effets personnels à l’époque. S’était-elle fait aider par
quelqu’un ? Avait-elle attendu longtemps la correspondance pour aller à Ba
Ngòi ? Peut-être pas, ce petit train devait synchroniser ses horaires avec le
Transindochinois qui venait de Saïgon. Je suis encore perdu dans mes rêves
quand Vy me rappelle à la réalité : nous devons nous rendre au port de
pêche, le principal but de notre voyage.
Nous y arrivons vers 11 heures. Au lieu d’une foule grouillante comme
dans tous les ports, surtout au Viêt Nam, nous sommes surpris de trouver une
place presque déserte ! Peut-être est-ce l’heure ? C’est vrai aussi que ce n’est
qu’un petit port. Une large jetée s’avance vers la mer, des bateaux de pêche
y sont accostés. Des petits, des moyens, des gros, ayant tous un point
commun : ils sont peints en bleu, un bleu spécial, entre le bleu ciel et le bleu
marine avec une pointe de turquoise, un bleu très lumineux, mélange d'azur
et de cobalt. Une brise soutenue soulève de petites vagues, et le ciel est
couvert. On devine à travers la brume des îles dans le lointain.
Avant d’entreprendre ce voyage, je me suis renseigné sur l’île Bình Ba en
consultant les sites Internet. Elle est formée de deux collines reliées par une
étroite plaine où vivent les habitants regroupés dans un village. La principale
activité de l’île, durant ces dernières années, est l’élevage de langoustes pour
l’exportation. C'est une sorte de langouste très réputée dont le record en
46 poids est de sept kilogrammes ! Sur la colline domine un fort construit
depuis l’époque française, certains sites Internet précisent même la date de
construction : 1939. La Marine française voulait défendre la baie durant la
deuxième guerre mondiale. Aujourd’hui, on peut s’y rendre en 40 minutes en
prenant un bateau qui fait la navette entre le port et l’île.
Mais ce qui n’est pas précisé sur le site Internet, c’est l’heure et la
fréquence de ces navettes ! Et c’est ainsi que nous sommes arrivés sur le
coup de 11 heures, alors que la navette quitte l’embarcadère tous les jours à
10 heures ! La suivante est prévue pour 3 heures de l’après-midi, mais ce
sera le dernier de la journée, et les voyageurs seront obligés de passer la nuit
sur l’île.


Le port de pêche de Ba Ngòi. L’auteur et son beau-frère, 2007.

Nous ne nous décourageons pas pour autant. Hoài et Vy se renseignent
auprès des quelques pêcheurs qui s’affairent encore sur leur bateau. Ils en
trouvent un qui veut bien nous faire le trajet aller-retour dans la journée. Le
tarif est beaucoup plus élevé que la navette, bien sûr, mais nous n’avons plus
le choix. Après quelques marchandages que Vy tient à faire pour la forme,
nous nous mettons d’accord pour le voyage.
Le propriétaire du bateau nous amène d’abord chez un habitant pour faire
garder nos motocyclettes – au Viêt Nam, cette garde des deux-roues est l’un
des métiers les plus répandus dans toutes les agglomérations, que ce soit les
grandes villes comme Saïgon, ou des petits villages comme Ba Ngòi.
Sur le chemin du retour vers le bateau, le propriétaire informe Hoài
qu’entretemps, les policiers lui ont fait savoir qu’ils veulent rencontrer les
voyageurs. Il ajoute tout bas qu’ils veulent peut-être un pot-de-vin. Nous
sommes tout étonnés ! Cette pratique est effectivement monnaie courante,
mais c’est pour obtenir une faveur, ou pour se tirer d’une infraction à la loi.

47
Dans la présente situation, nous estimons que nous ne sommes ni dans un
cas, ni dans l’autre ! D’ailleurs nous de sommes pas habitués à ce genre de
pratique et serions bien embarrassés si nous y étions entraînés !
Alors, une seule solution. Prendre les taureaux par les cornes. Rencontrer
ces policiers pour en avoir le cœur net !
Un bâtiment de la police des frontières borde le chemin vers la jetée.
L’officier de police nous invite très poliment à s’asseoir devant une table,
puis sort des papiers administratifs et nous indique les paragraphes qui
classent les communes de Ba Ngòi et de Bình Ba comme des «
communesfrontières ». Il nous montre ensuite d’autres textes stipulant que les étrangers
ne peuvent pas se rendre dans les communes-frontières sans autorisation
préalable. Cela veut dire qu’en principe, même le petit port de pêche de Ba
Ngòi m’est interdit d’accès et que je suis déjà en infraction de la loi !
Je lui réplique que je ne suis pas un étranger, mais un Vietnamien vivant
à l’étranger. Le policier me demande mes papiers. Je lui tends mon
passeport. « Vous êtes d’origine vietnamienne, mais maintenant vous êtes
naturalisé français, et donc vous êtes considéré comme un étranger ! » Je lui
rétorque que je garde quand même la nationalité vietnamienne, suivant la loi
sur les nationalités promulguée par le gouvernement du Viêt Nam
récemment. Mais le policier ne veut rien entendre tant que je ne possède ni le
ch ứng minh nhân dân, qui est l’équivalent de la carte nationale d’identité en
France, ni le passeport vietnamien. Ma nationalité vietnamienne ne se traduit
par aucun papier officiel bien que je sois sûr de l’avoir, confirmation faite
cinq ans auparavant par des instances compétentes de la police.
Pour l’heure, je suis considéré comme un étranger, et en tant que tel, je
dois d’abord demander l’autorisation à la direction de la police des frontières
pour pouvoir me rendre sur l’île Bình Ba. Une telle demande nécessite
plusieurs jours, bien sûr ! Ou plus...
Je digère mal cette déconvenue, mais que faire ? Il aurait peut-être fallu
demander au propriétaire du bateau de servir d’intermédiaire pour
« négocier » cette « affaire », ou au moins pour faire un sondage sur ce que
les policiers attendaient exactement de nous. Maintenant il est trop tard !
Mais je ne regrette rien. Je n’aime pas ce genre de pratique...
Pour me consoler, je me dis que j’aurais mal supporté le voyage par
bateau par un temps aussi agité, le vent soufflant de plus en plus fort,
accompagné de petites averses. Depuis toujours, j’ai une angoisse terrible à
chaque fois que je dois monter sur un bateau, virant au vert et souffrant du
mal de mer au moindre tangage !
Vy et Hoài par contre, sont furieux. Ils sont sûrs qu’ils sont victimes
d’une bureaucratie hypocrite. C’est quoi, cette histoire de «
communefrontière » ? Pourquoi interdire aux touristes étrangers l’accès à une île au
milieu de nulle part, habitée par des pêcheurs ? Les policiers n’auraient rien
demandé si leur frère n’avait pas ce faciès occidental. Ils ont trop

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d’expérience en la matière pour ne pas conclure qu’ils voulaient soutirer un
peu d’argent de cet étranger, assez fou pour aller fouiner dans ce coin perdu !
Mais déjà je ne suis plus à ces réflexions terre-à-terre. Je me tiens au bord
de l’eau, remontant le col de mon blouson. J’ai fait plus de quarante
kilomètres en deux-roues – trajet pas très confortable, par ce temps pluvieux
– j’ai pris cette journée exprès pour revoir l’endroit où ma mère avait passé
des moments cruciaux de sa vie. Et je me retrouve bloqué sur ces quais, pour
un motif dont j’étais à mille lieues de m’en douter !
Pourquoi n’ai-je pas le droit de visiter mon propre pays ? J’y suis né, j’ai
vécu les trente-six premières années de ma vie sur cette terre, j’y ai travaillé,
aimé, souffert... Je ne suis pas un « étranger » ! Je n’ai jamais renoncé à mon
identité vietnamienne, au contraire. Même formellement, je n’ai jamais fait
des démarches pour abandonner la nationalité vietnamienne, bien que j’aie
un passeport français et un passeport américain. La police m’avait même
confirmé cinq ans plus tôt à Saïgon quand elle voulait m’accuser de violer
l’article 88 du code pénal, pour « propagande contre le gouvernement »...
que je serais jugé par la loi vietnamienne en tant que citoyen vietnamien.
Mais voilà ! Je suis cloué sur ces quais, impuissant devant le sort, à
contempler le ciel agité et deviner à travers la brume cette île du destin !
C’est peut-être ma mère qui, là-haut, ne veut pas que j’y aille, qui ne veut
pas que son fils revoie cette terre qui l’avait déçue... Oui, maintenant que j’y
pense, c’est sûrement ça !
Je n’ai jamais su exactement quelle était la cause réelle de la déception de
ma mère. Pourquoi avait-elle précipitamment quitté ces lieux, après
seulement dix-sept jours de vie commune ? Elle ne me l’avait jamais précisé.
Elle m’avait raconté en détails juste une seule fois ce qui s’était passé, mais
n’avait pas voulu fouiller au fin fond de son âme pour me confier les raisons
profondes de cette rupture. Etait-ce le climat inhospitalier de cette île battue
par le vent ? Etait-ce la différence radicale de culture, barrière
infranchissable à une compréhension mutuelle ? Ou simplement parce
qu’elle découvrait que ce jeune officier ne voulait d’elle que comme un
passe-temps dans cette caserne perdue au bord du Pacifique ?
A cette pensée, je me sens soudain submergé d’une immense tendresse
pour ma mère. Bien trop tard, car elle n’est plus de ce monde. J’avais vécu
ma vie sans trop se soucier de ce que ma mère ressentait quand elle m’avait
porté en son sein. C’est seulement maintenant, me tenant à l’endroit même
où, soixante-trois ans auparavant, elle avait pris le bateau pour se rendre sur
cette île du destin, que je réalise brusquement tout le poids du désespoir
quand, dix-sept jours plus tard, elle débarqua sur ce même promontoire pour
ne plus jamais revoir l’île où je fus conçu.



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Retour au village natal 1945
(Récit d’une grand-mère)
Long, mon petit garçon chéri, je sais que ta mère t’a raconté ses
malheurs, et je suis sûre qu’elle n’a pas été tendre envers moi dans son récit.
Je sais qu’elle ne m’a jamais pardonné d’être partie avec Ông Phó. Mais,
mon enfant, essaie de comprendre, si je n’étais pas partie, elle serait restée
toute sa vie une pauvre paysanne dans son village, elle n’aurait pas connu
ses belles années à Saïgon, et surtout, elle ne t’aurait pas eu, toi, mon enfant.
Car il faut le reconnaître, on peut dire ce qu’on veut, mais pour moi et ta
mère, tu es notre fierté, avec les réussites scolaires que tu as obtenues à
l’école, et de surcroît une école française, à quoi nous n’osions jamais rêver
quand nous vivions au village.
Mais revenons à l’époque où ta mère se découvrit enceinte de toi. Elle
était complètement désespérée, effrayée à l’idée d’avoir un enfant. En ce
temps-là, être fille-mère était la pire honte pour une fille de bonne famille.
Bien que nous la considérions comme mariée, il avait fallu regarder les
choses en face : elle avait quitté son mari, et allait devoir élever seule son
enfant. Elle avait énormément souffert, mais que pouvait-elle faire, à part
pleurer sur son sort, enfermée chez elle ? L’avortement qui est courant de
nos jours était impensable à l’époque, on n’y pensait même pas. Une
pratique assez courante était l’abandon des enfants métissés à la maternité
même, où des organisations charitables les recueillaient dans des orphelinats,
comme ceux des bonnes sœurs des institutions catholiques. Mais ta mère
était farouchement décidée à te garder coûte que coûte.
Tu naquis quelques jours avant le Têt, au début de 1944, ce qui fait que tu
es de l’année de la chèvre Quý Mùi et non pas de l’année du singe Giáp
8Thân . Quelques jours plus tard et tu aurais été du même signe que ta mère,
le singe.
iAu bout d’une semaine, tu as été baptisé à l’église de C ầu Kho , dans le
quartier où nous vivions. Car rappelle-toi que ton grand-père maternel était
catholique, et donc ta mère était aussi baptisée. Et devine qui était ton
parrain ? C’était tonton Đoàn en personne ! Il était marié, avait déjà un
enfant, mais n’avait jamais perdu le contact avec nous. Son parrainage fut
pour ta mère une grande consolation, car c’était son premier amour, et je
pense que la réciproque était vraie. Mais voilà, la vie nous jouait de mauvais
i Quand l’auteur était étudiant à Saïgon dans les années 60, il alla trouver le curé de
l’église de C ầu Kho pour demander un certificat de baptême. Ce dernier remplit un imprimé
en latin avec les informations inscrites dans le registre de baptême : son nom, sa date de
naissance (supposée exacte), le nom de sa mère ainsi que le nom de son parrain. Pour la
première fois, il lit la mention « De père inconnu ».
50 tours, et ta mère a eu un enfant sans père, au lieu d’en avoir un avec
l’homme qu’elle aimait.
Ta naissance redonna le goût de vivre à ta mère. L’instinct maternel
l’avait aidée à surmonter ses épreuves. Tu étais tellement mignon, tout le
monde t’adorait, moi, ta mère et Ông Phó. Ce dernier te chérissait
particulièrement parce que tu étais le garçon qu’il n’a jamais eu, ni avec sa
première épouse, ni avec moi. Les voisins aussi aimaient à caresser tes
cheveux châtain clair, ils avaient oublié les médisances sur ta mère quand
elle était enceinte. Les gens du Sud oublient vite et pardonnent facilement.
Par contre, ta naissance coïncida avec le début d’une période de crise
économique profonde qui nous obligea à prendre une décision qui allait
marquer un nouveau tournant de notre vie. Avant la deuxième guerre
mondiale, Saïgon était réputée "la perle de l'Extrême-Orient" et il faisait bon
y vivre. Mais en 1944, la vie était devenue très difficile, surtout pour les gens
modestes comme nous. Ông Phó qui était un employé des manufactures de
tabac Bastos perdit son emploi suite à une compression d’effectifs. Je perdis
aussi la mienne car les familles françaises ne pouvaient plus s’offrir le luxe
d’avoir une couturière comme avant. Tout cela était dû à la guerre qui
s’intensifiait de plus en plus. Les avions B-24 et B-26 américains
bombardaient la ville, visant les installations de l'armée japonaise présente
9sur tout le territoire vietnamien .
Les nuits surtout n'étaient plus de tout repos. Il fallait souvent se réveiller
pour aller s’abriter dans des tranchées publiques creusées le long des rues,
lorsque les sirènes annonçaient l'arrivée des bombardiers. A chaque alerte,
nous courions tous hors de chez nous, ta mère te serrant dans ses bras. Il
fallait chercher une bonne place dans un abri. Quand elle entendait le
vrombissement des avions, elle s'accroupissait en te cachant sous son corps,
comme une poule protégeant ses poussins sous son aile. Car les tranchées
n’étaient pas couvertes.
Un jour dans une rue voisine, une bombe tomba en plein dans une
tranchée, et c’était un véritable carnage. Notre quartier n’était pas très loin
d’un cantonnement japonais, et les bombes égarées ne faisaient hélas aucune
distinction entre soldats japonais et civils vietnamiens ! Je décidai de
chercher un abri plus sûr, la nuit, et m’adressai à mon ancien employeur, la
femme d’un lieutenant-colonel français, par l’intermédiaire de sa cuisinière
qui y travaillait toujours. Me connaissant bien, elle nous autorisa à venir à la
tombée de la nuit dormir dans une chambre du pavillon réservé aux
domestiques. Nous mettions tout ce que nous avions de précieux – à vrai dire
pas grand-chose – dans une valise et l’amenions avec nous quand nous
venions le soir coucher chez eux. Leur quartier résidentiel recevait moins de
bombes, et les tranchées étaient mieux creusées, mieux protégées.
Une nuit alors que nous étions chez le lieutenant-colonel, la sirène
retentit, et nous courûmes dehors nous réfugier comme d’habitude. Le

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malheur fit que la maison fut cambriolée cette nuit-là, les voleurs mettant à
profit l’alerte, pendant que tout le monde était aux abris. Quand, au petit
matin, nous avons voulu retourner à notre chambre pour reprendre la valise
avant de rentrer chez nous, nous vîmes les policiers qui étaient en train
d’interroger le personnel. Pris de panique, nous rentrâmes en douce sans
pouvoir récupérer notre bien.
Dans la journée, je suis revenue pour chercher la valise, mais la cuisinière
nous informa que la police l’avait confisquée dans le but de l’enquête, car les
policiers nous suspectaient d’être complices des cambrioleurs ! Elle me dit
d’aller au poste de police pour la réclamer. Mais rien qu’à l’idée d’aller au
poste de police, nous étions déjà morts de frayeur, car pour nous, gens du
petit peuple, la police française était quelque chose d’effrayant, qu’il fallait à
tout prix éviter. A plus forte raison, comme nous étions suspectés, les
policiers ne manqueraient certainement pas de nous interroger, peut-être
nous emprisonner... Je me résignai à perdre la valise, plutôt que d’aller à la
police la réclamer.
C’est ainsi que ta mère perdit toute trace de ton père, car dans cette
valise, il y avait toutes les lettres, les photos, les cadeaux... tout ce qu’elle
avait de lui. Mais, d’abord révoltée pour avoir perdu tous ses souvenirs dans
des conditions peu banales, elle se consola vite en se disant que c’était
peutêtre le ciel qui voulait qu’elle rompît complètement avec son passé.
Malheureusement pour toi, tu ne connaîtras jamais ton père, pas même en
photo !
Peu après cet incident, nous dûmes quitter la maison de C ầu Kho pour
aller nous réfugier chez un compatriote qui vivait à Bà Đi ểm, une banlieue
éloignée de Saïgon, en pleine campagne, car nous ne pouvions plus payer le
loyer. Bà Đi ểm était réputée pour ses aréquiers, arbres qui donnent les noix
d’arec. On chiquait un morceau de noix d’arec avec une feuille de bétel et un
soupçon de chaux vive. Après un certain temps, la combinaison donnait un
jus d’un beau rouge qu’on éliminait dans un crachoir spécial. Remontant à
des temps immémoriaux, cette habitude constituait le rite d’ouverture d’une
conversation. C’est dommage qu’on l’ait perdue de nos jours, parce que les
jeunes ne supportent pas d’avoir à cracher un liquide rouge qu’ils trouvent
peu hygiénique !
Je me fis marchande de noix d’arec et de bétel pour gagner un peu
d’argent, mais c’était très difficile de gagner sa vie dans ce genre de petit
commerce. Après quelques mois pendant lesquels tout le monde vivotait tant
bien que mal, Ông Phó décida de revenir au village natal au Nord. Son
argument était qu’au village, au moins il avait toujours sa maison où vivait
sa première femme, alors qu’à Saïgon, il fallait vivre chez quelqu’un qui
vous accueillait par charité. Sa fille aînée qui était restée au village était
mariée et ne vivait plus avec sa mère mais chez les parents de son mari,
comme le voulait la tradition.
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