Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 15,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Des boucles d'oreilles dans le cellier

De
230 pages
Née en 1922 en Tchécoslovaquie, l'auteur fut déportée à Auschwitz durant la Seconde Guerre mondiale. Camp de travail, "marche de la mort", fuite dans un village allemand situé sur le front russe... Elle réussit à survivre en se faisant passer pour une fasciste hongroise jusqu'à la libération du village. Après la guerre, elle tente de rejoindre Israël dans le cadre de l'immigration clandestine. Arrêtée par les Anglais, elle fut déportée à Chypre où elle prit en charge un groupe d'orphelins de guerre... Et son histoire ne s'arrête pas là.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

DES BOUCLES D'OREILLES
DANS LE CELLIER A propos du livre...
"La publication de votre livre en plusieurs langues permettra la
transmission de l'histoire juive contemporaine non seulement aux
générations à venir de notre peuple mais aussi à d'autres nations et à
d'autres cultures. "
Moshé KATSAV, Président de l'Etat d'Israël
" Votre histoire bouleversante et votre capacité à reprendre le
dessus à partir de situations horribles et désespérées pour amorcer
une activité sioniste éducative témoignent de la force exceptionnelle
de votre personnalité et de votre foi. "
Shimon PERES, ex-Premier ministre et Prix Nobel de la Paix
"J'ai lu deux de vos livres "La lumière au bout du tunnel " et
"Des boucles d'oreilles dans le cellier ". Les deux m'ont touché
profondément, le second en particulier par la noblesse de caractère
qui s'y exprime. Leur publication en d'autres langues est essentielle,
notamment en anglais et en français.
Je suis sûr que le témoignage extrêmement important qu'ils
transmettent sera entendu et aura sur les lecteurs une influence réelle
et durable. "
Elle WIESEL, écrivain, Prix Nobel de littérature
" Chère Madame Rachel Bernheïm
J'ai lu avec le plus grand intérêt votre livre publié récemment en
arabe.
Il constitue, sans aucun doute, un témoignage très impressionnant
quant à la capacité de l'être humain à surmonter les épreuves les plus
cruelles et un regard très lucide sur une des périodes les plus
tragiques de l'histoire de l'humanité.
Il contribuera certainement à la compréhension entre nos peuples.
Il est représentatif des aspirations profondes des Israéliens.
Prions pour la réalisation de notre rêve commun : la Paix. "
Prince EL HASSAN BIN TALAL
Palais royal, Amman, Jordanie Rachel Bernheim-Friedman
DES BOUCLES D'OREILLES
DANS LE CELLIER
Renaître de mondes dévastés
Autobiographie
Traduction de l'hébreu par Esther et Raymond Fitoussi
L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris
FRANCE
L'Harmattan Burkina Faso Espace L'Harmattan Kinshasa L'Harmattan Italia L'Harmattan Hongrie
1200 logements villa 96 Fac .des Sc. Sociales, Pol. et Via Degli Artisti, 15 KOnyvesbolt
12B2260 Adm. ; BP243, KIN XI 10124 Torino
14- 16 Kossuth L. u.
Ouagadougou 12 Université de Kinshasa — RDC ITALIE
1053 Budapest www.librairieharmattan.com
Harmattan1@wanadoo.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
(0- L'Harmattan, 2006
ISBN : 2-296-00410-5
EAN : 9782296004108 " Mon ancienne maison "
Je suis partie de là-bas et je n'y suis pas retournée,
Je ne voulais même pas y retourner,
Voilà que le passé que je n'aimais pas
Est redevenu mon passé chéri.
Comme si notre monde n'avait pas été dévasté,
Comme si nous ne savions pas tout ce que nous savons,
Comme si notre foyer et notre espace existaient toujours,
Une table blanche dressée pour le repas.
Léa Goldberg Prologue
Malgré le temps qui s'est écoulé depuis la libération des
camps de la mort, le devoir de transmettre ce qui s'y est passé
reste absolu. En effet, plus que jamais, les victimes et les
témoins doivent prendre la parole ou la plume et tenter de
raconter l' inexprimable.
Il en est de la Shoah comme de la renaissance de l'Etat juif.
L'existence de cet Etat ne coule pas de source et il est essentiel
que les jeunes générations sachent quelles douleurs ont
accompagné son enfantement .
A travers mon expérience, c'est de celle de tout mon peuple
que je veux témoigner.
Dans le même souffle, je veux affirmer que j'ai conservé
l'espoir d'une humanité fraternelle, l'amour de mes frères juifs
et de mes autres frères humains, l'aspiration à la paix dans la
région et dans le monde entier.
Par ailleurs, je souhaite que personne ne prenne ombrage de
ma critique à l'égard d'une certaine interprétation de
l'orthodoxie juive. Je sais que d'autres juifs ont traversé le
passage à la modernité, ont subi la Shoah et vécu la création de
l'Etat d'Israël ainsi que le combat pour sa sauvegarde, dans la
fidélité à la foi de nos Pères et au judaïsme originel avec son
approche de l'universalisme. Nous nous aimons et nous nous
respectons dans nos différences : trop de tragédies et
d'espérances nous sont communes pour qu'il en soit
autrement... A la mémoire
De mon père et de ma mère chéris
De ma soeur Adalé
De mon frère Salomon
Et des autres proches qui ne sont plus
Nous nous souviendrons
Des parents, des enfants
Et des personnes âgées
Dont la vie a été écourtée
Un seul "crime" à leur charge : ils étaient juifs.
Rachel Bernheïm-Friedman Chapitre I
La maison de mes parents
Je suis née le 4 juin 1922 dans le foyer de Jacob Friedman et
de Mathilde née Mench. Deux frères m'avaient précédée : l'aîné
Eliézer, ainsi que Chlomo (Salomon). Deux ans après la
naissance de Chlomo, le même jour et le même mois, je vins au
monde ; un peu moins de deux ans après, naquit ma soeur 'Haya,
puis, après une interruption de six ans arriva notre soeur Ada,
" le bâton de vieillesse ". A la maison nous étions sept, ce qui
était considéré à l'époque comme une petite famille, car autour
de nous il y avait des familles de dix enfants et davantage.
La ville où je suis née, Moukatchevo comme l'appelaient les
Tchèques ou Munkacs selon les Hongrois, est située à
l'extrémité orientale de ce qui était à mon époque la
République tchécoslovaque. Celle-ci était divisée en plusieurs
régions, la Tchéquie et sa capitale Prague, la Moravie dont la
capitale était Brno, la Slovaquie avec Bratislava comme
capitale, et enfin à l'extrémité, il y avait la Carpathie ou, comme
l'appelaient les Russes, la Russie carpathe. Officiellement la
ville d'Uzhhorod était le chef-lieu du district, mais
pratiquement et en particulier sur le plan économique,
Moukatchevo était considéré comme la ville centrale. Dans
notre district, la diversité était frappante.
Ainsi que le suggérait le nom, le paysage comprenait les
chaînes de montagnes de la Carpathie, recouvertes d'arbres
verts tout le long de l'année, des forêts, des espaces de champs
verdoyants et de nombreux cours d'eau comme la rivière
Latéritique qui traversait notre ville. Ses eaux, comme celles de
tous les fleuves, coulaient vers le sud, vers le Danube bleu. Comme le paysage, la population était elle-même très
diversifiée. Parmi les plus âgés qui demeuraient sur place
depuis l'époque de la monarchie austro-hongroise, certains
parlaient l'allemand et d'autres le hongrois. Il y avait aussi de
nombreuses minorités originaires des pays voisins avec lesquels
nous avions des frontières communes : au nord la Pologne, à
l'est l'Ukraine et la Russie, au sud la Roumanie et la Hongrie,
et bien sûr nos frères juifs.
A mon époque, les juifs constituaient près de la moitié de la
population : dix-sept mille sur trente-sept mille habitants. Parmi
eux, toutes les tendances étaient représentées. Certains étaient
assimilés et s'étaient éloignés des juifs et du judaïsme. Il y avait
également des sionistes de tous les courants et de tous les
mouvements, ainsi que des religieux, eux-mêmes divisés en
plusieurs tendances. Chaque rabbin avait sa communauté et ses
fidèles.
Parmi eux, certains appartenaient à la tendance la plus
extrémiste que nous identifions aujourd'hui comme les
hassidim Satmers dont une partie est venue en Israël et vit
aujourd'hui dans le quartier de Méo Chéarim (les cent portes).
Les querelles et les disputes entre les diverses factions de ce
secteur étaient plus nombreuses et plus fortes que leur
opposition aux sionistes, considérés aux yeux des ultra-
orthodoxes comme " pires " que les non-juifs. Une illustration
magistrale de cette mentalité : s'il manquait un dixième fidèle
pour compléter le mynian (quorum de dix personnes pour les
prières collectives) dans la communauté d'un des rabbins, ils
préféraient sortir le chercher dans la rue, plutôt que d'inviter un
juif de la mouvance du rabbin voisin.
Dans notre région, en Europe centrale, même le climat était
diversifié. L'année se divisait en quatre saisons, à un degré de
précision à un jour près, par rapport au calendrier. Le printemps
faisait fondre les neiges et les perce-neige qui pointaient les
premières de la blancheur du sol étaient les prémices de la
saison. Elles charmaient par leur beauté particulière et créaient
un tapis dominé par la couleur verte sous toutes ses nuances et
duquel surgissaient des parterres multicolores.
12 L'été, les fruits poussaient en abondance dans les jardins des
maisons et les vergers ; tous les bosquets étaient pleins de
mûres en tous genres et de toutes tailles. Les cerises
remplissaient les étalages d'une multitude de couleurs et de
goûts. J'appréciais dans mon enfance le fait que mon
anniversaire tombe en juin, au sommet de la saison. Les cerises
étaient bon marché ; nous en mangions et nous les accrochions
en couples, comme des boucles, sur nos oreilles. Il y avait de
nombreux fruits, des prunes, des pommes et des poires, y
compris la plus noble d'entre elles, que nous surnommions " la
poire du roi ". A chaque bouchée nous sentions son goût de
nectar, inoubliable.
Je n'ai pas connu mes grands-parents. Mes grands-parents
paternels n'étaient plus de ce monde lorsque je suis née. De la
famille de mon père, je n'ai connu que deux de ses soeurs. Je me
souviens de la tante Faygalé (Tsipora), petite et menue, avec
son visage fripé couvert de rides, et de la tante Taybalé (Yona),
rondelette et aux yeux enfoncés dans lesquels j'ai toujours
discerné un sourire.
Durant notre enfance, nous ne rendions visite à la tante
Tsipora que pour satisfaire la volonté de nos parents, comme
l'on s'acquitte d'un devoir désagréable. Elle était ce que les
juifs appelaient alors bezditnitsé, terme qui est la traduction de
sans enfants, femme stérile, mais qui dans son cas était
synonyme de femme sans affection envers son prochain. C'est
peut-être pour cela qu'elle était très ordonnée, minutieuse ; nous
disions d'elle qu'elle était obsédée par la propreté. Nous étions
pauvres, et maman ne faisait pas de gâteaux, hormis une fois
par an, à l'approche de Pourim, et même à cette occasion,
uniquement pour que nous ayons de quoi rendre la pareille,
lorsqu'on nous apporterait des mishlo'hé manot ( les assiettes de
gâteaux traditionnellement échangées pendant la fête de
Pourim, entre parents et voisins). Cette coutume était très
répandue.
Pendant toute la journée, nous recevions des visites. Comme
dans tout foyer juif, des amuseurs venaient nous jouer un
Pourimshpil, un spectacle de Pourim, parodie en vers dans
13 l'esprit de Pourim, et en échange nous leur offrions des gâteaux.
Les voisins, les amis et les connaissances venaient nous
apporter un plateau garni de pâtisseries diverses. Alors, maman
remplaçait une partie du plateau par quelques-uns de ses
gâteaux ou par des pâtisseries d'un autre plateau que nous
avions reçu.
A Pourim, nous rendions visite à la tante Tsipora, et
lorsqu'elle nous offrait un gâteau, elle attendait à nos côtés. La
première fois, j'ai pensé qu'elle voulait vérifier si nous avions
trouvé bon son gâteau car je ne connaissais pas encore son
comportement habituel. Elle se penchait pour ramasser, autour
de nous, chaque miette tombée de notre main ou de notre
bouche. Paradoxalement, elle nous effrayait tellement que les
miettes tombaient sans arrêt. Par contre, j'aimais beaucoup les
visites chez la tante Yona qui nous recevait toujours
chaleureusement. Ils n'étaient pas riches, mais elle était ravie de
nous recevoir. Elle nous disait de manger de telle façon que son
mari ne le remarque pas. Il n'était pas avare, mais elle aurait été
gênée qu'il nous voit " gaspiller " car ils gagnaient leur vie avec
difficulté. Il était impressionnant par sa taille et sa barbe rousse.
Il était très doué. Il écrivait et composait des chansons qu'il
chantait de sa voix agréable. Dans la communauté juive, il était
connu. Il était invité à animer des fêtes et des mariages. La tante
Yona avait un coeur d'or et nous invitait à goûter de son layke'h,
un gâteau particulier pour les fêtes, et d'autres pâtisseries,
qu'elle avait préparées elle-même et dont elle était fière.
Mon père et ma mère venaient tous deux de familles
orthodoxes. L'intervention du chad'han (marieur) était en usage
à l'époque et sans cela les filles n'auraient pas rencontré de
jeunes hommes avant le mariage. Lorsque mon père fut en âge
de se marier, en l'occurrence lorsqu'il eut dix-huit ans, les
entremetteurs commencèrent à rendre visite à mes parents,
dotés de chaleureuses recommandations pour les meilleurs
partis. Mon père rejetait les futures mariées vertueuses qui lui
étaient proposées ainsi que les riches candidates de bonne
lignée. Il orientait tous les marieurs directement vers la maison
de ma mère. Il s'était souvenu de l'avoir vue, une fois, par
14 hasard, prés d'un magasin, son image se reflétant dans la
vitrine. Il s'en était éloigné un peu, puis était revenu sur ses pas
afin de la regarder. Quelques jours après, il revint et la revit, au
même endroit. Il l'admira et était sûr désormais que c'était elle
qu'il emmènerait sous le dais nuptial.
Lorsque les entremetteurs revinrent à la maison de ses
parents, mon père les envoya directement à la maison de ma
mère. Peu après, ils se marièrent selon tous les usages religieux.
C'était ce que nous appelons aujourd'hui un coup de foudre. Ma
mère était très jolie, de taille moyenne, arborant sur son visage
un sourire timide, avec de beaux yeux bleus. Sa taille était fine,
sa chevelure rousse abondante descendait par vagues. Mon père
était plus grand que ma mère d'une demi-tête ; les traits de son
visage étaient sérieux, les os des joues un peu proéminents. Au-
dessus de ses yeux marron, ses sourcils épais reliés
constituaient comme un arc de cercle. Il portait un chapeau,
comme tous les jeunes étudiants des yéchivots (écoles
talmudiques) et ses papillotes descendaient de ses tempes, en
boucles, sur ses joues. Avant le mariage, ma mère dut se séparer
de sa chevelure belle et abondante. On lui rasa la tête et elle
attacha, avec beaucoup de grâce, un foulard au-dessus de sa
perruque.
Je n'ai pas eu connaissance, durant mon enfance, de détails
concernant les premiers temps de leur vie commune, après le
mariage. Elle fut de courte durée, moins d'un an.
Avec le coup de feu de Sarajevo, par lequel fut assassiné
François-Ferdinand, le descendant de la dynastie austro-
hongroise, les ennuis commencèrent. La première guerre
mondiale fut déclenchée le août 1914. Les affiches dans les
rues annonçaient la mobilisation générale. Papa prit congé de
maman et partit à la guerre. Trois jours après, le 4 août, naquit
mon frère aîné Eliézer. Les communications n'étaient pas
encore développées et maman ne savait pas comment elle allait
annoncer à son mari qu'il était désormais père d'un petit
garçon. La Première Guerre mondiale était différente des
guerres de nos jours. Les armées étaient disposées en rangées et
se combattaient sur un large front, quelque part très loin.
15 Maman n'avait aucune adresse où elle aurait pu annoncer la
nouvelle à mon père. Elle se réjouit de ce que, au moins en ce
qui concernait le nom, il n'y avait pas de problème.
Contrairement à l'usage dans les autres couples orthodoxes, ils
parlaient de tout entre eux.
Concernant le nom, il n'y avait donc pas lieu d'hésiter. Ils
avaient convenu entre eux, avant que mon père ait quitté la
maison, que s'il naissait un garçon, ils l'appelleraient Eliézer.
Papa voyagea dans un train bondé de nombreux jeunes gens
qui avaient été mobilisés. Dans le train, il s'assit sur un banc.
Un jeune homme était assis à ses côtés .Comme mon père, il
avait bouclé ses papillotes en une fine mèche qu'il avait glissée
derrière l'oreille, sous le bonnet militaire. Dès le premier
instant, papa le prit en affection. Il le trouva sociable et
remarqua qu'il aimait la conversation. Ils firent connaissance et
se lièrent tout de suite d'amitié. En cours de discussion, il
s'avéra qu'ils avaient une autre chose en commun, en plus des
papillotes. Chacun d'eux avait laissé à la maison une épouse
enceinte à un stade avancé, qui devait accoucher d'un jour à
l'autre. Les deux amis se réjouirent de leur communauté de
destin et échangèrent une solide poignée de main. Cette
coutume était en vigueur à l'époque et exprimait un accord non
écrit mais contraignant, une sorte de voeu. Selon cet accord, ils
convinrent que si les bébés qui allaient naître étaient de sexe
opposé, ils seraient destinés à être unis l'un à l'autre, dans
l'alliance matrimoniale, en vertu de cette " poignée de main ".
A l'issue de la guerre, lorsqu'ils revinrent chez eux, ils
s'avéra que l'accord de la poignée de main ne pourrait être suivi
de faits. Nombre de facteurs contribuèrent à l'échec de cet
accord. La raison essentielle et décisive fut que papa revint
différent de ce qu'il avait été lors de la mobilisation. Il revint
avec une vision du monde progressiste, armé de projets pour
l'avenir, alors que l'ami de sa jeunesse avait conservé la même
étroitesse d'esprit. Papa apprit, par la suite, qu'avant leur
rencontre, son ami avait tenté sa chance en ville mais qu'il
n'avait pas réussi. Il était retourné au village où il était né et il
s'était marié. Ses quatre filles furent toutes éduquées dans le
16 respect des commandements religieux selon l'approche
orthodoxe. Elles étaient obéissantes et, arrivées à l'âge du
mariage, elles étaient devenues d'excellentes couturières, à la
grande fierté de leur père. Elles passaient leurs journées à la
maison, à coudre du matin au soir et, d'un ouvrage à l'autre,
elles attendaient l'entremetteur qui leur amènerait le bon parti.
Après la guerre, les deux ex-amis appartenaient à des
mondes différents. Lorsque l'ami venait rencontrer mon père, la
promesse et la poignée de main ne furent jamais évoquées.
Pendant plusieurs années, lorsqu'il venait à la ville, il rendait
visite à mon père à la maison. Ils restèrent en bonne relation,
sans plus. Je me souviens de lui lors d'une de ses visites, alors
que j'étais une petite fille.
L'ami réalisait à quel point ils étaient différents et ne tenait
pas rigueur à mon père d'avoir rompu leur accord. Il avait
compris qu'entre deux jeunes qui avaient grandi dans des
mondes si différents, d'une part sa couturière de fille, et d'autre
part mon frère qui était déjà un lycéen brillant, l'alliance
promise n'avait aucune chance de réussir.
Maman, qui était restée seule à la maison après que papa eut
été mobilisé et fut parti à la guerre, prit connaissance de cette
promesse plusieurs années plus tard. La guerre se prolongeait.
Papa était à l'armée et elle était toute seule. Elle était
courageuse. Elle accomplissait toutes les tâches à la maison et
s'occupait de mon frère qui faisait ses premiers pas. Le souci de
leur subsistance à tous les deux lui incombait aussi. Elle trouva
un travail qu'elle pouvait effectuer à la maison et en fonction de
ses disponibilités. A la lumière de la lampe de pétrole, elle
cousait des boutons sur les uniformes de l'armée. Des employés
de l'atelier de couture lui apporteraient les uniformes à la
maison et revenaient récupérer le travail accompli. Elle
fredonnait une berceuse à voix basse et, avec ses pieds,
balançait le petit lit dans lequel le bébé était couché, tout en
cousant des boutons avec efficacité. Les nuits comme les jours,
maman travaillait dur pour subvenir à ses besoins et à ceux de
son fils. Elle souffrait en silence, vivant dans l'espoir de la
visite de son mari dans le cadre d'une permission et puisait du
17 courage dans la perspective de la joie qu'il éprouverait à les
retrouver tous les deux. Elle attendait sa venue, jour après jour.
Il n'arrivait pas et elle se faisait du souci pour lui car elle
n'avait pas reçu de nouvelles.
Des jeunes gens, parmi ceux qui n'avaient pas répondu à
l'appel et n'étaient pas partis à la guerre, parlaient avec mépris
et moquerie de ceux qui étaient partis tout bêtement pour aller
se faire tuer. Ils se vantaient de ce que cela ne leur convenait
pas car, eux, ils aimaient profiter de la vie. Chaque jour, des
courtisans arrivaient à la maison chez maman. Ils lui
apportaient toutes sortes de mauvaises nouvelles de la guerre,
l'une pire que l'autre. Ils lui décrivaient les combats cruels, les
nombreux soldats morts et blessés. Ils avaient un but unique :
celui de convaincre maman de se marier avec eux. Ils lui
disaient que c'était dommage pour elle, qu'elle gâchait les plus
belles années de sa vie et qu'elle attendait à tort mon père, car il
n'était pas évident qu'il allait revenir. Plus la guerre se
prolongeait, plus ils venaient l'ennuyer et lui nuire. Pourquoi
devait-elle travailler si dur ? Si seulement elle acceptait de se
marier, elle recevrait tout ce qu'elle voudrait, ils subviendraient
à tous ses besoins ainsi qu'à ceux de son fils. Maman sut tenir
tête avec beaucoup de mérite et aucune des tentatives ne réussit
à l'influencer. Elle était certaine de ce que son coeur lui
prophétisait : un jour, par surprise, son mari reviendrait sain et
sauf. Les larmes qui perlaient au coin de ses yeux étaient
remplacées par un sourire dès l'instant où elle regardait son fils,
mon frère Eliézer, et elle voyait ses yeux lui sourire. Elle y
puisait sa force et sa foi dans l'imminence du retour de son mari.
Le jour où mon frère eut trois ans, on l'installa sur une chaise
haute : maman l'enlaçait par derrière et regardait le coiffeur lui
faire sa première coupe de cheveux. Elle regardait comment les
jolies boucles dorées tombaient sur le sol, ces boucles dont il
devait se séparer à l'âge de trois ans selon le commandement,
comme il sied à tout garçonnet religieux.
Par surprise, un soldat arriva à la maison, il venait
directement du champ de bataille, un de ces heureux élus qui
avaient reçu une permission pour rendre une brève visite au
pays. Il amenait avec lui une lettre pour maman.
18 Elle le remercia et était très émue. Dès qu'il fut sorti, elle
posa le bébé dans son berceau, le couvrit et prit la lettre. Elle la
lut avec émotion, un large sourire se déploya sur son visage et
ses yeux s'emplirent de larmes de joie. Elle relut la lettre une
fois après l'autre, puis elle se baissa pour ramasser sur le sol la
photographie qui était tombée de l'enveloppe, lorsqu'elle l'avait
ouverte. Sur la photo, on voyait un soldat qui portait
(la chemise militaire), les boutons fermés jusqu'au la roubachka
cou et des pantalons qui s'élargissaient jusque sous les genoux
(les pantalons que portaient les cavaliers) et, aux côtés de cet
homme, on voyait sur la photo un cheval sellé, l'homme tenant
la bride. Maman scruta longtemps cette photo. Le bébé se
réveilla ; le moment de lui donner à manger était venu ; elle
était encore concentrée sur ce que ses yeux avaient vu. Elle prit
sa tête entre ses deux mains et la remua tristement, ne
comprenant pas ce qui se passait, cherchant en vain son mari
sur la photographie, jusqu'au moment où elle fut persuadée que
l'homme sur la photo n'était pas son mari. Il y a une erreur
quelconque, se dit-elle tristement, cet homme-là n'est pas le
jeune étudiant de yéchiva qui a quitté la maison.
Durant toute la journée, elle fut troublée, perturbée ; elle
embrassait son fils, le pressait contre son coeur. Tard le soir,
après avoir couché mon frère dans son berceau, terminé les
travaux ménagers et cousu le dernier bouton, elle alla se
coucher, le coeur en effervescence. Elle sortit l'enveloppe qui
était cachée sous son oreiller et regarda la photo. Cette fois, elle
fit abstraction des habits bizarres et regarda droit dans les yeux
de mon père et un cri jaillit de sa bouche. A présent, elle savait
avec certitude que c'était lui effectivement c'était son mari. Elle
regarda à nouveau la photo qui tremblait dans ses mains. Le
cheval lui semblait réel et véritable ; mais qui donc était cet
homme à côté de lui, qui avait l'air d'un non-juif arrogant et
tenait la bride entre ses mains ? ... Toute la nuit, elle ne put
dormir ; elle regardait sans cesse la carte, puis mon père sur la
photo droit dans les yeux et les forts battements de son coeur
résonnaient dans sa tête. Le souci et l'angoisse s'infiltrèrent
dans son coeur.
19 La guerre était très longue ; elle avait déjà dépassé la
quatrième année. Quelques-uns étaient revenus ; ils étaient au
pays le temps d'une brève permission. Ils disaient que la
situation au front leur inspirait de l'optimisme et certains
croyaient même qu'il y avait des chances que la guerre se
termine bientôt et que les combattants rentrent dans leur foyer.
Maman, qui avait tout le temps attendu le retour de son mari,
racontait à son petit garçon, qui entre temps avait grandi, à mon
frère Eliézer, que son père qu'il ne connaissait pas encore était
parti et que le jour où lui-même était né son père était déjà loin
d'eux, à cause de la guerre. Elle dit à son fils que, grâce à Dieu,
ils étaient tous deux chanceux, car nombre de ceux qui étaient
partis à la guerre n'en reviendraient jamais. Mais heureusement,
expliqua-t-elle à l'enfant, son père était sain et sauf, et d'ici
quelques semaines ou peut-être d'ici quelques jours seulement,
il rentrerait à la maison parmi eux et ils vivraient ensemble
comme toute famille normale. Elle lui raconta, sans se lasser,
que son père était un héros et qu'il devait en être fier. Elle le
préparait à la rencontre attendue avec son père qu'il n'avait
jamais eu, mais pas un instant elle ne pensa à elle-même ni à
leur prochaine rencontre.
La porte s'ouvrit et un bel homme, une mèche sur son front,
chose sévèrement interdite aux juifs orthodoxes, et ce qui est
pire, sans chapeau, se tenait à l'entrée. Papa lui apparut comme
complètement étranger. Ce n'était pas l'homme qu'elle avait
connu. Il avait l'air épuisé, ses vêtements étaient couverts de
boue. A l'entrée, il déposa la caisse en bois qui lui servait de
valise. Dès qu'il se fut débarrassé de ses bagages, il regarda
avec bonheur les yeux de sa femme, lui tendit les bras pour
l'enlacer et la vit figée sur place. Sous l'effet de la surprise, elle
continuait à le fixer ainsi sous le choc, alors que papa ne la
quittait pas des yeux. Et maman ne réagissait toujours pas.
Comme paralysée, les pieds collés au sol, elle ne bougeait pas
de sa place.
Surpris et déçu de sa réaction, papa resta planté dans
l'entrée, ses bras tendus. Il vit son jeune fils, et, souriant, il lui
dit : " Viens chez moi, mon enfant chéri, viens embrasser ton
20 papa ". Les mains de mon frère s'agrippèrent à la robe de
maman, puis s'accrochèrent de toutes leurs forces à ses jambes.
C'est le seul abri qu'il trouva face à cet homme. Il se cachait
comme il avait coutume de le faire, par timidité, lorsqu'un
étranger entrait dans la maison. Maman le caressait, ses pieds
toujours plantés sur place, et incapable de bouger.
Elle se ressaisit progressivement et enfin sûre de l'identité de
cet homme, elle se mit à parler de sa voix douce, maternelle.
Elle parla à mon frère et l'encouragea. " Va, mon fils, va mon
chéri, dis gentiment bonjour à ton père ; il nous est revenu de la
guerre ". Mon frère refusa, s'attarda, et seulement avec l'aide de
maman il s'approcha de papa, pas à pas, s'arrêta près de lui et
baissa les yeux vers le sol. Papa fit attention de ne pas
l'effrayer. Tout ce temps, alors qu'il était loin de la maison, il
avait imaginé son retour et avait rêvé de la fête de la rencontre,
le jour où il retrouverait sa femme et son fils. Toute la guerre
durant, il n'avait pensé qu'à eux. Il n'était pas préparé
mentalement à ce qui l'attendait à la maison, à ce reniement qui
lui faisait mal. Il était très triste et, pour cacher à son enfant les
larmes qui lui coulaient des yeux, il fit mine de s'occuper de la
caisse militaire qu'il avait apportée. Mon frère s'approcha, se
tint à ses côtés et le regarda sortir de la caisse un paquet. Il
regarda les doigts agiles de mon père dénouer le noeud qui
fermait le sachet en peau, en sortir des objets qu'il déposa sur
un petit banc, juste en face des yeux de l'enfant, un cerf aux
cornes ramifiées, un ours polaire massif et toutes sortes de
créatures que ce petit enfant enfermé dans la maison avec sa
mère n'avait jamais vues. Pendant ses années de captivité, papa
avait confectionné ces merveilleux ouvrages. Il les avait tous
sculptés uniquement à l'aide d'un canif. Il est fort improbable
que, pendant qu'il sculptait ces animaux, il se soit imaginé, ne
fût-ce qu'un instant, qu'un jour viendrait où, grâce à eux, les
barrières tomberaient entre lui et son fils. Parmi les différents
objets que papa avait fabriqués en captivité, il y avait aussi un
échiquier complet.
Je me souviens de la tour qui rappelle un peu les tours de
Jérusalem, qui était couverte de motifs sculptés, une merveille
de conception. C'était l'unique pièce que papa avait réussi à
21 conserver sur lui durant le long chemin du retour. A la maison,
la tour eut droit à une place d'honneur. Elle était posée sur une
serviette brodée qui recouvrait la commode et elle provoquait
l'émerveillement de tout visiteur qui la découvrait en entrant
dans la maison.
Durant les longues années de captivité, papa s'était lié
d'amitié avec des gens cultivés et des intellectuels. Il les avait
écoutés, s'était intéressé à leurs propos et il s'était très
rapidement intégré parmi eux, comme s'il était l'un d'entre eux.
On peut dire que mon père était un parfait autodidacte. Durant
la captivité, il avait subi un changement intellectuel d'une
extrémité à l'autre. De l'étudiant de yéchiva qui bouclait ses
papillotes, priait, et n'avait, hormis ses prières, d'intérêt pour
rien d'autre au monde, il était devenu carrément mécréant et
reniait jusqu'à l'existence divine : un homme à l'esprit ouvert et
conscient de ce qui se passait autour de lui. A l'issue de la
guerre, à son retour à la maison, il avait une conception du
monde très élaborée avec une tendance prononcée pour
l'extrême gauche.
J'aimais beaucoup les soirées du samedi soir. Nous étions
assis, éclairés à la lampe à pétrole qui projetait son ombre sur
les murs de la maison et nous écoutions les récits magnifiques
et passionnants que papa nous faisait. Une de ces soirées, il
nous exposa les problèmes et les difficultés auxquelles mes
parents furent confrontés lors du retour de mon père. Comment,
les premiers jours, ils s'étaient retrouvés comme des étrangers,
après quatre ans et demi d'absence et les efforts de maman pour
s'habituer à son " nouveau " mari, à mon père. Maman était
encore une juive pratiquante qui mangeait cacher et respectait
les prescriptions religieuses. Papa était un universaliste. Ils
s'aimaient profondément l'un l'autre. Papa était compréhensif
et fit preuve de beaucoup de patience à l'égard de maman.
Grâce à son approche positive vis-à-vis d'elle et de leur fils, ils
réussirent tous deux à se rapprocher. Il se créa entre eux une
relation différente et progressivement, pas à pas, papa parvint à
influencer maman.
22 Les premiers temps, par respect et considération vis-à-vis
d'elle, le shabbat, il sortait de la maison et fumait ses cigarettes
à l'extérieur et en cachette. Maman avait admis le fait qu'il
fume ce jour-là mais elle demandait qu'il agisse discrètement
par souci de la réaction des voisins. Petit à petit, maman
s'habitua à son nouveau mari ; elle en était même satisfaite.
Plusieurs mois plus tard et après des dilemmes douloureux, elle
renonça à la perruque que portaient toutes les femmes
orthodoxes mariées et sa chevelure châtain se remit à pousser.
Elle en faisait une tresse épaisse et l'enroulait comme une
couronne sur sa tête.
J'aimais écouter maman me raconter l'histoire de la
première nuit après le retour de papa, ce qu'elle avait ressenti en
faisant le lit commun après y avoir dormi seule durant tellement
de nuits, et comment elle avait été bouleversée et avait rougi,
après que mon père l'eut enlacée si longuement, d'une manière
qu'elle n'avait pas connue, et lui eut prodigué des baisers
comme elle n'en avait jamais goûtés auparavant.
Mes parents ont beaucoup souffert au retour de mon père. Il
était un corps étranger dans son entourage : les juifs orthodoxes,
même ses amis d'avant la guerre, lui tournèrent le dos. Leurs
connaissances s'éloignèrent d'eux. Les voisins n'associèrent
plus maman à leur entourage et, ce qui les désola le plus, ce fut
la souffrance d'Eliézer, leur petit garçon. Chaque jour, il
revenait en pleurs du 'lieder (école maternelle religieuse) et il
fallut beaucoup de persuasion pour qu'il avoue que les autres
enfants se moquaient de lui à cause de son papa qui n'était pas
comme les autres papas et ne se coiffait même pas du shtreïmel
(toque de fourrure des orthodoxes). Un jour, il revint à la
maison en pleurs et plein de contusions. Papa n'hésita pas un
instant et décida de ne plus envoyer son fils au 'heder. Il se mit
à s'occuper de son éducation en personne. La nouvelle selon
laquelle papa était devenu athée et reniait l'existence de Dieu se
répandit rapidement dans la communauté orthodoxe qui lui
tourna le dos, à lui-même et à sa famille. Maman souffrait en
silence ; papa serrait les dents. Il savait que c'était lui qui avait
provoqué la situation dans laquelle ils se trouvaient et cela lui
faisait beaucoup de peine. La vengeance de la famille de
23