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Devoirs et Délices. Une vie de passeur

De
399 pages

On fait tout pour son ami comme pour soi, non par devoir mais par délice, écrivait Rousseau. A d'autres moments, le devoir s'impose, alors que le délice est absent. De l'un à l'autre oscille notre vie à tous.


"Personnage plutôt discret, Tzvetan Todorov intervient rarement pour commenter l'actualité du moment mais, par son itinéraire et ses thèmes de prédilection, il se trouve au carrefour de bien de nos interrogations contemporaines. Plus français que nombre de nos intellectuels par l'héritage qu'il assume, il est aussi le plus européen et, ce que l'on sait peu, parmi les auteurs les plus traduits dans le monde. Il défend un humanisme critique, débarrassé de la bigoterie bien-pensante des charitables."


"Au fur et à mesure que nous avancions dans nos entretiens, je me suis aperçu que j'avais mené une vie de passeur de plus d'une façon : après avoir traversé moi-même les frontières, j'essayais d'en faciliter le passage à d'autres. Frontières d'abord entre pays, langues, cultures ; ensuite entre domaines d'étude dans le champ des sciences humaines. Mais frontières aussi entre le banal et l'essentiel, le quotidien et le sublime, la vie matérielle et la vie de l'esprit. Dans les débats, j'aspire au rôle de médiateur. Le manichéisme et les rideaux de fer sont ce que j'aime le moins."


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couverture

Avant-propos
Vivre selon la nuance


J’ai dû entendre le nom de Tzvetan Todorov pour la première fois à l’âge de dix-huit ans dans un amphithéâtre de bois sombre à la Sorbonne. Le Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, que notre vieux professeur à l’accent bourguignon appelait, en roulant les « r », « le Todorov et Ducrot », était une référence obligée pour les étudiants en linguistique. On imaginait évidemment que Todorov était d’un âge aussi respectable que le professeur, si ce n’est déjà mort. J’avais préféré lire, de Todorov, son Introduction à la littérature fantastique à l’époque où, avec quelques passionnés de cinéma, nous dissertions au café sur le sens du zoom-travelling de Taxi Driver ou sur la morale des contre-plongées chez Orson Welles. Nous célébrions à notre manière la fin de la dichotomie entre forme et fond, nous nagions, sans vraiment le savoir, dans la sémiologie comme si elle avait toujours existé.

Au même moment, j’ai retrouvé le nom de Tzvetan Todorov associé à La Conquête de l’Amérique, un livre que ma voisine de palier, fascinée par les Aztèques, m’a résumé un soir. Nul rapport pour moi entre « le Todorov » et celui-ci, entre un vieux linguiste et un historien original (c’est ainsi que la voisine en parlait) ; c’est donc son fils, me suis-je dit.

Quelques années plus tard, j’ai entendu la voix de Tzvetan Todorov dans une émission de France Culture. Il parlait de la vie morale dans les camps de concentration (qui est le sujet de son livre Face à l’extrême). La voix était douce, avec un léger accent, semblait jeune ; c’est donc son petit-fils, me suis-je dit, et il est plutôt philosophe.

Puis, en préparant un article sur le racisme, j’ai dévoré Nous et les autres, une traversée de la pensée française, de Montaigne à Lévi-Strauss, sur la diversité humaine, en croyant lire le frère du petit-fils philosophe.

Ensuite, le fil s’est noué : depuis ses ouvrages sur Benjamin Constant, sur Rousseau, jusqu’au Jardin imparfait, qui explorait la pensée humaniste, je suivais de loin l’œuvre de Todorov.

Un jour de 1999, je l’ai rencontré pour une interview, et là, il m’a bien fallu me rendre à l’évidence que la petite famille Todorov que j’avais imaginée tenait en un seul bonhomme !

Évidemment, ma découverte de l’œuvre de Tzvetan Todorov s’est déroulée avec moins de naïveté que je trouve aujourd’hui plaisant de le raconter, mais l’impression est vraie et elle m’est restée : celle que cet homme-là avait vécu plusieurs vies en une. Il se décrivait « homme dépaysé » ; je le trouvais d’abord dépaysant, surprenant à sa manière : douce.

Cette impression encore confuse a été au fond le moteur de ces entretiens. Au moment où j’en ai formé le projet, j’appelais cette impression « diversité ». Une diversité à laquelle j’étais moi-même confrontée par mon métier : lire, comme c’est ma charge à Télérama, des essais de sciences humaines, tous azimuts, c’est voyager à travers des faisceaux de savoirs et d’opinions, et tenter, tant bien que mal, de les mettre en lien les uns avec les autres, et avec leurs lecteurs. On est toujours sensible d’abord à ce qui vous ressemble (toutes proportions gardées) : pour moi, l’encyclopédisme de Tzvetan Todorov, son souci de « passeur », était la garantie d’un dialogue possible. Chercher l’unité dans cette diversité était un exercice auquel, pour d’autres auteurs (Jakobson, Rousseau, Bakhtine, Constant…), il était rompu ; je ne doutais pas qu’il saurait s’y prêter pour lui-même et jouer ainsi à l’arroseur arrosé comme il avait commencé de le faire dans L’Homme dépaysé, paru en 1996.

Mais si son œuvre méritait qu’on l’éclaire, qu’on la discute et qu’on y revienne, c’était peut-être davantage dans le chemin qu’elle a emprunté que dans son contenu propre – Tzvetan Todorov n’est pas un auteur obscur qui nécessiterait une exégèse zélée, il écrit clair, ne répugne pas à l’occasion aux « platitudes » de la pédagogie. Le chemin, en revanche, permettait non seulement de pénétrer dans les mystères de ce qui a orienté la vie intellectuelle de cet individu précis, mais, au-delà, de comprendre l’articulation d’une pensée avec le monde et avec l’histoire de son temps.

Je vieillirais Tzvetan Todorov en parlant de lui comme d’une « mémoire du siècle », et pourtant… L’homme fut précoce et l’histoire de ces soixante dernières années, féconde. Né dans les Balkans en 1939, l’année du pacte germano-soviétique, grandi dans une Bulgarie communiste, il trimbale déjà plusieurs mondes avec lui en arrivant en France en 1963 : une culture slave et orientale, polyglotte et universelle, avec cet esprit d’érudition dont on a souvent fait l’apanage des « pays de l’Est » et qui est à la fois proche de l’identité européenne du XVIIIe siècle et une des conséquences paradoxales du totalitarisme. Et puis, surtout, une expérience : celle de la vie en sourdine, de la liberté de pensée réprimée, de la parole politique dévoyée, de l’oppression au nom du bonheur de l’humanité.

Toutes choses qui rendent singulière sa position dans le milieu intellectuel français. Il sera vraiment dedans – dans le sillage de Roland Barthes et le compagnonnage de Gérard Genette, il se trouve au cœur des mouvements structuralistes alors si influents ; et toujours dehors – il ne suit ni Lévi-Strauss, ni Lacan, ni Althusser, encore moins Sartre. Il participera à l’aventure de l’université de Vincennes après 68 tout en examinant sans illusions les égarements politiques de ses amis.

S’il se sent chez lui dans la pensée française du XVIIIe siècle, c’est toujours en « homme dépaysé » qu’il la relit et nous la restitue, revivifiée. Plus français que nombre de nos intellectuels par l’héritage qu’il assume, il est au fond le plus européen et, ce que l’on sait peu, parmi les auteurs les plus traduits dans le monde.

Personnage plutôt discret, il intervient rarement pour commenter l’actualité du moment mais, par son itinéraire et ses thèmes de prédilection, il se trouve au carrefour de bien de nos interrogations contemporaines. Il sait décrire le désarroi et les dérives de nos démocraties modernes, préfère la rencontre des cultures au choc des civilisations, la valeur de l’individu plutôt que le bonheur de l’humanité, bref, il défend un humanisme critique, débarrassé de la bigoterie bien-pensante des charitables.

L’homme est courtois et ouvert, avec cependant cette sorte de prudence, un certain sens du secret qui le rendent plus difficile à cerner qu’il n’y paraît. Mais l’on peut s’appuyer sur une certitude : il y a chez Tzvetan Todorov une recherche de justesse et de lucidité (lui dirait plus complètement « de vérité »), et, quitte à être soupçonnée de fadeur, elle me semble plus urgente aujourd’hui que le spectaculaire tranchant du manichéisme. « Malgré l’époque réfractaire aux nuances, déclarait Roland Barthes1 à la fin de sa vie, je voudrais vivre selon la nuance ; et il y a une maîtresse des nuances, c’est la littérature*1. » Tzvetan Todorov ne renierait pas cette ambition.

Enfin – je dis « enfin » mais c’est peut-être le plus remarquable chez lui –, il est l’un des très rares intellectuels à faire valoir la vertu de la sensibilité. Sensibilité aux œuvres d’art (littéraires ou picturales), sensibilité aux êtres, sensibilité à la nature, cette sensibilité qui fait aimer la vie concrète, ordinaire, profane, en continuité avec celle de l’esprit. En cela, je tiens son Éloge du quotidien, où il explorait la peinture hollandaise du XVIIe siècle, et son Éloge de l’individu, qui était voyage dans l’art flamand du XVe, pour, secrètement, ses livres les plus révélateurs. Disons plutôt comme les deux pentes du toit de la maison Todorov, qui réunit en une seule ses différentes vies, ses multiples intérêts, le Bulgare et le Français, le sémiologue et l’humaniste, l’amoureux de la littérature et l’historien, le savant et le moraliste, et lui donne sa cohérence. Car, si le toit ne fonde pas la maison ni ne la tient debout, c’est bien lui qui la parachève, et la fait être, justement, une maison.

Maintenant, entrons*2

CATHERINE PORTEVIN


*1.

Les références complètes des textes mentionnés se trouvent en fin d’ouvrage (p. 385-395).

*2.

Ces entretiens se sont déroulés entre mars et octobre 2001. Nous avons choisi ici de ne pas réactualiser le texte (sauf précisions en bas de page), gageant que le lecteur trouvera de lui-même, dans bien des thèmes abordés, de quoi nourrir sa réflexion sur les événements survenus depuis.

I

Un paysan du Danube


L’extrémité de l’Europe

 

CATHERINE PORTEVIN Qui étiez-vous en arrivant à Paris en 1963 ? Vous parlez de vous, ou du jeune homme que vous étiez alors, comme d’un « paysan du Danube ». L’expression évoque à la fois cette culture de la Mitteleuropa et des Balkans, dont participe votre Bulgarie natale, et un fort sentiment d’infériorité. D’où vous venait ce sentiment, vous qui étiez un jeune homme lettré, issu d’une famille cultivée de Sofia, c’est-à-dire ni paysan ni fils de paysan ?
TZVETAN TODOROV – Le paysan du Danube, c’est le Persan à Paris, le Béotien, celui qui arrive de loin… Je ne me considérais pas comme un ignorant complet mais, quand on vient d’un petit pays, on conserve toujours une certaine naïveté dans le regard. Dans mon cas, cela se doublait d’un autre élément : je venais d’un petit pays provincial et d’un pays communiste.
Pour ce qui est, d’abord, du petit pays provincial : les Bulgares ont, je crois, une image assez négative d’eux-mêmes, qui s’explique en partie par leur passé. Ils ont, en particulier, subi un échec majeur : ils ont été vaincus par les Turcs quand ceux-ci sont arrivés d’Asie Mineure. L’inclusion brutale de la Bulgarie dans l’Empire ottoman a conduit à cinq cents ans de soumission, qui ont entamé sérieusement l’orgueil de la population. Le caractère national – enfin, l’image convenue qu’on s’en fait –, c’est la faculté d’adaptation et le « matérialisme ». Les Bulgares savent se débrouiller pour faire passer d’abord leurs intérêts personnels. Tout cela n’est pas bien glorieux. La géographie ne joue pas non plus en notre faveur : la Bulgarie est un petit pays qui se trouve à l’une des extrémités de l’Europe. Nous disions toujours « aller en Europe »… ce qui évoquait pour nous le voyage vers la civilisation !
Et où commençait l’Europe ?
L’Europe commençait à Vienne. C’était là où tout marchait, où les appareils ménagers et les voitures pouvaient fonctionner pendant de longues années alors que ceux qu’on achetait chez nous se cassaient au bout de six mois. Les Européens avaient des lames de rasoir qui coupaient, des chaussettes qui ne se déchiraient pas, mais aussi de vrais écrivains, savants, peintres… Tout ce qui venait de l’Occident jouissait d’un prestige extraordinaire et largement non mérité ! Des chemises au roman, nous étions sûrs que chez eux tout était fantastique. Je ne doutais pas que le Coca-Cola était une boisson digne des dieux, que c’était le nouveau nom de l’ambroisie. J’ai été bien déçu quand j’ai bu mon premier Coca en Pologne – pays très libéral, comparé à la Bulgarie –, où je me suis rendu en 1961. Chez nous, donc, c’était le contraire : chemises coupées de travers, pantalons aussi… enfin, tout était un peu mal fichu. De ce point de vue, les Bulgares souffrent d’un complexe d’infériorité qui peut bien sûr les rendre assez agressifs quand ils sont confrontés à d’autres qu’eux.
Est-ce que cette histoire turque s’incarne dans des récits, dans des épopées ?
Évidemment ! On absorbe, avec le lait maternel, l’histoire et la légende de la cruauté turque, des Bulgares victimes impuissantes maintenues en esclavage, « sous le joug »… Ce sont des termes codés en bulgare : quand on dit « esclavage », chez nous, cela ne désigne pas les Noirs en Amérique, cela veut dire les Bulgares sous les Turcs. Or les historiens ont montré que le « joug » en question était plutôt doux : par exemple, on n’observe aucun mouvement d’islamisation forcée de la population bulgare. Les Turcs, après avoir conquis le territoire, se contentaient pour l’essentiel de prélever des impôts.
Sous le joug, c’est le titre d’un roman d’Ivan Vazov, que vous avez forcément lu…
Bien sûr, c’est le roman national ! C’est d’ailleurs un excellent roman, un peu boursouflé peut-être, avec aussi de la vraie éloquence et de grandes aventures, quelque part entre Dumas et Hugo. Sous le joug raconte la préparation d’une insurrection bulgare, qui d’ailleurs échoue… Voilà encore l’échec, qui reste également bien présent dans le folklore bulgare : nous avons été victimes ! On reconnaît là un schéma de représentation collective qui continue de servir abondamment autour de nous : on éprouve une satisfaction secrète à se dépeindre dans le rôle d’ancienne victime.
Voilà donc le sens de mon « paysan du Danube » : nous avions un fort sentiment de notre provincialisme.
Même l’habitant de Sofia, la capitale ?
Oui, pour peu qu’il lève le nez de ses occupations quotidiennes. Évidemment, l’habitant de Sofia se considérait, par rapport aux autres Bulgares, comme plus subtil et plus glorieux. Il était néanmoins conscient d’habiter un coin perdu d’Europe, de parler une langue que peu de gens comprenaient… L’une des conséquences de cette situation, pour moi, c’est que mes parents m’ont mis tôt à l’étude des langues étrangères, « européennes » en priorité. J’ai pris des leçons particulières, d’abord d’anglais, ensuite d’allemand, enfin, à la veille de mon départ, de français.
Le monde extérieur, y compris celui des pays en dehors de l’Europe, était forcément meilleur que le nôtre. À une certaine époque, lorsque l’Algérie était « socialiste », c’est-à-dire alliée aux pays communistes, les médecins bulgares pouvaient aller y travailler : c’était une véritable ruée. Les étrangers qui s’installaient pour longtemps en Bulgarie étaient alors peu nombreux, et venaient plutôt de pays du tiers-monde, notamment de la Syrie. Je me demande aujourd’hui s’ils avaient l’impression, en venant à Sofia, d’« aller en Europe » ! Toujours est-il que même ces non-Européens provoquaient notre envie, d’autant plus que ces jeunes étudiants, exclusivement de sexe masculin, semblaient avoir beaucoup de moyens – ils traînaient dans les rares bars chic de la ville. Comble de l’humiliation, les plus belles jeunes filles de chez nous n’avaient d’yeux que pour ces Syriens de passage, animées sans doute par l’espoir de quitter Sofia un jour (une nuit !). Notre animosité envers ces rivaux privilégiés pouvait facilement prendre des relents racistes.
Tout ce complexe d’infériorité, avec la surestimation de ce qui venait de l’Occident, ajouté à la misère ambiante, faisait ressembler la Bulgarie à un pays du tiers-monde – mais je ne le savais pas à l’époque. Cette commune appartenance influence aujourd’hui ma vision d’autres pays « en voie de développement » quand je m’y rends : je retrouve l’ambiance de mon enfance, le chaos oriental… Cela m’est très familier, mais ne m’attendrit pas particulièrement.

Un pays totalitaire

 

Né en 1939, vous avez grandi, dès la petite enfance et les débuts de votre scolarité, sous le régime communiste. Comment avez-vous pris conscience que vous viviez dans un monde entièrement idéologique ? Y a-t-il eu pour vous comme un instant de révélation ou s’est-il agi d’un dessillement progressif ?
La Bulgarie est entrée dans l’orbite de l’Union soviétique en septembre 1944, lorsque les divisions de l’Armée rouge ont traversé le pays. Quand en ai-je compris les conséquences pour moi ? Il m’est difficile de désigner une date exacte : ce sont des réalités dont on prend conscience imperceptiblement. Mais, forcément, l’emprise du monde idéologique a commencé tôt. Ma vie d’écolier coïncide avec les débuts du régime communiste, puisque je suis entré à l’école en 1945 – j’avais six ans. Je n’ai pas de souvenir d’endoctrinement idéologique dans les quatre années qui correspondent à l’école primaire, mais c’est probablement parce que ma mémoire n’en a pas gardé trace. Car c’étaient les pires années de la Bulgarie communiste, des années d’intense lutte idéologique et de répression dans le pays. Les souvenirs que j’ai me viennent indirectement, par le biais de ma famille. Mon père, surtout, s’est trouvé mêlé, au cours de cette période, à des péripéties assez dramatiques.
Lesquelles ?
Il faudrait que je rappelle brièvement la succession des événements. Les communistes ne se sont pas emparés immédiatement de tout le pouvoir. En 1944, c’est ce que l’on appelait le « Front de la Patrie » qui est devenu le gouvernement, dans la foulée de l’occupation du pays par l’Armée rouge. Le Front de la Patrie était constitué de toutes les « forces antifascistes », parmi lesquelles les communistes. Mais les communistes ont eu deux ministères clés : la Justice et l’Intérieur. Confortés par la présence de l’armée soviétique, ils contrôlaient en réalité le pays.
Dans un premier temps, fin 1944 et début 1945, ils ont organisé la répression contre les « éléments fascistes ». Une répression assez brutale puisque, entre autres, ils ont exécuté purement et simplement tous les membres de tous les gouvernements du temps de la guerre, sans se demander s’ils étaient ou non personnellement coupables de quelque chose : ils l’étaient en tant que membres d’un gouvernement coupable. On a aussi tué sans jugement, dans des conditions d’épuration sauvage – comme cela se passe souvent au lendemain des renversements de régime –, des milliers de personnes simplement « en vue », qui n’étaient jamais que le pope (curé orthodoxe), l’instituteur, le journaliste. Leur unique tort était de détenir une parcelle de pouvoir, serait-ce un pouvoir de prestige.
Ensuite, en 1947, est venue une deuxième vague répressive au cours de laquelle les communistes ont pris ouvertement la totalité du pouvoir et ont liquidé toute l’opposition légale, c’est-à-dire leurs anciens alliés du Front de la Patrie du temps de la guerre – mais aussi du temps de l’épuration précédente. C’est ainsi, notamment, que Nikola Petkov a été jugé, puis exécuté, par pendaison…
Nikola Petkov était aussi l’un de ces responsables du Front de la Patrie qui ont participé pendant la guerre au sauvetage des juifs bulgares, comme vous le racontez dans La Fragilité du bien
J’ai appris ce fait beaucoup plus récemment, en travaillant sur des documents d’époque pour préparer ce livre-là. En effet, Petkov, quoique clandestinement un des dirigeants du Front de la Patrie, a signé les pétitions publiques contre les mesures antijuives. Ce n’est pas lui qui a sauvé les juifs, mais il a eu le courage de prendre position publiquement, en contestant les décisions gouvernementales. C’était un acte d’opposition par rapport à la ligne officielle. Au fond, lorsque, en 1946, il protestait contre les restrictions des libertés publiques, il réitérait son geste de 1943. Seulement, en 1946, il vivait dans un vrai régime totalitaire. La Bulgarie pendant la guerre n’était pas un régime nazi ni à proprement parler fasciste ; c’était un régime autoritaire, conservateur, dominé par le roi Boris III – un régime à peu près semblable à celui de l’Espagne et du Portugal, sous Franco et Salazar –, mais où il était encore possible d’exprimer publiquement des opinions dissidentes sans pour autant être jeté en prison ou tué. C’est ce qui ressort clairement de ces documents concernant le sauvetage des juifs bulgares.
Vous souvenez-vous du procès de Petkov en 1947 et de son retentissement ?
Mes souvenirs de l’époque (j’avais huit ans) se sont effacés, mais il se trouve qu’il y a peu, c’est-à-dire cinquante ans après les faits, j’ai commenté une séquence des actualités cinématographiques bulgares qui montrait ce procès, pour l’émission de Marc Ferro sur Arte, « Histoires parallèles ». J’ai donc maintenant cet épisode bien présent à l’esprit. Le cas de Petkov me touche aussi parce que Romain Gary a laissé quelques pages sur lui dans La nuit sera calme. Gary était en effet secrétaire à l’ambassade de France à Sofia à ce moment-là et il connaissait bien Petkov. La vision de cet homme pendu, qui était un vrai démocrate et avec qui il avait déjeuné quelques mois plus tôt, l’a vacciné à jamais contre toute velléité de croire que le communisme était l’avenir radieux des peuples.
Savez-vous ce que votre père pensait de la pendaison de Petkov ? Vous souvenez-vous de discussions chez vous sur cet événement ?
J’étais trop jeune pour comprendre les conversations des adultes, et je pense de surcroît que mes parents, à l’époque, n’auraient pas parlé devant moi, de peur que leur parole soit ensuite rapportée et qu’ils en subissent les conséquences. Le modèle de Pavlik Morozov était présent dans l’esprit des enfants : les écoles s’appelaient Pavlik-Morozov, les classes se donnaient le nom de Pavlik Morozov, on racontait son histoire pour nous le donner en exemple. Pavlik Morozov est ce jeune héros de l’Union soviétique dont le principal mérite est d’avoir dénoncé ses parents. Cela se passe au moment de la collectivisation. Ses parents cachent leur grain et lui pense que c’est très mal de cacher le grain puisqu’il faut travailler pour la patrie socialiste. Donc, il les dénonce et ensuite il périt, puni par ses méchants parents ou d’autres membres de sa famille. Telle était la leçon à retenir : il fallait renier sa propre famille pour soutenir l’État et le Parti. Or je dois dire que j’ai été un fervent « pionnier » jusqu’à l’âge de douze ans, douze ans et demi – les pionniers étaient l’équivalent des scouts mais aussi, très clairement, une organisation idéologique, et cette idéologie s’étendait à la vie entière. Je ne sais pas pour autant si j’aurais été capable de faire mon petit Pavlik Morozov au cas où j’aurais eu connaissance d’une noire trahison commise par mes parents.
Mon père, le seul de mes parents à participer à la vie publique, était devenu membre du Parti communiste et, jusqu’en 1947, il n’a pas dû avoir trop de doutes quant à la justesse de la propagande officielle.
Dans les actualités bulgares de 1947 que j’ai revues récemment, l’exécution de Nikola Petkov était présentée comme la victoire de tout le pays contre un ennemi à la solde de l’impérialisme anglo-américain. On faisait état des milliers de télégrammes que la population avait envoyés, exigeant une punition exemplaire pour ce traître à la patrie : les ouvriers de telle usine signaient une pétition, les paysans de telle coopérative en signaient une autre… Je suis sûr qu’aucune de ces signatures n’avait le moindre caractère spontané ; c’était une action organisée et encadrée par le Parti. De plus, pour des gens qui ne veulent pas se poser de questions – et c’est le cas, à tout instant, d’une majorité de la population –, ce que dit l’État, c’est la vérité. En tout cas quand il s’agit d’affaires un peu lointaines, qui ne touchent pas votre quotidien.

Mon père

 

En 1947, donc, votre père ne se pose pas trop de questions. Mais après ?…
Très vite est venue la troisième vague de répression. Le mouvement a été rapide, comparé à la Russie, mais nous avions commencé avec un grand retard par rapport à eux, qu’il fallait rattraper ! En 1948-1949, il y a eu l’équivalent des procès de Moscou : 1948-1949 dans les pays de l’Est, c’est 1937 en Union soviétique. C’est dans cette troisième vague que mon père s’est trouvé impliqué.
Comment ?
Je reviens un peu en arrière. Il avait fait des études de lettres, de philologie à Sofia, ensuite il était allé en Allemagne pendant trois ans, entre 1924 et 1927, pour approfondir ses connaissances, mais, m’a-t-il raconté beaucoup plus tard, au lieu d’étudier il avait surtout fait de la politique, dans des cercles animés par l’émigration communiste bulgare.
Dans Face à l’extrême, vous imaginez qu’à ce moment-là il aurait pu rencontrer Margarete Buber-Neumann, cette Allemande qui a eu le triste privilège de connaître les camps de Staline avant que celui-ci ne la remette, ainsi que bon nombre de communistes allemands, entre les mains de Hitler, qui l’a enfermée pour cinq ans à Ravensbrück ! Margarete Buber-Neumann, après sa libération, a combattu vaillamment tous les totalitarismes, a écrit sur Milena, l’amie de Kafka… Vous en faites un portrait admiratif dans Mémoire du mal.
Elle avait exactement le même âge que mes parents, elle militait à Berlin dans les mêmes cercles que mon père ; d’ailleurs, dans ses souvenirs elle raconte comment elle a caché Dimitrov, alors chef clandestin des communistes bulgares. Mais elle était beaucoup plus engagée déjà. Mon père, lui, se faisait naïvement manipuler dans une organisation « de gauche » qui en réalité était encadrée par le PC.
Des années plus tard, j’ai organisé une rencontre entre lui et Manès Sperber, le père d’un de mes meilleurs amis de l’époque, l’anthropologue Dan Sperber. Manès, né dans l’ancien Empire austro-hongrois, avait été un fonctionnaire du Komintern à la fin des années 20. Ils se sont donc rencontrés à Paris, ils ont immédiatement parlé allemand entre eux, et bien sûr se sont trouvés des amis communs. Mais, très vite, des lignes de fracture sont apparues dans la conversation. Au bout d’une heure, Dan et moi, nous n’étions plus sûrs que ç’ait été une si bonne idée de les faire se rencontrer. Parce que les querelles de 1927 resurgissaient entre eux. Ils étaient tous les deux devenus d’ardents anticommunistes mais, dans cette surenchère anticommuniste, ils n’étaient pas d’accord. J’ai souvent vu cela entre anciens communistes : ils se disputent parce que l’un trouve que l’autre n’a pas abandonné suffisamment ses anciennes convictions. Ils s’en veulent toujours un peu.
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