Destins

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Une très belle oeuvre romanesque de François Mauriac; l'auteur du Nœud de vipères et de Thérèse Desqueyroux.
Publié le : jeudi 29 mai 1986
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246144892
Nombre de pages : 168
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I
— Le vent est frais. Vous n'avez pas de manteau, Bob ? Je vais vous chercher le mien.
Le jeune homme protesta qu'il étouffait, mais ne put retenir Elisabeth Gornac ; elle se hâtait lourdement vers la maison ; sur le sol durci, entre les charmilles grillées par la canicule, elle peinait comme si ses jambes, fines encore, ses pieds petits, n'eussent plus eu la force de soutenir un corps presque obèse.
Bob grommela :
— Je ne suis pas si malade...
Pourtant, assis sur la pierre brûlante de la terrasse, il souffrait de ce que rien n'étayait son dos, ses épaules, sa nuque ; — si faible encore, qu'il n'aimait point qu'on le laissât seul. Et il s'impatientait de voir, à l'extrémité des charmilles, Elisabeth Gornac, immobile, attendant qu'eussent fini de défiler, vêtus de blouses tachées par le sulfate, les journaliers catalans. Ils la dévisageaient et ne la saluaient pas. Elle songea :
— On ne sait plus qui on a chez soi.
Mais il fallait bien qu'aux bords dépeuplés de cette Garonne, la vigne continuât de donner son fruit. Elisabeth répétait à son beau-père Jean Gornac :
— Ils finiront par nous assassiner, vos Catalans...
Pourtant, elle eût consenti, comme lui, à embaucher des assassins pour ne pas laisser souffrir la vigne : d'abord, que la vigne ne souffre pas !
Dans la cour que limitent le château décrépit et les deux chais bas, Elisabeth aperçut son beau-père assis, une canne entre les jambes, Le sang affluait à ses joues, à son crâne trempé de sueur, gonflait les veines de ses mains, de son cou trop court, de ses tempes.
— Père, vous êtes encore allé dans les vignes, sous ce soleil !
— Croiriez-vous, ma fille, que Galbert a effeuillé malgré mes ordres ? Il espérait que je n'irais pas voir...
Mais, sans l'entendre, Elisabeth a pénétré dans la maison. Le vieux gronde contre sa bru. Il ne la voit plus jamais; elle ne tient plus en place. La voici avec un gros manteau sur les bras : elle a de la chance d'avoir trop frais.
— Ce n'est pas pour moi; c'est pour le petit Lagave. Vous savez qu'il suffirait d'une rechute...
Déjà, elle courait presque vers les charmilles, sans entendre pester le vieux Gornac : il n'y en avait plus que pour ce drôle, maintenant, — pour ce « gommeux ».
— Quand je pense que Maria Lagave, sa grand-mère, venait en journées chez moi et faisait toutes les lessives!
Mais son fils Augustin, le père de Bob, avait atteint, « à la force des poignets », un poste élevé dans l'administration des finances. Le père Gornac oublie sa colère, il sourit toujours lorsqu'il pense à Augustin Lagave.
— Maria Lagave, où en serait-il, aujourd'hui, ton Augustin, si je ne m'en étais mêlé ?
Chaque fois qu'il interrogeait ainsi sa voisine, la vieille répondait :
— Sans vos bons conseils, monsieur Gornac, nous crèverions de faim, Augustin et moi, dans une cure du Sauternais ou des Landes.
Elle était, certes, intelligente, et ambitieuse pour son garçon, qui apprenait tout ce qu'on voulait : le curé de Viridis lui avait obtenu une bourse au petit séminaire. Cette paysanne, vers 1890, avait encore le droit d'imaginer qu'un enfant, qui a de l'instruction et de la conduite, peut se faire une belle position dans l'Eglise. Les cures florissantes ne manquaient pas où la mère du pasteur vieillissait dans l'aisance et entourée de considération.
Pourtant, Jean Gornac, alors dans toute sa force, avait flairé déjà d'où venait le vent. Bien qu'il ne se fût jamais senti beaucoup de goût pour l'Eglise, il n'aurait point songé, en d'autres temps, à lui faire la guerre. Sans doute avait-il puisé dans les morceaux choisis de Voltaire et dans les chansons de Béranger, les principes d'un anticléricalisme solide et traditionnel ; mais ce petit bourgeois n'était pas homme à régler sa conduite sur des idées. Ce qu'il appelait sa religion du progrès parut même subir une légère éclipse en mai 1877. Dès les élections républicaines du 14 octobre, il s'établit enfin, pour n'en plus sortir, du côté du manche. Plus que tout, le krach de
l'Union générale, cette déconfiture à la fois financière et catholique, avait aidé à l'y maintenir. Jean Gornac, bien des années après, pâlissait encore en songeant que si son dévot de père, mort en janvier 1881, avait vécu quelques mois de plus, toute sa fortune eût été engloutie. Jean n'avait eu que le temps de liquider ses « Unions Générales », ses « Banques Impériales et Royales Privilégiées des Pays Autrichiens », que patronnait l'Union.
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