Des traces et des ombres

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"Dans les montées, le train avait le souffle rauque et sifflant d'un septuagénaire phtisique. Aussi loin que portait la vue, ce n'était que la même savane verdoyante, boursouflée en désordre par des termitières hérissées d'arbutes (...) Un après-midi, les deux hautes parois d'une colline que fendait la voie ne purent entraver dans leur chute un souffle humide et lourd d'effluves aquatiques ; en contrebas, le fleuve venait sur le convoi à vive allure, tout en déroulant ses eaux sombres."
Publié le : lundi 1 décembre 2008
Lecture(s) : 320
EAN13 : 9782296215566
Nombre de pages : 211
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Des traces et des ombres

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RDC »

EMMANUEL BEBE BESHELEMU

Des traces et des ombres

L'HARMATTAN

L'HARMATTAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-07386-9
: 9782296073869

@

EAN

A Kulemeshi et a Musau,
pour le toucher de leur sensibilité respective sur ma corde.
«

A grand-mere Akake, ma premiere Rebecca Tshinyama,

Debeau » !

A François Kanyimbo, Kombe, Linus Ngandu, Kabamba, Nkulu, Mutombo, JeffMpoy,

Marcel Kambale,

Hilaire Numbi,

Evariste

Tshola,

Sylvain Pundu, Avende, Rombaud Tharcisse Ngoie, Oscar Mwema, Bruno Tshibangu...

Mulongoy, Augustin Mukeba, Mulenda,

Kipweo, Ferdinand Emmanuel Pierre

Paul Ngoie, Paul Ilunga, Félix Ilunga, Dieudonné David Albert Gérard Ngoie, Crispin Mikiti, Marceline Kitenge, Jean de Dieu Mubenga, Simon Kabondo,

Henri Kombe, Mathilde

Mutombo, JeffNdaie,

Jacques Mutombo, Joseph Mutombo,

En dépit de nos éloignements, malgré le sablier

du temps, les pages jaunies ou arrachées de nos mémoires.

A Ida il Isidore Kabongo, aîné majuscule. A Kibambi Jean-Pierre Lépart, en souvenir de «l'académie» de Lubumbashi...

et de nos « impros » !
Au « colonel » Ernest Mulumba, en souvenir du F. Maréchal V.KN.

A André Kashale, pour son humour décapant, et a Kapembwa... ekapé! D

En mémoire de Sylvain Zacharie Tshiteya, Ghislain Christian Tshilonda, André Kasongo, Irremplaçables, inestimables amis

/J~

B

AMBU se sentait comme transfiguré par la perspective de rentrer au pays. Il fermait et refermait sa valise, disait et redisait adieu, mais le moment qu'il ne pouvait plus longtemps différer de revoir

redoutait

Annette pour la dernière fois. Sans elle, son séjour en Europe aurait manqué de poésie; sans elle, ces trois longs hivers qu'il venait de passer en France auraient été de bout en bout un véritable accourait enfer de solitude. pas, il se Maintenant demandait qu'une sentiments que l'heure comment de la séparation à grands

lui annoncer

la nouvelle. Ce qui n'avait été au début

simple aventure plus profonds.

d'âme en peine fera place, avec les années, à des Il ne se souvenait pas avoir lâché le mot mariage,

mais à présent, il n'en était plus très sûr. Tout avait commencé dans une grise matinée de janvier. Tous les matins, alors qu'il attendait son bus pour son institut, Bambu avait repéré une petite rousse, le minois assez mignon, le plus souvent drapée dans une pèlerine de couleur vert olive. Elle filait généralement sur le coup de 8 totalement ne se soit rien heures vers le métro voisin, avec une allure qui lui semblait incompatible avec ses interminables talons hauts. Qu'elle

foulé jusque-là tenait pour lui de la haute voltige. Avant qu'elle ne disparaisse, avalée par la bouche du métropolitain que surplombait l'arrêt de bus, Bambu avait filmé le galbe des mollets, la finesse de la taille et la gracilité du cou. Elle dégageait une telle impression temps de souplesse qu'il se demandait de l'ensemble. de fragilité et en même à quoi pouvait bien tenir l'équilibre

Perdu dans sa rêverie, il se sentait ridicule chaque fois qu'il

était surpris dans sa muette contemplation.

Il

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Un matin, le trottoir qu'avait coutume de prendre la jeune femme fut interdit pour raison de travaux. Elle ne pouvait être que jeune, se dit Bambu, bien qu'il fût goujatesque, ici, de s'enquérir de l'âge des dames. Bêtement, un doux tam-tam se déclencha dans sa poitrine car Annette fut obligée de faire un détour et de passer devant son arrêt. Il la vit venir toujours aussi pressée et, le temps d'une apostrophe, son regard croisa le sien. Il aurait sans doute transmis un message muet si ses yeux n'avaient pas saisi l'occasion pour battre lamentablement en retraite. Bambu pesta contre sa... il ne sut comment définir ce qu'il ressentait. Bien plus tard, il se souvint avoir noté combien le vert, sans doute la couleur préférée d'Annette, avait en quelque sorte déteint sur sa prunelle. Sur l'instant, tout à son émotion, ce fut un détail relativement insignifiant pour lui, nègre habitué à d'autres canons d'appréciation de la beauté féminine. Ce vendredi-là, la fin de la semaine ouvrée en France, Bambu se réveilla avec la ferme détermination d'aborder Annette. Il soigna particulièrement sa mise et à son habitude, se barbouilla de Bourgeois, une eau de toilette qu'il affectionnait sans raison. Il avait une heure d'avance sur son bus quand il arriva devant l'arrêt. En face, un café et un tabac avaient déjà ouvert. Il faisait -5°. Bambu réalisa qu'il risquait de constituer un spectacle insolite pour les passants, tout seul ainsi planté dans le froid. Comme il n'avait pas non plus envie d'y entrer, au risque de rater Annette, il estima que la meilleure chose qu'il pouvait encore faire était d'aller audevant de la jeune femme. Rien de plus facile, puisqu'il la voyait poindre tous les matins en provenance de la Place de la Nation. Le col de son manteau relevé, les mains au chaud dans les poches, il trouva l'emplacement qu'il recherchait pour son opération d'accostage. A droite, sur près de cinquante mètres, se présentait un terrain que les bulldozers achevaient de débarrasser de ses anciennes constructions. D'ici six mois, un ensemble de bureaux, ou peut-être un HLM, viendraient ajouter leur architecture en béton au décor des lieux. Au lieu des habitations à loyer modéré et les inconvénients de la promiscuité forcée qu'elles promettaient, Bambu pensa, comme ça, qu'on ferait mieux de bâtir là des maisons individuelles. Des maisons individuelles en plein Paris, capitale de la France ? Vous n'êtes pas « bieng » mon ami!

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Des pas. C'était Annette. Quelques mèches cuivrées émergeaient d'un bonnet en fourrure. Il n'y avait personne d'autre en vue; l'occasion était unique. Annette le vit. Sans doute était-elle en train de se demander qui avait bien pu lâcher dehors une créature tropicale par un temps pareil mais elle n'en laissa rien transparaître. Seuls ses sourcils se mirent en circonflexe quand Bambu, une houle dans la gorge, fit mouvement vers elle avant d'éjecter un étouffé « Mademoiselle! » Sans s'arrêter, et feignant de ne pas comprendre, elle le regarda d'un air interrogateur, avec ce petit mouvement de tête vers la nuque, très parigot, qui veut dire que l'on pourrait condescendre - faut voir! - à se rendre utile. - Mademoiselle... je voudrais vous voir... - Rien de plus facile... vous me voyez! La rue commençait à s'animer et Bambu avait une peur bleue des témoins, surtout s'il venait à être éconduit. - Voilà près d'un mois que je vous... observe. Je... j'aimerais faire votre connaissance. Pour la première fois, ilIa vit sourire, mais très vite, son visage retrouva son impassibilité première. L'aventure devait amuser Annette. Pensez donc! Se faire draguer par -Soen pleine rue, et par un Black! Elle le dévisagea à la dérobée, se demandant sans doute dans quel sac l'enfourner: Etudiant? Ouvrier? Ou, compte tenu de l'heure matinale, Eboueur! Annette avait déjà entendu parler de la passion quasi paranoïaque du Noir pour les belles fringues; bien sapé, impossible d'établir le moindre distinguo. - Un mois? Vous êtes patient. La ligne frémissait. Mordra, mordra pas, se demandait anxieusement Bambu. - Sans indiscrétion, puis-je savoir ce que vous faites dans la vie? - J'espère que ce n'est pas pour me demander ça que vous... m'espionnez depuis deux mois! Bambu venait de passer un an en France. Malgré cela, il était encore terriblement perméable à la gouaille et à l'esprit ironique des Gaulois. Si le regard qui accompagnait cette repartie n'avait pas souri malicieusement, Bambu aurait été bien en peine pour alimenter le fragile échange. L'arrêt de bus se présentait à une centaine de mètres. Bambu distingua quelques condisciples. II fallait absolument qu'il marque un point décisif d'ici là, s'il ne voulait pas faire l'objet de quolibets; très introverti, il était de la plus belle espèce des timides. - Ecoutez, mademoiselle...? 13

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- Annette.
- Mon désir de faire plus ample connaissance avec vous est tout ce qu'il y a de plus sérieux. Je... je ne saurais comment vous remercier si vous m'en donnez l'opportunité. - Quand? La soudaineté de la question faillit le désarçonner. Mais il se reprit promptement. - Aujourd'hui, cela vous irait-il ? - On peut voir... Vous me proposez un endroit? Bambu réfléchissait électroniquement. - Par exemple... ici même, vers 17 heures? - Hum... non, je ne serais pas encore rentrée des cours. - Alors, à 20 heures, dans le café en face? -Va pour le café. A ce soir. - Bonne journée, Annette!

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f?~

C

'EST AINSI que Bambu avait connu Annette. Il pensait à tout cela pendant qu'il s'affairait sans but précis. Il avait encore six bonnes suivait un stage de recyclage en de direction à l'école Pigier. Son père était un ancien colonel qui en Au

heures à tuer avant son avion. Annette secrétariat

avait servi tour à tour au Maroc et en Algérie. Vivant avec ses souvenirs, amer à l'égard de tout ce qui touchait de près ou de loin le Tiers-Monde général, il ne se cachait pas d'être raciste, sans mauvaise début de la liaison d'Annette colère fut à son paroxysme conscience.

avec Bambu, ilIa menaça des pires sévices. Sa quand il apprit plus tard que l'étudiant étranger

dont elle lui avait vaguement parlé se trouvait être un Noir. On ne sut jamais comment il parvint à connaître l'adresse de Bambu. Toujours est-il qu'un soir... - M. Bambu ? Parlez, fit la concierge au téléphone. - Allo, j'écoute! - C'est vous, Bambu ? - Lui-même à l'appareil ! - Ecoute, sale nègre. Il ne suffit pas qu'on vous nourrisse et qu'on vous torche, il faut en plus que l'on vous regarde b... nos filles. Si tu tiens à revoir ta brousse, un conseil: bas les pattes sur Annette, suis-je clair? - Mais... Monsieur... à quL.. On avait raccroché. Annette retrouva ce soir-là un Bambu hagard, et qui ne se fit pas tirer l'oreille pour lui expliquer ce qui venait de lui arriver. Signalons que dans l'entre-temps, les deux jeunes gens se fréquentaient au grand jour. Annette l'écouta tranquillement, trop tranquillement même, car lorsque Bambu

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acheva son récit, elle se rua vers la porte et s'engagea dans les escaliers si vite qu'il n'eut pas le temps de réagir. - Annette! Annette, attends, où vas-tu comme ça ? N'obtenant aucune réponse, il se lança à sa poursuite. Dans le hall d'entrée, il dut ralentir. Toujours à l'affût, Madame C., la concierge de l'hôtel, vit bien que M. Bambu n'avait pas sa tête de tous les jours. - Alors M. Bambu, on s'est chamaillé avec sa petite copine? Bambu ne répondit pas et gagna la rue où, il s'y attendait un peu, pas de trace d'Annette. Il repassa devant la concierge avec un triste sourire. En remontant les marches de l'escalier, Bambu se demandait qui avait pu lui téléphoner et quelle relation il pouvait y avoir entre cette menace à peine voilée et le départ en trombe d'Annette. Il ne savait pas encore grand-chose de la vie de la jeune femme. II reconnut cependant avoir été maladroit, voire un peu lâche, de lui avoir proposé brutalement de suspendre momentanément leur relation. Bambu retrouva sa chambre, la tête résonnant sous les heurts d'une avalanche de conjectures, les unes aussi sombres que les autres. Il n'y avait qu'une personne à qui il pouvait se confier: Konde. C'était un étudiant guinéen avec qui il avait partagé une chambre jusqu'à l'intrusion d'Annette dans sa vie. II vivait à présent à l'étage du dessous. Adroit dans le tir au stand des idées, Konde s'empêtrait devant le moindre problème domestique. Pratiquant un racisme à rebours, il détestait le Blanc, positivement. Son point de vue sur l'affaire fut sommaire; non seulement il avait bien fait de rompre, mieux, il devait changer de logis et de secteur sans tarder. - L'Occidental a les nerfs en toile d'araignée; s'il voit rouge, tu es un Noir mort! Tiens, regarde, et ce n'est pas un détail banal. Chez nous, les toqués ont les yeux enflammés, les tifs en bataille et ils se baladent à poil dans la rue. Chez les toubabs, le dingue a l'air tout ce qu'il ya de plus normal; il se goinfre tranquille, allume une clope, dort du sommeil du juste, ronfle même, alors qu'il a débité sa moitié en rondelles et planqué les morceaux au frais, dans le congélateur! Bambu avait toujours eu du mal à savoir à quel moment Konde était sérieux, et quand il déraillait, juste pour se gondoler. En tout cas, sa proposition lui déplut pour plus d'une raison. Trouver un logement à Paris n'était pas une partie de plaisir. En plus, il tenait à sa 16

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cambuse

à cause de sa proximité relative avec son école. Sans parler du loyer

qu'il était parvenu à caser dans sa comptabilité, certes au terme, chaque mois, de migraineuses contorsions budgétaires. Enfin, sur le chapitre de un peu comme Kant, qu'il ne fallait pas «trop bouger, pour ne pas effrayer les devenirs » ; d'où une grande aversion pour les migrations. Au terme d'une palabre houleuse, Bambu parvint quand même à faire prévaloir son point de vue. A moitié convaincu, Konde ne déposa complètement les armes que quand il lui jura, « au nom de Djié ! », de ne pas chercher à renouer avec Annette. Mais au bout d'une semaine à peine, Bambu dut s'avouer qu'il ne se ferait pas facilement à son absence. Il se sentait comme amputé, diminué en quelque sorte sans elle. Leurs rapports n'avaient pas suffisamment vécu pour revêtir le vernis neutralisant de la stricte camaraderie. Jusqu'ici, ils avaient parlé de tout et de rien, sauf de l'essentiel. Bambu ne trichait pas, du moins se le disait-il. Maladivement timide, il n'était d'aucun secours à la jeune femme. Il lui avait fallu plusieurs semaines avant de se débarrasser de sa chape. l'habit, Bambu pensait,

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/5~

L

A PETITE PENDULE aux aiguilles ajourées indiquait était pour 20 heures. Annette

15 heures. Son vol

n'allait pas tarder à venir. Il déboucha

une bouteille de Leffe, son breuvage préféré, et fut un tantinet irrité à la pensée qu'il devrait se recycler à une autre bière de retour chez lui. Il essaya ensuite d'évoquer des sujets plus gais et moins d'actualité pour le cours de sa vie mais sans résultat. Tout le ramenait à Annette. Avec les minutes, la joie

qu'il avait ressentie au début de la journée -joie liée à son voyage - tombait à plat comme une mer sans vent. De plus en plus sombre, il téléphona à l'ami qui devait le conduire à l'aéroport, afin de décaler d'un tour de cadran l'heure à laquelle il devait passer le prendre. Il en était à sa quatrième canette quand son regard s'immobilisa sur une photo d'Annette. Elle y figurait en chemisier blanc avec des pois verts, l'éternel vert, exactement comme elle lui apparut le dimanche qui suivit le malencontreux coup de téléphone anonyme.

- Et alors? - Quoi alors? Je suis revenue. - Où étais-tu passée tous ces jours? - Tout à l'heure, veux-tu? Sois gentil, flanque-moi la valise dans le placard. - Ecoute, Annette... - Tu voudrais me chasser ou quoi? - Te chasser? Où vas-tu chercher ça ?Je veux juste savoir ce que tu comptes faire. Elle fit comme si elle n'avait pas entendu et, après avoir ouvert sa valise, se mit à ranger ses vêtements dans la penderie. - Dis-moi, tu... tu n'as pas l'intention de t'installer ici?

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- C'est

justement ce que je fais. - En as-tu au moins parlé à tes parents, puisque apparemment, t'intéresse pas?

mon avis ne

- C'est

déjà fait! Je suis partie en claquant la porte. - Vraiment! Comment peux-tu raconter une histoire pareille sans sourciller? Je m'excuse mais je crains que tu n'aies fait une grosse bêtise. J'ai... j'ai en horreur les problèmes, et tes parents sans doute... les pieds - Si cela peut te calmer, mon père m'a enjoint de ne plus remettre chez lui.

- C'est quoi, cette histoire? - Devine qui t'avait téléphoné la semaine - Non! Ne me dis pas que c'était...

dernière.

- Monsieur mon père «himself », ça commence à venir! Ah celui-là, il n'est pas prêt d'oublier notre franche et amicale explication! Bambu était atterré. La voix glaciale et vibrante de colère contenue du père d'Annette, il le savait à présent, lui revint dans l'oreille. L'insouciance le fit sortir de ses gonds. inconscien te d'Annette

- Cette fois Annette - il hurlait presque - tu es vraiment folle à lier! Non mais, est-ce que tu réalises dans quel pétrin tu es en train de me mettre? - Eh bien! ça y est! Gueule encore plus fort, c'est tout ce que je mérite; vasy, ne te gêne pas, traîne-moi par les cheveux telle une garce! Elle sembla se calmer

- Tout

ça parce que... La suite se noya dans des sanglots. Bambu fut remué par ces larmes. Il ne reconnaissait plus la jeune femme

profondément

têtue qui ne voulait démordre d'aucun sujet de discussion et qui plus d'une fois, l'avait exaspéré. Il n'avait devant lui qu'une femme, sans plus. Tendrement, ilIa prit par les épaules et essaya de la raisonner. - Annette, je ne peux pas te chasser, tu le sais bien. Mais nous ne devons pas agir comme si nous étions sur un îlot perdu quelque part dans le Pacifique, tout seuls. Comme trouve toi, je me sens irrigué par la colère chaque fois que je me ou à la mauvaise foi des représentants face à l'incompréhension

d'une autre génération, ou tout simplement des membres de cette race transcontinentale, si prompts à juger et à lyncher la différence, l'inhabituel, l'incertifié culturellement, socialement, racialement ou même ethniquement. A cet égard, le divorce générationnel n'est pas l'apanage d'un seul continent. Si je te disais que mon père a failli m'acculer à convoler

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à... IS ans! Tu te rends compte? Marié, il m'eût fallu m'occuper de ma femme-enfant en même temps que de mon acné! Un pâle sourire éclaira le visage d'Annette. Elle semblait calmée mais pas désarmée. - Je refuse de prendre langue avec des gens, adultes, parents, je m'en fiche, qui prétendent avoir, seuls, accès à l'arbre de la connaissance, qui se sont institués arbitres du bien, du vrai, du beau, de ce qu'il faut faire ou pas; c'est de la sotte présomption. Les vieux et autres déphasés doivent se rendre à l'évidence: notre liberté, notre volonté à nous autodéterminer n'est pas négociable. Il n'est plus question de baisser pavillon devant les néoinquisiteurs ou toute forme de « microfascisme », fût-il familial. En tout cas, je sais ce que je veux, moi, et tant pis pour la casse. - Ouais, je connais la quintessence de ton discours: les chiens aboient, la caravane passe, du moins jusqu'à ce que les chiens aient une extinction de voix, ou que la caravane se saborde elle-même. Par contre, j'aimerais bien savoir ce que tu attends de moi à présent. Tu reconnaîtras que tout semblait si simple entre nous... avant. Au fait, que sait-il au juste sur nous, ton père? - Pas grand-chose, sinon que nous nous fréquentons, et que ce qui le met en torche n'a jamais fait l'objet d'une discussion entre nous, que... - Que redoute-t-il exactement? demanda naïvement Bambu. - Ne fais pas l'andouille... comme si tu ne le savais pas! - Hélas non! Je sais seulement qu'en dehors de ma surdose de mélanine, qui me rend en même temps si visible et si invisible - tout est question de contexte - je me sens bien en chair et en os, avecun palpitant obtus à qui il arrive encore de battre la chamade, des méninges capables de créer, et tout et tout. - Dis-donc! Tu ne ferais pas un gros complexe par hasard? - Lequel? - Je me demandais simplement. - Tu vois? Bon, assez finassé. J'en reviens à ma question: qu'attends-tu de moi? - Tu tiens absolument à me l'entendre dire? - Impatiemment. - Tu l'auras voulu. J'aimerais, Bambu... que tu m'aimes, content?

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Bambu s'attendait à tout, sauf à cet aveu. Non pas qu'Annette ne fût pas digne d'être chérie, ou qu'il ne l'aimât dans le secret de son cœur. Tout simplement parce qu'il croyait avoir déjà loupé l'occasion d'infléchir leur relation sur le plan d'une affectivité ascendante. Un soir en effet, sur le bord passablement éméché, il avait essayé de l'embrasser. La baffe qu'il reçut en monnaie de son audace le dessaoula complètement et le rendit hypocrite. Depuis, il canalisa leurs conversations vers des sujets qu'il jugeait aseptisés de toute sentimentalité. Annette, pas dupe, n'en continua pas moins à lui rendre visite comme par le passé, jouant elle aussi à respecter tacitement la nouvelle règle du jeu. Un samedi cependant, des lézardes étaient apparues dans leurs systèmes de défense respectifs. Au cours d'une soirée chez une amie d'Annette, Bambu dansa un peu trop « pot de colle » un slow avec cette dernière. Elle n'ignorait rien de la nature de ses rapports avec Annette. Sans le faire exprès, Bambu bivouaqua pratiquement sur l'aire d'exhibition, pour ne pas rater une succession de mélodies sirupeuses. A la fin de la danse, Bambu trouva le siège d'Annette vide. Un quart d'heure après, elle revint, les yeux rougis. - Où étais-tu? -Je flirtai. - Tiens, tiens! ] e peux le connaître? - De quoi je me mêle? -Je... je m'excuse. - Il n'y a pas de quoi, Môssieur. Piqué au vit: Bambu s'emmura dans un mutisme orageux. Par contre, Annette se fit espiègle, provocante à souhait, et accorda plus d'une danse au galant de Nicole. Cette dernière, fille à papa, avait cru, à l'instar de tant d'autres, devoir fêter sa énième année de vieillesse comme un heureux événement. Quand on sait ce qui nous pend au nez lorsque tout le chapelet d'anniversaires sera égrené! Plus jaloux que réellement fatigué, Bambu quitta la fête sur la pointe des pieds, sans apercevoir le petit sourire, mi-triomphant, mi-narquois, avec lequel Annette accompagna sa retraite. Leur bouderie dura une semaine.

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/6'~

L

ES IMAGES

du passé défilaient dans la tête de Bambu avec la fraîcheur
fois. Depuis une heure, il essayait de deviner lesquels des Annette. Le jour où elle lui

des premières

pas qu'il percevait dans l'escalier annonceraient

avoua si abruptement ses sentiments, Bambu demeura sur le coup interloqué, tant fut grand son émoi. Pour la première fois, leurs lèvres s'étaient cherchées et trouvées dans un long et tendre baiser. Cette nuit-là, ils firent l'amour. Bambu fut agréablement surpris. Annette avait beau paraître terriblement cérébrale, décomplexée, à jour avec le glossaire du sexe, Bambu eut cette soirée-là une éducation non pas à parfaire mais à faire. Françoise Giroud avait raison: l'amour se vit dans la double intimité des sens et des gestes et non dans les prétentions détaillées et déclamées publiquement sur le comment et le pourquoi de l'érotisme auxquelles se livrent tous les démarcheurs les deux bêtement n'avait pas besoin anesthésiait simplement d'être du sexe. Bambu la revit blottie contre lui, tous conceptualisé; c'était une douce berceuse qui heureux d'être ensemble. Ce qu'ils avaient ressenti alors ce qui pouvait les séparer, ils avaient tout

les sens. Oubliant

accroché leur réserve à un cintre et enfoui la raison de ceux qui

ne peuvent voir sans juger sous le paillasson. Au fil du temps, les attaches qui rassemblaient les deux jeunes gens se solidifièrent davantage. fois si son titre de voyage se trouvait En voulant vérifier pour la 1Qème toujours dans son agenda, Bambu tomba en arrêt devant une carte postale; ilIa retourna. sensiblement Emu, il reconnut le paraphe de Konde. Et dire qu'il avait failli avait-il fait pour ne pas, aussi Konde ! Il avait été pour lui partir sans une pensée pour lui. Comment

qu'au début, sentir son encoche?

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