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Des nouvelles du cimetière de Saint-Eugène

De
215 pages
Cinq Nouvelles, chroniques d'un pays et d'un temps disparus sans sépulture, augmentées d'un poème en prose sur le modèle de I remember de Joe Brainard, qui mit Georges Perec sur la voie. Elles racontent une jeunesse depuis le cours préparatoire jusqu'au baccalauréat, entre deux guerres, celles de 39-45 et celle de Numidie centrale (54-62). Dans ce roman d'apprentissage, un enfant naïf né dans la violence tragique de ce pays rencontre la douceur du monde et la douleur des hommes.
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DES NOUVELLES DU CIMETIÈRE DE SAINT-EUGÈNE

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13990-9 EAN : 9782296139909

Pierre MAILLOT

DES NOUVELLES DU CIMETIÈRE DE SAINT-EUGÈNE

L’Harmattan

Du même auteur

Le Cinéma Français de Renoir à Godard Paris 1988, M.A. Ed. L’Écriture Cinématographique Paris 1989, Klincksieck, rééd. Armand Colin, 1996. Les Fiancés de Marianne Paris 1995, Le Cerf, coll. 7ème Art Prix de la Critique 1996 L’Enseignement du scénario direct. Cinémaction, n° 61,1994, ed. Corlet Les conceptions du montage direct. Cinémaction, n° 72, 1995, ed. Corlet Jules Desbois, sculpteur, avec R. Huard Paris 2000, éd. le Cherche-Mid

Comme une mère, une ville natale ne se remplace pas.
Albert Memmi

La montée d’une aile au soir Souligne le jour qui tombe Quelle braise encore empêche Le feu d’accepter la cendre
Max-Pol Fouchet

À la mémoire de Claude Pérez À mes petits-enfants présents et à venir

Le cimetière de Saint-Eugène était pour Icosium ce que le Père-Lachaise est à Paris : la garantie, en matière de mise en terre, de la permanence historique. Et quelle terre ! Première abordée par qui arrive d’Europe et sur laquelle faisaient leurs premiers pas ces hommes aux tempes froides, venus des ciels amers vers le fabuleux continent. Mais parler de mise en terre ? On pourrait dire mise en mer. Car le cimetière de Saint-Eugène en ses premières rangées surplombait la mer, et de si près que les jours de tempête les morts se grisaient d’embruns. On dirait aussi mise en air. Car ce cimetière s’élevait sur une colline puissante et pentue qui faisait face au ciel, et de si près que le voyage des défunts était bref. Ainsi les chers disparus étaient donnés à la terre, à la mer, au ciel. Tournés vers le nord, les morts regardaient l’Europe. Posés sur ce socle glorieux de lumière et d’eau, ils défiaient dans un regard éternel les pays sombres qu’ils avaient quittés, contraints par le malheur. Après coup, on peut aussi supposer que les « Européens »1 de Numidie Centrale, poussés par quelque inconsciente intuition, avaient installé leurs ancêtres sur cette colline comme signe de leur provisoire passage en terre d’Afrique, et pour les préparer à quitter le pays. Mais de telles pensées trahissent la réalité des choses que ce peuple vivait. Car, présent au présent, il ne se donnait du monde aucune représentation autre que ce qu’il y sentait, voyait, entendait, ce qu’il en goûtait, touchait, respirait. Présent au seul présent, mais absolument, il ne se formait aucune idée du passé ni de l’avenir.
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Le terme d’« Européen » dont la pertinence est toute putative en Europe, était en Numidie centrale d’un usage courant pour nommer la population française d’origine ou par naturalisation. Ces « Européens » étaient ainsi nommés pour être distingués des Français-Musulmans ou Musulmans tout court. On voit que pour différencier les deux composantes de la population de Numidie centrale, on n’hésitait pas, au mépris de la logique et du bon sens, à utiliser des critères de référence géographique dans un cas, religieux dans l’autre, sans rapport entre eux. De telles pratiques, imposées par la situation, révèlent les imbroglios qui rongeaient ce pays et expliquent son funeste destin. À la réflexion, ils eussent pu, au contraire, devenir le moteur d’un épanouissement sans exemple.

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C’était sa faiblesse. L’indifférence avec laquelle il vivait son histoire et donc son ignorance des choses politiques qui la commandait, lui ont coûté la vie. C’est le prix qu’il paya pour connaître une existence qui, aveugle à l’avenir, ne considérait la mort qu’avec désinvolture pour ceux qui venaient de France, dédain pour ceux d’Italie, mépris pour ceux d’Espagne. C’est pourquoi, la mort de leurs os (prononcer osses), ces Français du Cimetière entretenaient avec la mort une relation verbale à laquelle, « les osses de tes morts », la vulgarité des expressions conférait, « le con de leurs morts à tous », conférait paradoxalement une solennité antique. Ils invoquaient, convoquaient, provoquaient, révoquaient la mort, parce qu’ils se sentaient immortels. Peuple jeune aux multiples origines, tous chrétiens de naissance, mais de culture païenne, panique, dionysiaque. Ils avaient construit ce cimetière honoré par l’air du ciel, l’eau de la Méditerranée, le feu du soleil, la terre africaine. Un jour à venir, le cimetière de Saint-Eugène aura disparu. Les osses de ses morts se retourneront une dernière fois dans leurs tombes, aidés par les pelleteuses et les bulldozers, avant d’aller durcir les fondations de nouvelles constructions, et rejoindre pour l’éternité, loin du soleil et de la mer, les os des morts romanisés et christianisés qui avaient fait Icosium.

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L’École Molbert

On manquait de tout. Alors, l’école communale, laïque, gratuite et obligatoire, c’était bien, mais il fallait trouver de quoi vêtir, chausser, équiper les petits pour les y envoyer, à l’école communale. Et dans ces années de guerre, c’était la croix et la bannière. On imagine les prouesses de la mère qui avait trois enfants en âge scolaire. Pour manger, au début, on allait le dimanche dans les campagnes, au Fondouk ou ailleurs, acheter au marché noir des œufs, des légumes, n’importe quoi, ce qui restait. Mais le père, parti avec l’Armée d’Afrique, la voiture réquisitionnée, les pneus des vélos usés, la mère n’avait plus eu le cœur de tenter des expéditions vers l’intérieur. Alors on manquait de tout. On n’avait rien. Pour le pain, il fallait des tickets, et puis faire la queue longtemps. Lui, il avait six, sept ans. En rentrant de l’école, il prenait sa place dans la queue (mais non ! On ne disait pas la « queue » ! On disait la chaîne. « Faire la chaîne ». Parce que, la putain de sa mère, on avait beau mal parler, con de ta race, il y a des grossièretés qu’on pouvait pas dire ! Coulo2 que t’y es !), il prenait sa place dans la chaîne. Il attendait avec les grosses Espagnoles qui papotaient en s’éventant, les fatmas criardes et les vieux qui hochaient la tête, assis sur leur pliant. On attendait quoi ? Que la fournée soit cuite. Ou que le boulanger soit vengé. Des uniformes italiens passaient parfois, en voiture ou à pied. On disait autour de lui: « On a de la chance, ce sont les Italiens qui nous occupent, pas les Allemands. Parce que les Allemands… pardon ! » Les Italiens n’occupaient pas, ils représentaient la Commission d’Armistice. C’était avant le débarquement allié de novembre 1942.

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Un coulo est celui qui a perdu son honneur. Le mot vient de l’italien (culo) et se traduit aisément en français.

Elle durait longtemps la chaîne. Puis on donnait ses tickets et l’on recevait en échange un mauvais pain gris, plein de son et de débris de paille qu’on mettait avec précaution et respect dans son panier (mais non, fils de ta mère! on ne disait pas « panier », on disait « couffin ») un mauvais pain qu’on plaçait avec soin dans son couffin. Ce pain donnait « la gale du pain » ainsi nommée parce que les symptômes urticants affectaient les mêmes lieux du corps que la gale, notamment la partie sensible entre les doigts. Que de fois, à l’école, entre les mots dictés, il fallait poser en vitesse le porte-plume (plume sergent-major) pour apaiser les démangeaisons par un grattage énergique et réciproque (grimaces !) de chaque main. On manquait de tout. Parfois sur le marché Clauzel, on trouvait un seul légume sur les étals. Il y eut la période de l’oignon. Pendant des jours, seulement des oignons. Ou des topinambours3. Ou des courges. Ou des rutabagas. Avec la courge, comme avec les oignons, et même les topinambours, la mère faisait de la soupe, de la purée, des beignets (farine obtenue par broyage de pain dur) des gratins (pas de beurre, bien sûr, mais huile de n’importe quoi, parfois du saindoux, et beaucoup d’ersatz de corps gras qui fumaient dans la poêle en s’évaporant). On faisait même de la confiture. Bref, on ne mourait pas de faim, non, on ne peut pas dire, mais... Plus tard, dans le cours d’allemand de M. Neveux, au lycée Gautier, il découvrit qu’ersatz vient du verbe ersetzen : prendre la place de, remplacer. On riait du mot qui avait une sale gueule, comme ce qu’il nommait. Ersatz de sucre (saccharine), de café (glands de chêne grillés), de lessive (boules de sapindus), ersatz de savon (poudre de pierre ponce et soude agglomérées à des restes gras innommables), ersatz de farine. Parfois passait un ersatz de père. On manquait de tout. Les pères ? La plupart n’étaient pas là. Et parfois, même présents, ils n’étaient pas là. Ils penchaient la tête. On aurait dit des ânes battus. C’est le sentiment qu’avait en lui l’enfant de la guerre. Certains, comme le voisin, qui était quelque chose au tribunal de commerce, s’étaient, un temps, collé des médailles. Ils semblaient
Nom courant de l’hélianthe tubéreux. Les tubercules de cette plante sont utilisés pour la nourriture du bétail, et comme aliment de remplacement dans les périodes de restriction. Dictionnaire Robert.
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avoir remporté la victoire. Ou l’oncle Albert, qui avait paradé, béret sur l’oreille et brassard S.O.L., jusqu’au débarquement allié en novembre 1942. Puis on ne l’avait plus vu. Les autres étaient partis depuis trois mois, depuis trois ans. Quelques-uns étaient morts au feu, d’autres dans la débandade. Après l’occupation de la zone nono fin 1942, d’autres hommes étaient arrivés de France, avec les derniers bateaux. Ils n’étaient guère plus présents, guère plus brillants. Qui étaient-ils ces pères absents, ces pères défaits ? Des réfugiés ? Des planqués ? Et les autres ? Disparus, prisonniers, morts peut-être. Sa mère avait hébergé pendant quelques mois, dans la petite pièce au fond du jardin, un brave vieil homme de vaincu, le père Dekeker, de Dunkerque. Il parlait parfois de sa famille, là-haut, dans le Nord. Il montrait des photos. Il ne savait rien d’eux. Le plus souvent il restait assis, sans parler, sur un tabouret, dans le jardin, à regarder le sol, et ses mains. On n’avait presque rien. On marchait avec des galoches à semelles de bois articulées qui faisaient un bruit de sabots. On portait des vêtements retaillés dans des vestes d’avant-guerre. On tricotait un pull bariolé avec des lambeaux de chandails dont on avait récupéré la laine. Les rayures et le chiné, forcément, étaient à la mode. Pénurie de tout. L’économie du Cimetière dépendait en tout de l’industrie française. On n’avait plus rien. Rien pour soigner, planter, cultiver, coudre, souder, fondre, mouler, découper, transporter, rien pour faire cuire. Rien à manger. Ni viande, ni beurre, ni farine, ni fil, ni aiguille, ni pneu, ni laine, ni livre, ni plume, rien. On n’avait rien. On ne mangeait pas de la merde. Mais c’était comme. On ne portait pas de loques, mais des haillons. On avait froid. Les pères avaient manqué, manqueraient encore. L’époque voulait ça. Il aurait dû entrer au cours préparatoire à l’automne 1942. Il avait l’âge. Mais sa mère l’avait trouvé bien petit, trop petit. Et puis, quand on habite le parc de Galland, tu vois, la rue Horace-Vernet c’est trop loin. Le chemin est dangereux, il faut traverser la rue Michelet. Non, non, ce petit ira au pensionnat Milly, rue EdithCavell, c’est moins loin. C’est un pensionnat catholique pour les filles, je sais, je sais, mais enfin on ne lui demandera pas d’aller à

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la messe. Et puis un petit garçon, c’est presque comme une fille. Voilà, c’était décidé. Il serait le seul petit garçon, parmi des dizaines de filles. Non, ils étaient deux. C’était une belle maison bourgeoise XIXe, volets verts, marquise à l’entrée des classes, au milieu d’un parc. Les jeunes filles en uniforme avaient des tresses, des tabliers gris, des gants parfois. Il reçut des cours d’instruction religieuse et il avait toujours 10/10 ce qui faisait l’admiration et le souci de sa mère. Pour le reste de la pédagogie, il n’a pas de souvenir, sinon qu’il recevait parfois des bons points qui donnaient droit, au dixième, à une image, qui donnait droit, à la dixième, à une grande image, qui donnait droit, semblait-il, à la bénédiction de Monseigneur. Mais de Monseigneur on n’en vit point. En revanche, le petit avait chanté Maréchal nous voilà le matin au lever, et le soir au baisser des couleurs. La sousdirectrice faisait défiler les classes autour de la cour, tapant dans ses mains, et disant tout le temps : « À la bonne heure ! », puis elle rangeait son monde en cercle autour du haut mât où flottait le drapeau. On faisait silence. Il se demandait pourquoi elle disait la bonheur, alors qu’il faut dire le bonheur. Puis on entonnait le chant qui avait remplacé la Marseillaise. Il chantait de tout son cœur : Maréchal nous voit là Devant Toi le Sauveur de la France… Et il se tenait à carreau. Ce Maréchal qui le voyait là, il ne le connaissait pas, mais le craignait. Ce qu’il en entendait dire parfois chez lui ne le rassurait pas. Le grand-père, ancien de la guerre de 14, avait parfois les yeux humides quand il écoutait Maréchal à la radio. Donc méfiance. Et puis il y avait ce Sauveur dont on ne parlait jamais à la maison. Notre Sauveur, en revanche, était fréquemment invoqué au pensionnat Milly. C’était un personnage sensible et délicat, extrêmement. Il fallait veiller à ne pas lui faire de peine. Un geste, un mot, un rien pouvait le blesser. Il ne fallait ni se battre, ni se disputer, ni parler fort, ni courir. Rien, quoi. Et pas moyen d’y échapper car, invisible pourtant, il voyait tout ce que vous faisiez et même ce que vous pensiez. Il lisait dans vos cœurs et vos âmes. Alors quand, au pied du grand mât, montait ou descendait le drapeau tricolore, le petit au garde-à-vous, redoublait de prudence, car, devant Notre Sauveur, il se savait observé par Maréchal :

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Maréchal nous voit là Devant Toi le Sauveur de la France. Le réfectoire sombre, (car il déjeunait au pensionnat, c’était toujours ça de gagné) le sombre réfectoire, sitôt la porte ouverte, vous pénétrait le nez et la gorge de son odeur de suint froid. Odeur acide, maigre, insidieuse. Relents humides de soupes rancies. Odeur pauvre, triste. Odeur tenace. Odeur de veuve. Odeur de solitude collective, de silence, de méfiance. Odeur de religion. Odeur qu’il retrouvera plus tard, en France dans des fonds d’églises, des caves, des arrière-cours, des maisons de province. Ce n’était pas une odeur de chez nous. Au total ça n’allait pas très bien pour lui, au pensionnat Milly. Heureusement il y avait la jolie maîtresse rousse de la classe supérieure. Il passait les récréations à la regarder de loin. La regarder était un grand plaisir. L’idée qu’il serait dans sa classe l’année suivante le faisait sourire. L’année suivante elle avait changé de classe et il fut déçu. Mais il aima tout de suite sa nouvelle maîtresse et il oublia l’autre. À vrai dire il aurait dû quitter le pensionnat pour l’école de la rue HoraceVernet (qui ne s’appelait pas encore école Molbert), car il avait grandi. Mais à l’automne 1943, les Alliés, Américains rieurs, Anglais qui sentaient le tabac blond, Australiens au chapeau bizarre, Canadiens sérieux, occupaient les écoles qui leur servaient de casernes. On avait manqué de maîtres, on manquait d’espace. La rentrée fut retardée. Puis on apprit que l’école recevrait les élèves mais à mi-temps seulement. Sa mère avait donc décidé de laisser le petit là où il était, à Milly. En octobre 1944, il entre à l’école communale, en cours élémentaire et moyen, qu’on appelle aujourd’hui le CE2. En octobre, car la rentrée se faisait encore le 1er octobre. L’institutrice s’appelait Mme Blanc, vieille dame ronchonne et penchée qui sentait fort, et avait repris du service du fait des circonstances. Sa seule apparence interdisait qu’on tombât amoureux d’elle. À mieux la connaître, on vérifiait que l’apparence n’était pas trompeuse. Mme Blanc avait, du moins, cette loyauté-là. Heureusement pour lui, le manque de locaux et de maîtres commandait un régime de

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mi-temps pour les élèves. Les cours étaient donnés dans l’école de filles de la rue Barnave, juste à côté. Il n’apprit pas grand-chose avec Mme Blanc, souvent absente. Il se souvient pourtant de ce jour d’avril 1945, le 13 ou le 14, peut-être, où Mme Blanc, rompit la monotonie des leçons, par une adresse solennelle. Franklin Delano Roosevelt venait de mourir, était mort. Elle dit la grandeur de l’homme, son courage physique et moral malgré sa maladie terrible, son combat pour la Paix. Elle fit paraître de l’émotion, émut les enfants. On observa une minute de silence. Ce moment devait le marquer. Il en garda le souvenir toute sa vie, en conserva une reconnaissance sans faille pour l’Amérique. Quelques jours plus tard, le 8 mai 1945, ce fut la fin de la guerre et sa mère l’entraîna dans les rues. Ils descendirent la rue Michelet depuis le parc de Galland jusqu’au square Bresson, jusqu’au port, vers les bateaux alliés. De chaque rue adjacente arrivait une foule nouvelle qui grossissait le flot, agitait des drapeaux, chantait. On embrassait des gens qu’on ne connaissait pas. On buvait des verres dans les cafés, on tenait à la main ses chaussures usées, ses galoches de bois qui blessaient les pieds, on marchait en riant, pieds nus sur les pavés. Il n’avait jamais vu ça, et se demandait si les adultes n’avaient pas perdu la tête. Mais, au milieu des cris, des chants, des rires, il entendait dire que les pères allaient revenir, on allait manger à sa faim, on n’aurait plus froid. La guerre était finie, c’était la paix. Alors il fut heureux. Il avait tout juste neuf ans. La vraie vie commençait. Il faisait beau. Le 1er octobre 1945 les choses sérieuses commençaient. Les maîtres revenus, les cours à plein-temps reprenaient. Les Alliés partis, l’école était aux élèves. Lui, il entrait en cours moyen et supérieur, dans la classe de M. Caussel. On disait aussi la huitième, on dirait le CM1. M. Caussel avait peut-être quarante ans, déjà un âge à cette époque. Il portait une blouse grise, à la différence de son voisin de classe, M. Denève, le redouté maître du cours supérieur, la septième, qui portait une blouse blanche. Question de style. M. Caussel était fier de son fils, qui avait seize ans, fréquentait le lycée et venait parfois attendre son père à la fin des classes. Il sera professeur, disait son père, et vous devriez en prendre de la graine.

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Il parlait souvent de lui en l’appelant par son prénom, Jérôme, lorsque, changeant d’activité, il ouvrait l’un des placards fermés à clé où s’entassait son trésor de pédagogue. Les petits l’écoutaient distraitement, captivés qu’ils étaient par ce qu’ils entrevoyaient dans les profondeurs sombres des étagères : vieux livres de géographie, cartes colorées, photos de paysages, boîtes de craies de couleurs datant d’avant-guerre, bouteilles d’encre violette, règles, plumiers, et appareils scientifiques inutilisés par défaut de pièces ou manque de produits : ébulliomètres, sphérifonges, cataprophyles à pression, tachymètres linéaires, bourlingues, clustophères, qui témoignaient d’un monde de sciences et de richesses, un monde d’avant-guerre dont ces enfants des privations se sentaient exclus. La vie avant eux était plus belle. Ce maître aimait parler du pays dont il portait le nom. Il disait plus volontiers le Causse que les Causses et décrivait, avec un léger accent, des paysages de hauts plateaux qui se terminaient en abîme sur des gorges insondables, si vertigineuses et profondes que jamais le soleil n’y parvenait en hiver. Insondables et profondes entailles que des rivières tumultueuses avaient creusées depuis la nuit des temps, et dans le lit desquelles, dans un tumulte de fin de monde que les parois de roche verticale amplifiaient encore, se bousculait le cristal en ébullition de monstrueux torrents plus puissants que des troupeaux d’aurochs ! Pauvres de vous, qui ne connaissez que celles de la Chiffa ! Roupie de sansonnet à côté des gorges du Tarn ou de la Jonte ! À la fin de ses tirades, le maître s’épongeait le front et faisait planer un regard de vainqueur sur son jeune public subjugué. M. Caussel, d’une façon ou d’une autre, devait tremper, tout ou partie, dans le Parti. Se souvient-il encore, le lecteur de passage, qu’on disait le Parti ? Nul besoin de spécifier. Ceux qui précisaient « communiste », manifestaient par là, qu’ils le voulussent ou non, qu’ils n’étaient pas de son bord. Alors il fallait faire très attention, parce qu’à cette époque plus d’un quart de l’électorat votait communiste, et que le Parti se glorifiait d’un million d’adhérents, et que toutes les armes de la Résistance n’avaient pas été rendues, et que l’on pensait que Yalta avait laissé l’Europe occidentale, comme le Moyen-Orient et le Sud-Est asiatique, en dehors du partage. Alors, si on ne voulait pas passer pour un « réac », dans

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certains milieux scolaires et universitaires, il valait mieux dire le Parti. Et cela dura longtemps. Finalement jusqu’en 68. Il se souvient que son voisin de table, Juan-José Ribera, dessinait des avions pendant les leçons : spitfires anglais, dakotas américains, yaks russes. Sur les fuselages il traçait à gros traits les diagonales tricolores des Anglais, les bandes bicolores et les étoiles des Américains, et le rouge étoilé des Soviétiques. Puis il lançait des bombes noires sur les deux premiers qu’il descendait en flammes. « À bas ! » écrivait-il, tandis que sous les yaks soviétiques il écrivait « Hourrah ! ». Ensuite, il coloriait un drapeau français qu’il barrait d’une croix vengeresse, écrivant derechef : « À bas ! ». Il terminait enfin par une faucille et un marteau sous quoi il traçait en grandes capitales : « Vive ! ». Puis, se tournant vers moi, il souriait, heureux. Juan-José Ribera avait, pour sa part, commencé la guerre froide. Si l’autre, qui après tout aimait bien les Alliés, s’en indignait, alors il se faisait expliquer dialectiquement à coup de bourrades costales qu’il ferait mieux de se la fermer, car de toutes façons c’est les Soviétiques qui vont gagner, et toi voilà : Ribera passait son pouce sous sa gorge de gauche à droite d’un geste net et coupant. C’était clair en effet. Ce fut sa première rencontre avec un communiste. Enfin, un fils de communiste. M. Caussel, lui, plus ou moins, tout ou partie, trempait dans le Parti. Il leur avait appris une chanson qu’ils répétaient souvent, et dont les quelques paroles souvenues disent : …Et nous saluerons la Brigade Et nous sourirons aux amis Mettons en commun, camarades Nos plans ( ?), nos travaux, nos soucis Debout enfants ( ?) Debout amis ! Il vaaaaa vers le soleil levant notre pays… Brigade, camarades, mettre en commun, le pays qui va vers le soleil levant, c’est-à-dire l’est, tout met sur la piste d’un chant communiste4. Or s’il avait été socialiste, M. Caussel n’aurait pas
Après enquête, il est apparu que cette chanson est l’une des plus célèbres des Jeunesses Soviétiques : La Chanson de l’Avenir, composée par Isaac Dounayevski musicien célébré pendant toute la période stalinienne, auteur de nombreuses musiques de films.
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fait apprendre un chant communiste à ses élèves. Sa discrétion idéologique pour le reste permet de penser qu’il entrait dans la catégorie des « compagnons de route », mais qu’il n’était pas inscrit comme membre régulier, avec réunion de cellule, vente de l’Huma le dimanche matin et tout le train. Le petit, qui aimait bien les Alliés, se méfiait de ce qui allait vers l’est. Aller vers l’est, c’est aller contre la marche du soleil. À l’est on trouve La Mecque et Moscou, voilà ce qu’il pensait. Lui, son penchant l’inclinait vers l’ouest. Un peu plus tard, il eut une intuition qui lui donna une haute idée de lui-même. Devant une carte du monde il crut comprendre que le sens des civilisations allait décidément vers l’ouest : la Chine puis l’Inde, puis la Chaldée et l’Egypte, Athènes, Rome, Paris, New York, avant la Californie… et après la Chine peut-être, à nouveau ? Un jour, alors que la sonnerie annonçait la récréation de dix heures, M. Caussel nomma quatre ou cinq élèves à qui il demanda de rester en classe pendant quelques minutes : - Vous rejoindrez vos camarades plus tard. Il figurait parmi les appelés. Il ne craignait plus Maréchal qui voit là. Il n’était pas tranquille pour autant, car on ne sait jamais. Le maître les rassura vite par la bienveillance avec laquelle il leur demanda de se rapprocher de son bureau, tandis qu’il se dirigeait (c’était plutôt bon signe) vers un de ses placards. Il en revint avec une boîte en carton qu’il posa sur son bureau, en sortit d’abord un verre, puis une grosse bouteille de lait et enfin une boîte de ferblanc. Il emplit le verre de lait, puis ouvrit la boîte et en tira des biscuits dont il fit des petits tas égaux. Les enfants regardaient ces gestes de leur maître si étonnamment nouveaux pour eux, gestes de femme, gestes de maman qui de toute évidence leur étaient destinés. Et ils avaient le sentiment que le maître n’était pas dans sa fonction. Ils en éprouvaient une gêne. Le maître non plus n’était pas à son aise. Il les regardait et dit : - Voilà, c’est pour vous. Le gouvernement a décidé d’aider la jeunesse à se développer. Vous, vous êtes des jeunes de première catégorie, les J1, les plus précieux. Dorénavant, vous viendrez tous les jours, à la récréation de dix heures, boire votre verre de lait et manger vos biscuits. Au fait il serait bon, pour des raisons d’hygiène que chacun apporte

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