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Demain est un autre monde

De
319 pages
Il y a 30 ou 40 ans, tout semblait préfigurer l'avènement d'une ère radieuse. Mais ce n'était que le début d'une phase de transition : l'Homme perd son humanité dans un monde qui lui échappe. Cet ouvrage associe expériences vécues et réflexions théoriques écrites dans la durée. Par approximations successives, il tend à distinguer certains traits de lendemains encore incertains et à esquisser quelques pistes pour pouvoir y agir.
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DEMAIN
EST UN AUTRE MONDE

Collection

«

Réflexions

stratégiques» Schlumberger

dirigée par Guillaume

La collection « réflexions stratégiques» a pour but de faire connaître des itinéraires d'exceptions ou de porter à la connaissance du public les analyses d'acteurs civils ou militaires de premier plan dans le domaine des relations internationales, de la diplomatie et de la stratégie. Elle privilégie les mémoires et les essais visant soit à laisser la trace de destins exceptionnels soit à donner une lecture théorique de l'histoire immédiate et des grands enjeux contemporains.

déjà paru
Robert Aubinière, André Lebeau, Le Général Robert Aubinière, propos

d'un des pères de la conquête spatiale française, 2008.

Francis Gutmann

DEMAIN
EST UN AUTRE
Journal de route

MONDE

1976 - 2006

ESSAI

Préface dejean-Daniel Remond

L'Harmattan

@

L'HARMATTAN,

2008 75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05860-6 EAN : 9782296058606

Table des matières

Préface.....
Avertissement

....

....................
...............

7 Il

PREMIERE PARTIE : L'AVENIR EN GERBE (1976-1986) L'ILLUSION ETLASINCÉRITÉ1976-1978) (
I. Systèmes et chimères............................................................................

15 17 18 30 50
55 71

ll. Réalité, relativité, responsabilité Ill. La France. ..
UN MONDERELATIF(1979) VOYAGE OUTRETEMPS (1980) L'ÉPREUVE DE DIEU (1985-1986)

..

73
81 87 89 92 94 107 118 123 131 135 139

DEUXIEME PARTIE: LA FIN DES CERTITUDES (1987-1997) CHANGEMENT DEDÉCOR (1987-1990) I. Un changement de décor ll. La quête des identités 1. L'Europe, ses inconnues 2. L'Orient et la méditerranée : antithèses et synthèses 3. Une Afrique africaine, ou seulement un terrain vague pour affrontements extérieurs? 4. Asies plurielles .................... 5. Les États-Unis ou les mirages de la puissance................................ 6. L'Amérique latine: éveils et stagnations......................................... 7. L'URSS: le dernier empire .............................................................

HI. Nouvelles données, nouvelles interrogations ................................... 1. La révolution démographique......................................................... 2. Économie: mythes et modèles......................................................... 3. Science et technologie. Quelles finalités désormais? ..................... 4. Stratégie. Périls en nombre ............................................................. IV. Nouvelles démarches V. Un monde à composer
SENS, NON-SENSET CONTRESENS: RAPPORTD'ÉTAPE (1991-1992) I. Un destin, plusieurs voies

144 145 149 153 155 162 168
179 179

II. Un monde de galaxies ID. Démocratie vivante, démocratie mortelle

184 191

TROISIEME PARTIE: DEMAIN IL PEUT FAmE ENCORE JOUR (1997 -2005).. PERSPECTNES (1997-2000) I. Le voyage ininterrompu II. La troisième démocratie
UN MONDEDÉSORIENTÉ(2001-2003) I. La France: une France vulnérable.

203 209 209 218
235 237

H. L'Europe: l'échec ou la refondation nI. Le monde: le désordre et la paix
LE VOYAGEAU-DELÀDE LA NUIT (2002-2003) DEMAIN EST UN AUTREMONDE(2003) LE CIEL ET LATERRE (2005) UN DESTINCOMMUN(2006) ...

247 252
269 287 299 313

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Préface

Cet ensemble de réflexions que Francis Gutmann qualifie de «Journal de route », est bien plus que le récit d'un périple à travers le dédale des différents régimes politiques que le monde, et plus particulièrement la France, ont traversé pendant la période de 1976 à 2006. L'engagement de l'auteur dans son époque, l'étonnante diversité de son action, que celle-ci se situe dans l'industrie, la diplomatie ou l'humanitaire et qu'il a exercée au plus haut niveau de responsabilité, lui permettent de ne pas tomber dans le piège d'une simple chronique, ni dans celui de l'accumulation d'observations et de constats visant à la rédaction de « mémoires». Il s'agit avant tout d'un homme libre, qui porte un regard exigeant sur le monde actuel et la mutation en profondeur que celui-ci est en train de vivre. Conscient qu'il ne s'agit pas seulement d'une succession de simples bouleversements, comme en a tellement connu l'histoire, mais d'un phénomène d'une exceptionnelle ampleur étant donné que l'ensemble de 1'humanité est concerné dans son étendue et sa diversité, Francis Gutmann nous propose une sorte de cheminement afin de nous faire entrer dans ce XXIième siècle avec le discernement nécessaire que celui-ci exige. La liberté de l'être humain, quelque soit le contexte dans lequel celui-ci se situe, ainsi que l'évolution de la complexité du monde actuel dans toute sa richesse, sont les deux points essentiels de vigilance sur lesquels Francis Gutmann exprime toute son exigence. Il n'est pas un chapitre, voire un paragraphe, où l'on peut sentir cette exigence s'altérer, car ce sont les deux éléments pour lui, qui sous-tendent une véritable attitude prospective, attitude que toute personne à un niveau élevé de responsabilité se doit de développer. Être libre, pour Francis Gutmann, c'est avant tout être attentif à toute forme de dépendance, celle que l'on peut induire auprès d'autres personnes et celle qu'ellesmêmes sont tentées de provoquer. De nombreuses allusions vont dans ce sens au cours de ce cheminement, et plus particulièrement à propos de tous les systèmes, institutions et organisations de toute nature, qui trop souvent ne fonctionnent plus que pour eux-mêmes et leur pérennité, et oublient de ce fait les personnes qu'ils sont censés servir. L'auteur ne cesse d'exprimer sa foi dans la part possible de chacun dans la construction de la cité et dans sa capacité à comprendre les enjeux de son époque et, à ce titre, pratiquement toutes les pages expriment son combat contre toute tentative d'enfermement et de manipulation du citoyen. La lucidité nécessaire face à ces enjeux sociétaux est un des thèmes fédérateurs de toute cette réflexion.

« L'indépendance nationale» par exemple, n'est en rien chez Francis Gutmann une crispation sur des acquis dont il n'est nullement dupe, ni une forme de protectionnisme primaire qui n'a aucunement lieu d'être, mais elle est à ses yeux la seule condition permettant d'échapper à l'emprise de systèmes dont le matérialisme exclut l'individu. Lorsque l'auteur manie le paradoxe à propos de la France et du Français, on pourrait être dans un premier temps un peu troublé par ce qui peut s'apparenter à une typologie assez caricaturale allant à l'encontre de ce qu'il prétend dénoncer. Mais très subtilement Francis Gutmann, avec une extrême clairvoyance, nous renvoie à notre image et à celle d'une France qu'il aime, et que l'on voudrait justement moins critiquable. Comment ne pas souscrire à cette vision exprimée en 1976, lorsque Francis Gutmann parle de cette France qui sera bientôt « à prendre par les plus audacieux ou par les moins scrupuleux» ? Il suffit d'observer les modalités et le contenu des programmes des élections présidentielles depuis trois décennies, pour se rendre compte que ceux -ci se réduisent à des effets d'annonce et à la production de vulgaires « shows ». Un autre des enjeux sociétaux à l'échelle planétaire se situe autour de l'émergence de ce que l'on peut qualifier de «replis identitaires » face à une mondialisation perçue comme génératrice d'uniformisation et d'anonymat. Au-delà de réveils régionaux plus ou moins douloureux, ce sont les courants religieux qui aujourd'hui divisent un peu plus et constituent des blocs, dont la crispation aveugle sur des parcelles de pouvoir temporel, nous font oublier que, quelle que soit leur spécificité, c'est à la même communauté de destin qu'ils doivent nous permettre de nous développer et de nous unir. On pourra apprécier tout particulièrement la pertinence, voire le caractère visionnaire de la réflexion de Francis Gutmann, à propos de ce qu'il a intitulé lui-même «un changement de décor », qui a caractérisé le contexte de cette période. Une intelligence de la géopolitique par un observateur et un praticien de cette qualité, nous permet d'appréhender les relations internationales sous leur véritable jour. Il s'agit en effet d'un «jeu» d'une complexité infinie, où l'histoire, la géographie, la psychologie et l'économie tiennent encore les rôles déterminants. Lorsque I'histoire est oubliée, les relations entre les hommes et entre les pays ne peuvent que retomber dans les scénarios qui ont structuré et provoqué de tous temps leurs difficultés. La géographie siècle qui se croit parfois libre vis-à-vis des exerce encore sa loi dans ce XXIième frontières naturelles, des exigences du climat et de la nature, sous prétexte que nous avons la possibilité de naviguer dans le virtuel avec de plus en plus d'aisance, laissant ainsi la place belle à un imaginaire hasardeux, voire à l'utopie. La psychologie ne peut que constater, en dépit de ses progrès, que l'appétit de pouvoir et le besoin d'absolu nourrissent encore les idéologies et les comportements de ceux qui nous gouvernent, et les conduit bien souvent à passer d'un idéalisme parfois très juvénile au cynisme le plus primaire, avec une inconscience parfaitement redoutable. L'économie, science des échanges par excellence, trop souvent pourrie par des idéologies extrêmes, est maintes fois dévoyée, réduite à une mécanique grossière de fabrication exclusive du pouvoir. 8

La complexité de ce «jeu », si elle n'est pas appréhendée en tant que telle, nous conduit à toutes les dérives que nous connaissons encore. Francis Gutmann tente de nous donner quelques méthodes pour faire de cette complexité un atout extraordinaire. En effet, celle-ci est avant tout un critère de vie, et si elle n'est pas appréhendée dans toute sa richesse, I'homme la réduit par sa précipitation et sa bêtise, la transforme en complication, et ouvre donc la voie de la détérioration et de la mort. Ce cheminement que nous suivons avec l'exigence que l'auteur nous inspire, nous conduit en fait sur la route tortueuse, difficile, complexe de l'évolution de la démocratie, seul véritable enjeu politique d'une société plus intelligente et plus humaine, que souhaite Francis Gutmann du plus profond de son être. Dans son chapitre «la troisième démocratie », il souligne un point essentiel pour que la démocratie soit «toujours en mouvement» selon ses propres termes: il y a un « équilibre trinitaire» à sauvegarder en permanence, dont les éléments à considérer sont: l'identité, l'altérité, la solidarité. Un seul de ces concepts manque et nous avons l'explication du fait que la démocratie n'est plus vivante, qu'elle n'est plus créatrice et donc porteuse de vie. Mais cela signifie aussi d'accepter de ne plus «viser à des équilibres qui soient généraux et durables ». C'est la leçon de la complexité de la vie que Francis Gutmann nous invite à comprendre, pour avoir enfin une intelligence politique de l'avenir de notre planète. Le développement de cette intelligence lui semble être d'une grande urgence, car l'être humain a plus à craindre encore de ses propres errances et de son goût pour la destruction de l'espèce à laquelle il appartient, que de l'évolution de l'environnement, dont il contribue vraisemblablement par les conséquences de son activité aveugle, à modifier aussi certains paramètres. Au terme de ce parcours, ce «Journal de route» s'avère être un véritable guide politique, aux accents profondément humains, avec une dimension spirituelle omniprésente au sens strict du terme: une aventure de l'esprit, dans sa faculté la plus noble de contribution à la création de l'avenir de l'humanité.

Jean-Daniel Remond, Sociologue

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Avertissement

Cet ouvrage ne prétend pas être une somme, il n'est pas davantage un exercice

intellectuel - assemblage d'idées ou combinaison de mots -, il est une recherche et
une recherche en vue de l'action. Associant réflexion fondamentale et expérience vécue, ce «J oumal de route» est formé d'essais successifs écrits sur plusieurs décennies à des moments différents de ma vie. Il a commencé d'être rédigé au milieu des années 19601, tandis que l'après-guerre finissant laissait la place à un monde foisonnant, avec deux Blocs antagonistes, un Tiers-Monde impatient de se faire entendre, une Europe qui cherchait à naître et une France qui s'affIrmait de nouveau par l'indépendance avec une certaine croissance. C'était l'époque où tous les hommes ou presque connaissaient l'espérance, celle en particulier d'un développement dont les pays les plus industrialisés entrevoyaient l'apogée avec l'élévation de leur niveau de vie et la transformation de leurs conditions d'existence. C'était le temps enfin des certitudes, celui où, forte de ses mythes et de ses idéologies, l'humanité croyait, dans l'ivresse technologique, aller vers son triomphe. Quarante années se sont écoulées. Du décor ancien, il ne reste que des morceaux. Face à l'opulence d'une minorité de plus en plus restreinte, la misère persiste. Pis encore, elle s'aggrave et s'étend alors qu'elle semblait appelée à disparaître. Un progrès inouï a procuré des moyens d'action autrefois à peine imaginables. Pourtant nous éprouvons le sentiment de plus en plus vif d'un monde qui nous échappe, d'une course qui nous entraîne au risque de nous perdre. Ce « Joumal » a été commencé quand tout pouvait paraître évident et que rien n'était vraiment établi. Il y avait comme la nécessité de venir à des données essentielles, de prendre pied sur la terre ferme, pour tenter de saisir plus sûrement l'avenir qui se dessinait après les drames et les bouleversements des années antérieures. Car nous nous trouvions un peu dans la situation du spectateur qui, au théâtre, tandis qu'on change devant lui le décor entre deux actes, reste avec l'image de celui qui se termine sans bien savoir celui qui va suivre. Or cette période récente qui semblait préfigurer l'avènement d'une ère radieuse, n'aura été que le début d'une phase de transition. Dans tous les domaines: spirituel, culturel, politique, etc., la vague reflue. Ce qu'elle laisse paraître n'est pas ce que nous avions pu connaître. L'univers en gestation n'est pas celui que nous escomptions. Devant

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Les Chemins de l'Effort, publié aux Éditions Émile-Paul, Paris, 1975, avec une préface de Michel Jobert,
quatre parties: la faim et

constitue la première partie (1965-1975) de ce «Journal de route », et comprend la foi, les règnes imaginaires, le prochain combat, l'effort d'aimer.

l'inconnu de lendemains incertains, le doute nous gagne et la peur avec lui, qu'il faut l'un et l'autre refuser, ainsi que naguère il fallait raison garder devant nos vaines certitudes. Ce « Journal» est l'histoire d'une quête au-delà des perceptions immédiates. Ce n'est pas, ce ne peut pas être, une démarche régulière et continue, se développant selon une logique univoque et comme évidente. Rien n'est sûr, seule est donc possible une recherche à tâtons, avec des avancées, des retours en arrière, des hésitations parfois, puis des progressions encore. Une marche un peu en spirale. De nouveaux plans apparaissent sans que s'effacent toujours pour autant la trace de ceux qui les ont précédés. Il y a quarante ans, le monde semblait défini, circonscrit, presque ordonné. Deux systèmes se le disputaient: le communisme et le capitalisme. Mais tous croyaient en la possibilité d'approches et de logiques de portée universelle et permanente. Le communisme s'est effondré. Cependant, continuant de nous enfermer dans des raisonnements binaires, nous sommes devenus de moins en moins aptes à saisir la réalité dans sa complexité nouvelle. Nous n'avons pas su reconnaître que nos façons de pensée et d'action sont souvent contingentes, largement fonction du poids de nos passés et des spécificités de nos sociétés. En nous aveuglant, l'esprit de système nous condamne à l'impuissance. Car il importe au contraire de chercher à appréhender et à comprendre sans a priori ce monde qui peu à peu se fait jour et qui est profondément différent de celui auquel depuis plusieurs siècles nous étions habitués. Il n'est plus de pays, ni de civilisation qui puisse s'imposer comme modèle. Certains aspects de l'économie, certaines images deviennent globaux; mais se fait jour et s'accentue en même temps non plus les grandes questions politique, culturelle et spirituelle. Ce monde pluriel se caractérise par la relativité et par l'indétermination. Il ne paraît pas exister de démarche dont on puisse être assuré qu'elle ait une valeur absolue. Tandis que dans chaque domaine et pour chaque sujet, quelle que soit l'éthique personnelle, il y a plusieurs problématiques possibles entre lesquelles il faut choisir. Alors, par approximations successives, la recherche dans ce «Journal» se poursuit pour tenter d'esquisser des conceptions et d'imaginer des méthodes qui correspondent à cette situation inédite. Mais en même temps se dégage plus fortement la conviction que l'homme se porte bien à condition de le vouloir. Il n'a que faire de jeunes pédants et de faux sages imbus de leur prétendu savoir, de miliciens du désordre, de jouisseurs de la désespérance, ou de fouilleurs du néant. Il n'y a pas de fatalité qui vaille. Il lui appartient de réapprendre à être lui-même, auteur, autant que faire se peut, de son propre destin dans un environnement presque entièrement nouveau. Cet ouvrage représente une recherche menée en solitaire, comme tant d'autres en conduisent à leur manière. Ses lecteurs pourront l'enrichir de leurs propres réflexions. Il ne trouvera pleinement son sens qu'en s'intégrant dans un effort et une action qui soient collectifs. Moins que jamais il n'y aura de système standard ou de pensée

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unique qui vaille. C'est au plus grand nombre possible d'entre nous de chercher, chacun à sa façon, les voies diverses d'un avenir qui puisse être commun. Un jour sans doute, faudra-t-il reprendre cet ouvrage et le compléter, sans pour autant prétendre à des conclusions. Mais ce sont surtout les applications qui pourront en être tirées, dans les domaines les plus concrets, qui en constitueront le prolongement le plus utile.

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" PREMIERE PARTIE

L'A VENIR EN GERBE (1976-1986)

L'ILLUSION ET LA SINCÉRITÉ (1976-1978)
Vous qui me lisez, vous, moi, et beaucoup d'autres aussi, nous ne voulons plus que quelques-uns prétendent à notre place dire ce que nous sommes et décider ce que nous devons faire. Nous ne voulons plus que notre vie nous échappe dans un enchaînement d'idées et de faits qui nous sont étrangers. Pensées, passions, ambitions, aspirations, devoirs et devenir, tout peu à peu nous est commandé en vertu de systèmes, d'utopies ou de mythes, qui profanent la vérité des hommes et la réalité des choses. Bardés de droits, dépourvus de pouvoirs, flattés et manipulés, uniformisés, catalogués, immatriculés, nous ne sommes plus nous-mêmes, nous nous sommes égarés. La France elle-même, comme fatiguée par une trop longue histoire, se laisse emporter, dans l'abdication de soi et l'imitation des autres, vers un monde d'ennui, de laideur et de peur. Nous subsistons encore, mais nous n'existons plus. Droite, gauche, cela suffit! Nous avons mieux àfaire que d'aller au pas que d'autres cadencent à notre place. C'est notre avenir qui est en cause, à vous, à moi, à chacun de nous. Il y a déjà trop longtemps que nous nous sommes fourvoyés. Il n'y a aucune fatalité de notre avilissement et de notre décadence. Il n'y a pas de déterminisme qui vaille. Le xxïème siècle s'achève dans les rengaines du xntème. C'est au xxlème qu'il faut maintenant se préparer. Considérons à leur juste mesure ces théories multiples et souvent contradictoires dont on voudraitfaire de façon permanente la loi de l'univers et la règle de notre destin. Rejetons ces petits maîtres gorgés de certitudes qui veulent assouvir à nos dépens leur soif de puissance. Cessons d'être apeurés dans le vacarme de leurs antagonismes et refusons de nous laisser entraîner avec eux dans le naufrage de leurs ambitions. Jamais les mirages et les leurres, les slogans et les mots d'ordre, les trompel'oeil et les faux-semblants ne tiendront lieu d'idéal.

Nous sentons bien qu'il ne peut y avoir de formule magique, ni de système général qui soient universellement et durablement applicables. Nous savons bien que c'est à chacun de nous de prendre en mains son destin, en solidarité avec les autres, à partir de ce que nous sommes et pour ce que nous voulons être, nous, les citoyens de ce vieux pays qui, plusieurs fois déjà dans le passé, a su retrouver l'élan de l'espérance après avoir connu l'abandon et le déclin. Osons! Il dépend de nous seuls d'avoir un avenir que nous aurons choisi. Pour vain qu'il puisse paraître, l'effort de chacun est utile et nécessaire à l'ensemble. Il n'est pas vrai que nous ayons aujourd'hui affaire à trop forte partie.

Des âmes fortes peuvent triompher de doctrines aberrantes ou de minorités abusives. Il s'agit moins de recettes que de résolution. Considérons être. ce que nous sommes, ce qui nous menace et ce que nous voulons

Unissons nos refus pour conjuguer nos volontés. Et dans la rigueur, distinguons la part de la sincérité et celle de l'illusion.

I - Systèmes et chimères
Le capitalisme et le communisme sont deux frères ennemis. On connaît leurs divergences, on oublie leurs points communs. C'est par ces derniers pourtant qu'ils ont surtout imprégné nos esprits et nos comportements, au point de nous conduire, de connivences en démissions, à l'état d'asservissement mental qui est maintenant le nôtre. L'un et l'autre régime sont essentiellement matérialistes, issus des bouleversements économiques et techniques de la fin du XVIIlième siècle jusqu'à la moitié du xxième. Ils se veulent des systèmes globaux. Ils prétendent offrir un modèle général d'organisation des sociétés, valable quels que soient les circonstances et les pays. Ils s'adressent à des collectivités entières, et non à des individus: ceux-ci sont des « militants» ou des «agents» ; ils ne sont qu'accessoirement considérés en tant que personnes humaines, susceptibles d'avoir un destin propre en dehors d'un cadre uniforme et obligatoire. Capitalisme et communisme ont une formulation logique ou didactique. Les aptitudes et les sentiments des individus ne sont pris en compte que pour le service du système. Il s'agit d'étouffer les réactions personnelles qui ne peuvent être utilisées pour le but commun et au contraire d'accaparer et d'amplifier les autres réactions. Peu à peu, chaque homme, tel qu'il est, est tenu de s'effacer derrière l'homme qu'il doit être pour

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satisfaire à la norme et à la règle. Celui qui ne se soumet pas s'exclut de lui-même comme incapable ou subversif. Dans l'un et l'autre cas, la démarche, pour différente qu'elle soit dans son essence, aboutit à exploiter la sincérité des individus pour les faire avancer à coup d'illusions. Afin de les appâter, on commence par jouer à la fois de leur affectivité -le désir de justice, l'aspiration au mieux-être, le besoin d'autrui -, et de leur agressivité - l'envie, l'avidité, la volonté de puissance. Puis on aiguise leur combativité en créant des besoins ou des inhibitions qui sont artificiels, mais en s'arrangeant, par la manipulation des esprits, à ce qu'ils soient perçus comme véritables. Enfin, on entretient un état de mobilisation permanente autour de thèmes simplificateurs qui symbolisent les aspirations et confèrent une finalité à l'effort imposé. Ce sont notamment les critères purement économiques de la force et de la faiblesse en régime capitaliste et, en régime communiste, la représentation collective de l'opposition entre le bien et le mal, avec la lutte des classes. Ainsi peu à peu chacun n'est-il plus qu'un élément, parmi beaucoup d'autres, diensembles qu'il ne peut contribuer, ni à contrôler, ni même à orienter. Bien plus, ce sont les systèmes qui, acquerrant une logique et une dynamique internes au fur et à mesure qu'ils s'affermissent, vont déterminer, voire dénaturer les comportements et les jugements individuels. Ainsi des communistes excellent-ils, à partir d'une analyse pénétrante d'un certain nombre de faits, à en donner des interprétations, ou à en tirer des conclusions, sans rapport véritable avec le fond des choses. La cohérence apparente du raisonnement et du discours masque l'éloignement de la réalité. On dira qu'il s'agit de présentation à des fins de propagande et que les dirigeants ne sont pas dupes. Le précédent des adeptes du stalinisme montre pourtant qu'il n'est pas durablement possible de tromper les autres sans s'abuser soi-même. Mais le plus important est ailleurs. Les militants et souvent de simples sympathisants ne perçoivent plus ni l'exagération du discours, ni son irréalisme. Ils admettent pour preuve ce qui n'est qu'afftrmation assenée. S'ils ont parfois des discussions, c'est à titre d'exutoire. Finalement, ils acceptent de croire et de faire ce qui leur est prescrit, que cela corresponde ou non à leurs aspirations personnelles. Et il en est ainsi même dans des pays comme la France, c'est-à-dire en l'absence de toute contrainte physique. Il peut paraître extraordinaire à cet égard de voir comment la plupart des communistes français et leur électorat sont demeurés longtemps fidèles au PCF malgré ses incessantes volte-face depuis 1920 jusqu'à nos jours encore. Mais à dire vrai, tant de dévouements, tant de suffrages aussi, ne s'expliquent que par l'illusion d'une grande espérance que le parti a su longtemps offrir face au néant de l'alentour à des millions d'hommes qui s'y sentaient en déshérence. Sous des formes évidemment différentes, il existe aussi en régime capitaliste des phénomènes d'aveuglement.

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L'action individuelle y résulte souvent de mouvements collectifs qui ne correspondent ni à des choix personnels, ni même toujours à des nécessités. La compétition s'exerce désormais moins par la concurrence que par la surenchère. L'imitation a remplacé l'émulation et chacun s'évertue à satisfaire des besoins qui ne sont pas nécessairement les siens. Selon les occasions, un même homme est conduit à jouer des rôles différents: vendeur ou acheteur, producteur ou consommateur, citoyen ou «assujetti », dirigeant ou dirigé, etc. Grâce à cette diversité, le système peut toujours, à un titre ou à un autre, assurer son emprise. Mais il s'ensuit, pour chaque personne, des comportements contradictoires. Ces contradictions, avec les tensions internes qu'elles créent au niveau des individus, seront peut-être finalement, par les crises collectives susceptibles d'en résulter, plus redoutables pour le capitalisme que celles dénoncées autrefois par Karl Marx. Pour le moment toutefois, elles n'affectent pas sa logique d'ensemble ou, plus exactement, elles ne suffisent pas à nous donner, faute d'un esprit critique revigoré, la volonté sincère de nous ressaisir. Comment s'explique l'emprise du capitalisme et celle du communisme à une époque où les hommes ont en général atteint un niveau de connaissances qui aurait pu au contraire affermir leur jugement? Il existe à cela au moins trois sortes de raisons. D'une part, le capitalisme et le communisme ont comme champions respectifs les deux plus grandes puissances, ce qui leur a donné les moyens de leur prosélytisme. Il en découle qu'aucune nation ne peut prétendre échapper au communisme ou au capitalisme si elle n'a pas d'abord la volonté de son indépendance nationale. D'autre part, le développement de l'information conduit paradoxalement, par un usage souvent médiocre des techniques modernes, au conformisme, à l'uniformité et à la passivité des esprits. En particulier, il devient désormais possible d'assister à l'événement, sans avoir à s'y engager, et d'être spectateur de tout, sans être responsable de rien. Enfin, mêlant l'artifice à l'essentiel, l'existence de règles et de recettes dispense de choix personnels. Un système, avec ses certitudes, oppose au désarroi l'illusion de la sécurité. Était-ce à dire que l'avenir sera inéluctablement communiste ou capitaliste? Soit que les deux systèmes coexistent dans le partage du monde, avec des progressions ou des régressions locales au gré des circonstances particulières, mais dans un équilibre relatif et global, complémentaire en quelque sorte de l'équilibre politique que la dissuasion nucléaire maintient depuis près de trente ans entre l'Amérique et la Russie? Soit qu'entre ces deux idéologies, également impérialistes, l'une ayant failli, l'autre finisse par triompher, imposant à tous une loi commune et durable? Il en est du capitalisme et du communisme comme des autres systèmes qui, déjà dans l'Histoire, ont prétendu apporter une réponse uniforme et générale aux interrogations humaines. 20

Toujours il faut aux hommes, chacun cherchant à s'accomplir avec et contre les autres, reprendre leur marche suivant de nouveaux itinéraires, en prolongeant la route, en modifiant celle-ci, revenant, repartant, dans une réalité diverse et changeante. Par les réactions qu'il génère, un système contribue à l'avenir, mais il ne l'engage pas. S'il peut, en évoluant, chercher à prolonger sa propre durée, le moment vient nécessairement où, à force de s'être transformé, il cesse d'être lui-même. Il n'y a aucune fatalité de communisme ou de capitalisme. Le choix qu'ils nous proposent, ou plutôt qu'ils nous imposent, est un faux dilemme. Pour chacun, son principal atout est sans doute dans l'idée qu'il inculque que rien ne pourrait se faire en dehors de lui. Nous avons perdu l'aptitude et l'habitude d'imaginer ou d'agir par nous-mêmes. Nous avons peur de le faire. Nous sommes devenus vindicatifs mais craintifs. Hors la perspective de situations sûres, évidentes, permanentes, nous nous sentons égarés et sans système de référence, nous souffrons d'un manque, comme des drogués de leur dose. Alors faute de mieux, et puisqu'au moins ils existent, nous nous définissons par rapport au communisme ou au capitalisme. La pression est toujours considérable. Il faudrait aller toujours plus loin dans leur problématique. Nous participons de leur infirmité commune à se transformer. Tôt ou tard, le monde en gestation échappera à leur logique, mais pour l'heure, nous en demeurons nous-mêmes prisonniers dans nos façons de penser et d'agir. Si Lénine a donné la vie au communisme, ce dernier n'a guère changé depuis lors. A tel point que la Russie, soixante ans après la Révolution, est sans doute dans un état voisin de celui qui aurait été aujourd'hui le sien sans la Révolution. Ce que l'Union soviétique a pu, ici ou là, accomplir d'exceptionnel, elle le doit principalement au génie de la Russie et à sa puissance naturelle. Où que ce soit, le communisme n'a apporté ni beaucoup de progrès, ni beaucoup de justice. Pour sincèrement penser autrement, il n'y a que des gens qui n'ont point connu sa férule ou ceux qui, au contraire, n'ont connu qu'elle. D'ailleurs, depuis une vingtaine d'années, le communisme international ne cesse de balancer entre la nécessité d'évoluer et la crainte de se perdre en le faisant. Sitôt qu'il a commencé de s'ouvrir vers l'extérieur, voire de se libéraliser un peu, il revient précipitamment en arrière. Les plans quinquennaux accumulent les exemples de tentatives avortées, d'aspirations réprimées. En 1968, les Russes ont dû intervenir en Tchécoslovaquie parce que l'expérience du printemps de Prague prouvait qu'un aménagement du système ne pourrait conduire qu'à sa dislocation. En Europe occidentale, dans l'espoir de prendre enfin un pouvoir qui tarde à leur échoir, des communistes s'emploient à « faire plus moderne ». Non seulement ils s'allient avec des partis aux aspirations antinomiques des leurs, mais ils vont jusqu'à affIrmer leur renonciation à des notions aussi fondamentales pour eux que la dictature du prolétariat.

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Cependant, il en est de leurs reniements idéologiques comme des alliances auxquelles ils se résignent. Les uns et les autres peuvent leur sembler nécessaires à la victoire. Mais il faudrait que celle-ci soit suffisamment complète et rapide pour qu'ils puissent effacer le parjure et éliminer leurs partenaires. Car le système est ainsi fait qu'il ne peut ni composer, ni changer sans se détruire lui-même. Ou il prendra le pouvoir jusqu'à en abuser, ou il se délitera, mais il n'évoluera pas. Construction d'origine essentiellement intellectuelle, et donc partiellement artificielle, applicable seulement dans certaines circonstances, et de plus en plus inadaptée aux aspirations des hommes et aux réalités du monde, il ne peut durer que par son monolithisme. Quant au système capitaliste, il est devenu avec le temps tributaire de forces qu'il ne maîtrise plus. Lui-même emporté par la prolifération des réactions qu'il génère, il voit ses déséquilibres aggravés par les freins mêmes qu'il cherche à se donner. A chaque fois qu'il se corrige, il s'altère davantage. Règlements publics, procédures privées, on ne traite plus les affaires, on les administre. Malgré des moyens d'information et d'investigation renforcés, peut-être d'ailleurs en partie à cause de ces moyens, dont elle use à l'excès sans toujours bien savoir s'en servir, la science économique est de toutes les sciences, hormis la politique, celle qui a le moins progressé depuis cinquante ans. Le capitalisme tient grâce à sa réputation d'efficacité économique. Qu'en sera-t-il demain si d'aucuns viennent à douter de sa

capacité à continuer d'assurer le mieux-être? Certains peuples, - les Américains,les
Allemands, par exemple -, sont prêts à consentir des sacrifices pour le sauver, car ils ne lui voient pas de remplaçants acceptables. D'autres déjà, plus idéalistes ou seulement plus irréalistes, inclinent à le remettre en cause sans même bien savoir ce qu'ils pourraient mettre à sa place. Son existence est peu à peu menacée par les frustrations nées de besoins insatisfaits qu'il avait lui-même, à ses débuts, plus ou moins artificiellement éveillés pour nourrir son propre développement. Sa réussite fut longtemps liée au libéralisme politique. Par leur alliance, ils paraissaient ensemble pouvoir assurer le respect des libertés fondamentales et la satisfaction des besoins essentiels. Mais tandis que le mythe d'une prospérité d'un genre nouveau enferme les hommes dans un monde essentiellement matériel, d'où les intérêts moraux se trouvent largement exclus, la démocratie politique en reste aux formes et aux rites siècle, sans reconnaître aux citoyens, malgré les progrès de la formation et du XIXième de la connaissance, la possibilité de participer effectivement et continûment à la conduite des affaires de la cité. Non seulement le communisme et le capitalisme, entravés par leurs logiques particulières, peuvent répondre de moins en moins aux attentes et aux besoins qui changent des peuples qui les ont enfantés, mais il y a ces nations nouvelles, qui sortent d'une longue léthargie, et aux yeux desquels ils apparaissent comme des systèmes entièrement étrangers après qu'ils les ont un moment tentées.

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D'une part, leurs conditions sont différentes, leurs traditions et leurs aspirations aussi. A se calquer sur l'un ou l'autre régime, ces nations renieraient leur propre personnalité. Les États-Unis et l'URSS peuvent, avec leur puissance, leur imposer de composer avec l'un ou l'autre système. Mais au-delà de simples rapprochements circonstanciels, c'est leur existence même qui se trouverait mise en question si elles ne cherchaient pas à inventer des démarches nouvelles. Quelles que soient les propagandes et les pressions, les intimidations, voire les interventions, les pays en voie de développement ne pourraient donc, sans se perdre, rallier définitivement ni le communisme, ni le capitalisme. Ce qui revient à constater qu'en cette fin de xxième siècle la majorité des hommes, sauf affrontement armé, échappera à l'un comme à l'autre, malgré leurs prétentions respectives à l'universalisme. Et nous, les Français, habiles davantage qu'aucun autre peuple à discuter de l'avenir, aimant à rebâtir le monde, ou du moins à le rêver, clamant, voire claironnant aujourd'hui qu'il n'est pour le pays d'affaire plus grave, ni plus urgente que de faire «un choix de société », nous bornerions notre choix à ces deux systèmes, dont chacun à dire vrai n'a de vertus à nos yeux qu'à raison surtout des faillances ou des vices que nous reconnaissons à l'autre? Sommes-nous à ce point vieillissants que nous ne puissions désormais rien apercevoir hors les ombres trop familières d'un monde qui s'estompe? Allons, nous savons bien que dans tous ses aspects le communisme est étranger à notre culture! Nous ne sommes quand même pas devenus assez naïfs pour croire qu'il puisse, avec son uniformité et ses prétentions dogmatiques, procurer la clé de son avenir à un peuple comme le nôtre, qui tire sa richesse de son individualisme et de sa diversité et qui, à tant de points de vue, a atteint un niveau de développement aussi avancé que celui qu'il connaît aujourd'hui. Mais quoi, faut-il nécessairement, parce que le communisme serait pour la France une démission et une régression, accepter aveuglément d'être voué au capitalisme? Ce dernier nous a procuré une prospérité nouvelle. Il est vrai aussi qu'il était, à ses débuts, moins éloigné que le communisme de nos traditions et de notre tempérament. Cependant, au fur et à mesure que sa puissance a crû et qu'il s'est transformé, il nous a imposé beaucoup de façons de penser et d'agir qui ne sont pas naturellement les nôtres. Exemple naguère d'un certain art de vivre, les Français partagent à présent avec le reste de l'Occident un immense ennui d'exister. Pourquoi serions-nous obligés de continuer à copier sur d'autres, au risque de nous y perdre, des comportements qui ne correspondent ni à ce que nous sommes, ni à nos aspirations sincères? Le mythe de la sécurité a fait, de ce peuple qui fut hier fier, un peuple prosterné. Notre pire ennemi est en nous-mêmes et c'est notre renoncement. Les échecs ou les excès du communisme et du capitalisme ont suscité ou relancé, notamment en France et ailleurs, un certain nombre de tentatives en vue de remédier à leurs insuffisances ou même de les remplacer par des schémas entièrement différents. 23

Ces tentatives ont des origines doctrinales ou philosophiques, extrêmement diverses: scientisme, anarchisme, rationalisme, freudisme, christianisme, rousseauisme, socialisme, néo-libéralisme, etc. Les idées ne sont pas toujours très neuves. Leurs défenseurs sont assez divers. Mais leur influence, bien qu'inégale, est certaine et elle grandit au fur et à mesure que se propage un mélange composite d'idéalisme et d'insatisfaction. Par-delà leur hétérogénéité, les efforts engagés relèvent de deux grands types de démarche. Soit la recherche d'un modèle entièrement logique, soit le retour, par la récusation de tout pouvoir ou de toute contrainte, à un état naturel considéré comme un état idéal. Extrapolant les progrès de la science et de la connaissance, d'aucuns croient que la société peut être pleinement organisée, planifiée et dirigée. L'harmonie doit venir de la raison et puisque l'être humain a encore des comportements largement irrationnels, il faut donc modifier l'être humain ou ses comportements. Cette thèse, qui n'est pas nouvelle, a déjà, dans ses excès, inspiré nombre d'aberrations, depuis le Culte de l'Être suprême, jusqu'aux lavages de cerveau des dictatures contemporaines et aux expériences biologiques en vue de la sélection ou de l'amélioration des «races humaines ». Voici qu'elle est maintenant plus ou moins consciemment reprise, sous des formes apparemment plus bénignes mais comportant virtuellement des risques comparables, par des hommes que rien ne prédispose au totalitarisme, mais qui croient, à leur tour, pouvoir assimiler la raison à la perfection, et considérer que la connaissance confère comme une sorte de droit divin à la toute puissance. Loin de tirer des expériences vécues du communisme ou du capitalisme l'enseignement qu'il n'est pas de système qui puisse appréhender les hommes dans leur diversité et les choses dans leur entièreté, nos nouveaux sophistes s'excitent et nous épuisent, à concevoir, composer, combiner des mécanismes de plus en plus compliqués qui les rassurent quant à leur savoir et aussi à leur pouvoir, dans l'éloignement qu'ils leur procurent par rapport à une réalité décidément par trop déraisonnable. C'est aux experts de décider, les autres n'ont qu'à subir. Ainsi se constitue de par le monde comme une sorte d'internationale technocratique, dont la section française est d'autant plus active que nous avons un goût irréfréné pour la théorie, la procédure et l'abstraction. Dans la France d'aujourd'hui, les technocrates en viennent à se ressembler à un tel point que, malgré leurs appartenances politiques, il est finalement bien difficile, au fond comme dans l'apparence, de déceler entre eux de véritables différences. Les uns et les autres croient en la possibilité et la nécessité de systèmes, et s'il peut paraître opportun de moderniser un peu le capitalisme ou le communisme, ils pensent, au prix de quelques aménagements, pouvoir le faire en promouvant la panacée d'un «socialisme à visage humain» ou d'un «libéralisme avancé ». Impuissants à la synthèse, ils s'efforcent d'enserrer le monde dans les intérêts de leurs logiques particulières. Ignorant la vie réelle, ou la voulant méconnaître, en quête 24

d'absolu ou de raison, ils vont, oublieux des hommes et des faits tels qu'ils sont, de problèmes sans solution en solutions qui font problème, toujours un peu plus assurés et plus dominateurs, puisant même une conviction renforcée et une vigueur accrue dans les oppositions suscitées et les échecs rencontrés. L'autre démarche en vue de dépasser les systèmes capitaliste ou communiste est d'une inspiration entièrement différente. Il ne s'agit plus de construire une cité idéale à force de raison. L'état idéal existe déjà: il est dans la nature. Le paradis avec la pomme intacte et « l'Homme naît bon, la société le déprave ». Bernardin de Saint-Pierre, JeanJacques Rousseau, les anarchistes, beaucoup d'autres encore. La société oblige, donc elle est mauvaise. La libération paraît plus essentielle que la liberté elle-même. C'est face à un monde qui ne cesse de blesser, l'image consolatrice d'une harmonie possible, comme un droit, comme un don, sans souffrance, ni peine. Mais cette image est un mirage. Depuis qu'il existe, l'Homme n'a pu survivre qu'à condition de dominer la nature, en même temps que se dépasser lui-même. Sa dignité est dans l'effort. Nul ne peut durer qui refuse de combattre. Les enjeux, les moyens peuvent être débattus, pas la nécessité de la lutte. Ainsi, préférons-nous toujours contrefaire la vérité à notre convenance. Communistes et capitalistes visent à l'instauration d'ensembles artificiels fondés sur des représentations illusoires. Le technocrate, à la fois rationnel et déraisonnable, pousse à l'extrême la logique de ce qu'il croit connaître, tout en négligeant jusqu'à l'absurde ce qui échappe à sa spécialité. Les tenants de l'état naturel tranchent à propos de n'importe quoi, avec assurance et bonne conscience, au nom d'un monde imaginaire où chaque chose serait possible, y compris son contraire. C'est toujours la fête promise à ceux que la vie heurte ou lasse. Le bien et le mal sont désormais perçus comme des notions collectives. Les mots pour les définir n'ont plus de sens profond. Ils sont devenus les emblèmes des temps modernes. Ils déchaînent les passions, et servent à l'anathème au lieu d'aider à l'échange. Leur signification véritable a désormais moins d'importance que leur portée émotionnelle. Nul ne se sent plus personnellement responsable de rien, s'il y a des coupables ce sont toujours les autres. Mal préparés à puiser d'abord en nous-mêmes la force de nous accomplir, nous quêtons obstinément des secours extérieurs au-delà de notre sincérité abusée; mais ces secours nous ne les trouvons pas. Longtemps, la religion nous avait évité de trop nous égarer, en nous préservant de trop nous interroger. Puis, figée dans des traditions formelles, se refusant à elle-même le droit à la question, elle risque de se perdre à nier l'évolution d'un monde qui lui fait peur. La science nous promet beaucoup de certitudes. Si elle nous grandit par la connaissance et par le savoir-faire, elle nous gâte par l'illusion qu'elle nous donne de notre toute puissance. L'utopie elle-même n'est qu'un renfort trompeur.

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Voici près de deux siècles qu'après 1789, et malgré l'Empire, nous nous croyons en France une vocation permanente de révolutionnaires. Voici longtemps que nous voulions d'un socialisme à la française. Celui-ci avait été l'enfant, un peu débile et inavoué, d'une Religion qui nous avait nourris et d'une Révolution qui nous avait grandis. Il avait, dans le marxisme, cherché le renfort d'une doctrine. Mais, plus sentimental que méthodique, il y puisa davantage une camaraderie internationale que des façons d'agir. Émergeant brièvement dans l'engouement du Front populaire, il s'était ensuite recroquevillé sur ses souvenirs, à la fois de 1914-18, de 1936, et de 1939-45, pour s'égarer enfin, de copains en colons, entre Arras et Tamanrasset. L'époque récente allait lui donner une nouvelle chance. L'ampleur et la rapidité des transformations de la France depuis 1960, l'ébranlement de nos manières de vivre, voire de penser, la rudesse même de la cité moderne, font qu'il existe, pour beaucoup de Français, entre eux-mêmes et cette dernière, comme une incompatibilité d'humeur et le besoin d'y restaurer un peu d'humanité. Alors, gagnant en assurance ce qu'il perd en éloquence, le socialisme, en cette circonstance, paraît vouloir renaître en s'employant enfin à être autre chose qu'une aspiration vague au service d'un parti. Mais très vite, saisi dans ses contradictions, il risque de se perdre en esquivant les conditions d'un véritable renouveau. D'une part, il est contraint de suivre une démarche pleine de détours, cherchant son élan dans l'alliance communiste, et son avenir dans l'anticommunisme. D'autre part, continuant de mêler les droits des hommes avec leurs privilèges, entretenant en eux l'illusion d'une sécurité générale et garantie, confondant abusivement leur irresponsabilité avec leur promotion, il les émascule alors même qu'il faudrait les mobiliser. Enfin, il se complait à raisonner pour un homme abstrait dans un monde imaginaire, le rebâtissant à partir de deux chimères à la fois: celle de la technocratie et celle du retour à la nature. C'est aussi pour beaucoup de ses partisans la révolution des salons et des jargons, plutôt que la volonté sincère ou effective de préparer les rendez-vous avec l'avenir. Il représente aujourd'hui davantage une forme d'espoir qu'une sorte de solution. Chacun y trouve surtout ce qu'il y apporte. Sa force, et sa grandeur aussi, sont d'incarner pour beaucoup d'hommes dans le monde, l'aspiration à une plus grande justice. Sa tragédie est de ne pouvoir jamais répondre dans les faits à cette aspiration. A la fois solidaires et singuliers, nous sommes chacun avec notre vérité, c'est-à-dire avec une identité et avec une existence personnelles. Chacun présente des aspects divers. Chacun doit réagir dans des situations également diverses. Il n'y a pas de modèle qui puisse rendre compte de tout et de chacun. Nous ne sommes pas des individus mythiques ou statistiques pour des sociétés imaginaires. Le tissu de la vie est autrement plus complexe que ces schémas sommaires auxquels il faudrait se rallier. Face à un monde impatient, il y a des pesanteurs du passé qui ne sont pas d'illégitimes défenses. Certaines données antérieures seront finalement plus durables que l'époque qui commence. D'autre part, il existe comme des harmonies

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intuitives ou acquises, des cadences quasi-naturelles, qui ne peuvent sans dommage être brutalement brisées. Ceci s'avère vrai actuellement où nous sommes sous le coup des transformations politiques, sociales, économiques et techniques extrêmement rapides. Des rythmes fondamentaux ont été rompus. Nous n'avons pas encore bien compris ce que nous avons vécu, nous ne comprenons pas ce que nous sommes devenus. Nos esprits demeurent en arrière. Il nous faudrait tenter de trouver des fils directeurs, afin de séparer, dans le fatras des événements, le durable de l'épisodique, l'essentiel de l'excessif, et définir ainsi, dans le respect de ce que nous sommes, les modes nouveaux de notre vie. Mais tandis que nous aspirons à une halte, et avant d'avoir pu refaire racines, nous pressentons, comme inévitables, d'autres bouleversements, sans bien savoir lesquels, si ce n'est qu'ils seront probablement, et dans le monde entier, bien plus considérables encore que ceux que nous avons déjà connus. Alors, étourdis et décontenancés, nous sommes tentés - y compris ceux qui font profession de la révolution - de nous raccrocher à des constructions théoriques qui séduisent par leur simplicité artificieuse. Si le changement ne peut être total, qu'au moins il soit formel. Comme si, sans jamais être prêts à dépasser l'apparence des choses, nous avions peur qu'en allant trop loin dans l'imagination ou dans l'innovation, nous dussions ensuite avancer à découvert. Un peu partout, d'Est en Ouest et du Nord au Sud, gouvernants, gouvernés, de la « droite» à la « gauche », c'est le temps des continuateurs, qui habille le présent pour sauvegarder l'acquis de leurs croyances ou de leurs mouvances. Balançant entre le conservatisme et l'utopie, nous jouons des idées et des mots, comme un tribut suffisant à payer à un monde changeant dont nous sentons bien qu'il se dérobe à notre emprise. Mais l'acquis lui-même, à l'épreuve inadapté, commence par ces jeux à se dénaturer. Ce sont par exemple la liberté confondue avec la licence, le jargon à la place du langage, l'intérêt assimilé au bon droit. C'est la logique mal exercée à partir de prémices tronquées: on décide que a + b donne c, parce qu'il faut qu'ensemble a et b donnent c ; ou on dissertera longuement sur le point de savoir ce qui, pour avoir de l'eau bouillie, est le plus important, de la bouilloire, du réchaud ou de l'allumette, mais on oubliera de parler de l'eau... Nos esprits sont peu à peu gagnés par une sorte de confusion générale. Idées simplistes ou imposées, ou périmées, ou déformées, idées assénées ou amplifiées, souvent sous couvert d'informer, et nous-mêmes assiégés, peu à peu sans défense, gagnés par le désarroi. Vivant de leurres et de mirages, nous sommes d'autant moins préparés à affronter un monde difficultueux que le mythe de la sécurité nous a rendus timorés, craintifs et douillets. L'homme a toujours cherché à se prémunir contre un environnement hostile. Au fur et à mesure qu'a grandi son pouvoir sur les choses, son désir a crû de se soustraire aux éléments contraires.

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Avec la révolution industrielle, l'illusion s'est fait jour qu'il serait possible d'accéder à une sécurité absolue. Aujourd'hui, la vertu des régimes se mesure, pour une large part, à leur aptitude à procurer la sécurité. Dans une démarche de type Maginot, il s'agit non plus d'être armé, mais d'être protégé. L'abolition du risque est devenue un but en soi. Mais en même temps, la notion de risque n'a cessé de s'étendre. Elle ne correspond plus seulement à l'idée de l'échec ou du péril éventuel. Désormais, elle se rapporte aussi à tout ce qui pourrait venir contrarier des intentions, des projets, des plans quels qu'ils soient. L'aléa, l'incertitude, ce qui ne peut se prévoir, ou ce qui n'a pas été voulu, l'inattendu, l'insaisissable, est réprouvé en soi, qu'il y ait ou non danger au sens usuel du terme. Déjà, dans certains pays occidentaux, des tribunaux vont jusqu'à sanctionner la seule existence du risque, alors même qu'il n'y a ni infraction à une réglementation, ni dommage à quiconque. La conviction est quasi générale qu'un État moderne devrait donner à la collectivité une organisation telle que celle-ci, et chacun de ses membres, bénéficient d'une sorte de protection générale et permanente dans une liberté garantie! Bureaux et procédures dressent, avec notre connivence, des écrans de papier. Isolés de la vie, craintifs à son égard, méfiants de sa réalité, nous avons perdu, avec le goût du risque, l'esprit d'initiative, la capacité d'évoluer. Nous sommes démobilisés, réformés, quasi inaptes au combat. Or, le monde nous échappe. Nous croyions l'avoir maîtrisé, nous ne le comprenons plus. Nous pensions l'avoir domestiqué, c'est lui qui nous entraîne. Il faudrait pourtant nous adapter, mais nous ne le pouvons plus, nous ne le voulons pas. Nous espérons encore, contre toute vraisemblance, que le temps reviendra de ce que nous avons connu, et que nous pourrons retrouver nos chemins d'autrefois. Ou bien que, sans heurts, ni douleurs, nous finirons par accoster de nouvelles terres. Notre besoin de sécurité s'accroît à la mesure de nos incertitudes. Accoutumés à subir, nous sommes prêts peu à peu à tous les accommodements. C'est l'avilissement collectif avec la démission individuelle. Alors, face à de grandes peurs ou à de grandes désillusions, un jour, s'il le faut, nous nous abandonnerons à l'aventure de désordres sans fin ou à la paix trompeuse de régimes autoritaires. Pour ce qui les concerne, les Français ne croient pas à ce danger. Le totalitarisme leur paraît être comme un mal étranger qui ne peut jamais que s'attaquer aux autres. Quand bien même ils pourraient être tentés de s'y abandonner, ce ne serait que passagèrement, pour en goûter, mais pas davantage, et les choses par la suite pourraient reprendre leur cours comme avant. Au reste, nous formons un peuple équilibré, en tout cas modéré. Nous avons certes nos élans, nos faiblesses, nos contradictions. Mais il s'en dégage au total une harmonie d'ensemble et une richesse intérieure qui font que, d'une certaine façon, pour beaucoup d'étrangers, le Français est un peu l'ami que chacun souhaiterait avoir. 28

Le Français excelle en toutes choses. Dans les grands desseins, comme dans les petits calculs. Ses défaites n'ont d'égales que ses victoires. Il raffole du courage, surtout lorsqu'il est malheureux. Le héros victorieux lui paraît en quelque sorte suspect. C'est son complexe de Poulidor. Chaque Français est individualiste, Chacun pour soi et tous pour lui. La grandeur l'attire, la prudence le conserve. Internationaliste, xénophobe. il est chauvin à l'étranger, francophobe chez lui, et partout pour les autres il est plutôt collectiviste.

Le Français aspire à la révolution, mais il déteste le changement. Il aime à la fois les idées neuves et les vieilles maisons. Il dénigre l'argent, sauf s'il s'agit du sien. Ce cartésien est un grand sentimental, Un peufou et ce romantique un petit boutiquier.

et très sage, le ton léger et l'humeur grave, toujours à se moquer,

sans cesse à s'emballer, quel peuple, quelle vie! Oui, c'était vrai naguère, quand nous étions nous-mêmes. Mais qu'en est-il aujourd'hui ? Nous nous agitons, nous nous disputons, les grands mots tiennent lieu de grands sentiments et les néologismes d'idées neuves. En même temps, nous ne savons plus ni parler, ni entendre. C'est l'approximation du verbe dans la brume de l'esprit. Nous ne savons plus voir, nous ne savons plus rire, nous ne savons plus rien. Nous ne croyons plus en rien, nous croyons n'importe quoi. Notre volonté est débordée, nos besoins sont insatiables. Nos seuls élans sont d'envie ou de colère. Nos contradictions sont devenues haineuses. Visages fermés et regards vides. Nous avons perdu l'espoir, nous n'avons plus le sens critique. Nous sommes égarés, nous sommes déracinés, chacun dépendant des autres et chacun isolé au sein de multiples collectivités anonymes. Les pouvoirs assiégés, les communautés éclatées. Il n'est de solidarité que d'intérêts. Les mythes ou les choses accaparent ce qui nous reste de sentiment. Nous sommes lourds de rêves déçus - du métier qu'on n'a pas eu à l'idéal qu'on a perdu. Le passé nous encombre, le passé nous protège, nous craignons la vie trop ardue. Nous avons peur des autres, peur de nous-même, peur d'un avenir qui semble inextricable. Voici le résultat de quelques décennies de systèmes et de chimères! La France n'est plus modérée. Au contraire, elle pratiquerait volontiers l'alternance des extrêmes. Ce n'est que l'incapacité de choisir qui la maintient encore en position médiane. Bientôt elle sera à prendre, par les plus audacieux ou par les moins scrupuleux, et peu importe 29

pour quelle cause, nous ne savons plus nous-même ce que nous voudrions vraiment, nous sommes las de tant d'espérance trompée, de notre sincérité abusée, et c'est pourquoi nous ne sommes pas à l'abri d'un totalitarisme ou bien d'un autre, et ceci d'autant que pour les plus jeunes d'entre nous la liberté fait partie de l'héritage, elle n'a plus de saveur, il faut l'avoir perdue pour la vouloir encore. Si grand soit le péril, il n'est pas inéluctable. L'âme de notre peuple ne s'est pas perdue en une ou deux générations. Il n'y a encore aucune fatalité, ni à notre déclin, ni à notre asservissement. Il faut se ressaisir, il en est encore temps. Gardons-nous des abstractions, des utopies, et aussi des simplifications abusives. Refusons de nous battre pour des enjeux que nous n'aurons pas choisis. Il n'y a pas de sécurité collective qui puisse légitimer l'abdication de la responsabilité individuelle. A trop se vouloir protégé, on se retrouve prisonnier. Plutôt que de courir après des modèles, cherchons à connaître ce que nous sommes, et également où nous en sommes, entre ce monde que nous percevons encore et cet autre monde, en gestation, que nous pressentons à peine. Revenons à l'essentiel. On nous traite comme des enfants, alternant les jeux et les belles paroles, avec les réprimandes et la peur du gendarme. Il importe à présent d'exiger un peu moins de certitude et davantage de sincérité.

II

- Réalité,

relativité et responsabilité

Demain sera certes nécessairement différent de ce que nous avons connu, mais ne sera pas pour autant le produit de quelque génération spontanée. L'avenir ne s'invente pas. Au reste, telle malade, qui s'irrite et se rassure à la fois d'apprendre que son mal n'est ni bien nouveau, ni très original, il nous faut accepter que notre époque, pour singulière qu'elle soit, n'est pas dans l'histoire aussi unique que nous voudrions le penser. Non seulement le changement est une donnée de ce monde, mais il y eut toujours, avec la convergence plus ou moins accidentelle d'évolutions diverses et jusqu'ici séparées, de brusques phases d'accélération, au cours desquelles s'amplifiait et se précipitait le mouvement des choses dans le désarroi des esprits. Néanmoins, alors qu'on pouvait s'attendre à des ruptures avec le passé qui fussent complètes et définitives, ce furent toujours, après plus ou moins de temps, des ensembles composites qui se formèrent, avec des éléments neufs, mais aussi des facteurs rémanents. Une fois encore, l'avenir dépendra non pas de systèmes ou d'idéologies, mais d'abord de nous-mêmes, de notre volonté d'être et d'être ce que nous sommes, des cartes qui sont les nôtres, de ce que nous en ferons, ou de ce que nous en laisserons faire, de notre résolution ou de notre résignation. Il procèdera également de réalités nouvelles que, jusqu'à présent, nous ne voulons pas considérer dans leurs aboutissements: ~ Un monde étendu à l'humanité entière, bouillonnante de tant d'hommes qui s'éveillent à peine de leur nuit.

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~ ~ ~ ~

Le pluralisme des sociétés. Le désarroi des hommes dans la démesure de l'entour. Le temps gagné, le temps gâché. L'illusion perdue d'un progrès univoque et continu.

Mais le pressentiment de transformations inévitables avive en nous une incertitude et une angoisse diffuses sans d'autre façon peser sur nos comportements. Le plus souvent, nous nous réfugions obstinément dans l'illusion que tout peut fatalement durer de ce qui nous touche personnellement. Si d'aventure nous avons cherché à nous ressaisir, bientôt le sentiment de l'acquis redevient le plus fort et nous continuons finalement d'agir comme si de rien n'était. Nul ou presque ne souhaite sincèrement de grands bouleversements. Ou alors, c'est dans la mesure où ceux -ci pourraient, sans effets personnels dommageables, aider à supprimer tel ou tel élément particulier qui gêne ou qui dérange. Ainsi les enfants espèrent-ils parfois en les pires catastrophes pour pouvoir, grâce à elles, échapper à une quelconque épreuve. Nous devrions ne pas tant parler de crise de civilisation, mais nous préparer davantage aux nécessaires changements. Ces trente années auront engagé l'avenir, moins par les débats théoriques qui nous auront pourtant tellement accaparés, ou par les progrès qu'elles auront vu s'accomplir, que par le pullulement des choses dans les pays industrialisés et la prolifération des hommes dans les pays sous-développés. L'un ou l'autre phénomène suffIrait en soi à modifier l'échelle du monde. Ensemble, et par leur concomitance, ils bouleversent son équilibre. Si le premier nous est globalement connu, nous continuons de vouloir ignorer totalement le second. Nous voici quelques centaines de millions de privilégiés, face à des milliards d'autres hommes. Leur espérance de vie est à peine la moitié de la nôtre, leur niveau de vie moyen par personnes est 30 à 40 fois inférieur au nôtre. Mais quoi, quand les écarts sont tellement importants et qu'au surplus les distances sont le plus souvent si grandes, nous ne nous sentons pas vraiment concernés. Tous ces hommes qui souf-

frent, nous préférons les oublier, en tout cas n'y point trop souventpenser - hormis les
moments de catastrophes que la télévision nous fait entrevoir. Songeant, voire disant, que sans doute ils ont faim, mais qu'ils sont bien trop nombreux, et espérant sans l'avouer que quelque miracle viendra à temps nous sauver de leur multitude. De surcroît, le péril est devenu si familier qu'il ne nous préoccupe guère. A force d'entendre parler du sous-développement des autres, nous nous sommes habitués à lui. Lorsque nous invoquons la justice et que nous revendiquons l'égalité, c'est entre nous et pour nous. Nous sommes les possédants, ils sont les prolétaires. Nous avons le bon droit, ils sont les trouble-fêtes. Mais il n'y a pas d'exemple, dans l'histoire des hommes, qu'un déséquilibre profond entre la richesse des uns et le nombre des autres ne conduise tôt ou tard à des remises en cause qui sont aussi, d'une certaine façon, des remises en ordre. La vraie lutte des classes n'est pas dans les pays nantis. Il est même douteux qu'elle y ait jamais existé 31