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Des femmes "s'"écrivent

De
238 pages
Pourquoi choisir de s'écrire et de diffuser son récit ? A quelles motivations répondent les auteures ? Annemarie Trekker a posé ces questions à six femmes ayant écrit et publié un récit autobiographique ? Elle analyse les propos recueillis en lien avec l'histoire de l'écriture, le courant autobiographique et celui des Histoires de vie en formation. Elle ré-interroge ainsi les articulations entre travail réflexif, question du genre et processus de formation.
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Des femmes « s' » écrivent

Histoire de Vie et Formation Collection dirigée par Gaston Pineau
avec la collaboration de Bernadette Courtois, Pierre Dominicé, Guy Jobert, Gérard Mlékuz, André Vidricaire et Guy de Villers

Cette collection vise à construire une nouvelle anthropologie de la formation, en s'ouvrant aux productions qui cherchent à articuler "histoire de vie" et "formation". Elle comporte deux volets correspondant aux deux versants, diurne et nocturne, du trajet anthropologique. Le volet Formation s'ouvre aux chercheurs sur la formation s'inspirant des nouvelles anthropologies pour comprendre l'inédit des histoires de vie. Le volet Histoire de vie, plus narratif, reflète l'expression directe des acteurs sociaux aux prises avec la vie courante à mettre en forme et en sens.

Dernières

parutions

Volet: Formation D. BACHELART et G. PINEAU, Le Biographique, la Réjlexivité et les temporalités, 2009. Franco FERRAROTTI, Les Miettes d'Epulon, 2009. Isabelle GRAITSON, L'Intervention Narrative en Travail Social. Essai méthodologique à partir des récits de vie, avec la collaboration d'Elisabeth Neuforge, 2008. Danielle NOLIN, L'art comme processus de formation de soi, 2008. Elizeu Clementino de Souza (coord.), (Auto)biographie. Ecrits de soi etformation au brésil, 2008. Ronald MÜLLER, Jean Rouppert, un dessinateur dans la tourmente de la Grande Guerre, 2007. Christian GÉRARD, Une histoire de prise de conscience. Modélisation d'une intelligence en action, 2006. Josette LAYEC, Auto-orientation tout au long de la vie: le portfolio réjlexif, 2006. Ha Vinh Tho, De la transformation de soi. L'éducation des adultes au défi des histoires de vie, 2006. Martine LANI-BA YLE (dir.) et Marie-Anne MALLET (coord.), Evénements etformation de la personne, 2006. Anne MONEYRON (coord.), La Méthode Jean Moneyron, 2006.

Annemarie Trekker

Des femmes « s' » écrivent
Enjeux d'une identité narrative

Préface e d Christophe Niewiadomski

L'Harmattan

Du MÊME

AUTEUR

Femmes de la terre, récit, Bruxelles, Bernard Gilson, 1999. Saga paysanne, entre Moselle et Semois, récit historique, Bruxelles, Labor,2000. La Table d'écriture, contes et nouvelles, Bruxelles, Memor, 2001. La Mémoire confisquée, autofiction, Paris, L'Harmattan, 200l George Sand, une femme qui s'invente, essai, Tellin, Traces de Vie, 2004. Les Mots pour s'écrire. Tissage c{e sens et de lien, essai, Paris, L'Harmattan, 2006.. t et 3e éditions',; Scortecci Ed. Sao Paulo. 2007/ 2008.

@ L'Harmattan,

2009

5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-10162-3 EAN : 9782296101623

A toutes les femmes d'ici et d'ailleurs, privées de la liberté de parole, d'écriture et d'action.

La liberté s'enracine dans une part reçue et, dans l'énigme que chacun est à lui-même, elle ne se confond pas avec une autonomie censée poser un sujet comme origine de ce qu'il pense et dit. Catherine Chalier « Transmettre, de génération en génération» Buchet Chastel, 2008

Préface
Comment penser le mouvement de «formation de soi» associé au processus «d'expression de soi»? Annemarie Trekker aborde cette délicate question en proposant un texte particulièrement fécond, centré sur les effets du recours à l'écriture autobiographique en tant que mode d'accès privilégié à la réflexivité. Ce faisant, elle réinterroge de manière très érudite les articulations entre travail réflexif et processus de formation, problème qui fonde par ailleurs une partie des interrogations récurrentes du champ de la recherche biographique depuis plus de trois décennies. On sait désormais combien le récit biographique, en balisant les épisodes à partir desquels le narrateur et son environnement ont façonné son individualité, lui permet de configurer son expérience, de la « mettre en intrigue» selon la belle formule de Paul Ricœurl. L'adresse qui en est faite à autrui, que celui-ci soit réel ou imaginaire, participe ainsi de la conquête de l'identité du sujet et parfois de l'orientation ou de la ré-orientation de son existence. Les travaux menés dans le champ de la recherche biographique en éducation2 ont ainsi largement démontré les potentialités formatives du récit de soi3. Mais, ce qu'expose très bien Annemarie Trekker au fil des pages qui suivent, c'est que la fonction instituante de l'énonciation, c'est-à-dire la fonction « d'advenue du sujet

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2 Delory-Momberger C. (2005) Histoire de vie et recherche biographique en éducation, Paris, Seuil. 3 Pineau G. ; Le Grand J.L. (1993) Les histoires de vie, Paris, PUF. 9

Ricœur P. (1990) Soi-même comme un autre, Paris, Seuil.

à lui-même» 4 que favorise la narration va se trouver renforcée par le travail d'écriture en tant que celui-ci permet de faire plus clairement encore l'expérience de la division fondamentale de notre être, c'est-à-dire l'expérience de la séparation de soi d'avec soi, élément fondateur de notre identité personnelle. Or, pour advenir, précise Gilles Herreros, « Le sujet n'a pas besoin de se lisser, de s'unifier en se magnifiant ou en se niant. il convient qu'il repère ce avec quoi, en lui et hors de lui, il devra pactiser. L'autre soi-même en soimême, souvent difficile à contrôler, imprévisible ex-ante, dissimulé, ne peut être vécu comme un étranger indésirable qu'il faudrait expulser ou enfouir pour qu'il ne surgisse plus jamais. Au contraire, le sujet qui advient, après avoir identifié cet autre lui-même, au moins dans ses formes, si ce n'est dans I 'histoire de sa formation, passe une convention avec lui. »5 A l'évidence, Annemarie Trekker insiste sur la place du biographique dans ce processus et suggère l'hypothèse selon laquelle l'écriture contribuerait à aider le sujet à « passer convention» avec lui-même. Parce qu'elle laisse une trace sur laquelle il est facile de revenir pour travailler à nouveau, parce qu'elle favorise une mise à distance «physique» du texte d'avec soi, l'écriture permet en effet de mesurer sans doute de manière plus aiguë l'inadéquation foncière de notre production langagière à notre être et de repérer sans doute plus aisément cet énigmatique «autre en soi». Ainsi, le décalage entre « ce que j'écris de ce que je suis» et «ce que je suis» apparaît alors de façon privilégiée et participe d'une meilleure connaissance de soi. En outre, le travail de
De Gaulejac V. (2009) Qui est «je» ? Sociologie clinique du sujet, Paris, Seuil. S Herreros G. (2007) L'advènement du sujet. In De Gaulejac V. ; Hanique F.; Roche P. (2007): La sociologie clinique. Enjeux théoriques et méthodologiques, érès p. 140.
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mise en intrigue de l'existence éloigne progressivement le sujet de la seule perspective « constatative ». Il ne s'agit plus de seulement décrire, mais également de «s'écrire» en choisissant des événements, en les organisant en créant des liens de sens entre eux. Au fù des pages, l'écriture biographique va ainsi contribuer à la construction d'un énoncé performatif auto-référentiel où le «je », se référant à une réalité nouvelle qu'il contribue à façonner lui-même, s'assure plus sûrement. Le narrateur pourra alors accéder plus aisément au statut de sujet analytique mais aussi critique à l'égard de sa propre histoire6. Cependant, à aucun moment Annemarie Trekker ne limite son questionnement aux seuls effets autopoïétiques de l'usage du récit de vie de formation. Faisant judicieusement recours au domaine des sciences sociales, elle montre combien la montée de l'individualisme et l'idéologie de la réalisation de soi-même constituent un arrière-fond socio-historique qu'il convient de ne pas mésestimer. En effet, si un narrateur est à l'évidence un « Sujet », le terme se révèle éminemment polysémique. A la fois Sujet « libre », responsable de ses choix et de ses engagements, le sujet est également « celui qui est placé dessous », c'est-à-dire un sujet irréductiblement assujetti à la logique de sa structure inconsciente, (le « sujet barré» de la psychanalyse), et aux surdéterminations historiques et sociales qui l'instituent en tant qu'individu social. En d'autres termes, le narrateur est tout à la fois « cause de son action », mais également structurellement « étranger à lui-même» du fait de son inscription dans le langage et, par ailleurs, soumis aux logiques de l' actorialité sociale. Ces dernières imposent donc de ne pas soustraire le récit aux conditions macroscopiques dans lesquelles celui-ci est
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Pineau G. ; Le Grand J.L. (1993) op. cit. p. 89.

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produit et accueilli. En ce sens, les dimensions biographiques, intrapsychiques, historiques, culturelles, sociales, politiques, économiques... doivent ici s'articuler pour permettre d'envisager un travail herméneutique susceptible de mieux comprendre la place du sujet dans le monde. Le lecteur trouvera sans arrêt trace de cet exigeant arrière-fond épistémologique tout au long de ce bel ouvrage. Ainsi donc, articulant en permanence logiques du sujet et logiques sociales, Annemarie Trekker soumet au lecteur le cœur de son interrogation: comment la question du genre croise-t-elle spécifiquement celle du rapport à l'écrit. Elle nous rappelle fort justement ici combien la logique de la domination masculine7 se révèle inéluctablement lorsque l'on examine, par exemple, la proportion de textes à caractère autobiographique effectivement publiés. Si les femmes investissent manifestement beaucoup plus ce domaine d'expression littéraire, leurs écrits semblent confinés à un cercle intime de lecteurs alors que l'écriture publique, destinée à un plus large public, serait plus spécifiquement l'apanage des hommes. L'originalité du présent ouvrage consiste à exposer ici le cheminement de six femmes qui, au travers de l'écriture puis de la publication, vont faire de leur récit de vie une œuvre publique. Annemarie Trekker montre de quelle manière cette création littéraire et son édition leur permettront justement «d'advenir à elles-mêmes» en mobilisant, dans un dialogue avec autrui et avec elles-mêmes, les conditions de production d'une identité narrative. L'on voit ainsi comment l'utilisation de l'écriture conduit ces femmes à la construction progressive d'une langue à la fois personnelle et socialisée témoignant ainsi de la
7 Bourdieu P. (1998) La domination masculine, Paris, Seuil. 12

puissance du processus de subjectivation à l'œuvre dans le travail d'écriture et socialisation produit. Mais ne nous y trompons pas, l'écriture de la vie recèle en elle-même sa part d'énigme et de secret. Comme le souligne très subtilement l' auteure : « tout se passe comme si l'écriture avait deux faces: l'une d'éclaircissement et de mise en ordre de la pensée, allant dans le sens de la clarification, de la sortie du chaos et de la connaissance; l'autre, secrète et mystérieuse, tentant plutôt de transmettre les énigmes du monde, qu'il soit extérieur ou intérieur, de toucher à l'indicible. Elle permettrait une double entrée: dire et se cacher, exprimer et se taire. » Invitons dès lors le lecteur à découvrir la part d'indicible et la manière dont Annemarie Trekker tente d'éclairer l'énigmatique « questionnement persistant» qui marque le fil de ces six récits. Christophe Niewiadomski Université Charles de Gaulle Avril2009

- Lille 3

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Introduction

Pourquoi choisir l'écriture? Pourquoi s'écrire, s'astreindre à ce travail long, exigeant, solitaire pour exprimer son vécu et ses ressentis? Pourquoi décider de s'inscrire dans un dispositif d'accompagnement d'écriture en histoire de vie qui puisse faire tiers, questionner et ouvrir cette histoire sur des hypothèses de compréhension? Pourquoi ensuite proposer cette écriture à la lecture d'une maison d'édition ou reproduire ce récit en vue de sa diffusion? Pourquoi enfin offrir cette écriture à caractère autobiographique à la lecture de son entourage familial et amical mais aussi, plus largement, du grand public? Que se passe-t-il à chacune des étapes de ces choix, allant de l'écriture intime et solitaire à la publication et la rencontre de l'Autre, des autres? A quelles motivations, à quels besoins, à quels désirs, explicites ou implicites, répondentils? Quelles ouvertures, quels changements vont-ils amener pour l'auteur dans la perception de son histoire et quels effets sur ses projets de vie? Ces questions, je les ai posées à six femmes, auteures d'un récit autobiographique, reproduit ou édité, et diffusé. Cette étude porte sur l'analyse de ces six entretiens avec pour objet de mieux saisir les enjeux existentiels et relationnels lors de chacune des étapes du processus d'écriture.

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Chercheuse impliquée, l'exploration des spécificités du recours à l'écriture par rapport à l'oralité dans la production narrative d'une histoire de vie me questionne d'autant plus que j'ai publié trois récits à caractère autobiographique, sous des formes littéraires différentes. Ils ont coïncidé avec des périodes de tournants de vie familiaux et professionnels mais aussi de changements de lieux de vie . Cette expérience de la portée créatrice et reconstructrice de l'écriture m'a ainsi amenée à la mise sur pied en 1999 du dispositif des Tables d'écriture en histoire de vie, et ensuite, à la création en 2004 de l'association Traces de vie et des éditions du même nom. Ce fut l'occasion de rejoindre le courant des Histoires de vie et de l'approche biographique avec Michel Legrand9 à l'Université de Louvain, d'entamer ensuite une formation en sociologie clinique à l'Institut International de Sociologie Clinique (IISC) à Paris et de devenir membre de l'Association Internationale des Histoires de Vie en Formation et de recherche biographique en éducation (ASIHVIF). La recherche à l'origine de ce livre a été réalisée dans le cadre d'une collaboration scientifique à la Faculté de Psychologie et des Sciences de l'Education de l'Université Catholique de Louvain (Unité Capp) avec le soutien et
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Il s'agit de Femmes de la terre, Bruxelles, Bernard Gilson, 1998;

Saga paysanne, entre Moselle et Semois, Bruxelles, Labor, 2000 ; La mémoire confisquée, Paris, L'Hannattan, 2003. 9 Professeur à la Faculté de Psychologie de l'Université Catholique de Louvain et des Facultés Notre-Dame de Namur, auteur de L'approche biographique (1993), Le sujet alcoolique (1997) et Intervenir par le récit de vie, sous la direction de Vincent de Gaulejac et Michel Legrand (2008). Cofondateur avec Francis Loicq de l'ARBRH (Association pour l'Approche, la Recherche Biographique et la Réappropriation de son Histoire).

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l'appui de Michel Legrand, malheureusement décédé en fin d'année 2006. Je remercie le professeur Philippe Lekeuche qui a bien voulu en reprendre la supervision. L'amitié attentive de Christophe Niewiadomski, qui a accepté de lire, commenter et préfacer cet ouvrage, m'a été précieuse. Cette recherche a également été relue avant publication par les six auteures concernées. Quelques modifications mineures ont été apportées dans le texte, selon leurs souhaits. Toutes m'ont octroyé une entière confiance quant aux analyses et hypothèses émises. Je les remercie très chaleureusement pour leur contribution à cette étude et pour leur amitié. Dans un précédent ouvrageJO, j'ai présenté, suite à sept années d'animation, le dispositif des Tables d'écriture, développant des pistes de réflexion et des hypothèses quant aux motivations, processus et effets qu'elles peuvent induire. Dans la mesure où les six auteures concernées par la présente recherche ont toutes été plus ou moins directement et profondément impliquées dans ce dispositif et que celui-ci est à l'origine de la création des éditions Traces de vie, il me paraît utile d'y faire référence dans cette introduction. J'y reviendrai suite à la suite de la présentation des auteures au cours du premier chapitre. Les Tables d'écriture proposent aux participants un double objectif: celui d'aboutir à une mise en forme écrite de moments et de tournants de leur histoire de vie en suscitant la créativité littéraire, et celui de questionner, à travers cette écriture, le sens et les liens qui sous-tendent cette histoire, sur le plan tant du sujet que du contexte familial et du cadre socio-historique dans lequel elle s'inscrit. La médiation de l'écriture apparaît centrale au
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Annemarie Trekker, Les mots pour s'écrire. Tissage de sens et de
2006.

lien, Paris, L'Harmattan,

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sein de cette exploration, qui se déploie dans la perspective d'un tissage de sens et de lien, par et à travers la présence de l'autre. Que ce soit l'autre en soi, auteur qui se fait lecteur de son propre écrit et/ou l'autre en dehors de soi, lecteurs connus ou anonymes auxquels s'adresse le texte lu à voix haute ou publié et diffusé. Venons-en aux six récits qui font l'objet des entretiens analysés: trois ont été initiés à partir d'une participation à mes Tables d'écriture, ceux de Marcelle, Gabrielle et Irène. Quant au recueil de poèmes de Louisa, il a été écrit avant sa participation aux Tables mais la décision de publier a été consécutive à celle-ci. Le manuscrit de Caroline m'est parvenu par l'intermédiaire d'une personne de sa famille. Le récit de Réjane a été relancé suite à sa participation au cycle Projets de vie de la Table d'écriture, qui a contribué à le faire aboutir. Ces six écrits s'inscrivent donc dans un cadre bien défini qui se situe à la frontière de la créativité littéraire et de l'intervention par le récit de vie. Ce qui les distingue à la fois d'un espace thérapeutique et d'un atelier d'écriture traditionnel. Quelle est la différence avec une offre thérapeutique? Si, derrière la mise en forme littéraire et la publication du livre, se dessine l'ébauche d'une réparation de quelque chose qui a été abîmé dans le cours de l'histoire de vie, cette fonction réparatrice, d'ordre psychique et social, ne doit pas être confondue avec un processus thérapeutique, ni avec l'art-thérapie. Elle relève du partage d'une souffrance humaine et existentielle ordinaire, du fait même de l'appartenance à la condition d'homme. La demande des auteures et l'offre des Tables d'écriture se situent au niveau d'une clarification-compréhension qui passe par la présence d'un tiers mais ne présuppose pas de contrat

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d'ordre du soin, ce qui n'exclut évidemment pas les effets thérapeutiques. Je rejoins l'analyse de Vincent de Gaulejac lorsqu'il pose la questionll «Pourquoi réduire l'espace dans lequel on peut se raconter à un espace thérapeutique?» La conviction que d'autres espaces de co-construction au sein desquels la capacité narrative et réflexive du sujet peut s'exercer en présence de tiers, se situe au fondement des Tables d'écriture. Ceci rejoint le constat que «raconter sa vie, qui était du domaine réservé de la confession, de l'aveu Gudiciaire ou policier), de la thérapie et de la littérature, devient une pratique courante qui prend des visages multiples. » Quelle est la différence avec un atelier d'écriture autobiographique? Elle porte sur le travail de clarification, de compréhension et le parcours de construction-déconstruction et reconstruction d'un récit qui a pour objet l'histoire de vie du narrateur, dans une dynamique de mouvement et de changement relevant de l'intervention dans le champ du récit de vie en sciences humaines. Cette étude ne se veut par conséquent ni exhaustive, ni même exemplative de l'écriture autobiographique au féminin de manière générale. Mon objectif est d'analyser, dans le contexte d'un dispositif spécifique alliant la créativité littéraire et la réflexivité, les enjeux existentiels et relationnels pour les auteures. Suite à la publication et la diffusion de leurs récits, j'ai mené un entretien oral avec
Il Vincent de Gaulejac, « La construction du sujet au croisement des approches sociologiques », dans Récits de vie et sociologie clinique, sous la direction de Lucie Mercier et Jacques Rhéaume, Laval, Les Presses de l'Université de Laval, collection Culture et Société, 2007, p.46. 19

chacune d'entre elles. Ces entretiens semi-directifs portaient sur leurs motivations, le déclenchement et le déroulement du processus d'écriture, les découvertes et les obstacles rencontrés en cours de travail, la décision de publication. Un questionnaire complémentaire a permis de préciser les effets et changements induits suite à l'édition et la diffusion du livre. Deux auteures, Gabrielle et Marcelle, ont axé leur récit sur la transmission et la clarification, en relation avec l'histoire de leurs ascendants et leur arbre généalogique. J'ai choisi d'analyser ces deux entretiens en référence à l'Histoire et aux origines de l'écriture et de ses fonctions symboliques. Louisa et Caroline se sont centrées sur leur histoire de vie et leurs ressentis personnels. Le style, le ton, la forme littéraire jouent ici un rôle de premier plan, médiateurs indispensables pour que puisse s'envisager la relation avec l'Autre. L'écriture et la présence symbolique du livre les font entrer en lien, à la fois intime et distancié, avec le monde extérieur. J'ai recadré ces deux entretiens dans le contexte de I'histoire de l'autobiographie littéraire, liée à la naissance de la modernité et à l'émergence de l'individu. Quant à Irène et Réjane, ce sont deux personnalités engagées dans le monde associatif, l'éducation permanente et la formation continue. Les entretiens à propos de leurs récits sont orientés vers la réflexivité, la recherche de liens et de sens à découvrir dans leur parcours de vie. C'est par la narration écrite que les événements sortent de la simple chronologie pour être mis en intrigue. Le projet d'écriture et le questionnement réflexif se rejoignent dans une perspective d' auto20

fonnation du sujet. J'ai analysé ces deux entretiens, en les situant dans le contexte de la sociologie clinique et de I'histoire de vie en fonnation et en éducation.

Mon projet est de saisir, à travers les motivations et les processus mis en œuvre lors de l'écriture de ces six récits de vie, en quoi l'écriture occupe une place spécifique de « tiers» pennettant l'avènement du sujet sur le plan tant existentiel que relationnel. Cette question est abordée à travers trois triades parallèles et liées. Première triade, celle de trois temps saisis dans l'histoire de l'écriture: les origines et les enjeux symboliques de l'écriture; le développement de l'autobiographie littéraire lié à la modernité et enfin l'émergence du courant des histoires de vie dans le contexte de la post et hypennodernité. Deuxième triade, celle des trois étapes du rituel de passage dans les processus d'écriture et de publication: passage de l'état de sujet passif de son histoire à celui de narrateur actif et ensuite d'auteur réflexif. Troisième triade, celle des trois moments-clés pennettant le passage du silence au partage social: l'indicible, la narration par la médiation de l'écriture et la rencontre des lecteurs par la publication du récit. Cette recherche qualitative a vu ses hypothèses émerger et se préciser au fil des analyses des entretiens, en s'appuyant sur des fondements théoriques relevant à la fois de l'histoire, de la littérature, de la philosophie et des sciences humaines. Cette multidisciplinarité reflète la richesse des angles de vue que peut engendrer une histoire de vie. Celle-ci reste à jamais insaisissable car en 21

perpétuel devenir, sur le plan tant du sens, des liens que de la fonne. Le récit écrit en constitue cependant un moment privilégié, celui d'un arrêt sur image qui pennet à la fois une vue grand-angle dans le temps (l'Histoire) et dans l'espace social et psychique. Dans un premier chapitre, je propose aux lecteurs de faire connaissance avec les six auteures. J'aborde une première approche de leurs motivations quant au choix de l'écriture. Je les replace également dans le cadre proposé par les Tables d'écriture en histoire de vie ainsi que des objectifs et perspectives des éditions Traces de vie qui ont publié quatre des récits. Dans un deuxième chapitre, j'analyse l'origine, l'histoire et les enjeux sYmboliques de l'écriture dans la société depuis l'Antiquité jusqu'aujourd'hui, en lien avec les enjeux pour nos auteures. Le choix de la médiation par l'écriture sera questionné plus précisément dans le troisième chapitre, à travers les entretiens avec Marcelle et Gabrielle, dans une perspective de transmission et de clarification en lien avec l'arbre généalogique. Le chapitre quatre reprend un survol historique du développement de l'écriture littéraire autobiographique dans le contexte de la modernité et de l'individualisation, s'intéressant tout particulièrement aux enjeux de l'Ecriture de soi au féminin. Dans le chapitre cinq, les entretiens avec Louisa et Caroline conduiront aux frontières de la littérature et du récit de vie, questionnant l'importance de la fonne et de l'esthétique dans la (re)construction de son histoire et l'invention de soi en tant que sujet.

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Le chapitre six explore l'émergence du courant des récits de vie en sciences humaines, depuis l'école de Chicago (1920) jusqu'aux développements les plus récents de la biographisation et de la pratique des histoires de vie et des récits de vie (de recherche, d'implication, en formation). Par l'entremise des entretiens avec Irène et Réjane, dans le chapitre sept, le développement de cette Ecriture de soi est analysé dans un contexte réflexif, dans sa double dimension de rapport à soi et à l'autre. Le chapitre huit invite à un recentrage, à travers les parcours des auteures, sur les enjeux existentiels et relationnels de l'écriture et de la publication d'un récit de vie, analysant la manière dont chacune participe à la construction d'une identité narrative et s'affirme en tant que sujet et auteure de son histoire. Dans le dernier chapitre, je reprends les retours reçus par les auteures suite à la publication de leur récit, ainsi que les effets et changements que l'ensemble du processus d'écriture et d'édition de leur histoire de vie a pu induire dans leur existence concrète, leur perception d'ellesmêmes et leur relation aux autres.

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