Des ours polaires dans mon jardin

De
Publié par

La vie de Charlotte, enfant blonde aux yeux clairs, sa découverte dramatique de l'inexistence du père-Noël. Sa petite enfance turbulente et heureuse auprès d'un papa chinois, la naissance de sa petite soeur eurasienne.  L'abandon... Sa vie auprès d'une nourrice perverse à six doigts.  Sa vie de femme avec de grands bonheurs, des expériences drôles, étonnantes et parfois cruelles. La naissance heureuse de sa fille, celle bien trop contrariée et pourtant si heureuse de son fils. La perte prématurée de sa mère à la suite d'une erreur médicale. Les sévices et l'infidélité d'un mari trop jaloux, la séparation.  Ses amours bancales, sa soif de vivre malgré les rencontres insolites, insupportables et parfois heureuses de la vie. Les trahisons. Ses grands délires, ses divagations parfois  à la limite de la folie, ses trop grandes déceptions. Ses amitiés de bar, le chômage.  Des tranches de vie mêlant d'immenses joies, des peines et des tragédies.   Ce livre est dédié à ma fille disparue tragiquement le 24 octobre 2006.
Publié le : lundi 25 janvier 2016
Lecture(s) : 0
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791032500095
Nombre de pages : non-communiqué
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Susan K.
Des ours polaires dans mon jardin Tranches de vies
© Susan K., 2016
ISBN numérique : 979-10-325-0009-5
Courriel : contact@laboutiquedesauteurs.com
Internet : laboutiquedesauteurs.cultura.com
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Avant-Propos
Ces lignes sont dédiées à ma fille disparue tragiquement à l'âge de 28 ans ainsi qu'à ma mère partie bien trop tôt à la suite d'une erreur médicale et à mon amie Véronique, décédée après quinze années de lutte acharnée contre sa terrible maladie et face aux incompréhension et à l'indifférence. Pour Solenn, Maman et Véronique
Sainte Rita était occupée...
Charlotte s’était réveillée en sueur et en hurlant. Cela ne pouvait être qu’un mauvais rêve, ce n’était pas possible autrement. Pourtant, elle ressentait comme un malaise indéfinissable qui persistait, s’installant insidieusement tel un faux jeton flicard dans une classe de seconde. Jean l’avait prise dans ses bras, quelque peu agacé, essayant en vain de la calmer. — Ce n'est rien, rendors-toi... Là, c'est fini.
— Maman, j'ai rêvé que... Il faut que je téléphone à l'hôpital, il faut que je l'entende !
— Mais non Charlotte, tu as fait un cauchemar, il est deux heures du matin. Tu ne vas pas faire réveiller ta mère uniquement pour te tranquilliser. Dors, tu verras demain.
— Eh bien si ! Je veux la réveiller, je veux qu'elle me parle, qu'elle me dise que tout va bien. Que... Tu as sans doute raison mais j'ai si peur.
Charlotte ne pouvait plus dormir, elle tournait et se retournait dans son lit, empêchant Jean de se replonger dans son sommeil réparateur. Il s'énervait un peu en lui disant que tout ceci n'était que gaminerie. Il valait mieux à cet instant précis qu’elle pense plutôt à se lever car Myriam qui avait maintenant quatre ans était réveillée elle aussi, et pour de bon !
— Sûrement à cause de tes cris, va voir, moi je dois dormir, je me lève tôt.
Dans un soupir réprobateur, il se retournait et tentait de se rendormir. Myriam pleurait debout dans son lit. Charlotte l’avait prise tout doucement dans ses bras et lui avait raconté une histoire sans queue ni tête, comme d'habitude. C'est ce qu’elles préféraient toutes les deux. Lorsque sa maman commençait ses récits par des phrases qui n'existaient pas, par des grimaces en tout genre et aussi lorsque cette histoire qui n'en était pas une, se terminait par le début d'une autre qui ne tenait pas plus debout, Myriam riait alors de toute sa petite personne et ses petites dents éclairaient la vie de Charlotte, les grands yeux bleus de son enfant l'émerveillaient par leur candeur coquine.
— Encore maman, encore.
— Non, dors bébé-fille, et ne fais pas tout ce bruit sinon tu vas réveiller bébé-garçon.
Dans l’autre chambre, Charlotte s’était penchée sur le lit de l'autre petite chose blonde sortie de son ventre deux ans plus tôt et elle se disait que celui-ci vraiment ne posait aucun problème nocturne, contrairement à cette petite fille insupportable les heures où elle ne devrait songer qu'à dormir.
Sortie de la chambre d'Erwan, la jeune femme tournait en rond, une fois de plus, elle se disait que sa vocation était très certainement de tourner en rond, quelle qu'en serait la raison.
« Maman, j'espère que vraiment tu ne fais que dormir, j'espère que tu ne penses pas une seule seconde à t'évader de ce monde stupide qui t'a fait tant de mal. »
Les murs blancs du salon tournaient autour de Charlotte qui ne comprenait pas pourquoi ce trouble persistait tout au fond d’elle. Cette sensation de vide soudain, cette peur colossale et inconnue jusqu'alors envahissait tout son être. Afin d'éviter de penser, elle avait allumé la radio et écoutait distraitement les programmes de nuit. Charlotte n'avait plus sommeil et décidait d'arroser ses nombreuses plantes.
«Ariane, que fais-tu aussi loin ? Ce n'est pas le moment de voyager, j'ai besoin de toi, maman aussi, je sais bien que tu travailles, que tu ne peux pas être là tout le temps mais j'ai peur petite sœur, j'ai si peur et tu n'es pas là. Jean ne la comprend pas cette peur qui me colle au ventre depuis quelques jours. Même si elle n'est plus en réanimation, même s'ils disent tous qu'elle en est enfin sortie... Reviens Ariane, il n'y a que toi qui puisses me comprendre vraiment. Si elle mourait, petite sœur, si elle avait décidé de se laisser mourir. Non, je dis des bêtises, elle sait bien qu'on l'aime tellement, qu'elle n'a pas le droit de partir si vite. Je crois que je délire, c'est la nuit qui me rend ainsi. J'ai toujours eu peur du noir, et puis, elle doit sortir bientôt de cet endroit sinistre. Je vais retourner me coucher. Après tout, tu as raison, Ariane,
l'Angleterre, ce n'est pas si loin... »
Charlotte était retournée se coucher, balayant les mauvaises pensées de son esprit bafouilleur et peut-être un peu trop imaginatif. Elle ne se rendormirait plus et c'est un peu hagarde, qu'au petit matin, elle avait préparé les petits déjeuners de sa famille. Erwan mangeait de bon appétit comme toujours, quant à Myriam, elle refusait catégoriquement d'ingurgiter toute nourriture. Comme d'habitude.
— PAS FAIM! hurlait-elle.
La jeune femme n'insistait pas, elle en avait assez de se battre avec ce bout de fille entêtée qui ne pensait qu'à danser et à chanter. Elle avait expédié tout son petit monde dans leurs petites chambres respectives et décidait enfin de téléphoner à l'hôpital Nord à Marseille.
— Bonjour, pouvez-vous me passer la chambre 323 s'il vous plaît ?
Les minutes passaient. Trop longues, bien trop longues. Ses mains, son dos, instantanément s’étaient glacés, elle dégoulinait de sueur froide. Ca y était, ses angoisses la submergeaient de nouveau. « Et si... Pourquoi sont-ils si longs à répondre? »
— Qui êtes-vous pour cette dame, une amie ? Êtes-vous de la famille?
— Oui! Avait hurlé Charlotte comme une damnée tant elle avait peur soudain, je suis sa fille, passez-la moi tout de suite, c’... C'est urgent.
— Vous êtes sa fille ? Pouvez-vous venir tout de suite à l'hôpital ?
— Non, je suis à Paris. Passez-moi ma mère s'il vous plaît !
Charlotte sentait ses jambes se dérober sous elle. Sa tête tournait. Sa terreur de la nuit dernière ressurgissait plus sinistrement encore. Sans raison bien précise pour l’instant, si ce n'était ce cauchemar qui ne la quittait plus depuis sa terrible nuit.
— Vous êtes sa fille alors ? ...Elle est décédée ce matin...
— NON! C'est impossible... C'est impossible, vous devez vous tromper... Ce n'est pas d'elle dont il s'agit... Je vous demande Madame...
— Oui, il est bien clair qu'il s'agit de cette personne, et...
La voix féminine froide et lointaine expliquait tout ce qu'il s'était passé, disait des choses que Charlotte refusait de comprendre, des abominations qu’elle n’écoutait plus. Brutalement, elle avait raccroché le combiné et s'écrasait sur le canapé. Jean avait accouru immédiatement après ce nouveau cri strident que la jeune femme n’avait pu réprimer, ressemblant étonnamment à celui de la nuit passée. « Ce n’était pas possible, elle ne pouvait pas… ». Des sons que Charlotte ne pouvait maîtriser s’écoulaient de sa bouche, tel un flot de sang d’une blessure béante. »
— Charlotte !
Il s’était précipité sur elle, tentant vainement de la secouer.
La jeune femme l’avait regardé comme s’il n’avait plus aucune importance, comme s’il n’avait jamais existé. Elle ne comprenait plus rien, que se passait-il dans sa vie ? Et lui qui ne savait pas de quoi il retournait posait des questions qui lui semblaient venir de trop loin pour paraître réelles à la petite fille blessée qu’elle était maintenant.
— Maman. Maman, je l'ai su cette nuit... Tu ne me croyais pas, Jean. Je l'ai senti. Ils m'ont dit que... Elle est morte ce matin. Un yaourt, en mangeant un yaourt. Tu comprends ? Une embolie pulmonaire, ils ont oublié ses anticoagulants, ils ont oublié… Oublié ! Ariane, il faut appeler Ariane. Lui dire. Elle est si loin. Elle a déjà tant souffert, seule au chevet de notre mère.
Il semblait à la jeune femme que ses mots n'avaient plus de sens.
Charlotte refusait maintenant de bouger de ce canapé, elle ne bougerait plus jamais de ce canapé. Le monde entier venait de se déchirer avec la vie de sa mère, et elle ne voyait pas
comment elle allait s’occuper de ses enfants hurleurs. Elle n’avait pas envie qu’ils soient ici et ils se disputaient déjà comme des chiffonniers pour un morceau de papier. « Maman, mais pourquoi, c’est impossible, ils se sont trompés... » Charlotte n’entendait plus ses enfants. Ils n'existaient plus. « Maman, tu n'avais pas le droit. Tu ne devais pas nous faire ça. Comment va-t-on vivre sans toi ? Comment je vais le dire à ton autre fille... Oh ! Maman, je t'ai pourtant dit que je t'aimais. Cela n'aura servi à rien, à rien. Cinquante-deux ans. Les salauds, ils ont oublié le plus important ! Oublié ! Comment peut-on être négligent à ce point dans ce métier ? Je vais rappeler l'hôpital, ils se sont plantés, c'est sûr. »
Charlotte composait pour la seconde fois le numéro de l'hôpital, puis terrifiée par ce qu’elle pouvait entendre elle avait raccroché violemment. « Et s'ils me confirmaient l'horrible nouvelle... »
Elle décidait de téléphoner avant à sa tante, qui vivait à Toulon. De là-bas, il était impossible qu'elle ne sache rien, elle était trop proche de Marseille pour ne rien savoir. « Si ma mère était morte, elle m'aurait déjà appelée, c'est certain. Oui, il s'agissait bien là d'une erreur. »
— Bonjour, c'est moi, Charlotte, as-tu des nouvelles de maman, quand l'as-tu vu pour la dernière fois?
— Hier soir, oui, elle va bien, elle sortira comme prévu dans quelques jours. Tu vois, je te disais bien de ne rien dramatiser. Maintenant, n'aies plus peur... C'est enfin fini.
— Oui, c'est fini... Je viens d'avoir l'hôpital et ils m'ont dit qu'elle était décédée ce matin. Ils vous auraient prévenu tout de même, je ne comprends rien.
— Mais oui, c'est certainement une erreur car vivant à proximité, nous aurions effectivement été les premiers avertis. Ne te fais aucun souci, je téléphone et je te rappelle immédiatement. Je t'embrasse.
La voix de sa tante était devenue presque incompréhensible, et Charlotte était certaine qu’elle avait de nouveau peur pour sa sœur mais ne voulait pas y croire, ni rien laisser paraître. Pourtant elle se disait effectivement, que s'il était arrivé malheur à sa mère, sa tante le saurait déjà.
La jeune femme avait cessé de pleurer et la peau de ses joues tirait sous le sel de ses larmes séchées. L'espoir reprenait un peu le dessus. C'était un espoir mêlé des pires inquiétudes. Elle se souvenait, il y avait tout juste un mois, de sa terrible frayeur lorsque Ariane, de passage en France, l'avait appelée de Marseille pour lui annoncer que leur mère était en salle de réanimation pour la troisième fois de son séjour hospitalier. Elle se réveillait difficilement et était assistée par un bruyant et encombrant appareil respiratoire.
Accompagnée de Myriam qu’elle n’avait pu faire garder, elle avait bondi dans le premier avion en partance pour Marignane afin de rejoindre sa sœur.
Toutes deux avaient alors rendu visite à leur maman, se réconfortant mutuellement du mieux qu’elles le pouvaient. Dans le car qui les avait conduites à l'hôpital Nord, situé à l'extérieur de la ville, l'angoisse régnait en maîtresse sur leurs cœurs-cataclysmes. Charlotte avait vu alors très nettement se profiler au-dessus de la tête de leur mère, les doigts avides et crochus de Dame la Mort. Bien que ne voulant pas se l'avouer, elle avait senti que les choses étaient très graves mais évitait d'en parler à Ariane car si elle lui avait dit vraiment ce que qu’elle pensait à ce moment, ça leur aurait porté malheur, elle en était certaine, il fallait donc qu’elle se taise. Charlotte était de toute façon certaine qu'Ariane imaginait aussi le pire.
Perdue et blême, Charlotte s’était traînée en pleurant hors de la salle de réanimation. A peine la porte refermée, elle s'était effondrée dans les bras de sa sœur. Ce n'était pas possible, cette femme entubée dans tous les sens était sa mère. Cette petite chose brune si vulnérable, sanglée nue dans ce lit de fer blanc où tant de gens... Mais que lui faisaient-ils.? Ses yeux autrefois si verts ressortaient étonnamment dans son petit visage au teint cireux. Sa mère... Sa maman. Non! Cette femme si pâle dont les lèvres grises tentaient difficilement de formuler une phrase afin de sécher les yeux humides de sa fille ne devait pas mourir ! Elle n'en avait pas le
droit. Cette voix méconnaissable à cause du petit tube planté droit dans sa gorge, lui avait soufflé, un de ses maigres doigts bouchant l'orifice de la maudite canule « Ne pleure pas Charlotte, je m'en suis sortie déjà deux fois. Ne t'inquiète pas... » La jeune femme n’avait pu s'empêcher de lui crier doucement « Je t'aime maman, je t'aime ». C'était la première fois de sa vie qu’elle osait dire ces mots à sa mère et dans son cœur lacéré, son sang demeurait figé et lourd. Dans son ventre arraché, quelque chose de lancinant, d'inacceptable labourait tout en elle. Son dedans pleurait, hurlait. Il mourrait lui aussi. Il espérait quelques courtes secondes. Puis la bête malfaisante se repaissait de nouveau de son intérieur. Dans le couloir vert et froid de cet enfer marseillais, se raccrochant l'une à l'autre, Elles allaient le long des murs indifférents, elles tentaient de se soutenir, essayant vainement d'apaiser la douleur de l'autre, se rassurant réciproquement avec des mots faciles, des mots de petites filles. Elles étaient descendues trébuchantes dans le hall immense. Tous ces gens qu’elles avaient croisés semblaient collés aux parois, ils étaient comme derrière une vitrine interminable, ressemblant à des marionnettes qui auraient été peintes là pour orner tristement, faire vivre la mort trop présente ici. Leurs visages d'outre-tombe aux expressions figées défilaient sous leurs yeux remplis de leurs peurs. Toujours soudées l'une à l'autre, elles étaient enfin arrivées au rez-de-chaussée.
— Elle m'a demandé des nouvelles des petits. Je lui ai dit qu'Erwan était resté à Paris, et que Myriam était chez la tante. Elle souhaite tant la voir. Je ne sais pas... Elle est si petite... Et d'un autre côté, Maman semblait avoir peur de ne plus jamais... De ne plus les revoir... Les larmes de Charlotte avaient jailli et elle était restée là hoquetant, bafouée par sa propre phrase trop décisive. — On verra, on verra demain.
— Il faut que j'appelle Jean Il faut que je lui dise que je ne rentre pas ce soir. Ce n'est pas possible Ariane, ce n'est pas possible qu'elle soit dans cet état-là. Elle ne peut pas, elle ne doit pas... Charlotte s’était réfugiée en pleurant doucement dans la cabine téléphonique et composait maladroitement le numéro de la maison.
— Jean... Pourquoi tu n'es pas là ? Elle va... J'ai si peur, je voudrais tant que tu sois là. Tu la verrais, elle a des tuyaux partout, des appareils partout. Elle est si maigre, si petite... Tout à l'heure, ils ont sorti de la Réa, juste sous mes yeux... un mort, Jean... un mort... Je ne veux pas qu'elle...
Charlotte n’en pouvait plus, le sol se dérobait sous elle, meurtrie et pantelante elle avait lentement glissé le long de la paroi de la cabine téléphonique. Son corps s'était tassé sur le sol et ne répondait plus. Elle ne reconnaissait plus sa voix qui n'était plus que sanglots effrayants. Ce mal insupportable venait de si loin et une partie d’elle s'en allait inexorablement. Le combiné pendait lamentablement dans le vide et la voix lointaine de Jean l’appelant en vain ne lui parvenait plus. Désespérée, incapable de l'entendre, de le comprendre, puis, l'ayant complètement oublié, elle mourait de trouille et de chagrin à l'autre bout de la France.
La jeune femme ne voulait ni ne pouvait se relever. Elle ne voulait plus sortir de cet endroit exigu. Elle n'était plus qu'une loque de misères, de peurs et d'espoirs de plus en plus petits. Depuis le temps que durait la maladie de sa mère, tant de mois, d’années... elle ne savait plus. Plus rien n'existait, que son visage amaigri, là devant elle. Ses sanglots avaient redoublé. Elle avait senti ses mains se tendre, leurs doigts crispés griffant la vitre embuée...
De grosses larmes avaient débordé des grands yeux noirs d'Ariane surgie devant elle, mangée par la même douleur odieuse.
— Viens, viens pleurait-elle, elle va guérir, tu vas voir. Viens, on va allumer un cierge à Sainte Rita. Il faut que l'on soit fortes toutes les deux pour l'aider... Il ne faut surtout pas qu'elle nous soupçonne ainsi. Viens Charlotte, elle va s'en tirer encore... Et pour toujours cette fois. — Non! Elle va mourir, tu vois bien qu'elle va mourir ! Tu l'as vue dis ? Excuse-moi... Excuse-moi, j'ai si peur, si mal...
— Je sais, avait répondu Ariane, hier, quand je l'ai vue, j'étais dans le même état que toi... Et j’étais toute seule... Elle va s'en sortir je te dis. Il faut espérer, on n'a pas le droit de ne plus espérer. Elle est encore là, c'est une chance de plus. Tu n'as pas le droit de me faire douter. Qu'est-ce que je vais devenir moi, si tu n'y crois plus ? J'ai besoin de toi, tu n'es pas la seule à avoir mal ! Viens on va brûler un siège à Sainte Rita. Viens !
La sonnerie du téléphone avait trop soudainement sortie Charlotte de ses pensées douloureuses. Elle se précipitait sur le combiné d’où arrivait trop expéditive, la voix de sa tante.
— Ils m'ont dit qu'elle n'allait pas très bien et m'ont demandé de venir. J'y vais immédiatement, je n'en sais pas plus, sauf qu'il faudrait peut-être prévenir Ariane, je pense qu'il faut que vous descendiez à Toulon. Je te rappelle de l'hôpital. Je t'embrasse.
Charlotte reprenait malgré tout espoir, se disant que l'infirmière s'était effectivement trompée, que même si la situation n'était semblait-il pas terrible ; Elle était vivante et c'était bien tout ce qui comptait. Elle repartait dans ses pensées abandonnées juste quelques minutes et revoyait le moment où Ariane et elle avaient emmené Myriam lors de leur visite du lendemain. Elles avaient demandé à l'infirmière de cacher le plus possible les tubes reliés à leur maman car la petite fille ne devait en aucun cas être traumatisée par toutes ces choses qui les secouaient déjà tant elles-mêmes. Toutes deux avaient beaucoup hésité. Avait-on le droit de faire subir à une enfant de quatre ans ce genre de tête-à-tête. Avait-on le droit également de priver une mamie de voir sa seule petite fille peut-être pour la dernière fois ? Ses deux uniques petits-enfants lui manquaient déjà terriblement. Elle n'avait vu Erwan qu'une quinzaine de fois depuis sa naissance.
— On l'emmène !
Le soir même, toutes deux avaient expliqué à Myriam que toutes les trois elles iraient dès le lendemain rendre visite à sa Mamie.
— Tu verras ma chérie, elle est un peu malade alors on l'a transportée à l'hôpital pour bien la soigner. On va t'expliquer ce qu'est un hôpital d'accord ? Écoute bien...
Et Myriam, les yeux écarquillés d’étonnement parfois, mais plus souvent d’incompréhension, avait écouté leur exposé des lieux qu’elles avaient rendu le plus favorable possible. Elles lui avaient présenté le problème de sa mamie, le plus loin possible de la réalité, minimisé au maximum l'importance des appareils et du reste, qui constituaient son environnement proche. La petite fille ne semblait pas du tout impressionnée et avait l'air de prendre toutes ces choses le plus simplement du monde. A la fin des explications, les deux sœurs s’étaient senties soudain plus calmes et un peu rassurées.
Dans le car qui les menaient toutes les trois au pied de l'imposant hôpital, Myriam n’avait pu s'empêcher de s'étonner devant le nombre de gens de couleur qui se trouvaient là. Elle avait demandé très fort à sa marraine :
— Dis marraine, pourquoi y sont tous noirs les gens?
— Tais-toi Myriam, sois sage.
— Maman, pourquoi y sont tous noirs les gens, commençait-elle à trépigner.
— Parce qu'ils sont allés bronzer en Afrique lui avait répondu Ariane en souriant.
A l'arrêt suivant, un jeune noir était monté et la petite fille avait demandé :
— Et çui-là aussi il a bronzé en Afrique Marraine ?
Un éclat de rire quasi-général avait retenti dans le car et Myriam, heureuse de son effet, battait de ses petites mains en riant et en chantant :
— Nous-on-va-voir-Mami-e, Nous-on-va-voir-Mami-e...
Au service de réanimation, l'infirmière responsable avait accepté après une courte discussion, que le bébé-fille puisse être vu par sa grand-mère mais seulement au travers de la vitre en plastique dur de la porte battante.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Julien

de librinova

WAR 2.0

de librinova

suivant