De Tombouctou au Lac Léman

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Boubacar Coulibaly, ce Malien devenu chrétien par conviction profonde et qui s'est établi en Suisse depuis maintenant un quart de siècle, révèle ici, comment il s'est approprié à sa manière l'Europe, par-delà le choc des cultures. Cette histoire véridique, emaillée des tribulations palpitantes d'un homme au parcours atypique, révèle une étonnante disposition à se laisser irriguer et ensemencer par les cultures de peuples différents.
Publié le : vendredi 1 décembre 2006
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EAN13 : 9782296161023
Nombre de pages : 428
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DE TOMBOUCTOU AU LAC LEMAN

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-01922-6 EAN: 978229601925

Boubacar COULIBAL y

DE TOMBOUCTOU

AU LAC LEMAN

Préface de

Amadou Seydou TRAORE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

FRANCE
L'Hannallan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest
Espace L'HarmaUan Kinshasa

Fac..des

Sc. Sociales, Po\. et Adm. ; BP243, KIN XI de Kinshasa

L'HannaUan Italia Via Degli Artist~ 15 10124 Torino ITALIE

L'HannaUan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Université

- RDC

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Au Professeur François Mosimam1, Chirurgien des Hôpitaux, qui a réalisé avec brio ma greffe de foie au Centre Hospitalier Universitaire Vaudois (CHUV) de Lausanne en 1989. En souvenir de son geste salvateur et des excellentes relations tissées entre nous depuis cette épreuve spécifique, je lui dédie ce livre. Avec émotion et déférence. -----------A ma fille JEMIMA fauchée dans un accident sur les routes du Canton de Vaud à l'hiver 2001 à l'âge de 15 ans. Avec mon amour paternel.

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Les événements et les lieux de cette histoire sont authentiques

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PREFACE
Au coeur de l'Afrique de l'Ouest vit un grand groupe ethnique : les Bamanan, dont la langue est parlée au Mali, au Burkina Faso, en Côte d'Ivoire, en Guinée et dans d'autres pays ayant des frontières communes avec eux. Durant la période coloniale, l'armée française avait adopté ce parler pour communiquer avec tous les éléments de ce valeureux corps d'élite des "tirailleurs" qui brilla sur tous les champs de bataille du XXème siècle. La culture Bamanan se caractérise par sa tonalité virile et ses valeurs de travail, de dignité, de loyauté et de fidélité à la parole donnée. Pour le Bamanan, la personne humaine, pour se considérer comme telle, doit incarner au minimum trois références: - son identité révélant son origine ethnique, - son comportement en hannonie avec les valeurs morales, - le respect des engagements. Pour le Bamanan, "c'est le chien qui s'amuse avec sa bouche, pas l'homme". Le Bamanan est toujours soucieux de conserver et de manifester cette culture dans tous ses faits et gestes. Au XVIIIe siècle, dans ce qui est l'actuelle République du Mali, quatre frères Bamanan venus de la zone du Baninko, région située entre le fleuve Niger et son principal affiuent le Bani, vinrent s'installer à Ségou. Ils avaient pour prénoms: Niangolo, Baramangolo, Gninégolo et Siningolo tous Coulibaly de leur nom de famille. L'histoire ne dit guère ce que sont devenus les deux derniers. Par contre le célèbre fondateur du royaume Bamanan de Ségou, 11

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Biton Coulibaly, se trouve être le petit-fils du premier des quatre frères, à savoir Niangolo. Quant à Baramangolo, il eût un fils du nom de Soussan, lequel était donc l'oncle du Roi Biton. Mais Soussan quitta Ségou sitôt que son neveu en était devenu le souverain. Il alla créer le village de Soussana entre Bamako - l'actuelle capitale du Mali - et Mourdiah plus au Nord. Quoique vivant dans des contrées éloignées l'une de l'autre, l'oncle et le neveu surent cultiver leurs liens de parenté. C'est ainsi que le Roi rendait visite à son oncle à chaque fête traditionnelle. Soussan à son tour eut pour fils aîné Massa qui, lui aussi, rendait souvent visite à son cousin le Roi de Ségou. Les autres enfants, soit toute la fratrie mais surtout celui qui se prénommait Folokoro perpétuèrent cette tradition de visites annuelles. Et voilà que Folokoro tomba amoureux de Sounou Sako Coulibaly, la fille du Roi Biton et en demanda la main. La.malchance voulut que le Roi ne puisse accéder à cette demande du fait qu'il avait déjà promis de donner sa fille en mariage à Diarra dont la demande était antérieure, fidélité à la parole de Bamanan oblige. Ce mariage fut célébré à Ségou, mais l'on ne pouvait atteindre Mourdiah le village de Diarra, sans passer par Soussana. Les cérémonies terminées, les mariés et leur suite en route pour rallier Soussana se virent offrir une fête ainsi que le gîte pour une nuit d'escale à Mourdiah par le prétendant malheureux. Le lendemain, celui-ci tendit une embuscade qui lui permit d'enlever la fille du Roi qu'il continuait d'aimer malgré tout et il décima tout le cortège. Alors la colère royale s'abattit presque aussitôt sur Folokoro et les siens. N'échappèrent que six frères et une soeur, tous issus 12

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de Massa. C'est à partir de là que toute la descendance prit le nom de Coulibaly Massassi, la branche Coulibaly dont l'auteur de cet ouvrage, Monsieur Boubacar Coulibaly, relève de l'arbre généalogique des familles royales de l'ethnie Bamanan du Mali. Les Massassi se rendirent encore plus au Nord, du côté de Nioro du Sahel dans la zone connue sous le nom de Kaarta où ils furent bien reçus par le roi Soninké de la lignée des DIAWARA. C'est en ces lieux qu'ils prirent très tôt le pouvoir et créèrent, à l'instar de Ségou qu'ils avaient abandonné, le royaume Bambara Massassi du Kaarta. Ils vécurent de longues périodes de guerres; ce qui façonna solidement le tempérament qui, à bien des égards, se transmit plus ou moins de génération en génération. Encore de nos jours, les Coulibaly Massassi et la plupart des ethnies du Kaarta se distinguent par quelques traits caractéristiques avérés: la franchise, la droiture, la combativité, l'endurance, la fierté se manifestant surtout dans la propension à veiller à la préservation de sa dignité en toutes circonstances ainsi que le récit le démontre pour le père de l'auteur, lequel, au plus fort de la période coloniale tint toujours à se faire respecter. Dans toutes les localités où serville père de l'auteur Monsieur Tigui Coulibaly, qui était receveur des Postes, il a laissé le souvenir de ses réactions énergiques chaque fois qu'un fonctionnaire colonial blanc a tenté d'écraser sa personnalité par des propos ou une attitude de mépris. Monsieur Tigui Coulibaly, toujours impeccable dans sa tenue et poli dans ses propos, avait un port altier, un comportement qui forçait le respect et une conscience professionnelle irréprochable. Mais, il suffisait d'un mot de travers en sa direction, pour le voir se hérisser, le regard en feu pendant qu'il remettait les cho13

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ses en ordre et, pivotant sur ses talons avec distinction, s'éloigner de là sans se préoccuper de la suite. Mais dès qu'on vous dit qu'il descend de la branche Massassi et qu'il est le fils de Daman Coulibaly, vous comprenez aussitôt tout son comportement de prince Bambara conscient de son essence et fier de ses origines. Ces quelques lignes d'évocation de l'ascendance de l'auteur Monsieur Boubacar Coulibaly 8ème de la lignée des princes Bamanan Massassi, permettront, je l'espère, aux lectrices et aux lecteurs,. de décrypter certains des traits de caractère de l'homme dont ce livre constitue une autobiographie authentique, qui porte à la fois la marque des origines, la richesse des acquis et la beauté de la vérité. Dès le départ, Monsieur Boubacar Coulibaly nous embarque avec lui, dans un élan irrésistible, d'une ville à l'autre, d'un bout à l'autre du Mali, d'un pays à l'autre en Afrique de l'Ouest, de l'Afrique à l'Europe, d'une culture à l'autre, d'une religion à l'autre, en un mouvement vigoureux, au travers d'activités multiples où le coeur et le cerveau sont constamment sollicités, où l'être entier s'exprime sans fard, plonge, surgit et s'élance de nouveau, toujours beau, toujours tendu vers sa plus complète réalisation. Et nous arrivons en sa compagnie dans cette Suisse hospitalière, parmi ce peuple pacifique, au milieu d'un corps médical perfectionniste dans ses prestations au service de la santé, de la vie. À aucun moment le récit ne recourt à des artifices d'expression ; il reste simple, direct et les personnages sont campés dans leur réalité humaine sans aucune déformation. Assurément ce livre que signe Boubacar Coulibaly, est un hymne à la nature, une croisade pour le vrai bonheur de l'homme à travers la quête de justice, de liberté et de solidarité fraternelle. Il sera, j'en suis sûr, une mine de connaissances, une véri14

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table révélation pour tous ceux qui veulent découvrir le fleuve Niger et ses villes mythiques du Mali, la Côte d'Ivoire du milieu du XXème siècle. la France et la Suisse vues sous les couleurs de l'amitié et de la reconnaissance d'un homme au grand cœur, illuminé par une foi ardente, On peut ne pas partager certains jugements de l'homme, mais on ne peut pas en nier la sincérité et les motivations profondes. L'essentiel réside dans la fidélité du récit à la réalité vécue, dans la fonne dénuée de toute fioriture, dans le langage direct des personnages, et dans le respect avec lequel l'auteur parle des femmes et des hommes qu'il rencontre à travers son long périple au sein des peuples et des continents. Bon vent à "DE TOMBOUCTOU AU LAC LEMAN" qui est un apport considérable à la littérature malienne et africaine en même temps qu'une contribution remarquable, au dialogue des cultures pour qualifier les rapports entre les peuples vivant dans ce monde dont la survie dépend pour l'essentiel, de ce que nous en ferons. Chères lectrices et chers lecteurs, vous qui consacrerez votre temps à la lecture de "DE TOMBOUCTOU AU LAC LEMAN", sachez d'avance que de belles surprises vous attendent à travers les pages qui suivent. Bonne lecture. Amadou Seydou TRAORE Libraire Editeur Bamako Mali

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INTRODUCTION Cet ouvrage est une autobiographie. Originaire du Mali, sexagénaire, établi en Suisse depuis plus de vingt cinq ans maintenant, je me rends compte, au soir de ma vie, que ma destinée aura été un parcours singulier en nombre de ses étapes. En cela, me suis-je dit ces demi ers mois, ses multiples pans méritent sans doute un regard rétrospectif d'où la présente tentative. Il est en même temps probable que s'en dégagent, sur fond de faits qui semblent se rattraper les uns les autres, les justifications des caprices et autres coïncidences répétées d'un destin. C'est pourquoi il était important que je sache m'écarter, tout au long du travail ainsi entrepris, de la propension très souvent bien naturelle d'une approche romancée. D'amont en aval, les évocations de l'itinéraire et les différentes études de société où je vécus obéiront à un impératif constant de vérité. Dans leurs ombres comme dans leurs lumières! Le thème "souvenirs de jeunesse" sur lequel s'appuieront forcément les premières évocations constitue, on le sait, un genre littéraire bien connu mais périlleux: de pauvres banalités apparentes y côtoient d'intéressantes réussites sur fond de fortes pensées. Malices, humours, cruautés de jeux d'enfants, tout y est. Ce serait un lieu commun si, en l'occurrence, le contexte de la savane où se déroulera mon évolution première notamment de la localité de Macina au cœur du Mali, à celle de Tombouctou près du désert n'y avait incrusté son grain de sel spécifique. Adolescent puis adulte ayant évolué tour à tour en Afrique et en Europe, je crois au partage utile de l'expérience. L'adolescence d'abord se sera caractérisée par un séjour relativement long en France pour les études et, le diplôme obtenu, pour y évoluer en travaillant. Tour à tour, j'exercerai ensuite au Mali, en Côte d'Ivoire, à nouveau en Europe, derechef au Mali et enfin en Suisse. Malgré les apparences de la trajectoire, celle-ci n'est cependant dessinée par aucune fantaisie ainsi que nous le verrons. Infirmier d'Etat spécialisé en chirurgie cardiaque à Hambourg, ayant subi en 1989 une transplantation 17

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du foie alors que, selon les médecins, il ne me restait que quelques semaines à vivre, beaucoup d'éléments majeurs entrent en lice dans le cheminement que fut jusque-là ma vie.

Enfm, né et éduqué en milieu musulman, ma rencontre véritable avec
le Christ en 1973 se révélera un tournant décisif. Ma ferveur chrétienne profonde avec au surplus, ma perception bien souvent d'indices prémonitoires de faits du futur immédiat qui se réalisent presque toujours, aura donné un cachet spécial à ma singulière trajectoire. De la savane africaine du garçonnet exagérément polisson à l'évolution de l'adulte accompli sur les bords du lac Léman, que de vents de sable auront eu le temps de souffler et que de neige de fondre! Mais laissons les faits se juxtaposer et s'enchaîner comme une pelote appelée à se dérouler petit à petit. Loin des salles de chirurgie où, sous l'autorité de grands Professeurs Français, Maliens et Suisses, j'ai eu le bonheur d'exercer mon métier d'assistant de bloc opératoire, me voilà, délaissant scapels, ciseaux et autres bistouris, sous l'emprise de l'écriture pour communiquer avec mon prochain; dans l'espoir qu'il y réside quelque intérêt. Les hésitations à produire un livre une fois dominées, quand vint pour moi l'heure de faire défiler pour le lecteur les instants marquants de mon trajet, je ressentis une étrange impression, celle de quelqu'un qui, sortant de l'ombre, entame les premières marches d'un escalier conduisant à des étages, avec à chaque niveau, des faits nouveaux. Baraouéli et Macina auront ainsi été les premières étapes du mouvement.

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DES LANGES A LA POLISSONNERIE
Né le 14 Février 1942 à Baraouéli, petite bourgade des environs de la ville malienne de Ségou, je me trouverai bientôt balloté en divers coins du pays au rythme des affectations administratives de mon père, receveur des Postes. Le Mali, ancien Soudan Français, compte aujourd'hui huit régions administratives numérotées d'Ouest en Est. Chaque région se fait appeler, au-delà du chiffre qui lui est affecté, également par le nom de sa capitale. C'est ainsi que Ségou se trouve être la quatrième région qui, presque en son centre, abrite ce charmant petit village de Baraouéli. Contrée d'élevage certes, mais surtout d'agriculture céréalière, Baraouéli et beaucoup de ses hameaux satellites se trouvent légèrement décalés par rapport à la route nationale qui relie Bamako à Gao. La population y est pour moitié paysanne et pour moitié commerçante. Mais une solide harmonie règne depuis toujours entre les différentes couches sociales; ce qui ne fut apparemment pas le cas, à travers les époques dans toutes les autres régions du Mali. Le nom de mon village natal évoqué dans n'importe quelle conversation me fait tressaillir de joie. Si cela apparaît naturel, il y a cependant qu'un paradoxe insolite s'y colle: j'ignore tout du lieu-dit y compris au niveau des images. C'est qu'au moment où mon père Tigui Coulibaly, Chef du Bureau des Postes est muté de Baraouéli à Niono, je n'avais qu'environ deux ans. Niono, localité nettement plus importante, fait partie de la même région administrative. Toujours cette région de Ségou! Décidément, ces terres agricoles constitueront le berceau de mon enfance. La famille rallie la nouvelle destination. Nous y resterons quatre ans. Je me souviens quoique très vaguement, de la grande bâtisse de type colonial qui y abritait les bureaux postaux et notre logement.

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Dans la cour, deux caïlcédrats géants se dressaient majestueusement. Les nouveaux petits camarades que j'aurai très vite, traverseront assez souvent en ma compagnie, cette cour pour aller dans une chambre isolée vers le fond. C'est là que Grand-mère Batin avait pris ses quartiers, elle qui, devenue veuve assez tôt et demeurée célibataire depuis, suivait son fils postier de poste en poste. Nous sommes en plein dans l'époque coloniale. Les fonctionnaires, pour des raisons objectives de service, pour une humeur frondeuse face à des abus de la haute hiérarchie locale ou pour des peccadilles, résidaient fort peu longtemps au même endroit pour beaucoup d'entre eux. Pendant que mes parents s'habituaient petit à petit à la vie nionoise et à ses habitants, mon amitié avec trois garçonnets de mon âge qui habitaient non loin de nous, se forgeait elle aussi. Aujourd'hui, je n'ai guère en mémoire leurs noms. Cette phase de l'enfance était trop tendre et maintenant trop lointaine pour que de telles précisions perdurent. Cependant, je me rappelle fort bien des jeux qui furent les nôtres. Nous nous procurions des lance-pierres. Il s'agissait, à notre échelle, d'un petit outil de chasse constitué de deux élastiques unis par une lamelle en peau de mouton. Ils sont montés sur un morceau de bois en fourche.On place un caillou en guise de projectile dans le creux de la lamelle de cuir. En tirant alors sur les élastiques après avoir visé une cible et en lâchant subitement prise, on arrive à lancer vigoureusement le caillou. Et pour peu qu'on ait bien visé et apprécié correctement la distance vous séparant de la cible, on parvient la plupart du temps à faire mouche. La violence du caillou sur des oiseaux juchés sur les arbres ou simplement sur des murs quand ils ne sont pas en train de roucouler à même le sol, permet de les blesser ou de les abattre d'un coup. Quelle n'était notre fierté, lorsqu'une tourterelle à l'aile cassée et sanguinolente ne parvenait plus à enclencher son vol et se faisait capturer! Un véritable trophée de guerre que d'autres enfants nous envieront, moins pour la grillade succulente que nous en ferions que pour notre renom20

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mée de chasseurs adroits dont il y avait là une preuve. Un jour, notre petit groupe, tout en regardant vers les hautes branches d'un caïlcédrat où pourrait se cacher quelque tourterelle, vit passer des adolescents d'une quinzaine d'années. Ils nous apparurent comme des adultes surtout que les conversations véhémentes, qui étaient les leurs à ce moment précis, nous impressionnaient même si nous n'y comprenions rien. Comme un des nôtres connaissait le plus grand, il aura suffi d'un petit geste de politesse pour que nous ayions le droit de nous joindre à eux, sans savoir au demeurant où ils allaient. Mais cela nous donnait une importance tacite que de déambuler avec ces aînés dans les rues de Niono et de participer, encore que de façon naïve, à leurs causenes. Bientôt, notre petit groupe se trouva au sortir de la localité, côté ouest, dans les allées mêmes d'un grand champ de patates douces. Soudain, le chef s'esclaffa tout content de dénicher çà et là des boursouflures de terre, à la base des buttes de patate. Il comprit, comme ses compagnons, que c'était là que, d'ordinaire, l'on trouvait des œufs d'iguane en incubation. Aussi, à son signal, et, suivant dans leur élan les grands, nous nous lançâmes d'un trait pour retourner ces nids de reptiles absents des lieux le jour. En effet, nous réussimes à collecter une bonne quantité d'œufs dont les gosses d'alors étaient si friands. Cependant, il convient de confesser qu'autant j'ignorais tout de ce genre de démarche, autant mes petits camarades en première ballade avec des grands, n'en avaient que vaguement entendu parler eux aussi. Puis vint la séance de cuisson des œufs. Encore une manœuvre à découvrir! L'on fit un grand feu à l'aide d'une quantité appréciable de bois mort qu'il fallait simplement ramasser dans la savane qui entoure Niono. A ma grande surprise, nos mentors nous expliquèrent que les braises ardentes n'étaient guère nécessaires; une fois celles-ci éteintes, les cendres chaudes étaient utilisées. Il fallut de la patience certes mais la curiosité qui m'animait suffisait à me galvaniser pour 21

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accepter quelque épreuve que ce fût, pourvu que je visse la fin des opérations que j'avais hâte d'apprécier. Enfouis sous les cendres, les œufs demanderont un certain temps pour être cuits. En attendant, on alla de nouveau faire les cent pas, parvenant ainsi jusqu'aux abords du canal qui ceinture quelque peu - encore de nos jours - la petite ville de Niono. Finalement, c'est au milieu de l'après midi que nous retournâmes au lieu précis où, quelques heures plus tôt, nous avions joué les cuisiniers inventifs. Nos aînés, en tâtant avec soin chaque œuf chaud déterré, conclurent qu'ils étaient à point et que la journée avait été fructueuse. De sa poche, le chef sortit une poignée de sel enveloppée dans du papier et, tous, nous nous assîmes sur les racines et les contreforts d'un fromager pour déguster notre mets. Abasourdi mais vivement intéressé, je guettais chaque mouvement de quiconque bougeait panni nous et en buvais les paroles. Car c'était une première pour moi. J'ignore si les jeunes enfants de Baroueli ont les mêmes habitudes mais je ne pouvais que découvrir avec enchantement les facettes intéressantes d'une évolution bien fraîche à Niono. Sur quelque corps solide à proximité, racine, caillou ou bracelet au poignet, on se mit à casser délicatement chaque œuf bien consolidé par sa longue cuisson et à enlever à partir de là toute la coquille. En trempant ainsi notre frugal repas dans le sel, chacun commença la dégustation non sans souffler d'abord sur le produit trop chaud. Pendant que tous s'en régalaient, je tardais à commencer à déguster, écartelé que j'étais entre l'enthousiasme de la découverte d'une activité et la répulsion vague en moi-même de mordre dans un oeuf d'iguane. Il aura suffi d'un regard furibond du chef pour que ma réserve, par crainte de représailles, s'estompât et que j'emboîtasse le pas à tous. En réalité, j'étais, parmi eux, le seul fils de fonctionnaire et comme tel, censé vivre non pas seulement dans une belle maison administrative qui créait des envies, mais également avec de meilleurs repas quotidiens. 22

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Ainsi, tout refus de consommer des œufs cuits avec de tels moyens de bord, eût été assimilé à un complexe de supériorité et eût déchaîné sans doute contre moi, le courroux de mes compagnons. En mordant pour la première fois dans la masse gélatineuse plutôt chaude, le goût m'en parut étrange. En l'avalant cependant, je pris subitement quelque plaisir en la trouvaille. Cet instant passé, je fus gagné par le même instinct de gloutonnerie que les autres au point désomlais, de manger à un rythme plus rapide. De nos jours, la soixantaine passée, la sortie en groupe de ce lointain après-midi de Niono continue de m'amuser comme souvenir d'une escapade impromptue et révélatrice de l'enfance balbutiante. A et égard, elle reste aussi comme une espèce d'initiation précoce à l'adolescence. On admet généralement que l'enfance est cruelle par phases successives. La mienne tend à me confirmer en bien des endroits cet axiome. Le devoir de protection des animaux qui constituera, adulte, un point cardinal de mon comportement et de ma vision de l'environnement, aura été bafoué à l'extrême. La référence que je fais à un tel

devoir s'avère en déphasage avec mes jeunes années.
Au fond, qu'il est facile à présent, au regard de tant de tabous transgressés et en dépit de leur caractère délétère, de faire désormais une allusion amusée à ces mesquineries de vagabonds précoces. C'est Grand'mère Batin qui, nonobstant son analphabétisme, m'expliquera avec force détails et même un zeste de fierté, le système de communication par le biais de lettres et souvent de colis bien ficelés, pesés et enregistrés avec soin. Cette petite femme à la voix rauque, au verbe tour à tour ironique et autoritaire qu'était Grand'mère, avait compris bien des mécanismes à force de suivre son postier de fils dans ses activités professionnelles. Ne parlant absolument pas français, grand'mère, par moments, affirmait à qui voulait l'entendre qu'elle s'y connaissait quelque peu et que nul ne pouvait dire du mal d'elle en sa présence dans cette langue. Car disait-elle, sans pouvoir s'y exprimer, elle arrivait à subodorer le sens des idées de ceux qui causaient dans cette langue étrangère. 23

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Plus tard, je réaliserai qu'en fait, la vieille femme tentait plutôt des déductions pour le moins hasardeuses. Cette gymnastique lui était possible par suite de la compréhension d'un mot ou d'un autre dans le parler des gens. Mais elle scrutait surtout le visage des orateurs, selon qu'elle y décelait sourire, renfTognement, malice dans le regard, ou faisait aisément un lien avec un lieu évoqué. Enfm la gestuelle étant par nature abondante chez les Africains, elle tentait rapidement d'y accoler une interprétation. Paradoxalement, Grand'mère se révélait espiègle à sa manière quoique développant à chaque fois un art consommé à n'en rien laisser paraître. En même temps, il n'était guère rare dans ces mécanismes qu'elle fût confondue malgré son entêtement. Nous sommes à l'approche des années cinquante. Tous ces ingrédients dans les conditions naturelles d'un Sahel à l'époque luxuriant et chaleureux auront concouru à constituer pour mes tendances polissonnes une terre meuble pour s'exacerber. La petite villa qui abritait les bureaux des Postes comprenait en même temps, en son aile Nord, le logement du Receveur. Aussi était-il fréquent, les après-midi surtout, que chaque membre de la famille entendit, au moins une heure et demie durant, le bruit assourdissant des facteurs appliquant avec force les tampons sur les nombreuses lettres à affranchir. Un évènement se passa qui mit chacun d'entre nous en émoi. Un gendarme français en poste à Niono pénétra un matin dans les bureaux à un moment où beaucoup de gens s'y trouvaient, qui pour une lettre à expédier, qui pour des renseignements ou un colis à peser. C'était un gendarme en réalité au tempérament outrecuidant qui avait toujours maille à partir avec et ses collègues et les citoyens dans la rue. A peine entra-t-il qu'il vociféra, exigeant que ce soit le Receveur qui vienne de son bureau pour lui vendre son timbre et non point le préposé assis dont c'était la charge. Au son de sa voix tonitruante, mon père sortit et expliqua avec calme que le préposé le servirait correctement comme il le faisait pour tout le monde. Peu satisfait de la remarque, l'homme devint plus véhément et 24

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proféra une injure grossière. C'est alors que mon père, à bout de nerfs, lui assena une gifle si forte qu'il y eut un léger saignement le nez. En ces années là, c'était un sacrilège absolu que de lever la voix face à quelque représentant de l'occupation coloniale surtout en unifonne. Surpris par la violence de la raclée que n'accompagna en la circonstance aucune parole, notre gendanne perdit de sa superbe avant de reculer de quelques pas et de proférer des menaces tout en s'éloignant. Quelques instants plus tard, ce fut le Commandant de cercle de Niono, un Français qui appela mon père au téléphone. Si on ne peut parler d'amitié entre ces deux hommes, il reste tout de même que le Commandant en ballade s'arrêtait bien souvent à la Poste appréciant des échanges de vues avec le receveur sur la fin de la guerre ou sur les auteurs français. Il serait juste de noter, à tout le moins, une estime réciproque. Premier personnage de la cité du point de vue de la hiérarchie, aimé et en même temps craint de la population, le Commandant voulut connaître à la source la version de mon père après qu'il eut reçu auparavant son compatriote vexé et meurtri qui espérait des sanctions administratives exemplaires. Le hasard voulut que l'atmosphère qui régnait entre le Commandant et son compatriote gendanne fût en ces temps là, fort exécrable. Ils vivaient pratiquement en chiens de faïence. Aussi, un autre hasard ineffable fit que le Commandant, sans le dire expressément ressentît une sorte de satisfaction morale du fait du déroulement de cette algarade. C'est pourquoi se contenta-t-il de dire simplement au Receveur que dans les échanges et les dialogues, les coups étaient à éviter même si le comportement provocateur de son compatriote ne faisait guère de doute. Et que, de toute façon, ce gendarme là, fait insolite, représentait mal la Métropole qui instruit d'abord le respect du prochain. Et le Commandant décida de classer l'incident. Le logement étant contigu et les murs plutôt minces, les bruits de la dispute y étaient parvenus. La famille fut ainsi au courant de ce dysfonctionnement inattendu du service, ce qui l'effraya. 25

Boubacar COULIBALY : de Tombouctou au Lac Léman Grand'mère, curieuse et mesquine par nature comptait les heures nous séparant de la fermeture des bureaux. Elle avait hâte d'avoir l'occasion une fois le fils rentré, de poser des questions. Ce qui ne tarda guère, mais fut sans résultats, mon père se refusant au moindre commentaire. Finalement, face aux injonctions tenaces de sa mère dont il savait la vision très pessimiste des choses en général, il finit par expliciter l'incident. Grand-mère n'aurait guère pu dormir cette nuit là tant qu'elle n'avait pas appris exactement ce qui s'était passé afin d'en jauger de la gravité éventuelle par elle-même. Mon père évitait soigneusement de la contredire sauf nécessité absolue du fait de son tempérament facilement irascible. Il y avait aussi pour lui ce désir typiquement africain de se révéler, toute sa vie durant, un fils béni notamment en se gardant de courroucer celle qui vous a donné la vie. L'incident du gendarme s'était passé en un moment où j'étais fort jeune. Sans en comprendre à l'époque les tenants et les aboutissants, je ne devrais ma mise à niveau qu'aux commentaires et allusions de Grand'mère beaucoup plus tard tout au long de mon adolescence. Aussi, à force d'entendre Batin se référer à cette querelle suis-je devenu finalement comme une espèce de témoin oculaire tant j'en connaissais les détails et en ressentais à posteriori les émotions. Grand'mère, dont les habitants de Niono et plus tard ceux d'ailleurs se complaisaient à raccourcir le nom en l'appelant simplement Tin, était décidément un personnage à part. Et cela, je ne cesserai de le comprendre en grandissant et en la côtoyant puisqu'elle logera toujours dans une aile isolée de la cour de nos différents logis. En fait, il y avait étrangement en elle un mélange d'orgueil démesuré - veuve précoce d'un homme qui fut au pouvoir dans l'organisation traditionnelle de nos sociétés africaines de l'époque

- et

d'in-

quiétude récurrente. C'est pour toutes ces raisons et bien d'autres encore sans doute que mon père finit par céder à sa pression de savoir la cause des paroles véhémentes prononcées dans les bureaux par l'infatué gendarme français. 26

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Mon père de son côté était un impulsif mais en réalité avec le cœur sur la main. Beaucoup de gens disaient qu'il ne connaissait de joie que partagée par les siens. Des épreuves de chacun, il prenait sa part car, répétera-t-illui-même sans arrêt, la supériorité d'un homme s'exprime à la fois par le cœur et l'esprit. Sitôt le compte-rendu de l'évènement achevé, Tin, comme à son habitude, commença a égrener tout un chapelet de conseils non sans céder en même temps à des amalgames. Mais l'élan sincère en soi se révélait de bon aloi. Ce registre mère poule constituant sa partition éprouvée, mon père se tut et l'écouta avec patience. Au fond, il comprenait fort bien la légitime angoisse d'une maman qui, en ces temps d'abus de toutes sortes si fréquents sous l'occupation, flairait partout des risques d'embêtements pour son fils. Finalement, mon père bredouilla poliment quelques mots, histoire de la tranquilliser et de faire comprendre qu'il demeurait toujours prudent. Il craignait les dialogues contradictoires avec Batin. Comme il le racontera bien souvent lui-même au cours des années qui suivirent, il avoua, lui qui se croyait aguerri, s'être surpris au cours de ce dialogue -qui n'était point le premier du geme - à devenir comme ces maladroits débutants sur scène alors qu'ils se croyaient rompus à la tâche. Quoique connaissant bien son fils, notamment sa susceptibilité devant une quelconque volonté des colons d'humilier" les indigènes", Tin la protectrice pétrie de conseils était loin de faire sien le principe simple selon lequel l'abus de précautions finit bien souvent par devenir une espèce d'impuissance. Plus tard en effet, alors que je frôlais la période phare de l'âge de la puberté, je verrai le fils et la mère nourrir des discussions âpres et contradictoires, le premier ayant gagné en cran face à la chape de plomb de protection et d'orientation de la seconde. Pour l'heure voilà que mon père m'inscrit au cours préparatoire de l'école de Niono, mon âge s'y prêtant. Je garde de vagues souvenirs de cette école. C'était une longue bâtisse d'architecture de type colonial simple. Les classes, contiguës les unes aux autres ouvraient sur une cour mal clô27

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turée, mais dont l'un des côtés se caractérisait par un alignement bien ajusté de ces arbres minces et élancés qu'on appelle des filaos. Mais derrière cette apparence d'allure banale, l'école, même pour le jugement très frêle des jeunes garçons de ma promotion, avait une âme. Les maîtres bavardaient gaîment entre eux au moment où l'on organisait le placement des nouveaux écoliers et des anciens. Ceux-ci, déjà acclimatés, couraient en tous sens pendant les récréations. En début d'après-midi, pendant les longs moments de présence de tous ceux qui se complaisaient à venir très tôt, le vacarme s'installait invariablement de ce côté-ci de la ville. Grand de taille, de teint un tantinet plus clair que chez les autres enseignants, mon premier maître restera en ma mémoire par le seul souvenir de sa silhouette. D'entrée de jeu, il nous distribua des bâtonnets afin de pouvoir commencer à nous apprendre à compter. Par rapport à l'ensemble de la classe, cet exercice pourtant mené par diverses approches simplificatrices, s'avéra long et pénible pour moi. Puisque les premières journées ne furent guère faciles, mon enthousiasme pour l'école s'éteignit vite. Mais je savais que mon père ainsi que la vieille Tin tenaient beaucoup à mon éducation. En mon for intérieur, le seul désir qui se développait en moi était de quitter les bancs et de reprendre ma liberté totale, à circuler où je veux avec mon lancepierres et mes petites stratégies de traques d'animaux: lézards, tourterelles, moineaux, tisserins principalement. Evidemment, je ne pouvais prendre une telle décision ni même en parler à la maison. En la ruminant sans issue probable, le résultat final, au moins pendant quelques semaines, fut que, dans mon subconscient, ce devoir quotidien d'aller en classe devint une véritable corvée. Plus tard, alors que les études me plairont au point de les continuer en Europe pour acquérir solidement un métier, ces premières semaines de tergiversation me feront penser à posteriori à une image: celle d'une personne qui, traversant un torrent, se fait surprendre par la crue. Alors, dans l'eau, elle garde les pieds sur deux pierres n'osant ni avancer ni reculer cependant que les remous grondent autour d'elle. Et, contre 28

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toute attente, elle parvient à se dégager positivement. Curieusement, la vieille Tin, très attachée à ma personne alors que pour tout le monde elle est trop souvent d'humeur acariâtre, remarqua la première ma tiédeur nouvelle à la maison. Aussi, câline et affectueuse, elle m'offrit un soir des beignets chauds spécialement gardés à mon intention et m'invita à des confidences. Or, je n'attendais que d'être interrogé sur mes impressions de ma nouvelle vie d'écolier pour dire ce que j'avais sur le cœur: l'apprentissage subit du calcul m'ennuyait et la frustration de passer de longues heures assis sur un banc au lieu de flâner, font passer l'école à mes yeux comme un carcan d'imposture. Et Grand'mère de sourire à mon aveu pour finalement éclater de rire. Surpris, courroucé, je voulus lui rendre le reste des abondants beignets non consommés et m'enfuir. Elle me retint par les bras et m'expliqua son humeur joviale pour le moins inopportune à mes yeux de gamin malheureux: c'est un bon commencement dit-elle. "Ton père, il y a longtemps déjà, avait, après les deux premières journées de classe, déserté la maison, là-bas à Nioro du Sahel où nous vivions. L'école en effet, qu'il avait imaginée différemment, le déçut de prime abord au point qu'il déménagea chez un oncle lointain sans qu'on le sût. Mais bien vite, on veilla naturellement à ce qu'il revînt à de meilleurs sentiments et qu'il fût assidu comme les autres enfants." Selon la vieille Tin, un tel début d'opposition systématique spontanée prouve dans le fond que l'enfant en question a plutôt du caractère, un esprit de décision et un goût appuyé de l'indépendance. Voilà qui, subséquemment, augurera de sa capacité à entreprendre, lorsqu'il n'est pas contrarié, des efforts soutenus vers des objectifs dégagés et acceptés. Pour elle, ce sont là les ingrédients fondamentaux d'une réussite ultérieure dans la vie puisque c'est un courage latent que, toujours, dénotent de telles dispositions. Et la réussite sociale du postier incarnait une preuve même si elle se garda de s'appesantir sur une telle conclusion. Pour faire passer son message, Grand'mère, à l'évidence, eut recours à des vocables adaptés à la mentalité enfantine si bien que les explications données me pénétrèrent. 29

Boubacar COULIBALY : de Tombouctou au Lac Léman Cette conversation secrète avec ma vieille grand'mère eut, plus qu'elle ne l'escomptait elle même un effet des plus bénéfiques sur moi. Dès le lendemain, mon attitude changea et, devenu plus attentif et moins rongé par le regret de mes petites courses chasseresses dans la savane avec mes camarades, mon esprit s'ouvrit comme par miracle. Les premiers éléments de calcul apparurent moins compliqués et mon zèle à tracer sans relâche les lettres de l'alphabet sur une ardoise donna les fruits escomptés. Et le maître s'en aperçut, souriant face à mes progrès mais perplexe par rapport à cette métamorphose rapide dont j'étais seul à connaître les mécanismes secrets. En tout état de cause, le séjour à Niono, malgré les innovations que constituèrent la découverte des jeux d'enfant, des petits pièges pour animaux et pour finir, de l'école comme matrice de préparation de l'avenir, ne fut pas réellement décisif dans mon évolution. Il incarne, enfoui en moi-même la marque de mes premières ondes de choc. Mais il n'en acquiert pas pour autant le caractère indélébile des sensations qui, avec force et singularité, émailleront ma vie. Alors que son travail se déroule à la satisfaction des Nionois et que la famille s'enracine avec bonheur dans les arcanes de la vie de ce gros bourg champêtre, mon père reçoit une affectation administrative lui enjoignant de rejoindre la localité de Macina. Celle-ci se trouve là encore dans la région de Ségou, à quelque cent cinquante Kilomètres de cette capitale régionale et à moins de cent de Niono. Mais Macina, contrairement à cette localité que nous allons devoir quitter, est située sur les bords du fleuve Niger. Une telle position géographique, dans un pays enclavé comme le Mali et envahi de surcroît au Nord par les immenses dunes du Sahara, est tout un symbole. Car l'eau c'est la vie ainsi que le dit depuis toujours le dicton universel. A certains de ses collègues postiers, ou fonctionnaires d'horizons divers qui affichaient quelque signe d'outrecuidance lorsque leur affectation administrative tombait sur de grandes villes du pays, plutôt que des bourgades du genre Baroueli, Niono ou Macina, mon père tenait 30

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toujours le même raisonnement qu'il expliquera à l'envi au fur et à mesure que je grandirai. Selon lui, dans tous les pays du monde, la ville est certes génératrice de progrès. Mais la campagne et les petites localités ont une caractéristique qui est toute de noblesse, en tout cas dans un pays d'essence rurale. Par une agriculture prospère dont ces lieux sont forcément le creuset comme Niono, Macina et autres lieu-dits, ceux-ci se révèlent le moteur souvent peu apparent ou caché du développement global. A ce trait s'ajoute le fait qu'on y a plus de chance de mieux canaliser l'éducation de ses enfants. Cependant, concluait-il, il reste néanmoins que c'est Bamako la capitale qui rayonne d'avenir car noyau de la civilisation moderne qui se profile. Mais notre famille aura tout le temps de songer à y obtenir une affectation administrative ultérieurement. Mon père avait environ trente cinq ans lorsque, juchée tant bien que mal, sur un camion, la famille Coulibaly quittera avec bagages et souvenirs multiples Niono pour Macina.

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VITALITE

DE LA VIE MACINAISE

Pour qui découvre de nos jours encore Macina, il est loisible de remarquer que le fleuve notamment de Juillet à Janvier y étire son corps dégingandé et rutilant. Il gorge d'eau et de limon les plaines de la zone, lesquelles, au fil des années, constitueront les socles de la riziculture dans ce pays si sec en d'autres régions. Mais de Février à Juin, ce même fleuve se rétrécit au point de constituer en certains endroits un mince filet que, gamins, nous traverserons à gué. Dans ma vie d'adulte, je me suis souvent dit, en pensant à mes premiers pas insouciants que, sans que j'aie pu en aucun moment le soupçonner, les frais moments passés à Niono puis à Macina ont mis le film de ma vie en perspective. Toute vie considérée d'un bout à l'autre, s'apparente à une affaire obscure ou, à tout le moins décousue à cause de trop nombreux évènements disparates. Et dans tout cela il restera que mon destin sera largement collé à une vie en Europe. J'y aurais finalement passé plus de temps qu'en Afrique. Je ne savais guère que ce serait la Suisse qui, en quelque sorte jouerait un rôle de seconde patrie dans ma trajectoire En ligne de mire, au point où j'en suis comme résidant en Suisse et depuis si longtemps, il s'agit dans les présentes évocations de cultiver l'amour du prochain plus que la nostalgie d'un passé. Mon long séjour helvétique après des années d'enfance et d'adolescence au Sahel puis dans des pays bien différents les uns des autres constitue, au travers même de tant de méandres comme un balcon pour bien observer à la fois l'Europe et l'Afrique. Peut-on avoir une telle trajectoire sans se sentir déraciné en nombre de ses propres piliers socio-psychologiques ? Un tel débat, par sa nature, est peut-être appelé à ne jamais avoir de réponse tranchée. Le sentiment de la difficulté à répondre à la question pour qu'éclate pour soi et pour les autres une vérité qui nous envelopperait peut paraître à première vue paradoxal. Il est cependant bien réel. 32

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Les écrits d'auteurs ayant développé des séjours à cheval entre l'Afrique et l'Europe dans des styles différents ont surabondé depuis les années soixante, date des indépendances de la plupart des pays africains et des migrations d'étudiants vers l'Occident. On pourrait penser alors que le présent exercice n'en est qu'un de plus. J'en doute car je revendique certains faits spécifiques et pour lesquels beaucoup de gens aujourd'hui me considèrent comme un marginal anachronique. C'est de là déjà que la trame de mon histoire ne peut alors relever d'un sujet "globalisant" autour duquel s'organiserait tout le champ d'une exploration désuète. Il n'en est rien. Ce serait, en épousant éventuellement un tel jugement précoce, oublier que, de toute façon, le récit d'une vie, contrairement à ce que beaucoup croient, n'a rien de spontané. Il est un élan pour refléter le résultat voire la juxtaposition de toute une série de faits vécus et subis. L'ensemble néanmoins restera une construction incomplète, faite de hasards, d'hésitations et de choix sur la base parfois de convictions fortes en faveur de certains principes. Pour arriver à Macina par la route venant de Niono, il faut, à l'entrée même de la localité, bifurquer vers un sous-bois isolé afin de rejoindre le bureau des Postes légèrement isolé plutôt que d'aller sur la gauche en direction de la cité proprement dite. C'est dire que ce bureau auquel, une fois de plus sera contigu notre logement, semble être un appendice de l'ensemble au lieu d'en paraître un élément constituant. Etrange idée du colonisateur à l'époque que d'avoir choisi un tel emplacement qui obligeait les usagers à parcourir, à travers un espace vide bordé de champs de maïs, plus d'un kilomètre pour l'affranchissement de leurs correspondances. Peut-être que l'isolement géographique du bâtiment par rapport même à ceux du quartier administratif puis sa petite élégance architecturale revêtiront d'emblée, aux yeux des habitants une impression de suffisance des nouveaux arrivants. En Afrique où la majorité des gens - encore de nos jours - sont plus ou moins démunis, un rien comme indice de prospérité économique personnelle 33

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peut susciter jalousies et commérages. Nous y prenons nos quartiers, la chambre de Grand-mère, dans le fond de l'arrière-cour se révélant beaucoup plus spacieuse que celle qu'elle occupait à Niono. J'ai souvenance des pluies qui tombèrent en trombe tout au long des premiers jours de notre emménagement. A chaque fois, suite à des grondements terrifiants du tonnerre qui me faisaient me blottir auprès de Grand'mère, d'épais nuages étouffaient le ciel. Les hivernages de ces époques là resteront dans les annales du pays par le nombre et le volume des précipitations. Après les deux premières journées de travail qui devaient permettre à mon père de bien prendre le service en mains et d'essayer de connaître la psychologie des employés, il m'inscrivit à l'école. Celle-ci était certes loin de notre logis mais pas trop tout de même. Le quartier administratif, une fois le kilomètre nous en séparant parcouru, constituait le premier maillon de la cité par rapport aux autres. Moins sceptique et moins frileux car rôdé déjà à Niono, je pénètre en classe de bornle humeur et avec l'ambition de ces écoliers qui, dès le début, affichent qu'ils auront le cœur à l'ouvrage. En réalité, cette admiration tacite qu'à Niono, j'avais commencé à nourrir pour le chef du groupe de nos aînés dont l'âge oscillait autour de quinze ou seize ans et que je côtoyais souvent pour la capture des oiseaux, me servait de repère. Je sentais que j'éprouvais intérieurement moins de frayeur instinctive à l'école ou en présence de gens inconnus fussent-ils des adultes. C'est ainsi qu'un gamin presque sûr de lui-même et ne craignant plus la rudesse de l'apprentissage de l'écriture et du calcul se mêle à Macina à des écoliers plus nombreux qu'à Niono. Plus nombreux mais apparemment de conditions sociales meilleures aussi. La majorité constituée de fils de fonctionnaires surtout car de nombreuses familles des quartiers populaires du Macina de l'époque préféraient lancer leurs progénitures dans les sorties en pirogues pour la pêche. C'était en effet une activité très lucrative: le poisson abondait et il se vendait bien. 34

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L'avenir dont l'école se prétendait le creuset préparatoire paraissait bien flou pour ces gens. Aussi, valait-il mieux avoir un fils pêcheur aguerri et fin connaisseur des pièges multiples du fleuve lorsqu'on évolue en pirogue qu'écolier assujetti à des déplacements quotidiens qui ne rapportaient guère d'argent en fin d'après midi. Toutefois, il y avait aussi quelques écoliers fils d'artisans ou de simples étalagistes provenant des divers quartiers pauvres. Le souci d'une bonne éducation reflétait la clairvoyance de ces parents. Pour les rares enfants de pêcheurs présents sur les bancs, leur inscription résidait l'école étant gratuite - dans le fait que les grandes pirogues tant prisées coûtaient relativement cher et que tout le monde ne pouvait s'en procurer. Beaucoup de pères de familles n'aimaient guère les louer à cause des inconvénients souvent inévitables d'un tel système. L'école de Macina, possédait déjà un grand jardin potager dont l'arrosage des plans de salade et autres légumes incombait aux élèves. Les différentes classes en étaient chargées, tour à tour, de manière organisée et la supervision revenait à l'un des maîtres désigné dès le premier jour par le Directeur. Comme matériel de travail, l'on disposait de quelques arrosoirs, des pics pointus de petite taille et de houes fabriquées par les forgerons du village. Au centre même du jardin, on pouvait facilement remarquer le puits au rebord saillant et à partir duquel les uns après les autres, les élèves assuraient la corvée d'eau pour l'arrosage. Le premier jour où je participai à ces travaux de terrain, je rentrai à la maison non seulement après le crépuscule mais si fourbu que je boudai le bon dîner que ma mère Anna avait préparé. Autant mes contacts et mes causeries avec maman à Niono furent insignifiants et rares autant le long séjour à passer à Macina me rapprochera d'elle. Cela m'a permis, quoiqu'encore très jeune, de saisir au fur et à mesure de nombreuses facettes de sa personnalité. Depuis qu'en Décembre 2000 elle a disparu, je continue de croire comme chaque membre de ma famille que, de nous tous, c'est elle qui, finalement, possédait la plus forte et la plus dense personnalité. 35

Boubacar COULIBALY : de Tombouctou au Lac Léman Macina, en cela aussi, aura été, à une autre échelle que Niono, une plateforme de découvertes multiples pour moi. Je me réfère surtout au registre du commerce complexe des gens lorsqu'ils se côtoient en toute sorte de circonstances. Je ne me révélais guère brillant à l'école surtout quand il s'agissait de calcuL Par contre, j'ai l'impression que dans l'évolution sociale, tant dans la cour de recréation que dans toutes mes randonnées avec mes camarades, j'arrivais à comprendre assez vite le sens des phénomènes et des circonstances qu'on traversait. J'ai ainsi conscience que très tôt, chaque fois qu'un danger quelconque se présentait et que nous nous en sortions bien, mais en général hébétés et frissonnants pour longtemps de stupeur, bon nombre de mes amis se mettaient à pleurnicher. Il leur fallait évacuer ainsi leurs angoisses alors que moi je demeurais taciturne tout simplement. Et à m'inquiéter au fond de moi-même de l'attitude à prendre si pareille circonstance brusque se dessinait encore. Pendant que beaucoup de gens commençaient à voir en moi quelqu'un de méchant ou appelé à l'être, ma mère préférait prévenir que je manque d'élan sentimental mais que mon esprit pratique déjà en éveil est appelé à se renforcer. Et qu'en tout état de cause, il se pourrait, selon elle toujours que, contrairement à d'autres, j'aie moins de chance de connaître une enfance légère, festive ou facile. Il apparaît, au regard de ce que furent mes années ultérieures qu'elle avait vu à peu près juste. La façon dont Anna donnait ses leçons ou livrait ses impressions pouvait bien des fois irriter ou provoquer des mcheries surtout au niveau des enfants. Que d'années je mettrai pour réaliser qu'en fait, cultivant à l'extrême un souci de vérité en toute chose ma mère était tendre et sensible. Refusant de critiquer les gens qu'on accable lorsqu'ils sont absents sur l'instant, elle optait sans complaisance pour l'avantage de la présence de tous les acteurs concernés dans une dispute. Cette méthode lui valait souvent des inimitiés mais, l'orage passé, beaucoup de gens revenaient vers elle et la considéraient comme ayant une lucidité intéressante. Cependant il lui est arrivé de 36

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commettre des erreurs de jugement et alors, sa froideur apparente aidant, des dents se conservaient contre elle, malgré ses autocritiques humbles et objectives. Les considérations de sympathie n'auront jamais été la marque première des rapports entre ma mère et la vieille Batin. Cette dernière s'irritait souvent de la ténacité de sa bru lorsque celle-ci, pour son mari, son enfant ou d'autres personnes poursuivait un objectif qu'elle, quelque peu cabocharde désapprouvait. Tin aurait préféré la voir plus faible, plus hésitante, plus désireuse de protection notamment de son mari. Elle s'offusquait chaque fois que, causant avec son fils, elle constatait qu'il tenait un peu trop compte de la plupart des idées de sa femme sur des sujets initialement discutés en commun. Toutes ces impressions et ces convictions sur le caractère de mes parents, je ne les ferai miennes qu'à l'âge de la puberté et tout au long de mon adolescence et de ma vie d'homme adulte. Mais à Macina, je retins de prime abord certes l'inflexibilité du jugement d'Anna chaque fois que nous avions recours à son arbitrage mais plus simplement la tonalité de sa voix qui, à elle seule, pouvait retenir déjà l'attention. Cette tonalité au départ ne laissait guère pressentir la rudesse qui suivra dans l'expression des idées au moment des arbitrages. Avide de participer à la bonne éducation et de protéger en même temps mes nombreux petits copains la plupart du temps moins fortunés, il fallait qu'elle fUtbien présente et plutôt attentive à l'analyse de nos différents tempéraments. C'est pourquoi il lui devenait plus facile qu'aux autres adultes de ciseler chaque fois que nécessaire une opinion originale mais frappée du sceau du redressement de caractère. Car les gamins en faisaient voir de toutes les couleurs à tout le monde en ces temps là, dans de petites villes comme Macina qui s'éveillaient à l'animation. Finalement, avec sa haute taille, son teint très clair hérité d'une origine maghrébine, ce pétillement dans des yeux sombres et enfm ses lèvres faussement candides, Maman aura été une femme complexe, difficile mais forte et peu ductile. 37

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Je dois avouer que c'est véritablement un sentiment gratifiant pour soi d'avoir, au fond de sa conscience, non pas seulement un élan affectif mais véritablement une très haute opinion de sa mère. J'imagine aisément que ce n'est guère le cas de tout le monde. En 2000, lorsque ma mère mourut et alors que chaque membre de la famille est adulte et vole de ses propres ailes, cette disparition nous fera ressentir un frisson annonciateur de ténèbres prochaines. Ce qui, au demeurant, se révélera vrai. C'est pourquoi, dans le lot des louanges posthumes, des élans de thuriféraires très différents les uns les autres, beaucoup de nos compatriotes diront que la personnalité sociale et la baraka d'une femme, d'une mère comme Anna ne se rencontrent pas tous les jours. A Macina, au fur et à mesure que je grandis dans les locaux de la poste, je constate que des clans existent au niveau des noyaux et groupes d'enfants. Parfois, des querelles sourdes apparaissent comme si tout opposait ces jeunes gens non pubères et par conséquent éloignés pour l'heure des questions de conquêtes féminines. Ce qui entrait en lice comme centres d'intérêt où des antagonismes éventuels pouvaient s'exacerber se résumait simplement: terrain de football, séances de balafon, randonnées pour la pêche à la ligne etc.... En même temps chez les élèves en fin de cycle primaire, les angoisses à l'approche des examens alors appelés certificat d'études primaires élémentaires (C.E.P.E.) et Bourses planaient sur toute la localité y compris au niveau des familles n'ayant pas d'enfants. En fait les liens sociaux élargis et souvent un long voisinage des uns et des autres dans un quartier se révélaient un ciment. Les joies, comme celles d'une cérémonie de baptême par exemple; les malheurs, telle la noyade d'un enfant lors des jeux aquatiques au large dans le fleuve Niger; les déceptions, comme un échec scolaire ou un renvoi d'école, gagnaient les cœurs dans un élan sincère de compasSIOn.

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Du point de vie social, un homme aura eu

- de

longues années durant

- sinon quelque ascendant sur mon père, du moins une " présence" prépondérante dans notre famille. Il s'agit du vieux Ban1akan, chef coutumier d'un village des environs immédiats de la localité de Kokry ellemême satellite de Macina. L'amitié stable des deux hommes remonte à une date que j'ignore. Bamakan arrivait souvent chez nous soit pour y passer la journée soit pour un séjour plus long en sachant combien son immense registre en proverbes, son humour décapant et ses reparties justes et spontanées plaisaient tant au postier. Celui-ci quittait tout souci, toute mauvaise humeur dès que Bamakan franchissait notre seuil, la plupart du temps sans crier gare. Kokry faisait figure de petite cité presque industrielle par rapport à Macina, centre administratif plus important. De grands bâtiments abritant des machines agricoles comme les batteuses, les semoirs, des garages de réparation mécanique et la présence de nombreux techniciens Français ou d'autre provenance achevaient de donner à cette petite cité comme un air de supériorité par rapport à notre localité. Les dix huit kilomètres qui les séparent paraissaient bien longs à l'époque, moins pour les quelques rares voitures et camions que pour les cyclistes et autres charretiers qui l'empruntaient. Pour arriver à Macina à partir de son village, Bamakan se rendait d'abord à Kokry. Là, les possibilités de rallier le centre administratif étaient nombreuses. Il y trouvait toujours dans les locaux des postes cet ami prévenant, personnage important de par cette fonction de Receveur. Je me souviens fort bien qu'en fonction de ses interlocuteurs Bamakan, pince-sans-rire féru d'adages et de réflexions ironiques se faisait griVOIS.

En réalité, ses allusions à caractère égrillard intéressaient mon père qui ne cessait d'en rire tout en s'interdisant là-dessus commentaires ou rajouts. Que de fois, passant dans le salon alors que les deux hommes seuls ou en compagnie d'autres an1Îs bavardaient dans ce registre, Anna ma 39

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mère tança ou lança quelque quolibet à l'adresse de son mari. Pour elle en effet, cela ne fait guère sérieux d'écouter et de pouffer de rire lors de propos plus ou moins osés. Par contre, elle paraissait bien indulgente à l'égard de Bamakan pourtant auteur de l'ensemble des idées. Ma mère pensait, au delà de la chaleureuse hospitalité offerte à un ami de la famille aussi sincère, que Bamakan le sexagénaire s'était taillé en quelque sorte une stature de grand père pour tous, au village et ailleurs. Et que, les grands pères en Afrique ayant systématiquement le droit d'enclencher n'importe quelle plaisanterie apte à égayer l'atmosphère, ils ne pouvaient en être blâmés. Ce principe restait sa conviction à elle quoique trouvant les propos du vieil homme souvent à la limite de la mesure. En réalité, chacun de nous à sa façon ressentait les meilleurs sentiments pour Bamakan. Lorsque celui-ci, du fait que mon père demeurait au bureau aux heures de travail et les enfants à l'école, se trouvait en compagnie d'Anna, il faut croire qu'une véritable métamorphose se produisait. Bamakan abordait les sujets les plus sérieux, émettait des jugements de valeur exempts de tout laxisme ou complaisance, alignait des analyses sociales d'une extrême profondeur. Ce trait de caractère prouvait sans doute l'immense considération qu'il portait à la maîtresse de maison. Curieux personnage que ce Bamakan qui se révélera fort couard face à certains dangers. Au milieu des années cinquante, mon père fit la commande en France d'une grosse moto et d'un fusil de chasse. L'acquisition de ces éléments conféra au nouveau possesseur une sorte d'aura de respectabilité non seulement à Macina mais bien au delà. C'est maintenant que le postier pourra donner libre cours à sa passion cynégétique qui l'habitait de façon constante. Aussi,juché sur la selle arrière, Bamakan accompagnait-il son ami sur les sentiers de la brousse de Macina, fort giboyeuse à l'époque. Mais le vieil homme, à chaque fois qu'il montait, trouvait un propos ou un adage nouveau pour qualifier la dextérité inventive de ces Français qui 40

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conçurent motos puissantes et fusils entre autres. Au retour de leurs nombreuses parties de chasse, ils nous rapportaient des perdrix, des outardes et quelquefois des lièvres voire une biche. A la maison, la consommation de gibier en lieu et place de la viande du boucher était devenue notre lot. Parfois, nous en distribuions aux familles voisines ce qui participait à renforcer les liens. Un soir de novembre 1954, sous le prétexte que les instants de fraÎcheur accompagnant les fins de pluie favorisent le regroupement des perdrix dans les clairières, Bamakan et son ami s'en allèrent sur leur moto. Le chasseur, tout en conduisant l'engin auquel Bamakan semblait parfois s'adresser avec ses quolibets admiratifs comme s'il se fût agi d'une personne, portait invariablement son fusil en bandoulière. En quête de gibier à plumes, ils commencèrent, une fois descendus de l'engin, à progresser à pieds au milieu des taillis et des bosquets. C'est au sortir d'une futaie de telles frondaisons que l'on aboutit généralement à une clairière que l'on n'aperçoit guère du lointain. C'était donc comme une espèce de battue. Brusquement, alors que mon père, suivi à quelque distance de son ami moins agile et moins rapide, écarta de la main une branche qui se rabattit violemment par la suite, un énonne rugissement se fit entendre. Le chasseur se trouva presque nez à nez avec un lion ainsi réveillé de son sommeil et d'allure menaçante. Mon père prit peur car le fusil ne pouvait être retiré de sa suspension en bandoulière ce qui aurait irrité le fauve. Au surplus, il était plutôt chargé de cartouches à petits grains alors qu'il eût fallu des balles de chevrotine pour ce genre de cible. Surpris et désemparé, mon père tenta de reculer et faillit tomber pour avoir trébuché sur une racine proéminente. Au cas où il aurait fallu essayer d'utiliser promptement le fusil une certaine distance en effet s'avérait nécessaire pour la manœuvre. Mais le faux mouvement de culbute eut pour conséquence un renforcement de rugissement, l'animal quittant alors la position couchée pour s'asseoir, les deux pattes de devant bien dressées et les crocs en exhibition. 41

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A quelques mètres derrière, le compagnon du chasseur quoique moins exposé perdit véritablement ses esprits. Il put cependant se baisser, tourner les talons et s'enfuir. Mais sa retraite s'amorça et se poursuivit sans qu'il se rendît compte qu'il soliloquait de façon ininterrompue. A l'évidence, tous ces évènements nous auront été racontés souvent dans le menu détail en famille. C'est pour cela que, depuis toujours, j'en conserve les éléments tout frais en mémoire. Tant bien que mal Bamakan réussit à rallier Macina. Hagard, il pénétra tout près de la porte d'entrée dans la petite chambre de Batin. Ma grand'mère, habituée à voir en cet ami de la famille un homme constamment guilleret voire insouciant, n'en revenait point à la découverte des traits tirés du visage et des propos incohérents. Soudain il se ressaisit et informa la vieille femme qu'un lion venait de dévorer son fils. Lui-même n'a eu la vie sauve que parce que, marchant moins vite pour suivre le guide, la distance permit une certaine manœuvre par rapport au danger d'en face. Tin cria si fort que les occupants des deux maisons voisines affiuèrent chez nous, flairant un malheur dont il convenait de s'enquérir. Les propositions les plus diverses furent énoncées. Pour les uns, il fallait alerter sans plus tarder le Commandant de cercle et les autorités. Pour les autres, la meilleure solution consistait à se rendre auprès du groupement des chasseurs de Macina et d'expliquer au plus vite la fatale mésaventure. Entre temps, en proie à de la fièvre, Bamakan le traumatisé trouva à se coucher sous la véranda et à dormir en tressaillant par intermittence. Au moment où la décision fut prise de se rendre à la Gendarmerie où un véhicule de type "Jeep" servait chaque jour pour les randonnées de surveillance dans la localité, mon père apparut au seuil, couvert de boue et le regard torve. Dans cette aventure, le chef coutumier perdit véritablement de sa superbe. Parmi les nombreux amis que j'ai eu à fréquenter à Macina le souvenir de trois d'entre eux m'est intact: Zoumana Cissé, Allaye Bouaré et Kalifa Dienta. Le premier était de l'ethnie Peulh reconnue surtout 42

Boubacar COULIBALY : de Tombouctou au Lac Léman pour ses penchants et son habileté dans les activités d'élevage. De l'ethnie Bambara comme moi, le second appartient ainsi à toutes ces générations qui pratiquent concomitamment la chasse et l'agriculture. Enfin Dienta et les siens relèvent des pêcheurs. Ceux-ci, bon an mal an, évoluent entre filets, harpons, pirogues et autres arsenaux qu'ils utilisent et dont ils assurent l'entretien. En général, la pêche terminée, ils prennent plaisir à s'élancer dans l'eau et démontrent alors plusieurs phases et techniques de nage, qu'il leur arrive de décrire comme des arabesques au ras des vagues. Tous les trois se trouvaient dans la même classe que moi. Les cours achevés, il n'était pas rare que nous évoluions ensemble pour nos diverses randonnées dans et autour du bourg. A la périphérie, il existait à cette époque un immense parc à bétail dont l'enclos consistait en une palissade confectionnée à partir de branchages calfeutrés. Aussi, cet enclos résistait-il à tous les vents dont surtout l'harmattan ainsi qu'aux tornades répétées. L'oncle à Zoumana faisait partie du groupe des éleveurs du parc et en était même le chef depuis longtemps. C'est probablement pourquoi, à chacune de nos apparitions à l'entrée de l'étable, les petits bergers en apprentissage du métier se précipitaient et nous encerclaient avec cordialité. Histoire de nous souhaiter la bienvenue et de plaire au neveu du patron des lieux. A l'intérieur et de façon invariable, il flottait une odeur pénétrante de purin et de bouse de vache piétinés à même un sol déjà mouillé par les pluies. Cette caractéristique de ce lieu spécifique m'apparaîtra pour longtemps comme une des marques inoubliables de la zone géographique de Macina. La majeure partie des habitants et surtout ceux des terroirs attenants est constituée de cette ethnie Peulh. De nos jours, elle est nombreuse au niveau de beaucoup de pays de l'Afrique de l'ouest. La langue Peulh serait, selon les linguistes, l'une des mieux structurées d'Afrique et la psychologie de l'ethnie plutôt singulière en maints aspects. Parce qu'ils sont, on l'a vu, éleveurs par prédilection, 43

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les Peulh ont un style de vie qui s'apparente en beaucoup de points aux civilisations pastorales. Dans la savane, pendant les transhumances, les bergers Peulh veillent avec conscience à la conduite des bêtes par tous les temps. Un vieil adage du pays d'allure sans doute surannée aujourd'hui affirmait jadis "qu'un Peulh sans troupeau est un prince sans couronne". Ces hommes là sont de tempérament fier, quelquefois hautain. Les bergers Peulh constituent finalement une véritable corporation pérelme au sein du monde rural de ce pays situé en Afrique de l'ouest au cœur même de la large bande sahélienne. Lorsque, au milieu des nuits tropicales tour à tour fraîches et chaudes, les vaches affalées sur la litière des étables ruminent indolemment, le berger responsable met un point d'honneur à rester éveillé sans faiblir et ce, jusqu'à l'aube. Le déficit de sommeil se rattrape par intermittence tout au long de la journée. Un coutelas rivé à sa ceinture, il garde toujours à portée de main un solide gourdin car chacals ou hyènes, en fonction des alternances de clair de lune aiment à rôder autour de la palissade. Les fauves guettent quelque veau isolé par mégarde mais flairent toujours les dangers d'une quelconque présence humaine à l'affût. Non seulement aux abords du parc mais en certaines autres parties de cette savane du Nord de la localité, on pouvait, toute la saison pluvieuse durant, remarquer çà et là de grandes flaques d'eau boueuse issues de précipitations drues qui se suivaient à un ou deux jours d'intervalle. L'humidité qui flottait dans l'air et qui exhalait des odeurs d'essences végétales multiples faisait de ces lieux une zone marécageuse. L'influence du soleil même au zénith n'amenuisait que très passablement la moiteur régnante. Mais sitôt l'hivernage bouclé courant octobre, la fameuse sécheresse spécifique au Sahel reprenait ses droits, changeant alors de fond en comble les traits de cette écologie. Au moment où notre petit groupe s'approche de cette étable dont l'oncle d'un des nôtres, en l'occurrence Zoumana Cissé était si fier, nous 44

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