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Des Aurès à Orly

De
146 pages
Jean a huit ans quand éclatent les événements dramatiques de Sétif. Son amitié avec Abdi, le fils de l'instituteur du village, lui fait porter un jugement critique sur la répression sévère qui suivra. Etre né en Algérie de parents métropolitains engendre un parcours difficile. C'est ce vécu ambigu que l'auteur relate dans son récit en levant le voile sur les contradictions de cette période tragique qui prend fin avec l'exil de 1962.
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DES AURES à ORLY 1945/1962

Henri DUCROS

DES AURES à ORLY 1945/1962

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan KonyvesboIt 1053 Budapest, Kossuth L.u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italla Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Du même auteur Simples contes des villages Editions Delayance 1979 La triche (roman) L'Amitié par le Livre 1981 Les fleurs de Malte (roman) }'Amitié par 1~Livre 1991 Adriano (roman) l'Amitié par le Livre 1999 40° à Château-Chinon (récits) lIED 2004

Je crois en la justice mais je défendrai ma mère avant la justice Albert Camus

Lorsque Jean me remit ses notes, il me demanda de les lire et éventvellement d'en faire un livre:« vois-tu, me dit-il, je ne suis pas un vrai Pied-noir car je .n'ai jamais eu de tombe ou de maison de l'autre côté de la Méditerranée. Je ne suis pas non plus un vrai Français de France car je suis né là-bas et j'y ai vécu jusqu'à l'age de vingt-cinq ans» Cinquante années se sont écoulées depuis le début de l'insurrection. Les multiples destinées qui ont façonné Jean se sont dispersées, mais J'essentiel n'est-il pas de laisser une trace?

2005 ISBN: 2-7475-8700-2 EAN: 9782747587006

@ L'Harmattan,

TLETI

J'abandonne Abdi. Je cours sur le chemin grillé par le soleil qui descend du douar, traverse l'oued, et monte au vill(}.ge.Mon père veut que je sois là quand il rentre de tournée, ça le rassure. Confusément je sens qu'il doute de moi, qu'il m'imagine glissant sur la pente du laisser-aller, de la paresse, de tous les vices que mes amis arabes peuvent m'inculquer. Ma mère guette devant la porte de la cuisine. De sa voix douce, de cette voix qui masque mal une certaine connivence, elle me dit: - Dépêche-toi Jean, tu sais bien qu'il n'aime pas attendre. Le repas se déroule en silence. Mon père m'a embrassé quan<;l e suis entré. Il parle peu. Sa famille fait partie de j son univers comme les figuiers ou les arbousiers qui se dressent, rabougris, devant le poste de gendarmerie. C'est du moins ce que je pense, lorsque je le vois mastiquer posément sa viande. Au dessert, seulement, il m'adresse la parole. - Qu'as-tu fait aujourd'hui? Sans me laisser le temps de répondre, il enchaîne: - Moi, une fois de plus, j'ai parcouru le djebel pendant des heures. Des suspects avaient été signalés au douar d'Ouerzate, mais quand nous sommes arrivés, il n'y avait pl;uspersonne et, bien entendu, les villageois n'avaient pas vu d'étrangers.

Je risque prudemment: - C'était probablement un faux renseignement? La remarque lui déplaît, il réplique violemment: - Tu crois que l'on s'embarque à la légère! Non, les renseignements étaient certainement bons, mais les bergers perchés sur les pitons ont signalé notre arrivée, et ils se sont envolés. Provocateur, je risque à nouveau: - Et puis, quelle importance ces étrangers! - Comment, quelle importance! Tu as déjà oublié quarante-cinq. Pareil au début: des conciliabules, des allées et venues mystérieuses, et brutalement le massacre. Des centaines de morts dans la région de Sétif: éventrés, égorgés comme des moutons, dçcoupés à la hache. Il était trop tard pour réagir, nous avons compté nos billes. Je ne peux m'empêcher de répliquer: - Et l'arm~e a démoli les gourbis à coup de bombes! Abdi m'avait parlé de la répression, des avions qui partaient lourdement chargés en direction de la montagne et revenaient allégés, prêts à reprendre l'air pour de nouveaux bOmbardements. Visiblement agacé, mon père hausse les épaules. En réalité il déteste ce pays autant que ses habitants. Il n'est venu en Algérie, aime-t-il répéter, que pour l'avancement et auss~ du moins je l'espère, pour une vie d'aventure, de petite aventure dans laquelle il a entraîné sa fet;llll1epeu faite pour un tel destin, Après un séjour à Alger, il fut nommé à Tleti minuscule vitlage des Aurès où je suis né, et depuis, rien n'a été simple. Mon père raconte d'un ton exaspéré,« Moi, j'inscris dans ma mémoire ». Le travail des gendarmes est ingrat, épuisant. Quêter les renseignements, recenser la population, repérer les ftaudeurs qu~ pour ne pas faire de service militaire, envoient des invalides à leur place. Chaque recrutement voyait affluer dans les casernes une multitude d'inaptes; 10

unijambistes balançant leurs moignons entre des béquilles de fortune, manchots exhibant des bouts de membres mal régularisés, aveugles aussi, la face brûlée par le napalm. Ces malheureux restaient dans les cours, hébétés, répétant: bombes, soldats, fusils, boum-boum... attendant patiemment d'être renvoyés dans leur foyer. Les quelques valides qui se trouvaient parmi eux avaient à peine quinze ans. Que faire? Les cartes d'identité présentées étaient falsifiées. A part: soldats, fusils, boum-boum... ils ne connaissaient aucun mot de français. Je ne peux pas savoir évidemment. En quarante-cinq je n'avais rien connu de la grande peur. Couché dans mon lit, sourd aux détonations, j'avais passé toute la nuit dans un demi-sommeil veillé par ma mère, tandis que mon père allait d'une fenêtre à l'autre, encourageant ses hommes, secouant le dernier débarqué qui tirait avec application, les mains tremblantes, jurant d'une voix grêle: «Putain de pays, putain de pays! » Fort heureusement, les Arabes venus de la montagne n'étaient armés que de fusils de chasse dont les plombs fouettèrent, sans dommage, les persiennes et les murs du poste. La colonne de secours arriva à Tleti au petit matin. Les soldats ne trouvèrent aucun rebelle dans le village. Le jour les avait fait fuir et parmi la population personne ne les avait vus. Mon père, accompagné du capitaine, interrogea les habitants, mais aucun, y compris ceux qui se targUaient d'être ses amis, n'avait entendu quoi que ce soit. Kodja le maître d'école reconnut avoir été réveillé par des détonations. C'était tout! Les autres répondaient: «Manari: oui ce sont des bandits. Nous ne savons pas d'où ils viennent.» Peine perdue! Ils avaient tous passé la nuit calfeutrés dans les maisons. Alors d'où venaient les yous-yous stridents entendus lorsque la grange des Herbs prit feu?

Il

Le lendemain le douar reçut la visite des soldats. Les hommes étaient aux champs, il ne restait dans les mechtas que des gosses aReurés, et des femmes au regard absent qui affIrmèrent fébrilement que rien ne s'était passé et que tous avaient dormi profondément. Après avoir démoli quelques murs, les soldats repartirent. De sourdes détonations se fIrent entendre au loin. Le douar fut épargné en raison de la proximité du poste auxiliaire de gendarmerie. Mon père termine son café et me demande: - Toi qui traînes toute la journée avec le fils de l'instituteur, tu dois en apprendre des choses. Je refuse d'entrer dans le monde des adultes. Bien sûr, j'ai vu des visages inconnus dans le village, et Slimane le berger, au lieu de poursuivre avec nous les vipères dans les rochers, est resté toute la journée juché sur une butte, deux pierres plates entre les mains. Je me lève et je réponds: - Non je n'ai rien vu, nous avans joué dans la cour de l'école. **** Une fois par semaine, ma mère m'emmène en visite chez l'unique colon de Tleti. Inlassablement la grand-mère Herbs, une vieille femme au visage ridé comme une noix, raconte l'histoire de la famille. Assis sur les dalles, mangeant une galette dégoulinante de confiture, j'écoute, j'écoute ne perdant pas une parcelle de cette saga, répétée sarts relâche, comme un morceau de bravoure. L'arrière-grand-père Herbs s'installa dans la contrée en 1872. En bon Français de cœur il refusa de courber la tête devant l'aigle germanique. L'Algérie, cette contrée Idintaine et incertaine, achevait sa pacification en devenant colonie de peuplement. Les émigrants obtinrent sans trop

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de difficultés de grandes parcelles de terres incultes sur lesquelles paissaient quelques troupeaux. Afm d'aider et de protéger les nouveaux arrivants le gouvernement groupa les exploitations agricoles en des centres à administration militaire. Une paix relative s"en suivit, troublée par de rares incidents qui permirent aux colons d'agrandir leurs propriétés aux dépens des fauteurs de troubles. Nombreux aussi furent ceux qui, découragés, vendirent leurs biens aux plus tenaces. Les débuts furent terriblement éprouvants, mais en dépit des fièvres qui décimaient les arrivants et des récoltes brûlées par la sécheresse ou dévorées par les criquets, les

Herbs s'accrochèrent

cil

ce sol ingrat. Ils labourèrent,

semèrent, récoltèrent, agrandirent les bâtisses construites en dur, aussi bien pour durer que pour faire face aux intempéries et aux incursions des tribus hostiles. Bien sûr, les voisins Chaouïas durent modifier leur mode de vie. Le douar se trouva rapidement ceinturé de tous côtés par les cultutes sauf du côté de la montagne où les indigènes menèrent paître biques et moutons. Au temps des moissons, ils vinrent travailler à la ferme, et leurs fils s'expatrièrent. Les quelques privilégiés qui eurent du travail à l'année édifièrent des gourbis aux abords du village, les fatmas fIrent le ménage et la vaisselle chez les colons. A la suite de ces débuts difficiles, le grand-père Herbs connut des années de paisible r~pos et remercia le ciel de lui avoir permis une telle réussite. L'armée quitta la place, un administrateur civil fut nommé, l'ensemble de la région devint commune mixte. La première fois que l'administrateur lui rendit visite, Herbs accompagné de son fils, présenta son domaine avec une juste fierté. Pas une mauvaise herbe dans la cour, les machines agricoles étaient rang~es, parfaitement graissées, sans un soupçon de rouille apparent. Après le tour des bâtiments, ils se rendirent dans les champs. Le blé 13

frissonnant dans le vent du sud avait une belle couleur jaune, et les arbres bien ali~nés laissaient espérer d'abondantes cueillettes. Négligemment, l'administrateur jeta un coup d'œil vers le douar d'où montait des volutes de fumées bleutées. Il questionna, vaguement inquîet : - Et de ce côté, pas d'ennuis? Herbs se frotta les mains. - Non ce sont de bons bougres, au début ils rechignaient au travail mais maintenant ils viennent d'eux-mêmes. Les travailleurs privilégiés qui les accompagnaient acquiescèrent benoîtement en hochant la tête. Bon prince, l'administrateur concéda. - Il faudra bientôt une école par ici. Quand elle arrivait à ce point de son récit, la grand-mère se faisait sentencieuse. Je sentais confusément que les paroles qui suivaient renfermaient tout le doute et l'inquiétude qui, depuis les événements de quar~te-cinq, avaient envahi les esprits. Avant de partir, l'administrateur demanda à Herbs s'il avait quelques vœux à émettre. Non, il ne demanda rien, si ce n'est de mainten.ir la protection de la force publique. Les écoles, c'est bien, mais quelques gendarmes seraient certainement tout autant utiles. La grand-mère, de sa voix lasse, poursuivait:« Malgré les apparences, en ces temps-là, la région était loin d'être pacifiée et l'administrateur nous tranquillisa totalement. N'ayez aucune crainte, promit-il, les soldats veilleront sur la région. J'ai des projets: Il faut éduquer l'indigène, certes, mais il est aussi nécessaire de vous protéger. C'est ainsi que le poste auxiliaire de Tleti fut créé. » Les petits-fils Herbs payèrent leur tribut à la mère patrie. Tous 4e~ fIrent la guerre de quatorze. Le plus âgé partit dès la déclaratio~ de guerre. Sa section fut entièrement décimée aux premières escarmouches, les pantalons de zouaves, rouges et bouffants, constituaient une cible de choix pour les soldats du Kaiser. Le deuxième fùs fut 14