Des rêves raisonnables

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Née le 9 septembre 1900, Alice meurt centenaire le 30 septembre 2000. C'est donc à une traversée du siècle que sa petite-fille nous invite en reconstituant sa biographie. Un minutieux travail d'enquête basé sur le croisement de témoignages et la recherche en archives publiques ou privées nourrit ce livre. Par le biais d'un récit familial sont notamment évoqués l'impact des deux guerres mondiales sur les civils, les tribulations de l'exode, la vie difficile d'une petite ville de l'Yonne : Saint Florentin durant l'Occupation.
Publié le : lundi 1 janvier 2007
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EAN13 : 9782296166042
Nombre de pages : 237
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Des rêves raisonnables

Rue des Ecoles
La collection Rue des Ecoles a pour principe l'édition de tous travaux personnels, venus de tous horizons: historique, philosophique, politique, etc.

Déjà parus

Jacques RAYNAUD, Parfums de jeunes se, 2007. Leao da SILVA, Jésus révolutionnaire! une condamnation politiquement correcte, 2007. Ma-Thé, Portraits croisés defemmes, 2007. Jean SANITAS, Je devais le dire. Poèmes, 2007. Madeleine TICHETTE, La vie d'une mulâtresse de Cayenne. 1901-1997, Les cahiers de Madeleine., 2007. Bernard REMACK, Petite... Prends ma main, 2007. Julien CABOCEL, Remix Paul Pi, 2007. Isabelle LUCAZEAU, La vie du capitaine Rolland (J 7621841),2007.

Albert SALON, Colas colo - Colas colère, 2007.
François SAUTERON, Quelques vies oubliées, 2007. Patrick LETERRIER, Et là vivent des hommes. Témoignage d'un enseignant en Maison d'arrêt, 2006. Émile M. TUBIANA, Les trésors cachés, 2006 Jean-Claude LOPEZ, Trente-deux ans derrière les barreaux,2006 Maryse VUILLERMET, Et toi, ton pays, il est où ?, 2006. Ahmed KHIREDDINE, Rocher de sel. Vie de l'écrivain Mohamed Rencherif, 2006. Pierre ESPERBÉ, La presse: à croire ou à laisser, 2006. Roger TINDILIERE, Les années glorieuses, 2006. Jacqueline et Philippe NUCHO-TROPLENT, Le moulin d'espérance,2006. Sylviane VAYAB OURY, Rue Lallouette prolongée, 2006. François CHAPUT, À corps et à cris, 2006. Cédric TUIL, Recueil d'articles sur Madagascar, 2006.

ANNETTE GONDELLE

Des rêves raisonnables
récit

L'HARMATTAN

(Ç)

L'HARMATTAN,

2006

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
L'HARMATTAN, ITALIA s.d Via Degli Artisti 15; 10124 Torino L'HARMATTAN HONGRIE Konyvesbolt; Kossuth L. u. 14-16; 1053 Budapest L'HARMATTAN BURKINA FASO 1200 logements villa 96; 12B2260; Ouagadougou 12 ESPACE L'HARMATTAN KINSHASA Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives BP243, KIN XI : Université de Kinshasa - ROC
L'HARMATTAN
GUrNEE

Almamya rue KA028 En face du restaurant Le cèdre OKB Agency Conakry - Rép. de Guinée BP 3470

http://www.librairieharmattan.com diftù sion.harmattanrZijwanadoo. hamlattanl :wwanadoo. fr

fr

ISBN: 2-296-02641-9 EAN : 978-2-296-02641-4 9782296026414

à Vanessa et Chloé. à Yanis et Bastien. à ceux qui viendront.

Frères humains qui après nous vivez. N'ayez !cs cœurs contre nous endurcis. Francois Villon

Ils

Ils n'étaient pas chic ct c'est presque toujours ainsi que je la revois. en blouse et portant pantoufles, active, pressée, portée par l'enthousiasme ou la nécessité, industrieuse. Il n'était pas question de rester les deux pieds dans le même sabot, habituée qu'cUe était à en avoir lourd sur les épaules. Sous la blousc. des sous-vêtements en interlock rose. sur la blouse, une pèlerine tricotée au crochet. A la mauvaise saison. un bonnet de laine écrasait une abondante chevelure noire, très tard blanchie et gonflée par J'indéfrisable de madame M une coiffeuse délaissée, hors mode et donc moins chère. Pourtant chaque sortie était précédée d'un rituel d' embeUissement: coup de peigne, touches d'eau de Cologne, ajout d'un bijou de pacotilJe et ultime vérification devant un petit miroir. Cest qu'il y avait eu le temps d'avant qui ne peut passer sans laisser de trace. Si je n'ai cu accès que par ouÏdire au temps d'avant subsistent dans ma mémoire des vestiges de celui d'après, juste après. Une robe, je revois une robe, une vraie robe bleu clair dont la jupe Carme un pli creux. CeUe qui la porte a pris soin (renfiler des socquettes blanches et des tennis immaculés. Son cou s'orne d'un collier de perles. Ma mémoire ne me trompe pas puisque je contemple là. sur cette photographie estivale, une femme radieuse, debout et souriante dans une Haque lumineuse. Ainsi, il y eut des jours heureux et avant cela, même, le temps d'avant. 7

Lui, portait quotidiennement un costume de toile blanche, celui des peintres en bàtiment, impeccable Je lundi, de plus en plus souiJJé au fil de la semaine et abandonné au lavage le samedi soir. Mais c'est en tenue de pompier que je le voyais bien souvent et je le reverrai encore et encore. courant lourdement dans la rue du Puits, à moitié habiJJé, enti Ian1 sa veste et coiffant son casque en chemin. Il était rentré précipitamment du chantier oÙ une sirène l'avait alerté pour partir combattre un incendie ou secourir un accidenté de la route. Il possédait aussi un uniforme d'apparat pour les défilés, les cérémonies, les congrès. Plus tard. Ù la retraite. il CJuitterait rarement sa salopette de toile marron. Ses complets de sortie lui venaient d'un gendre plus fortuné et plus élégant que Jui-même. Cependant, de tout temps, les dimanches d'élection avaient été chargés de solennité car on ne pouvait aller à la mairie. en tenue de travail. effectuer son devoir électoral. Il fustiQeait ainsi un voisin prolétaire, communiste notoire, qui mettait un point d'honneur à se rendre à la mairie « en bleu» comme on

disai 1.
C'est ainsi CJu'ils aJlaient de concert, eJle coiffée de son bonnet de laine, lui d'un béret, plus tard d'une casquette. Ils n'étaient pas chic. Elle, ma Qrancl-mère. Lui. mon grand-père. Je J'avais appelée maman longtemps, mais e!le me grondait: « Non. tu as une maman. Je ne suis pas ta maman. » .l'avais donc fini par comprendre et je l'appelais mémère. Lui. c'était pépère. Nous les appelions ainsi clans la famille car, nous n"étions pas chic.
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Soupçons et Relégation

Ma grand-mère est morte le samedi trente septembre Ù deux heures du matin. J'avais prévu de lui rendre visite ce dimanche Ù l'hôpital de Tonnerre, chambre quatre cent trente-trois, dans le service de moyen séjour oÙ elle avait été admise le mercredi précédent. .Tclui aurais lu les notes que j'avais prises déjà au fil des communications téléphoniques et je lui aurais annoncé mon intention d'écrire le récit de deu" vies entrelacées, la sienne et celle de mon grand-père, deux fi Qures tuté lai l'cs. y avait-il quelqu'un à ses derniers moments pour lui apporter un peu de tendresse ou simplement d'humanité, que!qu'un pour lui tenir compagnie gentiment, quelqu'un pour caresser ses mains avant que ne vienne le moment de lui fermer les yeu", alors qu'elle-même avait recueilli le dernier soupir de tant d'autres qu'elle aimait ? Depuis la fin aOllt, ma grand-mère était dans le service de gastro-entérologie du docteur P..., chambre quatre cent sept, parce qu'elle ne s'alimentait plus, ni ne buvait. Mais depuis longtemps déjà. alors qu'elle résidait en maison de retraite, chaque visite, chaque coup de téléphone pouvaient être les derniers. cm, dis(lit-cllc, « J'attends. » Ses paroles exprimaient sa détresse. la conscience aiguë de sa déchéance physique, mêlées à une injonction impérative à nous adressée d'être heureux.

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« Vous êtes ma dernière raison d'être puisque je suis une loque. Prenez du bon temps quand vous pouvez et aimez-vous bien. » Cest avec désespoir qu'elle voyait approcher son centième anniversaire. Ses plaintes n'étaient que rarement entendues. suscitant méfiance et agacement. Disait-elle qu'elle ne voyait presque plus, on la soupçonnait de lire en cachette et tous les indices d'une vision conservée étaient retenus contre elle. Le cordon de sonnette entortillé autour de son cou n'avait pas été compris comme un appel pathétique mais comme un simulacre douteux, la mise en scène théàtrale d'une tentative factice de suicide. N'v avaitil pas quelque chose de scandaleux à vivre si longtemps alors que tant de jeunes gens souffraient réellement et mouraient? Elle lassait quand elle exprimait sa solitude et la terreur de connaître pire encore. Elle empruntait les détours !es plus sinueux pour tenter de nous faire comprendre ce qu'elle vivait, mais avec le sentiment que cela était voué à l'échec. Assurément, seul nous parviendrait l'écho infime. presque inaudible de son enfer. Ainsi, à chaque visite, exigeait-elle de se dévêtir devant nous, prétextant qu'elle devait être en tenue de nuit de bonne heure. La vue de son corps ruiné. le change d'une couche inutile, mais propice à l'humiliation, la palpation des tumeurs qui colonisaient son sein t1api m'étaient ainsi imposés. Pourquoi une personne si fière et si indépendante at-elle été contrainte de dépasser l'heure de la mort? Cent ans de lutte, d'espoir, d'enthousiasme ou de lassitude, mais aussi de rébellion. Ses paroles en témoignaient: « Je suis une révoltée! »

.

Depuis un an la souffrance morale la terrassait. Comment ne pas remarquer. combien ces trois derniers 10

mois, sa voix avait changé? Elle était devenue hommasse et son timbre ferme avait perdu sa clarté. C'est en une sorte de /lou que les mots s'encbaînaient comme englués. Cc n'était plus le temps de l'authenticité, des « Je suis une révoltée! » La teneur des messages avait changé, se réduisant souvent à des propos stéréotypés ou à des redites des phrases d'autrui. En désespoir de cause, ma grand-mère s'est enfuie dans un monde intermédiaire qui n' est ni de la vie, ni de la mort. et dans ce refuge temporaire elle a pu se reposer un peu. j~lire une petite halte. reprendre quelques forces pour nous délivrer le message de sa vie. plus hurlé que parlé cc vingt et un aoCIt. « J'ai cu une belle vie. Je vous ai bien aimés. J'ai été dure. très dure. mais .Îavais peuL.. peur... peur pOlir vous. » Un cri. « Je ne voulais pas que vous alliez à l'orphelinat! » Ultime révolte. En réponse a ma mère qUI t'interrogeai t : « Un monsieur très gentil (le psychiatre en réalité) va venir pour parler avec toi. Qu'est cc que tu vas lui dire? » tu as répondu, ou plutôt proféré. le verbe haut: « .reI ui di rai merde! » J'en ai jubilé. Tu n'as anlllversaIre. été délivrée
q lI' après

ton

centième

Le trente septembre deux mille à deux beures est décédée (1 Tonnerre (Yonne), rue du Prieuré, Alice Louise Prédent. retraitée, née à Pitres, Eure, le neuf septembre mi] neuf cent.
Il

M vthes et réal ités

Faute de croire en dieu, ou tout au moins, en un dieu risible, anthropomorphe, né d'une femme vierge, dont elle ne manquait pas de se gausser. Alice croyait au destin. « On ne connaît pas les deux bouts cie sa vie» disait-el!e. Elle n'avait pas toujours été cette vieil!e bonne femmc irritante, parfois haïe, parfois aimée, parfois regardée avec commisération. C'était clair, on ne voulait pas lui ressembler. Ma mère avait éclaté de rire à la vue du portrait d'une femme de lettres. C'était un éclat de rire ironique, porteur de CJuolibets, « On dirait mémère.» Le commentaire n'avait rien cie flatteur. Tout est question de regard. Pour moi, je n'ignorais pas que ma grand-mère avait été autrefois un nourrisson. J'étais sa petite confidente, pas toujours attentive il est vrai, mais j'avais eu accès à ses souvenirs. Si, au temps de mon enfance et de mon adolescence, je n'en avais point saisi J'intérêt ils m'ont tant nourri CJue je les ai néanmoins assimilés, intégrés, incorporés. Ses récits ont-ils été el~jolivés? Qu'importe. i'v1ythes et réalités se f()J1dent pour constituer la réalité profunde (hm être. Alice est née à la belle époque, dans un petit bourg

normand.

;\

vril mil neuf cent un, voilà ma petite Alice

juchée sur une sorte de monticule fleuri, pouf ou coussin, et qui observe le photographe. Pour l'occasion, on l'a emmenée à rZouen, rue Jeanne d'Arc. Elle est vêtue d'une pimpante chemise blanche décorée d'un jour simple à Une mai n l' enco Iure et de croq uet aux emmanchures. pudique a rabattu le vêtement cie bébé entre les cuisses 12

grassouillettes oÙ l'on voit quelques plis et a pris soin d'orner le petit cou d'une longue chaîne porteuse d'une médaille ovale, médaille de haptême sans doute. On devine des fossettes aux mains, aux genoux, aux pieds potelés. Les cheveux noirs, brillants, lissés soigneusement descendent jusque sur le sommet des oreilles qu'ils couvrent partieJlement et là, de chaque côté, une petite mèche rebique, indisciplinée, qui a contrarié une mère attentive. Le visage rond est expressif et mystérieux à la fois car on y lit des émotions mêlées, une somme d'étonnement et de crainte légère, ainsi qu'une interrogation inexprimable concernant la nouveauté de l'expérience. Les lèvres sont harmonieusement ourlées et dans le visage régulier, les sourcils arqués, bien dessinés introduisent une légère dissymétrie qui accentue J'effet de questionnement intérieur. Sous le portrait sépia l'artiste a signé: J. Fontaine. Un photographe oflieie-t-il toujours, un siècle plus tard, quatre-vingt-neufrue Jeanne d'Arc à Rouen? Alice n'avait pas oublié ses racines normandes. Elle vénérait son père, un héros, capitaine au long cours.. marin valeureux qui avait perdu la vie des suites d'un acte de courage. Il avait plongé pour sauver quelqu'un de la noyade et éwit mort de l'allection pulmonaire contractée lors de cet exploit. OmcieJlement, Jules Joseph Prédent est décédé à Pitres le vingt-deux aoltt mil neuf cent onze, mais j'affirme qu'il était toujours vivant dans le cœur de sa fille unique des dizaines d'années plus tard. Ne reste-t-il pas quelque chose de lui ? Voilà qu'il est présent dans ces lignes. Voilà que je l'évoque avec une inconnue. plongée dans les registres de l'état civil de la mairie de Pitres et clont la voix me parvient, agréable. jeune, enjouée. Oui. elle a retrouvé sa trace. Oui, ellc sait quelle était sa profession: marinier. Mais Jules Joseph était ainsi aux yeux cI'Alice: le père, auguste et bienveillant. capitaine au long cours et héros de surcroît. Une IiIlene de six ou sept ans, pri sonnière clans un 13

pensionnat religieux, a besoin d'un père magnifique, car le soir, elle doit retrouver quelqu'un à qui penser avec fierté pour parvenir au sommeil. L'énigme subsiste, de peu d'importance. Officier naviguant sur des mers lointaines ou marinier empJoyé au pont transbordeur de Rouen, il fut un homme superbe, ta cause est entendue. Attentif, il intervient pour protéger son enfant rebelle. La discipline est stricte, pour ne pas dire rude, et les religieuses sévères, pour ne pas dire impitoyables. Les pensionnaires se lavent en se contorsionnant sous une longue chemise de nuit, ta nudité étant prohibée. L'une des fillettes est mal vue parce que ses parents sont divorcés. A la moindre vétille, elle est systématiquement punie. L'hiver, on lui réserve une brimade spéciale, le brossage de ses engelures qui se fendent en crevasses. Cependant ma grand-mère gardera un souvenir positif de ses années de pensionnat grâce aux maîtresses qui y enseignaient. civiles, c'est à dire laïques, et qui lui ont permis d'acquérir une éducation et une instruction enviables à l'époque. Une expression aisée, tant orale qu' écri te. une orthographe impeccable. une écriture élégante et hardie, un amour ardent de la lecture ainsi que le respect du savoir caractérisaient ma grand-mère et en imposaient à beaucoup. Elle me dira, se reportant à son enfance studieuse: « J'aimais beaucoup lire: ça meuble une vie. On ne trouvait pas ça dur de s'instruire, ça plaisait. On ne pensait pas à batifoler comme maintenant. » Nombre d'expressions imagées émai]]aient son parler. le rendant savoureux. vigoureux, original.

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Mon enfant. mon aïeule...

Les bonnes fées ne se sont pas penchées sur le berceau de ma petite, ma tendre. ma douce, mon enfant, mon aïeule. Alice n'était pas princesse et jamais ne voyagea au pays des merveilles. A tout prendre, on peut préférer les figures rustiques qui ont vei lIé sur elle, particulièrement Sidoine Boucher et Zoé Aglatine Legendre. ses grandsparents maternels. Nés respectivement en mille huit cent quarante-trois et mille huit cent quarante-cinq, le tourneur en fer et la repasseuse s'unissent le cinq octobre mille huit cent soixante-cinq. Ils ne sont pas dans la misère, pas vraiment dans l'aisance non plus. L'époux est censé hériter un jour. cI'une maison agrémentée d'un grand jardin. A vingt ans. la jeune mariée est déjà veuve. Elle a épousé en premières noces Louis Emile Boucher. décédé au Manoir sur Seine. le quatre décembre mille huit cent soixante-trois. Est-ce une mort violente, un accident fatal ou une maladie cruelle qui a emporté prématurément Louis Emile? Aglatine, qui deviendra Eglantine plus tareL 1'0fTieier d'état eivil ayant jugé bon de rectifier son prénom, a épousé successivement deux frères. L'acte de mariage précise: «Vu le décret de l'Empereur, daté du palais de Fontainebleau, le vingt-six aoÜt dernier qui lève, en ce qui concerne les Cuturs conjoints la prohibition établie par l'article cent soixante-deux du code Napoléon... nous avons demandé aux futurs époux s'ils veulent se prendre mutuellement pour mari et pour lemme. » Or, cdte prohibition concerne l'union du beaufrl're et de la belle-sœur. 15

Sidoine et Eglantine vécurent longtemps. Le jeune homme vigoureux devint un beau vieillard. Visage et mains hâlés, barbe et moustache soigneusement taillées, corps droit et robuste. il dominait de toute sa taille sa minuscule épouse. A peine si la coiffe normande de celle-ci atteignait son épaule solide. Malgré les ans. Eglantine conservait un visage fin. harmonieux. plissé par les rides, des rides en partie creusées par l'effet conjugué de la malice discrète et des éclats de rire franchement moqueurs. Pour complaire à son épouse, le colosse amoureux serait passé par le chas d'une aiguille. Les grands-parents paternels d'Alice ont laissés moins de traces, comme évincés par la branche maternelle. Clovis Delphin Prédent, mécanicien aux fonderies, s'était uni à Adélaïde Angélina Grégoire, ouvrière de filature. II deviendra plus tard cantonnier, chef cantonnier, disait ma grand-n1ère. D'eux, naîtront cinq garçons, tous dans la manne. J'ignore leur destin. lis se sont démarqués de la tradition Ülmiliale. Le père de Clovis, Antoine Napoléon était déjà ouvrier aux fonderies. ['vies ancêtres. journaliers, métallurgistes. repasseuses. fileuses de manufacture ont prospéré. Une merveilleuse employée d'état civil m'a permis de remonter leurs traces jusqu'à la révolution. En cette époque troublée. vivaient à Pitres. rue du Taillis. Dominique Roze et Madeleine Depitre. Ils étaient époux et habitaient une jolie maison agrémentée d'un grand jardin. Cette maison, je la connus dans mon enfance et ma jeunesse, car elle était habitée par mon arrière grand-mère. Dominique et Madeleine eurent une fille, Adélaïde Roze qui se maria avec .Tean-Jacques Boucher, journalier. C'est ainsi que la maison entra dans la famille. La lecture des actes de mariage célébrés durant le dix neuvième siècle montre que les amis, les témoins, les parents, ne savaient pas toujours signer. Certains le déclaraient avec simplicité. mais d'autres s'escrimaient pour apposer leur paraphe. A découvrir le 16

caractère enÜlntin, appliqué, parfois approximatif de certaines graphies, on comprend qu'il s'agissait là d'une réussite enviable, d'une noble entreprise, d'une conquête estimable qui avait coÜté bien des efforts. Ce n'est qu'en mille htlit cent quatre-vingt-un, et mille huit cent quatrevingt-deux que Jules Ferry fit adopter le caractère obligatoire et donc gratuit de l'enseignement primaire. A ce point du récit il me faut présenter Emilie. un personnage audacieux. mon arrière grand-mère. EUe avait abandonné la coiffe normande. si elle l'avait jamais portée en fant. car c' était une femme moderne. élégante, pas très jolie avec son long visage. mais piquante et dotée d'un regard inoubliable. Une fois veuve, elle s'établit à SaintOuen, la grande viUe industrielle aux limites de Paris et y gagna sa vie comme gérante d'une librairie située dans un bel immeuble. quatre-vingt-huit avenue des BatignoUes, J'actueUe avenue Gabriel Péri. La petite Alice J'y avait suivie et trimait dur. Il n'était plus question d'étudier. La vente des quotidiens nécessitait un réveil matinal. A cinq heures, déjà, il fallait s'activer pour accueiUir les livreurs et préparer les journaux. Devant les vitrines, sur le trottoir, l'adolescente devait surveiller les éventaires comparables à ceux des actuels bouquinistes. Bicn situé. le magasin accuei nai t une bonne c!ientè le et !a j eu ne vendeuse portai t une tenue élégante sous le tablier de satinette noire. Ses
CJ

uinze ans r autorisaient à découvri r coquettement ses fines

chevines grâce à une jupe relativement courte et audacieuse pour J'époque tandis que son statut d'employée de magasin lui con1ërait le droit de se chausser avec les escarpins à talons hauts qu'elle atfectionnait. La silhouette juvénile et svelte pouvait plaire. Des cheveux noirs abondants couronnaient le frais visage, habitueUement morose, mais dont les yeux noisette s'éclairaient parfois d'un éclat surprenant augurant l'éclosion d'une personnalité forte. 17

Privée de l'affection d'un père, Alice ne vivait pas dans l'insouciance qu'on attribue habituellement à la jeunesse. Encore enfant, sa mère la pressait déjà de prendre époux. « Tu n'as plus que moi. Qu'arrivera-t-il si je viens à disparaître? Et maintenant que voilà la guerre... Je serais plus tranquille si tu étais mariée... » Les motivations d'Emilie étaient plus compJexes que celles qu'elle s'autorisait à exprimer. La quarantaine à peine atteinte, elle voulait vivre pleinement et se savait encore désirable. Certains clients étaient très assidus à ]a boutique, sans qu'on sache exactement laquelle des deux femmes les attirait. La mère et la fille en étaient conscientes mais n'en parlaient pas ouvertement. Emilie se montrait peu clairvoyante et plaçait mal sa confiance. Lorsqu'un de ses soupirants puisa dans la caisse et vit son larcin découvert, il réussit à se disculper en accusant A]ice. Ses dénégations désespérées ne furent pas crues. Le chagrin et ]' injustice la rendirent malade. Plus tard, ma grand-mère s'exprimait avec réticences sur cette période. Elle n'aimait pas salir autrui, a fortiori sa propre mère, mais elle avait tellement soutTert de cette fausse accusation qu'elle m'en parla, fugitivement, sans omettre la désespérance de sa trop courte adolescence. Et Ju]es Brau!t, ce peintre de Paris dont nous possédions des toiles, qui était-il? Alice restait évasive. Ne pouvant déterminer la parenté avec cet oncle improbable je laissai mon imagination suspecter un amant éventuel de mon arrière grand-mère. De son côté, Alice recevait des billets doux non signés, mais dont elle pensait avoir reconnu l'auteur. Un jeune employé d'octroi séduisant. élégant, de be]Ie prestance, dont l'abondante chevel ure noire et la moustache soignée pouvaient plaire. Lorsque l'amoureux se déclara, et il s'agissait bien du jeune employé, il n'y eut pas d'échappatoire possible. Edgar Marcel Blonde et Alice 18

Louise prédent se marièrent le dix-huit juillet mille neuf cent seize à Saint-Ouen. Alice n'avait pas seize ans. C'était la guerre.

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Guerre et deuil]

J'attendis J'extrême vieillesse de ma grand-mère pour recueillir ses souvenirs de guerre. Chaque samedi après-midi elle m'attendait au téléphone. Aussi n'était-il pas question de déroger à ce rite. Ll.~plus souvent dans les derniers temps, je redoutais ces appels. Alice était tombée c!,t!1Sune dépression profonde Pour ranimer sa vivacité, faire renaître sa gaieté, transformer sa voix morne. lui rendre son timbre clair et son débit alerte. il suffisait de la questionner sur sa jeunesse. J'en tirais moi-même un grand bénéJice ayant découvert l'intérêt des souvenirs d'une personne dont la vie avait duré presque autant déjà CJue Je vingtième siècle. Je notais ces détails inestimables, vivants, primesautiers ou tragiques. Dans cet échange affectueux. voilà que nous étions consolées et nous nous quittions revigorées et heureuses l'une de l'autre. Sa mémoire était sûre, précise, pratiquement infaillible. Je peux en juger en confrontant sa description de sa robe de mariée avec la photographie que j'ai sous les yeux. « J'avais une robe en mousseline ornée de dentelle de Valenciennes avec un drapé l'vIarie /\ntoinette. » Les époux posent dans un décor soigneusement composé. théâtral. Une tenture détermine un fond limité par un rideau qui découvre une sorte de colonne. Une balustrade i'orme un angle. Dans cet angle, debout se tient le jeune couple. L'épouse appuie sa main gantée sur r épaule de son mari, tandis que celui-ci retient légèrement l'autre main de ses doigts gantés eux aussi. Sa main libre est découverte et tient le gant libéré. Le jeune homme porte 20

avec élégance une redingote bien coupée. Aux cheveux d'Alice soigneusement ondulés et crantés s'entremêlent des fleurs d"oranger disposées en couronne puis en cascade. Au bas du corsage une nouvelle cascade de f1eurs. A la naissance du col, montant à la mode de l'époque, on peut distinguer un autre ornement, une broche qui évoque un papillon. La jupe, ornée de plis et de drapés, découvre des escarpins blancs et s'achève à l'arrière en une courte traîne. C'est un beau couple, extrêmement jeune, bien assorti en ce qui concerne la taille et la silhouette. Un sourire infime, des yeux expressifs donnent de la vie au visage de mon grand-père. Un regard légèrement apeuré trahit les interrogations de ma grand-mère, enfant et déjà épouse. Mon vrai grand-père, comme disait Alice, mon grand-père biologique comme on dirait maintenant le voilà donc. Il échappa à la grande boucherie car il soutirait du mal de Pott, une tuberculose osseuse. Il avait été opéré des vertèbres, en mille neuf cent douze à Berck, oÙ il avait dÜ effectuer un séjour assez long. Les zeppelins bombardaient l'agglomération pans1erme. Il fallut rechercher un endroit préservé pour festoyer. Le repas de noce eut lieu au restaurant à Suresnes. On s'y rendit en calèche avec des chevaux de réforme, de pauvres rosses qui n'étaient pas bOlIDespour la guerre. Dixhuit convives banquetèrent. Parmi eux, Emilie, Eglantine et Sidoine, un cousin et une tante venus de Pitres, les parents du marié, une amie très chère de ma grand-mère, la marraine de guerre (rUn ami, d"autres amis encore, ainsi que le maire adjoint qui avait célébré la cérémonie... La petite mariée était-e!k vraiment prète pour LIne

vie d'adulte
homme
expérience

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L'amour s'invita-t-i! à l'union précipitée d'un
vilH.!t-trois ans et d'une adolescente sans

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Le couple habitait près de la librairie au quatrevingt-quatorze de J'avenue des BatignoJJes, dans un appartement neuf, confortable, éclairé au gaz, chautIé au charbon anglais. Le bel immeuble existe toujours, miraculeusement épargné par les bombardements des deux guerres mondiales et les opérations immobilières. Désormais occupé par des iàmilles immigrées, il offre, parce qÜe non rénové, les traces magnifiques d'un lustre ancien. Le tramway desservait le quartier, mais ma grandmère pouvait fàcilement se rendre à pied, à Paris, tout proche. E! le se rappelait fréquenter le square des Epinettes oÙ il lui arriva de rencontrer la sœur du peintre Poulbot, une institutrice, lorsque ceJJe-ci y emmenait ses élèves. Au pied des « Fortifs », les célèbres « Puces» offraient des promenades moins prestigieuses mais plus pittoresques encore que la butte Montmartre. En février mille neuf cent seize avait commencé la bataille de Verdun. Elle se poursuivait toujours en juillet alors que mes grands-parents entamaient leur vie conjugale. Le premier, les alliés avaient attaqué sur ]21Somme et le quatorze, deux jours avant la noce, une deuxième offensive avait été déclenchée. Edgar n'était pas un embusqué. La maladie l'éloignait des tranchées, mais il avait été mobilisé dans les services auxiliaires. Il bénéficia de six jours de permission à la naissance de !eur premier eniànt, René, qui vint au monde le premier mai mille neuf cent dix-sept. Les restrictions rendaient la vie difficile. Il n'v avait plus de gaz pour l'éclairage. Il bUut utiliser des lampes à acétylène qui faisaient un boucan infernal. On transportait les cristaux nécessaires dans des bidons de lait. Enlln on recourut aux cartes d'alimentation. La censure et la propagande triomphale n'avaient pu endiguer le not souterrain des mauvaises nouvelles, qui, peu à peu, avaient surgi et s'étaient répandues à l'arrière, eomme autant de sources funestes. Les illusions des jeunes '))

gens, qui partirent confiants, conditionnés par les mensonges d'une propagande trompeuse et se retrouvèrent confrontés à une réalité atroce, inimaginable pour quiconque, étaient dissipées depuis longtemps. Même si les soldats s'évertuaient à protéger leurs proches, chacun commeI1çait à soupçonner l'ampleur des tourments endurés par les Poilus, noyés dans ]a boue, dévorés par les poux, alcoo]isés au pinard. Quatre-vingts ans plus tard, ma grand-mère évoquait cette guerre effroyable sans mythification. Et si j'entendis parler de l'épopée des taxis dc la Marne. elle ne manqua pas de m'expliquer en quoi consistait la tâche macabre des nettoyeurs de tranchées et le sacrifice inutile de SaintCyriens envoyés au massacre en grande tenue et dont les gants blancs auraient favorisé Je repérage par l'ennemi. EUe s'indignait des fortunes coJossales aecumu]ées par les marchands de canons, prétendait que des munitions j~ll)l'iquées dans notre pays parvenaient à l'Allemagne en passant par la Suisse. La population sc défendait tant bien que ma] par l' humour. Des affichettes étaient placardées, brocardant]' ennemi. On se fichait de l'empereur Guillaume, aft1igé d'une malformation, un bras plus court, disait-elle. Proches des opérations militaires, parisiens et banlieusards étaient périodiquement bombardés depuis le trente aoClt mil neuf cent quatorze. Aux zeppelins succédèrent les gothas. Puis les a]]emands utilisèrent « la grosse Bertha», un canon à longue portée. Situé dans la forêt à cent vingt kilomètres de Paris, il semait la mort et la destruction dans ]a capitale et les communes qui la jouxtaient l:n mil neuf cent dix-huit, Saint-Ouen ne fut épargné ni par les avions, ni par le canon. - Trente janvier - Huit mars - Vingt-sept juin - Sept et huit aoÜt ')"-J

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