Des volcans malgaches aux oueds algériens

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Jacques Arrignon évoque la période de 1952 à 1962 pendant laquelle il a exercé son métier dans la brousse et les forêts des hautes terres de Madagascar, puis en Algérie dans une station de biologie marine d'Oranie et au Centre Algérien des Recherches des Eaux et Forêts. Le récit est émaillé d'anecdotes surprenantes, de portraits hauts en couleurs, de scènes dramatiques, qui illustrent aussi de grandes qualités de coeur.
Publié le : dimanche 1 juin 2008
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EAN13 : 9782336250380
Nombre de pages : 510
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Des volcans aux oueds

malgaches algériens

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-05608-4 EAN : 9782296056084

Jacques

ARRIGNON

Des volcans

malgaches

aux oueds algériens
Evocations
'"

d'un forestier

L'HARMATTAN

Graveurs de mémoire
Dernières parutions

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Ouvrages du même auteur
Aménagement piscicole des eaux douces - éditions LavoisierTEC&DOC 5ème édition -1998 2 éditions en espagnol I édition en anglais 1 traduction (partielle) en chinois L'Ecrevisse et son élevage - éditions Lavoisier- TEC&DOC 4ème édition - 2003 1 édition en espagnol 1 édition en italien L'Aquaculture de A à Z (en collaboration avec Billard, Breton et Michel) - éditions Lavoisier- TEC&DOC - 2002

Agro-Ecologie

des zones arides et sub-humides

-

éditions

Maisonneuve et Larose et Agence de Coopération Technique - 1987 (épuisé)

Culturelle et

L'Elevage du Tilapia

-

éditions Maisonneuve et Larose et

Agence de Coopération Culturelle et Technique 1 édition en anglais L'écrevisse rouge des marais (en collaboration avec Huner et Laurent) - éditions Maisonneuve et Larose et Agence de Coopération Culturelle et Technique - 1990 Les principaux crustacés d'élevage (en collaboration avec Griessinger, Autrand et Lacroix) - éditions Maisonneuve et Larose et Agence de Coopération Culturelle et Technique 1994. 1 édition en anglais

Dédicace
Ce rappel de souvenirs est dédié à mon épouse Hélène qui m'a accompagné, épaulé, réconforté, au cours de cette tranche de vie commune souvent difficile et parfois dangereuse. Elle en a subi vaillamment les contrecoups qui ont affecté durablement sa santé. Avec ma tendresse et mon affection. Il est dédié également à nos enfants, Luc, Marc, Yves, Anne, dont les trois premiers sont nés sur ces terres lointaines que certains, imprégnés des souvenirs de la prime enfance, ont souhaité redécouvrir. Il est enfin dédié à des amis très chers, hélas disparus, qui nous ont épaulés dans l'adversité: - Roger et Paulo Pascal - Emmanuel et Jeanne Sourd - Jean Boronat, ainsi qu'à tous les amis européens, malgaches et algériens qui ont partagé au fil du temps nos espérances, nos exaltations parfois, nos joies, mais aussi nos peines, et nous ont toujours entourés de chaleur et parfois de réconfortante soIIicitude.

Remerciements Le manuscrit a fait l'objet des observations de ma femme Hélène depuis les premières transcriptions des notes de base jusqu'à la rédaction, principalement dans sa phase finale. Sa compréhension affectueuse de mon intention ne s'est pas départie de l'analyse rigoureuse du texte. Ses conseils, ses propositions, ses corrections, ont revêtu la marque de son esprit logique associé à des connaissances littéraires que je ne possède pas. Je ne saurais comment lui exprimer ma gratitude si nous n'avions à l'évidence une grande complicité dans une narration d'évènements pour la plupart vécus en commun. C'est au talent de notre fils Yves que certaines compositions photographiques doivent un traitement qui les valorise: toute ma gratitude, Yves. Une telle somme demandait toutefois l'intervention critique d'un censeur extérieur aux narrations de l'ouvrage. C'est cette tâche ingrate qui fut dévolue à Christian Andrès, professeur agrégé et docteur ès lettres. Nanti de sa grande compétence, il a eu l'amitié, mais aussi le courage de s'atteler au texte et de l"'écheniller" sans pitié: un grand merci à Christian. Enfin, je ne saurais oublier mon confrère et ami Jean Rigotard qui, d'emblée, a accepté de rédiger une préface dont je mesure tous les mérites et un seul défaut, celui de se révéler beaucoup trop élogieuse à mon endroit.

Préface
Jacques Arrignon est, entre autres talents, un des meilleurs spécialistes mondiaux d'aquaculture. Diplômé de l'Ecole nationale supérieure d'agronomie de Nancy, il opte à la fin de ses études pour le corps des Eaux et Forêts, un des corps les plus prestigieux de notre Administration, où le génie rural, la domination des eaux et la maîtrise des forêts s'allient intelligemment pour préserver la nature de tous les dangers dont elle est menacée, ou qu'elle subit déjà. Dans sa longue et belle carrière, l'ingénieur en chef - un cinq galons des Eaux et Forêts - a choisi deux époques et deux pays différents pour évoquer ses souvenirs: Madagascar de 1952 à 1959 et l'Algérie de 1959 à 1962. Écrire ses souvenirs est toujours une entreprise difficile. Il faut savoir être assez personnel pour les uns, assez général et convaincant pour les autres. Il faut surtout montrer l'objectif qu'on a voulu atteindre pendant sa carrière et comment on a appréhendé les problèmes techniques et humains. Il faut avoir vécu outre-mer pour savoir les dangers qui vous guettent et à quel point il peut arriver que l'on doive faire face à de soudaines difficultés. Au cours des sept années qu'il a passées à Madagascar, Jacques Arrignon en a connu beaucoup dont il parle toujours avec objectivité et un brin d'humour. Il y arrive à 23 ans, jeune ingénieur plein d'enthousiasme, pour prendre sur les hauts plateaux malgaches les fonctions de chef d'une subdivision forestière très isolée, dont la superficie équivaut à celle de trois départements français. C'est toute sa vie de "pionnier" qu'il évoque ici. Après des débuts difficiles, mais qui ne sont pas de son fait, il arrive à donner à son secteur une grande vitalité: il s'occupe de la déforestation et du reboisement, comme des permis de coupe, de la lutte contre les incendies et de la répression des délits. Il produit des millions

de plants forestiers pour le reboisement, mais aussi des poissons d'eau douce, et, en premier lieu, des truites. Avec le temps et l'expérience quotidienne de la brousse où il faut souvent ne compter que sur soi-même et avoir le sens de la débrouillardise, tout a fini par s'arranger. Et puis, il y a l'esprit d'entraide qui est une chose sacrée outre-mer. Après avoir tant "semé", Jacques Arrignon va récolter le fruit de ses efforts. Outre l'estime des responsables, il connaîtra l'amitié de tous ceux qui ont vécu la même vie que lui, souvent aventureuse, souvent hors norme, celle de tous les "blédards", qui ont fait un séjour hors de l'Europe, ou ont passé leur existence dans un pays lointain, et qui se reconnaissent ensuite sans effort partout dans le monde. Cet esprit des gens d'outremer est basé sur un sens profond de la solidarité. Ce sont les amis qui vous dépannent spontanément parce que l'on se trouve soudain face à un gros souci; ce sont les soirées amicales sous le regard étincelant de la Croix du Sud. Ce sont aussi les amitiés entre épouses, si courageuses et si méritantes, et les contacts incomparables entre enfants. Ces choses-là ne s'oublient jamais. Au moment de quitter Madagascar avec sa famille, Jacques Arrignon peut donc tirer quelque fierté de son séjour dans ce pays. Mais l'évocation de la carrière de l'auteur ne s'arrête pas à ses années malgaches, car on le trouve de 1959 à 1962 en Algérie. Le changement est brutal, presque inattendu. Pourquoi aller passer trois années dans ce pays qui connaît une guerre d'autant plus atroce qu'elle est la plupart du temps une guerre de l'ombre? Il donne la réponse avec simplicité: fort de ce qu'il connaît maintenant en matière d'aquaculture, il désire préparer une thèse qui lui faciliterait son intégration dans le corps métropolitain des Eaux et Forêts. La décision est à la fois louable et courageuse et sa famille s'associera également à cette nouvelle entreprise. Il accomplit d'abord un stage intensif à Castiglione dans les environs d'Alger, auprès du directeur des stations de biologie marine en Algérie, puis il est chargé de la direction de la nouvelle station de biologie marine de Béni-Saf 12

dans l'ouest algérien - il est passé de l'élevage des truites à l'étude de l'anchois - tout en préparant sa thèse. C'est au cours de cette période qu'il découvre de façon très concrète et quotidienne ce qu'est véritablement l'Algérie. Je n'en dis pas davantage.

Ce séjour sur l'autre rive de la Méditerranée constituera pour l'auteur une tout autre expérience qu'à Madagascar. Techniquement, la vie à la station de biologie marine de BéniSaf est aussi intéressante que sur les hauts plateaux malgaches. En outre, il n'est pas éloigné des centres de décision comme dans la Grande ne, et sa famille partage aussi sa vie. Par contre, dans ce pays en guerre, où l'on ne sait pas toujours "qui est qui", et où les origines des habitants sont très diverses, il est indispensable sur le plan des rapports humains d'agir avec beaucoup de doigté et de prudence. Pendant son séjour en Oranie où il développera considérablement la station qu'il a créée de toutes pièces, Jacques Arrignon va, sans jamais renier ses racines métropolitaines, connaître des amitiés différentes et parfois très solides avec des gens qui n'envisagent en aucune façon de venir vivre en France, car il se sentent ici "chez eux". Je crois, à cet égard, que l'expérience de scoutisme qu'il fera pendant son séjour, en créant à Beni-Saf un groupe d'Eclaireurs de France pour pouvoir recruter et mélanger des enfants métropolitains, des "Pieds-Noirs", des sépharades et des musulmans, est une expérience assez rare qui lui a appris beaucoup de choses sur les "manques" de la colonisation française en Algérie. Certains des récits évoqués par l'auteur, notamment lorsqu'on l'oblige à faire une période militaire comme officier de réserve, et qu'il prend conscience du désarroi moral de l'Armée française, laissent parfois rêveur. De même, certains évènements vécus par Jacques Arrignon au moment de la passation de pouvoirs aux Algériens après le 19 Mars 1962, font réellement froid dans le dos. Mais ceci est toujours raconté avec pudeur et sobriété. Faut-il ajouter qu'au moment où l'on 13

constate partout en France une évidente dégradation des mœurs et de la société, il est réconfortant de voir un haut fonctionnaire livrer avec simplicité et retenue aux générations qui nous suivent le témoignage d'une vie professionnelle exemplaire, tout entière consacrée à son pays et à son métier, un des plus beaux qu'on puisse imaginer en ce temps où tout le monde parle d'environnement, mais parfois avec plus de désir de sensationnel que de réelle compétence.
Un beau livre, en vérité, qu'il faut lire et recommander. Jean RIGOT ARD Préfet Honoraire Docteur en Histoire Membre de l'Académie des Sciences d'Outremer

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Avant-propos

Mes notes personnelles sont demeurées consignées depuis des décennies dans les carnets et cahiers m'ayant accompagné au fil des ans et des voyages. Je n'avais pas ressenti le moindre désir de les sortir de la confidentialité de leur étagère. Pourquoi les en sortir? L'auteur peut les considérer comme des repères de sa vie à lui, ou encore comme des observations professionnelles pouvant être utiles à autrui. Dans ce dernier cas, ou bien il les a jugées comme telles et il les a déjà exploitées, ou, avec le temps, il les a considérées comme obsolètes et laissées en l'état. Les repères personnels ne peuvent toutefois laisser indifférent dans la mesure où ils expriment les sentiments de la personne à tel moment de son existence, dans un environnement donné, qui assurément ont évolué depuis lors et, à l'évidence, c'est bien le cas. Mais pourquoi en faire un ouvrage? Le problème réside dans le fait que les supports peuvent disparaître naturellement par les effets du temps ou de situations conjoncturelles telles des destructions ou des disparitions lors de déménagements ou de décès. Cette dernière raison m'a donc porté très tardivement à organiser les notes prises au début de ma carrière qui s'est modestement déroulée dans quelques pays de l'ancienne Union française. En première intention, les évocations concernent deux pays: Madagascar et l'Algérie dans lesquels j'ai exercé en famille un métier de forestier qu'il se soit agi d'''Eaux'' ou de "Forêts" . Ce livre a l'allure d'un "vrac" de textes comportant des imperfections, des ruptures de style, des longueurs parfois, voire des itérations qui pourraient éditorialement le condamner en tant que chose écrite pour un public et non plus pour soi-

même ou pour des proches un peu indulgents. On passera ainsi d'anecdotes apparemment futiles à des réflexions beaucoup plus charpentées et profondes. La vie est ainsi faite de flashes, plaisants ou non, et d'évènements graves et sérieux, parfois pesants et douloureux.

Ce sont en définitive les humbles évocations et quelques jalons de la vie d'un voyageur tout à fait ordinaire. Il a fait partie
"... des cohortes de jeunes agronomes, frais émoulus de leurs écoles et instituts, la tête pleine de connaissances prodiguées par d'éminents professeurs dont, chez certains, le charisme n'a pas été étranger au déferlement d'enthousiasme de toute une jeunesse généreuse. Désireux de mettre science et technique au service de populations dont les habitudes de vie leur paraissaient, dans leur échelle de valeurs, dignes de compassion et d'amélioration en regard du mode de vie euro-américain, ils se sont dépensés sans compter, mettant le meilleur d'eux-mêmes dans un apostolat technico-humanitaire, la plupart du temps dégagé de toute arrière-pensée de profit personnel. Certains ont payé de leur vie l'accomplissement de cette sorte de vie missionnaire; beaucoup ont été affectés, voire diminués par des troubles et maladies dont le milieu tropical est prodigue; quasiment tous, au fil des années, éradiquant l'agrément de souvenirs exotiques que l'on a généralement tendance à magnifier, faisant le point, ont ressenti une sorte de frustration, l'impression vague mais tenace de s'être épuisés en vain sur des problèmes apparemment solubles mais dont la solution semble n'apparaître que dans des mirages de plus en ,,1 plus lointains...

Extrait de l'avant-propos de l'ouvrage Agro-écologie des zones arides et subhumides, Jacques Arrignon, Maisonneuve et Larose, 1987.

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Sommaire page
Première époque - Madagascar (1952
-

1959)

1 - Des débuts difficiles Tananarive L 'Optimus Civilités 2 - Empoisonnés Assignés à résidence, faute de voiture ExfiItrés Empoisonnés, pourquoi? Robinsons de brousse Longtemps après 4 - Un envoûtement Un jeune homme actif Ensorcelé 5 - Un colon hors du commun Sur la route de Faratsiho Un gentleman-farmer Le domaine de Mandritsara Le colonel-marquis 6 - Les puces et les rats Les puces L'aéropousse Au Rendez-vous des Pêcheurs Mort aux rats Un vol de cigarettes L'administrateur, le prêtre et le médecin

21 21 23 27 33 33 35 37 40 43 51 52 55 63 63 66 70 75 81 83 85 91 93 95 97

page
7 - Ny Alatsara (la belle forêt) Une disparition Recherche en forêt Un scénario macabre 8 - Mandoto À la Résidence Foire et réception Un après-midi torride 9 - Les volcans La "deuche" Une visite de René Dumont Un colonel peu ordinaire Un botaniste particulier Départs Seconde époque - Algérie (1959
-

103 103 108 111 119 120 124 126 133 133 135 137 141 143

1962) 154 155 156 159 166 169 170 175 177 181 183 189 189 192 195 197

1 - Castiglione Pourquoi l'Algérie? En route pour d'autres horizons A la station Un stop à Oran
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- Béni-Saf

Installation Les premiers mois L'Aquarium Scoutisme en Oranie La ferme Barret 3 - Relax City La trêve unilatérale Au cantonnement Camping Un petit millième

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page 4 - Incident de vol Aïn-Skrouna Tiaret 201 201 203 211 211 213 216 218 223 223 224 227 233 233 234 238 245 253

5 - Dénouementheureux d'un enlèvement
Une rencontre inattendue L'enlèvement Au consulat général Villa Joly 6- Un 15 août L'Ashoura Visite surprise Sauvés? 7 - Dans l'Algérois Le C.A.R.E.F. Les collaborateurs Au parc de Birkhadem

- Index alphabétique des notes détaillées
- Crédit des figures

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Première époque

Madagascar (1952 - 1959)

Fig.2 Carte hydrographique de Madagascar

1 Des débuts difficiles
Novembre 1952, deux mois déjà que nous sommes arrivés dans notre brousse finale. Rien ne s'est arrangé depuis notre bref séjour à Tananarive. Mon traitement n'est toujours pas payé et probablement pas près de l'être. Le certificat de cessation de paiement s'est égaré entre la Métropole et Madagascar, peutêtre même perdu! Sans ce précieux CCP, pas de prise en compte possible. Financièrement, on ne me connaît pas, je suis inexistant aux yeux du Trésor malgache. Seule solution, faire considérer le document comme adiré2, avec témoins et à l'issue du long délai d'attente réglementairement imparti. Tels sont les termes administratifs dont j'ignorais certains jusqu'alors et qu'il me faut employer pour être entendu par les petits responsables du Trésor qui gèrent ma situation. Comme ce sont de petits responsables, petits Blancs, petits Vazahas réunionnais (Vazahakell comme disent les Malgaches), la morgue, la suffisance et l'intransigeance s'exercent d'autant plus que le requérant est jeune, nouvel arrivant, métropolitain, fonctionnaire d'un service technique et, moins encore, résidant en brousse. Tananarive A Tananarive, nous avons vécu chichement sur les maigres économies dont nous disposions. Ni Hélène, ni moi n'avions souhaité évoquer à nos proches la précarité de notre situation, par fierté certes, mais aussi en pleine connaissance de la modicité de leurs revenus. Nous logions dans l'annexe de l'hôtel Mellis, peuplée d'indigents comme nous, et de rats. Fatiguée par le voyage et par sa grossesse, Hélène avait besoin de soins et je me souviens, m'en étant ouvert à un vieux
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3

Adiré : égaré, perdu (s'agissant d'un document officiel). . Vazaha : Etranger, quelle que soit la couleur de la peau (malg.) ; Vazahakely : petit Vazaha.

pharmacien vazaha, lui avoir demandé le remontant le plus efficace et le moins cher. "J'ai ce qu'il vous faut", me dit-il. Et c'est ainsi qu'Hélène dut avaler matin, midi et soir une cuillerée de sirop Deschienscg4, un sirop rouge à base d'hémoglobine, peu ragoûtant mais effectivement tonifiant. Je fis le siège du service provincial des Eaux et Forêts pour hâter ma prise de fonctions. Mon supérieur hiérarchique, courtois, s'intéressait toutefois davantage à la préparation du stand de son service à la Foire de Tananarive qu'au sort des jeunes arrivants; c'était légitime dans la mesure où il en espérait de substantiels moyens financiers. Il ne comprenait pas notre désir d'échapper le plus vite possible à l'hémorragie de I'hôtel et du restaurant. Se rendant à contrecœur à mes arguments, il me "prêtera" une jeep et une remorque et me donnera un réfrigérateur administratif à pétrole destiné à conserver la nourriture des poissons d'élevage. Il faudra toutefois renvoyer la voiture sitôt notre arrivée à la station forestière qui doit nous héberger à 150 Km de là, en pleine montagne. "Vous trouverez sur place une camionnette Peugeot 202 affectée à votre service". Dans la poussière de la cour, il y va du baisemain. Ma femme, surprise par la circonstance assez insolite, esquisse un léger geste de retrait, ce qui aura une suite dans nos relations. Son adjoint fera preuve de commisération et de compréhension ce qui nous donnera in extremis la faculté de faire quelques emplettes qui nous permettront de tenir jusqu'au rappel des émoluments. C'est lui que nous verrons chaque fin de mois, apportant le salaire des ouvriers, les nouvelles de la capitale et celles de mes démarches (elles mettront trois mois pour aboutir). A la veille de la naissance de Luc, fin 1952, nous serons sans un sou, isolés et bloqués dans notre trou avec une
4 (cela ne s'invente pas!).

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voiture en panne, sans téléphone, sans commodité, amIS.

ignorés, sans

A Tananarive, on m'avait proposé plusieurs postes dont j'avais fait assez rapidement le tour pour choisir, compte tenu de l'état d'Hélène, celui qui se présentait sur les Hauts Plateaux, plus salubre me semblait-il. Chef de subdivision forestière, j'avais l'équivalent de trois départements français à gérer: reboisements, permis de coupe forestière, répression des délits, lutte contre les incendies et la déforestation, production de truites pour satisfaire les besoins des sociétés de pêche de Tananarive et d'Antsirabe composées d'Européens importants et exigeants. Cette production constituait une grande partie de mes activités sur place. J'étais totalement incompétent en la matière, n'ayant bénéficié naguère que d'un cours de deux heures, donné avec le dilettantisme qui le caractérisait par le directeur de l'Institut de zoologie de Nancy. Je trouvai toutefois sur place, à moitié moisi, le Traité de pisciculture de Marcel Huet, un forestier belge qui, rencontré ensuite en France, devint un ami. Un bon traité, très didactique, avec plans, croquis et photos qui me permirent de pratiquer la reproduction artificielle, le soin aux œufs et aux jeunes truites, le nourrissage, sans trop me rendre ridicule aux yeux du personnel malgache et avec une efficacité suffisante pour produire les sujets d'élevage demandés.
L' Op/imus @ Logement non pas à Antsirabe mais à la station forestière perdue au fin fond des montagnes du Vakinankaratra5, au confluent de deux torrents. Il n'y avait pas à discuter; c'était le sort réservé à la plupart des ingénieurs de terrain, jeunes ou vieux. Je trouvais d'ailleurs cette disposition conforme à l'idée

5Vakinankaratra : Massif volcanique se trouvant au sud de celui de l'Ankaratra ; les sommets culminent à 2300 mètres, avec des plateaux situés entre 1800 et 2000 mètres. (voir carte).

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que je me faisais de mon métier et je ne redoutais que le manque de moyen de transport. Nous partîmes donc de Tananarive au début d'un après-midi maussade, dans cette jeep Willys(Ç) bourrée de nos bagages, sans chauffeur mais avec quelques indications quant à l'itinéraire à suivre. Ce fut notre première réelle découverte des hauts plateaux malgaches. On nous avait conseillé de faire un stop à Ambatolampy au cours duquel je pourrais prendre un premier contact avec l'administrateur du district. Il s'agissait d'un Eurasien sympathique que j'appris par la suite à apprécier. Ce fut également l'occasion de faire la connaissance de I'hôtelrestaurant Au Rendez-vous des Pêcheurs qui fut souvent notre halte quasi-obligée sur le trajet Antsampandrano- Tananarive, puis notre base arrière quand nous habitâmes cinq ans plus tard à Ambatofotsy, sur la route de Tsinjoarivo. Nous arrivâmes finalement à destination à la nuit tombée. Le Garde Rakoto Justin, en uniforme blanc, nous attendait à la tête des principaux employés endimanchés; le téléphone de brousse avait fonctionné. Il nous fit visiter notre demeure, une robuste maison de cinq pièces et véranda, bâtie en pierre volcanique, pourvue de cheminées mais privée des commodités d'usage: ni salle de bain, ni cabinet de toilettes, ni toilettes. Pour les nécessités, il fallait aller dehors dans un édicule drainé par une rigole aboutissant au torrent. Pas d'eau courante, pas de téléphone, pas d'électricité bien sûr, ni de gaz même butane, mais des engins que nous ne connaissions pas et que Rakoto nous annonça comme le luxe suprême: des lampes Optimus. "On pompe, on allume et on y voit comme en plein jour", nous dit-il. Devant une demi-douzaine de spectateurs qui n'avaient jamais vu dans cette maison de vazahas aussi jeunes et encore moins une femme! et qui quêtaient avec attention la moindre de leur réaction, le garde nous présenta donc la lampe avec l'invitation - qui lui semblait nous revenir de droit - à l'allumer. Je pompai, j'ouvris l'admission, craquai une allumette et allumai. Une giclée de pétrole imprégna le manchon et au-delà, s'enflamma dans une arborescence fuligineuse qui dépassa de loin 24

l'instrument sans aboutir à l'éclatante lumière qui nous était promise. Devant le danger d'incendie, j'étouffai l'embrasement avec une serpillière qui traînait par-là et je demandai s'il y avait des bougies. Il y avait des bougies, que nous allumâmes illico. Je congédiai alors fort civilement l'assistance en expliquant à Rakoto que: "Demain il ferait jour et que nous verrions ensemble les détails

de notre organisation If. Casque tenu respectueusement à la main, il nous souhaita la bonne nuit. Nous étions contents d'être arrivés, d'avoir un chez-nous à organiser à notre convenance et c'était un grand soulagement pour Hélène qui attendait notre bébé. Fatigués, elle plus que moi, par des kilomètres de piste dont les quinze derniers assez éprouvants, c'est donc à la lueur des bougies que nous sortîmes rapidement de la malle-cabine le strict nécessaire pour passer la nuit, qui fut froide malgré les couvertures. A 2000 mètres, en fin d'hiver austral, il ne pouvait en être autrement. Je me souviens qu'au seuil du sommeil, il me revenait le leitmotiv d'examiner dès que possible l'état des cheminées; quant au bois, il ne manquait pas. Sur place, j'avais donc à ma disposition ce garde forestier, fonctionnaire malgache assez récemment nommé. Il me fit bonne impression, paraissant compétent et dévoué, le seul être parlant français à des lieues à la ronde. Il nous fut d'un énorme secours à tous points de vue. Il avait la haute main sur le personnel: maçons, charpentiers, terrassiers, pépiniéristes, pisciculteurs, hommes "toutes mains", et la conserva; je lui faisais confiance plus qu'à l'ancien commandeur6, licencié par mon prédécesseur intérimaire. Dès mon arrivée, ce commandeur vint me demander son retour en grâce, m'assurant de son dévouement avec force salamalecs; je refusais et cela me valut probablement quelques déboires supplémentaires.
6 Commandeur: publique. contremaître malgache n'appartenant pas à la Fonction

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Le lendemain, je procédai à l'examen critique de la camionnette, notre seul moyen de liaison. Le constat se révéla assez alarmant. L'engin était âgé, usé, le circuit d'allumage était défectueux, rongé par l'humidité ambiante, les bougies ne me semblaient pas de prime jeunesse; pour le reste, amortisseurs et ressorts étaient très fatigués pour ne pas dire plus; direction, freins et embrayage semblaient jouir bruyamment d'une très grande autonomie dans la dispersion et requéraient un doigté mais aussi une fermeté de sage-femme. Il faudrait faire "avec" ! Je préparai sur le champ un rapport justifiant une demande de renouvellement de ce matériel roulant, rapport que je confiai au chauffeur devant ramener la jeep. Je fis avec le garde un inventaire complet du matériel dont disposait la station, peu de chose en réalité. L'inventaire du cheptel révéla certaines surprises: celui des grosses truites reproductrices était franchement déficitaire, sans raison apparente: ni maladie, ni prédateurs. Rakoto m'expliqua que la situation était connue et qu'elle avait motivé le renvoi du commandeur qui depuis fort longtemps avait organisé le détournement de grandes quantités de poissons. Il expliqua également que lui-même n'était pas bien vu depuis sa récente affectation à la station. Certains dons étaient faits régulièrement à des autorités; il s'y était opposé et avait refusé des truites à l'administrateur chef du district qui venait de demander sa mutation. Il conclut en me disant: "Monsieur / 'ingénieur, ici, ce n'est pas un bon pays; il y a trop
de java/ai
If.

Ce fut la seule appréciation qu'il me fit. Lui-même était natif de Soanindrariny, le pays du pommier et du géranium rosas, au sud-est d'Antsirabe. La suite me conforta dans ma première impression; eUe prouva que cet agent était insensible à toute pression, même venant d'Administrateurs français; il ne connaissait à cet égard que la réglementation en vigueur. Il était
7 Favala : Voleur, bandit (malg.). 8 Geranium rosa: Plante à parfum. 26

imprégné de l'esprit de corps forestier conféré à la fois par l'école forestière locale, le prestige de l'uniforme, le pouvoir de police et, en outre, le sentiment de détenir des compétences techniques importantes pour le pays. Il avait une haute idée de son rôle et se révéla un collaborateur précieux et d'une fidélité à toute épreuve. Civilités Fonctionnaire nouvellement affecté, je me devais de me présenter au représentant de l'exécutif local, l'administrateur en chef de la France d'outre-mer, chef du district d'Antsirabe, et de faire mes visites aux collègues des autres services techniques, Agriculture, Elevage, Travaux publics, etc. Nous partîmes donc de bon matin, Hélène et moi dans la cabine, Rakoto Justin et un garde stagiaire sous la bâche de la camionnette. Le moteur se mit rapidement à chauffer et nous dûmes adopter une autre configuration: le garde stagiaire en position précaire, allongé sur une aile, alimentait quasiment en continu un radiateur plus avide en eau que ne l'était en essence le carburateur. J'appris ainsi à surmonter les heurs et malheurs d'un véhicule automobile en terre malgache. Nous nous fimes bien entendu doubler par un certain nombre de véhicules, dont deux taxisbrousse qui se faisaient concurrence dans la chasse au client. Au kilomètre 143, ils se présentèrent de front devant le pont à voie unique, ce qui valût au moins chanceux d'aboutir une vingtaine de mètres en contrebas dans le torrent. Bilan: un mort et plusieurs blessés dont se souciaient fort peu les survivants occupés à remonter bagages, sobikas9, cages à poules, marmites et autres ustensiles. La gendarmerie fut notre objectif premier où je rendis compte de l'accident qui fut enregistré sans émotion particulière par la maréchaussée; le gendarme m'indiqua que l'événement était courant avant d'aller sur place accompagné d'un supplétif. Le chef de district, homme très imbu de sa personne et de ses fonctions, m'accueillit correctement mais sans plus, me
9 Sobika : Couffin en roseau ou en raphia; terme francisé en : soubique. 27

signalant au passage que mon garde forestier était une forte tête. Pas de nouvelle de mon rappel de traitement et peu d'empressement de l'agent spéciallO pour trouver une solution même provisoire à une situation devenant à la longue très difficile. Fort heureusement, ma qualité d'officier de réserve nous permit d'être hébergés dans d'excellentes conditions et à peu de frais au mess militaire. Visites à I'hôpital, à la station agricole où l'ingénieur vit en moi plus un concurrent qu'un collègue, à la station d'élevage où le vétérinaire et sa femme nous accueillirent au contraire très cordialement, ce qui nous réconforta. Le pharmacien était le président de la société de pêche, avec des prétentions immédiates en déversements de truites que je ne pouvais satisfaire. Fort heureusement, le commissaire de police, également pêcheur, qui avait connu mon lointain prédécesseur, Corse comme lui, sut par la suite mettre du liant dans des relations qui s'établissaient sous de mauvais auspices. A l'époque, la diplomatie n'était pas mon fort et je commençais à être excédé par tous les obstacles et toutes les vicissitudes que nous endurions Hélène et moi depuis notre arrivée dans l'He.

10

Agent administratif

chargé localement de la gestion des fonctionnaires.

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Fig.3 Départ de Tananarive pour les Hautes Terres malgaches Jeep et remorque chargées de bagages.

Fig.4 Les Hautes Terres du Vakinankaratra, de 1500 à 2400 mètres.

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Fig.5 Repérage des centres des Eaux et Forêts.

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Fig.6 Tiré de : Le massif de l 'Ankaratra et ses abords (Madagascar) par A. Carrier in Annales de Géographie, année 1914, vol. 23, n012?

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2 Empoisonnés
Assignés à résidence, faute de voiture! Nous rentrâmes à Antsampandrano le surlendemain avec le nécessaire mais pas davantage. Un chauffeur me fut affecté, venant de je ne sais où, un prénommé Raymond, présentant bien et parlant parfaitement le français. La camionnette consentit à faire encore un aller et retour à Ambohibary, le marché malgache le plus proche de la station, puis refusa de quitter son garage. Je demandai alors au chauffeur de voir pourquoi; il me répondit qu'il savait conduire mais ne possédait aucune notion de mécanique. Cela me sembla curieux mais comme tout ce que nous vivions depuis notre arrivée était insolite, je décidai, à défaut d'autres compétences sur place, de voir par moi-même et de mettre en pratique les connaissances que j'avais acquises dans le Génie militaire. J'auscultai donc tout, démontant, nettoyant, remontant. Nous fimes de multiples essais de démarrage, à la manivelle, puis en faisant pousser la voiture d'une pente à l'autre. Je me souviens des propos encourageants de Rakoto Justin qui, l'œil rivé sur l'orifice du tuyau d'échappement, complètement autosuggestionné, me disait: "Çafume, patron, çafume! " Mais la camionnette refusait toujours de démarrer. Je me livrai à un examen plus approfondi et, ayant démonté le delco~, je m'aperçus que le charbon central était écrasé: cela n'avait pu se faire sans l'intervention du Saint-Esprit! Il ne s'agissait pas d'une usure mais d'une intervention délibérée. De qui? La prudence imposait que je n'accuse personne; je montrai le delco au chauffeur qui prit un air abruti. J'étais pour ma part plus que perplexe. Je m'étends sur cet incident parce que, sans véhicule, nous étions bloqués avec toutes les conséquences que la situation impliquait. La date de l'accouchement d'Hélène approchait; je me faisais beaucoup de souci et elle aussi, d'autant plus que son état de santé déclinait régulièrement. Je me plongeais dans la

lecture d'un bouquin donné par notre belle-sœur Jane au moment où nous partions de France: La mère canadienne, envisageant tous les cas de figure pouvant se présenter à un ménage isolé dans les immensités américaines. Je m'attachais à une lecture attentive des pages consacrées à l'accouchement. Nous pensions enfin, dernier recours, emprunter le taxi-brousse seul moyen de proximité pouvant nous descendre à la gare de Sambaina. Le train nous mènerait à Antsirabe où un pousse nous conduirait à l'hôpital. Mais ce serait une accumulation redoutable de soucis et de fatigues pour la future maman. Une précédente expérience m'avait montré le caractère aléatoire d'un tel transport. Ayant pris un taxi-brousse au sommet du col, j'avais vu que les pneus du véhicule étaient archi-usés, laissant voir le rouge de la chambre à air, ce qui entraîna évidemment une crevaison dans la descente. Le chauffeur avait une unique rustine pour réparer, et sans dissolution! Les voyageurs ont donc terminé le trajet à pied. D'où notre appréhension. Nous avons renoué avec la civilisation un dimanche matin, jour de notre premier anniversaire de mariage. Un bruit de voiture nous alerta alors qu'Hélène se préparait à confectionner un repas de gala. Nous avions encore du riz, un paquet de biscuits nantais et des boîtes de sardines à l'huile: nous allions en ouvrir une en cette occasion à marquer d'une pierre blanche, quitte à pousser la sardine avec un biscuit. l'allais voir sur le perron qui nous arrivait ainsi. Près du pont, une voiture garée sous un grand cyprès. Un homme, un Européen, était en train de sortir un attirail de pêche du hayon arrière d'un break Peugeot et une femme s'affairait avec des soubiques contenant manifestement de quoi pique-niquer; deux enfants, deux garçons, aidaient. Je vois une énorme surprise s'afficher sur leur visage quand ils m'aperçoivent.

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Vous' êtes le forestier de Manjakatompoll chargé de l'intérim ?", me dit l'homme manifestement chez lui. D'une façon un peu sèche, je le détrompe en lui indiquant que je suis le maître des lieux et je lui demande qui il est et, considérant son matériel de pêche, ce qu'il vient faire.

Il s'agit en fait du commissaire de police d'Antsirabe qui vient en famille passer le dimanche ici et faire une partie de pêche à la truite. Il m'explique qu'il est un ami de mon prédécesseur, Corse comme lui, qui lui avait donné la faculté de pêcher dans le domaine, à son gré. Je réalise que lors de notre éphémère passage à Antsirabe, j'avais omis de me présenter et je m'en excuse immédiatement au moment où ma femme, sortant de la maison, suscite un regain d'étonnement. Salutations, explications qui portent l'épouse à s'apitoyer sur la condition d'Hélène. Nous sommes gênés de ne pouvoir leur offrir autre chose que l'abri s'il pleut, étant dépourvus de tout, même de quoi préparer un apéritif. C'est eux qui nous proposent du pain avant d'aller s'installer pour déjeuner dans la forêt. C'est ainsi que, finalement, nous avons eu du pain pour pousser nos sardines en ce jour anniversaire. Ce ménage nous fut par la suite et en maintes circonstances d'un grand secours et nous nous fréquentâmes beaucoup. Exfiltrés Deuxième heureux évènement dans la semaine qui suivit avant que nous ne songions au taxi-brousse. Vint un piéton porteur d'un télégramme de mon chef de service. Le télégramme m'avisait que le chef de la province de Tananarive12, désireux de passer quelques jours en montagne, arriverait avec sa femme et qu'il fallait lui réserver le meilleur accueil, ce qui allait de soi. L'administrateur en chef arriva donc avec son épouse pour le week-end. Le ménage était chaleureux,
Station de recherches forestières dans l'Ankaratra, à 100 km environ de là \voir fig.5). 2 Madagascar était à l'époque un Territoire d'outre-mer divisé en cinq provinces (Fianarantsoa, Majunga, Tamatave, Tananarive, Tuléar). 11

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sympathique; manifestement, avant d'accéder à d'aussi hautes fonctions, ils avaient connu l'un et l'autre la simplicité de la vie en brousse. Le chef de province prit beaucoup d'intérêt à la visite que je lui fis faire du domaine et au programme que j'avais commencé à élaborer. Son épouse fut scandalisée par le fait que nous n'avions aucun moyen de locomotion alors que l'état de ma femme devenait véritablement critique. De retour à Tananarive, il renvoya immédiatement sa propre voiture en attendant l'affectation quasi immédiate d'une landrover«J prise sur je ne sais quel contingent. J'emmenais immédiatement Hélène à Antsirabe, au Cercle militaire où nous fîmes la connaissance de l'infirmière faisant fonction d'assistante sociale. Elle s'occuperait le moment venu de l'admission d'Hélène à la maternité de I'hôpital. Sachant désormais ma femme en sûreté et en des mains compétentes, j'aurais dû me trouver tranquillisé, or il n'en était rien. Une sourde inquiétude me taraudait mentalement, associée à un état physique qui, sans être franchement mauvais, était nettement moins bon qu'à l'arrivée. Je me raisonnais en attribuant cette sorte de syndrome aux difficultés qui nous minaient l'un et l'autre et aux effets d'une altitude à laquelle nous n'étions pas encore accoutumés. La psychose se développait néanmoins de façon inquiétante, me conduisant par exemple à me coucher en posant à portée de main mon fusil de chasse chargé et armé. J'avais également conscience de maigrir lentement mais sûrement malgré une nourriture simple, saine et abondante: riz, poulet ou œufs, cresson. Je me décidai à consulter et descendis au dispensaire d'Ambohibary desservi par un médecin malgache. On m'en avait dit le plus grand bien à condition d'être ausculté avant dix heures du matin, heure à partir de laquelle il sombrait dans un éthylisme de plus en plus profond. Il m'ausculta, me dit que l'essoufflement dont je me plaignais était probablement dû à l'altitude, s'enquit de ce que je mangeais et marqua un net temps de réflexion quand je lui parlai du cresson. Il me demanda si je ne pourrais pas lui apporter immédiatement une 36

soubique du cresson que nous mangions afin qu'il l'examine; je pensais alors à des parasites et je frémis en me remémorant que la douve du foie était en France fréquemment observée dans le cresson. Je sautai dans la voiture; arrivé à la station, je pris la soubique placée sous l'évier et je redescendis immédiatement au dispensaire où je remis le cresson au médecin. Ce dernier tria les touffes et les feuilles, tomba en arrêt devant des filaments blanchâtres, releva la tête et me regarda longuement. Puis il me livra ses prescriptions, me déconseilla cette salade et m'invita à consommer quotidiennement une purée à base de feuilles de patates doucesl3, efficace contre « ce que j'avais », en fait, me dit-il, un empoisonnement par les racines de riz probablement contenues dans le cresson dont nous nous régalions. "La racine de riz contient un alcaloïde qui, absorbé de façon
régulière conduit à une cachexie pernicieuse14", ajouta-t-il.

Coup de théâtre, à mon retour, le garde Rakoto me signala que le chauffeur avait disparu ainsi que trois manœuvres, dont celui chargé du ramassage du cresson. Apparemment, mon précédent aller et retour n'était pas passé inaperçu et avait été en quelque sorte un coup de pied dans une fourmilière assez inquiétante. Le garde ne paraissait pas fâché que le chauffeur se soit évanoui dans la nature mais il ne fit pas de commentaire, pas plus que le médecin n'en avait fait. Il fallait assumer la situation car nous étions bel et bien empoisonnés depuis plus de six semaines, ce qui expliquait la dégradation progressive de notre état de santé. Cet état n'avait pas particulièrement retenu l'attention du médecin-chef de l'hôpital, que nous avions consulté. Empoisonnés, pourquoi? On pouvait échafauder un certain nombre d'hypothèses: mon prédécesseur, parti à la retraite depuis quelques années, n'avait
13 Ipomea batata. 14 Néanmoins, aucune référence à la présence d'un alcaloïde toxique dans la racine de riz n'a pu être signalée.

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pas été immédiatement remplacé; le commandeur en avait profité pour installer un détournement de truites très lucratif qu'un nouvel arrivant contrarierait, ce qui avait été le cas.

Le trafic de charbon de bois fabriqué illégalement faisait l'objet de convois nocturnes de plus en plus importants entre le poste de Faratsiho, à 45 Km de là, et la gare de Sambaina sise à 20 Km : une présence d'agents forestiers plus dense presque à miparcours risquait de gêner les trafiquants. Mon prédécesseur lui-même n'était pas en odeur de sainteté lors de son départ. Vivant seul sur le domaine, il avait probablement ses raisons quand il avait dressé la chienne Rita à n'agresser que les seules personnes de sang malgache, chienne dont nous avions hérité et qui, ce travers mis à part, fut un compagnon fidèle et totalement inoffensif pour nos enfants. Il ne restait pas moins que cette discrimination, admise par la plupart des Blancs en cette période de troubles, devait être aux yeux des Malgaches une condamnation supplémentaire à porter au passif des Vazahas. Or nous avions hérité de Rita et par conséquent de tous les griefs rapportés à l'animal et probablement amplifiés par la rumeur. Enfin, autre bonne raison, la révolte de 1947 avait connu des prolongements dans le massif proche des Vavavato, refuge facile des derniers rebelles jouissant d'appuis dans une population assez hostile aux Blancs: un Français établi en permanence à Antsampandrano pouvait poser problème. Tenter de me décourager par une succession de grèves de main d'œuvre avait été inopérant: j'avais fait venir des manœuvres du proche pays Betsileo. Restait la solution radicale d'éliminer les gêneurs, pas forcément par l'assassinat brutal mais par l'accumulation de difficultés de vie aggravées par un empoisonnement lent et inexorable devant entraîner l'hospitalisation et, à terme, une affectation ailleurs de ce couple indésirable.

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La conjoncture a fait que cette dernière solution avait échoué. Je peux imaginer que notre jeunesse, la proximité de la naissance d'un bébé, le courage pour un jeune couple de partager sur place la vie des paysans malgaches, ont, non pas rompu la loi du silence, mais suscité une réaction empathique, notamment de la part du médecin malgache local qui n'était pourtant pas lié par le serment d'Hippocrate. Les bonnes relations que j'eus par la suite avec le chef du village voisin, le vieux RabenoÎt, me portent à penser aujourd'hui qu'il avait eu quelque influence sur le comportement de la population locale, ayant analysé les conséquences d'un fait séditieux et des représailles militaires qui eussent pu suivre. Ce dénouement s'est produit une dizaine de jours après la naissance de Luc. Hélène revint à la maison avec le bébé un peu avant Noël, encore bien fatiguée. Nous mîmes du temps à nous remettre, mais l'enfant se portait merveilleusement et faisait l'admiration de toute notre petite communauté malgache locale. La situation financière était réglée dans la mesure où le Chef de la Province avait donné aux Services administratifs quelques instructions aux vertus miraculeuses. Mon chef de service était devenu tout miel et la Station d'Antsampandrano jouissait à Tananarive, du jour au lendemain, de la bienveillance inespérée de services aussi divers que ceux du Garage provincial pour l'entretien et la réparation du véhicule, et de la Jeunesse et des Sports pour la fourniture d'un filet de tennis! Le chauffeur Raymond était un chef de rebelles, me dit par la suite le commissaire de police d'Antsirabe. Il faillit être capturé en ville alors qu'il percevait de l'argent à la Paierie. Trois ans plus tard, le hasard voulut que, en tournée dans l'Ouest, je le reconnusse sur une photo de groupe que me présentait le chef du chantier de la société « Le Quartz de Madagascar» avec qui je déjeunais. Le prénommé Raymond faisait partie du personnel et il disparut du chantier le jour de ma visite. Je n'en entendis plus parler par la suite. Les trois manœuvres auraient été vus à Vinaninony, un village difficile au pied des Vavavato, mais ils ne furent jamais arrêtés. 39

J'avais évidemment porté plainte auprès des autorités civiles et militaires: police, gendarmerie, armée, qui se démenèrent de concert (fait assez rare pour être signalé). Je fis immédiatement l'acquisition d'un pistolet et d'une carabine légère. Ostensiblement, j'appris à Hélène à tirer sur cible, de façon à ce que cela soit su dans les environs. Je refusai toutefois la caisse de grenades aimablement proposée: nous n'étions pas à Camerone! Les gendarmes, le médecin de l'Assistance Médicale Indigène, le commissaire de police, les militaires, et bien d'autres personnages habitant Antsirabe, nous firent régulièrement visite au cours des trois années que nous vécûmes à Antsampandrano, Hélène et moi, puis Luc, puis Marc, nos
~ enJants zanatany 15

.

Robinsons

de brousse

Nous vivions une vie simple par la force des choses, en l'améliorant toutefois par quelques aménagements. C'est ainsi que j'installai l'eau courante à partir d'une excellente source sise à proximité. J'achetai d'occasion un chauffe-bain à bois qui rendit nos ablutions moins spartiates à condition de bien veiller à ce qu'il n'explosât point. Pour ces travaux de plomberie, je fus énormément aidé par François, le chef maçon, un métis italien dont le père avait travaillé à l'édification de la ligne de chemin de fer allant de Tananarive à Antsirabe. C'était un type très observateur, d'une grande habileté et d'un dévouement sans borne depuis qu'Hélène lui avait soigné une profonde entaille au pied; il mourut hélas! d'une appendicite quelque temps plus tard. Le menuisier Rakotondrajoana n'était pas moins habile dans son art; il sut compléter notre maigre mobilier administratif par quelques créations fort utiles; il nous réjouissait en outre par sa bonne humeur constante qui tranchait sur la réserve générale des ouvriers de la station. Le personnel administratif, inexistant à notre arrivée, se limita à un secrétaire comptable vieil agent bénéficiaire d'un emploi
15 Zanatany : né sur la tecre (malgache).

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réservé. Grande fut ma surprise et mon admiration lors de la première paie de fin de mois de voir avec quels scrupules il dressait les états de salaires du personnel. Je vis dans une feuille d'attachement que la chienne Rita apparaissait sur une ligne comme: "Rita, chienne gardienne piscicultrice, tant de jours à tant de francs, total tant, ne sait ni lire ni écrire, signé pour elle fi, et suivaient les empreintes digitales de deux témoins ne sachant, eux mêmes, ni lire ni écrire. Le cheval Upsal était traité de la même façon, en tant que

"Upsal, cheval administratif...

"

La pâtée et le picotin étaient ainsi assurés pour le mois à venir. Puissance de pénétration de l'administration française dans un coin perdu de brousse, à plus de 10000 kilomètres de la mère patrie!

En revanche, le nouveau chauffeur Benjamin n'était pas chauffeur mais comptable. Une incompatibilité d'humeur l'avait conduit à quitter le service central de la conservation des Eaux et Forêts et à demander sa mutation. Sur sa bonne mine et son évidente bonne volonté, je l'avais recruté. Entretenir le véhicule, changer les roues et réparer les pneus crevés, ne le rebutaient pas; son agilité d'esprit et sa complaisance naturelle en firent un auxiliaire précieux aussi bien dans les démarches en ville que lors de palabres en brousse et il se trouvait bien du climat assez familial, calme et convivial régnant à la station forestière. La vie domestique s'améliorait donc avec le temps. Nous transférâmes la cuisine de l'appentis extérieur à l'intérieur de la maison et un réchaud à pétrole Coleman~ remplaça le potager à charbon de bois. Hélène avait ainsi une cuisine ultramoderne où trônait probablement le seul autocuiseur de la région, une cocotte-minute Lucullus~ offerte par ma mère avant notre départ. Le boy cuisinier Rakotondravelo, terrorisé au début par les sifflements de la buse, "Yen a trop laprission» disait-il, caché sous l'évier,

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s'était finalement accoutumé à l'engin et, roulant désormais ses maigres mécaniques, se taillait alentour une renommée de dompteur de casserole vazaha.

Un ingénieur des travaux publics essaya de me convaincre qu'une turbine Francis@ installée au bas de la cascade fournirait de l'électricité en abondance. C'était gentil de sa part et il ne comprit pas mon refus mais je voyais assez mal cette verrue dans le cadre admirable du cirque naturel constitué au creux de la montagne par la confluence des deux rivières. Au demeurant, nous nous accommodions assez bien de nos lampes à pétrole après en avoir déchiffré les mystères. J'eus préféré le téléphone que nous eûmes finalement en fin de séjour grâce à un troc de poteaux téléphoniques provenant de nos boisements contre du fil de cuivre. Par la force des choses mais aussi par goût nous vivions assez en autarcie. C'est ainsi que notre premier soin fut d'aménager un jardin dans le riche bas-fond d'un méandre où poussèrent à profusion carottes, laitues, haricots verts, tomates, tétragonesl6 et artichauts. Nous avions même du bétail: deux chèvres et un bouc qui nous donnèrent de succulents cabris (nous avions abandonné la production laitière, source de conflits entre les chèvres et l' apprenti trayeur). Quant à la volaille, elle était régulièrement atteinte et décimée par les maladies aviaires introduites par les bêtes que l'on nous offrait à l'occasion de telle ou telle fête. Par anticipation, Hélène en faisait des confits dans des boîtes de lait Guigoz@ que je soudais et que nous stérilisions dans l'autocuiseur. Entre la puériculture de nos propres enfants, la cuisine, la couture, le tricot, les soins apportés à ceux des ouvriers qui se blessaient, Hélène ne s'ennuyait guère. Nous sortions de temps à autre à Antsirabe, plus rarement à Tananarive, parfois au poste de Faratsiho où vivaient un administrateur et sa famille. Nous nous entraidions et devînmes des amis dont les liens demeurent
16 Épinard de la Nouvelle Zélande (Tetragonia expansa)..

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encore. Nous passions ainsi des jours heureux et je crois que nous fûmes finalement bien vus, acceptés et estimés par notre entourage malgache.
Longtemps après

28 ans après, en 1980, je fis un raid à Antsampandrano à l'occasion d'une mission de la F.A.O. Le chef de la subdivision, un ancien garde stagiaire que j'avais eu sous mes ordres, vivait à Antsirabe. La maison était donc inoccupée. Il pleuvait à verse et je ne pus revoir que les abords sous la conduite d'un pisciculteur qui se trouvait être le fils de Radoda, l'ancien pisciculteur. J'y repassais à nouveau en 1998, 46 ans après. Le pont d'accès s'était effondré et je franchis le torrent par une passerelle de fortune. La maison existait toujours mais inoccupée, volets fermés, et véranda condamnée. Le personnel en place, gardes et familles, fut très surpris quand je leur dis que j'avais habité ici. Une femme indiqua à la ronde qu'un Vazaha était venu quinze jours auparavant et que c'était un événement de voir deux Vazahas en si peu de temps. Je compris son malgache et lui répondis que ce Vazaha était mon fils aîné Luc et qu'il était un zanatany. Elle le répéta aux autres avec force commentaires sur le fait que j'étais un Vazahabe17 qui comprenait le malgache. La conversation devint générale autant qu'animée. Nous passâmes en revue les gens qui avaient travaillé à la station cinquante ans auparavant et c'est ainsi que j'appris que le pisciculteur Radoda vivait encore et qu'il était âgé de 101 ans. Je m'exclamai et j'exprimai le désir de le revoir ce qui remplit de liesse l'assistance; c'est donc fortement accompagné que je fus conduit à son village par un sentier de montagne. On m'annonça et je fus mis dans la case en présence d'un vieillard tout à fait reconnaissable qui, après quelques minutes de réflexion, me dit d'une voix cassée: "Je me souviens, patron, vous êtes le Vazaha qui avait une femme vazaha et deux zazakell8 ; il n yen a pas eu d'autres à
la station. "
17 vazahabe : un Vazaha important, un grand Vazaha (malg.). 18 Zazakely : petit enfant (malg.).

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(Ce en quoi sa mémoire l'avait trahi puisque mon collègue et ami L.B y vécut quelque temps également en famille avant de bénéficier d'une maison à Antsirabe) Je lui remis devant tout le village, avec la solennité que l'on déploie à Madagascar dans de telles circonstances, un tee-shirt d'honneur blanc, décoré d'une truite bleue sur le devant, en déclarant qu'il avait bien mérité de la pisciculture malgache19! Je fus follement acclamé et prié par le chef de village de rester partager le dîner, mais je devais rentrer à Tananarive. Tout le monde me fit la conduite jusqu'au bord de la route et un peu après en courant le long de la voiture. Aussi bien en 1980 qu'en 1998, j'avais fait une halte au passage dans la petite ville d'Ambatolampy. En 1980, informé de ma visite au centre expérimental de pisciculture d'Ambatofotsy que j'avais créé en 1957, son responsable, un ancien garde principal des Eaux et Forêts que j'avais bien connu auparavant, m'invita à déjeuner chez le Marseillais20. Le bruit de mon arrivée s'était répandu et un certain nombre de personnes, principalement des femmes âgées, vinrent discrètement me saluer certes, mais surtout me demander des nouvelles de ma femme et des trois enfants qu'elles avaient connus puisque l'aîné avait fréquenté l'école maternelle. Il fallut sortir des photos et commenter l'évolution des tailles et des physionomies. J'ai tiré quelques clichés polaroïd de leur groupe que je leur remis, conclusion très appréciée de notre petite réunion. Pour ne pas faire de jaloux, je me rendis ensuite Au Rendezvous des Pêcheurs, ("chez le Grec"), saluer le patron et retenir une chambre pour la nuit.

Les tee-shirts font partie des petits objets généralement appréciés aussi bien par les adultes que par les enfants; en faire cadeau entre dans les civilités habituelles. 20 Un des deux restaurants de la ville (voir par la suite).

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J'entrai. Face à moi, Théo Khadjistassas trônait derrière son comptoir. "Bonjour, Monsieur Arrignon, comment allez-vous ?", me dit-il d'un ton placide, comme si nous nous étions quittés la veille! Et nous fîmes au cours du dîner le tour de nos connaissances de l'époque, avec hélas! les disparitions mais aussi l'évolution du sort de certains. Théo m'apprit ainsi qu'il cumulait son métier d'hôtelier avec celui d'exploitant forestier, entreprise nouvelle née de la prolifération des reboisements donnant désormais des pins de taille exploitable. J'en conçus intérieurement une grande fierté en tant qu'acteur, modeste certes, mais acteur quand même de la promotion de la reforestation dans cette région. Théo mourut peu avant la commémoration du cinquantenaire de la bataille de Bir Hakeim, à l'occasion de laquelle on allait lui remettre la croix de la Légion d'honneur. Lors de leur naturalisation à Madagascar alors terre française, le père de Théo, qui avait fui l'Albanie occupée par les troupes de Mussolini, avait dit à sa famille et plus particulièrement aux garçons, qu'il leur fallait être dignes de leur nouvelle patrie et la défendre. La directive paternelle était acquise. Le moment venu, Théo s'engagea dans les Forces françaises libres (les F.F.L.). Son jeune frère Pierrot, quant à lui, fit plusieurs campagnes en Indochine avant de rentrer au pays. Je repassai Au Rendez-vous des Pêcheurs en 1998 et c'est Pierrot qui m'accueillit. Nous déjeunâmes ensemble et nous parlâmes de pêche, de truites et d'écrevisses, dans des cours d'eau dont j'avais encore le souvenir, ce qui laissait mon jeune chauffeur éberlué et assez pantois. J'appris ainsi que les truites se reproduisaient et proliféraient dans l'Onive, ce qui pour moi était "une première" car, jusqu'au départ des derniers forestiers français, il était admis que la truite arc-en-ciel ne se reproduisait pas naturellement dans les torrents des hautes terres malgaches. Quant aux écrevisses, nous en dégustâmes au cours du repas, la

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fameuse recette ohridienne2J de la patronne ayant été pieusement conservée et transmise. Le restaurant en ce dimanche était bondé et le vin d'Ambalavao, autre révélation gustative de l'endroit, ne faisait pas que décorer les tables. Sur le chemin du retour, le chauffeur, un jeune étudiant de 22 ans, me demanda pourquoi les Vazahas avaient quitté Madagascar et je dus lui faire un cours d'histoire contemporaine qui fut la source d'un grand questionnement tant cette génération était alors sevrée de révélations sur le passé colonial. Comme c'était le chauffeur qui m'était affecté pendant la durée de la mission, nous eûmes à nouveau de grandes discussions où se mêlèrent, l'ethnologie, l'histoire, la linguistique, la géopolitique, la philosophie, l'épistémologie22, dans des projections lointaines aussi bien que dans les aspects les plus immédiats de la vie malgache.

Le Lac Ohrid est situé à la frontière de l'Albanie et de la Macédoine. Ses eaux très claires hébergent des truites et des écrevisses qui sont l'objet d'une ~astronomie locale renommée. 2 L'étude critique des sciences sur leur origine, leur valeur et leur portée. (Paul Robert) 46

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Fig.7 Fin 1952 dans le parc d'Antsampandrano. L'enfant se porte bien, mais les parents ont encore une petite mine.

Fig.S 1953 : Nouvel An de la communauté habitant la station forestière.

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Domaine forestier d'Antsampandrano en 1952 Fig.9 Ci-contre, vue partielle du cirque et du bas-fond aménagé en pisciculture. Fig.l0 Ci-dessous, vue des bâtiments comprenant sur la droite, en bordure d'étang, le logement de l'auteur, les bureaux et dépendances, la piste conduisant, à la pépinière principale, à l'arboretum et aux sommets.

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Fig.11 Construction du poste forestier: 1939 Une automobile d'époque; aucun arbre où que ce soit.

Fig.12 Les lieux en 1952 Au premier plan, un étang contenant en principe des grosses truites. Au second plan, le logement, un bâtiment de service et la camionnette 202 Peugeot dont il est question dans le texte. En arrière plan, les contreforts sud du massif de l 'Ankaratra.

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Domaine forestier d'Antsampandraono

en 1998

Fig.!3 En haut: centre de la station et pisciculture subsistant. Fig.l4 En bas: l'ancien logement, 43 ans après le séjour de l'auteur et de sa famille.

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4 Un envoûtement

Grand Bassam se trouve en Côte d'Ivoire, sur le littoral, dans la cocoteraie côtière, plus un vi11agequ'une vi11ealors que ce fut à la fin du XIXèmesiècle le premier point de pénétration du pays par la mer et, auparavant, peut-être même un site d'embarquement des esclaves vers les Amériques. Capitale de la Côte d'Ivoire avant Bingervi11e,Abidjan et Yamoussoukro, la bourgade s'est endormie dans les vestiges de cases coloniales abandonnées, ne s' évei11ant que les samedis et les dimanches, grâce aux vagues de citadins venant s'égai11er sur la splendide plage défendue par la barre corallienne ou sous l'ombre des cocotiers. Midi les verra siroter l'apéritif à la terrasse des restaurants qui jalonnent le littoral, restaurants pour Blancs flanqués de "maquis,,23 pour Ivoiriens mais où les Blancs ne dédaignent pas de s'attabler pour déguster à moindres frais de splendides poissons braisés plutôt que les traditionnels 24 fioutous . C'est là que nous nous trouvons un dimanche d'août 1978 en compagnie d'une vieille connaissance qui nous y a amenés. F. a le culte du souvenir. Ayant appris par téléphone que nous étions nouveaux arrivants à Abidjan, il est venu nous prendre à l'Hôtel Ivoire. En attendant notre départ pour Bouaké25 où nous résiderons, j'ai quelques jours à passer en démarches administratives et visites protocolaires inhérentes à mes nouvelles fonctions de directeur international d'un projet

Terme qui désigne un restaurant africain ouvert généralement en plein air sous des ombrières de roseaux. Les menus sont abondants, simples, peu chers, servis par un personnel bon enfant, souvent rigolard et plein d'humour. 24 Plat constitué par une boule de pâte fine résultant du pilonnage de bananes plantain (grosse banane verte utilisée en légume et non en fruit), de manioc ou encore d'igname, ce dernier étant particulièrement apprécié. L'honneur d'une ménagère ivoirienne a souvent à voir avec la qualité de son foutou. 25 Grosse vilIe africaine, au centre de la Côte d'Ivoire.

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