//img.uscri.be/pth/5e600684c9275fbb755abfc57237ce2b9a2bdd47
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 12,60 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

DETAILS D'AMOUR OU LE LIEN PAR L'ECRITURE

De
198 pages
Détails d'amour ou le lien par l'écriture est un livre sur la mort, plus précisément sur l'effet de l'absence d'un être aimé, et en même temps sur l'écriture comme ressource presque inattendue pour vivre le choc difficile de la différence : c'était, ce n'est plus. Le livre constitue un témoignage direct sur la manière d'accomplir l'expérience de la séparation au moyen de l'écriture comme acte assidu, ritualisé et répété..
Voir plus Voir moins

DÉTAILS D'AMOUR OU LE LIEN PAR L'ÉCRITURE

Albert Piette

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-3870-2

ÉCRIRE
Le 12 novembre 1989 était un dimanche. j'avais travaillé toute la

Journée dans mon appartement

au bord de la mer, à Palavas-les-Flots.

J'étais en train de rédiger la conclusion d'un livre sur les nouveaux comportements religieux des Français. Mon programme de travail était clairement établi pour la semaine qui allait venir. Vers 20 heures, J°'ai rapidement mangé. Une baguette avec du thon en boîte. 5 ans doute debout, comme c'était mon habitude, quand JO'étais seul. À 20 heures 30, Je suis sorti pour une courte promenade. mon appartement Prendre l'air et téléphoner à mes parents en Belgique. Installé dans qui habitaient un petit village, près de Namur

depuis une dizaine de Jours, Je n'avais pas un téléphone

personnel chez moi. j'étais donc un utilisateur assidu des cabines. Une régulanOté programmée caractérisait les liaisons téléphoniques avec mes parents. Mercredi et dimanche étaient lesJours fixés. Entre 20 heures 30 et 21 heures. 'Lorsque ce dimanche-là, J°'ai téléphoné, JO'attendais tranquillement la voix de mon père. Le temps de quelques sonnenOes. Et d'un coup, JO'ai entendu et reconnu la voix de Germaine, sa belle-sœur. Un tout bref instant, JO pensé qu'il s'agissait d'une surprise qu'elle-même ou mon père 'ai souhaitaient me faire: elle serait venue avec Maurice, son mari, lefrère de mon père, pour une soirée chez mes parents. Mais, plus que rapidement, la sérénité de cet instant fut lourdement écrasée par les paroles de Germaine: «(Ton papa vient defaire une hémorragie cérébrale. Il est tombé, il y a une heure, du haut des escaliers de la cave )). j'ai senti la transpiration sortir de mes mains, de mon corps. Ma mère criait « Reviens )). Je n'osais imaginer vraiment la suite. Mais Je devais revenir. De la cabine à l'appartement: cent mètres. Je pensais au pire. Je ne voulais pas. Je priais sur le chemin pour que «(ça)) n'arrive pas. Comme si la médiation des autres pouvait être efficace une nouvelle fois, comme elle avait pu l'être avant, dans d'autres moments difficiles pour la santé de mon père. Que ça n 'amovepas. Mais Je

savais aussi que c'était un coup très dur pour lui. Je suis rentré à

l'appartement. fatigué. Le l'annuaire

Mon retour: en voiture? en train? train, il fallait connaître

J 'hésitais, Je

me sentais le

les horaires. Et Je n'avais pas

téléphonique. Je suis passé chez mon voisin garagiste. Avec

numéro de la gare de Montpellier, Je suis retourné à la cabine. Une autre. J'ai obtenu les renseignements. J'ai informé un collègue de la situation. Dans l'appartement,Jo'ai préparé mon sac. J'ai emporté quelques documents de travaiL Et ma veste, présomption triste mais consciente. Comment atteindre de Palavas la gare de Montpellier? Plus de bus. Où abandonner ma voiture? J'ai pensé à mon collègue R qui n'habitait pas très loin de la gare. Un peu avant 23 heures, il m'a accueilli à son interphone: appartement. Nous sommes d'abord allés au parking «(Qu'estce qu'il vous arrive? )). Il a accepté que Je laisse ma voiture près de son de la gare où Je de sa vie. me m'étais arrêté. Il m'a conduit Jusqu a une rue voisine. Me parlait

Nous sommes restés longtemps de bons amis. Un peu avant minuit,Je

suis retrouvé seul à la gare. J'ai rappelé Germaine qui était retournée à la clinique. Le cerveau de mon père n'était plus irrigué. J'ai attendu longtemps le train à la gare. Montpellier-~on informations : à côté de moi, un homme d'origine maghrébine. Nous avons parlé un peu. Il était neurochirurgien. D'après les que Je lui donnais, son diagnostic était plutôt pessimiste. À Paris, vers 8 heures du matin,J°'ai manqué de peu un train pour Namur. J'ai appelé ma mère. Catastrophée, mais dfjà presque résignée. La tension artérielle de mon père diminuait de plus en plus. Je criais qu'il fallait faire quelque chose. Je voulais croire mais Je savais aussi. ] 'attendais debout près d'une pâtisserie, en face de la gare. Attendre quoi? Je ne savais plus. Sans doute que l'aiguzlle du temps avance. J'ai appelé B., ma cousine, qui habite la banlieue parisienne. Sa nuit a été tourmentée. Elle avait le sentiment que quelque chose était arrivé à quelqu'un. Elle n'osait, pour se rassurer, appeler ses parents. Je l'ai informée. Elle a téléphoné à ma mère. Puis Je l'ai rappelée. (( C'est fini )), me dit-elle. Une seconde, JOene voulais pas comprendre. Elle a précisé. J'ai rappelé ma mère. C'est une voisine, la propriétaire de mes parents qui tenta de m'expliquer la mort paisible de mon père. Je ne pouvais l'entendre. J'ai rappelé B. Puis le secrétariat du Le train vers la Belgique a pris le départ, cet habitué de la (( manche)) qui, son discours en allemand ou en anglais,

département de sociologie à Montpellier. beaucoup de retard. Avant expliquant dans tous les wagons, faisait

chaque fois qu'il avait perdu son ticket pour rentrer dans son

8

pqys. J'ai averti une dame bien disposée. Le trq/et. A penser? Quelques amie, ses parents m'attendaient.

quoi pouvaisj'e mon le

heures. Le retard, l'arrivée à la gare. Chanta4 Puis l'ultime trqjet vers Saint-Marc, La maison. Sortant

village de mes parents.

de la voiture, Je n'ai pas osé

regarder la tenture dfjà tirée dans la belle salle à manger. Mon père était

là.
Les premières pouvais poindre heures ont passé. J'ai rapidement compris que J'e ne accepter l'absence en moi une forte de mon père. Que intolérance mon père soit absent. J'ai senti et l'oubli une solution, Je le sentais. Le

envers l'idée de cette absence

que celle-ci engendrerait mardi 14 novembre,

très vite. Il fallait

le corps de mon père était encore là. Le curé du village il est sorti, Je l'ai approché. de notre maison. Presque sur la rue. J'avais

est passé. Au peur

Il a prié. Quand

bord des herbes, de tout perdre.

en face

Je l'ai questionné.

Lui,

il devait bien savoir où mon père était. J'étais prêt une recette. Le curé a sans doute perçu souvenu de mon indifférence hautaine ma de

à croire sa réponse. Je cherchais

quête d'une magie. Il s'est peut-être

Jadis. J'attendais

une réponse du sryle (( Maintenant,

ton papa

est..., son

corps est..., son âme est... Plus tard, tu vas le retrouver ». Je voulais de la certitude. Et il m'a gentiment suggéré d'écrire pour garder un peu, perdre le moins possible. J'étais déçu mais Je ne pouvais oublier sa réponse. C'est ainsi qu'a surgi en moi l'idée d'une sorte de contrat très implicite entre la vie de mon père, mon expérience de sa mort et mon savoirjaire d'ethnographe consistant à observer et décrire lesfaits et gestes des gens. L-es clauses du contrat étaient restées imprécises. Je devais donc écrire,Je voulais écrire. Je savais que Je devais écrire. Mais J''avais peur. Je résistais. J'avais peur d'écrire et aussi de ce que J"allais écrire. Peur de rentrer dans le moment même de l'écriture, peur de rencontrer les actes, les gestes et les paroles à décrire. Peur aussi que l'écriture dissolve, abîme, écorche ce vécu.

Mon objectif était bien de fixer le visage, les mimiques, les
comportements disposais de mon père. de photos Ce serait comme le photographier document devenait alors que Je filmique dans de très peu récentes et d'aucun

lequelJo'aurais de capter, Ma

pu le voir vivre et bouger. L'écriture au-delà de la mort,

un espoir, celui de mon père. La serait

de garder,

le vécu et les traits

seule ressource pour

m'assurer

une nouvelle forme faire

de sa présence.

seule possible.

Je savais aussi qu'il fallait

vite, que cette présence

9

dépendante de ma mémoire, de mes souvenirs, de ma capacité d'écrire et de trouver les mots Justes. J'ai résisté quelques jours. Puis, un soir, c'est parti. Pourquoi ce soirlà ? Je ne sais pas. Et presque tous les soirs,Jo'ai écrit dans mon bureau, à P alavas ou à Saint-Marc Tellement attendus lorsque Je rentrais près de ma mère. 11 désir des moments extraordinaires. débordent, qu'ils une avait dépassé toutes les résistances. Ce fut

et désirés que J°'avais envie qu'ils

envahissent ma Journée. Comme pour éviter ce risque, jO'ai décidé de réserver le moment d'écriture à la soirée après mon propre travail. Environ heure d'écriture, entre 19 et 20 heures. C'était une écriture rapide, sans hésitation ni réflexion, sans relecture non plus. Ainsi, Je redécouvrais mon père, Je le rendais présent, pendant un moment qui me semblait (( hors du temps )). Nos dernières minutes, notre dernière Journée, notre été à la maison: Je fixais, L'écriture, Je tentais de retenir ces instants dans leurs détails. Un peu en même temps qu'elle affaiblissait ma douleur, semblait affêter

la vie. A contre-courant du temps, Je m'immergeais dans le passé.

comme l'ethnographe qui, après une Journée d'observation, tente le soir de se souvenir, de se réinvestir dans les situations rencontrées et d'écrire. Ce que Je faisais dans ce moment d'écriture était moins me souvenir qu'attester que ces choses avaient été. Comme s'il s'agissait de créer, par l'écrit, l'effet de la photographie. Je voulais réaliser vite les photos que Je n'avais pas. Tout au plus, le texte, une fois écrit, pouffait maintenant intention stimuler des souvenirs. Ce qu'il fait dans leur des un acte d'authentification lorsque Je le relis. Les notes écrites n'étaient pas un acte de souvenir mais plutôt

situations où mon père fut. Un certificat de présence en quelque sorte. Elles disaient pour moi que ce passé avait été. Que mon père a été vivant. Comme la photo qui ne peut être qu'associée au réel qu'elle fixe par son mécanisme physico-chimique, directement des situations Je considérais mes notes comme émanant vécues, désormais immobilisées. Elles ne il

mentaient pas comme la photo non truquée ne peut mentir. Ce faisant,

me semblait aussi que jO'honorais la mémoire de mon père - c'était un point de mon contrat et qu'il était bien que Je la transmette, de cette façon, aux enfants que Je pouffais avoir un JOur. Ainsi, pendant plusieurs mois, presque tous lesJours,Jo'ai écrit,jO'ai pris des notes sur la vie de mon père. Et, en même temps, tOUjours comme mes impressions, l'ethnographe qui réfléchit sur ce qu'il observe,J°'indiquais 10

mes états d'âmes, mes réflexions sur la vie et la mort. Au

début, l'écriture

était facile. Petit à petit, elle devint plus laborieuse, plus lente, l'effort de mémoire était plus difficile. Un soir, ça s'est arrêté sans que Je sache que c'était la dernière fois. Ainsi les notes me conduisaient, à mon insu, non pas vers la mort de mon père mais ce qui est plus tragique, vers son absence,

son oubli. Un an environ après ma dernière note, nous étions en 1995, JO'ai compris que l'expérience de la mort de mon père était terminée. J'ai alors repensé à mon contrat. Il fallait faire quelque chose de toutes ces notes
accumulées, de tous ces moments d'écriture. Un livre. Mais Je me heurtais à de nouvelles résistances. Voir; regarder; toucher et relire toutes cespages me semblait impossible et interdit. Elles constituaient un document précieux, sacré, auquel Je tenais plus qu'à tout. Comme s'il s'agissait d'une photo particulière de mon père, d'un objet qui lui aurait appartenu. Elles étaient bien la trace de ce qui a été. D'où le soin particulier qu'elles méritaient. J'avais dé.jàfait photocopier les pages ce n'est pas moi qui ai accompli l'opération - pour que Je puisse disposer d'un second exemplaire. Les deux gros paquets de feuilles, bien ficelés, furent alors placés dans deux bien au livre à faire dijinitive endroits différents. On ne savait Jamais! Je pensais

mais Je ne voulais pas toucher à mes notes. Comme si retarder le nouveau travail d'écnOture était une manière de suspendre la séparation avec mon père. Comme si cette nouvelle écriture supposait l'objectivation de mon père en (( souvenir ». Je percevais l'exercice difficile. Il m'est arrivé d'en parler à deux ou trois collègues. Il me semblait que Je trahissais alors quelque chose. Pire même: les photocopies de quelques extraits transmises à un ami qui était aussi un collègue. Presque un sacnlège. Il a trouvé mes pages (( bouleversantes ». Il m'a convaincu que Je devais enfaire un livre. Le temps a passé. C'est au cours de l'été 2000 que JO décidé de faire 'ai ce livre. Sans aucune raison apparente. Je me sentais fort de quelques décisions. Je ne voulais pas trahir mes notes dans un roman passionnant dans un récit émouvant ainsi qui les recomposeraient à leur manière. C'était eux ou Pas qui

d'cgouts, pas de fioritures. Je souhaitais conserver la brutalité du moment que les détazls des descriptions sa singularité, de mon père. attestaient sa présence nouvelle telle que Je l'avais établie de cette écriture était telle qu'elle ne pouvait pas

chaque soir. C'était des détails d'amour que certainement moi seul avais perçus. La particularité

11

être compréhensible au lecteur extérieur. ] 'ai rédigé alors des commentaires qui constituaient un contexte d'intelligibilité minimale. de Juillet à décembre 2000. Ces commentaires, étaient des notes informatrices, C'était mon travail rédigés dix ans après,

ils étaient aussi une nouvelle réflexion

actualisée sur les descriptions de mon père et sur les états d'âme exprimés, tels que je les lisais, Je les redécouvrais quelques années plus tard. C'est seulement au début de l'année 2002 que JO'aipris la décision d'entrer en contact avec des éditeurs. Il y avait ainsi l'idée, l'ambition que le passage de mon écriture privée dans l'espace public du livre pouvait rappeler ou éveiller une sensibilité, une affection chez un lecteur. Ou encore introduire ou confirmer une réflexion sur le temps, la mort et l'oubli. Plus précisément, il me semblait que Je di.posais là d'un document littéraire .pécifique. Non seulement sur les liens que l'écriture permet de créer avec un absent. Mais surtout
processus de se faire

sur l'histoire,
qui conduit et Jamais

tOUjours ralentie
à l'oubli. stabilisé.

et en même

temps fatale,
de l'oubli

du

Une sorte d'ethnographie

en train

vraiment

Dans le livre,j'ai maintenu la dimension chronologique des émotions exprimées au fil des Jours, des mois et des années. Elles constituent
l'horizon du livre par rapport auquel JO'ai inséré en avant-plan, situations passées avec mon père, d'une part d'autre part des descriptions de quelques

des commentaires actuels sur celles-a: Le livre est donc composé de différentes couches d'écriture: une description du passé, une évocation des

états d'âme passés sur le présent de l'expérience de la mort, des
commentaires actualisant la description du passé, des réflexions présentes sur mes états d'âme d'alors et d'aUJourd'hui. J'ai longtemps hésité sur le mouvement général à donner au livre. J'ai choisi l'oscillation constante entre descriptions, commentaires, expressions d'émotions, réflexions plus distanciées. Ce qui confire un effet de balancement écritures, selon l'évolution modes de rattachement entre ces différentes et divers

que JO'aiperçue entre le détachement

à mon père. Deux formes tYPographiques sont repérables: le caractère (( normal)) pour l'écriture passée, les notes écrites à chaud, 1'(( italique )) pour les commentaires actuels. Ce livre n'est donc pas un JournaL Sa spéaficité réside bien dans l'oscillation entre différentes écritures, dans leur entre-deux respectif. C'est dans ces entre-deux que l'effet du temps qui passe est perceptible.

12

LES PREMIÈRES

PAGES

LE DERNIER JOUR
La dernièrefois, les derniers moments, le dernierJour passé avec mon
père. Ils sont l'objet de mes premières pages, de mes premières notes, de mon premier rituel d'écriture. parents.
précédent), c'était plus

C'est le 29 novembre 1989.

Un mercredi. Il est

18 heures 30. Je suis à mon bureau, à Saint-Marc, Huit pages. Au porte-plume
plus

dans la maison de mes

Sur des feuilles blanches, format A4, J.'écris moins d'une heure. (offert par mon père à mon anniversaire
Comme la forme si avec de l'encre bleue, comme toutes celles que J.'écrirai. respectueux, beau que le simple srylo à bille. Dans la rapidité du Jet.

même de l'écriture, Je reconnais

Des lignes qui vont bien

Jusqu'au bout de la page, qui n'hésitent pas. Un sryle !)ntaxiquement
construit quasiment de bout en bout. Seulement deux ou trois ratures. Les premières lignes sont directement adressées à mon père. à ce moment-là, forme c'était la seule forme possible d'écriture: immédiate Comme si, le dialogue plutôt s'il

que le texte objectivé. Comme si le rituel d'écriture devait êtrefondé par une de communication entre mon père et moi. Comme pouvait encore être interpellé directement, son absence remontant à quelques jours seulement. Comme si c'était un simple rappel que je lui adressais, de quelques moments que nous venions juste de passer ensemble. La seule forme possible car cetteforme de dialogue nuance la sûreté de l'écriture qui, malgré tout, objective. Les toutes premières images sont brèves. Elles sont trois, elles concernent des scènes très quotidiennes Décrites moments chargement
commencer

vécues de nombreuses fois: la description

mon père qui de mes derniers dans le Pourquoi
doute parce

s'habille avant de sortir, mon père qui mange ou qui regarde la télévision. avec tendresse, elles précèdent avec mon père. Ceux-ci de ma voiture avant
ce rituel d'écriture par

consistent

en particulier Palavas.
Sans

mon départ pour
ces derniers moments?

qu'ils sont particulière.

les derniers et qu'ils contiennent ainsi une singularité Ils sont les plus précieux parce qu'ils sont les derniers, parce

qu'ils sont devenus les derniers, carje ne savais pas qu'ils le seraient. Leurs paroles et leurs gestes constituent la dernière fonne de présence de mon père

vivant avant celle, nouvelle, que Je tente de reconstituer par un exercice volontaire de mémoire. Mon père y est à la frontière, entre ces deux formes de présence. Il est plus réellement présent que présent en souvenir. Deux semaines après sa mort, Je suis obsédé par la tension entre ma perception très incertaine de la réalité et l'o,?jectivation progressive mais inéluctable sous forme temporelle simplement de souvenir. absent. Mais

A

ce moment-là, Je suis tOUjoursen proximité
de mon père. Comme s'il venait d'être cette proximité se heurte à la certitude d'un

avec la vie même

éloignement irréversible, d'une absence définitive. La dernière fois, c'est donc le thème du JOUr. Et if Y eut un autre dernier JOur. Il est évoqué le 16 décembre 1989, tOUjours à Saint-Marc, après mon retour de Montpellier d'écriture est consacré aux pour les vacances d'hiver. Le moment avec mon père, derniers appels téléphoniques

dans les cabines de Palavas. Je m'étonne que Je n'aie pas décrit plus tôt ce dernier échange entre mon père et moi. les différentes communications Dans mes notes, Je distingue bien téléphoniques, les thèmes de conversation, la

cabine téléphonique d'où elles ont été réalisées. Je tente même de retranscrire certains dialogues. LÀ aussi, sans hésitation et sans rature, la redécouverte de ces moments qui prennent une intensité particulière dialogue semble aller de soi. surtout le dernier

Voilà, Papa, je décide maintenant d'écrire. J'hésite et j'ai peur. Tant de choses ont traversé mon esprit. Ce lundi 30 octobre, vers 20 heures 30, je vous disais à toi et à Maman: « Quand dans cinq minutes je serai parti, je ne vous verrai plus ». Combien de fois ai-je affronté ces moments de séparation! Combien de fois ai-je pleuré! Cette phrase, je la répétais et tu me disais: «Mais ça, c'est rien comme séparation ». Et Maman renchérissait. Cette fois-ci, la phrase prend tout son sens. Et ni les souvenirs, ni les pensées de nos derniers moments, ni l'idée de cette séparation définitive ne m'apparaissent nettement. Lorsqu'ils le traversent, ils ne peuvent s'épuiser dans mon esprit. Aussitôt qu'ils viennent, ils
16

semblent s'éclater, s'effacer avant même de devenir clairs, lucides. J'écris pour garder nos souvenirs, tes gestes, tes paroles. Ces moments de novembre 1989 qui sont encore si proches de toi. Avant les autres moments qui vont progressivement nous éloigner. Si proche de toi. Tu es encore là dans le vestibule, cherchant ton manteau, un «loden », ta veste, les enfilant, mettant ta casquette ou les retirant un à un, toujours sans faire trop de bruit mais suffisamment pour que je sache, de mon bureau, que tu partais, que tu revenais. Je te vois à table, à côté de Maman, en face de moi. Tu me regardes, tu souris et nous mangeons. Dans ton petit panier d'osier (qui n'est pas vraiment de l'osier), tu prends une tablette d'une boîte de médicaments et, du doigt, tu pousses sur un comprimé, il me semble si doucement, si automatiquement, en me parlant, en regardant avec un léger sourire. Je te vois assis sur le fauteuil, près du poêle, à côté du mien, en train de regarder la télévision. N'y a-t-il rien de captivant? Je change de chaîne et je te demande: «Ça ne te dérange pas? S'il Y a quelque chose que tu veux regarder, dis-le, si ça te plaît, dis-le» Notre dernier soir en particulier. Courte soirée à la maison1. Tu regardes la télévision. Je ne sais plus quoi. Je suis à côté de toi sur l'autre fauteuil. Une petite discussion se crée: «Pourquoi n'as-tu pas dit au père de Chantal que tu paierais la moitié du repas? ». Étonné, je lui redemande pourquoi il ne s'est pas avancé pour partager. Et Papa de me promettre que nous irions une prochaine fois. Alors, il offrirait. J'écris ces lignes quatre semaines après cette soirée. C'est si proche. Je te vois, je t'entends me répondre. J'écris et je me demande si c'est vrai. Est-ce possible que tu ne sois plus ici? J'écris ces derniers mots. Est-ce vrai? Comment puis-je écrire

En fin d'après-midi jusqu'à 20 heures, nous étions allés Chantal, ses parents, les miens et moi, à l'abbaye de Maredsous pour y goûter les tartines au fromage et la bière locale. 17

et continuer? Là aussi, ces mots ne vont pas jusqu'au bout de leur sens, de la réalité qu'ils désignent. Souvenir et présence immédiate de notre dernière journée: le chargement de la voiture, l'après-midi du 30 octobre. Il y a des caisses autour de la voiture. Papa semble toujours avoir envie de porter lui-même ces caisses souvent lourdes. Ce que je ne veux pas. Je me rappelle que sur le palier, en haut, avec une caisse chargée de livres, il commence à descendre les escaliers à reculons. Brusquement fâché, je l'arrête. En silence, Papa a l'air si maladroit dans cette situation difficile. Nous sommes maintenant près de la voiture. Il faut d'abord sortir les livres des caisses. Ils prendront moins de place dans le coffre. Papa range les livres. Maman surveille, donne des conseils. Il en reste quelques-uns. Déplacer d'un côté, serrer de l'autre, nous pourrons les mettre tous. Et la valise bleue de Chantal qui devra s'ajouter! Où la placer? Derrière le siège avant du passager? Impossible, il y a déjà quelque chose, un seau avec des produits de nettoyage. De toute façon, la valise serait trop grande. A moins qu'au-dessus des bagages déjà installés, dans le prolongement arrière de ce même siège. Ce sera sa place. On bouge un peu le petit fauteuil pliant avec lequel vous alliez à la mer et qui restait pendant tout le séjour au champ de courses. La voiture est donc chargée. Pourvu qu'on puisse mettre la valise de Chantal. Papa est sans doute inquiet, Maman nerveuse. Suzyl vient apporter du pain et des œufs. On parle quelque peu. Maman évoque la possibilité d'une rupture de la suspension de la voiture. Je demande: «Est-ce possible?». La situation prend un ton humoristique. Que disait Papa? Il me reste encore à coller les vignettes de quelques médicaments. D'abord les décoller des boîtes et des tubes puis les poser au bon endroit sur les feuilles à remettre à la Mutuelle. J'ai un modèle devant moi, que je montre à Papa. Il est assis à table, à sa place habituelle. Je suis à côté de lui. Maman est debout. Elle prépare un légume pour notre dernier repas. Le
Une voisine. 18

pharmacien avait déjà indiqué sur chaque feuille le nom et le prix des médicaments. Papa trouve la boîte correspondante et décolle la vignette. Puis je la colle sur la feuille. Au début, je repère plus souvent que Papa la « bonne» boîte. Mais il rentre dans le jeu. Ça va vite. C'est bientôt fini. Il manque quelques vignettes collées sur des boîtes non utilisées et déjà rangées dans la voiture. Je les retrouve facilement et nous achevons. Je téléphone à Chantal qui me confirme ses bagages. On vérifie la place possible à l'arrière. J'ai alors une autre idée: « Et si nous partions ce soir? ». Plutôt qu'à 2 heures 30 du matin, comme prévu. Chantal est d'accord. Je monte dans mon bureau, je vérifie quels sont ces papiers, ce livre, ce classeur que je n'ai pas emportés? Et à Papa et à Maman, je leur demande: « Ce n'est rien si nous ne passons pas la soirée ensemble? ». La réponse de Papa: «Non, va! ». Et je crois qu'il a ajouté que nous en passerions encore d'autres. «De toute façon, comme c'est la dernière, on est énervé, c'est pas vraiment une bonne soirée ». J'essaie de le faire dire à Papa. Je lui redemande deux ou trois fois pour savoir s'il est d'accord et qu'il me dise: « Non, ce n'est pas une belle soirée aujourd'hui». Je me rappelle que Papa préférait quand même que je démarre à 2 heures 30 du matin plutôt qu'à 9 heures du soir. Sans doute, rouler de nuit l'effraiet-il un peu. Je tourne en rond. Papa va chez Ernest1. Je reste dans mon bureau. Je m'angoisse et déjà je pleure. Je téléphone à Chantal. Qu'en pense-t-elle? Elle opterait pour 23 heures. Elle me dit qu'elle va me rappeler pour donner l'avis de son père. En attendant, je reste seul dans mon bureau. De 18 heures à 19 heures environ. Chantal téléphone: son père opte pour un départ à 5 heures du matin. Entre-temps, f ai décidé de partir ce soir, vers 20 heures 30. Papa est rentré. Nous mangeons: saucisses-frites-salade. La pression monte. Je retourne à nouveau dans mon bureau vers
Un de ses amis du village. 19

20 heures jusqu'à 20 heures 20. Dernières vérifications. Je descends. Maman sur le fauteuil près du poêle, Papa sur l'autre, juste à côté. Je pleure. Tout en marchant près de la télévision et sans les regarder, je leur dis : «Je suis triste. Parfois je m'énerve pour un rien et je le regrette après ». Je m'assieds quelques secondes sur le canapé pour être avec eux un dernier moment. Pas longtemps. Je demande à Maman un verre d'eau pétillante que j'oublierai de boire. Vite je mets les dernières petites choses dans la voiture. Quoi? Papa me demande si l'odeur du saucisson que j'emportais est toujours aussi forte. «Non, ça va ». Je rassure Papa. Tout est prêt. Dans l'arrière-cuisine, près de la porte derrière laquelle se trouve la voiture chargée, j'embrasse Maman, Papa. Une fois, deux fois, je ne sais plus. Papa, une fois de plus, je ne sais pas. Ces baisers sont en deçà de mon émotion. Avec ma main, je serre le poignet de Papa. Et je répète: « Ne vous tracassez pas pour moi, ne te tracasse pas pour moi ». Je rentre dans la voiture. Suis-je ressorti pour un dernier baiser? Je leur demande d'aller à l'autre porte, qui donne sur la rue. Je démarre. Je les vois. Le souvenir est un peu flou. Je pleure. Signes. Trente mètres plus loin, au virage, je m'arrête, j'ouvre la portière. Dernier signe. Je dis «au revoir ». Je les regarde une dernière fois. Papa debout, avec sa casquette et sa veste. Ce n'est pas net, trente jours après. Je passe le virage. Ils ne me voient plus. Je klaxonne quelques mètres plus loin. Maman m'a dit qu'ils avaient entendu.

* * *
De Palavas, mes derniers appels téléphoniques à Papa. J'entends sa voix: «allô », disait-il. «Papa? », «Oui », « Ça va ? », « Oui. Et toi? » et la conversation continue. Dans ses « allô» habituels, Papa cherche, me semble-t-il, le « a» au fond de sa gorge et le prononce sèchement, comme dans un moment d'expiration. Le reste de l'expression, moins 20

importante, doit alors couler de source. Quand j'appelle de Palavas, à une heure régulière, il sait que c'est moi et le « allô» est moins grave. Son «oui» est simple. Non le «oui» d'une vraie réponse puisqu'il sait que je sais que c'est lui. C'est un « oui» de confirmation de son identité à celui qui l'appelle « Papa ». Aussi un «oui» de joie de s'entendre ainsi appelé. Quand même, il ajoute à sa simplicité un résidu de la gravité des communications professionnelles. J'appelle Papa le 31 octobre à 8 heures 45 du matin. Information de notre arrivée à bon port. D'emblée après son « oui », Papa ajoute presque soulagé: «Eh quoi? Ça a été? Vous êtes arrivés?» « Et après: «On commençait à se tracasser ». Je rappelle le soir pour dire que tout est installé dans mon appartement. J'aimais le rassurer. Jeudi 2 novembre: on parle de «football ». Je questionne Papa sur les prestations de l' équipe d'Anderlecht. Le match aller a eu lieu à Bruxelles, il y a deux semaines: 2-0 pour les Belges. Papa me précise avec bon sens: «Je pensais qu'ils allaient être éliminés. 2-0 pour les autres à la fin du match puis ils ont marqué un but au début des prolongations ». J'annonce aussi que la bibliothèque en métal est montée. Et Papa ajoute qu'il a retrouvé le crochet que je devais emporter et qui devait servir à bloquer la clenche de la porte de mon appartement avec la clé sur la serrure. Samedi 4 vers 20 heures: nous venons, Chantal et moi, de prendre un verre (près du restaurant La Marine). Je fonce vers une cabine téléphonique, pensant bien que nous sommes dimanche, jour prévu pour le prochain appel. Chantal, un peu étonnée, pense que j'ai envie d'entendre mes parents. Le lendemain, je suis seul. Chantal est repartie. «Pas trop dur ? », me demande Papa. « On y pense ». Mercredi 8 : conversation sur la «Formule 1 ». Boutsen1 venait dimanche de gagner le Grand Prix d'Australie: «T'as vu Boutsen. Tu ne m'as rien dit, dimanche». Papa: «Oh oui, je
U fi pilote
belge. 21

pensais que tu le savais ». Il y a aussi mon courrier dont une partie continue à arriver chez mes parents. Papa cite et lit une lettre. Je ne comprends pas trop bien. Il s'emberlificote un peu dans les mots qu'il ne peut pas relire. Et les unités défilent. « Tiens, je n'ai pas encore reçu le crochet », lui dis-je. «Ah non, je ne l'ai pas envoyé. Je pensais que l'autre marchait. Je vais l'envoyer comme ça, sans glisser un mot, avec le courrier ». Maman est venue aussi à l'appareil. «Demain, je fais cours ». Ainsi, je termine en montrant que tout va bien. Je me souviens avoir dit à Papa: «Je téléphonerai avant dimanche» . Vendredi 10: je téléphone à Papa un peu avant 21 heures. De la cabine située près du boulanger «moustachu» où j'allais chercher mes baguettes. En fait, le rythme de mes appels était fixé aux mercredi et dimanche. Cet appel est donc un «plus» dont je ressens le besoin. Voici la conversation entre papa (p.) et moi (A.) : P. : Allô A. : Papa? P. : Oui A. : Ça va ? P. : Oui A. : J'ai pas beaucoup de temps: quelques unités pour terminer ma carte. Oui, ça va ! Oui ! Et toi? P. : Oui. On avait peur que tu appelles demain, on va au diner des «Combattants »1. A. : Non, je savais que ce serait aujourd'hui. Tu vois, ça diminue. Je n'ai plus beaucoup d'argent, et Maman, ça va ? P. : Elle est déjà couchée. A. : Oui (avec un ton de léger regret). Ça va, toi? P. : Oui A. : Je rappellerai dimanche. Au revoir. P. : Au revoir. A. : Au revoir.

Groupe des « Anciens Combattants» partie 22

du village desquels mon père faisait

P. : Au revoir. Le ton de ces « au revoir» est sans doute de moins en moins impliqué. C'est fini. Je n'entendrai plus la voix de Papa. Suis-je certain de cette conversation? Presque. J'hésite pour le nombre d'unités: 80 centimes ou 1 franc 60. On s'est dit plusieurs fois « au revoir ». Pas sûr du nombre exact.

Dans ce texte, Je reconnais l'attachement tel que Je vivais mal la plupart

à mon père. Un attachement mêmes courtes: Il m'a tOUjours est

de nos séparations,

quelques Jours à Paris, quelques semaines à Montpellier... semblé que l'état de sa santé fragile ne faisait séparations. La

qu'accroître le malaise des ce 30 et

difficulté était bien de quitter mon père puisqu'elle

moins présente lorsqu'il s'agit de quitter ma mère seule. Quand, octobre 1989,Jc grand Journée l'intention entre l'eflèt de vérité que cette phrase avant un départ, se crée une proximité

disais à mon père que Je ne le verrais plus, le contraste est comporte aUJourd'hui particulière

que Je lui ai donnée au moment de son énonciation. Dans cette entre mes d'avant les séparations même s'il commun.

parents et moi. Sans doute, la proximité

me semble que celle qui précéda la dernière séparation était plus forte que les autres. Un désir de complicité avec mon père. D'engagement particulier Nous sommes tous les trois dans une même petite pièce de notre maison, en lorsque Je sollicite l'aide de mon père pour coller les vignettes de médicaments. Mais en même temps, ily a mon objectif d'avancer le moment de départ pour diminuer le temps de malaise qui allait grandir au fur et à mesure que Je me rapprochais de la séparation. Pourquoi ce (( long moment)) Affirmer seul dans mon bureau, Juste maintenant avant mon départ? Pourquoi n'avoir pas passé quelques instants supplémentaires avec mes parents? que JO'ai touché fermement le poignet de mon père avec la triste présomption que cepouvait être mon dernier geste envers lui est qui qui

sans doute excessif. Mais affirmer que quand Je fais cegeste, Je n'ai aucune crainte sur la destinée de mon père ne serait pas Juste. Le moment précède la séparation est terrible. Celui qui la suit immédiatement pleure à chaudes larmes dans la voiture. Je rqoins dans son appartement, à quelques m'attend kilomètres. Nous alors Chantal aussi. Je partons

ensemble. Le malaise est terminé.

23