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Deux ans au coeur du Tchad

De
286 pages
En 2005, l'auteur décide de tout quitter pour réaliser un rêve qui lui tient à coeur : vivre deux ans en volontariat dans un pays inconnu. Elle sera envoyée au coeur du Tchad, dans la région du Guéra. L'auteure nous plonge dans ce qui fait sa vie quotidienne et évoque la façon dont elle vit la Rencontre sans nier les obstacles auxquels elle est confrontée. Au fil des mois et des rencontres, elle met en dialogue la culture tchadienne avec la culture française.
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Préface
« Ce n’est pas réussir ma carrière qui m’importe le plus, c’est réussir ma vie » (p. 15). Cette réponse de l’auteur à son chef hiérarchique au moment de résilier le contrat qui la lie à la multinationale où elle travaille depuis cinq ans souligne la gravité de sa démarche et le poids de ce livre, tout à la fois témoignage et réflexion. Témoignage sur le Tchad, d’abord, zone particulièrement sensible de l’Afrique centrale. Pays le plus enclavé des pays d’Afrique, pauvre parmi les plus pauvres, en guerre depuis quarante ans, avec ses 250.000 réfugiés soudanais et ses 180.000 déplacés tchadiens, société aux frontières des islams soudanais et libyens. Sur cette toile de fond, témoignage sur le défi de la Rencontre, en deux ans de volontariat, loin du confort des expatriés. Témoignage, au final, sur la question épineuse de la « coopération » Nord-Sud. Témoignage vécu onéreusement, dans la durée, avec un rigoureux souci de vérité, sans faux-fuyants affectifs ni idéologiques, rendu dans un style marqué simultanément par l’acuité de l’esprit d’observation et, bien souvent, par la beauté de la langue et le bonheur de l’expression. Mais réflexion aussi, sur les valeurs qui méritent aujourd’hui de mobiliser la vie d’une femme ou d’un homme. Où résident ces valeurs ? Qu’en est-il de la diversité des cultures ? Comment être totalement ouvert, vulnérable à la rencontre sans rien renier de ce qui me paraît inaliénable dans ma propre culture ?

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Ce livre conjugue harmonieusement le particulier et l’universel. J’oserai – dans l’humilité même de sa présentation et de son auteur – trouver à ce modeste et néanmoins audacieux ouvrage comme une parenté avec le grand courant littéraire des « Mémoires ». Tel un Saint-Simon à la cour du Roi-Soleil décrit la vie à Versailles et peint les grandes figures de son temps, peignant ainsi l’éternel et l’universel humains, ainsi Christelle Gaborieau avec ses Visages du Guéra ! Tel est l’enjeu de ce livre humblement et résolument ambitieux. Mais audelà de cette vigoureuse confrontation, sans complaisance, l’ambition de l’auteur, au-delà de l’urgence qu’elle éprouve de « régler » ses comptes avec elle-même, est de partager le trop-plein de son bonheur et de sa joie. Et, ce faisant, d’en vérifier les conditions de possibilité. Christelle écrit bien, ce qui donne saveur à ce livre, par ailleurs bien documenté, notamment sur les trois dossiers sensibles de la guerre au Tchad et de ses liens avec le Darfour ; de l’aide au développement et de la rencontre interculturelle ; et des relations islamo-chrétiennes. Moments d’humanité, cueillis au bout d’un long et obstiné désir, fleurant bon le parfum de l’émerveillement, sans craindre néanmoins de laisser saigner la blessure … car il y a, dans cette rencontre, un prix à payer … et quel prix ! « La beauté sauvera le monde » écrit Dostoïevski. Celle de Christelle, la volontaire du Guéra. Celle des Tchadiens qu’elle a aimés. Celle de toute femme et de tout homme qui sort du cocon de son quant-à-soi pour s’aventurer vers l’autre. Lisez Deux ans au cœur du Tchad ! … Vous aimerez le courage de Christelle, son obstination, sa patience dans la réalisation de son projet. Vous l’aimerez pour sa « beauté » à vouloir aller jusqu’au bout de la rencontre, sans rien éviter ni taire des obstacles, obstacles venant d’elle-même et obstacles venant des « autres ». Vous l’aimerez pour son respect de l’autre le plus lointain et pour sa capacité à s’émerveiller de sa beauté sans pour autant effacer – parfois … souvent … – le scandale de son altérité. Vous l’aimerez pour son intelligence et sa générosité. Et si, le livre refermé, vous désirez prolonger la rencontre, allez sur www.eglisemongo.org Monseigneur Henri Coudray, s.j., Vicaire apostolique de Mongo, Tchad. 8

Avertissement aux lecteurs
Malgré l'effort de compréhension de la culture tchadienne dont j'ai essayé de faire preuve, j'ai analysé les évènements vécus au Tchad au travers du prisme de ma culture française, de ma religion chrétienne et de mon identité féminine. Autant que faire se peut, j'ai essayé de témoigner le plus grand respect pour ce pays et ses habitants. Si, malgré tout, certaines personnes se sentaient blessées par des propos que j'ai pu tenir dans ce livre, je les prie de m'en excuser. Par souci de discrétion, les noms des Tchadiens et des volontaires ont été modifiés. Les noms du personnel apostolique sont restés inchangés.

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Prologue
« Salam alekoum ! » La paix soit avec vous. C'est par ces mots que je m'annonce avant d'entrer dans la concession1 de Manboubou. Il est 18h30 au Tchad, l'heure où le soleil achève sa course terrestre quotidienne. La nuit recouvre brutalement d’un sombre manteau la ville de Bitkine écrasée par la chaleur du jour et tous, bêtes et hommes, s'apprêtent pour le grand repos de la nuit. Harassés par les peines de la journée, les hommes s'empressent de revenir à leur case où les femmes ont préparé le repas. Les enfants cessent pour un temps leurs jeux ou leurs petits travaux et rejoignent leur mère autour du grand plat commun. À cette heure-ci, l'obscurité grandissante ne me permet plus de corriger mes cahiers ou d'écrire du courrier. Lorsque j'allume la lampe torche ou la lampe à pétrole, des dizaines de petites bestioles, comme attirées par un aimant, jaillissent de l'obscurité pour se précipiter vers le halo de lumière. J'ai beau faire, ces ennemis microscopiques s'évertuent à vouloir entrer dans mes narines ou dans ma bouche. Cela m'énerve. Alors, je range mes affaires et je sors. Souvent, je vais passer un moment chez mes amies Mariam et Manboubou avant de revenir me coucher. Leur concession est à une rue à peine de la mienne. Sans éclairage public, baignées par la seule clarté de la lune, les rues sont sombres. Mais cela ne m'arrête pas ; le chemin m'est tellement familier que je pourrais presque le parcourir les yeux fermés. « Avance ! »

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Parcelle, terrain clos composé de maisons d'habitation regroupées autour d'une cour.

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Je reconnais la voix de mon amie qui m'invite à la rejoindre. Dans la semi-obscurité où baigne la cour dans laquelle je pénètre, je plisse les yeux pour tenter d'apercevoir quelque chose. Éclairées par la lueur tremblotante d'une lampe à pétrole, trois femmes sont assises en cercle sur une natte bariolée posée à même le sol en terre battue, un grand plat rond au milieu d'elles. Je m'approche un peu du petit groupe pour distinguer les visages de celles qui se trouvent avec Manboubou. Je reconnais Mariam, sa nièce, ainsi que Zara, sa cousine. Toutes les trois sont du même âge que moi, parlent un français correct et je suis heureuse de pouvoir les rencontrer et discuter avec elles un moment. Interrompues dans leur repas par mon arrivée, c'est tout naturellement qu'elles m'invitent à les rejoindre. Elles se partagent la boule de mil, en arrachant d'un geste bref un petit morceau qu'elles trempent dans la sauce avant de le porter à leur bouche. J'aime beaucoup partager le repas à la manière tchadienne et c'est volontiers que je me joins à elles ordinairement. Mais ce soir, vraiment, je n'ai pas faim. Dans l'après-midi, je suis partie rendre visite à une famille. Ce devait être une simple visite amicale. Mais, comme bien souvent, je suis reçue comme une reine. La maîtresse de maison a préparé pour moi la boule de mil et je n'ai pas pu quitter la concession sans avoir fait largement honneur au plat. Puis ce fut le thé rouge, apporté fumant dans la bouilloire. Et là aussi, j'ai dû me plier à l'invitation de mon hôte et boire des verres de thé brûlant et très sucré, trois pour satisfaire à la coutume. Alors, ce soir, même si je le voulais, mon estomac est strictement incapable d'avaler la moindre petite bouchée ! « Non, merci, je n'ai pas faim ! – Si tu ne manges pas, tu rentres chez toi», me répond vertement Manboubou. Je sursaute. Le ton est sec, cassant. Cela ne lui ressemble pourtant pas. Je comprends instinctivement que j'ai dû faire un impair. Alors, je tente de m'expliquer pour que mon amie ne se sente pas froissée : « Pourquoi me dis-tu cela ? C'est parce que j'ai refusé de manger avec vous ? Tu sais bien que je me joins toujours à vous les autres soirs mais vraiment ce soir, je n'ai pas faim. J'ai déjà été invitée à manger dans une autre famille et je ne peux plus rien avaler ! – Pars ! Rentre chez toi ! » Le ton est sans appel et je comprends que si je continue à fournir des explications, je ne ferai qu'aggraver la situation. Alors, vexée, je tourne les talons. Quelle mouche l'a donc piqué ? Pourquoi me montre-t-elle de l'agressivité ? Qu'ai-je fait qui puisse la mécontenter à ce point ? Est-ce simplement parce que j'ai refusé de partager le repas avec elles ? Mais si ce n'est 12

que cela, pourquoi ne me le dit-elle pas simplement ? Cela fait de longs mois que je mange presque chaque soir chez elle. Elle sait donc bien que je ne refuse pas de partager son repas. Est-ce une faute si grave que de refuser un soir de manger, même avec une bonne raison ? N'y a-t-il aucune exception possible ? Mille sombres pensées s'agitent dans ma tête. Je n'aime pas quitter mes amies sur un malentendu. Je sais que pour elles, comme pour tout Tchadien qui n'a jamais quitté son pays, il est difficile de comprendre que je ne connaisse pas bien leurs traditions. Patiemment, inlassablement, je m'efforce de déchiffrer l'âme tchadienne, observant et écoutant beaucoup, posant des questions. D'habitude, mes amies sont plus compréhensives. Mais ce soir, rien à faire ! Arrivée à l'angle de ma rue, je m'arrête un instant. Que faire ? Rentrer dans ma concession ? Non, je n'en ai pas envie car il est trop tôt pour me coucher et je risque fort de ruminer cet incident toute la soirée. Je vais aller rendre visite à quelqu'un d'autre, cela me changera les idées. Tiens, et si j'allais voir Kaltouma ? Pourquoi pas ? Cela fait plusieurs jours que je ne l'ai pas vue. Je reprends ma route, le cœur plus léger, le pas alerte. J'arrive bien vite à destination. De la rue, l'ambiance me paraît plus animée. À travers le secko2, je distingue plusieurs silhouettes qui s'agitent. « Salam alekoum ! – Alekoum salam, la paix avec toi, me répondent en chœur plusieurs voix féminines. – Prends place, Christelle», continue la voix familière de Kaltouma. Je contourne le secko pour rejoindre le groupe. Cinq ou six femmes se trouvent là, assises sous le hangar de paille. En m'apercevant, elles se serrent un peu plus pour me faire de la place à leur côté. Je m'assois comme elles sur la natte tout en échangeant les salutations d'usage et en demandant des nouvelles de la famille. Puis très vite, la conversation, interrompue par mon arrivée, reprend de plus belle entre les femmes. Cette fois, tout se passe en arabe. Avec mes quelques rudiments d'arabe, je tente de suivre le fil de la conversation. Mais cela va beaucoup trop vite pour moi et je perds bien vite pied. Pendant un long moment, les femmes discutent de façon animée, s'apostrophant les unes les autres, se reprenant de plus belle... mais sans me prêter la moindre attention. L'ennui commence à me gagner, mais je n'ose pas bouger d'un poil, espérant qu'à un moment donné, l'une ou l'autre engagera la conversation avec moi. Les minutes longues et pesantes s'écoulent et rien ne se passe. Je me détache un peu de la scène et je me mets à observer le chatoiement des voiles colorés, la finesse
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Palissade en paille tressée.

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des traits des visages illuminés par la lampe à pétrole, le doux sommeil des jeunes enfants endormis sur la natte aux pieds de leur mère. La conversation semble vraiment passionnante. Pour tout le monde, sauf pour moi ! Je n'ose pas bouger de peur d'interrompre encore une fois le cours de la discussion. Mais pourtant, je me sens désespérément seule. Alors, je me retranche dans ma bulle et les questions se bousculent dans ma tête. Ai-je bien fait de venir ici ce soir ? N'aurais-je pas dû au contraire rentrer dans ma concession ? Décidément, ce soir, tout va de travers. D'abord, cet incident avec Manboubou, puis cette solitude si lourde à supporter chez Kaltouma. Le doute, peu à peu, insidieusement, commence à s'infiltrer dans mon esprit. Pourquoi suis-je au Tchad ce soir toute seule, en butte à des difficultés de communication, au lieu d'être en France avec ma famille et mes amis ? N'ai-je pas visé trop haut en choisissant de partir en volontariat au Tchad ? Pourtant, ce choix m'avait paru si naturel, si proche de mes aspirations profondes. Je me rappelle la joie réelle que j'avais ressentie lorsque j'avais lu le courrier envoyé par mon organisme d'envoi, la DCC3, qui, enfin, permettait à mon rêve de prendre vie : « Nous vous proposons un poste de professeur de collège au Tchad. » Mon sang n’avait fait qu’un tour. Le Tchad ? C’est en Afrique noire, mais où exactement ? Je m'étais précipitée sur une carte, j’avais consulté Internet. Déjà, en parcourant les informations sur ce pays, en regardant les photos du Tchad, j’avais senti que j’aimais ce pays. Mon pays. Ce soir, j'ai beau faire, je n'arrive pas à chasser le doute de mon esprit. Nombreux étaient ceux qui m'avaient habillée d'un costume de héros lorsque je leur avais annoncé que je partais pour deux ans au Tchad. Je sentais bien que ce n'était pas ajusté à ce que j'étais. Je n'étais ni meilleure, ni pire que les autres, mais j'avais ma volonté, mon audace et mon courage pour seuls compagnons de voyage. N'avais-je pas malgré tout surestimé mes forces ? Ceux qui me mettaient en garde, qui traitaient mon projet de pure folie, n'était-ce pas eux après tout qui avaient raison ? M'étais-je trompée ? L’annonce de mon départ en volontariat au Tchad avait soulevé une tempête d’enthousiasme, d’inquiétude et d’incompréhension dans ma famille et parmi mes amis. Je me rappelle la conversation que j'avais eue au bureau avec mon responsable hiérarchique.

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La Délégation Catholique à la Coopération a été fondée en 1967 et est la première association française d'envoi de Volontaires de Solidarité Internationale. Elle a pour mission d’envoyer des volontaires sur des projets de développement menés par les communautés catholiques du monde entier. La DCC envoie 230 volontaires par an dans tous les domaines de développement et dans tous les types de métier.

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« Tu as un bon poste dans une entreprise multinationale avec des perspectives de carrière intéressantes. Pourquoi quitter tout cela pour aller au fin fond de la brousse africaine sans savoir si tu retrouveras le même poste à ton retour ? – Ce n’est pas réussir ma carrière qui m’importe le plus, c’est réussir ma vie. Et si réussir ma vie, cela passe par deux ans de volontariat au Tchad, eh bien, pourquoi pas ? » Mon chef était sceptique sur le bien-fondé de ma décision. Personnellement, je sentais que cela allait dans le sens que je voulais donner à ma vie, cette aventure passionnante que je voudrais colorer par la Rencontre, mais où la carrière, l’argent, le confort n’occupent finalement que peu de place. Je voulais vivre la Rencontre. Or aujourd'hui, je vis surtout solitude et incompréhension. Est-ce donc cela que je suis venue chercher ? Ce soir, je ne sais plus. Je doute.

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Premiers pas dans l’inconnu !
Ce mardi 20 septembre 2005, à l’aéroport Charles de Gaulle à Paris, une voix féminine met fin à mon attente : « Les voyageurs à destination de Tripoli sont priés de se présenter porte 22. Embarquement immédiat.» J’ai le cœur gros. Je m’étais promis de ne pas pleurer mais impossible de retenir mes larmes. Je ne peux détacher mes yeux de mes parents et de ma sœur, rapetissant au fur et à mesure que l’escalier roulant m’aspire en direction de ce nouveau monde vers lequel je dois désormais tourner mes pas. Beaucoup de questions s’entrechoquent dans ma tête. Vais-je apprécier mon nouveau pays ? Mon corps va-t-il être capable de supporter un tel climat ? Vais-je m’entendre avec la directrice du collège ? Je suis partagée entre mes doutes et mes aspirations. Cela fait si longtemps que je désire ce départ que j'en suis vraiment heureuse. Et, pourtant, à ce moment-là, mes craintes ressurgissent violemment. N'est-ce pas une folie que de quitter ainsi un travail qui me plaît pour partir deux ans vers un pays inconnu et un travail aléatoire ? Alors je me remémore les raisons qui m’ont poussée à partir. Depuis ma plus tendre enfance, je suis bercée par les récits de coopération civile de mon père en Côte d’Ivoire. Les photos d’un étrange caméléon aux gros yeux, d’un homme frappant un balafon ou d’un groupe de danseurs affublés de masques insolites revêtaient plus de charme à mes yeux d’enfant que les plus belles photos de nos côtes vendéennes. Naît alors en moi ce désir de partir un jour en volontariat. Au fil des ans, ce désir grandit et se purifie. Lycéenne, je découvre la richesse de la rencontre interculturelle pendant

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les séjours à Taizé4 ou les JMJ5. Puis j’ai l’occasion de partir effectuer deux de mes stages d'étudiante à l’étranger, au Canada et au Pays de Galles. Je suis touchée par cette expérience au contact d’une autre culture. Je rencontre ensuite dans ma paroisse une femme centrafricaine avec qui je noue des liens d’amitié. Elle me parle longuement de son pays et me donne envie d’aller découvrir ce continent. Parallèlement, je garde au fond de moi cette certitude profonde qu'un jour ou l'autre, je franchirai le pas de partir en volontariat. Mais pourquoi le volontariat ? J’aurais pu partir en tant qu’expatriée. J’aurais bien gagné ma vie et j’aurais eu ce contact avec une autre culture. Mais mon attente dépasse de loin la simple découverte d’un autre pays. Je désire avant tout vivre au milieu d’un autre peuple, partageant au plus près leurs joies et leurs peines, souhaitant dans la mesure du possible établir avec eux une vraie relation. Pour cela, seul un salaire pas trop disproportionné par rapport à celui de la population locale me le permettra. Au Tchad, je serai payée 120 Euros par mois, le même salaire qu’un professeur tchadien débutant. Bien loin des salaires exorbitants des expatriés. Un jour, je sens que c’est le moment. Professionnellement, cela fait cinq ans que j'ai le même poste et j’ai envie de changer d’environnement. Durant cinq ans aussi, j’ai été émigrée volontaire à Paris, j’ai découvert avec enthousiasme les diverses facettes de son actualité culturelle ; maintenant, je suis lasse de cette vie parisienne stressante et factice. J’achève aussi un engagement de trois ans au M.E.J. (Mouvement Eucharistique des Jeunes)6 qui m’a pris beaucoup de temps et d’énergie, mais qui m’a aussi beaucoup apporté. Je sens que je suis à un tournant de ma vie, j’aspire à découvrir d’autres horizons. Alors je fonce. Alea jacta est ! Et me voilà tout étonnée au pied de l’avion.

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La Communauté de Taizé est une communauté monastique internationale, basée à Taizé (Saône et Loire), réunissant diverses confessions chrétiennes. Elle accueille chaque année des milliers de jeunes qui viennent prier et retrouver une paix intérieure, dans un climat de simplicité, de joie et de beauté. 5 Les Journées mondiales de la jeunesse (J.M.J.) sont un rassemblement regroupant des jeunes catholiques du monde entier à l'invitation du Pape. 6 Le Mouvement Eucharistique des Jeunes est un mouvement de l'Église Catholique pour les jeunes de 7 à 21 ans. Son projet est d'accompagner les jeunes pour les aider à grandir dans toutes les facettes de leur personnalité (au niveau affectif, social, spirituel…) et pour leur permettre de prendre leur place dans la société et l'Église.

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Première étape du voyage : Paris-Tripoli. La descente vers Tripoli est vertigineuse. J’ai pourtant plusieurs atterrissages à mon actif. Mais là, je me cramponne à mon siège. J’ai l’impression que l’avion file en piqué vers la Mer Méditerranée. Je jette un coup d’œil par les hublots, mais je ne constate aucune panne suspecte. Alors je tente de me rassurer. Ce n’est qu’au dernier moment que je découvre enfin Tripoli. L’avion décrit lentement un cercle autour de la ville, s’aligne avec la piste d’atterrissage et nous arrivons sans dommage. De mes deux heures d’escale en Libye, je garde peu de souvenirs à part les panneaux en arabe et en anglais et l’incessant va-et-vient des militaires armés jusqu’aux dents. Direction le deuxième avion. Le décollage est prévu à 19h30 et le taux de remplissage avoisine les 10 %. Étrange ! Peu à peu, les passagers arrivent. Je réalise que l’heure indiquée sur mon billet d’avion est théorique ! Le décollage aura lieu lorsque tous les passagers seront présents. Le sens de la ponctualité est déjà mis à mal. En attendant, grand remue-ménage dans l'avion : Monsieur, ses deux ou trois femmes, la grand-mère, cinq ou six enfants réclament d’être assis les uns à côté des autres. J’admire la patience remarquable de l’hôtesse qui parviendra à caser toutes ces familles sans manifester le moindre mouvement d’humeur. D’autres passagers arrivent dans l’avion avec des bagages de cabine dont les dimensions et le nombre me laissent songeuse, batteries de cuisine ou couvertures qu’ils tentent tant bien que mal d’enfoncer dans les coffres à bagages. Enfin, quand tout ce petit monde est installé, nous décollons … avec seulement trois quarts d’heure de retard. Un détail ! À minuit, nous atterrissons à l’aéroport international de N’Djaména. À peine sortie de l’avion, une première surprise m’attend. Des bouffées de chaleur humide me sautent au visage et une chape de plomb s’abat sur mes épaules. En cinq secondes, je suis trempée des pieds à la tête ! Je croyais que le Tchad était un pays sec ! J'ai bien vite l'explication : il a plu quelques heures auparavant et l’air est encore très chargé en humidité. Direction la douane que je franchis sans trop d’encombre. Je rencontre les trois volontaires de N’Djaména venus m’accueillir. Je suis heureuse d’être prise en charge car la suite est burlesque. Les bagages arrivent sur les tapis roulants et c’est la cohue. Chaque personne est accueillie par quatre, cinq, dix personnes et c’est à qui récupérera le plus vite ses bagages. Certains escaladent les tapis, se laissent porter par eux sur plusieurs mètres. C'est la pagaille : chariots, taximen, vendeurs de cartes téléphoniques, douaniers se bousculent sans ménagement. Je récupère tant bien que mal deux de mes sacs, mais impossible de mettre la main sur ma valise. Sur les conseils des volontaires, je fais un tour dans la salle et je

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la découvre dans un coin au moment même où un homme inconnu l’empoigne pour la charger sur un chariot. Il était temps… Nous nous dirigeons maintenant vers la sortie. Une autre bataille nous attend. Il faut prouver aux gardes que les valises que nous emportons sont bien les nôtres. Or, la mienne a perdu son code-barres. Je dois donc montrer mon passeport, justifiant ainsi que je porte bien le même nom que celui inscrit sur la petite étiquette en cuir. Enfin, je ne sais par quel miracle, nous échappons à la fouille systématique des bagages. Me voilà enfin à bord d’un pick-up7, en route vers la maison des volontaires où je m’endors rapidement.

Le lendemain, réveil à 6h30, après cinq petites heures de sommeil qui me semblent bien insuffisantes. J’accompagne une volontaire à la Procure, l’économat du diocèse, où elle travaille, car je pourrai ainsi commencer les formalités nécessaires. J’ouvre le portail de la maison dans laquelle j’ai dormi et je découvre le quartier. Dans mes pires cauchemars, je n’avais pas imaginé que l’Afrique, c’était cela. Une route complètement défoncée, avec des ornières remplies de boue, est bordée par deux fossés qui collectent les eaux usées. Des déchets en nombre incalculable jonchent le sol. Au milieu de tout cela, des poules, des canards, des chèvres, des enfants pataugent allègrement. Le spectacle de la rue est désolant. Je monte dans la voiture et nous voilà partis. Je découvre le Code de la Route tchadien, on ne peut plus fantaisiste. Une seule règle : ceux qui entrent sur un rond-point sont prioritaires. Sinon, c’est la loi de la jungle. Des files ininterrompues de piétons, de vélos, de mobylettes encombrent la moitié de la chaussée. L’autre partie est réservée aux voitures, camions, taxis et minibus qui s’y insèrent sans crier gare, freinent ou accélèrent quand ils ne tentent pas tout simplement de forcer le passage pour passer à deux véhicules. Le klaxon est utilisé abondamment. La conduite du volontaire qui conduit cette voiture me donne des sueurs froides et pourtant, je dois reconnaître qu’elle est tout à fait adaptée à la situation. Sur la route, nous croisons toutes sortes de « véhicules » : des chevaux tirant des charrettes, des minibus bondés, des voitures débordantes (en largeur, en hauteur) de toutes sortes d’objets hétéroclites, des ânes, des hommes tirant eux-mêmes des charrettes à bras et bien sûr encore de la volaille,

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Sorte de camionnette munie d'une benne à l'arrière.

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des chèvres, des vaches. La rue est un spectacle permanent pour mes yeux d’occidentale. Au cours de la matinée, on me présente beaucoup de gens dont, immanquablement, je ne retiens ni les noms, ni les fonctions. J’ai un profond sentiment de flottement. Je me fais l’impression d’être dans un monde irréel, d’être une cosmonaute atterrissant sur la Lune. En effet, tous ces gens autour de moi, ces Tchadiens mais aussi, plus insolite, ces Blancs, volontaires compris, se meuvent avec aisance dans un monde dont les règles m’échappent et qui me semble de fait bien étrange. Je me demande bien comment ils font pour être aussi à l’aise dans cette ville plus virtuelle à mes yeux que tout ce que j’ai connu depuis ma naissance. À 14 heures, la journée est terminée. Nous rentrons nous coucher. Il fait 33°C et je suis épuisée avec toutes les émotions du début de mon séjour.

Le soir, nous dînons tranquillement entre volontaires lorsque commence une autre aventure. Au milieu d’une conversation, Sylvia, l’autre volontaire, arrivée de fraîche date, se met à hurler. Elle vient de voir descendre une souris du faux-plafond. Le gardien de la maison s’arme donc d’un bâton et nous tentons, mais en vain, de retrouver et de tuer cette souris. Sylvia m’explique qu’ils en ont déjà tué trois la veille. Je n’ai pas spécialement peur des souris, mais la maison est plongée dans l’obscurité puisqu’il n’y pas d’électricité et je ne suis guère rassurée. J’ai eu mon lot d’émotions depuis le début de la journée et cela suffit à mon goût. Je me réfugie donc dans ma chambre et je vois alors surgir du milieu de ma valise … la fameuse souris. Moment de panique ! La perspective de dormir au voisinage de la souris ne me dit rien du tout, mais alors vraiment rien du tout, surtout que la souris a dû fréquenter assidûment les tas de déchets qui s’amoncellent dans la rue. Je n’ai pas le choix. Je m’enferme dans ma moustiquaire, rempart psychologique contre toutes sortes de bestioles. Je mets mes bouchons anti-bruit pour ne pas entendre les cavalcades des souris, le concert d’aboiements des innombrables chiens errants, l’incessant va-et-vient des geckos8 sur le grillage-moustiquaire de la fenêtre… et je dors.

Le lendemain, le soleil a chassé les bêtes infernales. Je retourne cette fois à la Procure pour y rencontrer Sœur Isabelle, la Directrice de l’école où je
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Le gecko est un gros lézard des zones tropicales, aux yeux globuleux, qui possède des ventouses sous les pattes. Cela lui permet de se déplacer sur toutes les surfaces verticales et horizontales, y compris au plafond des pièces.

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travaillerai. Nous faisons connaissance (elle me semble sympathique au premier abord) et nous allons ensuite à l’Ambassade de France pour y faire établir ma carte consulaire. Je pénètre dans un bâtiment qui me paraît complètement déplacé. J’ai l’étrange impression d’être en France. Les salles sont propres, rangées, climatisées. Des ordinateurs dernier cri siègent sur des bureaux monumentaux en bois précieux et des hommes en costume cravate vous accueillent avec le sourire. Les bâtiments sont même conformes aux normes françaises de sécurité : des détecteurs de fumée, des alarmes incendie et des extincteurs de la même marque que ceux de mon ancienne entreprise. Ce type de détail complètement anodin pour la majorité des gens me saute aux yeux dès que j’entre dans le bâtiment car c’est un réflexe professionnel hérité de mon ancien métier. Mais ici au Tchad, après le spectacle de l’extérieur, le contraste est saisissant. Je suis dans un autre monde… Le reste de la matinée se passe en emplettes diverses et variées car le passage sur N’Djaména est toujours l’occasion pour les « broussards » de s’approvisionner en produits introuvables ailleurs que dans la capitale : du papier toilette, des légumes, des médicaments, du ruban adhésif, des serrures, des pneus, ou plus insolite … une moto. Je découvre le marché de N’Djaména, fouillis inimaginable ; je regarde tout avec de grands yeux étonnés, vaguement oppressée par cette foule colorée et bruyante qui me presse de toute part, mais je prends bien soin de ne pas me laisser distancer par Sœur Isabelle de peur de ne jamais sortir vivante de ce labyrinthe. Puis, en fin de matinée, je transfère mes bagages au CCAK, le centre catholique d’accueil de Kabalaye, où Sœur Isabelle est logée jusqu’à notre départ de N’Djaména. Le CCAK est un endroit mythique et fabuleux. C’est un centre d’accueil tenu par des sœurs japonaises et québécoises qui proposent des chambres aux missionnaires, volontaires ou autres expatriés. On y parle japonais, français, italien, arabe et une bonne dizaine d’autres langues. Des volontaires fraîchement débarqués, un peu perdus, y croisent des missionnaires, vieux broussards présents au Tchad depuis plusieurs dizaines d’années, venus accueillir des amis à N’Djaména. On échange les dernières nouvelles, on commente la situation politique du pays ou on répond aux questions des nouveaux venus, avides de connaître un peu mieux ce pays dans lequel ils viennent de poser le pied. L’après-midi, c’est la sieste rituelle et les activités calmes jusqu’au repas du soir. Le soir, miracle, nous avons de l’électricité pendant quelques heures. Nous en profitons pour faire tourner les ventilateurs et regarder le journal 22

télévisé français sur TV5. Nous entendons soudain un vrombissement particulièrement fort. Un avion survole la capitale à basse altitude pour pulvériser de l’insecticide censé exterminer les innombrables moustiques qui pullulent dans la ville. Le problème me donne l’impression d’être pris à l’envers. N’Djaména offre le spectacle d’une décharge à ciel ouvert : les déchets s'accumulent dans chaque rue et les eaux usées stagnent dans des fossés de chaque côté des routes, ce qui est propice à la prolifération des moustiques. Il me semblerait plus opportun en effet de commencer par mettre en œuvre un système d’assainissement de la ville et de ce fait, les moustiques trouveraient un terrain beaucoup moins propice à leur multiplication anarchique. En me promenant dans les jardins du CCAK, je découvre une faune et une flore fascinantes. De minuscules oiseaux aux couleurs flamboyantes, rouges ou turquoise, pépient du matin au soir, s’arrêtent un instant avant de s’envoler, en une éclatante cascade de couleurs. De somptueux papillons bleus virevoltent d’un buisson à un autre, des colliers de fleurs à large corolle fuschia se balancent lourdement au bout de leur branche tandis qu’un parfum exquis se dégage de leur parure. Dans les allées, des margouillats, étranges lézards à queue orangée et à tête bleue, se chauffent au soleil ou jouent à se poursuivre. Des arbres inconnus, papayers, goyaviers, citronniers, surgissent de ce cadre enchanteur. Un arbre portant d’énormes pamplemousses de la taille d’un ballon de handball suscite mon admiration. Dès que les ardents rayons du soleil ont plongé derrière la ligne d’horizon, des petites grenouilles envahissent les allées et remplissent l’atmosphère assoupie de leurs concerts étranges. Ce jardin est un condensé à lui seul de la générosité de la nature africaine durant la saison des pluies.

Le vendredi 23 septembre, c’est mon dernier jour dans la capitale. Nous accueillons Rosario, une novice portugaise qui va venir enseigner l’anglais au collège. Ouf ! C’est une matière que je redoutais particulièrement d’enseigner. A priori, je serai donc professeur de mathématiques, dessin, et peut-être chant dans trois classes. Mais c’est à peu près tout ce que je sais. Samedi, le départ est prévu à cinq heures du matin.

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En route pour Bitkine !
Samedi 24 septembre : départ pour Bitkine. Démarrage à 5h00. Un peu trop matinal à mon goût. À peine émergée des brumes du sommeil, je me retrouve nez à nez avec un gros 4 x 4 rempli à ras bord et jusque sur le toit d’objets hétéroclites, pneus, sacs de farine ou jerricans d'essence. Avec mes six compagnons de voyage, dont Sœur Isabelle, nous nous engageons d’abord sur une belle route goudronnée, mais rapidement nous quittons cette route pour cause de travaux et nous mettons à zigzaguer à travers la brousse, suivant les traces laissées par les voitures précédentes. Parfois, notre véhicule est violemment secoué (et nous avec) lorsqu’il nous faut traverser des zones boueuses et se retrouve maculé de projections de boue jusqu’au toit. Plusieurs fois, devant une étendue d'eau plus importante que les autres, nous sommes contraints de marquer un temps d'arrêt. Notre chauffeur sort alors un long bâton de la voiture et va mesurer la profondeur de l'eau pour déterminer s'il est possible de traverser cette zone ou s'il est plus prudent de la contourner et de chercher un autre chemin. À d’autres moments, nous nous aventurons dans des zones plus sableuses et sans notre 4 x 4, nul doute que nous n’aurions pas réussi à avancer sans nous enliser. Dans la troisième partie du voyage, la latérite remplace la route en travaux. J'ai l'impression que le voyage va être plus tranquille mais je me trompe lourdement car les flaques de boue font place à de la tôle ondulée. Ce terme désigne des vaguelettes de terre durcie, créées par le passage des camions sur ces routes en terre. La voiture est ainsi constamment agitée de soubresauts peu agréables qui à la longue fatiguent beaucoup le chauffeur et les passagers. Les neuf heures trente de trajet me paraissent bien longues, surtout que chaque secousse chatouille désagréablement la cicatrice encore fraîche d'une opération chirurgicale subie trois semaines auparavant.

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À l’extérieur, le paysage ne varie pas beaucoup : une plaine blonde, à perte de vue, plus ou moins désertique, trouée de temps à autre de champs de mil ou de villages de cases rondes. Sur la route, nous croisons à plusieurs reprises des troupeaux de zébus à très belles cornes, gardés par des nomades à chevaux et à pied, un nombre considérable de personnes à pied, transportant des baluchons en équilibre sur leur tête, et des gros camions sur lesquels s’entassent parfois jusqu’à dix personnes, perchées à quatre mètres de haut, en équilibre sur le chargement. Je scrute l’horizon avec avidité car je sais que les montagnes annoncent l’approche de la fin du voyage. Enfin, les premières apparaissent étranges et belles, vertes et roses, semblables à des tas de boules que de grands enfants auraient entassées les unes sur les autres. Plus loin, un pic solitaire, en forme de bonnet de nain, Abtouyour, marqué sur ses flancs abrupts de longues coulées blanches ou marron. En dernier, le Mont Guéra, long massif barrant l’horizon, vert lui aussi, 1613 mètres au sommet. C’est à son pied que je vais maintenant passer les deux prochaines années de mon existence. Bitkine : ça y est, j’y arrive ! Nous parcourons quelques centaines de mètres qui ne permettent pas de découvrir en détail cette ville car rapidement, nous tournons à gauche en direction de la maison. « Bonne arrivée ! Avez-vous fait bon voyage ? » Nous sommes accueillis par les sœurs de la communauté restées sur place, Sœur Jacqueline, Sœur Elizabeth-Marie et Sœur Rachel. La communauté de sœurs avec laquelle je vais vivre durant les deux années est composée de cinq sœurs à mon arrivée. Isabelle, Directrice du collège, occupe la fonction de prieure de la communauté. Française, la cinquantaine, elle est de nature fougueuse, bavarde et attentive. Rachel, la seule Camerounaise de la communauté, est plus discrète. Mais quand elle se lance dans une improvisation dont elle a le secret, nous retenons avec peine nos larmes à force de rire. Jacqueline, la plus âgée des sœurs et Vendéenne comme moi, a déjà vécu vingt ans au Tchad. Elizabeth-Marie a beaucoup de talents culinaires. Enfin, Rosario, novice portugaise d’un tempérament joyeux, reste à Bitkine pour trois mois uniquement.

Je découvre ma nouvelle maison et j’en fais le tour. Les conditions de vie sont rudes. L’électricité fournie par panneaux solaires nous permet d’allumer quelques lampes le soir. Mais sans prise électrique et avec du courant à 24 V, pas question d’utiliser un quelconque appareil électrique.

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Pas d’eau courante non plus. Comme nous sommes encore en fin de saison des pluies, c'est l’eau de pluie récoltée à chaque averse qui nous sert à faire la lessive, la toilette et la vaisselle dans nos cuvettes. Dès les premières gouttes, des cuvettes, des marmites et des fûts de deux cents litres sont savamment disposés dans la cour pour collecter le maximum d’eau. Quand les fûts sont vides, il faut aller chercher l’eau au forage du collège distant de quatre kilomètres. Chaque jour, cinq à six jerricans de 25 litres, remplis avec la pompe à eau manuelle, sont hissés vaillamment dans le coffre de la voiture puis déchargés dans la concession et traînés jusqu'au lieu de stockage. Ce sera notre consommation quotidienne d'eau potable pour six personnes. Un jeune homme poussant un âne avec deux lourdes outres noires sur ses flancs livre périodiquement une dizaine de litres d’eau supplémentaire. Mais l’eau est de couleur douteuse et nous nous en servons uniquement pour les toilettes. Les toilettes ? Un nom bien pompeux pour désigner une pièce de 4 m2 dans laquelle trône une cuvette de w.c., un seau d’eau faisant office de chasse d’eau. La chaleur et l’odeur qui y règnent sont parfois insupportables en raison du toit en tôle ondulée et de l’absence de fenêtre. Juste à côté de cette pièce se trouve la salle de douche, une pièce de 4 m2 bétonnée dans laquelle on se verse un seau d’eau sur la tête en espérant de tout cœur que notre visiteur habituel, le rat des égouts, ne choisisse pas ce moment pour venir pointer son nez moustachu à quelques centimètres de nos petits orteils. Dans la salle à manger, des chaises et une table de fabrication locale, des nattes en plastique sur le sol et un réfrigérateur à pétrole pour conserver les denrées alimentaires deux ou trois jours. Dans la cuisine, des bassines en guise d'évier, un réchaud à pétrole et un filtre à eau. Ma chambre se compose d'un lit en métal avec un matelas bourré de boules de coton, d'une armoire bancale et d'un bureau... sans oublier l'inévitable bassine chamarrée faisant office de lavabo. Les sœurs dorment à deux par chambre, la pièce étant divisée en deux par un rideau de fortune. Tous les meubles de la maison ont été fabriqués sur place mais les finitions ne sont pas toujours excellentes : les portes ne ferment pas, les couleurs de bois des différents panneaux d’un même meuble sont dépareillées, les poignées ne sont pas fixées à la même hauteur. Normalement, cette maison n’est que provisoire, un provisoire qui dure depuis trois ans. Une nouvelle maison est en construction, plus grande pour que chacune ait sa propre chambre et dans laquelle, normalement, il y aura du 220 V. Mais le délai est incertain car la maison devrait être terminée depuis trois mois et il reste manifestement encore trois à six mois de travaux. Pour l’instant, c’est le manque d’air dans les pièces qui est parfois pénible. Les ouvertures, obstruées par des plaques métalliques inclinées, sont peu 27

nombreuses. Dans la future maison, deux fenêtres se feront face pour aérer chaque pièce. Et chaque chambre aura un coin douche et un lavabo. Un vrai luxe ! Après cette visite de ma nouvelle maison, je me retrouve dans la chambre pour installer mes effets personnels. Lorsque je mets la main sur les petits mots et cartes de mes amis ou de ma famille, je fonds en larmes. Je suis épuisée : il fait chaud et poussiéreux, j’ai fait beaucoup de découvertes en peu de temps et l’émotion me submerge. Je ne peux pas reprocher aux sœurs de ne pas m’avoir accueillie chaleureusement mais, malgré cela, ma famille, mes amis me manquent cruellement ce soir-là. Les larmes coulent sans que je puisse rien faire pour les retenir et elles mettront longtemps à se tarir…

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