Des cailloux plein les poches

De
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Quand Pierre Anne, enseignant à la retraite, nous parle de son enfance, c’est avec un humour affectueux qu’il évoque : le petit village caché dans le Bessin, la vie au milieu de ses 8 frères et sœurs, les lieux traditionnels : église, café, épicerie...si chers à la vie communautaire, les habitants dont aucun n’est laissé pour compte et pour lesquels le curé, l’instituteur, le maire semblent gérer un rythme de vie à jamais établi.


Ce livre est une deuxième édition


Eric Drudi principal de collège à la retraite




Une lectrice a écrit


Maman n’ayant plus le courage de lire, je lui fais la lecture de ton livre, un peu chaque jour et c’est un plaisir de l’entendre rire et approuver pleinement ce que tu écris...Si tu savais comme je suis heureuse de l’entendre évoquer des souvenirs enfouis depuis si longtemps de sa mémoire...


Hélène L, une infirmière



Cher Pierre,


Ce fut un régal de lire ton livre. Je me réservais pour le soir, comme un but ou une récompense, le réel plaisir de la lecture. Aucun passage languissant, ni aucune afféterie. Tu as des choses à dire et tu les dis simplement, justement, dans une apparence de parfaite aisance- c’est le type de récit le plus agréable ....


Un professeur d’université





Publié le : mercredi 20 janvier 2016
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EAN13 : 9782334027205
Nombre de pages : 284
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-02718-2

 

© Edilivre, 2016

Dédicace

 

 

Ce livre est dédié

A

Emmanuelle

Lucile

Axelle

Arthur

Mes petits enfants

Préface

Vous avez dit : « Ecrire ?…

Opposées aux serments, paroles prononcées,

Une œuvre rédigée, jamais n’est oubliée…

Succombez au plaisir de mettre, par écrit,

Vos bonheurs, vos pensées, vos rêves ou vos soucis.

A la première ligne on dit manquer d’aisance.

On rature sans cesse, on manque de patience.

On craint de se livrer et, ainsi, mettre à jour

Ses intimes pensées, cachées depuis toujours…

Bientôt un mot suit l’autre, et la phrase s’aligne.

Prudent, vous évitez le plus humble des signes

Qui pourrait, sans erreur, le lecteur aiguiller,

Vers votre moi secret, que vous même fuyez

Les phrases, cumulées, avec tant d’insistance,

Forment un premier écrit… Dans le plus grand silence,

Vous parcourez le tout et restez médusé…

Vous n’avez qu’une envie : jeter l’œuvre au panier.

Vous refusez pourtant une fin si funeste.

Vous relirez plus tard… en ajoutant le geste ;

Et quand vous déclamez le texte, à haute voix,

C’est encore plus mauvais que la première fois !

Alors vous concluez : « sans doute la nature

A décidé de ceux qui manient l’écriture.

La noble activité, ne doit pas être mon fort ;

J’essayerai, le tricot, la cuisine ou le sport. »

Ce raisonnement-là est source de dilemme ;

Pourquoi vous comparer à ceux qu’on dit suprêmes ?

Dans la prose ou les vers, unique est l’écrivain :

A nul ressembler, c’est demeurer quelqu’un.

Un livre parcouru, du cerveau, est l’hypnose ;

Le cœur est prisonnier de celui qu’on compose.

Plagier les auteurs, c’est choisir son linceul ;

Mieux vaut monter moins haut, patiemment, mais tout seul

Chassez l’autocensure : rédigez pour vous même ;

Ne cherchez pas sans fin que les autres vous aiment ;

Et si vous laissez lire, un parent, des amis,

Ne les écoutez pas, s’ils donnent leur avis

Soit ils vous aiment trop, soit ils sont trop sévères,

Pour un lecteur, le texte, est l’unique repère.

Au travers de son œuvre, l’écrivain, on apprend

C’est commettre une erreur qu’agir inversement.

Seul avec vos idées, oubliez l’entourage ;

Difficile moment que commencer la page !

Avec humilité et sans vedettariat,

Prévenez : « Feuille blanche, attention, me voilà »

Eric Drudi

Ellon

Ellon, commune où je suis né, tu resteras toujours chère à mon cœur et pourtant je ne te reconnais plus.

Je ne reconnais plus ta côte de la Chouette où nous avons fait tant de sottises et qui, maintenant, est bordée de pavillons. Nous disposions, grâce à elle, d’un bon kilomètre de route encaissée entre deux hauts talus, sans une seule demeure. On pouvait y jouer sans être observés.

Je ne reconnais plus ta côte Tison, si dangereuse, surtout l’hiver : ce chemin, autrefois raviné par les eaux de ruissellement, est maintenant goudronné et on y a même installé des bordures de trottoir, tout en bas. Il n’y manque plus que l’éclairage public, ce qui ne saurait tarder puisqu’il existe déjà dans le haut d’Ellon

Je ne reconnais plus ta côte du Tonneau. Elle a perdu son lavoir et la pompe qui permettait aux agriculteurs de remplir leurs barriques pour abreuver leurs troupeaux, chaque été.

Je ne reconnais plus le virage de la ferme Baucher toujours rempli d’eau nauséabonde qui faisait dire au cantonnier : « comment voulez-vous qu’il n’y ait pas de mauvaises odeurs avec toute cette flotte qui s’est accroupie là »

Je ne reconnais plus tes habitants ou si peu. Ellon ! Tu es devenue une commune dortoir, et, à part le repas des anciens et le carnaval, il ne reste plus beaucoup d’animations. Autrefois on fêtait la Saint-Pierre, saint patron de la paroisse. C’était une petite fête foraine avec son chambouletout, son tir à la carabine, sa pêche à la ligne, son casse-pots, son manège de chevaux de bois pour les petits et ses barques grillagées : manèges de balançoires pour les grands. Il fallait voir comme les yeux des hommes s’allumaient quand une belle montait dans une barque. Les enfants pouvaient en profiter pour faire des bêtises, personne ne les surveillait

Je ne reconnais plus ta rivière à sa sortie du moulin. Elle que nous franchissions d’un saut, au risque de nous noyer, elle est devenue un mince ruisseau. D’accord, quand nous sommes de jeunes enfants, tout nous paraît démesuré, mais quand même !

Où sont passées les truites que nous attrapions à la main quand notre père arrêtait la turbine du moulin et que le niveau d’eau de la rivière baissait brutalement ? Où est passé l’aulne tout tordu qui enjambait cette rivière et qui nous servait de passerelle ?

Je ne reconnais plus le moulin lui-même. Sa façade, plusieurs fois modifiée, en a fait un vulgaire bâtiment d’habitation. Où est passé son bruit si caractéristique : son ronron mélodieux ? Il est devenu un immeuble sans âme. Mon père et les ouvriers, qui lui donnaient vie, ont, eux aussi, disparu et se trouvent aujourd’hui dans le cimetière qui entoure l’église. Elle, au moins, elle n’a pas changé et reste magnifique.

Je ne reconnais plus tes champs dans lesquels j’ai si souvent gambadé. Ils ont disparu et, avec eux, les petits fermiers. Les terres ont été restructurées et ont permis d’agrandir, un peu plus, les grands domaines. Les fossés et les talus ont disparu sous les coups de pelle des tracteurs.

Je ne reconnais plus tes fermes. Elles, jadis si coquettes avec toutes les cannes en cuivre bien récurées et mises à sécher dans la cour, se sont retrouvées écrasées par d’horribles constructions en agglos et couvertes en Fibrociment. Les fermes ont maintenant la froideur des usines. Où êtes-vous Fanchette et Condé, vous les vaches que maman trayait matin et soir, Vous avez été gâtées, caressées, logées au chaud tous les hivers, chacune à sa place habituelle. Vous avez eu la vie belle. Vous faisiez partie de la famille. Aujourd’hui vos congénères ne sont plus que des machines à lait. Ce sont des numéros qui doivent produire toujours plus. Si elles sont en dessous du seuil fixé, elles se retrouvent, quelque soit leur âge, à l’abattoir. Toi, Fanchette, ma préférée, si fière de tes cornes, tu tomberais de haut si tu devais revenir dans un troupeau d’aujourd’hui. Des cornes, les vaches actuelles n’en ont plus. On les traite à l’électricité pour qu’elles ne poussent pas. Tu aurais du mal à te reconnaître. La gente bovine a perdu sa beauté. Le pire c’est qu’aujourd’hui, des enfants pensent que les bovins n’ont jamais eu de cornes.

Je ne reconnais plus le travail du monde de la terre. Les outils, et en particulier les tracteurs, ont tout changé.

Je ne reconnais plus mon école. Le jardin de l’instituteur a disparu, mangé par un baraquement qui sert de cantine. Les enfants arrivent en voiture ou en car scolaire. Ils n’habitent par forcément la commune. Il n’y a plus ce sentiment d’appartenance que nous avions. Nous, nous appartenions à une famille, à une commune, à un pays. Quelle tristesse de voir tous ces gosses trimbalés en voiture tôt le matin et tard le soir. Quand peuvent-ils se défouler ?

Je vais moi, vous raconter ma jeunesse et vous montrer ce que vous avez perdu, du moins, je le crois.

Ma naissance

J’ai vu le jour au début de l’année 1938 et je suis le troisième, d’une famille de neuf enfants. Notre mère nous a toujours dit qu’elle s’était mariée pour avoir des enfants et qu’elle en désirait six. Elle a été, un peu, débordée par les événements, mais que voulez-vous, dans ces années-là, on ne connaissait pas la contraception. Je ne pense pas que les trois sœurs supplémentaires, aient reçu moins d’amour que les autres, bien au contraire !

Notre mère, comme toutes les femmes de cette époque, accouchait à la maison. Pas question d’aller perdre son temps et son argent à l’hôpital : une sage femme et une voisine étaient amplement suffisantes. Pas question, pour moi de dire comme un copain plus tard, dont la mère se rendait à l’hôpital, pour y accoucher : « Maman n’a pas de chance. A chaque fois qu’elle nous achète un petit frère, elle se casse une jambe et doit aller à l’hôpital »

La vie à cette période était très différente de celle d’aujourd’hui. Tout le monde, à la campagne se connaissait, se saluait se parlait et s’entraidait C’est tout juste, aujourd’hui si les gens connaissent leur voisin de palier et c’est devenu, chacun pour soi

Je vais essayer de vous faire découvrir un petit village de Normandie, à travers le récit de mes aventures d’enfant. Ce petit village s’appelle Ellon. Nous disions, Yallon, dans notre patois, parce que à cette période là nos parlions patois. Mais oui et je regrette que ce langage, au vocabulaire si riche et si suggestif, ait disparu ou presque. !

Le moulin

Mon père était meunier

C’est avec grande nostalgie que j’évoque encore aujourd’hui ce passé, période heureuse entre toutes où je vivais heureux au milieu des miens, aujourd’hui, hélas disparus.

Des mots mystérieux tintent encore mes oreilles : chaînes à godets, pierreur, chambre à farine, taux d’extraction, poids spécifique, turbine et le plus mystérieux d’entre tous, plansichter.

Vivre dans un moulin, était un privilège, car c’était un endroit très fréquenté. Les clients, en grande majorité des paysans venaient acheter différentes denrées ou faire moudre du grain pour leurs animaux ou même prenaient ce prétexte pour venir passer un moment au moulin, car, le temps qu’on préparait leu commande, ils venaient s’asseoir à la table de la cuisine et tout en buvant ce qu’on appelait alors ‘un sous de café’ ils racontaient des histoires ou donnaient les dernières nouvelles. Pas besoin de journal, nous étions, comme le coiffeur, au courant de tout.

IL régnait alors une grande chaleur humaine. Mon père accompagnait, par devoir, ces buveurs de café, et cela faisait beaucoup de ‘ sous de café’ dans une journée. Heureusement pour lui, à cause de la guerre, il y avait pénurie de café et nous le remplacions par de l’orge qui en grillant dégageait, en fin de cuisson, une fumée noire et âcre qui nous prenait à la gorge. Pour couronner le tout, ma mère faisait un mélange orge-café très disproportionné. Je me souviens qu’un jour où les clients avaient été particulièrement nombreux, ma mère dit à mon père ; « Voyons, Jules, ça fait beaucoup de cafés aujourd’hui tu ne vas pas dormir cette nuit si tu en bois encore » et mon père lui répondit en tendant sa tasse : « c’est pas pour boire c’est pour trinquer »

Toute une philosophie

Mon père nous prenait parfois, mon frère et moi pour accomplir des tâches simples, mais qui lui faisaient gagner du temps. Notre principale occupation consistait à secouer les sacs. Mon père était quelqu’un de très méticuleux et préférait le travail de mon frère aîné, qui lui ressemblait, plutôt que le mien, car j’avais, disons, un esprit curieux et une forte tendance à tout démonter pour voir comment ça fonctionnait. Aussi avait-il toujours un œil sur moi, quand il me confiait un travail.

La farine stockée dans la chambre à farine, était mise en sacs de cent kilos et livrée à tous les boulangers avec le camion du moulin. Les sacs étaient tous marqués au nom du moulin

‘Moulin de Héville

Société Rouland’

Le soir lorsqu’il rentrait de sa tournée le chauffeur rapportait tous les sacs vides et ce sont ces sacs que nous devions secouer. Mon père jugeait les boulangers sur la propreté des sacs qu’ils nous retournaient. « Regardez-moi cela disait-il, voilà des sacs dans lesquels il reste un kilo de farine quel gâchis. J’aimerais voir comment il compte celui-là. Et ces sacs là tout ‘tire-bouchonnés’ et sales… Ils sont à l’image du fournil. Par contre, regardez ceux là, ils ont été bien secoues et bien pliés, prenez-en de la graine. Voilà un boulanger chez qui on peut acheter son pain les yeux fermés. »

Bien secoués ou mal secoués les sacs devaient repasser par la machine à secouer les sacs. C’était une grande caisse en bois d’une dizaine de mètres cubes dans laquelle tournait un gros cylindre en bois sur lequel étaient fixées des lanières de cuir ayant chacune un morceau de fer à leur extrémité. On introduisait le sac retourné à l’envers, dans une ouverture située à l ‘avant de la machine et on le laissait glisser, tout doucement, vers le fond. Les lanières frappaient le sac et en faisaient partir la farine. Il fallait ensuite ressortir le sac et recommencer une deuxième fois après avoir changé de sens et de côté d’introduction

Ne croyez surtout pas que le travail s’arrêtait là. Oh que non ! Il fallait remettre le sac à l’endroit, ensuite le plier en quatre et le ranger en l’empilant sur les autres de manière à obtenir une pile bien droite, impeccable. Comme si un sac mal plié ou mal rangé ne pouvait pas contenir de la farine aussi bien qu’un autre. Que de fois mon père ne m’a-t-il pas fait de reproches à ce sujet !

Quand j’étais fatigué de secouer les sacs, j’en choisissais un qui avait des fils longs au fond. Le résultat était garanti, ces fils se trouvaient happés par les lanières autour desquelles ils s’enroulaient. Le sac vous était alors, arraché des mains et disparaissait dans la machine.

Inutile de dire que mon père ne me félicitait pas, mais si Paris valait bien une messe, une demi-heure de repos valait bien un sermon

Les commerces

A Ellon en 1950 il y avait encore un moulin, une cordonnerie, deux bars et deux épiceries. La ville de Bayeux se trouvait à environ 10 kilomètres du bourg et comme il n’y avait pas ou peu de moyens de transport, les habitants y faisaient leurs emplettes. Ces commerces étaient florissants.

La plus proche du moulin resta ouverte assez longtemps mais celle qui se trouvait non loin de l’église, connut bien des difficultés. Elle était tenue par Madame Alain. Son mari avait été dénoncé par vraisemblablement un habitant de la commune, pour détention de tracts anti-allemands. Un matin des membres de la Gestapo envahirent sa demeure et fouillèrent partout. Ils finirent par trouver des tracts. Ils emmenèrent monsieur Alain et jamais plus on eut de ses nouvelles. Madame Alain mourut sans jamais savoir ce qu’était devenu son mari. Un climat de méfiance s’instaura et on évita une personne en particulier. Madame Alain vendit son fond à un couple de parisiens, monsieur et madame Bonin qui voulaient fuir les bruit et l’agitation de la ville. Ils trouvèrent le calme mais ne purent vivre que grâce à la petite retraite du mari. Les deux épiceries gardèrent leurs clients assez longtemps car elles faisaient crédit. Les familles nombreuses avaient un carnet et elles ne payaient leurs courses qu’à la fin du mois ou au moment du versement des allocations familiales

A cette époque on n’achetait pas l’épicerie par caddies entiers. Les parents nous envoyaient chercher ce qui venait à manquer et il y avait peu de réserves dans les foyers. On disposait de très peu d’argent et puis, en ces temps là, les deux épiceries comme partout ailleurs étaient ouvertes très tôt le matin et ne fermaient que très tard le soir. De plus, personne dans la commune n’avait peur de faire quelques kilomètres à pied.

Nous les écoliers nous ne rentrions pas dans ces deux épiceries uniquement pour faire les courses des parents. Nous y rentrions aussi, souvent, à titre privé.

C’était un régal que de pénétrer à l’intérieur. Nous étions à peine rentrés que nous étions saisis à la gorge par des odeurs, des parfums merveilleux que j’ai gardés en mémoire. Il y avait aussi, sur le comptoir, de magnifiques grands pots carrés, en verre, contenant et laissant voir chacun, une variété de bonbons : des petits pois multicolores, des fraises bien rouges, des rouleaux de réglisse, dont je n’ai pas encore oublié le goût, et quantité d’autres bonnes choses pour les gamins. Nos préférés étaient les petits pois car pour une petite pièce de vingt sous, l’épicière nous remettait un cornet en papier rempli à ras bord. A tout cela s’ajoutaient les odeurs de cuir, le parfum des savonnettes et des gros morceaux de savon de Marseille, le parfum âcre des paquets de cristaux et de la lessive Saint Marc et bien d’autres encore. Nous appelions ces deux commerces des boutiques car elles vendaient de tout, de l’épicerie à la quincaillerie.

Nos achats à nous les écoliers ne s’arrêtaient pas là… Dans ces deux boutiques nous pouvions nous procurer des pistolets à bouchon et leurs munitions. Quand nous appuyions sur la gâchette une tige métallique venait percuter le centre du bouchon que nous avions enfoncé dans le bout du canon et provoquait une puissante déflagration. Les bouchons s’achetaient par boite de 15. Dans cette caverne d’Ali Baba nous pouvions nous procurer également des pistolets à amorces et leurs munitions contenues dans des petites boites rondes en carton ou fixées sur un ruban de papier rose que nous placions dans le chargeur. Nous avions ainsi des pistolets à répétition. Nous pouvions également acheter des ‘ bombes algériennes’ qui effrayaient tant les filles quand on les leur lançait dans les jambes. Ces bombes étaient vendues à l’unité. C’était un mélange de poudre renfermé dans un morceau de papier de soie, qui éclatait lorsqu’il subissait un choc. Elles n’éclataient pas toujours à bon escient. Il suffisait d’un coup porté sur la poche qui les contenait pour que toute la réserve saute, avec tous les problèmes qui en découlaient. Les propriétaires de tous ces engins devaient avoir une cachette, car les parents et l’instituteur y faisaient une guerre sans merci.

La grande distribution est arrivée et nos petites boutiques, tout comme les marchands de moules et de peaux de lapins, ont disparu à tout jamais et avec eux notre jeunesse.

Le cordonnier

Marcel, était le cordonnier du village et comme beaucoup de cordonniers à cette époque, c’était un infirme. Il avait été atteint par une poliomyélite. C’était un homme tronc. Il était en permanence assis sur ses deux jambes. Les gens disaient qu’il ne devait rien sentir au dessous du bassin. Nous les gosses on en était certains, car Raymonde, ma voisine de classe, un dimanche en poussant sa petite voiture, avait fait des tests qui s’étaient révélés négatifs. Marcel n’avait pas bronché quand elle lui avait piqué les pieds avec une épingle à bonnette.

Marcel, passait le plus clair de son temps à réparer des chaussures, assis en tailleur devant la fenêtre de la pièce qui lui servait de cuisine, de salle à manger et de chambre à coucher. Cependant, il sortait beaucoup. Il quittait sa demeure tous les dimanches pour se rendre à l’église entendre la messe et il était de toutes les cérémonies, mariages enterrements et autres offices en semaine. Au moins une fois par semaine il parcourait une quinzaine de kilomètres pour se rendre à Bayeux, faire ses courses.

Il avait un gros chien noir qu’il avait dressé et qu’il était le seul à faire obéir. Il lui avait donné le nom de Taillaux et lui avait fabriqué un harnais spécial pour lui faire tracter sa voiture d’infirme. Pour se rendre à l’église Marcel partait avec dix minutes d’avance sur tout le monde et attendait une bonne volonté au bas de la côte de la Chouette, pour le pousser et ne pas fatiguer trop son chien. Il ne manquait pas de bonnes volontés. Nous étions ravis, nous les gosses, de lui rendre service et son chien qui était très intelligent dans ces moments-là, n’en fichait pas une ramée.

Nous abandonnions Marcel, sa voiture et son chien, au bas des marches de l’église, car il fallait pour le monter avec sa voiture, des bras plus costauds que les nôtres. Les jeunes, de dix-huit, vingt ans, s’en chargeaient. Taillaux, lui, restait attaché à un anneau fixé dans le mur du cimetière, tout la durée du saint office.

Le problème, j’en ai déjà parlé c’était le caractère de son cabot. Tous les chiens de la commune connaissaient son sale caractère et ne s’en approchaient pas. Mais ceux qu’il croisait en allant à Bayeux n’étaient pas forcément au courant, et s’ils avaient le malheur de s’approcher, le chien de Marcel faisait un bond et entraînait Marcel dans une farandole diabolique. Marcel avait pourtant en main un bâton avec une pointe acérée au bout pour chasser les intrus, mais il avait bien du mal à faire obéir son fauve. Il lui arriva plusieurs fois de mordre la poussière tandis que le Taillaux traînant la voiture renversée, poursuivait son rival. Après plusieurs ‘chavirages’ Marcel installa sur sa voiture, une poire qu’il actionnait cent bons mètres avant les endroits dangereux, pour informer de son arrivée. Les propriétaires de chiens bagarreurs, au son de cette trompe, savaient qu’il fallait enfermer leurs molosses. Mais toutes ces précautions n’étaient pas toujours suffisantes, car son chien ne supportait rien et il suffisait qu’il aperçoive un lapin ou un chat et la sarabande recommençait.

Quand Marcel mourut, son chien enfermé dans son chenil, refusa toute nourriture et se mit sans discontinuer à hurler à la mort. Il sautait, la bave à la gueule, en direction de toute personne qui s’approchait de son chenil. Il fallut l’euthanasier. Cet événement toucha beaucoup tous les habitants d’Ellon.

De son vivant, Marcel, avait sa sœur avec lui. Sans elle, il n’aurait pas pu accomplir les tâches élémentaires comme s’habiller, se déplacer, cuisiner. Il se serait retrouvé dans un établissement spécialisé, à la charge de la société. Malgré son handicap, Marcel état très adroit. Les hommes disaient de lui : « Marcel est très adroit. Il sait se servir de ses mains. « Un peu trop, répliquaient certaines femmes.

J’allais assez souvent le voir, émerveillé que j’étais, par son habileté malgré ses mains déformées. Il me montra, un jour, un calvaire qu’il avait taillé dans des os de bœuf. Après cela, quand je trouvais un bel os, j’allais le lui porter. Il m’expliqua, une fois, qu’il avait inventé, pour coller les différentes pièces en os de son calvaire, une colle, à base de bave d ‘escargots.

Marcel était gai. Souvent il chantonnait. Quand, par exemple, il recevait une dame, il aimait lui fredonner la chanson ‘Aux marches du palais’

c’est un p’tit cordonnier

C’est un p’tit cordonnier

Qu’a eu la préférence lon la…

Il prétendait qu’il aimait les chansons, mais nous les écoliers, nous savions qu’il mentait, sinon pourquoi aurait-il crié comme au putois quand en chœur nous lui braillions :

Alléluia, pour les tailleurs,

Les cordonniers sont des voleurs

Un jour viendra

Où on les pendra

Alléluia

Alleluia, alleluia

Alléluia

Le débarquement

J’avais six ans et demi, en 1944, quand les alliés débarquèrent sur nos côtes. Je me souviens, très bien, de tout ce qui est arrivé, cette nuit-là. Mon père effectuait son travail de nuit, au moulin, et vers quatre ou cinq heures du matin, il avait parcouru les 300 mètres qui séparaient le moulin de notre demeure. Je l’entends, encore, dire à ma mère : « les boches sont partis, c’est le débarquement. Fais s’habiller les petiots qu’on puisse tous se mettre à l’abri s’il y a du grabuge. »

Nos parents s’attendaient à cette éventualité, et depuis quelques nuits, nous ne dormions plus dans notre lit, mais dans la salle à manger, allongés les uns à côté des autres, sur des matelas posés à terre. Nos parents pensaient que la terre battue des deux planchers, au dessus de nos têtes, nous protégerait des balles de mitrailleuses ou des éclats d’obus.

Je me souviens que nous nous retrouvâmes tous, dehors, à écouter le bruit des explosions qui venaient de la mer. On passa le reste de la nuit, à regarder, ce qui fut, notre premier grand feu d’artifice.

Je me souviens d’avoir vu arriver, le dix juin, deux grands gaillards, vêtus d’un uniforme d’une autre couleur, que celle que nous avions l’habitude de voir. C’étaient les Pompadours de l’Eissex Scottish Canadian. Ils avaient les poches bourrées de bonbons et j’ai toujours, gardé en mémoire, le goût de ces bonbons acidulés, même si, beaucoup d’entre eux, avaient voisiné dans les poches avec du tabac et en étaient incrustés.

Je me souviens de la tranchée, que notre père avait creusée, quelques jours avant le débarquement, pour enterrer les bouteilles de vin de son patron. Je me souviens, qu’au moment de transporter les bouteilles, il avait envoyé le chauffeur du camion, faire le gué, à l’entrée de la cour du moulin. Nul doute, que, si les allemands, qui occupaient les locaux du moulin, avaient vu ces bouteilles, mon père en aurait eu beaucoup moins à charrier. Remarquez, pour lui, ça n’aurait pas changé grand chose : il avait espéré hériter d’au moins une bouteille, lorsque, quelques mois plus tard, il fit le travail inverse. Hélas, pour lui ! Son patron devait penser, qu’il ne devait pas pousser un employé à la boisson, ou, encore, que, seuls, les bourgeois, étaient capables d’apprécier le bon vin. Toujours, est-il, que, de ce bon vin, mon père n’eut que le plaisir des yeux.

A peine avait-il terminé d’enterrer les bouteilles de son patron, qu’il revint à la maison et se mit à creuser une nouvelle tranchée, dans le fossé, derrière les étables. Quand nous vîmes, mon frère aîné et moi, la taille que prenait cette tranchée, nous nous demandâmes, combien de bouteilles de vin, elle pourrait recevoir et s’il était astucieux, de changer de cachette, des bouteilles que, même nous, nous n’avions jamais trouvées. Maman nous expliqua, qu’il ne s’agissait pas de cacher du vin, que nous n’avions jamais eu, mais, que papa, était en train de faire un abri, dans lequel, nous nous cacherions, en cas de besoin.

Je me souviens, avec quels cris de joie, nous les quatre aînés, nous accueillîmes cette nouvelle. Nous n’avions qu’une hâte, celle d’aller tous nous terrer, dans cette fameuse cachette. Cette tranchée ne servit jamais car, les Canadiens, nous libérèrent plus vite que prévu.

Je me souviens de ces centaines d’avions passant, de nombreux jours, au dessus de notre maison. « ils rentrent en Angleterre. Ils viennent de bombarder Berlin « disaient nos parents. Parfois quelques avions laissaient traîner derrière eux, un panache de fumée. Nous répétions alors ce qu’on avait entendu de la bouche de nos parents ou de nos voisins : « encore un qui aura du mal à traverser la Manche « et je me demandais quel rapport il pouvait bien y avoir entre de la fumée d’avion et la manche d’un vêtement ou le manche d’un outil

Je me souviens d’un combat entre deux avions, au dessus d’Ellon, juste au dessus de ma tête, et d’avoir vu l’un des deux appareils piquer vers le sol laissant derrière lui une traînée de fumée noire, puis, disparaître. J’appris plus tard, qu’il s’agissait d’un avion allemand qui était tombé sur Ellon à la limite de Juaye Mondaye. Je croyais qu’il s’agissait d’un jouet. Je n’avais aucune idée de la taille d’un avion. Il fallut qu’un jour j’en voie un sur le terrain d’aviation que les alliés avaient installé dans le haut d’Ellon., pour que je réalise.

Ce petit terrain d’aviation était réservé à des avions de reconnaissance, que nous appelions tous, des mouchards. Leur rôle consistait à survoler le territoire pour voir où se trouvaient les forces ennemies, mais aussi les alliés. Tout cela n’allait pas sans risques.

Un jour un pilote anglais emmena mon frère aîné, sans en avertir nos parents, et lui donna son baptême de l’air. Hubert était tellement heureux en rentrant que maman n’eut pas le cœur de disputer le soldat. Elle s’en tira en disant : « de toutes manières, ça n’aurait servi à rien de le disputer, il ne parle pas le français, il n’aurait rien compris. »

Pour permettre aux avions de décoller et d’atterrir, les américains avaient étalé sur le sol, un grillage très costaud. De même, pour permettre aux camions de rouler sans s’embourber, ils avaient posé des plaques d’acier solides, directement, sur l’herbe du pré. Les habitants d’Ellon, s’empressèrent de s’en emparer, dès que les avions quittèrent la région, entièrement libérée. Il y a encore dans la commune, des morceaux de ce grillage et des plaques qui servent de clôture à des champs ou à des jardins.

Je me souviens des magnifiques grandes vacances que nous avons passées au milieu des soldats anglais. Ils avaient laissé, pour beaucoup d’entre eux, des enfants, en Angleterre et, reportaient sur nous, toute leur affection. Nous étions bourrés de bonbons, de chocolat, de pudding, de thé, de plein de bonnes choses dont nous ne connaissions même pas l’existence, auparavant Certains soldats allaient même jusqu’à nous donner des cigarettes et nous faire fumer. Je me souviens que notre toux les amusait beaucoup. C’était bien meilleur que les cigarettes que nous faisions avec du papier-journal et des feuilles d’orme desséchées, ou même, bien meilleur encore, que les tiges de clématites sauvages que nous fumions en cachette.

Je me souviens de l’arrivée de chars à la maison. Ils arrivèrent un après-midi dans le petit chemin qui menait à notre demeure.

Il venaient prendre position tout près de la maison familiale. Je vois encore mon père, debout au milieu du chemin, les bras en croix, interdisant le passage aux quatre chars. Il criait, en se croyant encore sous l’occupation, des ‘raousse, raousse’ de toute la force de ses petits poumons et gesticulait tel un pantin devant une montagne d’acier. Un gradé, qui comprenait quelques mots de français sortit d’un char et vint le trouver. Mon père finit par lui faire comprendre qu’ils ne pouvaient passer qu’en cassant l’abreuvoir qui en plus de permettre aux animaux de boire permettait à notre mère de rincer son linge. Les chars firent marche arrière puis foncèrent sur la clôture du champ voisin et franchirent le talus qui séparait les deux prés arrachant tout sur leur passage.

Je me souviens des tranchées énormes faites par des pelleteuses dont le bruit nous effrayait. Elle étaient destinées à camoufler des pièces d’artillerie. Je me souviens de l’arrivée de camions remplis de caisses d’obus et du rangement de ces obus, tirés de leurs caisses, dans le creux des fossés. Les soldats travaillaient alors que le tonnerre grondait et que la pluie et les éclairs s’abattaient sur nous. Un gradé nous expédia chez nos parents

Je me souviens de ce capitaine anglais un peu fou qui nous émerveillait par son adresse au tir. Il était capable de loger plusieurs balles dans une boite de conserve qu’un soldat venait de lancer en l’air, ou, comme on le voit dans les western, la faire rouler parterre et la projeter dans les airs. Il avait constamment son arme à la main et avait tendance à trop s’en servir. Que voulez-vous dire ? Il était le chef ! Un soir, mon père après sa journée de travail se trouvait dans la tente du médecin anglais, pour se faire soigner un petit bobo et pour boire un thé, quand il vit passer le capitaine. Celui-ci les salua, contourna la tente et tira une balle au travers de la tente. La balle traversa la manche du médecin. Celui-ci sortit précipitamment et injuria copieusement son supérieur. Mon père ajouta qu’il n’y avait pas besoin de connaître leur langue pour savoir ce que le jeune médecin avait dit.

Je me souviens de ces deux soldats allemands qui voulaient déserter et être faits prisonniers et que le patron de mon père lui demanda de cacher dans notre grenier. Que se serait-il passé, si des soldats alliés étaient arrivés à ce moment-là. Peut être que l’employeur de mon père pensait qu’une famille de six enfants courait moins de risques qu’un couple seul.

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