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Des étoiles dans les yeux

De
250 pages
Petit Paul est devenu grand, et il nous entraîne dans sa volonté de réussir. Nous vivons les péripéties du service militaire, l'installation à Paris, le besoin d'amitié, la naissance de son fils, le retour à Marseille, le combat pour asseoir son entreprise, la perte de sa mère... Nous découvrons aussi sa face plus sombre : le donjuanisme, l'égoïsme, le sentiment de ne pas être en phase avec la société. Les adeptes du premier récit ne seront pas déçus.
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Des étoiles dans les yeux

L.Harmattan.2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05634-3 EAN : 9782296056343

André

BROT

Des étoiles dans les yeux
La suite du petit Paul
Récit

L'HARMATIAN

Graveurs de mémoire
Dernières parutions

Joël DINE, Chroniques tchadiennes. Journal d'un coopérant (1974-1978),2008. Noël LE COUTOUR, Le Trouville de la mère Ozerais, 2008. Gilles TCHERNIAK, Derrière la scène. Les chansons de la vie, 2008. Claude CHAMINAS, Une si gentille petite ville de Bagneux 1985-1986 ou le Crépuscule d'un demi-dieu, 2008. Huguette PEROL, La Maison de famille, 2007. Yolande MOYNE LARPIN, Dits et non-dits de nos campagnes, 2008. Raymond Louis MORGE, Michelin, Michel, Marius, Marie et les autres... Une famille de salariés et l'Entreprise Clermontoise, 2007. Michel ISAAC, Si tu savais..., 2007. Roger FINET, J'avais dix ans en 1939,2007. Paul V ANNIER, Un si bel été, Petits mémoires de la Drôle de Guerre, 2007. Djibril Kassomba CAMARA, Mon itinéraire, 2007. Tassadite ZIDELKHILE, Ta tassé. Mes rêves, mes combats. De Béjaïa à Ivry-sur-Seine, 2007. Françoise et Révaz NICOLADZÉ, Des Géorgiens pour la France,2007. Bernard NGUYEN, Entre le Capitole et la Roche Tarpeienne, 2007. Jacqueline BRENOT, La dame du chemin des crêtes, 2007. Pierre AMIOT, Nomades des fleuves et de la route, 2007. Fateh EMAM, Au-delà des mers salées..., 2007. François ESSIG, En marche vers le 21èmesiècle, 2007. Doris BENSIMON-DONATH, Quotidien du vingtième siècle. Histoire d'une vie mouvementée, 2007. Antoni JAXA-BYKOWSKI, Le sourire de Maman. Un enfant à Auschwitz et Mauthausen, 2007. Xavier ARSENE-HENRY, «Arrêtons-nous quelques

étape du long voyage d'un architecte, 2007. instants », 3ème

J'ai voulu capturer mes souvenirs avant qu'ils ne m'échappent etj'en suis le dernier témoin. Je suis presque un magicien qui redonne la vie à tout ce monde disparu.

A tous les miens, d'hier et d'aujourd'hui.

1

Paris 1960
«Rentre dans l'administration, tu auras la sécurité de l'emploi et, surtout, la retraite au bout! » Mon père m'a souvent répété cette phrase, un regret personnel, sans doute: violoniste de profession, il n'a jamais eu la sécurité de l'emploi et il ne touchera pas non plus ce qu'il appelle « la retraite des vieux. » C'est à lui seul que je dois mon modeste diplôme du BEPC, grâce à ses sacrifices et à sa ténacité pour me remettre dans le droit chemin. J'entends encore son allusion à la légende d'Icare: « J'ai fait tout ce que j'ai pu pour toi. L'heure est venue de voler de tes propres ailes. Sois raisonnable et ne cherche pas à briller sous le soleil. .. » Aujourd'hui, le train express Marseille-Paris m'éloigne de lui. J'ai dix-huit ans et je quitte ma ville natale pour la première fois. J'ai réalisé son vœu en réussissant le concours d'agent d'exploitation dans les P.T.T. Je trouvais la gare Saint-Charles impressionnante avec son fourmillement de voyageurs, de porteurs et de wagonnets, mais lorsque je descends du train à la gare de Lyon, je me sens écrasé et angoissé. Je suis seul au monde! Bourrée de livres et cerclée de deux tours de ficelle, la plus lourde de mes deux valises en carton me donne une démarche oblique et heurtée. Des voyageurs me bousculent.

Je regrette surtout de ne pas avoir pu emporter mon dictionnaire Larousse. Je demande au contrôleur, en donnant mon billet:
-

Pour aller à Stalingrad,s'il vous-plait ? Vous avez le plan du métro à l'extérieur! répond

l'employé d'un ton rogue. Je suis à Paris! Je suis ému, mais mon père n'est pas là pour s'écrier:« Vive Zému! » Il fait nuit. Sous le froid glacial de janvier, une pluie fme comme une nuée d'insectes estompe l'éclat des lampadaires de la place et graisse les pavés. Des avenues inquiétantes s'ouvrent devant moi, artères vers le cœur de la ville tentaculaire. Je reste figé sur l'esplanade. Des coffres et des portières de taxis claquent. Je me rassure en pensant à mon premier manuscrit, soigneusement posé au-dessus de tous mes Livres de Poche, dans la plus grosse valise. Et je rêve déjà d'un brillant avenir littéraire. Je ne connais que deux personnes à Paris: mon oncle, un talentueux violoniste, et Jacques Cabrot, cet ami lointain de l'école communale - postier lui aussi, mais avec le grade supérieur de contrôleur - qui m'a réservé une chambre dans son hôtel en précisant: « Pour économiser un taxi, prends le métro et descends à Stalingrad. La rue d'Aubervilliers est à deux pas, tu ne peux pas te tromper, Paul. » Je me précipite dans l'escalier du métro comme un rat se réfugie dans les égouts, mais une foule jaillit, brutalement vomie du gouffre pour se heurter à celle qui veut y entrer. Cahoté par ce flot contraire, je me trouve aussi balourd qu'un paysan venu du fin fond de la Corrèze! Sur le lacis bleu et rouge du plan du métro, je repère enfin la station Stalingrad. Un homme près de moi, pointe son doigt sur la carte, mais ignore ma question: Pardon, monsieur, pour aller à Stalingrad, je remarque qu'il y a trois stations du même nom? Plus humaine, une vieille dame vient à mon secours: 8

-

Prenez direction Neuilly, descendez à Châtelet et

prenez Porte de la Villette. Neuilly, c'est par-là, dit-elle en désignant un panneau bleu émaillé aux lettres blanches. Je retrouve dans les couloirs de correspondance la cohue des voyageurs de la gare. Je respire pour la première fois cette indéfinissable et presque agréable odeur de renfermé, de poussière chaude et oppressante. Adossés aux murs sombres, des mendiants secouent vainement leurs sébiles, dont les tintements sont presque couverts par des rengaines aiguës d'accordéon. Les gens marchent vite, alors, j'adopte leur allure et dépasse sans le voir le poinçonneur qui m'interpelle vivement:
-

Monsieur,ticket s'il vous plait!

Je découvre les stations voûtées aux faïences blanches et le vacarme grandissant des rames de métro. Je vois monter et descendre une multitude de gens. Ceux qui ont quitté les wagons courent, comme s'ils étaient poursuivis. Les portières automatiques claquent et la rame disparaît dans le tunnel. Anxieux, assis sur un banc, j'ai laissé passer le tumulte. Je monte enfin dans le troisième métro. Dans le compartiment, je croise des visages sévères, inexpressifs, presque crispés. Je reste debout en me tenant à une poignée, attentif au défilé rapide des stations: Hôtel de Ville, le changement, c'est la prochaine! Et je repars dans les interminables couloirs pour atteindre la ligne Porte de la Villette. Assis sur un pliant de toile, une boîte de conserve vide à ses pieds, un aveugle joue à l'accordéon Paris avait raison. Il débute la chanson par une série de basses étouffantes, escamote de nombreuses mesures, mais quelques pièces de monnaie tintent dans sa boîte, au nom de la pitié et non de son interprétation lamentable. Annonciateur d'une nouvelle r~e de métro, un roulement sourd provoque la bousculade dans les dernières marches qui aboutissent au quai de la station. Une de mes valises est arrachée et le portillon vert se referme devant moi en grinçant. 9

Je traverse ensuite la ville avec l'oppressante pensée de voyager dans le ventre de Paris. Puis le métro quitte le tunnel pour rouler sur un viaduc. J'ai soigneusement observé le maniement des manettes de portières pour être sûr de quitter le wagon à la station Stalingrad. Je suis fier d'être arrivé à bon port par mes propres moyens. Bien sûr, j'aurais pu prendre un taxi et dire, grand seigneur: « 38, rue d'Aubervilliers» mais je ne possède que 40 000 anciens francs d'économie pour vivre jusqu'à la fin du mois de février, avant de percevoir mon premier salaire... La même pluie fme continue de virevolter. Je demande la rue d'Aubervilliers à un Arabe, figé au coin d'une rue.
-

Mais c'est là ! dit-il d'une voix criarde et désagréable

en désignant d'un doigt la plaque au-dessus de sa tête. Il ne me reste plus qu'à suivre le trottoir des numéros pairs de cette rue droite et faiblement éclairée. Je remarque que la plupart des magasins sont tenus par des NordAfricains et je croise beaucoup de leurs coreligionnaires. «Les bicots sont voleurs, perfides et jaloux. Méfie-toi d'eux, surtout quand ils sont en groupe.» Encore une affirmation de mon père et, force est de constater que je vais habiter un quartier aussi inquiétant que celui de la Porte d'Aix à Marseille. Mon élégant costume Prince de Galles, ma chemise blanche et mes boutons de manchettes paraissent déplacés, grotesques. J'ai peur d'être agressé et dépouillé de mon portefeuille. J'arrive devant le numéro 38, un hôtel sans enseigne, une façade carrelée de faïence jaune et noire en damier. Le couloir obscur empeste la pisse de chat. Je tape à la porte vitrée. Derrière un rideau crasseux apparaît un homme maigre. Un vieux béret poisseux cache ses cheveux ou peutêtre sa calvitie. Son visage émacié et basané est piqueté de

points noirs

-

c'est sans doute un mineur ou un ancien

charbonnier - et sa moustache ressemble à un trait de fusain parallèle à ses lèvres fmes. Il me dévisage. J'ai l'impression de le déranger, d'être un intrus. Il ne parle pas. Je décide de me présenter.
10

- Je suis Paul Sauvat. Jacques Cabrot m'a réservé une chambre. Bienvenue à Paris ! Vous avez la 4. Votre copain, c'est la 12 en face, la dernière à gauche. Je n'ai pas pu vous mettre à côté de la sienne, mais dès qu'il y aura un départ, j'arrangerai ça. Suivez-moi... Nous traversons une cour étroite et obscure, surplombée par un étage. Un escalier aboutit à un promenoir où, de chaque côté de la cour, s'alignent des portes et des fenêtres sans rideaux. Le tenancier dit, après avoir éclairé la lumière sur une chambre exiguë de six mètres carrés: - C'est ici. Tout est gris, misérable, et ce doit être encore plus sinistre en plein jour. Je découvre avec effroi mon nouveau cadre de vie dans ce meublé de fortune: un lit à barreaux, un placard, une table, une bassine en aluminium et une chaise. L'homme au béret poursuit:
-

L'eau est sur le palier, au fond, à côté des toilettes.

Et il ajoute, en remarquant mon dépit: - Ne soyez pas déçu, ce sont toutes les mêmes. Quant au loyer, c'est seulement 8100 francs par mois. Pardon, je me trompe, 81 nouveaux francs, payables d'avance. Décidément, je n'arrive pas à me faire à cette nouvelle monnaIe. Moi qui ne vais gagner que 450 francs! dis-je en sortant mon portefeuille.
-

Non, ne vous pressez. pas, vous paierez demain

matin ! La porte refermée, je me laisse tomber sur le lit, asphyxié par ces murs grisâtres et par cette fenêtre ouverte sur un couloir qui ressemble à celui d'une prison. Je regrette déjà ma triste chambre noire de Marseille: je n'ai rien fait et c'est comme si j'étais puni ! * Il

Je rencontre Jacques Cabrot le lendemain. C'est un peu comme si je retrouvais Marseille et l'école communale de la rue Alexandre Coppelo. Il s'est empâté depuis et fait plus que son âge, mais il a gardé sa jovialité, ses joues brillantes de graisse, ses lunettes de myope et sa voix aiguë d'enfant. Ma vie monotone de stagiaire se résume midi et soir à des repas bon marché à la cantine de la gare du Nord: 2,50 francs, un quart de vin compris! Ma situation est catastrophique: les repas et le loyer représentent plus de la moitié de mon futur salaire! Le soir, j'aime revenir à pied vers ma chambre, restant de longues minutes sur le pont de cette gare, écrasante et noire ossature enveloppée par le brouillard blanc des locomotives. Cette gare me fait penser à l'angoissant roman de Zola: La bête humaine. Je suis triste, désemparé et déjà découragé, seul dans la nuit, tandis que le grondant et lumineux métro aérien passe au-dessus de moi et roule vers la place Pigalle. Pour assumer mes responsabilités et ne pas décevoir mon père, j'endure les deux mois de stage des PTT. Je suis instruit sur tous les postes de guichetier. Seul éclair de bonheur dans cette désespérante existence, les lettres enflammées et sensuelles de Jackie et celles de mes parents. Jacques ne m'apporte pas le réconfort que j'attendais de lui. Passionné par les courses de chevaux, par des gains mirifiques autant qu'illusoires et non par la beauté du spectacle, il joue et gaspille sa paye en quelques jours. Je lui ai déjà prêté de l'argent et, dès le Il février, je me retrouve avec 26 francs en poche pour fmir le mois! Mon père vient à mon secours en m'envoyant un mandat télégraphique. Lassé de trouver chaque soir la chambre vide de ce faux ami, je décide de rendre visite à mon oncle et parrain, rue Delambre, métro Vavin. Violoniste au célèbre cabaretrestaurant Raspoutine sur les Champs Elysées, il vit avec Nadia, ex-danseuse du Lido, une Russe qui parle très malle français. Partie à Madagascar avec un autre homme, sa femme l'a quitté, comme Colette Tacci, cette ensorcelante 12

brune -

qui fut le premier amour de ma vie - partie, elle

aussi, vers cette lointaine colonie. Je retrouve mon oncle, le timbre de sa voix gaie, forte et enthousiaste. Il a le regard brillant et le nez en bec d'aigle de mon père. Je le décide à jouer du violon et mes joues frémissent malgré moi à l'écoute des notes vibrées par ses doigts. Il remarque mon émotion et il donne alors le meilleur de lui-même en interprétant Les yeux noirs, Kalinka et autres complaintes slaves, servies par de larges glissandos et vibratos. Je n'ai jamais entendu mon père jouer avec autant de talent et d'expression. Mon oncle m'avoue travailler son instrument dix heures par jour pour atteindre cette vélocité et cette perfection. Je le quitte à l'extrême limite du dernier métro et, souvent seul dans le compartiment, je supporte l'interminable défilé de stations désertes et de roulis bruyant, la tête encore bercée par les romances tsiganes. J'ai remarqué sa discrétion: il s'est abstenu de parler de mon enfance difficile, de ma mère alcoolique et coureuse; mais il doit en savoir, des choses... Le mandat télégraphique de mon père me sauve de la famine et des journées monotones s'enchaînent, du stage à la cantine, de la cantine au stage, de la cantine à mon sinistre quartier.
*

Un dimanche, j'accompagne Jacques Cabrot à Vincennes. Echevelé et le visage luisant de sueur, mon ami court vers la piste, ajuste ses imposantes jumelles de turfiste, scrute les baisses de côtes, bouscule les parieurs, croit avoir trouvé un gagnant sûr et paume tous ses sous. Moi, je ne prends pas le risque de jouer, mais j'admire le trot aérien des chevaux et le retpur des drivers aux balances, le visage noirci comme des mineurs par la projection de mâchefer. Côté pelouse et sous un froid sibérien, je me réchauffe auprès de pétillants braseros en buvant un verre de vin chaud et sucré. 13

J'attendrai le mois de mai et la reprise des courses plates pour découvrir l'impressionnant hippodrome de Longchamp. Pour approcher mes idoles: Poincelet, Garcia,

Palmer et surtout Jean Deforge - premier jockey de la grande écurie du baron Guy de Rothschild - je ferai le
sacrifice de prendre un ticket de pesage. Une voix résonnera dans le haut-parleur: « Les jockeys montent à ch'val. » Et je me précipiterai vers le rond de présentation pour admirer ces fmes cravaches en selle.. J~ penserai alors à mon rêve fou de devenir jockey et à mon ami d'enfance, Gérard Benhamou, qui pourrait être l'un d'eux s'il avait eu le courage de subir le froid de l'hiver et la volonté de persévérer. Nerveux et affolés, les magnifiques chevaux se cabreront au moindre bruit incongru, difficilement tenus par leur lad.. Certains seront resplendissants, embellis par des tresses à la crinière et sur la queue; d'autres encore seront décorés par un damier régulier sur leur croupe luisante. Je serai émerveillé par la largeur imposante de la piste, le gazon de velours, la courte disparition des chevaux dans le petit bois et les arrivées disputées. Je risquerai timidement 2

francs placé sur le favori - monté par Deforge, spécialiste
de la course d'attente et habitué à venir en pleine piste à
hauteur du pavillon
-

qui

finira

troisième,

après

photographie, et rapportera seulement 1,60 à la place. J'encaisserai 3,20 francs au guichet et je trouverai mon angoissante attente mal payée.! Je ne jouerai plus de la réunion. Après ce dimanche à Vincennes, Jacques refuse de me suivre au dancing en sous-sol Mimi Pinson des Champs Elysées. TI m'avoue être fauché, mais je devine qu'il est surtout conscient de n'avoir aucune chance de séduire, condamné d'avance par son embonpoint.. Je retrouve l'ambiance grisante du Copacabana de Marseille; je danse les tangos et les rumbas avec une charmante brune aux yeux noirs. Le dancing va bientôt fermer. L'orchestre joue les derniers slows de l'après-midi. Des mélodies des Platters. Je 14

penche ma tête vers elle. J'ai l'illusion d'embrasser la bouche brûlante de Colette. Mais cette prometteuse rencontre trouve sa conclusion devant la station de métro Etoile. La jeune femme dont je ne connais pas le prénom prend la direction Neuilly et moi, celle de Vincennes. Je n'ai pas de scooter pour la raccompagner, elle habite chez ses parents, je n'ai pas les moyens de l'emmener à l'hôtel, ni le courage de l'attirer dans ma chambre misérable. Agé de dix-neuf ans, j'essaie de mieux me connaître. Malgré ma passion pour Jackie, je me sens prêt à aimer qui m'aime, à m'attacher celle dont le corps me donnera le plus de plaisir. Je rêve de femmes élégantes, raffmées, excitantes et convoitées. Je rêve de femmes soumises qui me répéteront que je suis beau! Et beau, je suis sûr de l'être puisque j'ai déjà fasciné toutes celles que j'ai choisies! Oui, je vais aimer en reconnaissance de ce que je reçois, mais ne suis-j e pas égoïste et vaniteux? Non: l'être possessif ne se contente pas de séduire les cœurs, il voudrait y graver aussi son empreinte. Je constate que je n'ai pas fait l'amour depuis trois semaine Dans ma tendance de libertin, ce n'est pas Jackie que j'imagine dans ces délires oniriques, mais des femmes de ma taille, plus mûres et aux corps parfaits. Je ne tarde pas à questionner Jacques: - Où sont les filles, à Paris? - Les putes? Tu auras le choix dans la rue Saint-Denis. - Tu y vas, toi? Il rougit et ne répond pas. J'insiste:
-

Tu y vas, toi? On ne risque pas d'attraper la syphilis? Et les maladies?

- Voueï, j'y vais...Après les courses de chevaux, c'est là que j'extermine le reste de ma paye.
-

- Moi, je touche du bois, je n'ai jamais rien eu avec ces putarasses, affirme Jacques. Grisé et rassuré, je prends le métro à destination de Strasbourg-Saint-Denis. Je quitte le boulevard crépitant de 15

néons pour m'enfoncer dans la rue Saint-Denis, SainteAppoline - des noms de saints! - et la rue Blondel. Des dizaines de militaires en goguette discutent au coin de chaque rue. Une première fille m'interpelle:
-

Tu viens? Je connais des vices comme personne.

- Moi, je ne m'en vanterai pas: le vice n'a jamais été une vertu ! Elle ne réagit pas et je demande d'une voix tremblante: - Combien tu prends? - Deux mille à poil! précise-t'elle.
-

Trop cher!

- Allez, ça suffit ta philosophie de bas-étage, tire-toi, pédé ! dit-elle d'un ton menaçant. Je m'éloigne sans regret: elle n'était pas terrible! Je descends la rue Saint-Denis, parmi une multitude d'hommes au pas lent. J'observe le mécanisme de toutes ces têtes qui se tournent inévitablement au passage de chaque porte d'hôtel. Les hommes indécis s'arrêtent, puis reviennent sur leurs pas ayant fait leur choix, s'arment de courage, car, sans doute, ils sont tous mal à l'aise. Certains s'engouffrent dans un couloir, mais d'autres, plus tenaces, discutent le prix: l'offre et la demande, un commerce légal, le but est oublié! A peine sortie de l'hôtel, une blonde platine remonte avec un nouveau client en s'esclaffant:
-

Ce soir, je suis en veine et j'en ai déjà fait un

paquet! Je suis surpris de rencontrer cinq fois le même homme, reconnaissable à son pardessus gris bien coupé et à son écharpe de soie blanche. Ah ! le marché est vaste et il est difficile de choisir! J'entends un groupe de militaires répéter cette unique question:
-

On monte ou on monte pas ?
hauteur du coupe-gorge de la rue de Réaumur, une de clients attend en file indienne. Une sculpturale apparaît devant l'entrée de l'hôtel et appelle le de la ligne: elle doit être experte pour que ces 16

A la dizaine blonde premier

hommes excités subissent ainsi l'attente gênante de leur tour et l'inconvénient un peu écœurant de connaître leur prédécesseur! Un facile calcul mental m'informe que le dixième client, à un quart d'heure la passe, devra patienter plus de deux heures et demie. Tous ces spectacles de volupté payante m'ont émoustillé et je sais déjà que je ne pourrai quitter cette ambiance charnelle qu'après avoir assouvi cette envie qui me taraude. Plus loin, dans ce fictif univers de l'érotisme, j'assiste à d'autres scènes de racolage. Je rejoins un attroupement devant une porte: fière et cambrée contre le mur pour se mettre en valeur, une fille sans soutien-gorge laisse admirer des seins parfaits à travers une chemisette transparente en nylon rose. Plus loin, dans un couloir d'hôtel éclairé, une autre hétaïre tente des effets de contre-jour po~ intensifier ses appas dans une jupe moulante rouge et un pull blanc très collant. Toutes ces visions lascives m'attirent. J'ose enfm accoster une fille au visage d'enfant. Mince et de taille moyenne, les cheveux noirs et bouclés, sobrement maquillée, elle m'annonce d'une voix suave:
-

15 francs avec la chambre.

Je me présente devant le bureau de l'hôtel. Tracassée par mon visage impubère, une vieille dame peinturlurée me réclame ma carte d'identité. Je paie la chambre et elle me remet en échange une serviette pliée en quatre. Dans l'escalier, je monte derrière la femme louée pour un quart d'heure, en regardant ses fesses qui se dandinent sous une robe fourreau bleu ciel. Mon cœur bat. Dans la chambre, elle me propose de sortir ses seins pour cinq francs de plus. Je veux les voir, les toucher: tendus sous le pull-over noir, ils paraissent superbes! Je n'hésite pas et je lui donne un nouveau billet, ivre d'un désir exacerbé par les miroirs muraux et plafonniers. Après une brève et décevante possession, je quitte la fille dans la rue. Elle accoste aussitôt un homme plus âgé, fait quelques pas avec lui, le prend par le bras, mais il la 17

repousse brutalement sans dire un mot et s'éloigne en haussant les épaules. Honteux quartier où pullulent toutes les classes sociales, j'aime quitter tes rues glauques et étroites, receleuses du vice, pour retrouver les grands boulevards où passent des familles et des enfants. Ces prostituées outrageusement grimées ont l'apparence du clown, mais elles sont tristes et souvent agressives. Aguichantes, elles s'exposent et se mettent en valeur grâce au trucage de la pénombre. C'est un abus de confiance pour l'œil, ces belles de nuit, ces lucioles qui brillent dans l'obscurité et disparaissent au lever du soleil. * Le choc de ma nouvelle vie solitaire m'a fait oublier mon premier roman. Faute d'étagères, je n'ai pas encore ouvert ma valise pleine de livres. Avec le recul, je doute une nouvelle fois des qualités de mon roman que je n'ose pas proposer aux éditeurs. Pour me stimuler, je reprends une nouvelle fois la lecture de L'étranger d'Albert Camus. Sur mon lit étroit, le sommier fatigué couine à chaque page que je tourne. L'auteur m'insuffle le courage de feuilleter les pages de mon livre, dactylographié à Marseille. Je croyais me donner à l'art passivement, n'écouter que la dictée facile de mon inspiration, épurée une première fois par le filtre de mes réflexions, mais l'écœurement me saisit, aggravé par la chasse impitoyable et haletante des répétitions. Je change une épithète par une autre, plus descriptive ou plus juste, et je m'aperçois que ce mot est déjà employé quelques lignes plus loin. Je note ensuite l'abus des auxiliaires, des qui et des que . Je disloque les mots de mes phrases en tout sens, comme les pièces d'un puzzle et je noircis de repentirs ces pages nettes tapées à la machine, des pages que je croyais défmitives. A l'inverse de la musique où le diapason est parfait, je constate que dans la littérature un .livre n'est 18

jamais fini. On prélude toujours à un idéal par la maladresse: c'est long pour apprendre à marcher, comme si l'esprit, lui aussi, se livrait peu à peu. Sur le moment, la sincérité et la satisfaction sont totales: « j'ai du talent! » Mais on ricane ensuite sur cette aveugle naïveté avec une implacable vision rétrospective. Nous ne sommes qu'une valeur en devenir, aussitôt améliorée et dépassée par l'instant suivant. Et nous passons notre vie dans cette âpre poursuite de la perfection en nous moquant de tout ce qui est échu. En sens inverse s'use le corps et se parfait l'esprit. Ce premier roman, raturé dans la chambre grise de la rue d'Aubervilliers, restera une émotion, un lever de rideau, ce moment de confiance en une pièce inédite en ignorant encore si elle sera sifflée ou applaudie. Je sais maintenant que, à cause de mes modestes études, je ne maîtrise pas le français. J'obtiens la collaboration de mon oncle pour remanier mon roman. Je le rejoins tous les soirs, après la cantine. Sa première critique confirme mon incapacité: - C'est pas bon... et le titre non plus! Tu ne peux pas présenter ce bouquin, il faut le remanier. On va le corriger ensemble. Il lit mon texte à haute voix, fronce les sourcils pour déchiffrer mes ratures à l'encre violette. Passionné, ravi de son intervention, il se déchaîne pour améliorer la syntaxe, élaguer, sabrer les passages qu'il juge mauvais. Je n'ose pas le contredire, car je crains qu'il ne veuille réécrire toute l'histoire, mais je sais que je conserverai à son insu certains de mes passages préférés. Il déclame mes phrases comme un acteur de la Comédie française d'une voix chaude... qui met en exergue des maladresses et une syntaxe qui sonne comme des fausses notes. Le constat est tenible : tout est à refaire et à retaper. Je n'ai pas de machine à écrire parrain... et pas les sous pour en louer une, dis-je.
-

Je demanderai à un copain musicien de te prêter la
19

SIenne.

Quelques jours plus tard, je repars de chez lui avec une lourde et archaïque Underwood noire sous le bras: un modèle identique à celui que j'avais loué à Marseille pour la première version. Dès le lendemain, je me lance dans une nouvelle copie. Dans ma chambre sans chauffage et enveloppé dans la couverture du lit, je frappe de deux doigts sur la lourde machine, comme les gendarmes. Et je tempête après les tiges des touches E , R et T, qui restent bloquées sur le ruban et que je dégage chaque fois à la main. Enfumé par les cigarettes blondes Arsenal, que j'allume l'une après l'autre, enivré de vin rouge ordinaire, je mitraille des pages, tapant l'ouvrage en trois exemplaires avec deux feuilles de papier carbone noir... pour me donner trois chances auprès des éditeurs parisiens. La table bancale tape contre le mur devant ma frénésie d'avancer. Ne suis-je qu'un poète au ventre creux qui a faim? Je veille tard chaque nuit, motivé par cette hâte fiévreuse de porter mon manuscrit et de découvrir les bureaux des éditeurs: Julliard, Gallimard et le Seuil. Mais pourquoi siègent-ils tous dans les 6ème et 7ème arrondissements de Paris? Je regrette seulement cette mauvaise présentation: la frappe de l'obsolète machine à écrire a couronné de rouge le haut des caractères du premier exemplaire à cause du ruban bicolore décalé; mais si j'ai réalisé un chef-d'œuvre, ce détail technique ne sera pas un obstacle à sa publication. Je dépose enfm, timidement, mon livre sur le coin du bureau d'accueil des éditeurs et je repars ravi par la phrase identique des trois secrétaires: « Vous avez bien noté votre adresse? On vous écrira dans un mois. » Je vis ma~tenant dans le bonheur de l'attente, de l'espoir et de ma supériorité sur la foule: j'ai écrit un roman d'imagination, j'ai créé des personnages, des tableaux, des actions, des dialogues. Je m'élève déjà au-dessus de la masse populaire et de tous ces gens ordinaires et inconscients de leur médiocrité. Je ne suis rien encore, mais je sais être le plus sur le moins des autres. 20

A Marseille, mon père et Jackie attendent naïvement le verdict des éditeurs et me témoignent leurs espérances par de nombreuses lettres. Les trois exemplaires seront refusés. Je conserverai ces lettres négatives, désespérantes mais polies, pour ne pas altérer ma bonne volonté. Je les exhiberai même dans mon entourage pour démontrer mon exploit!... Puis je prendrai le métro pour économiser le retour du manuscrit en contreremboursement et je continuerai ma quête auprès d'autres éditeurs, conquérant de gloire impossible! Mon rêve se brisera aux trois refus suivants. Les premières pages auront sans aucun doute édifié mes lecteurs anonymes: le livre est mal écrit, conventionnel et sans intérêt. Certains masquent leurs déceptions par une vie turbulente et décousue. Ils escamotent leur mal, abandonnent leur personnage décevant, font une mue forcée au bon moment. Les uns réussissent très vite, par force de caractère et de volonté. D'autres, de loin en loin, revivent les causes de leur échec et le traîneront toujours comme un boulet: la fausse route qu'ils croyaient avoir quittée est toujours sous leurs pas. Seuls, quelques privilégiés font une victoire de leurs désillusions: instruits des impasses connues, ils triomphent d'eux-mêmes sans s'être trahis, ni altérés. Balzac affmnait qu'il faut dix heures de travail herculéen chaque jour pour arriver à bien écrire... * Le samedi 16 avril 1960, grâce à l'astuce de Jacques, je peux retourner gratuitement à Marseille pour revoir les miens à bord du train-poste. En échange de ce voyage clandestin, les sympathiques ambulants me demandent de participer au tri durant le trajet. Cet infernal train-poste, dont les wagons grenats ressemblent à un train de marchandises, quitte Paris à seize heures, s'arrête à toutes 21

les gares et arrive enfm à Marseille le lendemain à huit heures du matin! C'est l'omnibus record de la ligne! Debout devant les casiers, perdant souvent l'équilibre à cause du roulis, je trie le courrier, je ferme les gros sacs de toile grise, gonflés de lettres ficelées par petits paquets. Parfois, j'ai quelques regrets: je viens de trier des lettres pour une gare que nous venons juste de dépasser. Le chef des ambulants sait que je vais à Marseille pour la seule journée du dimanche et il me propose gentiment d'aller dormir à partir de minuit. Je m'allonge sur un amas de sacs et, sur ce matelas un peu dur, je rêve du corps de Jackie qui m'attend. J'ouvre enfin les yeux sur l'étang de Berre, sur son eau bleue, étale sous un soleil aveuglant: il n'y a pas de mistral. . .Une vive émotion me saisit en apercevant la statue de Notre-Dame de la Garde perchée sur la colline... Le train traverse les gares des banlieues sans s'arrêter. Mon cœur bat. La gare Saint-Charles enfin et Marseille retrouvées pour quelques heures! Je sors avec les ambulants, assis sur l'un des wagonnets chargés de sacs postaux. Et, ne sentant plus ma fatigue, je cours vers mon quartier. Je passe devant le lycée Thiers, je grimpe le Département, je revois la Plaine et son jardin. .. J'embrasse ma mère dans la cuisine. Elle me serre très fort dans ses bras et se met à pleurer. Puis je traverse la cour, que je trouve plus étroite qu'avant, pour rejoindre mon père endormi. Assis sur son lit, tout près de lui, je lui raconte mes trois mois de banales aventures et je lui parle de son frère. Il s'adresse à moi par ce nouveau surnom qu'il m'a choisi: - Zolin, ça te plait Paris? dit-il d'une voix pâteuse. - Non, je suis triste sans vous et Jackie.
-

Zoline aussi, précise mon père, elle est malheureuse

sans toi. Elle vient tous les jours à midi et demie, parle de tes lettres et nous, nous lui montrons les cartes postales que tu nous a envoyées.
-

Et maman, ça va maintenant?
22

-

Voueï, elle a l'air d'avoir compris et je pense qu'elle

ne voit plus son gisclet. Depuis ton départ, elle ne fait plus la couillonne.

Il parle ainsi de Félix - que j'avais surnommé Popeye à cause de ses biceps démesurés - le portefaix du marché de
légumes
mOIS.

de la Plaine, avec qui elle était partie plusieurs

Bien sûr, je pense à Gérard Benhamou, le seul ami d'enfance, le seul ami de cœur et je revois les images essentielles de notre passé: les excursions du jeudi avec ma mère, la fugue au camping de la Couronne, l'école buissonnière, nos scooters, notre tentative avortée de devenir jockeys, à cette nuit tragique où il avait menacé sans succès un passant pour lui prendre son argent, armé de .. .mon pistolet à plomb! Je croyais à la force et à la pérennité de l'amitié, un bonheur sans lassitude à l'inverse de l'amour, mais je constate qu'elle se dégrade aussi et s'évanouit. - Et Gérard? Il ne m'écrit plus. On s'est perdu de vue. Mon père affirme d'un ton satisfait:
-

Li sian maï! Mais c'est un bien pour toi, cette tète

brûlée ne te donnait pas le bon exemple! Il est toujours à Hourtin, il vient quelquefois en permission et je le croise dans le couloir. Toujours pressé, il me dit à peine bonjour. Il s'est engagé pour trois ans dans la marine, il n'a pas
encore fini. . . - A tout à l'heure, papa, je vais retrouver Jackie. En traversant la rue Ferrari, j'entends la voix rude de M.Agostini, qui charge des casiers de bouteilles de vin dans sa camionnette Prairie.
-

Bonjour Popol, de retour au quartier?
Oui, mais seulement pour la journée.

-

Eh bé ! Qué courage de faire ce long voyage pour si
à

peu de temps. On voit que tu es jeune... Je n'ai pas osé lui dire que le désir de faire l'amour Jackie me prenait à la gorge!

23

J'ai tiré sur la chaîne qui actionne la clochette de l'immeuble. J'ai entendu un interminable cri de joie jaillir de la fenêtre ouverte du deuxième étage, puis le claquement rapide des talons aiguilles résonner sur les tomettes des marches d'escalier. Elle ouvre la porte et apparaît, le visage meurtri par la longue séparation, me fixant de ses immenses yeux noirs et humides: l'amour est le plus extraordinaire des délires humains! Je l'enlace éperdument. Mes mains reconnaissent ces formes miennes, qui obéissent et se plient sous l'effet de notre passion. J'ai perdu la tête, dans l'oubli du temps, l'ignorance du lieu. Je suis sublimé et je ne me trouve pas ridicule d'embrasser une petite, un dimanche matin en pleine rue. Après un interminable baiser à pleine bouche, nous rejoignons ses parents. Je suis bien reçu. Jovial, le père Guyon parle de notre mariage et envisage de me présenter à sa famille de Bargemon. Je ne l'écoute pas, absorbé par le désir et habité par cette colère silencieuse de perdre du temps. Ne comprennent-ils pas, tous, que je n'ai qu'une hâte depuis mon arrivée: celle de serrer Jackie contre moi? Le temps presse: mon père travaille toujours au cabaret Le Star et se réveille vers midi. Je retrouve ma chambre, je tire la targette de la porte et nous nous déshabilloI).s avec cette prodigieuse vélocité du désir. Plus tard, j'entends mon père se lever et nous calmons nos gémissements. Puis ma mère vient timidement frapper à la porte:
-

C'est l'heure de manger les amoureux !

Jackie sursaute. A cheval sur moi, elle accélère alors sa cadence. Ses fesses claquent sur mes cuisses pour hâter la conclusion. Elle soupire à voix basse: -. Suce mes nichons, ça me fait jouir... jouis avec . , mOl... VIens. Et elle promène sur mes lèvres les pointes rose pâle de ses seins lourds. Nous déjeunons dans la cuisine avec mes parents, un peu gênés par notre coupable activité matinale. 24

L'après-midi, les pleurs tragiques reprennent comme à mon premier départ. Ils m'accompagnent tous les trois à la gare et me regardent disparaître devant l'entrée discrète du service des Postes. Je rejoins le wagon, je rencontre une autre équipe d'ambulants et je retrouve les casiers de tri. A six heures du matin, j'arrive épuisé à Paris, hostile et couvert de brume. Mais j'ai la tête encore pleine de visions extatiques et d'apothéoses brûlantes. * J'ai pris froid en dormant dans le wagon non chauffé du train-poste. Et mon angine dégénère en phlegmon. Tremblant de fièvre, je rejoins en taxi l'hôpital Lariboisière et ses lugubres bâtiments. Mon oncle et Jacques viennent me réconforter pendant les cinq journées de mon séjour. Dès ma sortie, je suis nommé titulaire au bureau de poste Paris 22, rue Taitbout. Je suis déçu d'être affecté au tri : huit heures debout devant les casiers métalliques peints en gris, contraint à la cadence minimale de cinq cents lettres au quart d'heure. Dans un balancement mécanique du corps, je fais voltiger les missives dans la case de leur région, la main quelquefois arrêtée par une lettre suspecte qui dépasse vingt grammes. Notre chef, l'inspecteur Queffelec est breton. Les cheveux gris taillés en brosse, la tête raide et tendue vers l'arrière comme s'il portait une minerve, les yeux bleus, il éclate souvent d'un rire cruel et fort qui dévoile trois molaires en or. Il arpente sans relâche les travées, se poste derrière chaque employé et hurle comme un adjudant sur les cadences ralenties. Il ne lui manque que le fouet du gardechiourme pour décupler l'effort de ses galériens! Dans la rafale guerrière de la machine à oblitérer les timbres, dans l'amoncellement des sacs bourrés de lettres portées chaque soir par les innombrables compagnies d'assurances du quartier, j'exécute douloureusement des 25